CHAPITRE PREMIER
milles de distance, et ils inquiètent le marin superstitieux qui ignore la cause de ce tumulte.
Souvent d’épais brouillards se répandent sur les flots, et lorsque le navire avance lentement, quidé seulement par la boussole, un son bruyant alarme le capitaine qui veille. Le vacarme des eaux qui se brisent résonne à travers la brume épaisse; il écoute : le bruit sourd et monoltone des vagues qui rencontrent un obstacle se fait maintenant entendre clairement ; l'atmosphère soudainement se refroidit : c’est la resp ration des bancs de glace! Alors, l’ordre de : « Tout le m. ide sur le pont! » appelle au service tout l'équipage; les hommes, appuyés sur le bastingage du côté du vent, plongent des regards inquiets dans la brume épaisse avec une attention avivée par la crainte : « Bien sûr, se dit le capitaine, j'ai passé les Madeleines ; je suis encore loin d’Anticosti, et cependant voilà des brisants; quelle route faire? » La difficulté se résout d'elle-même à la vue de murailles blanches, admirables, mais terribles, qui émergent de la brume; les marins effrayés suivent avec inquiétude les mouvements lents de la glace flottante quand elle s’avance près de leur navire, car ils craignent toujours qu'il ne soit attiré sur la masse de glace par la puissance d’attraction particulière qu'ils lui attribuent.
Pendant qu'ils contemplent ce spectacle, les flots battent contre la base glacée de la montagne et brisent, comme s'ils dépensaient leur force sur une côte rocheuse. Du haut des flancs de la montagne qui se désagrége, des ruisselets et des cascades tombent et se mêlent aux eaux salées de la mer. Ce spectre flottant disparaît leu-
tement, se perd dans la brume, et le marin remercie son heureuse étoile de lavoir sauvé-une fois de plus du péril. IL faut cependant doubler l’île redoutée d’Anticosti, le tombeau de tant de marins; le navire continue sa route le long de la côte sud, côte __— sans port ni abri, hérissée de rochers. Fe
Elle est jonchée d’une multitude d’épaves, mais pourvue de quatre feux qui avertissent le pilote du danger. Dès qu'on a franchi cette île, on est dans l'estuaire du golfe où le Saint-Laurent porte à la mer les eaux des grands lacs du continent. En approchant de la côte nord, le marin superstitieux est encore alarmé, si, par hasard, l'aiguille de la boussole se montre affectée par quélque élément perturbateur, que recèlent, croit-il, les montagnes qui s'élèvent le long du rivage. H répète alors l'histoire d'anciens voyageurs dont les navires auraient été entraînés hors de leur route par la déviation de l’aiguille aimantée, laquelle aurait cédé à l'influence puissante exercée par le minerai de fer contenu dans ces montagnes ; il ne se rend pas compte du fait que l'agent perturbateur est à son bord, et non pas dans l’oxyde magnétique de mines aussi éloignées de lui.
Une fois dans l'estuaire du Saint-Laurent, le navire aura encore à rencontrer beaucoup de difficultés avant d'atteindre la véritable embouchure du fleuve, aux îles de Bic. Les rives de ce bras du fleuve sont sauvages et sombres. Des rochers à pic surplombent les rapides courants de marée qui bouillornent à leurs pieds. On y trouve cependant quelques petits établissements de pêcheurs et de pilotes : Métis, Father-Point et Rimousky, échelonnés
. CHAPITRE PREMIER. 7 | àde longs intervalles sur la côte. Dans ces hameaux du | Saint-Laurent et dans le bas Canada, on parle un patois | S __inintelligible aux habitants de Londres ou de Paris; ces villageois, descendants de colons français, n’ont pas de langue érrite et sont de Pa à toute espèce de litté-
rature. : E Jacques Cartier, ayant été commissionné par François [°", roi de France, découvrit, lors de son premier voyage dans le nouveau monde, le golfe du Saint- Laurent. Au printemps de 1534, le jour même de la fête de saint Laurent, il entra dans le golfe et lui donna le nom du saint. Cartier ne pénétra pas plus loin dans l'ouest qu'au point de l'embouchure de l'estuaire, là où il est partagé en deux par l'île d’Anticosti. Ce fut seule- ment l’année suivante, dans son sécond voyage, qu'il __explora le grand fleuve; il a dit des rives désolées de la | côte nord du Labrador, qu’ « on pourrait iout aussi bien les prendre pour le pays assigné par Dieu à Caïn ». | La distance de Québec au cap Gaspé, mesurée d’après | la route qu'un bateau à vapeur est obligé de suivre, est de quatre cents milles légaux (1609 mètres par mille). | Le navire entre d'abord dans Je courant du Saint- Laurent, aux deux îles de Bic, où le fleuve a une largeur d'environ vingt milles. Si le lecteur consulte le plus grand nombre des cartes, il reconnaîtra que les géogra- __ phes portent le fleuve presque jusqu'à deux cents milles au delà du point 1 son cours ordinaire se fuit sentir. En fait, ils y comprennent tout l'estuaire qui, par cer- | tains endroits, a presque cent milles de largeur, et ils | l'appellent un fleuve —— un fleuve qui manque de ce qui
caractérise les fleuves, dont les courants varient avec les vents et les marées; un fleuve dont les eaux sont aussi salées que celles de la pleine mer.
On peut trouver à l'embouchure du fleuve, aux Bics, un mouillage sûr pour les navires; mais en aval, dans l'estuaire, sur une distance de deux cent quarante-cinq milles environ, jusqu’à Gaspé, il n'existe qu’un seul port de refuge, celui des Sept-Iles, sur la côte nord. En remontant le fleuve, depuis les îles Bics jusqu’à Québec (distance 160 milles), on a à combattre un fort courant. Des îles pittoresques et de petits villages, tels que Saint-André, Sainte-Anne, Saint-Roch, Saint-Jean et Saint-Thomas, rompent la monotonie du paysage; mais en hiver l'aspect du fleuve est très-différent quand il est fermé à la navigation par les glaces, depuis le mois de novembre jusqu’au printemps. De tous les affluents qui contribuent le plus à la puissance du Saint-Laurent et qui en augmentent les beautés, on cite le Saguenay et sessites pittoresques, qui passent pour une des merveilles | de notre continent. Il se réunit au grand fleuve sur la | côte nord, à cent trente-quatre milles au-dessous de | Québec. Sur la rive gauche, à son embouchure, on ren- | contre le petit village de Tadousac, résidence d'été du | gouverneur général du Canada.
Dans l’histoire de l'Amérique, on réclame pour l'église | catholique de ce village une ancienneté qui ne le cède qu'à celle de l'antique cathédrale espagnole de Saint- | Augustin, dans la Floride. Pendant tr::: cents ans ses murs ont été battus par les tempêtes de l'hiver, et elle | est pourtant restée un monument silencieux et éloquent