CHAPITRE PREMIER
Sous le règne de Jacques E*, le capitaine Whitebourne écrivait ces simples lignes : « Les pingouins sont aussi gros que des oies, et n'ayant que de courtes ailes, ils ne volent pas; ils se multiplient en telles quantités, sur une certaine île plate, qu'on les prend par centaines à la fois, comme si Dieu avait voulu que l'innocence d’une si bonne créature devint un admirable élément pour la nourriture de l’homme. »
Le Pilote anglais, dans son quatrième livre, publié en 1761, dont j'ai offert un exemplaire au département hydrographique des États-Unis, publiait sur cet oiseau américain, d’une espèce maintenant perdue, les lignes suivantes : « Ils ne vont jamais, comme les autres, au delà du banc de Terre-Neuve, car ils sont toujours dessus ou dedans, en bande de plusieurs, quelquefois par couples, mais jamais moins que deux ensemble. Ce sont de grands oiseaux à peu près de la taille d’une oie, avec la tête et le dos noirs comme du charbon, le ventre blanc et une tache blanche comme du lait sous un de leurs yeux; la nature a voulu que ce fût l'œil droit. »
C'est ainsi que la voracité du marin et la chasse au pot ont fait disparaître de la surface du globe un ancien pilote qui rendait de véritables services au navigateur. De nos jours, le phare, le canon de signal et les eartes perfectionnées ont pris la place du pingouin pour venir en aide au voyageur; ct c’est presque à la distance de vingt milles en mer qu'il aperçoit les brillants éclats des phares de Saint-Paul. Après avoir doublé la petite ile, le navire entre dans le grand golfe du Saint-Laurent, et, ayant passé les iles Madeleine, il prend pour
à EN CANOT DE PAPIER.
point de repère, autant que le vent et le temps le lui permettent, les roches si redoutées de la côte d’Anticosti. De l'entrée du golfe à cette île, la route à suivre est le nord-ouest pendant cent trente-cinq milles marins. C'est Anticosti qui divise le bras supérieur du Saint-Laurent en deux grandes passes; elle a cent vingttrois milles de long et douze à treize de large. A l'entrée du grand bras ou estuaire, à partir du cap élevé de Gaspé, sur la côte sud du continent, la distance jusqu'à Anticosti est d’environ quarante milles; c'est ce qu’on appelle la passe du Sud. De la côte septentrionale de l'île, et près de l'extrémité occidentale jusqu’à la côte du Labrador, la passe nord est large d’une quinzaine de milles. Le passage de Saint-Paul à Anticosti est souvent dangereux; sur ces parages règnent des vents violents, de forts courants et des brumes épaisses. C'est aussi le vent qui amène habitueilement les brumes. Alors, des régions glaciales du cercle arctique, de la terre de la Désolation, descendent par le détroit de Belle-Isle de
dangereuses montagnes de glace. De bonne heure, au #
printemps, ces radeaux de glace sont couverts de colonies de veaux marins qui s’y réfugient pour donner naissance à leurs petits. Sur ces berceaux glacés, balancés par l'éternel mouvement des vagues, des my-
riades de jeunes veaux marins sont allaités pendant quelqués jours. Puis, répondant aux bruyants appels de leurs mères, ils les accompagnent dans l'eau salée pour : y Suivre les impulsions de leurs instincts. Les cris reten : tissants des vieux mâles restés sur les radeaux de glace ! peuvent s'entendre, dans une nuit calme, à plusieurs |
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