CHAPITRE SEPTIÈME
un antidote, une sorte d'esprit de feu que les principes de tempérance de la Nouvelle-Angleterre m'ordonnaient de refuser? « Il est très-vieux, me disait-il en glissant le flacon dans la poche de mon paletot, et peut-être vous sauvera-t-il la vie; ne soyez pas assez fou pour le refuser ; il est bien bouché, il est de première qualité, et il a coûté scize dollars le gallon'; moi,-je ne m'en sers que comme remède. » Je retrouvai le flacon: l'eau ne lui avait fait aucune avarie. Dès que j'eus bu à peu près une gorgée du liquide, un changement très-favo-, rable se produisit dans mon système physique et moral. Grâce à ce cordial, je changeai mes vêtements en dépit du vent glacial qui, sans ce stimulant, aurait pu mettre fin au voyage de ma vie.
Je m'étais traité homæopathiquement, à la vieille mode. Rempli alors de sentiments de reconnaissance envers le Tout-Puissant, je réfléchissais, en transportant mes hardes mouiilées au delà du marais, sur les merveilleux effets du remède de mon ami, si ce cordial n'était pris que comme remède. Debout sur cette côte froide et regardant la mer fouettée par un vent furieux, je pris l'engagement de ne jamais me permettre un mot méchant contre de bonne eau-de-vie.
Ayant déchargé ma conscience par cette sage décision, je portai sur un buisson de néfliers tout mon bagage précieux, quoique humide, à une place où la terre ferme s'élevait hors du marais; là, je me fis un abri contre le vent en étendant mes imperméables entre
1 Cinq litres pour quatre-vingt-cinq francs,
les arbres. Cela fait, j'allumai du feu en me servant d’allumettes qui avaient échappé au naufrage dans la poche de mon caoutchouc et dans un briquet à l'épreuve, cadeau que m'avait fait M. Epes Sargent, de Boston, quelques années auparavant, quand je remontai la rivière le Saint-Johns (Floride).
Un peu avant la nuit, tout ce qui n'avait pas été gâté par l’eau fut séché et mis en sûreté dans les grands glaïeuls des marais. Le tertre qui me fournit un si utile ombrage est connu sous le nom de 4 l’île Nog ». Les quelques néfliers qui poussent là pouvaient offrir un bon goûter au voyageur, car dès que les gelées ont amolli le fruit de cet arbre, qui se rapproche de celui du prunier, il devient doux et agréable. Le néflier (diospyrus Virginiana) est un petit arbre que l'on trouve ordinairement dans les États du Sud ou du Centre. Les blaireaux et d’autres animaux mangent ses fruits avec plaisir. L’obscurité profonde vint m'avertir qu'il était temps de chercher un gîte pour la nuit. À deux milles plus loin, on‘trouve un vieil hôtel de chasseurs, vers lequel je dirigeai mes pas le long de Slaughter-Beach, en priant Dieu que je pusse quitter sain et sauf un lieu qui portait un nom de si mauvais augure.
Un ‘aimable homme, M. Charles Todd, tenait la taverne de Willow-Grove plutôt pour son plaisir que pour le profit qu'il pouvait en retirer. Je ne lui racontai rien de l'incident qui m'avait débarqué à Slaughter-Beach; mais aux questions qu'il m'adressa pour savoir où était mon bateau et comment il avait pu supporter un coup de vent pareil, je lui répondis que j'avais