PAPIER
> la Delaware.
à CHAPITRE SEPTIÈME. 93
moi-même combien sont futiles tous les bons conseils des écrivains sur les fortunes de la mer, et me sentant très-roide dans l'eau glacée, je me dirigeai presque épuisé vers la côte. À ce moment, une nouvelle épreuve me donna une intéressante leçon. Les vagues roulaient par-dessus ma tête et mes épaules avec une telle rapidité qu'il m'était impossible de respirer, tandis qu'un sable fin me remplissait les yeux, les narines et les oreilles, et m'écorchait la figure. Je compris alors, en sentant la pression des flots qui menaçaient de m'engloutir, pourquoi tant de bons nageurs se sont noyés, après un naufrage sur les bas-fonds, en tâchant d'atteindre le rivage, même en ayant le vent pour eux. La terre n'était pas à plus d’un huitième de mille, autant que j'en pouvais juger par le bruit peu rassurant des lames qui déferlaient de tout leur poids sur le sable de la plage. En entendant les roulements de tonnerre, qui augmentaient de force, je pus reconnaître que j'approchais de la terre ; mais, aveuglé par le bouillonnement des eaux, je ne pouvais rien voir.
Dans un tel moment, ne songez jamais à faire Fe vœux et à promettre de bien vivre à l'avenir avec votre prochain, mais nagez, combattez comme vous n'avez jamais combattu encore, avalez le moins d'eau possible et ne perdez ni le courage ni l'espérance. J'avais enfin trouvé pied, et j'étais debout, lorsqu'une lame me jeta à plat ventre. Tantôt sur la crête, tantôt dans le creux des flots, ramp ant et nageant, je sortis de la mer ressem blant, je crois, plutôt à Jonas (lorsqu'il fut jeté à la côte) qu’à la Vénus de Cabanel, portée gracieusement
sur les crêtes rosées des flots qui reflètent le ciel, au lit d'écume qui l'attend.
Me tirant avec peine du sable et des galets, je me relevai et restai à contempler les petits ruisseaux qui tombaient de mes vêtements. Cependant, un nouveau danger m'attendait, car le vent sifflait sur la grève déserte et sur les marais désolés. Pour me réchauffer, je me mis a bord à faire des gambades sur la grève, pensant en même temps que mon voyage venait de se terminer d’une façon désastreuse. Triomphant de ce moment d'abattement, je réfléchis que cette épreuve était seulement la première de beaucoup d’autres, auxquelles il était nécessaire de me préparer pour l'heureux accomplissement de mon entreprise. Mais où était le canot avec les vivres qui devaient me nourrir? Où étaient les cartes qui devaient m'enseigner le chemin à travers ce labyrinthe d'eaux que j'avais à franchir ? Îl était près de la côte, mais non pas à terre. Il n’y avait pas à perdre de temps, ni à délibérer s’il fallait rentrer encore dans l'eau. L'épreuve fut courte et rude, mais je halai mon bateau à terre. Tout était mouillé, excepté ce dont j'avais le plus besoin, c'est-à-dire un costume de flanelle soigneusement enveloppé dans un imperméable. I] était absolument nécessaire de changer mes habits mouillés contre des vêtements secs ou mourir. Ce n'était pas chose facile à faire avec des mains engourdies et des membres paralysés par le froid. O ombre de Benjamin Franklin, un de tes descendants, un voyageur expérimenté n'avait-il pas prévu mes tribulations, lorsqu'à mon depart de Philadelphie il me força à emporter ‘