CHAPITRE HUITIÈME
confortable habitation était sur le continent, à cinq milles environ de la passe Watchapreague. Il m'invita à passer le dimanche avec lui, et j'appris par lui beaucoup de choses intéressantes.
Le lundi, jour à grains et à rafales, mon canot talonna à diverses reprises, en allant à la passe Watchapreague. La marée était très-basse, mais elle commença à remonter dès que je fus arrivé devant la plage. La brise soufflait très-fraîche du nord-est, et je cherchais un abri sous le vent du côté de la terre, quand tout à coup le canot, touchant une pointe sablonneuse, eut à se défendre d'une perte presque certaine contre la violence des eaux. La marée arrivait du large avec la force d'un rapide, et les rafales, qui se succédaient à intervalles irréguliers, soulevaient les vagues affolées. Il était inutile de chercher à virer de bord ; c'était plus que je ne pouvais demander à mon canot; mais pour le mantenir sur la crête des vagues, j'employai tout ce qui me fut possible de dépenser de force musculaire, et je le dirigeai vers la pointe sud de la côte, en traversant la passe dangereuse de Watchapreague. Quoique je n’eusse ou’un demi-mille à faire, je ne parvins à le franchir qu'avec de très-grandes peines. Les vagues passaient sur mon canot, mais la brave petite coque se relevait légère comme un oiseau, obéissant à l’action de la rame plus sûrement que ne l'eût fait au mors le cheval le mieux dressé.
Dès que je fus entré plus avant dans les eaux du sud, je reçus le vent de l'arrière, et les vagues, en s'abattant sur et par-dessus le canot, me jetèrent directement à ja côte. Comme nous fuyions au plus vite, le vacarme des
flots me donna le vertige; aussi, pour prévenir toute erreur de mon esprit, je tins constamment les yeux attachés sur mes avirons, qui, c'est étrange à dire, ne me firent pas faire un seul faux mouvement. Un coup de vent violent ayant abattu la mer pour un moment, je regardai par-dessus mon épaule et derrière les dunes basses et sablonneuses de la côte sud de la passe voisine. Mon canot, après une énorme secousse, prit terre au loin sur l’estran. Je sautai à terre et je tirai ma précieuse petite embarcation hors de l'atteinte de la marée ; ensuite, je fis une prière d'action de grâces pour avoir échappé au danger, en y ajoutant mentalement des vœux pour qu’à l'avenir je pusse faire traverser à mon canot les passes traîtresses sur un sloop de pêcheurs. J'allai camper dans un creux de la côte où les falaises de sable me protégèrent contre la fraîcheur de la brise. Toute l’aprèsmidi, je surveillai, de mon terrier, les éléments qui faisaient rage, et, vers le soir, je fus heureux de constater un apaisement général de la mer et du vent. Alors le canot fut encore remis à l’eau, et il avait franchi un ou deux milles au sud lorsque le jour, court dans cette saison, venant à baisser, je restai près d'une île marécageuse bordée par un banc d'huîtres à coquilles aiguës. Sautant par-dessus le bord dans l’eau et dans la vase, je mis les rames et la pagaie sur le banc d’huîtres, afin de protéger le canot, que je tirai ensuite par le marais. A mesure que le vent baissait, |: ."oid augmentait. Le marais était humide, et je n’y pus pas trouver de bois sec pour faire du feu. J'enlevai la toile qui figurait le pont, et j'empilai mes bagages sur une plate-forme con-