‹ En canot de papier de Québec au golfe du Mexique [microforme]Chapitre 82 sur 184 · CHAPITRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE HUITIÈME

Il y a quarante bons milles pour traverser la baie de la Chesapeake, depuis Cherrystone jusqu'à Norfolk, et il était inévitable de faire le portage en partant de Cherrystone, et non pas du cap Charles, lequel, bien que situé à quinze milles plus au sud, ne m'offrait pas le moyen de transport dont j'avais ‘besoin. Le lent véhicule à un cheval arriva à Cherrystone une demiheure après le départ du bateau à vapeur dont l'obligeant capitaine, qui savait, me dit-on, ma prochaire arrivée, avait bien voulu m'attendre et m'appeler avec le sifflet de sa machine jusqu'au moment où il perdit patience.

La seule maison bâtie à l'extrémité du quai appartenait à M. Powers; c'était heureusement un hôtel qui offrait des logements commodes. J'y restai jusqu'au plus prochain passage du paquebot, qui était le 4 décembre. Arrivé le soir même à Norfolk, je remisai mon canot dans les magasins du Old Dominion steamship Company, et je me réfugiai dans un asile pacifique, qui me promettait un repas servi le lendemain de bonne heure. Je me félicitais beaucoup d’avoir échappé à la curiosité qui accueille d'ordinaire les canotiers aux quais de toutes les petites villes, et par-dessus tout d’avoir évité l'inévitable reporter. Mais, hélas! ma satisfaction était prémäturée; car, au moment où j'allais me coucher, mon nom fut prononcé, et un véritable reporter du Nor/olk- Landmark me coupa la retraite.

« Quelques mots seulement, monsieur ; je vous cherche par toute la ville depuis sept heures du soir, et il est bientôt minuit. »

Puis, saisissant mon bras d'une main, de l’autre il m'offre une chaise ; ensuite, il s’assied bien en-face de moi et m'entreprend, d'une façon insinuante, jusqu’à ce qu’il m'ait soutiré l’histoire du voyage du canot de papier ; puis, se renversant sur le dos de son fauteuil, il passa la revue de ma personne et s’écria :

« Monsieur Bishop, vous êtes un homme d'énergie ; nous aimons les hommes d'énergie, nous admirons les hommes d'énergie, et je peux dire que nous baissons pavillon devant les hommes d'énergie ! Je suis charmé de faire votre connaissance ; si vous voulez bien vous arrêter ici un ou deux jours, toute la ville viendra voir votre canot. »

Je refusai absolument cette offre aimable, et nous allions nous séparer quand, d’un ton de doux reproche, il ajouta :

« Vous avez songé à nous fausser compagnie, n'est-ce pas vrai ? Eh bien! je vous assure que ce sera complétement impossible : vigilance éternelle, telle est notre devise. Maintenant, vous ne pouvez pas nous échapper; bonsoir, monsieur; agréez, je vous prie, la bienvenue que vous souhaite le Landmark! »

Six heures après, en entrant les yeux à moitié ouverts dans la salle à manger de l'hôtel, j'entendis un petit marchand de journaux qui criait dans le crépuscule du matin :

« Voilà le Landmark, avec l’histoire complète du canot de papier, etc., etc. », et avant que le soleil fût levé, j'avais lu une colonne et demie sur « l'arrivée du voyageur solitaire à Norfolk ».

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