CHAPITRE NEUVIÈME
ensuite au marché, un dollar le boisseau. On ne peut pas comparer le yaupon avec le thé de Chine, et il n’approche pas non plus comme goût et qualité de l'yerba maté, autre espèce de houx qu’on trouve au Paraguay, et qui constitue la boisson favorite des habitants de l'Amérique du Sud.
La bonne vieille ayant continué sa route, nous restimes seuls dans cette petite baraque, et le noir, après m'avoir raconté sa propre histoire, termina par ces mots : « Ah! quel beau jour pour moi que celui où massa Lincoln m'a donné la liberté ! » Le noir avait beaucoup trop de dignité, me dit-il, tout disgracié de la nature qu'il fût, pour se faire entretenir comme un mendiant, aux dépens de la charité publique. « Je peux gagner presque douze dollars par mois avec ce bac, s’écria-t-il; je ne demande rien, je n'ai pas de femme, et aucune femme ne voudra de moi ; je veux me suffire à moi-même et vivre en honnête homme. » Vers sept heures, il me quitta pour regagner une petite maison située à presque un mille sur la route. « Il y a là un autre homme de couleur, dit-il, qui est mon associé. » Il ne pouvait pas croire que je n'eusse pas peur de passer la nuit tout seul dans une cabane des marais; il retournait chez lui pour avoir la compagnie de son associé; car, « au jour d'aujourd'hui », il ne se souciait pas de coucher seul dans une maison abandonnée.
Malgré le vent froid qui entrait par les carreaux cassés de la fenêtre et par-dessous la porte mal ajustée, je dormis confortablement jusqu’au lendemain. Avant le retour de Charles, mon déjeuner était cuit et mangé.
Avec le soleil du matin arriva un nouveau visiteur. J’avais fait la connaissance d’un homme qui avait été esclave, maintenant je recevais la visite d'un homme qui avait été un maître. C'était un personnage agréable et distingué, propriétaire de terres dans le voisinage. On apercevait sa grande maison blanche à un quart de mille sur la route. « J'ai appris, me dit-il, qu'un étranger arrivant du Nord est à camper ici, et j'espère qy'il voudra bien venir déjeuner avec moi. » Ce fut de cette façon aimable qu'il se présenta lui-même. Je lui répondis que j'étais établi en lieu sec, et que je me faisais scrupule d’abuser de son hospitalité en acceptant sa gracieuse invitation, lorsqu'il me restait encore tant de bonnes choses par: mes provisions. M. Dudley n'admit aucune excuse, et il m'emmena à sa maison, où je passai la journée du dimanche ; j'assistai au service religieux dans une petite église du voisinage. Mon aimable hôte me présenta à plusieurs de ses amis, dont quelques-uns revinrent même dîner avec nous. Je trouvai les habitants du Pungo-Ferry, comme tous ceux que j'avais rencontrés en suivant les côtes du Maryland et de la Virginie, de sentiments pieux, des gens de bon cœur et hospitaliers.
Le lendemain, jour de pluie, mon hôte m'’entretint de la vie qu'il avait menée dans l’armée confédérée, où il avait servi comme lieutenant. Il avait été prisonnier à l'île Johnson pendant vingt-deux mois. Il ne gardait pas rancune aux gens du Nord d’être venus dans le Sud, s'unir aux hommes du pays et travailler avec eux aux vrais intérêls de la patrie. Les habitants du Sud étaient fa*gués des déchéances politiques qui leur avaient été