‹ En canot de papier de Québec au golfe du Mexique [microforme]Chapitre 97 sur 184 · CHAPITRE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE NEUVIÈME

Son histoire, qu’il me raconta, caractérise l'homme.

« Voyez-vous, monsieur, nous étions en route pour Newbern, sur la rivière Neuse, et comme nous donnions en plein dans le Sound avec toutes les voiles dehors, et que nous marchions grand train, papa me dit :

« — Lorenzo, je crois qu'un petit coup de yaupon ne me ferait pas de mal; aussi je vais descendre et aviiver le feu sous la marmite.

« — Comme il vous plaira, lui dis-je.

« Alors il descend, et je prends le commandement de la goëlette. Un gros grain noir fond bientôt sur le cap Hatteras, venant du Gulf-Stream; ce nuage ressemblait à une orfraie. Maintenant, me dis-je, je vais t'en faire voir, ma bonne vieille! Là-dessus, je lançai en plein la goëlette dans le grain, et avant que j'eusse eu le temps de lofer, la rafale nous prit par le travers. C'était à en mourir de rire, monsieur, si vous aviez vu papa, émergeant de l’écoutille pendant que l’eau tombait en cascade par le panneau.

« — Eh bien, me dit-il avec colère, qu'est-ce qui se passe là-haut?

« — Il ne s’agit pas de ce qui se passe là-haut, mais de ce qui arrive en bas! On dirait, père, que nous avons chaviré.

«— Mais certainement, répondit mon père; car, le lest ayant donné à la bande, la goëlette s’en allait la quille en l’air. Nous tournions dans l’eau, autour d'elle, comme des marsouins, et nous étions enfin parvenus à nous mettre à cheval sur son épine dorsale, lorsque papa me

regarda avec une sorte de mépris et s’écria vivement :

« — T'imagines-tu par hasard, fils, être un marin prudent ?

« — Prudent, peut-être pas; mais je crois être un fin matelot; on se fait plus d'honneur à perdre son bateau comme il convient à un marin, qu’à ramper et à flotter comme une tortue.

« Maintenant, étranger, vous saurez que ce vieux père prudent ne voulut pius me permettre dè reprendre le gouvernail ; aussi, aujourd’hui, je vais voir ma tante au cap. » Je m'aperçus que le bateau sur lequel nous marchions était un dug-out, fait de deux troncs d'énormes cyprès. Les bateaux plus grands que celui-là se composent de trois troncs, et il en est de plus petits qui sont faits d’un seul arbre.

Burnett me dit que les bateaux de charpente se démolissent si facilement sur les bas-fonds, qu’on leur préfère les bateaux dug-out, parce qu'ils sont plus durables.

Nous passämes bientôt le hameau de Kinnakeet- Nord, ensuite Scarsborough avec ses maisons à un seul étage, puis Kinnakeet-Sud avec ses deux moulins à vent, près desquels s'élève le phare Hatteras, à l’ouest, sur une plage stérile et dénudée. Nous nous approchâmes de la côte basse et remontämes un petit ruisseau où nous laissämes nos bateaux pour gagner le cottage de la tante de Burnett. Après les rivages désolés que je venais de côtoyer, cette petite maison, dans son nid de verdure, était comme une étoile qui scintille dans la profondeur de la nuit. Elle était encadrée dans un épais fourré de chènes verts, de cèdres, et bordée de yaupons, dont les

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