TE CS
une amplification sur la découverte du Ca-
nada l'écrivit en vers humoristiques, et débuta comme suit :
Le grand Jacques-Cartier
N'ayant pas de métier
Partit un jour de France
Pour courir une chance
Quand il sortit du port
Il ventait fort fort !
Ce qui lui valut une critique acerbe de la part de son professeur.
moi-
notre crois ISO,
thète
t, un giat.
faire
Ca-
>s, et
Je de
Mais je n'ai pas besoin de dire qu'il y a une différence énorme entre original et excentrique, et que le professeur avait tort. En fait de vers humoristiques, il y en a de plus mauvais que l'Académie a couronnés. Enfin, je ne veux pas parler de Thomachiche qui est bien un type à part et très étonnant mais qui par sa paresse naturelle d'esprit et d: corps rentre dans la catégorie générale des hommes,
Non, le type que je veux vous présenter, lecteur, n’est ni français, ni canadien, ni montawnais : il est anglais, pur sanv, et beaucoup de gens l'ont connu il y a quel-
ques années sous le nom de Lord G.
Appartenait-il au Club des Excentriques de Londres ou à celui de New-York ?
Je n’en sais rien ; mais ce que je puis affirmer c'est qu'il était plus excentrique que
l'anglais Philéas Phogg qui fit le tour du monde en 80 jours, et que l'américain Corsican, qui avait parié faire le tour de ja Mer Rouge à pieds, en marchant à re-
culons.
C'était un noble fils d'Albion, célibataire et millionnaire, très bien doué mais très blasé, surmenant sa vie afin d’enfinir, et très embarrassé de sa fortune dont la dépense était pour lui un travail énorme.
La première fois qu'il vint en Amérique c'était pour y chasser l’ours gris. Il débarqua à New-York, et fut un peu étonné d'apprendre qu'il n’y avait pas d'ours gris dans le voisinage, et qu'il fallait faire une course à l’ouest. A Chicago, son étonnement augmenta, lorsqu'on lui apprit qu'il ne rencontrerait l'ours gris que dans les Montagnes Rocheuses, et que pour l’atteindre il lui faudrait passer
ser
à travers quelques tribus de Sioux et d’autres sauvages qui n'avaient pas l'humeur pacifique—malgré le voisinage de l'océan
de ce nom.
Mais Lord, G. était un de ces hommes que les obstacles irritaient et entêtaient ; et s’il avait projeté de traverser l'océan un jour dit, et que ce jour là aucun vaisseau ne pût parti il serait parti à la nage.
Il voulait tuer un ours gris, c'était son dada ; que dis-je ? cet ours, non pas noir, ni blanc, mais gris était devenu le but de
sa vie ..et de sa carabine!
Il s'informa des forces des Sioux, et d'une ville à l’autre il engagea des honames qu'il arma de.pied en cap et qu'il munit de chevaux. Quand il sortit du dernier village civilisé, il était accompagné de
cent cavaliers armés jusqu'aux dents.
PR nn mt on
ed eee crime
Les Sioux lui barrèrent le passage.
Mais il leur passa sur le corps et se battit comme un ours blanc, pour arriver jusqu'à
l'ours gris, l'objet de ses rêves.
Enfin, après une odyssée qui ne fut pas sans périls, il atteiwnit un ours gris dans un pli sauvage des montagnes le tua et revint triomphant en écrasant encore quelques bandes de Sioux, embusqées sur
son passage.
Un seul jour—celui de la mort de l'ours gris—il avait trouvé la vie belle. Il se reposa quelque temps sur ses lauriers, ou plutôt sur sa peau d'ours gris, et dans l'hiver suivant il était sur un des sommets des Laurentides, dans un de ces camps qui s'éèvent de distance en distance Île long du chemin du gouvernement canadien, qui s'étend de St. Urbain à la Grande
Baie. Il cherchait un orignal.
Le but suprême de son ambition et de ses espérances, l'unique intérêt de sa vie était désormais l’orignal des Laurentides.
A tout prix, il lui fallait un tête-àa-tête
avec cet énorme habitant de nos forêts.
Parti de Québec avec son médecin, son cuisinier, plusieurs domestiques, et un bagage énorme, il était arrivé sans accident aux bords du petit lac Ha! Ha!, et ül y attendait un sauvage, qui faisait la pêche
sur un lac voisin et qu'il avait mandé.
Quand le sauvage arriva au camp, Mi-
lord lui dit, en français :
—‘ Paul, tu as coutume de chasser le
caribou et l'orignal rs —Oui, Milord, un peu.
—Eh bien, peux-tu me dire où je trouverais un orignal ?
—Oui, Milord, c'est-à-dire que je peux te vendre un 7avage d'orignal.
—Qu'est-ce qu'un ravage d'orignal ?
—C'est la piste, Milord.
—Et c'est une Drsfe que tu veux me vendre ?
— Oui.
—Et en suivant cette piste, es-tu bien
sûr de trouver l’orignal ?
— Ben...je pense.
—Et si nous ne le trouvons pas ?
—Ben...c’est pas de ma faute.
—Et combien le vends-tu ce 7avage d'orignal ?
—Douze piastres.
—Douze piastres ?
—Oui.
> je peux
ignal ?
veux me
s-tu bien
ravagé
UN ECENTRIQUE 109
— Est-ce loin ?
— Non, c'est icite, là, en arrière, trois jours de marche.
— Trois jours de marche ! Pour aller et revenir ?
— Non, Milord, pour aller seulement.
—Diable! Etil n’y a pas de chemin ?
—Oh ! non.
— Et c'est toujours du bois et des montagnes ?
—Oh ! oui.
—Et peux-tu nous guider‘ comme il faut à travers les neiges, les lacs et les rivières ?
—Oh ! oui.
— Pour tes douze piastres? .
—Oh ! non, Milord; les douze pias-
110 UN ECENTRIQUE
tres, c'est pour le ravage. Pour moi, tu me paieras $2.00 par jour.
—Eh bien, nous partirons demain matin. Tu vas aider mes hommes à préparer tout ce qu'il faut.
AL Paul se mit à l’œuvre, et le lendemain
matin la caravane partit.
Le sauvage marchait en avant, le fusil dans une main, et la hache dans l’autre,
È LE) pour abattre les branches, les taillis, et
frayer le passage.
Puis venaient quelques hommes avec
des traînes sauvages emportant une tente,
un petit poêle, des couvertures, des pro-
IR visions et surtout des caisses de cognac
et de vin.
Sa Seigneurie marchait à la suite accompagnée de son médecin et de deux
Ma -
arer
main
fusil utre,
is, et
avec tente, 5 pro-
ognac
te acdeux
domestiques armés qui formaient l'arrière
garde.
Il neigeait, et la caravane avançait lentement, Il fallait arrêter souvent pour donner à boire à Sa Seigneurie qui était un consommateur insatiable de cognac.
Puis, de temps en temps, Milord s'embarrassait dans ses raquettes ou dans les branches et tombait de tout son long.
Le médecin et les domestiques accouraient, le relevaient, secouaient et brossaient ses vêtements, et la caravane re-
prenait sa marche.
Vers midi l’on s’arrêtait dans quelque épais fourré, on fabriquait un siége et un lit de branches de sapin pour Sa Seigneurie, et l’on prenait un goäter froid soigneusement arrosé. Le soir venu, on dressait la tente, on la pavait de branches
de sapin, on y montait le poêle, et le cui-
D gr
{ bi ï LE ES ts HHS ES tuE 4
ee me Te a es
et —
DR Re anse
ne
eg ae
Don ETAT
TEE
ges +
RSR
sinier préparait un diner chaud dont le menu ne laissait guère à désirer. Car tout en cheminant Paul avait tué des perdrix, des lièvres, des écureuils, et toutes ces viandes mêlées aux conserves alimentaires pouvaient couvrir une table de bonne dimension.
Sa Seigneurie dégustait tous ces plats tantôt avec délices, tantôt avec l'air ennuyé d'un sybarite blasé. Puis après avoir ingurgité de nombreux verres de vin et d'eau-de-vie et plusieurs tasses de thé et de café, Milord s'étendait sur une épaisse couche de branches de sapin, envelospé dans d'immenses couvertures et dormait jusqu'au matin.
On marcha ainsi trois jours, sans nouvelles de l'orignal; mais le quatrième Jour au matin Paul annonça qu'on rejoindrait l’orignal vers midi.
En effet, à l'heure dite, Paul aperçut au
.. bord d’une clairière, le grand seigneur de |
de nos forêts, nonchalamiment couch dans (al
. la neige. |
men- Sa Seigneurie ennemie était d’une
. de taille énorme, et portait sur sa tête un bois qui ressemblait à un arbre ; elle ru- |
tits minait paresseusement et ses grands yeux
placides inspectaient mélancoliquement l'horizon. On eut dit Victor Hugo songeant, et traçant dans son esprit les grandes lignes de sa Légende des Siècles.
Les deux seigneuries étaient donc en présence et le tête-à-tête tant désiré allait avoir lieu. La caravanne s'arrêta et Paul s’'approcha de Lord G. qui avait défendu strictement à tout autre de tirer.
Viens, Milord, dit Paul en lui montrant
du doigt le seigneur de nos grands bois,
le voilà, l'orignal, tire. Lord G. arima sa carabine.
Mais, racontait Paul quelque temps Le après, milord avait des lunettes et ses lu- | nettes étaient couvertes de glace. Il tira Uf son mouchoir, essuya ses lunettes, les rajusta sur ses yeux, épaula sa carabine ; mais, Ô fatalité, l’orignal avait déjà filé et Milord ne vitque son panache immense
s’enfuyant à l'horizon et disparaissant dans l'épaisseur de la forêt.
Milord eut une crise qui se manifesta par des mouvements nerveux et des imprécations ; quand il fut calmé, il demanda au sauvage s'il y avait quelque chance d'atteindre l'orignal en le poursuivant.
Mais Paul répondit qu'il y avait très peu d'espoir, que l'orignal serait désormais sur ses gardes, qu'il irait bien loin et ne s’arrêterait que dans des endroits décou-
a sa verts, ou ils serait impossible de l'appro- [| cher. |
emps On décida de revenir. Mais sa Seisvneu-
es lu- rie était d'une tristesse sombre et tout
Il tira l'exaspérait. Son médecin et le sauvage
es ra- lui proposèrent de chasser le caribou, en
bine ; revenant—les caribous étant plus nom-
filé et breux et plus aisés à atteindre.
Imense
4 Mais Lord G. leur répondit par un souit dans PE LD rire dédaigneux qui signifiait ‘ pour qui
me prenez-vous ? Quand je veux un ori-
nifesta gnal, est ce que je me soucie du caribou ?
es im- Le retour exigea quatre jours de marmanda EN ete SHARE che, et le cuisinier, qui était français, disait en regardant son maître : c'est Napoléon
III rèvenant de Sedan.
C'était cela. Lord G. avait capitulé, pour la première fois de sa vie, peut-être.
Cet échec n’adoucit pas son caractère,
et il s'en vengea l'été suivant sur les ouananiches du lac St. Jean.
Un matin, il débarqua à Chicoutimi accompagné de son personnel domestique ordinaire. Il tallut deux jours pour compléter les préparatifs de l'expédition. Il passa tout ce temps dans une chambre d'hôtel. Son hotellier m'a raconté qu'il avait constamment sur sa table du café, du thé, du cognac, du champagne, du soda et d'autres breuvages dont il prenait alternativement une gorgée. Comme on
a pu le voir déji, l'excentricité de cet
homme avait une spécialité : la gourmandise.
Il partit de Chicoutimi pour le lac avec douze voitures chargées de provisions et de bagages. Ce n'était pas Napoléon partant pour la Russie, puisque le grand
: les
1i aCtique comn. Il imbre qu'il
café;
homme de guerre n'emportait toujours avec lui qu'un léger bagage.
Je ne puis pas énumérer tous les objets qui composaient l'étrange ménage de notre excentrique. Il ei: est dont une plume décente r: saurait écrire le nom.
Qu'il me suffise de dire qu’il ne voulait, même sur les bords du lac, manquer de rien de ce que l’on trouve dans les maisons les mieux meublées et approvisionnées, et qu'il avait, entire autres meubles, un excellent lit, des rauteuils de différentes formes, des coussins en caoutchouc pour
s'asseoir sur l'herbe, des hamacs pour se
bercer à l'ombre des arbres, des pipes de
tout genre et du tabac sous toutes les formes, vingt caisses de cognac, des vins en proportion, des provisions de toutes espèces, des livres et jusqu'à un harmo-
nium qu'un jeune pianiste jouait pour le distraire.
C'était l’antipode de Robinson Crusoé, et jamais le Lac St. Jean n'avait vu pa-
reil spécimen des produits de la civilisation.
Il passa 15 jours sur les bords du lac, avec sa colonie. Mais il ne faisait pas la pêche en amateur: la ligne exige une patience qu'il n'avait pas, et d’ailleurs, il voulait, je l'ai dit, se venger sur les poissons du lac de son échec auprès de Sa Seigneurie, l'Orignal.
Il possédait une seine en soie tordue qu’il avait payée mille piastres. C’est avec cet instrument qu'il fit la pêche, et pendant ces 15 jours il prit quinze à dix-huit cents ouananiches qu'il laissa mourir sur la grève, et qu’il fit rejeter ensuite à l’eau.
Cet homme avait l'instinct de la destruction, et comme, en définitive, la destruction n'apporte guère de jouissances, il avait des heures de spleen indescriptible que les plus douces mélodies de l'£armonium ne pouvaient dissiper. Nouveau Saül, égaré sur cette terre misérable, il n'avait pu y trouver un David.
Il aurait infailliblement détruit tout le poisson du lac St-Jean, si l'agent des pêcheries, informé des amusements désastreux de Sa Seigneurie, n'était venu enfin confisquer sa seine.
Cette confiscation ne lui redonna pas la joie et la paix perdues. Ii entra dans une colère bleue contre les hommes et les choses ; il chargea de malédictions ce pays tyrannique où un pauvre malheureux ne pouvait pas s'amuser à débarrasser un
me
lac de ses horribles poissons ; et il revint à Québec, où le gouvernement eut la fai-
blesse de lui remettre sa seine.
Quelque temps après, le P. Lacasse le À rencontra sur la côte du Labrador, faisant | ll encore la pêche et la chasse. Un petit D steamer nolisé par lui seul était venu l'y déposer, avec sa bande composée de vingtcinq hommes. Pour avoir toujours des viandes fraiches à sa disposition, il avait emporté avec lui quelques jeunes bœufs très gras, une trentaine de moutons, plusieurs porcs, et des volailles de toutes espèces.
Un jour son cuisinier français se négli-
gea et le diner fut manqué. Lord G. se mit à la recherche d'un nouveau serviteur, et comme les hommes sont rares sur ces côtes sauvages il s’adressa au P. Lacasse.
Celui-ci répondit qu'il ne connaissait qu’un
homme disponible, et ‘que cet homme étant infirme ne pouvait guère travailler.
—" Il n'aura rien à faire qu’à regarder, ” reprit Lord G.
— Dans ce cas, dit le Père, je vais mander cet homme.
L'infirme vint, et sa Seigneurie l’engagea à raison de $50, par mois, en lui disant : ‘ vous passerez la journée assis dans la porte de cette tente à surveiller mon cuisinier, et vous me rendrez compte de sa conduite. ”
Quelques jours après le dîner fut encore manqué,
Alors il se passa quelque chose de comique. Quand vint l'heure de préparer le dîner le lendemain, Lord G. se fit installer dans un fauteuil à quelques pieds du
oh
a ———————————————————— mg 122 UN EXCENTRIQUE
gardien de son cuisinier, avec un domestique tenant une ombrelle sur sa tête pour le défendre de l’insolation ; et pendant la cuisson des plats, il surveillait le gardien,
qui surveillait son cuisinier !
Ce surcroit de sollicitude assombrit
encore Sa Seigneurie.
Les jours suivants, il semblait plus embarrassé que jamais de sa personne. De temps en temps, il appelait ses canotiers, montait dans un canot, et se faisait transporter sur une pointe voisine. Là un domestique l'installait dans un fauteuil lui allumait un cigare et le couvrait d’une ombrelle, quand il n’y avait pas d'arbre.
Mais bientôt il jetait son cigare et prenait un livre; un instant après il fermait son livre et montait sur quelque promontoire pour regarder au loin l’horizon.
Le pauvre homme ! c'est le ciel qu'il
eut dû regarder; mais il n’y songeait guère, et parlant un jour du P. Lacasse il avait dit : ‘si tous les prêtres n'avaient
qu'une tête, je l’abattrais avec plaisir.”
Une goëlette vint un jour jeter l'ancre dans une petite baie voisine. Lord G. se rendit à bord, et prévoyant qu'il allait manquer de cognac, il frêta cette goëlette, et chargea le capitaine, à raison de $300 pour le voyage, d'aller lui chercher six caisses de cognac à Québec.
Le cognac fut apporté, et quelques jours après Lord G. laissait la Pointe des Esquimaux pour n’y plus revenir. La vielui paraissait plus intolérable que jamais.
Il se rendit à New-York, y fit imprimer une longue satire en vers contre le P.
Lacasse, contre la maison Price, contre le Gouvernement Canadien, et sans lavoir voulu—contre lui-même.
pd LS ea®
Quelque temps après des journaux américains annoncèrent qu'il s'était suicidé.
J'ai appelé cet homme excentrique ; mais j'aurais peut-être dû l'appeller l’homme sans religion. Car c'est vraiment la religion qui lui a manqué. Il avait une belle intelligence, et personne ne peut dire quelles œuvres cette intelligence éclairée par la religion eut pu produire. On a vu ce que l'irréligion en avait fait.
La Venise du Lac.
Pendant que je vous ai raconté cette longue histoire la brise a fait son devoir, et nous avons bien marché. Mais le vent tombe lentement, et réussit À peine à gonfler nos voiles quand nous arrivons vis-àvis St. Jérôme. Notre yatch ralentit sa
marche, et lorsque de rares maisons échelonnées sur la grève à notre droite nous annoncent l'entrée de la Belle Rivière et St. Gédéon, il se contente de nous bercer dans les plis des grandes vagues adoucies,
et nous n'avançons presque plus.
Adieu donc, beau vyatch indolent, et vivent les canots d'écorce !
Nos canotiers sont frais et dispos, et les avirons frétillent dans leurs mains comme des queues de poissons.
Peu à peu la surface du lac s’aplanit complètement, notre course se précipite, et nous circulons légèrement au milieu des ilots nombreux qui avoisinent l'ouverture de la Petite Décharsce.
Quel panorama inimaginable ! Quelle nature enchanteresse ! C’est ici la Venise du Lac, mais la Venise indigène, telle que
échenous ère et DJercer
uCIes, it, et
et les omme
planit cipite, :u des erture
Quelle Venise le que
la nature l'a faite et non pas construite par les hommes. A la place des palais vénitiens, ce sont des berceaux de verdure flottant lécèrement sur le cristal des eaux, des jardinières élévantes posées sur des piédestaux d'ardoise, des bouquets de cèdres odoriférants plantés dans des corbeilles de granit, des touffes ombreuses
de sapins entourées d'une frange de
mousse et plongeant leurs racines dans le
lit du lac, des groupes de rochers abrupts et nus, laissant tremper autour d'eux leurs larges ceintures de sable. Puis, au milieu de ces ilots innombrables, qui feraient les plus charmantes villas de plaisance, serpentent les lagunes sinueuses, limpides, éclatantes, cent fois plus belles que celles de Venise, ouvrant des échappées de vue immenses sur le lac, ou longeant des verandas verdoyantes.
| pad F F4
Cet archipel en miniature est le plus joli que l'on puisse voir. On dirait que quelque joaillier céleste, messager de quelque bonne nouvelle pour les premiers habitants du Lac St. Jean, y a laissé tombet une poignée d'émeraudes en reprenant son vol vers le ciel. Ou bien encore pourrait-on imaginer peut-être que le Créateur, après avoir creusé ce beau lac, pétri et ornéses rivages, y a secoué légèrement ses doigts divins.
Quoiqu'il en soit, ce groupe d'ilots ressemble à un jardin d'Armide dont les allées, capricieusement tracées, seraient pavées en glaces de Venise.
Il est près de 4h. P. M. et la faim se fait sentir même au milieu de cet éden, qui, grâce à Dieu, n'a pas un seul fruit défendu. Un ilot charmant arrondit devant nous une anse de sable des plus mi-
Par
Le Cu
e plus gnonnes, et nos canots courrent s'y reit que poser.
e quel-
ers ha- Nous sautons à terre, nous traversons tombet l'ilot en quelques gambades, et de l’autre renant côté nous découvrons un bain spacieux, e pour- que la nature a creusé dans le sable et . Créa- que le soleil caresse. En un instant nous c, pétri y plongeons, et M. de Foucault qui est »
rément excellent nageur y prend tous les ébats
d'un canard.
Pendant ce temps-là, Patrick a fait du feu et prépare le dîner. Il n’y a pas un fil de vent, et la fumée bleuâtre de notre wigwam s'élève droite au-dessus des grands arbres, comme une flèche monta-
gnaise.
Quelques rochers de granit à l’ombre de jeunes cèdres nous servent de table et
de fauteuils. Le service est en écorce.
Nous avons bien quelque: assiettes ; mais nous avons décidé que la faïence en cet endroit serait prosaïque, et que si la Venise italienne a ses verreries, la Venise du lac a ses écorces de bouleau qui forment un service élévant quand elles sont ciselées par Île canif de Canova....pardon, de Patrick. La faïence est donc proscrite, et nous buvons et mangeons dans l'écorce de bouleau.
Ah ! lectrices, je vous vois faire la moue ; et quelques-unes de vous, moins aimables, font même la grimace. Mais, comme vous avez tort, et comme vous seriez étonnées si je vous énumérais le menu de ce diner merveilleux !
Les plats de résistance étaient surtout nombreux, et comprenaient un petit ragout de mouton, du dinde rôti et de la perdrix aux choux. Les vins n'étaient pas
S O0 DD D +rrd
mais 1 cet | Vese du rment cisetrdon, scrite,
re la moins Mais,
vous ais le
artout tit ra-
de la nt pas
variés, mais comme ils sortaient de ma cave je ne puis que laisser entendre qu'ils étaient bons.
Il faut bien reconnaître que le dessert laissait à désirer. Mais la joie y suppléait amplement, et Patrick, pour nous le faire oublier tout-à-fait, nous versa dans des tasses de vrai Venise, je veux dire d’écorce, un thé, mais un thé extraordinaire, capable de nous faire danser la carmagnole,
à nous lévitimistes !
Et d’ailleurs, au milieu de cette nature ravissante avions-nous besoin de dessert ?
Personne n’y songeait, et tous les gosiers avaient envie de chanter. Je crois même avoir surpris M. Jannet fredonnant un
chant provençal, tiré sans doute des Z/es d'Or de Mistral.
Le P. Lacasse surtout ne pouvait se
Lol
Fi f } ?
UE
li 132 LA VENISE DU LAC
retenir, et il n'avait pas encore vidé sa
seconde tasse de thé qu’il entonna d’une Lt voix forte :
Réveille-toi, Venise la jolie,
Voici venir ton carnaval joyenx....
Je ne vous ai pas dit que c'était là son chant favori, qu'il nous l'avait chanté plus de vingt fois déjà, et que l'endroit où nous
étions devait nécessairement le remettre
fol d his | A l sur ses lèvres.
Nous l’attendions et il ne nous surprit
il pas. Son genre nous était aussi devenu |
familier, et ce doit être le moment de l’ap-
précier—si jen suis capable. Mais non,
je ne le pourrais pas, et je jette ma langue
if aux chiens. Je ne comprends guère, je l’a- 1 voue, la musique de Wagner; mais le LUE chant du P. Lacasse est beaucoup plus | | étrange encore que les motifs dr Thahau-
[EE LE | ser.
idé sa
, d’une
là son té plus )ù nous
mettre
surprit devenu de l'apis non, langue e, je l’a-
ais le
p plus Chahau-
Après l'avoir bien étudié—j'allais dire trop entendu—M. de Foucault et moi avons constaté qu’il se composait de notes qui n'existent pas. C’est quelque chose d'inimitable, et quelqu'un qui chanterait faux—en le faisant exprès—ne l’imiterait pas mieux que celui qui chante juste.
C'est un chant en dehors du juste, et en dehors du faux. Les notes fausses que font trop souvent les chanteurs et les instruments ont une espèce d'existence, mais les notes du P. Lacasse n’en ont pas, pas plus que les fameuses lois que de plus fameux décrets prétendent mettre à exé-
cution en France.
Ainsi quan :! entonne :
Reévuille-toi, Veuise....
il tombe dès le second mot dans les notes
non exi:tantes, et il n’en sort pis.
ns
Le succès qu'il a obtenu auprès de nous a été considérable, et j'imagine que Îles sauvages de ses missions lointaines l'appréciaient énormément,
C'est bien ça, lui disait le Comte, c'est tout-à-fait ça, et M. Jannet ajoutait : voilà la musique que jaime !
Lorsque le bon Père a fini son ‘“ Rzverl de Venise” M. de Foucault improvise le quatrain suivant, toujours sur l'air: Deux
voleurs m'arrél'en roule. ” L'’excellent Père Lacasse
Pour prouver qu'il est français De sa voix pleine de grâce Chante comme un Montagnais.
Et je continue :
‘6 C'est bien ça, lui dit le Comte, Ce nouveau genre est charmant J'aime cette voix qui monte
Et détonne carrément. ” (bis)
nn
mt LA VENISE DU LAC 135
enous +Æ Le comte reprend :
ue les J’admets que notre bon Père
S l'ap- Chant: migriñiquement Muis il faut qu'il se modère
Et se repose un moment.
, c’est Sinon, le long de la route 4% Il pourrait manquer de vent : voilà Et je finis :
Qu'importe ? Père, j'écoute Réveil SN ne Chautez toujours carrément. (bis) vise le 3 hs Certes, le P. Lacasse ne se fit pas prier, Deux
et il entonna :
‘ Brise du soir, brise à la fraîche haleine ”
Lé qui fait le charme particulier de ce mo: “eau dans la bouche du P. Lacasse, cest qu'au moyen de je ne sais quelle transition impossible, les deux derniers vers de chaque couplet sont remplacés, air et paroles, par ceux 4e “ Sylvio Pellico : ”
La
iate pourquoi n’es-tu pas ma brise d'Italie, L'air embaumé de mon pays?
Ni la brise dusoir, ni celle d'Italie ne
soufflaient à ce moment, mais le soir ap-
prochait, et nous levons le camp.
Nous côtoyons encore plusieurs ilots,
et bient’ ‘uvre à droite une baie étroite
et profonde qjue Thomachiche déclare être
l'entrée de la petite décharge
Patrick et
les autres sauvages soutiennent le con-
traire; mais Thomachiche paraît si sûr de
son affaire que nous prenons son avis.
Nous v entrons donc, raais avant d'arriver Y
au fond de la baie, Thomachiche reconnaît
son erreur et nous revenons sur nos pas.
Les autres sauvages se moquent de lui,
et comme il nous à fait perdre du temps
nous lui faisons son procès.
Malgré un
plaidoyer éloquent de M. Jannet, qui s’est
fait le défenseur de Thomachiche, ce der-
nier est déclaré coupable, et je le con-
alie ne
oir ap-
rs ilots, > étroite are être atrick et le consi sûr de on avis.
d'arriver econnaît nos pas.
it de lui, Lu temps alogré un qui s'est ce derle con-
damne à 15 jours de prison, qu'il devra
subir en arrivant à Chicoutimi.
Pendant ce temps-là nous sommes arrivés à l’ouverture de la Pefite Décharpge, et Mr de Foucault a pris un brochet énorme que nous dégusterons au souper.
L'entrée de la décharge est fermée par une écluse dans laquelle s'ouvre une glissoire assez étroite. L'eau du lac s'y précipite avec violence, et bondit en écume de rochers en rochers jusqu’à une distance de plusieurs arpents, où le niveau s’aplanit, et où la rivière prend un cours paisible.
Il y a si peu d’eau et tant de cailloux dans ce premier rapide qu'on ne peut songer à
le sauter.
Il faut donc faire un portage, et nous partons en avant, suivant un sentier mal
tracé à travers le bois. Thomachiche nous
suit avec son canot sur les épaules, d'autres portent les bagages, et nous supposons que Patrick et Tienniche forment l'arrièregarde Mais au moment où je laisse le bois pour suivre le rivage que je crois ua meilleur chemin, j'aperçois du haut d'un roc Ticuniche et Patrick en canot descendant comme un vertige au milieu des rochers, et bondissant sur les vagues bouillonnantes avec une effrayante rapidité. Tout-à-coup, je vois Patrick debout à l’avant du canot, cherchant du regard une issue au milieu des roches menaçantes, sautant sur une pierre avec l’agilité d'un chat, saisissant le canot d'une main, lui faisant décrire un demi cercle autour de la pierre, et remettant le pied dans l’embarcation qui reprend sa course vertigi-
neuse—tout cela dans un clin d'œil.
Quand nous arrivons tous au pied du
a mn
autres 05008 rrièreisse le -OÏS ua ut d'un jt desieu des vagues te rapidebout regard açantes, ité d'un ain, lui tour de ns l’emvertigi-
sil.
pied du
rapide, les deux intrépides canotiers nous attendaient dejà depuis longtemps ; mais
ils ruisselaient encore de sueur.
Nous reprenons notre course en canot, et nous rejoisnons bientôt deux petits canards plongeurs auxquels nous donnons la chasse. Mais ils sont d'une espèce nconnue au Comte, et lui causent des tribulations ; car ils ne font qu'apparaître et disparaître, tantôt en avant, tantôt en arrière. Au second coup de fusil, les deux petits ont l'habileté de se séparer, et nous nous acharnons sur le plus rapproché des deux. Le troisième coup de fusil l’atteint,
et pendant ce temps là l'autre a disparu.
Mais voilà qu'à notre gauche une petite rivière se précipite en cascade dans la décharge et forme une anse charmante. À
côté s'élève un plateau, couronné d’arbres, )
qui nous invite au repos. Il se fait tard et l'endroit nous séduit. Encore quelques coups d'aviron, et nos canots vont se blot-
tir au pied de la cascade.
Mais le comte de Foucault regrette le canard absent. (C’est une veuve: désolée, ou un veuf inconsolable qu'il conviendrait de réunir à son conjoint. Nous repartons tous deux pendant que les sauvages dressent la tente. Je conduis le canot, et le comte est à l'affut, en avant. Le canard solitaire montre bientôt sa tête, et après une courte poursuite le second coup de fusil lui fait faire la planche. Nousrevenons satisfaits.
Notre campement de nuit est ravissant, et le chant seul de la cascade éclipse les plus grands efforts artistiques du P. Lacasse.
tard ques blot-
tte le sulée, idrait rtons vages Lot, et Le caite, et 1 coup US re-
issant, se les
P. La-
Après un souper qui dût être léger à cause du diner de Gargantua que nous avions fait, et la prière à haute voix en Montaznais, que nous répètons tout bas en français, nous nous étendons mollement sous la tente.
Mais au lieu de dormir, nous causons.
Que d'éclats de rire |! Que d'histoires, dont chacune doit
Que de bons mots!
toujours être la dernière, et qui se suc-
cèdent pourtant sans interruption pendant
quelques heures !
Que nous nous sentions joyeux, et que
M. Jannet était d’une gaité d'enfant et d'une verve
nos langues étaient alertes !
inépuisable Je ne crois pas qu'aucun de
nous oublie jamais cette folle soirée.
Il était minuit passé, quand le bruit mo-
notone de la cascade parvint à nous endormir.
Les voix de la nature.
Dès six heures du matin nous étions sur pieds; mais je ’affirinerais pas que nous fussions bien réveillés. Nous prenons à la hâte une tasse de café et un biscuit, et nous nous recouchons à demi dans nos
langoureuses voitures d'écorce.
—————————— nee
La rivière se creuse et s’élargit à la fois.
Une brume légère s'élève paresseusemant
de l’eau et accroche ses flocons de neige aux flancs des rochers, ou à mi-hauteur
des grands arbres. On dirait des falbalas de dentelle blanche sur des robes foncées.
Comme nous-mêmes, la nature paraît encore assoupie dans les langueurs du matin. Elle attend son bien-aimé, le soleil, que la lumière précède comme ur avant-coureur, mais qui na pas encore montré sa face rayonnante dans le fond des ravins où les eanx du grand lac se précipitent.
A demi voilés par les vapeurs de l’aurore, les sapins .et les épinettes dressent leurs cônes immobiles au bord des falaises tantôt abruptes, tantôt en pente douce; et dans quelques endroits plus bas, des cèdres courbés se penchent sur les ondes noires.
fois.
nent eige iteur balas
cées.
Jaraît -s du \é, le ne ur ncore
e fond
lac se
e l’auessent alaises ice ; et cèdres
noires.
Ailleurs, des bois de bouleaux gravissent les flancs d'un coteau, et leurs troncs blancs nous apparaissent dans le lointain comme une étrange colonnade de marbre,
O nature ! Que de beautés t'enveloppent comme un vêtement !
Si je lève les yeux, j'admire le firmament avec cette inimitable couleur d'azur dont on a fait l’emblême de l'illusion, et si je les abaisse c'est pour les reposer sur les gazons et les bois dont la verdure symbolise l’espérance. Et c'est ainsi que nous traversons cette vie, l'illusion couvrant nos têtes, et l'espérance se fanant et reverdis-
sant autour de nous et sous nos pieds !
Mais comme il y a des hommes assez matériels ou assez malheureux pour ne lever jamais leurs regards vers le ciel,
Dieu a placé sous leurs pas, comme des
miroirs pour le refleter, les fleuves, les
rivières et les lacs.
O nature ! Que n’ai-je tes voix innombrables pour célébrer tes beautés et rendre hommage à ton Créateur ! Je Îes entends tes voix, etil me semble que je les comprends, mais j'essaie en vain de répéter ce qu'elles me disent. Je sens qu'il existe, entre tous les objets que j'admire en toi, certaines relations mystérieuses, comme un fil téléphonique au moyen duquel s’échangent entre eux des colloques symboliques; je sens que ce fil téléphonique passe par mon âme et y produit des vibrations enivrantes ; mais l’admirable langage
qu'il me parle est intraduisible.
Le soleil! Voici le soleil! Il inonde tout
de ses clartés, et répand sur toutes choses un air de-fête et de bonheur. Quelques
s, les
nomendre tends comépéter -xiste, en toi, omme el s'ésymonique vibra-
ngage
de tout choses
uelques
champs cultivés ap saraissent et semblent rire sous ses feux. Un grand ruisseau descend en tourbillonnant des collines :
mais en arrivant au bord de la rivière il est arrêté par l’écluse d’un moulin à dem: caché dans un pli du vallon.
Cà et là, dans les endroits où le feu a dévoré les grands bois et n’y laisse plus que des souches noires et de grands squelettes calcinés, le sol est couvert de grandes bruyères dont les têtes sont des grappes
de petites fleurs roses.
D'où viennent ces semences étranges ?
Où étaient-elles avant l'incendie, et qui les a répandues sur cette terre en deuil pour la vêtir d'une immense écharpe rose ?
Ah ! que de richesses le Créateur a prodiguées a notre terre !
Les anciens disaient que la nature a hor-
reur du vide : on devrait plutôt dire qu'elle a horreur de la mort, La vie croit sur tous les tombeaux, et pour que nous ne perdions jamais de vue nos glorieuses destinées, Dieu a mis sous nos yeu: une na-
ture où tout ne meurt que pour revivre.
Oui, ce qui est vraiment remarquable, cest la surabondance de vie qui circule dans toutes les zônes de la création. En ce moment, les oiseaux voltisent sur nos têtes pendant que les poissons glissent sous les canots qui nous portent. La vie monte et descend dans les arbres qui nous ombragent, et sous les gazous qui tapissent leurs racines vivantes, le ver et l'insecte creusent leurs chemins et bâ-
tissent leurs demeures.
La vie ! Partout la vie! La mort même
engendrant la vie ! Dépérissement et renouvellement universels et perpétuels !
es
u’elle t sur US ne ss des- 1e ñna-
vre:
uable, circule
En ur nos lissent La vie 11 nous ui taver et et bâ-
: même
cet reétuels !
La jeunes:e à côté de la décrépitude ! La croissance sortant de la destruction ! La résurrection de tous les instants voilant la mort de tous les jours ! O prodige permanent, dont on ne scrute pas assez les mystérieuses profondeurs, et qui devrait nous rappeler toujours nos immortelles destinées ! Puisque toute matière revit cesse, pourquoi nos corps ne revivraient-
ils pas, et pourquoi nos âmes mourraientelles ?
Les preiniers sauts.
Pendant que je m'abandonne, dans une demi-somnolence, à ces rèveries consolantes, mais qui m’entrainent sur la pente de la mélancolie, nos canots ont bien mar-
ché, et nous sommes arrivés à un ilot qui nous barre le passage. D'un côté un
simple filet d’eau sépare l’ilet de la terre ferme ; mais de l’autre, la rivière se précipite dans une descente rapide au milieu de cailloux qui montrent leurs têtes noires
au-dessus des vagues en ébullition.
Une vingtaine d'hommes, employés par la maison Price, y travaillent en ce moment à remettre à l'eau de nombreux billots que les eaux du printemps ont entassés sur les rochers. Nos canots s'arrêtent à la tête du rapide, et Patrick court sur une roche élevée en inspecter un peu le cours. Pendant ce temps-la, nous demandons au chef des travailleurs
s’il est possible de sauter le rapide.
— Non, répond-il ; nous ne le sautons
jamais. Il n’est pas long, mais il est traître, et deux canadiens, en voulant le sauter, s'y sont noyés l’année dernière.
Mais Patrick revient, reprend tranquil-
terre és + lement sa place à l'avant du canot, en | P Fe . " Ton disant : nous allons sauter. Et nos canots s'avancent doucement, prudemment, en oires x ° A A CC rasant le rivage de manière à n'être saisis qu'au dernier moment par l'irrésistible at- ‘s par traction de la chute. On dirait des chats > mo- se repliant sur eux-mêmes pour s'élancer breux plus loin, et de fait nous avons un bond s ont terrible à faire. Il s'agit de passer entre
un petit promontoire de roc, taillé à pic, et un gouffre profond qui s'ouvre en face à quelques peds de distance seulement.
Mais ce passage très étroit est en même:
temps un versant très incliné du côté du
gouffre où l’eau se dérobe.
Les canotiers échangent quelques mots en montagnais, et nos lèvres sont muettes pendant que nos cœurs palpitent. Les employés de la maison Price ont laissé
leur ouvrage, et sont accourus sur le promontoire pour nous voir sauter.
Tout à coup nos canots sont entrainés avec frénésie, rasent le rocher, et prompts comme des flèches virent en travers pour éviter le gouffre qui n'atteint que l’arrière des canots. L'onde bouillonnante jallit jusqu'à nos têtes, et les deux rameurs de l'arrière Thomachiche et Tienniche sont littéralement inondés. Les travailleurs poussent des acclamations du haut des rochers, et nous leur répondons avec enthousiasme.
Le saut périlleux est fait, et les ondes
blanches d'écume, courant encore comme
des chevaux au galop, nous emportent
bien loin en quelqes minutes.
Peu à peu, le cours de la rivière se ra-
lentit et devient plus régulier. Les avirons
pro-
ainés mpts pour rrière t jusrs de
sont
leurs
ee ————
travaillent davantage, et bientôt nous apercevons sur une éminence une maison et plusieurs autres bâtiments s'élevant en face de nous, et se reflètant dans les eaux
paisibles dont le cours est interrompu.
C'est la Dalle. Il y avait jadis à cet endroit une grande chute ; mais aujourd’hui la rivière est presque entièrement fermée par une large écluse dans laquelle s'ouvre une dalle spacieuse et longue de plusieurs arpents. L'eau s'engouffre dans cette dalle, et y pousse les billots de toutes dimensions, les charrie à grande vitesse et va les précipiter d'une grande hauteur dans un bassin, où la rivière reprend son cours régulier et les emporte.
Il faut donc ici faire portage, et nous sommes enchantés d'avoir à nous servir un peu de nos jambes.
156 LES PEMIERS SAUTS
Nous pourrions prendre le déjeuner chez M. Boulanger, qui nous invite à entrer ; mais nous avons pris goût à la vie sauvage, et nous préférons aller déjeuner en bas du portage, sous les arbres de la
grêve.
Nous cheminons en fredonnant, nos paletots sur le bras, et nous préludons au déjeuner en mangeant des framboises qui rougissent tous les buissons du sentier, et qui sont encore fraiches et trempées de la rosée du matin.
M. Scott, agent de la maison Price, a voulu absolument nous donner un guide pour nous indiquer le chemin qui est pourtant très bien tracé. Arrivés à un grand pont nous apercevons Tienniche et Patrick qui venant derrière nous se sont arrêtés au bord de l’eau et se disposent à monter en canot,
—Mais ce n’est pas possible, dit le guide, vos sauvages n'ont pas l'intention de sauter ce rapide, Jamais âme qui vive
n'a passé là.
Pendant qu'il parle, Patrick et Tienniche se sont lancés dans le tourbillon, et le canot semble avoir des ailes.
Monsieur, me dit notre guide, arrêtezles quand ils passeront sous ce pont, car ils vont certainement se briser là-bas. II y a là—et le guide m'indiquait l'endroit du doigt— une batture de roches qui barre
entièrement la rivière, et il n’y passe pas
assez d’eau pour qu'ils puissent sauter.
À ce moment le canot glissait comme une flèche entre les arches du pont. Je crie à Patrick d'arrêter, je lui montre au loin la barre d'écume qui les menace.
Mais il pousse un cri de joie, et l'instant d’àprès ils sont arrivés à la batture.
me
Quelques grands coups d'aviron en travers les rapprochent du rivage, et au moment où le canot va toucher les écueils, les deux rameurs l’arrêtent brusquement en plantant leurs avirons entre les pierres, sautent à l’eau qui monte à leurs genoux, lé soulèvent d'une main, font quelques bonds, et vingt à trente pieds plus loin
rembarquent, et.... vogue le canot.
Emerveillés, nous les avons suivis du regard, et nous reprenons notre marche au milieu des jeunes merisiers, et des franboisiers chargés de fruits.
‘ Thomachiche et les autres montagnais, portant l'autre canot et les baggages, nous suivent, et bientôt nous débouc hoys sur la grève où nos deux héros nc ; attendent, auprès d'un bon feu qu'ils ont allumé pour préparer le déjeuner.