‹ En canot [microforme]Chapitre 2 sur 22 · M. LE COMTE DE FOUCAULT · texte numérisé non relu

M. LE COMTE DE FOUCAULT

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C’est donc à moi de vous adresser ce

récit que je me suis efforcé de rendre gracieux en même temps que fidèle. La vérité même exigeait qu'il fut poétique, et vous reconnaitrez que les quelques fleurs

dont il est orné ne font qu'accroître son

exactitude,

Il n'est pas tel que je l'aurais voulu, et peut-être ne plaira-t-il pas à tous les lecteurs. Mais pour vous et nos compagnons de voyage il aura un grand mérite :

il empêchera le vent de l'oubli de dissiper les plus agréables souvenirs ; et quand vous feuilleterez ses pages, vous croirez entendre encore les harmonies des forêts et des rivières, et respirer les arômes du grand lac.

T1 Less

4 De ia Malbaie à Tadoussno.

Le trente juillet dernier, je quittais la Malbaie, en compagnie de MM. Claudio Jannet et de Foucault, pour aller visiter N le Saguenay et le lac St-Jean.

Le rév. M. Hébert, curé de Kamou-

4 raska et l’un des apôtres de la colonisation

amis

du Saguenay, avait bien voulu nous joindre à la Malbaie et partait avec nous.

On sait ce que devient la Pointe-au-Pic à la fin de juillet de chaque année. C’est la retraite favorite de tous les citadins qui fuient la chaleur et la poussière des villes. C'est le rendez-vous de ceux qui veulent rafraichir et restaurer leurs membres dans les eaux glacées de la baie, humer l'odeur des varechs, les exhalaisons salines de la mer et les brises embaumées des bois

résineux qui couronnent les montagnes.

En un mot, c'est le Tréport du Canada, et l’on y voit accourir de Toronto, d'Ottawa, de Montréal et de Québec tous les heureux qui peuvent s’accorder quelques semaines de villégiature.

Un bon nombre d'amis, appartenant pour la plupart à cette société cosmopolite,

me,

nant b lite,

nous avaient accompagnés jusqu’au quai, et je n'aurai pas l'humilité de dire qu'ils poussaient au départ. Au contraire, ils faisaient de généreux efforts pour nous retenir, et la tentation a été bien forte Il y avait là des âmes bien nées, des intelligences brillantes, des cœurs sympathi:

ques qui nous promettaient à la Pointeau-Pic des jours charmants et qui nous

les auraient certainement donnés.

Mais notre résolution était prise depuis longtemps, notre projet fermement arrêté, notre itinéraire tracé d'avance. Nous dénouâmes doucement et sans les briser les amarres du cœur qui nous retenaient au rivage, et ce pilote de l’homme qu'on appelle /a volonté cria courageusement : {ef go.

Après le brouhaha de nos fêtes, après les travaux et les fatigues de nos assemblées, après la vie un peu énervante de

nos villes, nous voulions un peu d’isolement, une solitude à trois ou quatre au milieu des forêts, un tête-à-tête avec la nature et ses beautés immortelles.

La nature ! Qui ne l'aime pas au moins de temps en temps, aux heures de lassitude et des aspirations vers l’idé:l? Qui ne la recherche pas, comme une consolatrice quand la vie multiplie ses désil-

lusions et ses épreuves ?

À peine avions-nous fait un pas qu'elle nous récompensait déjà d'apprécier ses beautés.

Une brise légère ridait à peine la surface de l'eau, et le bateau y creusant un sillon profond, déployait à l'arrière une immense draperie de dentelle blanche, qui trainait bien loin sur l’eau et que la vague avait peine à submerger.

ET

Quel beau fleuve que notre St-Laurent! Et que Celui qui l'a fait est un grand auteur |

Certes, j'aime mes livres à la folie ; une tragédie de Corneille ou de Racine me charme; une comédie de Molière, ou même de Sardou me délasse agréablement; De Maistre et Veuillot m’enthousiasment.—Mais notre fleuve St-Laurent est un poème plus beau que les chefsd'œuvre de ces grands maitres. Je le parcours sans cesse et je ne m'en lasse jamais.—Je passe des heures entières sur ses rivages à regarder la même page, et

elle me dit toujoursquelque chose de neuf.

Il est des heures ou les grands écrivains me laissent insensible, et ne réussissent

pas à dissiper mon ennui, — mais mon beau

fleuve est plus éloquent qu'eux tous, et ses chants trouvent toujours le chemin de

mon cœur. Ils sont gais quand je me réjouis, triomphants quand un succès m'exalte, mélancoliques lorsque je pleure !

O mon beau fleuve, je t'aime, et il me semble que tu me paies de retour! merci.

La Pointe-au-Pic s'éloigne, et son joli village d'hôtels et de cottages se fait tout petit au pied des Laurentides.—La baie s’efface, mais la coupe des montagnes où la rivière Malbaie a fait son lit s’accentue et se creuse. —Déjà ce n'est plus qu'une ravine profonde, inondée de lumière par les rayons du soleil qui baisse rapidement, et c’est à peine si la flêche de l’église se détache encore sur la verdure sombre des

bois.

Tournons les yeux vers la côte sud.

Voici la Grosse-Ile, sentinelle avancée du groupe d’Iles de Kamouraska, avec son

son

oo

phare tournant, qui dans la nuit ressemble

à l'œil d’un cyclope; et là-bas sur la grève blanchissent les maisons d’un beau village.

Que de souvenirs me rappellent Kamouraska et ses ilets charmants! Un jour, j'y vins pauvre étudiant en droit, et jy plantai ma tente... pardon, mon bureau d'avocat ; et moins de douze ans après j'y avais assez défendu la veuve et l'orphelin pour devenir juge. Pauvres veuves et pauvres orphelins ! Je ne vous ai guère regrettés, et sans doute vous ne m'avez pas pleuré non plus. Il y a des consolations pour tous en ce monde, et si j'ai trouvé dans le Gouvernement du Canada un client qui paie mieux que vous,

sans doute vous avez trouvé dans mes

successeurs des avocats qui plaident mieux que moi ! Je vous souhaite seulement qu'ils

| és À

16 DE LA MALBAIE à

ne se fassent pas payer plus exactement que votre ancien avocat |

Mon cher ami, dis-je à M. Jannet, vous È rappelez-vous que M. l'abbé Louis Paquet 1 nous racontait hier soir, avec un enthousiasme qu'il s’efforçait de rendre calme, ses chasses merveilleuses des Pèlerins ?

—En effet je m'en souviens. 1 — Eh bien, ces trois rochers énormes qui se suivent et se ressemblent—comme se ressemblent les moines—et qui paraissent

cheminer à la file vers un but qu'ils n’atteignent jamais—ce sont les Pèlerins.

C'est donc dans ces eaux que notr: spi-

[L. rituel ami, M. l'abbé Paquet, s’est montré | | —à ceux qui l’ont vu—excellent chasseur, e et canotier hors-ligne ! 1

Au moment ou je parle ainsi, des canards se lèvent à l'avant du bateau, #4

it

as.

et u- 1e,

qui > SE sent V'at-

spintré seur,

S Ca-

comme si le nom seul de leur grand ennemi les eut réveillés, et ils s’enfuient à tire d’aile. Peut-être aussi est-ce de l'ironie, et battent-ils des ailes pour me prouver qu'ils sont encore de ce monde, et que leur vie est belle, en dépit des prouesses des chasseurs ! Si telle est leur intention, gare à eux l'année prochaine, car l'abbé se propose bien d'y retourner.

La Rivière du Loup est grande ! ,...

Comment la passerons nous ?

dit la chanson populaire. Aujourd’hui l'on ne se pose plus cette question, et plusieurs ponts ont remplacé

Le petit bateau d'ivoire...

On la traverse même en chemin de fer.

Lorsque j'étais avocat à Kamouraska,

déjà nous ne chantions plus en parlant de

la Rivière du Loup Comment la passerons nous ?

mais nous disions :

Comment l’apaiserons-nous ?

Cette petite ville ambitieuse voulait à tout prix devenir le chef-lieu du district de Kamouraska et nous lui résistions de toutes nos forces. Mais elle devint tellement pressante que pour apaiser sa soif...

de justice nous lui cédâmes le juge—tout en gardant le chef-lieu.

Elle se calma pendant quelques années, et se berça d'espérance, comme une paroisse espère avoir une église quand elle a obtenu un curé.

Cette espérance est sur le point d’être réalisée, parait-il, et nous devons avouer

que si la Rivière du Loup devient cheflieu elle l'aura bien gagné.

En attendant, la petite ville vue du fleuve, est bien belle, et l'œil se repose agréablement sur ses nombreuses maisons blanches échelonnées en amphithéâtre au versant d'une haute colline.

À une petite distance du quai se montrent de nombreux marsouins qui profitent des derniers feux du jour pour faire briller au soleil leurs épidermes de satin blanc.

M. le comte de Foucault a souvent chassé le marsouin sur les côtes d'Afrique.

Mais le marsouin de la Méditerranée, est un enfant, comparé a celui du St-Laurent:

il n’a que six ou sept pieds. La Méditerranée est, je suppose, son lit natal, et il y passe son enfance ; son passage dans les eaux de l'Atlantique c’est son entrée dans

le monde !

Nous causons.

—M. de Foucault a fait la connaissance de M. Levasseur de l’Evènement, et tous deux parlent musique en fumant leurs

cigares.

M. Jannet, M. Hébert, M. Aldéric Ouimet et moi, causons de choses plus ou moins intéressantes. mais sur un ton quelque peu languissant. L'air du fleuve, après un diner copieux, est un narcotique puissant, et tout à coup nous constatons sans trop d’étonnement que M. Jannet a fermé les yeux sur les beautés de notre

grande nature. Nous nous gardons bien de l’éveiller, et nous nous demandons lequel de nous l’a si bien endormi. Est-ce le curé ? Est-ce le membre des Communes ? Est-ce le juge ?

Le curé proteste de son innocence et soutient qu'il ne se permet d’endormir

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