‹ En canot [microforme]Chapitre 20 sur 22 · LA · texte numérisé non relu

LA

charge, ils ont bientôt constaté qu'ils sont les plus faibles, et faisant demi-tour à droite ils semblent dire à leurs adversaires : sautez les premiers, messieurs |

Ils remontent alors assez vivement, puis ils reviennent un instant après, toujours alertes ; mais à chaque tour il n'y en a toujours qu'un petit nombre qui réussissent à sauter, et ce sont les habiles qui se faufilent au milieu des ennemis. Car la Grande Décharge abuse de sa force, et ses flots turbulents envahissent tout l’espace comme des hordes de Cosaques.

Notre étonnement est grand lorsqu'en arrivant à l'endroit où nous présumons que l'attraction du rapide va se faire sentir, nous sommes subitement arrêtés

par le courant qui remonte. Ce n'est qu'à

force d’avirons que nous avançons encore lentement, et nous mettons pied à terre.

mn et

s sont Patrick s'avance sur la grève, gravit our à un entassement de rochers, et de son adver- œil perçant inspecte l'horizon, Il examine rs | la surface liquide, et ses bouillonnements t, puis monstrueux. Îl compte les écueils et les ujours abîmes, il suit les courants, et par Île seul hi aspect de l'eau il mesure sa profondeur.

éussis-

À ce savantillettré qui n'a jamais étudié l’hydraulique, le dessus révèle le dessous, et s'il pouvait manier Île crayon comme l’aviron, je suis sûr qu'il pourrait faire un dessin parfaitement exact du lit de la rivière par la seule inspection de la

physionomie extérieure de l’eau.*

Quand il a tout examiné et pris son parti sur la route à suivre, il revient à

nous et dit :

Nous pourrions tous ensemble sauter ce rapide dans toute sa longeur, mais dans

les premiers tourbillons qui sont violents les canots prendraient beaucoup d’eau. Il vaut mieux que vous marchiez quelques pas, messieurs. Nous franchirons seuls la première chute, et nous vous reprendrons,

ici près de ce gros rocher.

Nous nous conformons au programme et tout en cheminant sur les cailloux du rivage nous regardons faire nos canotiers.

[ls ont une peine infinie à triompher du courant de recul que j'ai signalé plus haut. Mais enfin ils arrivent au bord de la plate-forme qui précède l'effondrement, et tout-à-coup, comme des ballons captifs dont on brise les liens, les canots prennent leur élan. Ils glissent au fond d'un gouffre béant, comme des traînaux qui descendent d'une collin®: de neige, et l’on dirait qu'il vont s'enfoncer sous l'eau.

Mais non, ils se relèvent fièrement et ils

lents s'élancent au sommet des grands onduau. fl lations, comme des oiseaux qui vont elques prendre leur vol.

uls la En un clin d'œil ils sont à l'endroit fixé, drons, où nous les accueillons avec des vivats prolongés, et nous embarquons.

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hs Un seul coup d’aviron nous relance au

x du “1:

ds milieu du courant, et nous faisons alors otiers.

une course effrénée. Ce n'est plus une rivière qui nous entraîne, c'est un fleuve, mais un fleuve qui court comme un torrent, une énorme masse d'eau qui se précipite, qui bondit, qui se cabre comme ua coursier, qui tombe en muvgissant dans des caves profondes, et qui rejaillit en gerbes d'écume.

Mille obstacles se dressent devant les

vagues effarées, mais elles sautent pardessus en hurlant, et rien ne les arrête.

Çà et là se présenient des impasses effrayantes, des abîmes pleins d'attraction, des tourniquets formidables, des embüûches périlleuses, et l'émotion nous empêche de respirer ; mais chaque nouveau danger est un nouveau triomphe, et nos poitrines

se dilatant enfin ne peuvent retenir des cris d'enthousiasme et de joie.

Le Saguenay a tant sauté, tant mupgi, vaincu tant d'obstacles qu'il se repose enfin. Mais il ne s'endort pas: il continue de courir et sa course ne devient paisible que lorsque rien ne lui résiste plus.

Nous voguons ainsi plusieurs milles au milieu d'une série de paysages constamment variés.

Mais nous avons pris le goût des rapides dangereux et des émotions qu'ils

causent. Ce n’est pas en vain que nous

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sommes français et fils de français: une petite révolution, c’est-à-dire un rapide,

nous serait un agréable passe-temps.

En dépit de la beauté, de la grandeur et de la variété des scènes qui se déroulent sous nos regards, cette navigation paisible va donc devenir monotone, et nous allons regretter les muzissements de la Vache-

Caille, lorsque nous en entendons de sem-

blables.

Nos cœurs palpitent, et bientôt nous voyons au loin devant nous un effrondrement subit de la plaine liquide et un tumulte effroyable de fluts. C'est le rapide Gervais. Nous avançons toujours au gré du courant qui devient de plus en plus entrainant, mais les canotiers avironnent

peu, ils prenneñt haleine et réservent

leurs forces.

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Bientôt Patrick se lève debout à l’avant, et cherche la route à suivre. Puis, indiquant de la main un pli du rapide, il se

rassied en disant quelques mots sauvages aux rameurs et les avirons travaillent, tantôt d'un coté, tantôt de l’autre pour opérer les déviations nécessaires, et parfois même en sens contraire pour modérer notre course.

Car il s'agit de suivre exactement la ligne brisée que les mouvements et Îles paroles de Patrick indiquent. Nous ne parlons pas, et quelques £aiakoa (prenons garde) des sauvages rompent seuls le silence du bord. Mais autour de nous quel bruit ! quel fracas ! quel tourbillon !

Singulière mobilité que celle de l'eau qui coulant sur un lit tourmenté manifeste les mêmes convulsions que si elie était soulevée par la tempête |

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Les courants se déchainent, et le mouvement accroit leur puissance. Ils se rencontrent, ils se combattent, et les ondes qu'ils charrient se resserrent, s’écrasent, tournent sur elles-mêmes, et décrivent des spirales qui attirent comme des gorges profondes tous les objets passant à la

surface.

Tl'antôt ce sont des ondulations inégales et pleines d'aspéritis, des crêtes superbes couronnées d'aigrettes blanches, des lames éperdues se brisant en des millions de goutelettes qui Jaillissent comme des étin-

celle: !

Tantôt ce sont des chocs de houles et de contre-houles, des bouffées de vagues irritées qui nous sautent à la figure, des

gouffres profonds qui mugissent à nes

côtés, et qui nous engloutiraient au moin-

dre écart, ou pour un coup d'aviron man-

qué !

Mais nos braves Montagnais connaissent leur métier, et sous l'effort de leurs avirons les ondes violentes, convulsives, mais domptées, nous ballottent, nous secouent, et nous emportent avec la vitesse

d'une locomotive. à

C’est après avoir sauté ce Rapide Gervais que le Comte de Foucault émerveillé s'écriait en parlant de nos canotiers: ce

sont des divinités !

F'ai appris denu!5 que personne n’avait jamais sauté ce rapide dans toute sa longueur, comme nous, et que même en n’en

sautant qu'une partie un brave canadien

et sa femme s’y étaient misérablement

noyés.

Au pied du Rapide Gervais le Sague-

man -

naisleurs SIves, S se-

tesse

Gerveillé s: ce

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nay se creuse et ralentit sa marche. Après une déviation légère, il s'ouvre tout-àcoup devant nous comme une gorge profonde et droite. Les rives montagneuses se dressent comme des murailles cyclo-

péennes, couronnées d'une verdure sombre.

Nos canots se rapprochent et glissent de front d'un mouvement uniforme, comme

deux sentinelles cheminant à grands pas dans une tranchée.

Toute une famille de canards s'enfuit devant nous, et nous leur donnons la chasse. Le comte en abat plusieurs avec une joie pleine d’excitation qu'il ne peut contenir.

Vers deux heures p. m. nous prenons

terre au moulin du Grand-Remous.

Les deruiers coups d'avirons.

Il est temps de diner, et l'endroit où

nous sommes est le plus pittoresque que l’on puisse voir.

La table est dressée sur un joli plateau

couvert de gazon, formant une pointe, et nOS Canots sont couchés sur le sable dans

ee ee ———— A ee —————à

une petite anse. Au fond de l’anse une

rivière sémillante accourt du Nord-Est et

se précipite dans le Saguenay d'une hau-

teur de 80 pieds en brisant ses flots sur

les arêtes de roches qui forment son lit.

Mais elle ne se suicide ainsi qu'après avoir P

fait une œuvre louable, en prêtant une

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