A MES ENFANTS
J^ai la dau6 uu vieux livre, au coiti du feu, le aoiVf Cette légende d^or de la terre breto'uQe. * Si je récris poar voas, enfants, c^est dans Pespoir D^accroHre dans vos ct»ars l'amour de la Madone. Ces récits noiervei lieux, d'ailleurs, vous plaisent tant l
* Je l'ai trouvée, ooasignée ea quatre ou cinq ligues dans le bel ouvrage de M. Paul féval *' Los Merveilles du Méat St. MieheU "
Il y a, mes enfants, par de là l'Atlantique Sur les bords où la nier raconte en sauglottanfc Ses Ingiibres secrets à la vieille Armorique, Une baie arrondie au pied d'un cap géant.
Cette grève sourit au soleil qu^se couche Et qui fait scintiller ses sables caressés.
Mais elle porte hélas ! un nom triste et farouche :
On l'appelle partout la Baie -des- Trépassés. Elle est chez les marins trop célèbre en naufrages Et l'on dit que le sable emprunte sa blancheur Aux 03 des naufragés broyés sur ses ri vages.
Or sachez qu'autrefois Kervilo, le pêcheur, Au fond de cette baie habitait une hutte Avec sa femme Jeanne et leur unique enfant.
Pauvre pêcheur breton! Sa vie est une lutte Oh la terreur succède à l'espoir triomphant.
Où soat mêlés les jours de soleil et d'orage,
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Oh. la vaille sourit à cô&é de l'éoaeil.
Où le ciel est d^azur la veille d^uu aaufrage,
Où l'océan le beroe eu creusant son oercneil 1
L'enfant avait qutitre ans et se nonim<ait Marie ; Sous ses vêtements bleus brillait sou teint vermeil ; Les pauvres geus l'ai niaient avec idolâtrie : Elle et vit dans leur vie un rayon de soleil. Au^si) qu vnd au retour d'une poche mauvaise; A[)rès avoir p issé toute la nuit sur l'eau.
Le père apercevait l'enfant sur la falaise.
Le bonheur exalcait l'a ne de Kervilo.
Il oubliait sa peine et sa misère sombre; Dm s l'œil de son enfant le ciel lui souriait. La profondeur dé^ mers souiLiin n'avait plusd'ombrOi Car l'amour de son cœur comme un astre brillait. Sou Dieu, sa femme Jeanne et sa petite fille £t lient de Kervilo les trois seules amours ; Je lUe trom[>e, si barque était de la famille^ Il pouvait bien l'aimer, il y passait ses jours. Son nom était La Mauve, et sous ses quatre voiles Elle glissait sur l'eau comme l'oiseau des mers ; Quand le vent fraîchissait sous un ciel sans étoiles^ C'était un fea-foUet riant des flots amers.
'* Voyez, disait son maître aux marins de la côte, ** Voyez comme elle est sTelte, élancée à Pavant ; '^ Admirez ce beaapré, cette mâture haute '' Qui dans les temps mauvais se courbe sous le vent, " Cette poupe élégante et dansant sur la lame ! '* Mais voulez- vous savoir pourquoi je Taime tant f '' C'est que La Mauve, amis, a l'air d'avoir une âme, *' Et lorsque je lui parle on dirait qu'elle entend 1
Un matin de Novembre, une brise folâtre Kiait dans le feuillage et jouait sur les eaux. L'aurore flamboyait, et la vague bleuâtre Se moi rai t sous ses feux des reflets les plus beaux. L'aube sur les coteaux versait sa lueur fauve. Et lorsque le soleil parut sur l'horizon, Kervilo sur la grève appareillait La Mauve En chantonnant : ^' Le temps est beau pour la saison .^ n allait s'embarquer lorsque Jeanne et Marie
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Accoururent disant : Bon père, emmène -no us. ELeryilo rédsta, mais son âme attendrie Céda, lorsque l'enfant embrassa ses genoux. Le ciel était si pur, la mer était si belle ! Le soleil promettiût un jour délicieux.
Us partirent tous trois et la blanche nacelle Cingla légèrement entre Ponde et les cieux.
Sur le plus haut sommet de la falaise altière,
Immobile et muette à Vombre des grands pins.
Les bras levés au ciel, une madone en pierre» ' L'œil perdu sur les flots, priait pour les marins. Jeanne la salua. La petite Marie, Que sa mère au printemps avait vouée au bleu, Dit enjoignant les mains : ** à Patrone chérie! Etoile de la mer, pour nous tous priez Dieu. "
* La mer ! c'est un berceau quand elle est endormie £t fût en ondulant le hamac le plus doux ; IIÛB gare à son réveil, car c'est une ennemie
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Qui conlii» le naviie entre alors eu oaurroux. Ou dirait que soudain une haine terrible, Messagère de mort— s'alluiae dans aon «ein ; Elle crie, elle écume, et sur sa face horrible Se trahit CDutre Thomme un sinistre dessein.
Elle ouvre en mu^^isaant ses entrailles puissiautes, Elle y creuse soudain des abîmes sans fond, Et dressant des milliers de têtes menaçantes Elle jette un déli d'audace au ciel profond.
La mer, c'est l'inconnu, c'est le désert sans bornes, C'est l'abîme insondable, immense, plein de bruit j C'est la mort parcourant des solitudes mornes En aveugle invincible, et frappant dans la nuit l Mais, ce jour-la, la mer était vraiment spleudide. La Jfaicveavec un air joyeux et triomphant, Coquette, s'y mirait j et, sur son sein candide, L'onde la dorlotUit, comme on fait uu enfant. On eut dit que la vague avait fait sa toilette : Sa robe déployée eu longs plis ondiileux Miroitait, tantôt rose et tantôt violette, 6cr bien laissait flotter d'immenses rubans bleus. La paix et l'tspérance animaient toutes efaodes,
STELLA MARIS Ul
£t la barque portait la joie et Tamour pur.
Avec ses grands yeux bleus, avec ses lèvres roses. Ses blonds cheveux tombant sur sa robe d^azur, Souriante à l'avant de la barque ûdèle.
On eut dit que Marie fêtait l'ange des mers,
Tout prec à s'envoler vers les cieux d'un coup d'aile.
Après une visite à ses gouffres amers.
La bonne Jeanne, heureuse, avait l'âme ravie,
Et Kervilo chantait sa plus belle chanson.
Rendons grâces à Dieu d'embellir notre vie.
Sa disaient ces (leux cœurs battant à l'unisson,
Et leurs yeux contemplaient leur enfant bien-aimé.
Enûn voici l'endroit oà le poisson se plait.
Les lieux oh se rassemble une troupe affamée Attendant le pêcheur qui lui tend son dlet.
Kervilo jeta l'ancre, et la pêche fut bonne; Jamais il n'avait pris autant de beaux poissons* Joyeux il reg ii'dait ce présent de l'automne. Comme l'homme des champs contemple sa moisson. Et pendant ce temps-là, tout fier de sa richesse, Il n'apercevait pas, s'élevant du couchant,
Comme un drapeaa funèbre aauonçaut la détresse, Un immense nuage à Taspect menaçant.
L'enfant jouait, causait, et ses éclats de rire Prolougeaient sur les flots leur timbre du cristal. Ces fraîches voix d'enfant sont des cordes de lyre Qu'un souffle fait vibrer comme un fil de métal. Tout Tamusait ; parfois elle essayait dt) prendre Dans ses petites mains les poissons fiétillaiits, Leur parlait vivement de sa voix la plus tendre, Etleur disait des mots naïfs et pétillants.
Ce caquet enfantin étiit une musique; Les parents Técou talent avec ravissement, Et penda it ce temps-là le nuage tragique Montait, moatitlt toujours, couvrant le fiimament
BiaQ ae troublait enoor le calme de la lame.
Toat«à*coup Jeanne, triste, eut un tressailleneat-
STBLLA MARIS 9B^
Car, il ÎAVLt Tavoiier, pins que l'hoiii^iiie^ Itv lémni*
Des périls à venir a le {M^ssentiiiient —
Elle leva U tête et regarda lea imee :
'' Kervila, vols là-bas, " dit elle, r«dil hagard;
£t l'homme fut saisi «te terrears iBoontiuet
Lorsqiue sur l'horisoii il jeta son r«gard«
Il ne prononça pas une seule parole.
Leva PanerOi et tendit sa voile au veiit léger.
La Mauve s'élança comme nu oiseau qui vole
Et parut presseutir l'approche du danger.
Légère, .elle s'enfuit eu inclinant sa tête.;
Soudain elle trembla sous un souffle puissant» '
Le souffla précurseur de l'horrible tempête.
Elle penchai j st*s mâts craquèrent en grinçanti,
Pais elle Ût alors une courj^e. effrénée ;
Comme une brums b' anche elle effleura les eaux }
Au moment périlleux, fatal de lu jonniée,
Elle avait et le nom et l'aile des oiseaux,
Mîvis la u kCrille en vain s'enfuyait frémissmte.
Le brouillard acco;irAit plus vite qu'elle encor,
Et bientôt la boirnsque éclata mugissante '
Et lien n'arrêta plus son effroyable essor.
C'était un tourbillon sinistre de nuées; .
Les cordages vibraient et poussaient des sanglots.
Et le vent et la mer éohangaient des huées
Qui semaient la terreur sur la terre et les flots.
Pâle, et les doigts cris[»és sur la barre solide,
Qui tremblait dans sa main et ployait sous l'effort,
Kervilo regardait, l'œil fixe dans le vide.
Qu'y yoyait-il ? Hélas, probablement la mort.
La petite Marie, eu proie à l'épouvante,
S'était blottie eu pleurs sur le sein maternel.
Et Jeanne la pressait, la cachait sous sa mante,
En lui disant : prious ensemble l'Ëternisl :
" Notre Père des cieux, disaient les deux voix pares, ^' Délivrez-nous du mal *, grâce, sauvez nos jours. " Ne laissez pas périr, Seigneur, vos créatures j *' Et vous. Sainte Marie, au secours! au secours î"
Mais l'orage augmentait de fureur et d'audaee. L'onde en tourbillonnant s'élevait dans les airs. Comme un sable mouvant lorsque le simoun passe ; Et La Mauve glissait dans dus goufres ouverts
Oà Fou ne voyait plus ses gL*andes voiles blanches. Les vagues se tordant poussaient un ori vengeuri On bien elles cronlaient comme des avalanclieSi Menaçant d'engloutir la barque du pêcheur^ Mais La Mauve filait, agile, ruisselante, Et poursuivait sa course à travers les brisants Qui formaient autoui d^elle une meute hurlante.
— Les rivages déjà .s^i!) prêchaient souriants ; L|Ile-des-Sept— Sommeils et le haut promontoire Allaient en peu de temps être enfin dépassés. La Mauve allait enoor remporter la victoire Et, vivante, revoir la Baie-des-Trépassés.
Soudain un coup de mar d'une force terrible Vint l'assaillir en flanc, et par l'étrave entra ; La barque fit entendre un craquement horribley Se coucha brusquement dans .la mer, et sombra. Anges qui voltigez par delà les étoiles,
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Veiu dx>i\t V%moat aoaiienfc les élan» géoéreav»
Si vo\\B a» poa^z paasftpvar ce» in^Alàeareox, Aa fiioin»a¥:ea-7oaa dû Tmrce dc^iae snWimei £t sans doiito qu^Uors vous avez tous pleuré, KervilA'd'tiu seal Uoud s'élança daua^al^e :
" Jeanne portez Marie et je voas porterai, " Cria-t-il, en offrant Tappui de son épaule A celle dont lo.^ bras tenaient toujo u\s Tenfant ; £t d'une main nagaant, fendant la vague folle, De l'autre il soulevait son fardeau triomphant. QuUl était be<vu de voir sur la vague profonde Ce .groupe naufragé luttant contre la mort !
Tout ce quUl. possédait de plus cher en ce uiondo Kervilo le portait dans un suprême effort.
Sous ce fardeau trop lourd il surnageait à peine, Mais Pamour souteaait ses membres fatigués } Sa tête ruisselait, et la mer inhumaine Couvrait de temps en temps les trois infortunés. Cette lutte d'amour fut longue et palpitante. Mais en An Kervilo tomba d'épuisement ;
Il écreigiiit eac;)r su femme lialetiitite, Et réâiàtaiit fcoiijofiL'à enfonça lenteiaotit. Je.iniie flottait eiioor sur la mer en furie, Mais bieutôtelie dût dispiraître à son tour.
Puis eiifiu l'Océan vint engloutir Marie, Jetant à sa patronne un dernier cri d'amour.
Soudain, dans les hauteurs des voûtes éternelles. Il sembla qu'un éclair ouvrait le firmament.
Le nuage brilla de splendeurs immortelles, Et l'on vit, au milieu d'un éblouissement, Descendre sur la mer une Dame éclatante.
C'était la Vierge Sainte, espoir du naufragé ; Elle avait vu flotter sur la vague écumante Comme un lambeau d'azur à demi submergé.
Et le flot vit alors la vision céleste S'incliner et saisir le précieux lambeau, Essayer d'arracher d^une main forte et leste Son enfant bien-aimée à Thumide tombeau *,
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Mais le fardeau parut d'une lourdeur extrêiae. La Vierge; sourinut alors aux jiots glacés, S'élança de la mer d'un coup d'aile suprêuie. Et posa sur le sol trois êtres enlacés.
L'époux ten-int sa femme, et la mère sa Ûlle, Trinité de vivants, mais unité d'iimour.
Grappe hum.Uiie admirable, idéAl de famille Tel que Dieu le voulut créer au premier jour ! Et Marie abaissa des yeux pleins de tendresse Sur ses trois serviteurs, encore évanouis; Elle fit à l'enfant une douce caresse, Et, relevant enfin ses regards éblouis.
Elle reprit son vol vers la sphère immortelle.
Le lendemain matin l'enfant, à son réveil, Accourut vers son père : " Et La Mauve'^ ? dit-elle. '^ Elle dort sous les flots de son dernier sommeil, " Dit Kervilo songeur, mais oublions la morte.
Elle avait fait son temps et gagné son repos. J'en veux bâtir une autre, et plus grande et plus forte^ Et plus agile aussi pour courir sur les flots.
Je la vois déjà faite ; elle est déjà chérie, Et toi-tnôme bientôt, eafant, ta Paimerasy Car je lai donnerai le beaa nom de Marie !
— ^£t le père étreigiiit sa allé dans ses bras.
Cette lecture rendit tout le monde sérieux, et M. Hébert nous fit ensuite une
causerie sur la colonisation du Saguenay.
Cest un sujet qu'il connaît, et qu'il affectionne.
Je ne suis pas bien sûr de n'avoir pas chanté une chanson pour clore la séance, et. . . • endormir notre président.
Ah ! si le Père Laçasse avait été là t C'est lui qui aurait clos le concert !
St. Jérôme,
A partir d'Hébertville la route est encore accidentée de grandes côtes et de petits lacs. Mais au loin le sol s'aplanit, et l'horizon s'élargit. De belles terres en
bon état de culture s'étendent de chaque côté du chemih.
6'2 ST JÉROMK
C'est dimanche ; il fait beau et les maisons proprettes sont en fête. Toutes les portes sont ouvertes, et de nombreux enfants gras et joufflus s ébattent sur les perrons. Le teint bruni de leurs fijfures dénote chez euxTamour du soleil, et Thorreur des chapeaux. De temps en temps nous rencontrons des groupes d*hommes. de femmes, de jeunes gens qui s'en vont à la grand*messe, et qui nous saluent avec
affabilité.
Bientôt les habitations deviennent plus rares, et les grands bois se rapprochent.
Le chemin tourne à angle droit, et nous Tavons à peine suivi dix minutes que nous arrivons au sommet d'une colline, d'où le plus beau spectacle s'offre à nos regairds.
L'église de St-Jérôme se dresse devant nous à quelques pas, et un peu plus loin,
ST-JÉROJIfS 49
soms nos pieds, un immense miroir d*argeot encadré d'azur s'étend à perte de vue.
C'est le Lac St. -Jean.
Dies cris d'enthousiasme s'échappent de nos poitrines.
Nous descendons au presbytère. Les portes de TEgHse sont ouvertes, et nous entendons la voix sonore du P. Laçasse, qui fait le sermon.
Après la messe, le bon Père reprend la parole sur la galerie du presbytère, et y
développe son sujet favori : la colonisation.
En terminant, il invite M. Jannet à dire quelques mots, et notre excellent ami, qui est toujours prêt, fait à l'auditoire un tableau peu flatté de la situation des cana-
64 STJÉROMK
diens qu'il vient de visiter aux Etats-Uï.ts. Il adjure chaleureusement ses auditeurs au nom delà patrie et de la religion de ne pas abandonner le sol natal.
Le Rév. M. Hébert dit aussi quelques mots, et à la suggestion du P. Laçasse, l'auditoire pousse des hourras enthousiastes pour chacun de nous.
Le mot de la fin du P. Laçasse devant toujours être une originalité, il propose à ses auditeurs cette dernière acclamation :
hourra pour vous autres !
Les braves gens restent un peu interloqués, et quelques cris timides se mêlent aux éclats de rire.
Nous rentrons alors et nous causons.
Le P. Laçasse est arrivé à St-Jérôme la veille avec deux canots d'écorce et six ra-
ST JÉUOME 65
meurs, dont un Métis et cinq Montagnais.
Les Montagnais sont auprès de leurs canots, sur la grève, attendant nos ordres.
Mais le vent s est élevé, et la vague grossie ne nous permettra pas de partir avant cinq heures du soir.
En attendant nous jouissons de la généreuse hospitalité du Rév. M. Vallée, curé de St. -Jérôme.
A l'heure fixée, nous nous arrachons aux délices de Capoue, et nous allons joindre nos sauvages sur cette belle grève de sable qui sert de ceinture au lac.
On nous a préparé au fond des canots des coussins moelleux, adossés aux barres, et nous nous y installons comme dans des fauteuils.
C'est avec regret que nous laissons ici sur le rivage avec d'autres amis le bon M.
(6 ST-JÉROMB
Hébert que les devoirs de son ministère rappellent à Kamouraska, et qui ne peut nous suivre plus loin.
Passagers et rameurs sont à leurs postes^ le signal est donné, et les avirons plongeant dans Tonde en cadence font glisser les canots sur la crête des vagues qui ne sont pas encore tout-à-fait apaisées.
Aussitôt le P. Laçasse et les sauvages se découvrent, et le missionnaire dit a haute voix la prière du départ. Sans la comprendre parce qu'elle est en Montagnais — nous nous y joignons d'intention et nous défions après cela les éléments.
Sur le Lac.
La vague du large, surtout au bout des pointes, est encore un peu forte pour nos canots qui portent chacun cinq hommes et des bagages assez considérables — et nous suivons toutes les sinuosités du rivage sans nous en éloigner.
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Les deux canots filent de front avec une égale vitesse, et se rapprochent parfois assez pour nous permettre de nous serrer la main d'une embarcation à l'autre.
Le P. Laçasse et M. Jannet sont ensemble, et le chef de leurs rameurs est un Métis nommé Patrick. C'est un homme de haute stature, admirablement taillé et proportionné. Traits réguliers et pleins d'intelligence, teint légèrement bronzé, chevelure et moustache abondantes et noires, des yeux vifs et fins. En costume militaire il serait incomparable.
M. de P'oucault et moi avons pour Canotier-en-chef le bon Tienniche, un des types montagnais les plus parfaits, et un aviron hors ligne.. Une forte tête, portant une forêt de grands cheveux en désordre, les yeux petits mais noirs et perçants, les pommettes des joues très saillantes, les
narines ouvertes, le menton anguleux et sans un poil, le cou gonflé de muscles énormes qui ressemblent à des cordages.
Il est à Tarrière du canot, tête nue et pieds nus ; la chemise ouverte laisse voir sa vaste poitrine, et quand ses bras robustes plongent Taviron dans Teau le canot se soulève, commi s'il allait prendre son vol.
A tout seigneur tout honneur : Patrick est prié de chanter.
Conformément à toutes les rèo^les de Tartj il tousse et crache légèrement, et d'une voix superbe il entonne :
Lève ton pied, légère berbère, Lève tou pied légèrement.
Nous répondons en chœur avec entrain.
Quand je dis nous, je ne veux pas dire les rameurs montagnais — ils ne savent
pas un mot de français— ni M. Jannet ; il sait passablement le français, lui, mais en fait de chant, il ne sait pas même
Lève ton pied, légère bergère !
Je veux donc dire le narrateur, le Comte de Foucault, et le P. Lecasse. Oui, même le P. Laçasse. En chœur, et pour un chant classique comme
Lève ton pied, léj;ère bergère,
il n'est vraiment pas pire qu'un autre.
Nous apprécierons plus loin ses mérites comme soliste.
Lorsq je Patrick acheva le cent cinquantième couplet la vague s'était apaisée et le soleil allait bientôt disparaître derrière les orrands bois dont les ombres s'allongeaient mélancoliquement sur le lac. Sur la côte, au sommet d'une éminence qui
SUR LB LAC yi
domine les arbres, se dresse le clocher d'une église. C est St. Louis de Chambord. Ces deux noms si français et si glorieux soulèvent notre enthousiasme et nous font pousser de nombreux vivats.
Quelle féerie que cette navigation fantastique, sans hélices, sans roues, sans voiles, dans ces écorces légères, taillées comme des conques marines, et mises en mouvement par des demi-dieux de la forêt, supérieurs à tous les Neptune de Tantiquité païenne. Qu'était-ce que le char de Neptune traîné par les Tritons de la Fable, quand nous le comparons à nos conques d'écorce, commandées par Tienniche et Patrick ?
Les anses de sable et les pointes boisées ou rocheuses se succèdent les unes aux autres comme par enchantement et varient sans cesse les décors.
De temps en temps une habitation se montre sur un léger promontoire ou sur une pointe avancée, et la famille, éparpillée sur le perron pour prendre le frais, nous salue en agitant des chapeaux et des mouchoirs. Nous répondons par des bravos et des salutations, et nous entonnons un cantique dont le refrain nous revient repercuté par les échos de la côte.
Cela nous rappelle ce que Chateaubriand raconte des premières missions du Paragnay, et ces courses merveilleuses des missionnaires, qui remontaient les fleuves en chantant des cantiques pour faire descendre les indiens de leurs montagnes et les attirer aux rivages.
Et nous glissons toujours bercés dans }e plus doux des hamacs, et les avirons frappent toujours Tonde en cadence et battent la mesure sur le bord des canots.
C'est comme un rêve enchanté, et nous nous demandons avec crainte si nous n'allons pas nous éveiller.
La nature qui se déroule sous nos regards absorbe peu à peu nos pensées, et le crépuscule, succédant au soleil, induit nos cœurs en mélancolie.
Mais rintarissable verve du Père Lacasse triomphe des impressions dont nos âmes sont pleines, et nous fait rire de bon cœur.
Lorsque nous arrivons à cette pointe magnifiquement boisée qu'on nomme Pointe (ie la Traverse la nuit se fait profonde au pied des grands arbres.
Nous prenons terre et l'endroit nous parait si charmant que M. J an net propose d'y passer la nuit.
Quels beaux cèdres couvrent nos têtes et embaument l'atmosphère !
Que nous y dresserions très volontiers trois tentes ! Mais nos jours sont comptés, et déjà nous sommes en retard.
Groupés autour d'un feu joyeux nous prenons du vin et des gâteaux, et nous remontons en canot, après avoir constaté avec un bonheur inespéré qu'aucune mouche n'a encore bourdonné à nos oreilles.
Nos amis de la Malbaie, qui voulaient nous retenir, nous avaient parlé avec beaucoup de figunes de rhétorique des mouches du Lac St. Jean. S'il eut fallu les en croire les maringouins du Lac étaient des Zoulous armés de zagaies dont les blessures devaient être terribles.
Nous répondions que nous allions nous munir de voiles épais.
On nous riait au nez.
Nou parlions de gants et de masques en peau de chamois.
On riait encore.
Nous citions le grand guerrier allemand Wallenstein qui se garantissait des balles au moyen d'un onguent diabolique, fait avec des herbes de sorcier, cuites et bouillies avec des paroles magiques — et nous prétendions avoir un onguent bien plus diabolique encore puisqu'il était composé par un dentiste yankee.
On riait toujours.
Alors nous sommes partis, sans peaux de chamois et sans onguent, décidés à tout braver, et maintenant nous comprenons qu'on a voulu nous mystifier.
Le maringouin n'existe pas. C*est un
mythe, comme on en trouve à Forigine de tout pays ; ou s'il a existé, ce fut une incarnation de Satan qui a été détruite.
Nous doublons la pointe, et devant nous s'étend une baie très profonde. Que feronsnous ? Cinglerons-nous en droite ligne vers cette autre pointe lointaine où scintillent quelques lumières, et qui est la Pointe Bleue? — Ou bien, cotoierons-nous le rivage jusqu'au fond de cette grande baie ?
Ce dernier itinéraire est bien long et nous causera deux heures de retiard ; mais le premier serait dangereux, si le vent s élevait !
Les sauvages parlementent, et après échange de phrases dont je n'ai pas compris un mot, mais dont j*ai bien saisi le sens, nous nous lançons en droite ligne vers la Pointe Bleue.
Les avirons travaillent, et les canots volent. La nuit s*avance, et le ciel est parsemé de myriades d'étoiles. Une aurore boréale danse au firmament, et jette dans Tadmiration mon compagnon de canot, qui n'a jamais rien vu de semblable.
Je me laisse aller à une somnolence délicieuse, et dans l'autre canot M, Jannet dort depuis quelque temps du sommeil du juste.
Mais j'observe que la yague clapote bruyamment sur les flancs du canot. Le
vent fraîchit, et bientôt la lame s'enhardit à sauter pardessus les bords et à jaillir jusqu'à nos têtes.
Les sauvages parlent entre eux, et après quelques kaiakoa, mot qui signifie prenons garde, nous rebroussons chemin et gagnons le rivage. Bien à regret, il faut se
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décider à faire le tour de la grande baie ; mais nos vaillants rameurs ne se lassent pas.
Ah ! lecteurs, c'est alors qu'il eut fallu voir Tienniche, sombre et solennel, se détachant sur le fond gris du grand lac, la tête nue et profilée dans la .clarté des étoiles, Tœil fixé sur la pince du canot et sur la vague lointaine, les pieds alertes et toujours prêts à sauter à l'eau pour éviter un choc !
On parle beaucoup d'Ayoob Khan qui vient d'anéantir un régiment anglais sous les ordres du brigadier général Burroughs.
Mais que cet Ayoob Khan serait petit à côté de Tienniche, l'inspiré !
L'Inspiré, c'est le titre que je lui ai donné ce soir-la, et il en avait vraiment l'air.
Au fond de la baie, nous entendons le bruit d'une chute, et bientôt nous distinguons au milieu de la sombre verdure des bois un large sillon blanc qui se précipite du haut d'une montagne. Quelle Perrette répand donc ainsi son pot de lait, en sautillant de rochers en rochers ? C'est la Ouïatchouan mot sauvage qui signifie lueur ou blancheur.
Nos rameurs sont infatigables ; mais la vague et le vent sont contre nous, et retardent notre marche. Tienniche semble s'impatienter, et ses grands coups d'aviron nous font prendre les devants.
Il était près de minuit quand nous descendîmes sur la grève de la Pointe Bleue.
Un quart d'heure après, le vent soufflait avec une rage qui déracinait les grands arbres.
Chez les liontAgnais
Il va sans dire qu'à la Pointe-Bleue, comm3 ailleurs, le presbytère fut notre hôtel — et dans ces endroits éloignés c'est presque toujours le meilleur hôtel. Le
R<îv. M. Lizotte nous attendait, mais à meilleure heure, et il se montra fort aimable pour nous.
Le lendemain matin dès 7 heures, le P.
Laçasse prit le devant en voiture pour se rendre à la Pointe des Sauvages qui se trouve à quelques milles plus loin, et vers 8 heures nous partîmes nous-mêmes en canot.
Il faisait encore une jolie brise ; mais elle était favorable, et nos rameurs métamorphosèrent nos couvertures en voiles, et laissèrent dormir leurs avirons.
Les canots s'élancèrent en avant, en effleurant Técume des vagues, et moins d'une demie-heure après nous arrivions à la Mission, composée de petites maisons, de cabanes et de tentes groupées autour de la Chapelle.
Presque toute la tribu-hommes, femmes et enfants — se trouvait réunie sur la grève, et notre arrivée fut saluée par des accla-
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mations et des décharges de mousquetterie.
Nous sautons à terre, et nous suivons le P. Lacass'e à la chapelle, en distribuant à droite et à gauche une multitude de coueï, seul mot sauvage que nous connaissions, et qui signifie bonjour.
La chapelle est déjà à demi remplie de sauvages, et ceux qui ne peuvent pas trouver place à Tintérieur s'échelonnent sur les marches du perron.
Le P. Laçasse dit la messe, pendant laquelle un chœur de montagnais et de montagnaises chante des cantiques. J'emprunte de mon voisin le livre des cantiques montagnais, et un instant après M.
de Foucault et moi joignions nos voix à celles du chœur, et chantions vaillamment le refrain :
Aiiotshish tshitshi taa Mari Ni nieruan n'teïro.
Après la messe, sermon en montagnais qui nous parut fort touchant. Je ne badine pas, le ton du prédicateur et Tattitude des sauvages trahissaient l'émotion.
De fait, ce discours était un adieu ; car les sauvages vont repartir pour la forêt et leurs chasses lointaines, et ne reviendront aux bords du lac qu'à la fin de juin de Tannée prochaine ; quelques-uns sans doute ne reviendront jamais.
A la porte de la chapelle, le P. Laçasse nous présente à quelques Montagnais et Montagnaises, et leur traduit les observations que nous faisons.
Nous avons remarqué quelques femmes assez jolies, et Tune d'elles, vraiment belle, mariée depuis quinze jours à Tun de nos canotiers. Elle portait une jupe
de flanelle, un mantelet d'indienne, et un mouchoir rouge et jaune enroulé autour de la tête, et attaché de manière à former près des tempes de singulières oreillettes.
Malgré cette toilette, dénuée de toute coquetterie et d'élégance, cette Montagnaise, avec sa grande taille, son port de reine, sa figure intelligente et légèrement narquoise, ses grands yeux noirs exprimant un mélange de candeur et de curiosité, son teint animé et très peu bronzé, cette femme, dis-je, était vraiment remarquable.
La montagnaise a bien des qualités qu'on ne trouve pas toujours chez la femme civilisée.
Je ne vanterai pas sa culture intellectuelle, et je ne dirai pas non plus avec Molière :
r 86 CHEZ LES MONTAGNAIS
qn* une femme en sait toiijoaro assez
Quanti la capa<;ité de son esprit se hiitsse
A coiinaitre un pourpoint d^ivec un haut- de -chausse.
Mais Tesprit peu cultivé de la monta-
gnaise est très soumis à son mari, et ne le contredit jamais.
C'est d'autant, plus méritoire de sa part que le Monta^^nais n'a pas de barbe, et ne peut en conséquence dire comme nous :
Du oôtV' do la birhp est la toute puissîmc^.
Elle parle très peu d'ailleurs, presque toujours pour dire quelque chose, et seulement en Montaornais. le vous laisse à décider si c'est un avantage sur la femme civilisée qui parle généralement plusieurs langues, hélas !
Elle ne lit pas de romans, elle n'en écrit pas. et qui mieux est — elle n'en fait pas.
GHBZ LBS M 0NTAGNAI8 87
Ceux que Chataubriand et tant d'autres après lui ont publiés sur les femmes sauvages sont invraisemblables. Ils leur ont tout simplement prêté les passions de rhomme civilisé.
Elle ne va pas au théâtre, et les seules pièces qu'elle s 2 permette d'admirer sont les féeries de ses rivières, de ses lacs, de ses montagnes et de ses grands bois.
Elle est d'une humeur égale, jamais très séduisante, mais jamais maussade, jamais très gaie, mais jamais bourrue.
Dans un moment de colère, provoqué par quelque dureté du mari — car le mari monta^nais n'est pas un ange de douceur comme le mari civilisé — elle serait capable de lui administrer un bon coup de couteau. Mais elle ne pourrait jamais lui donner des milliers de coups d'épfhgle comme font tant de femmes charmantes, ^.
9i) CHEZ LES MONT AGN Aïs
du gouvernement, à nous rendre chez lui, et nous prenons un excellent déjeuner.
L'appétit satisfait, nous délibérons.
Irons-nous plus loin, ou reviendrons-nous sur nos pas ? Hélas! nous aurions bien voulu faire le tour du grand lac, mais déjà nous sommes en retard, et quelques heures de grand vent suffiraient à nous faire manquer le bateau de Chicoutimi, et par suite le steamer transatlantique que doivent prendre MM. Jannet et de Foucault.
Cependant M. Jannet désire beaucoup voir les grands tributaires du Lac, ou Tun d'eux, et nous décidons que nous poursuivrons notre course jusqu'à la rivière Mistassini, dans laquelle nous remonterons quelques milles, et que nous reviendrons le soir coucher à la Pointe Bleue.
Nous reprenons donc les canots, après avoir échangé Tun de nos canotiers, moins
CHiZ LES MONTAG?^AIS 91
fort que les autres, contre le colosse Thomachiche, et nous cinglons vers le nord.
Le vent est contre nous, mais il n est pas trop lourd et nous filons très-bien.
Malheureusement le septentrion se couvre de nuages, et les sauvages hochent la tête d'un air inquiet.
Moins de deux heures après, Torage est imminent. Nous gagnons le rivage, en quelques minutes la tente est dressée, et nous y entrions à peine que la pluie tombait par torrents.
Le ciel s'éclaircît et nous reprenons notre charmante navigation. Les chansons s'harmonisent avec les coups d'aviron et le clapotement des vagues. M. Jannet lui-même commence à goûter cette musique -là, et si ce n'était parti pris chez lui il avouerait qu'il est sous le charme.
L'embouchure de la rivière Atikouapé s'ouvre devant nous, et plus loin un enfoncement sombre nous annonce Mistassini, avec ses rivages plats, où s'étendent de vastes forêts vierges. ^
Mais tout à coup le vent du nord, rasant la cime des grands bois se précipite sur le lac. Pendant quelque temps nous lui tenons tête, mais il devient bientôt d'une telle violence, que nous n'avançons presque plus malgré les efforts de nos rameurs.
Oh ! Le lac St. Jean ! Il est beau, très beau sans doute. Mais il faut s'en défier comme on se défie d'une belle femme. II a des caprices et des changements d'humeur surprenants, Il vous sourit, il vous berce, il vous cajole avec une coquetterie toute féminine ; et tout-à-coup le traître se
hérisse, grimace, mugit comme un sauvage — pardon, bons montagnais — j'ai voulu dire, comme un iroquois !
Heureusement, à l'endroit où nous sommes il n*a pas de profondeur et nousv pouvons nous moquer de sa rage ; car^à plus d'un demi mille du rivage nous au rions à peine de Teau jusqu'à la ceinture.
La vague n'est donc pas forte, mais le vent souffle avec une telle furie que l'eau poudroie comme la neige folle de nos hivers.
A notre grand regret il faut dire adieu à Mistassini et virer de bord. Mais en revenant vers la Pointe-Bleue le lac se creuse, la vague grossit et nous prenons bientôt un bain de siège au fond de nos canots.
LaPointe-des-sauvages est devant nopç,
et nos canotiers se déclarent impuissants à la doubler. Nous prenons terre dans une anse, et comme la distance qui nous sépare de la Mission n'excède pas trois milles, nous laissons là canots et canotiers et nous revenons à pied.
Un spectacle intéressant nous attendait.
Un jeune montagnais et une jeune montagnaise venaient de se décider à renoncer au célibat.
Ni l'un ni l'autre n'y songeaient la
veille. Mais la vue du missionnaire, et la
pensée qu'il ne le reverrait que dans un an, avaient réveillé dans le cœur du jeune
sauvage un vague désir de s'adjoindre une compagne. Il allait s'enfoncer dans la forêt pour dix longs mois, et cette solitude l'effrayait un peu. Avec une bonne petite femme qui allumerait son feu, cuirait son caribou, et lui ferait un bon lit de
sapin sur la neige, Thiver serait moins long.
Il communiqua son désir au P. Laçasse le matin après la messe, et lui nomma la jeune fille qu'il voulait épouser.
Elle, ne s*en doutait aucunement ; car on ne fait pas la cour chez les montagnais et Ton ignore complètement les fréquentations.
Il alla ensuite confier son secret aux parents de la jeune fille, et fit agréer sa demande, en vantant un peu — mais sans phrases — son habilité à peler Técorce du bouleau, à fabriquer et conduire un canot, à tirer de l'arc et du fusil.
La jeune fille fut alors avertie, et se
montra aussi bien disposée que.. • •
nos jeunes canadiennes. Elle témoigna moins de satisfaction, mais ne fit pas plus d'objections.
96 CHEZ LES monta(;nais
Elle venait de donner son consentement quand nous arrivâmes, et nous assistâmes au mariage, avec une partie de la tribu.
A la porte de la ch'apelle, le nouveau marié s'avança vers nous et nous donna la main ; la nouvelle mariée se contenta de nous saluer, et nous les suivîmes.
Le mari marchait seul en tête, à plusieurs pas en avant de la nouvelle épousée, qui suivait, seule aussi, avec un air modeste et résigné, en souriant légèrement à ses amies rangées sur son passage. A quelques pas derrière elle venaient les assistants.
Arrivé à sa cabane le mari entra et laissa la porte grande ouverte. La femme suivit, la porte se referma, et les assistants se dispersèrent.
Au dehors, sur un petit feu, flambant entre deux pierres, la mère du nouveau marié préparait le dîner de noces. Il consistait en une crêpe très épaisse. Je ne dirai pas que ce menu me parut extravagant
Le P. Laçasse nous rejoignit, et après nous avoir donné quelques renseignements sur les mariages montagnais, il nous raconta le trait suivant:
Un jeune couple montagnais se trouvait un jour agenouillé au pied de Tautel pour recevoir le sacrement de mariage.
Mais quand vint le moment de prononcer le oui final —j'allais dire fatal — la jeune fille répondit énergiquement ** non *' et motiva son refus : *Me jeune prétendant n'avait pas encore tué un caribou. "
Ce coup de théâtre causa un peu de-
moi dans la chapelle. Mais quand la jeune fille se fut retirée, le missionnaire éleva la voix et dit : s'il y a dans Tassistance quelque jeune fille qui veuille épouser l'homme ici présent, et si ses parents n'y objectent pas, qu elle s'approche. Alors, une jeune fille se leva, échangea quelques mots avec son père agenouillé à ses côtés, et s'avança vers la balustrade. Le jeune homme tourna la tête, fit signe qu*il acceptait, et le mariage eut lieu.
Or — ce qui étonnera les jeunes gens, et non les hommes d'expérience — ces mariages impromptus ne sont pas plus mauvais que les autres.
Vers 5 h. p. m. le vent s'étant un peu apaisé, nos canotiers nous rejoignent Nous remercions M. et Mme Otis de leur bonne hospitalité, et nous repartons
CHEZ LES M0NTAGNAI8 99
pour la Pointe -Bleue, escortés jusqu'au rivage par une grande partie de la tribu.
Le lendemain matin, le temps était magnifique et la surface du lac n'était qu'un peu ridée par une brise légère, mais cette brise pouvait fraichir, et nous retarder encore, peut-être ; et nous n'avions plus que deux jours pour nous rendre à Chicoutimi.
Grâce à l'obligeance de M. Euloge Ménard, propriétaire du seul yatch qu'il y ait sur le îac St. Jean, nous nous embar- ^ quâmes tous ensemble dans son yatch, et nous mimes à la voile en trainant nos canots à la remorque.
Comme nous l'avions prévu, le vent augmenta, et nous nous estimâmes très heureux d'avoir sous nos pieds un fond plus solide qu'une écorce de bouleau.
Nous traversâmes le lac en droite ligne dans toute sa longueur.
Nos canotiers ne semblaient pas fâchés d'avoir déposé l'aviron, et dormaient profondément dans la chambre du yatch.
Pendant cette navigation très agréable, mais qui n'a rien d'extraordinaire et que tout le monde connait, je demande la permission de raconter l'histoire d'un excentrique dont le P. Laçasse et moi avons beaucoup parlé pendant ce voyage, et qui a laissé des souvenirs aux bords du lac St. Jean.
Je n'affirme pas que cette histoire soit vraisemblable. Je soutiens seulement qu'elle est vraie dans tous ses détails.
Ub excentrique.
Ce n'est pas mon portrait que je vais faire, ni celui d'aucun de mes compagnons de voyage.
Qui sait ? Il y a peut-être des gens qui seraient tentés de taxer d'excentricité mes deux excellents amis de France à cause
de leurs espérances légitimistes, et moimême à raison de certaines idées sur notre droit civil ecclésiastique ! Mais je crois encore que Tavenir nous donnera raisoîi, et je repousse pour nous trois lepithète que je viens d'écrire comme titre.
Le P. Laçasse est, sans contredit, un original qu'on n'accusera jamais de plagiat.
C'est lui qui, étant écolier, et ayant à faire une amplification sur la découverte du Canada l'écrivit en vers humoristiques, et débuta comme suit :
Le grand Jacques -Cartier N'ayant pas de métier Partit un jour de France Pour courir une chance Quand il sortit du port Il ventait fort fort !
Ce qui lui valut une critique acerbe de la part de son professeur.
UN EXCBNTRIQUB 10)
Mais je n*ai pas besoin de dire qu'il y a une différence énorme entre original et excentrique, et que le professeur avait tort. En fait de vers humoristiques, il y en a de plus mauvais que TAcadémie a couronnés. Enfin, je ne veux pas parler de Thomachiche qui est bien un type à part et très étonnant mais qui par sa
paresse naturelle d'esprit et de corps rentre dans la catégorie générale de»
hommes.
Non, le type que je veux vous présenter lecteur, n'est ni français, ni canadien, nî montagnais : il est anglais, pur sang, et beaucoup de gens Tout connu il y a quelques années sous le nom de Lord G.
Appartenait-il au Club des Excentriques de Londres ou à celui de New-York?
Je n'en sais rien ; mais ce que je puis affirmer c'est qu'il était plus excentrique que
IM UN BXGBNTRIQUS
Fanglais Philéas Phogg qui fit le tour du monde en 80 jours, et que laméricain Corsican, qui avait parié faire le tour de la Mer Rouge à pieds, en marchant à reculons.
C'était un noble fils d'Albion, céliba-^ taire et millionnaire, très bien doué mais très blasé, surmenant sa vie afin d'en finir, et très embarrassé de sa fortune dont la dépense était pour lui un travail énorme.
La première fois qu'il vint en Amérique c'était pour y chasser Tours gris. Il débarqua à New-York, et fut un peu étonné d'apprendre qu'il n'y avait pas d'ours gris dans le voisinage, et qu'il fallait faire une course à l'ouest. A Chicago, son étonnement augmenta, lorsqu'on lui apprit qu'il ne rencontrerait l'ours gris que dans les Montagnes Rocheuses, et que pour l'atteindre il lui faudrait passer
UN EXCENTRIQUE tOft
à travers quelques tribus de Sioux et d'autres sauvages qui n'avaient pas l'humeur pacifique — malgré le voisinage de l'océan de ce nom.
Mais Lord, G. était un de ces hommes que les obstacles irritaient et entêtaient i et s*il avait projeté de traverser l'océan un jour dit, et que ce jour là aucun vaisseau ne pût parti il serait parti à la nage.
Il voulait tuer un ours gris, c'était son dada ; que dis-je ? cet ours, non pas noir, ni blanc, mais gris était devenu le but de sa vie. . •et de sa carabine !
Il s'informa des forces des Sioux, et d'une ville à l'autre il engagea des hommes qu'il arma de pied en cap et qu'il munit de chevaux. Quand il sortit du dernier village civilisé, il" était accompagné de cent cavaliers armés jusqu'aux dents.
1j06 un excentrique
Les Sioux lui barrèrent le passage.
Mais il leur passa sur le corps et se battit comme un ours blanc, pour arriver jusqu'à Fours gris, Tobjet de ses rêves.
Enfin, après une odyssée qui ne fut pas sans périls, il atteignit un ours gris dans un pli sauvage des montagnes le tua et revint triomphant en écrasant encore quelques bandes de Sioux, embusqées sur son passage.
Un seul jour — celui de la mort de Tours gris — il avait trouvé là vie belle. Il se reposa quelque temps sur ses lauriers, ou plutôt sur sa peau d'ours gris, et dans Fhiver suivant il était sur un des sommets des Lar.rcintides, dans un de ces camps qui s'd.cvent de distance en distance le long du chemin du gouvernement canadien, qui s'étend de St. Urbain à la Grande Baie. Il cherchait un orignal.
Le but suprême de son ambition et de ses espérances, Tunique intérêt de sa vie était désormais l'orignal des Laurentides.
A tout prix, il lui fallait un tête-à-tête avec cet énorme habitant de nos forêts.
Parti de Québec avec son médecin, son cuisinier, plusieurs domestiques, et un bagage énorme, il était arrivé sans accident aux bords du petit lac Ha! Ha!, et il y attendait un sauvage, qui faisait la pêche sur un lac voisin et qu'il avait mandé.
• Quand le sauvage arriva au campj Mîlord lui dit, en français :
— ** Paul, tu as coutume de chasser le caribou et l'orignal ?
— Oui, Milord, un peu.
— Eh bien, peux-tu me dire où je trouverais un orignal ?
— Oui, Milord, cest-à-direque je peux te vendre un ravage d'orignal.
— Qu'est-ce qu'un ravage d'orignal ?
— C'est la /2^/^, Milord.
— Et c'est une piste que tu veux me vendre ?
— Oui.
— Et en suivant cette piste, es-tu bien sûr de trouver l'orignal ?
— Ben. • .je pense.
— Et si nous ne le trouvons pas ?
— Ben. . .c'est pas de ma faute.
— Et combien le vends-tu ce ravage d'orignal ?
— Douze piastres.
— Douze piastres ?
—Oui.
UN EGENT.RIQUE 109
— Est-ce loin ?
— ^^on, c'est icite, là, en arrière, trois jours de marche.
— Trois jours de marche ! Pour aller et revenir ?
— Non, Milord, pour aller seulement.
— Diable ! Et il n'y a pas de chemin ?
— Oh ! non. #
— Et c'est toujours du bois et des mon -
tagnes ?
— Oh ! oui.
— Et peux -tu nous guider comme il faut à travers les neiges, les lacs et les rivières }
— Oh ! oui.
— Pour tes douze piastres ?
Oh ! non, Milord; les douze pias-
110 UN ECENTRIQUE
très, c'est pour le ravage. Pour moi, tu me paieras $2.00 par jour.
— Eh bien, nous partirons demain matin. Tu vas aider mes hommes à préparer
tout ce qu'il faut.
Paul se mit à l'œuvre, et le lendemain matin la caravane partit.
Le sauvage marchait en avant, le fusil dans une main, et la hache dans l'autre, pour abattre les branches, les taillis, et frayer le passage.
Puis venaient quelques hommes avec des traînes sauvages emportant une tente, un petit poêle, des couvertures, des provisions et surtout des caisses de cognac et de vin.
Sa Seigneurie marchait à la suite accompagnée de son médecin et de deux
domestiques armés qui formaient Tarrière garde.
Il neigeait, et la caravane avançait lentement, Il fallait arrêter souvent pour donner à boire à Sa Seigneurie qui était un consommateur insatiable de cognac.
Puis, de temps en temps, Milord sembarrassait dans ses raquettes ou dans les branches et tombait de tout son long.
Le médecin et les domestiques accouraient, le relevaient, secouaient et brossaient ses vêtements, et la caravane reprenait sa marche.
Vers midi Ton s'arrêtait dans quelque épais fourré, on fabriquait un siège et un lit de branches de sapin pour Sa Seigneurie, et Ton prenait un goûter froid soigneusement arrosé. Le soir venu, on dressait la tente, on la pavait de branches de sapin, on y montait le poêle, et le cuî-
sinier préparait un diner chaud dont le menu ne laissait guère à désirer. Car tout en cheminant Paul avait tué des perdrix, des lièvres, des écureuils, et toutes ces viandes mêlées aux conserves alimentaires pouvaient couvrir une table de bonne dimension.
Sa Seigneurie dégustait tous ces plats tantôt avec délices, tantôt avec l'air ennuyé d*un sybarite blasé. Puis après avoir
ingurgité de nombreux verres de vin et d*eau-de-vie et plusieurs tasses de thé et de café, Milord s'étendait sur une épaisse couche de branches de sapin, enveloppé dans d'immenses couvertures et dormait jusqu'au matin.
On marcha ainsi trois jours, sans nouvelles de Torignal ; mais le quatrième jour au matin Paul annonça qu'on rejoindrait l'orignal vers midi.
UN EXCENTRIQITE 113
En effet, à l'heure dite, Paul aperçut au bord d'une clairière, le grand seigneur de nos forêts, nonchalamment couchi dans la neige.
Sa Seigneurie ennemie était d'une taille énorme, et portait sur sa tête un bois qui ressemblait à un arbre ; elle ruminait paresseusement et ses grands yeux placides inspectaient mélancoliquement rhorizon. On eut dit Victor Hugo songeant, et traçant dans son esprit les grandes lignes de sa Légende des Siècles.
Les deux seigneuries étaient donc en présence et le tête-à-tête tant désiré allait avoir lieu. La caravanne s'arrêta et Paul s'approcha de Lord G. qui avait défendu strictement à tout autre de tirer.
Viens, Milord, dit Paul en lui montrant du doigt le seigneur de nos grands bois,
le voilà, l'orignal, tire. Lord G. arma sa carabine.
Mais, racontait Paul quelque temps après, milord avait des lunettes et ses lunettes étaient couvertes de glace. Il tira son mouchoir, essuya ses lunettes, les rajusta sur ses yeux, épaula sa carabine ;
mais, 6 fatalité, Torignal avait déjà filé et Milord ne vit que son panache immense
s enfuyant à Thôrizon et disparaissant dans
répaisseur de la forêt.
Milord eut une crise qui se manifesta par des mouvements nerveux et des imprécations ; quand il fut calmé, il demanda au sauvage s'il y avait quelque chance d atteindre Torignal en le poursuivant/ Mais Paul répondit qu'il y avait très peu d'espoir, que l'orignal serait désormais sur ses gardes, qu'il irait bien loin et ne s'arrêterait que dans des endroits décou-
UN EXGENTRKKIE 115
verts, ou ils serait impossible de rapprocher.
On décida de revenir. Mais sa Sei2:neu-
rie était d'une tristesse sombre et tout Texaspérait. Son médecin et le sauvage lui proposèrent de chasser le caribou, en revenant — les caribous étant plus nombreux et plus aisés à atteindre.
Mais Lord G. leur répondit par un sourire dédaigneux qui signifiait ** pour 'qui me prenez-vous ? Quand je veux un orignal, est ce que je me soucie du caribou ?
Le retour exigea quatre jours de marche, et le cuisinier, qui était français, disait en regardant son maître : c'est Napoléon III revenant de Sedan.
C'était cela. Lord G. avait capitulé, pour la première fois de sa vie, peut-être.
Cet échec n'adoucit pas son caractère,
et il s'en vengea Tété suivant sur les ouananiches du lac St. Jean.
Un matin, il débarqua à Chicoutimi accompagné de son personnel domestique ordinaire. Il fallut deux jours pour compléter les préparatifs de l'expédition. Il passa tout ce temps dans une chambre d'hôtel. Son hotellier m'a raconté qu'il avait constamment sur sa table du café»
du tho, du cognac, du Champagne, du soda et d'autres breuvages dont il prenait alternativement une gorgée. Comme on a pu le voir déj'i, l'excentricité de cet homme avait une spécialité : la gourmandise.
Il partit de Chicoutimi pour le lac avec douze voitures chargées de provisions et de bagages. Ce n'était pas Napoléon partant pour la Russie, puisque le grand
homme de guerre n'emportait toujours avec lui qu'un léger bagage.
je ne puis pas énumérer tous les objets qui composaient l'étrange ménage de notre excentrique. Il ei» est dont une plume décente ne saurait écrire le nom.
Qu'il me suffise de dire qu'il ne voulait, même sur les bords du lac, manquer de rien de ce que l'on trouve dans les maisons les mieux meublées 6t approvisionnées, et qu'il avait, enire autres meubles, un excellent lit, des lauteuilsde différentes formes, des coussins en caoutchouc pour s'asseoir sur l'herbe, des hamacs pour se bercer à l'ombre des arbres, des pipes de tout genre et du tabac sous toutes les formes, vingt caisses de cognac, des yii>s en proportion, des provisions de toutes espèces, des livres et jusqu'à un harnuh
nium qu'un jeune pianiste jouait pour le distraire.
C'était l'antipode de Robinson Crusoé, et jamais le Lac St. Jean n'avait vu pareil spécimen des produits de la civilisation.
Il passa 15 jours sur les bords du lac, avec sa colonie. Maïs il ne faisait pas la pêche en amateur : la ligne exige une patience qu'il n'avait pas, et d'ailleurs, il voulait, je l'ai dit, se venger sur les poissons du lac de son échec auprès de Sa Seigneurie, l'Orignal.
Il possédait une seine en soie tordue qu'il avait payée mille piastres. C'est avec cet instrument qu'il fit la pêche, et pendant ces 15 jours il prit quinze à dix-huit cents ouananiches qu'il laissa mourir sur la grève, et qu'il fit rejeter ensuite à Teau^
Cet homme avait l'instinct de la destruction, et comme, en définitive, la destruction n'apporte guère de jouissances, il avait des heures de spleen indescriptible que les plus douces mélodies de V harmonium ne pouvaient dissiper. Nouveau
Saiil, égaré sur cette terre misérable, il n'avait pu y trouver un David.
Il aurait infailliblement détruit tout le poisson du lac St-Jean, si l'agent des pêcheries, informé des amusements désastreux de Sa Seigneurie, n'était venu enfin confisquer sa seine.
Cette confiscation ne lui redonna pas la
joie et la paix perdues. Il entra dans une colère bleue contre les hommes et les choses ; il chargea de malédictions ce pays tyrannique où un pauvre malheureux ne pouvait pas s'amuser à débarrasser un
120 UN BXCBNTRIQUB
lac de ses horribles poissons ; et il revint à Québec, où le gouvernement eut la faiblesse de lui remettre sa seine.
Quelque temps après, le P. Laçasse le rencontra sur la côte du Labrador, faisant encore la pêche et la chasse. Un petit steamer nolisé par lui seul était venu Yy déposer, avec sa bande composée de vingtcinq hommes. Pour avoir toujours des viandes fraiches à sa disposition, il avait emporté avec lui quelques jeunes bœufs très gras, une trentaine de moutons, plusieurs porcs, et des volailles de toutes espèces.
Un jour son cuisinier français se négligea et le diner fut manqué. Lord G. se mit à la recherche d'un nouveau serviteur, et comme les hommes sont rares sur ces côtes sauvages il s'adressa au P. Laçasse.
Celui-ci répondit qu'il ne connaissait qu'un
homme disponible, et que cet homme étant infirme ne pousrait guère travailler.
— ** Il n'aura rien à faire qu'à regarder, " reprit Lord G.
— Dans ce cas, dit le Père, je vais mander cet homme.
L'infirme vint, et sa Seigneurie l'engagea à raison de $50, 'par mois, en lui disant : " vous passerez la journée assis dans la porte de cette tente à surveiller mon cuisinier, et vous me rendrez compte de sa conduite. "
Quelques jours après le dîner fut encore manqué.
Alors il se passa quelque chose de comique* Quand vint l'heure de préparer le dîner le lendemain, Lord G. se fit installer dans un fauteuil à quelques pieds du
gardien de son cuisinier, avec un dômes* tique tenant une ombrelle sur sa tête pour le défendre de Tinsolation ; et pendant la cuisson des plats, il surveillait le gardien, qui surveillait son cuisinier !
Ce surcroit de sollicitude assombrit encore Sa Seigneurie.
Les jours suivants, il semblait plus embarrassé que jamais cfe sa personne. De temps en temps, il appelait ses canotiers, montait dans un canot, et se faisait transporter sur une pointe voisine. Là un domestique l'installait dans un fauteuil lui allumait un cigare et le couvrait d'une ombrelle, quand il n'y avait pas d'arbre.
Mais bientôt il jetait son cigare et prenait un livre ; un instant après il fermait son livre et montait sur quelque promontoire pour regarder au loin Thorizon.
Le pauvre homme ! c'est le ciel qu'il
UN fiXCBNTHIQUE 123
eut dû regarder ; mais il n'y songeait guère, et parlant un jour du P. Laçasse il avait dit : ** si tous les prêtres n'avaient qu'une tête, je l'abattrais avec plaisir."
Une goélette vint un jour jeter l'ancre dans une petite baie voisine. Lord G. se rendit à bord, et prévoyant qu'il allait manquer de cognac, il fréta cette goëlette, et chargea le capitaine, à raison de $300 pour le voyage, d'aller lui chercher six caisses de cognac à Québec.
Le cognac fut apporté, et quelques jours après Lord G. laissait la Pointe des Esquimaux pour n'y plus revenir. La vie lui paraissait plus intolérable que jamais.
Il se rendit à New- York, y fit imprimer une longue satire en vers contre le P.
Laçasse, contre la maison Price, contre le Gouvernement Canadien, et sans l'avoir voulu — contre lui-même.
Quelque temps après des journaux américains annoncèrent qu'il s'était suicidé.
J'ai appelé cet homme excentrique ; mais j'aurais peut être dû l'appeller l'homme sans religion. Car c'est vraiment la religion qui lui a manqué. Il avait une belle intelligence, et personne ne peut dire quelles œuvres cette intelligence éclairée par la religion eut pu produire. On a vu ce que l'irréligion en avait fait.
La Venise du Lac
Pendant que je vous ai raconté cette longue histoire la brise a fait son devoir, et nous avons bien marché. Mais le vent tombe lentement, et réussit à peine à gonfler nos voiles quand nous arrivons vis-àvis St. Jérôme. Notre yatch ralentit sa
marche, et lorsque de rares maisons échelonnées sur la grève à notre droite nous annoncent l'entrée de la Belle Rivière et St. Gédéon, il se contente de nous bercer dans les plis des grandes vagues adoucies, et nous n'avançons presque plus.
Adieu donc, beau yatch indolent, et vivent les canots d'écorce !
Nos canotiers sont frais et dispos, et les avirons frétillent dans leurs mains comme des queues de poissons.
Peu à peu la surface du lac s'aplanit complètement, notre course se précipite, et nous circulons légèrement au milieu des ilôts nombreux qui avoisinent l'ouverture de la Petite Décharge.
Quel panorama inimaginable ! Quelle nature enchanteresse ! C'est ici la Venise du Lac, mais la Venise indigène, telle que
la nature Ta faite et non pas construite par les hommes. A la place des palais vénitiens, ce sont des berceaux de verdure flottant légèrement sur le cristal des eaux, des jardinières élégantes posées sur des piédestaux d'ardoise, des bouquets de cèdres odoriférants plantés dans des corbeilles de granit, des touffes ombreuses de sapins entourées d'une frange de mousse et plongeant leurs racines dans le lit du lac, des groupes de rochers abrupts et nus, laissant tremper autour deux leurs larges ceintures de sable. Puis, au milieu de ces ilôts innombrables, qui feraient les plus charmantes villas de plaisance, serpentent les lagunes sinueuses, limpides, éclatantes, cent fois plus belles que celles de Venise, ouvrant des échappées de vue immenses sur le lac, ou longeant des vérandas verdoyantes.
Cet archipel en miniature est le plus joli que Ton puisse voir. On dirait que quelque joaillier céleste, messager de quelque bonne nouvelle pour les premiers habitants du Lac St. Jean, y a laissé tomber une poignée d*émeraudes en reprenant son vol vers le ciel. Ou bien encore pourrait-on imaginer peut-être que le Créateur, après avoir creusé ce beau lac, pétri et orné ses rivages, y a secoué légèrement ses doigts divins.
Quoiqu'il en soit, ce groupe d'ilôts ressemble à un jardin d'Armide dont les allées, capricieusement tracées, seraient pavées en glaces de Venise.
Il est près de 4 h. P. M., et la faim se fait sentir même au milieu de cet éden, qui, grâce à Dieu, n'a pas un seul fruit défendu. Un ilôt charmant arrondit devant nous une anse de sable des plus mi-
gnonnes, et nos canots courrent s'y reposer.
Nous sautons à terre, nous traversons rilot en quelques gambades, et de l'autre côté nous découvrons un bain spacieux, que la nature a creusé dans le sable et que le soleil caresse. En un instant nous y plongeons, et M. de Foucault qui est excellent nageur y prend tous les ébats d'un canard.
Pendant ce temps-là, Patrick a fait du feu et prépare le dîner. Il n y a pas un fil de vent, et la fumée bleuâtre de notre wigwam s'élève droite au-dessus des grands arbres, comme une flèche montagnaise.
Quelques rochers de granit à l'ombre déjeunes cèdres nous servent de table et de fauteuils. Le service est en écorce.
Nous avons bien quelque:: assiettes ; mais nous avons décidé que la faïence en cet endroit serait prosaïque, et que si la Venise italienne a ses verreries, la Venise du lac a ses écorces de bouleau qui forment un service éléçant quand elles sont ciselées par le canif de Canova . . . .pardon, de Patrick. La faïence est donc proscrite, et nous buvons et mangeons dans Técorce de bouleau.
Ah ! lectrices, je vous vois faire la moue ; et quelques-unes de vous, moins aimables, font même la grimace. Mais, comme vous avez tort, et comme vous seriez étonnées si je vous énumérais le menu de ce diner merveilleux !
Les plats de résistance étaient surtout nombreux, et comprenaient un petit ragoût de mouton, du dinde rôti et de la perdrix aux choux. Les vins n'étaient pas
variés, maïs comme ils sortaient de ma cave je ne puis que laisser entendre qu'ils étaient bons.
Il faut bien reconnaître que le dessert laissait à désirer. Mais la joie y suppléait amplement, et Patrick, pour nous le faire oublier tout-à-fait, nous versa dans des tasses de vrai Venise, je veux dire d'écorce, un thé, mais un thé extraordinaire, capable de nous faire danser la carmagnole, à nous léoritimistes !
Et d'ailleurs, au milieu de cette nature ravissante avions-nous besoin de dessert ?
Personne n'y songeait, et tous les gosiers avaient envie de chanter. Je crois même avoir surpris M. Jannet fredonnant un chant provençal, tiré sans doute des Iles d'Or de Mistral
Le P. Laçasse surtout ne pouvait se
132 LA VENiSB DU LAC
retenir, et il n'avait pas encore vidé sa seconde tasse de thé qu'il entonna d'une voix forte :
liéFcillo-toi, Venise In jolie,
Voici veiiii' ton cîirii.ival joyeux
Je ne vous ai pas dit que c'était là son chant favori, qu'il nous l'avait chanté pUs de vingt fois déjà, et que l'endroit où nous étions devait nécessairement le remettre sur ses lèvres.
Nous l'attendions et il ne nous surprit
pas. Son genre nous était aussi devenu
familier, et ce doit être le moment de l'ap-
j'en suis capable. Mais non,
irrais pas, et je jette ma langue
Je ne comprends guère, je l'a-
lusique de Wagner; mais le
'. Laçasse est beaucoup plus
:ore que les motifs du Thahau-
Après l'avoir bien étudié — j'allais dire trop entendu — M. de F^oucault et moi avons constaté qu'il se composait de notes qui n'existent pas. C'est quelque chose d'inimitable, et quelqu'un qui chanterait . faux — en le faisant exprès — ne l'imiterait
pas mieux que celui qui chante juste- C'est un chant en dehors du juste, et en dehors du faux. Les notes fausses que font trop souvent les chanteurs et les instruments ont une espèce d'existence, mais les notes du P. Laçasse n'en ont pas, pas plus que les fameuses lois que de plus fameux décrets prétendent mettre à exécution en France.
Ainsi quand il entonne :
Réveille-toi, VeDise....
il tombe dès le second mot dans les notes non existantes, et il n'en sort plus.
134 LA VfiNISB DU LAC
Le succès qu'il a obtenu auprès de nous a été considérable, et j'imagine que les sauvages de ses missions lointaines l'appréciaient énormément.
C'est bien ça, lui disait le Comte, c'est tout-à-fait ça, et M. Jannet ajoutait : voilà la musique que j'aime !
Lorsque le bon Père a fini son ** Réveil
de Venise'' M. de Foucault improvise le quatrain suivant, toujours sur l'air : Deux voleurs m arrêt en route. "
L'exceUent Père Laçasse Pour prouver qu'il est français De sa voix pleine de grâce Chante comme un Moutagnais.
Et je continue :
'^ C'est bien ça, lui dit le Comtei Ce nouveau genre est cliarmant J'aime cette voix qui monte Et détonne carrément* '' (bis)
Le comte reprend :
J'admets que notre Ixxii Père Ch:int(; ni igiiitiquemeiit Mais il t'.iiit qu'il 8e modère Et se repose un moineiit.
SÎDon, le long de la route Il pourrait manquer de vent
Et je finis : -
Qu'importe î Père, j'écoute, Chautez toujours carrément, (bis)
Certes, le P. Laçasse ne se fit pas prier, et il entonna :
^^ Brise du soir, biiso à la fraîche haleine "
Ce qui fait le charme particulier de ce morceau dans la bouche du P. Laçasse, c'est qu'au moyen de je ne sais quelle transition impossible, les deux derniers vers de chaque couplet sont remplacés, air et paroles, par ceux de " Sylvio Pellico : '*
Mais pourquoi u'es-tu pas ma brise d'Italie, L'air embaumé de mon pays!
Ni la brise du soir, ni celle d'Italie ne soufflaient à ce moment, mais le soir approchait, et nous levons le camp.
Nous côtoyons encore plusieurs ilôts, et bientôt s'ouvre à droite une baie étroite et profonde que Thomachiche déclare être l'entrée de la petite décharge Patrick et les autres sauvatres soutiennent le contraire ; mais Thomachiche paraît si sûr de son affaire que nous prenons son avis.
Nous y entrons donc, mais avant d'arriver au fond de la baie, Thomachiche reconnaît son erreur et nous revenons sur nos pas.
Les autres sauvages se moquent de lui, et comme il nous a fait perdre du temps nous lui faisons son procès. Malgré un plaidoyer éloquent de M. Jannet, qui s'est fait le défenseur de Thomachiche, ce dernier est déclaré coupable, et je le con-
damne à 15 jours de prison, qu'il devra subir en arrivant à Chicoutimi.
Pendant ce temps-là nous sommes arrivés à l'ouverture de la Petite Décharge, et Mr de Foucault a pris un brochet énorme que nous dégusterons au souper.
L'entrée de la décharge est fermée par une écluse dans laquelle s'ouvre une glissoire assez étroite. L'eau du lac s'y précipite avec violence, et bondit en écume de rochers en rochers jusqu'à une distance de plusieurs arpents, où le niveau s'aplanit, et où la rivière prend un cours paisible.
Il y a si peu d'eau et tant de cailloux dans ce premier rapide qu'on ne peut songer à le sauter.
Il faut donc faire un portage, et nous partons en avant, suivant un sentier mal tracé à travers le bois. Thomachiche nous
suit avec son canot sur les épaules, d'autres portent les bagag^es, et nous supposons que Patrick et Tienniche forment Tarrièregarde. Mais au moment où je laisse le bois pour suivre le rivage que je crois un meilleur chemin, j'aperçois du haut d'un roc Tienniche et Patrick en canot descendant comme un vertige au milieu des rochers, et bondissant sur les vagues bouillonnantes avec une effrayante rapidité. Tout-à-coup, je vois Patrick debout à Tavant du canot, cherchant du regard une issue au milieu des roches menaçantes, sautant sur une pierre avec l'agilité d'un chat, saisissant le canot d'une main, lui faisant décrire un demi cercle autour de la pierre, et remettant le pied dans l'embarcation qui reprend sa course vertigineuse — tout cela dans un clin d'œil.
Quand nous arrivons tous au pied du
rapide, les deux intrépides canotiers nous attendaient déjà depuis longtemps ; mais ils ruisselaient encore de sueur.
Nous reprenons notre course en canot, et nous rejoignons bientôt deux petits canards plongeurs auxquels nous donnons la chasse. Mais ils sont d'une espèce inconnue au Comte^ et lui causent des tribulations ; car ils ne font qu'apparaître et disparaître, tantôt en avant, tantôt en arrière. Au second coup de fusil, les deux petits ont l'habileté de se séparer, et nous nous acharnons sur le plus rapproché des deux. Le troisième coup de fusil l'atteint, et pendant ce temps là l'autre a disparu.
Mais voilà qu'à notre gauche une petite rivière se précipite en cascade dans la décharge et forme une anse charmante. A côté s'élève un plateau, couronné d'arbres,
qui nous invite au repos. Il se fait tard et l'endroit nous séduit. Encore quelques coups d'aviron, et nos canots vont se blottir au pied de la cascade.
Mais le comte de Foucault reofrette le canard absent. C*est une veuve désolée, ou un veuf inconsolable qu'il conviendrait de réunir à son conjoint. Nous repartons tous deux pendant que les sauvages dressent la tente. Je conduis le canot, et le comte est à Taffut, en avant. Le canard solitaire montre bientôt sa tête, et après une courte poursuite le second coup de fusil lui fait faire la planche. Nous revenons satisfaits.
Notre campement de nuit est ravissant, et le chant seul de la cascade éclipse les plus grands efforts artistiques du P. Lacasse.
Après un souper qui dût être léger à cause du diner de Gargantua que nous avions fait, et la prière à haute voix en Montaijnais, que nous répétons tout bas en français, nous nous étendons moUemeat sous la tente.
Mais au lieu de dormir, nous causons.
Que de bons mots ! Que d'éclats de rire ! Oue d'histoires, dont chacune doit toujours être la. dernière, et qui se succèdent pourtant sans interruption pendant quelques heures !
Que nous nous sentions joyeux, et que nos langues étaient alertes ! M. Jannet était d'une gaité d'enfant et d'une venre inépuisable Je ne crois pas qu'aucun de nous oublie jamais cette folle soirée.
Il était minuit passé, quand le bruit monotone de la cascade parvint à nous eadormir.
Les voix de U aatace.
Dès six heures du matin nous étions sur pieds; mais je n'affirmerais pas que nous fussions bien réveillés. Nous prenons à la hâte une tasse de café et un biscuit, et nous nous recouchons à demi dans nos langoureuses voitures d'écorce.
La rivière se creuse et s'élargit à la fois.
Une brume légère s élève paresseusement
de Teau et accroche ses flocons de neio^e aux flancs des rochers, ou à mi-hauteur
des grands arbres. On dirait des falbalas de dentelle blanche sur des robes foncées.
Comme nous-mêmes, la nature paraît encore assoupie dans les langueurs du matin. Elle attend son bien-aimé, le soleil, que la lumière précède comme un avant-coureur, mais qui n'a pas encore montré sa face rayonnante dans le fond des ravins où les eanx du grand lac se précipitent.
A demi voilés par les vapeurs de l'aur rore, les sapins et les épinettes dressent leurs cônes immobiles au bord des falaises tantôt abruptes, tantôt en pente douce ; et dans quelques endroits plus bas, des cèdres courbés se penchent sur les ondes noires.
' t—^—- !■ I II I I ■ ■ »
Ailleurs, des bois de bouleaux orravissent les flancs d*un coteau, et leurs troncs blancs nous apparaissent dans le lointain comme une étrange colonnade de marbre.
O nature ! Que de beautés t'enveloppent comme un vêtement !
Si je lève les yeux, j*admire le firmament avec cette inimitable couleur d'azur dont on a fait Temblême de l'illusion, et si je les abaisse c'est pour les reposer sur les gazons et les bois dont la verdure symbolise l'espérance. Et c'est ainsi que nous traversons cette vie, l'illusion couvrant nos têtes, et l'espérance se fanant et reverdissant autour de nous et sous nos pieds !
Mais comme il y a des hommes assez matériels ou assez malheureux pour ne lever jamais leurs regards vers le ciel, Dieu a placé sous leurs pas, comme des
miroirs pour le refléter, les fleuves, les rivières et les lacs.
O nature ! Que n'ai-je tes voix innombrables pour célébrer tes beautés et rendre hommage à ton Créateur ! Je les entends tes voix, et il me semble que je les comprends, mais j essaie en vain de répéter ce qu'elles me disent. Je sens qu'il existe, entre tous les objets que j'admire en toi, certaines relations mystérieuses, comme un fil téléphonique au moyen duquel s'échangent entre eux des colloques symboliques; je sens que ce fil téléphonique passe par mon âme et y produit des vibrations enivrantes ; mais l'admirable langage qu'il me parle est intraduisible.
Le soleil! Voici le soleil! Il inonde tout de ses clartés, et répand sur toutes choses un air de fête et de bonheur. Quelques
champs cultivés apparaissent et semblent rire sous ses feux. Un grand ruisseau descend en tourbillonnant des collines ; mais en arrivant au bord de la rivière il est arrête par l'écluse d'un moulin à demi caché dans un pli du vallon.
Cà et là, dans les endroits où le feu a dévoré les grands bois et n'y laisse plus que des souches noires et de grands squelettes calcinés, le sol est couvert de grandes bruyères dont les têtes sont des grappes de petites fleurs roses.
D^où viennent ces semences étranges ?
Où étaient-elles avant Tincendie, et qui les a répandues sur cette terre en deuil pour la vêtir d'une immense écharpe rose ?
Ah ! que de richesses le Créateur a prodiguées a notre terre !
Les anciens disaient que la nature a hor-
reur du vide : on devrait plutôt dire qu elle a horreur de la mort, La vie croit sur tous les tombeaux, et pour que nous ne perdions jamais de vue nos glorieuses destinées, Dieu a mis sous nos yeux une nature où tout ne meurt que pour revivre.
Oui, ce qui est vraiment remarquable, c'est la surabondance de vie qui circule dans toutes les zones de la création. En ce moment, les oiseaux voltigent sur nos têtes pendant que les poissons glissent sous les canots qui nous portent. La vie monte et descend dans les arbres qui nous ombragent, et sous les gazous qui tapissent leurs racines vivantes, le ver et rinsecte creusent leurs chemins et bâtissent leurs demeures.
La vie ! Partout la vie ! La mort même engendrant la vie ! Dépérissement et renouvellement universels et perpétuels !
La jeunesse à côté de la décrépitude ! La croissance sortant de la destruction ! La résurrection de tous les instants voilant la mort de tous les jours ! O prodige permanent, dont on ne scrute pas assez les mystérieuses profondeurs, et qui devrait nous rappeler toujours nos immortelles destinées ! Puisque toute matière revit cesse, pourquoi nos corps ne revivraientils pas, et pourquoi nos âmes mourraientelles ?
Les premiers saats.
Pendant que je m'abandonne, dans une demi -somnolence, à ces rêveries consolantes, mais qui m'entrainient sur la pente de la mélancolie, nos canots ont bien marché, et nous sommes arrivés à un ilôt qui nous barre le passage. D'un côté un
simple fllet d'eau sépare l'ilet de la terre ferme ; mais de l'autre, la rivière se précipite dans une descente rapide au milieu de cailloux qui montrent leurs têtes noires
au-dessus des vagues en ébullition.
Une vingtaine d'hommes, employés par la maison Price, y travaillent en ce moment à remettre à l'eau de nombreux billots que les eaux du printemps ont entassés sur les rochers. Nos canots s'arrêtent à la tête du rapide, et Patrick court sur une roche élevée en inspecter un peu le cours. Pendant ce temps-la, nous demandons au chef des travailleurs s'il est possible de sauter le rapide.
— Non, répond-il ; nous ne le sautons jamais. Il n'est pas long, mais il est traître, et deux canadiens, en voulant le sauter, s'y sont noyés Tannée dernière.
Maïs Patrick revient, reprend tranquillement sa place à l'avant du canot, en disant : nous allons sauter. Et nos canots s'avancent doucement, prudemment, en rasant le rivage de manière à netre saisis qu'au dernier moment par l'irrésistible attraction de la chute. On dirait des chats se repliant sur eux-mêmes pour s'élancer plus loin, et de fait nous avons un bond
terrible à faire. Il s'agit de passer entre un petit promontoire da roc, taillé à pic, et un gouffre profond qui s'ouvre en face à quelques p'eds de distance seulement.
Mais ce passage très étroit est en mêm^ temps un versant très incliné du côté du gouffre où l'eau se dérobe.
Les canotiers échangent quelques mots en montagnais, et nos lèvres sont muettes pendant que nos cœurs palpitent. Les employés de la maison Price ont laissé
154 LKS PREMIERS SAUTS
leur ouvrage, et sont accourus sur le promontoire pour nous voir sauter.
Tout à coup nos canots sont entrainés avec frénésie, rasent le rocher, et prompts comme des flèches virent en travers pour éviter le gouffre qui n'atteint que l'arrière des canots. L'onde bouillonnante jallit jusqu'à nos têtes, et les deux rameurs de l'arrière Thomachiche et Tienniche sont littéralement inondés. Les travailleurs , poussent des acclamations du haut des rochers, et nous leur répondons avec enthousiasme.
Le saut périlleux est fait, et les ondes blanches d'écume, courant encore comme des chevaux au galop, nous emportent bien loin en quelques minutes.
Peu à peu, le cours de la rivière se ralentit et devient plus régulier. Les avirons
travaillent davantage, et bientôt nous
apercevons sur une éminence une maison
et plusieurs autres bâtiments s*élevant en
face de nous, et se reflétant dans les eaux
paisibles dont le cours est interrompu.
C'est la Dalle. Il y avait jadis à cet endroit une grande chute ; mais aujourd'hui la rivière est presque entièrement fermée par une large écluse dans laquelle s'ouvre une dalle spacieuse et longue de plusieurs arpents. L'eau s'engouffre dans cette dalle, et y pousse les billots de toutes dimensions, les charrie à grande vitesse et va les précipiter d'une grande hauteur dans un bassin, où la rivière reprend son cours régulier et les emporte.
Il faut donc ici faire portage, et nous sommes enchantés d'avoir à nous servir un peu de nos'jambes.
156 LBS PEMIEBS SAUTS
Nous pourrions prendre le déjeuner chez M. Boulanger, qui nous invite à entrer ; mais nous avons pris goût à la vie sauvage, et nous préférons aller déjeuner en bas du portage, sous les arbres de la grève.
Nous cheminons en fredonnant, nos paletots sur le bras, et nous préludons au déjeuner en mangeant des framboises qui rougissent tous les buissons du sentier, et qui sont encore fraîches et trempées de la rosée du matin.
M. Scott, agent de la maison Price, a voulu absolument nous donner un guide pour nous indiquer le chemin qui est pourtant très bien tracé. Arrivés à un grand pont nous apercevons Tienniche et Patrick qui venant derrière nous se sont arrêtés au bord de Teau et se disposent à monter en canot.
— Mais ce n'est pas possible, dit le guide, vos sauvages n'ont pas l'intention de sauter ce rapide. Jamais âme qui vive
n'a passé là.
Pendant qu'il parle, Patrick et Tienniche se sont lancés dans le tourbillon, et le canot semble avoir des ailes.
Monsieur, me dit notre guide, arrêtezles quand ils passeront sous ce pont, car ils vont certainement se briser là-bas. II y a là— et le guide m'indiquait l'endroit du doigt — une batture de roches qui barre entièrement la rivière, et il n'y passe pas assez d'eau pour qu'ils puissent sauter.
A ce moment le canot glissait comme une flèche entre les arches du pont. Je crie à Patrick d'arrêter, je lui montre au loin la barre d'écume qui les menace.
Mais il pousse un cri de joie, et l'instant d'après ils sont arrivés à la batture.
Quelques grands coups d'aviron en travers les rapprochent du rivage, et au moment où le canot va toucher les écueils, les deux rameurs l'arrêtent brusquement en plantant leurs avirons entre les pierres, sautent à l'eau qui monte à leurs genoux, le soulèvent d'une main, font quelques bonds, et vingt à trente pieds plus loin rembarquent, et, . . . vogue le canot.
Emerveillés, nous les avons suivis du regard, et nous reprenons notre marche au milieu des jeunes merisiers, et des franboisiers chargés de fruits.
Thomachiche et les autres montagnais, portant l'autre canot et les baggages, nous suivent, et bientôt nous débouchons sur la grève où nos deux héros nous attendent, auprès d'un bon feu qu'ils ont allumé pour préparer le déjeuner.
Il est près de dix heures, et nous faisons honneur aux conserves alimentaires, et aux canards de M. de Foucault que Patrick a fait cuire très proprement.
Il y avait parmi les conserves de MM.
Massé et Frères des pâtés d'ortolan truffés qui nous semblaient un peu lourds pour nos estomacs, et nous les fîmes goûter à Thomachiche pour savoir ce que son estomac en dirait. Mais le colosse les a avalés sans les goûter, et son estomac n'en a rien dit ; on ne sait pas même s'il en a eu connaissance.
Quelques couplets.
Rien ne met en belle humeur comme un estomac content. Or, après le déjeuner que nous venons de prendre, tous les estomacs paraissent satisfaits.
Les canots seuls semblent moins légers.
Mais Tendroit d'où nous partons est au
milieu d'un rapide, et les flots qui se gonflent et bondissent nous entraînent au pas de course.
Le besoin de chansonner nous reprend, M. de Foucault et moi. Mon compagnon débute par un couplet joliment salé contre les dyspeptiques en général, et contre moi en particulier. Je ne le cite pas parce que je n'écris pas un traité d'hygiène,
et parce que le diagnostic d'une maladie n'est pas toujours poétique.
Je réponds par le couplet suivant sur sa laborieuse chasse de la veille :
Quaud il fut à la décharge Deux cauards désespérés Auxquels la vie est à charge Veulent être délivrés.
Alors ses mai os redoutables Pour achever leur tourment Eu dix coups épouvantables Les dépêchent carrément ! (bis)
La première réplique du Comte est un coup de fusil sur un martin-pêcheur qui voltige de roche en roche, mais qui ne voltigera plus ; et la seconde est un autre coup sur un corbeau qui passait en criant sur nos têtes et auquel le comte ne donna pas le temps de faire quelque sinistre prédiction.
Ges répliques éloquentes sont vivement applaudies.
Je dirige alors mes épigrammes contre M. Jannet. Malheureusement M. Jannet est dyspeptique, et, comme celle de M. de Foucault, ma muse glisse dans l'hygiène, qu'elle mêle maladroitement à l'économie politique. C'est encore un couplet à supprimer.
Chanson nons donc les canotiers, me dit mon compagnon, et il commence :
l64 QUELQUES COUPLETS
Aux toiirbîlloDS faisons niche £t moquons-nous de l'écueil ; Le grand Patrick et Tien niche N^ont'ils pas un bon coup d'oeil ?
Que leui' importe hi lame ?
Qui bouillonne follement ?
Ils manient si bien la rame Que nous uautons carrément ! (bis)
Ce couplet est suivi de trois vivats que nous poussons de toute Ténergie de nos poumons pour nos deux rameurs en chef.
Puis, j'entonne le suivant à la gloire de notre colosse :
Un rameur qui n^est pas chiche De ses içrands coups d'aviron C'est l'énorme Thomachiche Qui vaut seul un escadron.
Si dans les prochains rapides Nous chavirons gauchement.
Sur ses épaules solides Je m'assiérai carrément ! Cbis)
Des hourras répètent le nom de Tho-
QUELQUES GOUPLUTS 165
machiche à tous les échos de la rivière.
Nous acclamons également Malec, Jean- Baptiste et Paul, et pendant que les avirons redoublent d'activité, nous chantons en chœur :
DiteS; la jeune belle, Où voulez- vous aller ?
lia voile ouvre son aile, La brise va souffler.
Après quelques fanfares de chasse, et quelques coups de fusil que les canards trouvent trop bien dirigés, nous revenons aux bouts rimes.
Jusqu'à présent, nous ne nous sommes adressé que des épigrammes, et il nous semble qu'il est temps de faire la part de l'éloge, et la faire aussi large que possible .... en vue de la postérité.
Voici donc les grains d'encens que nous
nous faisons modestement brûler sous le nez.
C'est toujours, M. de Foucault qui commence, et il paraît que c'est de moi qu'il parle ainsi :
Avec nous chante un poète Mélodieux et charmant ; L'entendre, c'est une fête.
Quand sous le beau firmament Il dit en voguant sur l'onde Ses vers pleins de sentiment, Il enchante toutle monde On rnpplaudit carrément, (bis)
Ces vers me vont d'autant mieux au cœur que le P. Laçasse et M. Jannet battent des mains. Je me sens pris de remords en me rappelant mes couplets sur les premiers échecs de chasse du Comte, et je répare mon injustice, en lui adressant cette nouvelle strophe :
Son esprit; quand on lui touche.
Est un fusil bien monté
Qui toujours a sa cartouche,
Et qui n\i jamais raté.
Sa verve est intarissable
Et pétille constannnciit,
Et sa nnis<» f»M-t ai m -ble
Nous <rhanson lie carrément ! (bis)
A ce moment, retentit au loin un chant bien autrement puissant et beau que toutes nos rimes, et nous prêtons Toreille, Quel concert d'acclamations et de plaintes étranges qui nous fait tressaillir ! Des voix sourdes et terribles, d'autres voix claires et sonores, les unes joyeuses et éclatantes, les autres voilées et plaintives ^ mêlent leurs accords puissants dans une confusion bizarre mais très belle.
Qu'est-ce donc que cette musique dont les éclats ébranlent les collines, et font vibrer les grands bois.
Nous approchons toujours, et bientôt nous apercevons devant nous une effrayante bataille de lames qui se brisent en écumant les unes contre les autres !
Le concert, entendu de près, perd de son harmonie, et nous nous demandons qui pousse ces mugissements, ou plutôt ces beuglements formidables ?
C'est la Vache-Caille.
La Vaclie-Caille et le Rapide Geryaîs.
La Vache- Caille est à la fois une chute et un rapide, dont le cadre, les proportions et le mouvement sont admirables. Elle est formée par la réunion de la Grande et de la Petite Décharge, à l'extrémité Sud- Ouest de File d'Alma.
170 LA YACHBCAILLE
La Grande Décharge en y arrivant se précipite avec un fracas assourdissant dans une espèce d'escalier de rochers, et tel est le désordre avec lequel ses flots affolés se heurtent et se brisent les uns contre les autres, qu'au bas de la chute son énorme volume d'eau est entièrement réduit en écume et presque en vapeur.
Mais là se trouve une espèce de palier où l'écume redevient de l'eau courante, et se rencontre tout-à-coup dans le même lit, que les flots plus tranquilles de la Petite Décharge. C'est alors qu'il se produit un singulier phénomène.
Cette espèce de palier en pierre qui termine Tescalier de la Grande Décharge interrompt les vagues au milieu de leur chute, et celles delà Petite Décharge venant s'y joindre, le palier ne suffit plus à l'écoulement. Il se produit donc un gon-
ET LE RAPIDE GERVAlS 171
flement prodigieux sur le bord même du palier, et la lutte s engage entre les flots des deux Décharges pour savoir qui passera le premier.
Mais la masse d'eau tombée comme une avalanche de la Grande Décharge, est de beaucoup la plus considérable, et comme la Force est dans Tordre physique la grande loi de ce monde, la Petite Décharge est obligée de retraiter, et, chose étonnante, le courant remonte sur une distance de quelques arpents.
Rien de bizarre et d'intéressant comme cette course ellyptique des flots de la Petite Décharge, qui arrivent en sautillant jusqu'au bord de la plate- forme et qui au moment de s'élancer en bas s'arrêtent soudainement par ce que la place est envahie. Après avoir échangé quelques coups avec les flots de la Grande Dé-
charge, ils ont bientôt constaté qu'ils sont les plus faibles, et faisant demi-tour à droite ils semblent dire à leurs adversaires : sautez les premiers, messieurs !
Ils remontent alors assez vivement, puis ils reviennent un instant après, toujours alertes ; mais à chaque tour il n'y en a toujours qu'un petit nombre qui réussissent à sauter, et ce sont les habiles qui se faufilent au milieu des ennemis. Car la Grande Décharge abuse de sa force, et ses flots turbulents envahissent tout l'espace comme des hordes de Cosaques.
Notre étonnement est grand lorsqu'en arrivant à l'endroit où nous présumons que l'attraction du rapide va se faire sentir, nous sommes subitement arrêtés par le courant qui remonte. Ce n'est qu'à force d'avirons que nous avançons encore lentement, et nous mettons pied à terre.