LOS DERNIERS COUPS O* AVIRONS
donc avec joie dès qu'ils sont arrivés, et nous cinglons vers Chicoutimi.
Notre belle navigation touche à son terme, et nous ne songeons pas sans regrets que demain nous voyagerons prosaïquement en bateau à vapeur.
Les avirons travaillent avec nn entrain remarquable, et les rivages glissent légèrement à nos côtés et fuient derrière nous.
A notre droite des maisons s'allignent sur la rive, et deviennent plus pressées à mesure que nous approchons des grandes scieries. Derrière nous le soleil est sur le point de disparaître : mais avant de se coucher dans son lit de montagnes bleues, îL inonde tout de se^ clartés. Ses rayons «mbrasemt Içs gr<inds vitraux du portail de }a cathédrale qui dresse deyant aQus «a flèche gigantesque, et Ton dirait qu'un
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immense incendie dévore intérieurement le séminaire.
Au milieu de la petite ville, et dominant les constructions voisines, j'indique du doigt à Thomachiche un bloc massif en pierre, bâti à mi-côte, et dont Taspect est sombre.
— ** C'est la prison, mon pauvre Thomachiche, et tu dois te rappeler que je t'ai condamné à y être détenu pendant quinze jours ?
— Patrick traduit ma sentence, et ajoute qu'en débarquant sur la grève le coupable va être empoigne par des constables^ et conduit immédiatement en prison.
Thomachiche commence à rire. Mais les autres sauvages renchérissent sur les menaces de Patrick, et notre colosse est sur le point de s'inquiéter, lorsque M.
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Jannet, se découvrant et posant sur la tête nue du condamné un de ces grands chapeaux blancs que nous Sippelons panamas, sollicite son pardon.
Il fallait voir la figure que faisait Thomachiche sous ce chapeau dont les larges bords couvraient à peine son énorme chevelure !
Le pardon est accordé, et des hourras frénétiques retentissent en Thonneur de l'amnistié. Le Comte le salue même en tirant deux coups de carabine.
Quelques instants après, nous abordons au quai de Chicoutimi, et nous faisons de touchants adieux à ces charmants canots d'écorce qui nous ont procuré tant de jouissances depuis cinq jours.
Plusieurs de nos rameurs ont toujours vécd dans les bois, et n'ont jamais vu
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Chicoutimi. Ils vont visiter la cathédrale et le Séminaire, et ils viennent ensuite à notre hôtel nous serrer une dernière fois la main.
Lecteur, si jamais tes goûts d'aventures -ou de sport t'entraînent sur les bords du Lac St Jean pendant la belle saison, et si tu poursuis ta course jusqu a la Pointe Bleue tu rencontreras sans doute un colosse montagnais, coififé d'un large panama, errant sur une grève déserte. Alors tu pourras te dire : c'est Thomachiche qui songe au professeur d'économie politique de l'Université Catholique de Paris !
Le Retour.
Les touristes qui visitent le Saguenay ne le voient réellement qu'en le descendant, parce que cette partie du voyage se fait le jour, tandisque le trajet de Tadoussac à la Grande Baie se fait la nuit. '
C'est donc au retour seulement que
nous avons pu admirer cette étonnante rivière qui creuse son lit à une profondeur immense et uniforme au milieu d'une chaine de montaofnes.
Malheureusement nous étions dans de mauvaises dispositions pour nous étonner devant cette merveille. Depuis quelques jours nous en avions vu tant de merveilles, qui nous avaient causé de si vives impressions ! Nous étions devenus exigeants en fait de beautés naturelles.
Peut-être convient-il d'ajonter qu'un peu de fatigue, et une longue tension d'enthousiasme nous avaient rendus un peu moins sensibles.
Toujours est-il que cette énorme masse d'eau encaissée dans les montagnes et coulant paisiblement entre deux rives qui .sont des murailles de granit, nous laissa
assez froids. La partie supérieure du Saguenay nous avait déjà habitués à ces paysages grandioses, mais manquant de variété
Les caps Trinité et Eternité "^wx^Vit seuls ranimer notre enthousiasme. Aussi faut il avouer qu'à moins d'être complètement insensible on ne saurait contempler sans émotion ces merveilleuses curiosités.
Je ne sais qui a baptisé de ces noms augustes ces monts gigantesques ; mais j'imagine que ce sont les jésuites, premiers missionnaires du Saguenay, et je les en félicite. On ne pouvait les mieux nommer.
Trois cônes géants de granit nu, se
dressant perpendiculairement dans les
hauteurs des cieux, de même forme» et
de même taille, appuyés sur les mêmes assises, unis à la base et ne formant qu'une seule montagne à trois sommets, n'est-ce pas une image saisissante de notre grand mystère chrétien : un Dieu en trois personnes ?
Puis, en face, au delà d'une petite baie, un autre cône isolé, assis sur une base très large, élevant jusqu'aux nues un sommet inaccessible, riant des vents et des flots qui battent ses flancs, drapé dans un manteau de verdure que l'hiver même ne fane pas et qui symbolise une perpétuelle jeunesse, n'est-ce pas Temblême de l'attribut le plus glorieux des trois personnes divines, l'éternité ?
L'Eternité et la Trinité perpétuellement en face Tune de l'autre ! Toutes deux distinctes, séparées par une pièce d'eau qui leur sert de miroir et réfléchit
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leurs majestueuses proportions, et se réunissant sous Teau par des assises communes et profondes que l'œil humain ne peut voir ! Quel tableau !
Ce grand spectacle élève Tâme, et Tinvite à la méditation, et au silence.
Lorsque les profils des caps majestueux sont disparus à l'horizon, M. Jannet dont Tesprit fécond travaille sans cesse rompt le silence, et nous parlons des Etats-Unis qu'il vient de visiter.
La république américaine est un des grands problêmes sociaux de notre siècle.
Ses progrè'3 dmiesurés, sa prospérité étonnante sont des faits indéniables qui semblent donner le démenti aux grands principes de la science sociale, et aux lois générales de Thistoire.
Cette situation exceptionnelle égare
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les meilleurs esprits, et fausse la plupart des jugements que les publicistes portent sur nos voisins. Eux-mêmes ont un grand orgueil national, et du haut de leur grandeur ils considèrent les autres peuples comme djs pygmévcîs.
Je m'explique cette superbe, et je lui trouve même une excuse dans la génie national et dans le merveilleux accroissement de ce pays.
Mais faut-il croire avec presque tous leurs pu,blicistes que nos voisins sont une race à part, en dehors des lois ordinaires des sociétés f Faut- il penser que la philosophie de l'histoire et ses plus éclatants enseignements ne leur sont pas applicables ? Que les mêmes causes peuvent produire les mêmes effets chez les autres peuples, mais qu'il en est autrement chez eux ? Que les mêmes faits engendreront
chez eux l'ordre social, quand ils produisent le désordre ailleurs ?
Voila le problême ; et malheureusement leur histoire est trop courte encore pour nous fournir les éléments d'une solution complète. Mais toutes leurs prétentions ne m'empêcheront pas de croire qu'ils sont fils d'Adam comme nous, sujets aux mêmes infirmités, capables des mêmes fautes et soumis aux mômes châtiments.
Laissons les vieillir et nous verrons, ou plutôt, nos descendants verront qu'il ne sera pas nécessaire de refaire pour eux toute la philosophie de l'histoire. Il n'y a pour toute l'humanité qu'un seul Droit naturel, domestique, social, politique, international, et ses règles immuables sont applicables à tous les peuples.
Telle a été la conclusion de notre conversation, au moment où le bateau accos-
tait le quai de TAnse St. Jean. Quelques dames américaines s'étaient approchées de nous avec intérêt, comme si elles s'étaient aperçu que nous parlions de leur pays.
Pour piquer davantage leur curiosité, M. de Foucault et rpoi avons échangé quelques . phrases en moatagnais. Le succès a été complet, et rien n'était amusant comme de voir la surprise, les sourires et l'attention de ces dames.
M. Jannet riait beaucoup ; car il ne croyait pas à notre montagnais, et soutenait qua nous étions deux compères, baragouinant des mots qui n'appartenaient à aucune langue. L'incrédule ! Nous saurons bien le convertir lorsque nous retournerons ensemble à la Pointe Bleue. C'est laque nous lui donnons rendez- vous pour lui inculquer la foi.
A Tadoussac, le capitaine du bateau a bien voulu nous donner une heure pour aller visiter le village, le grand hôtel, et rétablissement ichtyologique qui a beaucoup intéressé mes compagnons.
Le trajet de Tadoussac à la Malbaie fut des plus agréables grâce au calme de la mer, à la pureté du ciel, aux rayons du soleil couchant qui jouaient sur les eaux, et à mes gais compagnons qui jouaient sur les mots.
Avant d'arriver à la Malbaie, le P.
Laçasse nous emmena à l'écart, sur l'arrière du bateau, pour nous fredonner une dernière fois son chant pittoresque :
Réveille-toi, Venise
Nous en avons pleuré de rire. De nombreux amis nous attendaient sur le quai, et nous firent le compliment que nous avions pris quelques aîrs sauvages.
Dans la soirée, en attendant mes deux amis qui étaient allés à un concert, j'allai promener mes rêveries au bord de la mer, et je méditais la paro'.e de Pline que j'ai prise pour épigraphe, mttlta latent in majestate naturœ, lorsque les vers d'un grand poète me vinre t à la m Miioire. Je les lui emprunte pour finir:
J'étiiis vseiil \i\h< des flots, par luio nuit d'étoiles. 1*118 un nuage miix cieiix, sur les iiier.s pjus de voiles. Mets yeux plongejiient plus loin ipie le in')ude réel. Et les bois et les monts, et toute la nature Sonblaieut interroj^er, dans un confus niurniure. Les flots des meis, les feux du ciel.
Et les étoiles d'or, légious infinies, A voix haute, à voix basse, avec mille liarmonios Disaient en inclinant leurs couronnes de feu : Et les flots bleus que rien ne gouverne et u'arrète Disaient eu recourbant l'écume de leur crête : CVst le Seigneur, lé Seigneur Dieu I