‹ En Chemin de fer: nouvelles de l'est et de l'ouestChapitre 1 sur 3 · A LA LIBRAIRIE NOUVELLE · texte numérisé non relu

A LA LIBRAIRIE NOUVELLE

Tons droite léserrés

DNE AVENTUBE

Saint-Pétersbourg, 17 septembiv».

L'automne en Russie! Quelle ennuyeuse saisoni Les maisons de campagne désertes, la yille encore déserte. Le temps humide et froid , la pluie qui empêche de marcher. Dans les rues, des yoitures chargées de meubles ; sur la Néya, des barques également remplies de meubles. Partout des meubles, et pas une figure de connaissance. Partout les déménagements, les préparatifs pour Thiver, fatigue, ennuis. Décidément l'automne m'est insupportable.

t UNE ATENTURB EN CHEIIN DE FER.

Que faire? Au théâtre, peu de monde. Dans les fiàlons, personne. Pétersbourg est tout simplement intolérable. Je vais à Tzarko-Celo dîner avec les officiers de hussards.

20 leptembra.

J*ai été hier à îzarko-CeTo, et j'ai fait uîie singulière rencontre. Le ciel était sombre et pluvieux, et moi je me sentais dans une assez triste disposition. Pour essayer de me distraire, je me dirige vers le chemin de fer, enveloppé dans mon manteau. Je regarde de côté et d'autre, et ne découvre f^ersonne de ma connaissance. Un Tyrolien, avec sa Tyrolienne^ chaiite impitoyablemeiit un chant lamentable. Deux Allemands fument en silence dans un coin, et un cadet^ debout devant le buffet, se régale d'une tartine de beurre. Je m'approche èè l'employé du bureau. Il me connaît.

— Point de hussards, lui dis-je, allant aujou^d'ho; à Tzarko-Celo?

— Non.

— Ni de cuirassiers?

— Non.

— Que c'est ennuyeux ! Donnëz-nioi, je vous prie, un fcîUel de première classe pour le premier wagôii. Peut-être trouveraî-je là cjuelque ami.

Je traverse la salle d'attente. Aux murs aeréfri- Jbarcadèrë est suspendu un placard eii trois langues, annonçant aux voyageurs que dans les voitures do première classe il est expressément défendu de fumer. Je tire un cigare de ma poche. Au premier coup de sonnette, je démande dû feu au conduc* ieur, et je m'asseois dans mon wagon, pensant que, pour compléter Tennui dé la journée, j'y serais complètement seul. Tout à couj) un léger mouvement me fait tourner là télé. Dans ce riïême wagon est une femme, assise dans un coin, immobile, regardant par la fenêtre, contrariée probaMeméht de ma brusque apparition. Mais moi, je considère celte rencontré comme un signe favorable du sort dans mes heures d'ehniiî.

La cloche sonne ; le sifflement de la iîiachine ^e

fait entendre. Â ce bruit, ma voisine éprouve une sorte de tressaillement, mais ne change pas de position. Cela devient assez désagréable. Enfin, nous voilà en route, et je me mets à l'examiner attentivement. Ce premier examen ne me révèle rien de particulier : un chapeau de soie, orné d'un bouquet de violettes, un voile noir; un manteau écossais à grands carreaux. J'imagine que c'est quelque gouvernante sans emploi. L'obstination avec laquelle elle détourne la tête annonce qu'elle est laide. Probablement des taches rouges sur le visage, et quelque cinquante ans, si ce n'est plus. Cependant je voudrais vérifier le fait.

— Madame, dis-je respectueusement, mon cigare ne vous incommode pas?

Elle se retourne gracieusement de mon côté.

Dieu soit loué ! Je me trompais. Elle n est pas laide et ne doit pas- avoir plus de trente ans. Ses traits sont réguliers. Et ses yeux ! Jamais je n'en vis de pareils, si grands, si noirs, si vifs, des yeux de Géorgienne, et un visage allongé, blanc, comme celui des Allemandes. Avec tout cela elle peut bien être Russe.

Elle se retourne de mon côté et me répond sim* plement :

— Non, monsieur; je vous remercie. Vous pouvez fumer.

Puis, de nouveau, elle se rapproche de la fenêtre, et regarde le ciel gris et Tuniforme perspective des tristes environs de Pétersbourg. Ma curiosité pourtantétaitéveillée.Qui est-elle? me disais-je. Une provinciale? Non. Pour montrer son savoir, elle n'aurait pas manqué de m' adresser la parole en français. Une femme du demi-monde? Non ; elle ne m'aurait pas répondu, ou ne m'aurait répondu qu'en faisant plus d une minauderie. Une femme de la haute société? Elle ne voyagerait pas seule, et, d'ailleurs, je les connais toutes. La femme d'un fonctionnaire? Elle ne serait pas vêtue avec un si bon goût ; il n'y aurait point tant de distinction naturelle dans ses mouvements, dans sa prononciation, dans toute sa personne. Une étrangère ? Elle ne parlerait pas le russe si purement.

Je fumais, et je l'observais. Elle restait silencieusement dans son coin, contemplant le morne horizon. Evidemment elle n'avait nulle envie de

6 UNE ATEMTUIVfS 6N GHS|[|9 DB TW.

se faire connaître et d'engager un entretien* Ç|ependant je ne voulais pas renoncer à tout espoir.

— Comme nous allons leqtewcjutl lui cjii^-je. Elle rae regarde d'une façon singulière, comme

si je venais d'^xpri[ner sa secrète pensée.

— Oui, répond-elle, très-lentement. Quelle heure est-il?

Je tire avec empressement ma montre.

— Une heure et dix minutes.

— Il n'y a, réplique-t-elle, que dix minutes seulement que nous sommes partis. Je croyais qu'il y avait plus longtemps.

— Et moi, repris-je, j'ai trouvé^ a^ contrée, ces dix minutes très-courtes.

A ces mots, un demi-sourire {^e dessina sur sa figure. Elle porta la main à ses cbevfiux, ^\ rajusta son manteau sur ses épaules. Je remarquai que ça main était petite et recouverte d'ui[i gapt glacé, boutonné avec soin, p'est un plajsir pQ^f moi d^ voir une main délicate hi^n ganté?)-

De nouveau un silence, et un silence tenace.

En vain j'adressai h nion incoquuQ diverses; amabilités ; eA ^ain JQ cberof^si) diCl^rept^ $[ly6^

de conversât jon. I^ipn çç; pje réusg^^. E)|ç BM répondait par une légère inclination de tête, et cpn* tinuait à regarder le pays.

— Vous aimez donc à voir la pluie? lui dis-je avec un mouvement de dépit.

-^rîùn,. râpondit-dlâ d'Uft tan molfincM^liqoç; mais j'aime Taspecl dQ TaiitomAe.

Je voulais user de cette réponse pour fOPg^g^ un entretien sui^ . le» seiuf^tipys <|ue l'on peut éprouver par un mauvais teofp^ ; n^aîa, on çq ipoment, la maudite locomotive ^rriv^it ^ T^kq- Celo.

Ma co^pagnp abaissa aussitèt aoa \oiIfi auf 8% figure, et, à peine )e condi])CtQt^ siH^i^Til oi|y^ 1^ portière du wagon,, qu'elle s'élsinç^ â§bçM^ fit 4^h parut. Je voulais la suivre, Qt m pf s^ y p^i^^efiir. Étrange fei;nmel Qui est-elle? Jaok^isijfi p'fm|)Uerai rimpression de ses y^uii, quafid e^Q pifi ^\\ qu'elle aimait rautomne. '

A Tzarko-Oelo, je me sentis tris*.wnuy4<» I<f8 hussards que j'allais checcbet ne pQuyaient me distraire. Je revins le soir chez moi. La nuit m'attristait. Qui donc est cette femme? Je cher-

che, je cherche à devmer, et ne puis y par>

venir.

22 septembre.

' Je l'ai vue cette nuit en rêve. Elle était vêtue de deuil, et me priait de ne pas chercher à la cènnaitre.

Cela ne signifie-t-il pas que cette rencontre en cliemin de fer n*est qu'un rêve? Mais Thomme est un être si bizarre I II s'attache à ce qu'il ne peut découvrir. Si j'apprenais que ma mystérieuse voyageuse est la femme de quelque employé de tribunal, ou de quelque médecin de régiment, aussitôt je cesserais d'y songer.

* A présent, je ne sais que faire. Irai-je à l'Elysée ûianger des huîtres? Irai-je au café rejoindre mes amis? J'erre au hasard, et il me semble que toutes les femmes qui passent dans les rues doivent avoir des chapeaux de soie ornés de bouquets de violettes et des manteaux écossais.

25 septembre.

Je suis retourné à Tzarko-Celo, et de nouveau j'ai rencontré mon inconnue. Je ne sais quelle voix intérieure me disait que je la rencontrerais. Par malheur, cette lois, notre wagon était à moitié rempli. Il y avait là trois jeunes fonctionnaires et un gros homme que je n'avais encore vu nulle part. Ce gros homme se donne, aux yeux des trois jeunes fonctionnaires, un air important, parle pompeusement de ses rapports avec des personnages puissants, de refTicacité de sa recommandation et de sa protection, et se délecte dans sa vanité et s'enfle comme la grenouille. A chacune de ses fanfaronnades, les jeunes employés se soulèvent à demi, portent la main à leur chapeau et le regardent avec respect, comme pour lui dire : c( Daignez vous souvenir de nous. Ne nous refusez pas votre protection. Soyez-nous propice. » Ensuite, ils se regardent timidement Tun l'autre, comme s'ils n'osaient respirer devant un homme 61 considérable,

La scène est Yraiment comique. Assis en face de ma belle inconnue, je lui indique par un clignement d*yeux le ridicule vantard. Elle sourit, et son visage, irradié par ce soutire, m'apparait comme v\n jour lumineux après la pluie.

-r- ypus retournez, lui 4js-4e, à Tzarko-Celo?

— Oui, me répond-elle.

— Vous y allez souvent?

— Non, non, réplinue-t-clle avec une sorte de crainte, j'y vais au contraire fort rarement.

— Et pourquoi ne feriez-vous pas cette promenade? Elle est fort jolie. Et les jardins de Panlowki sont si agréables, surtout à Pâques, quand Ilermann joue, et que le Yauxhalle est illuminé avec des lanternes chinoises.

Une fois Tentrelien commencé, nous en sommes venus à parler successivement des plaisirs de Phiver, des joies de la famille, puis de littérature. Ma jeune compagne cause spirituellement, et d'une façon qui indique un jugement éclairé. J'éprouve un très-grand plaisir à Pentendre, et il me semble qu elle nPécoute aussi avec quelque satisfaction.

Tout à coup, notre gros vaniteux s interrompt

UNB A\EiSTlIRE E» GH1(!fI8 D^ FBR. il

dans le cours de ^s van^^rje^, $e lourne de notr^ côté, jelte sur nous qn regai:ç( ^e trs^vers, comq^^ s'il remarquait que 90u§ nou9 nioq\)ops de ll^; puis, au moment où je pM\à^ k, w^ ^<MSJfifi ^ef

vers 4*André Chénier, fiK>ii^in i) s'adr^^ à eV^, et lui dit :

— Maxime Ivanowiteb 9e porte bi^n?

A cette question, elle se tr^ublq, et Fépoud 4'wi| Toix faible :

— Il est parti.

— Parti! burol Ed vériti? el\oti9 Vou^pcome nez pour vous distraire 1

En prononçant ces mots, il sourit d'un ^ir si impertinent, que je me serai^ réjoui dq le battre.

Mais qui est ce Maxime Ivanowiteb? Frobs^t^lement le mari de mon inconnue I E4 il e^^t absent f Je ne suis pas fâcbé d apprendre cette nouvelle.

27 septembre.

Mon inconnue ne me sort pas de la tête. Hier, je suis retourné au cheminr de fer dans l'espoir

^ la rencontrer^ SU^ Yoiià près du ))urç?u, maîfi

ik UNE ÂVE.NTURË EN CHEMIN DE FEli.

elle dciiiaiide un billet de deuxième classe, probablement poilrne plus faire le trajet avec moi. Eh bien, n'a-t-elle pas raison? Que Dieu soit avec elle! Pourquoi la poursuivrais-je? Â quoi sert ma puérile persistance?... Non, pourtant, il ne sera pas dit que je renoncerai à cette aventure, quoi qu'il en puisse advenir. Je me hâte de prendre aussi un billet de deuxième classe, je rejoins la mystérieuse beauté et je la salue comme une ancienne connaissance.

— Le sort, lui dis-je, me favorise, puisque j'ai encore le bonheur de vous rencontrer.

Elle me répond assez sèchement :

— C'est tout simple.

Elle ne pourrait faire autrement. Quelques minutes avant notre départ, la salle se remplit de voyageurs arrivant de Tzarko-Celo. Parmi eux se trouve notre gros fanfaron. Il nous regai-de d'un air railleur, murmure quelques paroles à roreille d'un de ses compagnons, puis se perd dans la foule. Son aspect a visiblement effrayé ma belle inconnue. Mais la cloche sonne. Nous prenons nos places. Il n'y a avec nous, dans le wagon, que

l:\e aventure en chemin de fer. 13

deux personnes qui me sont étrangères; Tune qui e^l fort occupée de la lecture d'un journal russe, Tautre qui s*endort. L'occasion est excellente pour reprendre mon entretien d'avant-hier et accélérer mes affaires. Cependant les choses ne vont pas si bien que je me plaisais à l'espérer. Ma charmante compagne est distraite, plus que distraite : agacée. Elle ne me répond que par phrases entrecoupées. Évidemment je l'embarrasse. Peut-être suis-je sur la voie d'une intrigue. A vrai dire, mon amourpropre est irrité. Cette indifférence me blesse. Pourtant, je ne suis pas amoureux d'elle, et, si je Tétais, à quoi serviraient mes tentatives? Bien certainement la place est prise. Sans parler de Maxime Ivanowitch... Mais je saurai ce qu'il en est; je saurai, ma belle dame, qui vous êtes et pourquoi vous allez si souvent à TzaFko-Gelo. En arrivant a la station, elle s'échappe de nouveau lestement. Cette fois pourtant, je la suis et ne la perds pas de vue. En laissant, tomber son voile sur sa ligure, et en regardant d'un air craintif de tous côtés, elle traverse à pieds plusieurs rues, et enfin arrive à une petite maison devant laquelle elle s arrête.

commesiellealtendaîtquelqu'un.Un instant après, une femme, vêtue d'une courle pelisse, apparaît et fait un signe avec un mouchoir de couleur. Aussitôt ma jolie compagne de voyage se dirige ycrs elle et toutes deux franchissent le guichet de l'habitation. Caché à quelque dislance, je les observe sans qu'elles puissent meremarquer. Après avoir attendu quelques minutes, je m'approche de la mystérieuse demeure d'une assez chétive apparence. Sur la porte, le n** 139 et une inscription indiquant que celte maisonnette appartient à M. le greffier Boubnovoi. Un petit domestique, que je rencontre près de là, in'apprend que cet humble logis est occupé par un peintre. Pour cette fois, cela me suffit. Je vais rejoindre mes amis les hussards. Je suis dans une singulière disposition d'esprit : distrait et pensif, triste et gai, tout disposé à rire et aussi disposé à pleurer; je ne sais pourquoi.

20 septembreb

Aujourd'hui, je ne Taî pas revue. Je suis retourné au chemin de fer. Je Tai cherchée partout.

UNE AVENTURE Eli CHEMIN DE FER. 15

j'ai regardé dans tous les conipartiments. Vain espçir. C'est ç[o^nrnage. Je m'étais déjà habitué à la voir, et je ne pourrais voir une aulre personne k sa place. Je parlais dans V^spérance de la rencontrer; je voulais me montrer très-sévcre envers elle, lui f^ire des repiontrances, lui reprocher sa liaison coupable. De quel droit? Je ne sais. Mais je. me sens tout chagriné dp np pas la rencontrer. Qu'elle fasse ce qui lui plaira, pourvu que je la voie, que je l'entende, comme une simple connais- 8ance,'sans aucune idée de séduction.

A Tzarko-Celo, je me suis bien ennuyé. Je n'ai pas même pu me décider à aller rejoindre mes amis. 4'ai été errer autour de la maison du greffier. Le temps était sombre. Le ciel apparaissait lourd et morne comme une calotte de plomb sur la campagne jaunie, et la maisonnetie qui attirait mon attention n'était certes pas plus riante que la veille. Tandis que je regarde la chaumière noire et son toit gris, la vieille femme, que j'ai déjà remarquée il y a deux jours, sort de cette maison avec un homme de haute taille enveloppé avec soin dans. HQQ, manteau. Il di( quelques i:^ots à la vieille^ lui

fait du doigt un signe de menace ou d'admonestation, puis s'éloigne en dardant sur moi deux yeux pareils à deux charbons ardents. Il semble irrité, et la vieille a gardé près de lui Tattilude de la crainte et du respect. Sans doute il a été trompé dans son attente. Dieu soit loué I Je ne suis pas fâché, à présent, que mon inconnue ne soit pas venue aujourd'hui à Tzarko-Celo.

!•' octobre.

Tout cela me parait facile à expliquer : une femme qui trompe son mari absent, ou lui persuade qu'elle sort pour aller voir une tante ou une nièce, et se' glisse dans une maison suspecte où une affreuse vieille lui procure des entrevues avec quelque bel olIicier!...Quoi de plus ordinaire et pourquoi suis-je maintenant si chagrine et si tourmenté de cet événement journalier?

Je me reproche encore de songer à elle.

Que joue-ton aujourd'hui au théâtre? Un ancien opéra et un nouveau drame, Tun et l'autre mortellement ennuyeux. Si j'allais voir ma gi^-

cieuse comtesse? Non, c'est le jour où elle reçoit. Elle est entourée de courtisans et d'adorateurs. Et moi je ne me soueie de voir personne. J'essaye de lire ; mais les livres russes ne m'apprennent rien et les livres français me fatiguent.

Je ne sais quoi imaginer pour me distraire. Je voudi*ais aimer... non pas froidement et prudemment comme on aime dans le monde, mais d'un amour profond et ardent. Je voudrais vivre d'une vie étrange, avoir d'étranges joies et d'étranges douleurs. Quel dommage que mon inconnue ne mérite point mon estime. 11 me semble qu'elle doit avoir une profonde faculté de sentiments et de dévouement... Au reste, les femmes sont aussi trompeuses que dissimulées. Bien fou celui qui s'efforce de deviner ces énigmes vivantes. En aucune tentative il n'éprouvera plus de tristesse, de chagrin et de mécontentement.

3 octobre.

Je Tai revue. A mon aspect elle a rougi. Dans ses yeux il y avait une expression de satisfaction

iS UNB AVENTURE EN GHEVII9 PE FER.

et en môme temps de crainte. Mon cœur battait vivement. Au loin brillait l'espoir... Elle a remarqué ma persévérance. Qui sait! Peut-être qiie cetlç pcrscvcrancc ne lui est pomt désagréable... Mais pourquoi ces fréquentes excursions à Tzarko-Çelo? Pourquoi se cache-t-elle? Et pourquoi a-t-çUe peur? Le fait essentiel, je le connais : il y a là une l))^toire d*amour.

A côté de nous il y a des Anglais qui vont çi^^mincr, les merveilles de TzarJio-Celq.Ma graciçu^p inconnue se met ? parler avec moi de difie^etitç^ choses, mais çvit^ avec soi|j> tout ce qui pourr^^| me donner syir elle quelque indice. Notre en^yeljjjjj^ est animé, varié çt piçme assez gai. Eljçi caus^ç d'une façon charmante, mais peu à peu mon esprit prend une autre direction, c^ plus elle rpe cl^^r^ij^ç^ plus je n^e sens douloureusement affecté p^r le, souvenir de la maisQnnçlte du peindre et (je la vieille femme stationnant sur la porte. A la lin je ne puis plus me contenir, et je lui dis :

— Vous avez beaucoup de connaissances à Tzarka?

«^ Non, quelques-une? sei^leipient.

UNE AYENTUÏiB EN CHEMIN DE FER. 19

-— Et la maiçon du greffier Bqv^bnoYQi, n** 1 39?

A ces mots elle a pâli, et j'ai vu ses lèvres Irembler. Elle jette s,ur mQx ufi rcgqpd jl^ans lequel je lis à la fois un reproche pt uoe prière, puis e|le me dit (l'une voix oppressée :

— Vous Qtes up liftARêtç hoDftïnÇ}?.

— Je Tespère.

— Donnez-moi votre parole d'honneur de ne pas chercher à me connaître avant la semaine prochaine.

— Volontiers, mais à une condition.

— Laquelle?

— C'est que vous m'expliqperç^ Ténign^e ^e, votre situation, que voqs me direz po^iniuoi vou^^ vous rendes à U #ro{)ée dans la maisop 4^ peintre?

Elle gai^^a w i^M^pt le silence, pui^me répondit d'un \m if^sMlw f

— Revenez jeudi de la sema^nie prochaine, je vou§ racontgr^i Bfton l^i^^qire; ma^s d'ici à jeudi, entencjei-yous? 4'ici à jeudi vous np retournerez pasàT*arko-Celo, e( vous n'interrqg^rez personne à jsi^gn si^et, Si yqus jpq \^ promet^qz, vqus saiirçz

tout jeudi prochain, sinon, yous ne me reverrez jamais.

— C'est convenu, c est convenu.

— Votre parole d'honneur?

— Ma parole d^honneur.

A ces mots nous nous sommes quittés.

* 7 octobre.

Que le temps est long à passer! Une semaine, toute une semaine sans aller à Tzarko-Celo I Ce n'est pas une plaisanterie. Mais celle qui m'impose cette pénitence est-elle vraiment jolie? Oui, ses yeux sont très-expressifs, sa main mignonne, sa bouche fine, son nez parfait, sa taille fort élégante. Mais ce qui est surtout charmant, c'est l'harmonie de ses traits, c'est son ensemble. J'ai vu beaucoup de femmes plus jolies qu'elle, mais pas une si ravissante.

Je suis curieux de savoir ce qu^elle peut me raconter et comment elle expliquera ses visites à Itt demeure du peintre. Je n'ignore pas que, sous le prétexte de fairç faire son portrait, plus d'une

Temme a noué et prolongé une intrigue. Et il en serait de même démon inconnue? Quel dommage I Elle me plait extrêmement. Peut-être que je pourrais aussi lui plaire, et nous nous comprendrions parfaitement Tun Tautre, et nous serions heureux. Mais cette petite maison avec la vieille femme et le peintre sera toujours une barrière entrei nous, et quand même elle serait parfaitement vertueuse, je ne pourrais Vépouser. Dans ma position, je ne puisque faire un brillant mariage, épouser une personne qui porte un nom distingué. Telles sont les lois de la société. Tout cela est vrai. Mais ma tendresse pour elle serait ma joie secrète, mon trésor ignoré, un trésor que je déroberais avec soin à tous les regards, de peur qu on ne le profanât... Oui, et' ce sont là des chimères. Elle en aime un autre; elle est dominée, subjuguée par un autre, et je sais qu'on la jette dans un grand trouble si Ton prononce devant elle le nom de Maxime Ivanowitch...

la uns AVEHTURB EN CHEMIN DE FEU

11 octobre.

J'ai eu tort... J'ai eu tort... Jem^en accuse sineèremeut... Comment recueillir mes souvenirs? Comment raconter tout ce que j'ai appris hier?

J'étais au chemin de fer une demi-heure avant le départ, et j'avais pris huit billets de première elasse, afin de pouvoir disposer entièrement d*un wagon et d'être seul avec elle. L'attente me (Semblait terriblement longue. Chaque femme que je .yoysiis apparaître de loin me donnait une nouvelle émotion ; sous chaque chapeau, je croyais la reconnaître. Et je me trompais. Elle ne vient pas. La .cloche sonne une première, une seconde fois. Elle ne vient pas. Se serait-elle jouée de moi et de ma crédulité? Encore quelques minutes jusqu'au der- [met signal. Et tout à coup une sorte de conmio* tidn électrique m'avertit, de son approche, et, en effet, la voilà près de moi.

— Dieu soit loué! lui dis-je; Dieu soit loue! Vous arrivez à temps. Voici votre billet.

Le conducteur nous regarde en souriant d'un

t5E ATEKttnii El? CBEMIIH DE FER. S5

aîr maiin. lofais peu m'importe. Qu'il pense ce qu'il voudra ! Ma gentille inconnue paraît assez paie ; il y a dans ses yeux une douceur extraordinaire. Je nie i*éjouid de la voir ainsi, quoique à son aspect je me sente, malgré moi, intimidé, et en l'observant je remarque dans son sourire une fâprèssiôn de triomphe qui Hi'étôrine et me déconcerte. Je Pattendais avec impatiéilce, avec inquiétude. Je pensais qu'elle n'oserait me donner son explication. Etmaintenaht je me trouve en face crélfc cotnme un ccofier.

— Vous avez tenu votre parole; me dit-elle.

— Quelle parole?

— Vous n'avez pas, pendant toute celte seinaine, clicrché à me connaître, ni épié mes démarches.

— J'ai pleinement obéi à vos injoticlîons.

— Je vous en remercie cordialemeni.

En prononçant ces inols elté me tend sa pelUe main, et je la porte à mes lèvreâ avec uil'mouvcmént sans doute trop ardent, car aussitôt elle la retire.

— Vous avez, i:eprend-elle, accompli votre promesse comme im homme d'honneur. A présent^

j'accomplirai la mienne. Ma vie est un roman dont j'attends aujourd'hui le dénoûment.

— Dans la maison du greffier?

Elle me regarde fixement, et répond en souriant :

— Oui, dans la maison du greffier.

— Et votre roman se dénoue comme tous les romans, par un amour.

— Oui.

Ce oui me fait mal.

— Et Tobjet de votre roma;i est dans les dossiers du greffier?

— Précisément.

Un si net aveu me révolte.

Son héros, me dis-je, est quelque fade élégant pommadé et frisé, quelque poète incompris, quelque jouvenceau désenchanté, ou un présomptueux officier, ou un étranger aux moustaches noires, à la barbe noire, avec des yeux étincelants et une figure d'ange déchu.

Par bonheur, je me contentai de faire ces suppositions en silence, et je demandai tout simplement :

— Qui est voire héros?

— Mon héros, me répondit-elle, a de jolis cheveux bouclés, des joues roses, des yeux de colombe, et la voix si douce, que rien que d'y songer je me sens battre le cœur.

— Mais qui est-il?

Elle sourit, et me répondit avec une expression de joie et de tendresse indicible :

— Mon héros ! c est mon fils.

Je la regardai comme si j'avais le vertige.

— Yous saurez, continua-t-elle, que dans la maison du greffier, chez le peintre, est mon fils. Il a été malade, très-malade, le pauvre petit, et j'ai été bien tourmentée. Aujourd'hui, enfin, il va mieux.

— Mais pourquoi donc vous cachiez-vous pour aller le voir?

— C'est là rhistoire que j'ai promis de vous raconter. Mais il me semble que vous n'êtes pas aujourd'hui disposé à Ten tendre.

— Au contraire, au contraire. Racontez, je vous en prie.

— Eh bien , écoutez et ne m'interrompez pas.

26 tNË AVENTURE EN CHEMIN DE FER.

Mon récit commence comme la plupart des vieux romans. Je suis née d'une famille peu riche. Mon |)èrè, d'origine alleiriândë, était un bon et digne hbinrnfe. Il eritra au Service de là Russie et se fixa près de Varsovie. Ma mère était Polohaisc; Je n*ai point connu d'autres parents. Quatit à mon nom, Vèlflâ iiié dis|iènsëre2 de vous lè dire. Je fus placée dans une pension, et j'^ restai juâqu à dix-sept ans ; ensuite on me mariai avec uil homtne dont jusqu^à présent là famille... Mais J'ës'pêi'e que...

-^ Comment?

— Écoulez. Ce que je vais vbUs dire ressemble ^n peu à ufaè cbiifésâion. Eii face die notre pensiofnnat vivait un jeune hoinme dé tîrigl-deUx ans, qui, du matin au soir, assis à sa fenêtre, ne cessait ié tous regarder. Vbtis sâ^^ï Ce qtii arrive souvent dans les écoles de jeunes filles. Au lieu d'étudier très leçons, nous passibtis de longues heures à nous ^ccaper de notre voisin- à rêver aux aniours idéales, à nous abandonner à toutes sortes de «him^res. J'étais encore totit enfant. Lé |eune homme se mit à m' envoyer des billets dont je jn'enorgueiUisdaiB devailt méB compagnes. Mais

UNE ATÇIfTV^Ç BJN qHfl^fp DÇ F!|I^. 27

mv^r^y ^yant dçcoqvp^rt fjçtjç correspondance^ se fâcba , et obligea inoi^ ad^^ateur à faire un voyage en pî|ys étrangers.

— E\ YOu$ ne me ^\Tez pas son nom?

— ,fe pjji^ très^-bien vous le dire si yous le désirez. Il §*^ppélait Maxiiïje Ivanpwitch.

— Et ycjuç Tayez épousé ?

-—Non. Qii^nd il partit, mes parents me retîrèrenf de ppia pension et me marièrent avec un inconnu. La jeune fille ignprqnte 2(ccepte sans difQculté Tépopx flu'pn lui présente, pourvu seulement qu^ ce ne çq^t pas un monstre. Moi ie n'avais pas la m^fpe indifférence. J'aimais Maxime Ivanowitch avec toute Tardeur d'un enthousiasme enfantjp. |i|a passion se manifestait par des soupirs, par des écrits en vers et en prose, par des vers romanesques. Mais en vain je pleurai et priai. Je fus conduite à TauteL et alors je devins très-malheureqse.

« Mon mari était défiant et jaloux. Que Dieu lui pardonne I Nous nous rendîmes à Pétersbourg dans rmteniion de fréquenter le monde : mais qptre monde se composait d'un petit cercle de per-

sonnes que nous avions connues à Varsovie. Nous voulions aussi voir le théâtre, et tigurez-vous ma surprise et mon saisissement lorsqu'un soir, en y entrant, la première Bgure que j'aperçois est celle de Maxime Ivanov^itch. Il avait vieilli, et d'épais favoris couvraient une partie de ses joues. Dès qu il- m'eut aperçue, il vint dans notre loge. Je le présentai à mon mari, qui, ne connaissant pas mes anciennes relations avec lui, se montra très -courtois envers lui et l'invita à venir nous voir. Maxime Ivanowitch accepta avec joie cette invitation. Je remarquai (les femmes en pareilles choses se trompent rarement) que Taffection qu'il m'avait témoignée autrefois n'était point un caprice passager. Le temps n'avait fait que Taflermir. Je remarquai aussi tout ce qu'il y avait en lui de bonnes et vraies qualités. Héritier d'une fortune considérable, il n'employait ses revenus qu'à soulager les pauvres.

— Et vous l'aimez? dis-je en tremblant à ma belle compagne.

Elle ne répondit point; elle ne rougit ni ne sourit: elle soupira.

— Au nom du ciel! m'écriai-je, ne me laissez

pas dans une telle incertitude. Diles-moi si vous i aimez ?

— Non, me répondit-elle résolument. Je ne suis plus la candide pensionnaire ; je ne rêve plus comme autrefois, en regardant la lune. Non, je n'aime personne, et c'est peut-être le plus grand malheur.

— Comment donc?

— Plus tard, vous le saurez. Maintenant, laissez-moi continuer, sinon je ne pourrai finir avant d'arriver à la station. Je ne vous ai pas dit que mon mari avait la passion du jeu. En apprenant que Maxime Ivanowitch était riche, il songea à l'exploiter)

c( Vous ne pouvez vous figurer ce que souffre la femme d'un joueur. Tantôt des monceaux d'or, tantôt le dénûmentle plus complet, et toujours les soucis et la crainte; toute la nuit des cris, des querelles, des malédictions. Si je n'avais pas eu un fils, je crois que je serais devenue folle. Les tendres devoirs que j'avais à remplir envers lui donnaient un nouvel intérêt à ma vie, et m'aidaient à supporter mes cha^ins.

a Malgré toutes les instances qui lui furent faites, Maxime Ivanowitch ne voulut point jouer. Ordinairement il restait assis près de moi dans le salon, tandis que dans la chambre voisine i'nr résonnait sur la table de jeu. Il aimait mon fils ; souvent il le tenait sur ses genoux en même temps qu'il nie regardait avec une expression de commisération. Tout cela déplaisait fort à mon mari. Quelqu'un lui dit les rapports que j'avais eus autrefois avec Maxime Ivanowitch, et dès ce moment mon existence devint un enfer. A tout instant mon mari m'outrageait, non point quand nous étions seuls, mais même devant des témoins. Maxime, offensé aussi par des paroles acerbes, dut se battre. Dans ce duel, mon mari fut blessé. Sa rage alors ne connut plus de bornes; il en vint à me chasser de sa demeure, à me priver de mon fils, seule joie de ma vie. Maxime Ivanowitch se fit un devoir de me consoler; dans sa bonté d'âme, il souffrait de penser que lui-même était la cause de mes souffrances.

a Quelques mois après mon exil, on racontait sur jOdOQ mari une fâcheuse histoire. D fut obligé de

quitter sa maison pour se soustraire aux poursuites de la police et de se réfugier secrètement chez le pauvre peintre qui habite la ç^emeure du greffier. D me défendait encore de voir mon enfant. Un jour j'appris par sa vieille nourrice qu'il é^ait malade. Vous ne pouvez vous imaginer la doreur que me causa cette nouvelle. Mon iils malade, etnioi condamnée à rester loin de luil... Non, à (ont prix je voulais le revoir, et voici ce que je fis. Quand çaon mari sortait, la nourrice m'en avertissais par un sij^nal convenu, et alors j'entrais clans la chambra qui m'était intçrdite ; je m'approchais du 11^ oii le pauvre enfant de sept ans languissait en proie à la fièvre, et dans sa faiblesse ne cessait de répéter le nom de sa mère.

— Et Jlaxime lyanov^i^chî

— Maxime ^vanowitch partit pour la Pologne, afin d'y obtenir pour mo\ une sentence de divorce et le droit de reprendre possession de mon fils. Le divorce fut prononcé, mais je ne.puis avoir mon fils sans la permission de son père. Et voilà ce qui me tourmente. Que deviendra-t-il, ce mal]ieureu^ ^^1 avec les exemples qu'il ^^ sous les yeux?

Quelle éducation rccevra-l-il? Quel sera son avenir?

A ces mots, la jeune mère se tut, et des larmes coulèrent de ses yeux.

Nous arrivons à Tzarko-Celo. Autour de Tembarcadcre étaient réunis un grand nombre de curieux. Parmi eux se trouvait cet homme au sourire diabolique que j'avais remarqué quelques jours auparavant.

— Ah ! me dit à voix basse mon inconnue. A présent, je le connais. C'est un de ceux qui passaient la nuit à jouer avec mon mari.

12 octobre.

Singulier récit ! . . . N'est-ce pas une invention?. • . Mais pourquoi aurait-elle inventé cette histoire ? Et qui est ce Maxime Ivanowitch? Qui est-elle elle" même? Quelquefois, tandis qu'elle me parlait, il m'a semblé qu'elle me regardait avec une expression particulière ; alors elle s'arrêtait, elle soupirait, et quand elle m'a dit :.« Je n aime plus personne, » son visage annonçait quelle pourrai^

aimer cm^ore. Quelle musique dans sa voixl Quel aitrrit dans son regard ! Comme elle me charme I Comme elle est belle quand elle parle!

le ne sais quel nom donner au sentiment que j'éorouve. Mais je sens que mon cœur est enchanté par elle; je sens que je suis prêt à Taimer... que je Taime... Son image me suit partout... et tout le reste m'ennuie ; le monde, le théâtre, la perspective de Newski. Je ne vis, je ne suis content que sur le chemin de fer, et j^attends avec impatience le moment où je puis retourner à Tembafcadère, Béni celui qui inventa la locomotive, et béni surtout celui qui construisit un chemin de fer entre Pétersbourg et Tzarko-Celo !

13 octobre.

<re l'ai vue... comme je ne l'avais pas encore vue. £ile avait un joli chapeau orné de dentelles, une mantille de velours et une robe noire. Jamais elle ne m'avait paru si belle. Je la regardais et l'admirais. Elle m'a fait un salut de la tête. Sur ses lè-

31 UNE ÂTENXUBS £N GHEMIS DE FEK.

vres était un sourire, ipais dans ses regarob' n y avaii une cectainc inquiétude*

Nous nous asseyons dans le wagon. A coté ue nous se place un acteur allemand et deux insuf^portables bavards qui ne cessent de raconter les noqyelles de la ville, et se vantent à qui mieux mieux de leurs relatix)ns et de leurs succès aans le monde. Mon inconnue et moi, nous n'osons reprendre un de nos entretiens, mais nous nous regardons à la dérobée, et il y a dans ce muet lapgage un charme indicible. Quelquefois je m aperçois que ses yeux, en se fixant sur mpi, ont une expression de tristesse, et je lui réponds par un regard dans lequel je metç toute mon âme, et sans doute elle me comprend, car elle se détourne, et une légère rougeur se répand sur ses joues. Éviden^p^pflt;, le souci de la mère est dissipé, ot ^e sentiment de la femme reprend le dessus. A ma place, un écolier lui aurait parlé à voix basse, et par là aurait attiré Tatlention de ses voisins. Maig^ je sais depuis longtemps que le monde ne cherche à écouter que ce qu'on cherche à lui dérober, et que le mystère reste* un mystère quand on parle à

îL^ule voix. Tandis que mes jeunes fats faisaient une sotte description d'une aristocratique demeure qu'ils ne connaissaient ni Tun ni Faulre, je profilai de l'occasion pour tâcher de délivrer mon esprit d'une idée pénible. Je me tournai vers la belle voyageuse et lui dis :

— Que devient Maxime Ivanowitch?

Ell^ devina ma pensée, rougit un peu et me répondit :

— Il est arrivé hier, mais malade.

— De quoi, malade?

— De quoi? dit-elle d'une voix timide et faible, du chemin de fer, et je crains qu'il ne soit pas très-empressé de se marier.

Et il est à craindre aussi que ce mariage, retardé par un jeu du sort, ne soit rompu par de méchants propos.

Elle pourrait se justifier, elle devrait même le faire, dans l'intérêt de son fils. Mais il y a en elle trop de fierté.

— Et peu d'amour! lui dis-je avec ardeur.

Elle baisse la tête, et me regarde si tristemcii',

•i tristement, que j'ai envie de pleurer.

36 UiNE AVEISTDRE EU I.HEM1N DR FER.

Ainsi, elle me sacrîBe un beau mariage, \s£ riche fiancé et l'éducation de son fils. Non, je ne dois pas accepter ce sacrifice; je dois, au contraire, quoi qu'il m'en coûte, la détourner d'une préférence passagère et d'une résolution insensée.

Nous ne causâmes plus guère jusqu'à notre arrivée. Elle était très-préoccupée et paraissait en proie à une lutte intérieure. Moi, j'étais heurex2Z«

11 octobre» 5 heures du matin.

Toute la nuit je n'ai pu dormir. Toute la nuit j'ai entendu sa voix et contemplé son regard mélancolique. Que Dieu soit avec elle! Je ne veux pas être un obstacle dans sa vie. Un autre peut-être ne croirait point à ses paroles. Mais il y a en elle un tel accent de vérité et une telle noblesse, que je ne puis douter de sa sincérité... Non, je ne la séparerai point de son bienfaiteur... Non. Décidément, je ne retournerai plus sur le chemin de fer..^ Aujourd'hui, je dois me rendre à l'exercice. . . Après l'exercice, je pourrais encore partir... Et quand

j y réfléchis, ai-je le droit de la déterminer à une résolution qui ne lui plaît pas? Puis-je disposer de ravenir d'une femme dont je ne sais pas même le nom? Peut-être que je dois l'arrêter au bord d'un nouveau mariage. Peut-être qu'elle m'aime pro. fondement sans sayoir pourquoi. Et je serais froid, cruel, inflexible envers elle! Non, ce ne serait pas seulement de ma part une lourde sottise, mais une félonie, et un acte impardonnable d'ingratitude. J'irai... décidément... ne fût-ce que pour la dernière fois. ..EtTexercice?.. Après l'exercice!. •• Qu'importe ce qui arrivera? J'irai...

14 octobre, le soir.

Une nouvelle singulière aventure. J'arrive un peu tard à l'embarcadère... l'exercice avait duré si longtemps. Dans les wagons presque toutes les places sont prises et les conducteurs fermaient les portières. Je m'approche d'un compartiment de première classe. A travers un assemblage de vilaines têtes apparaît, sous un joli chapeau violet,

le visage delà chère inconnue qui me regarde avec

fëniplî. Quel inalheiiirl îï faiit eii 'cticrcliér un àutire. Darlà celui bù je m*îrislâlle, jè vois entrer iiti voyagëuir èh retard 8omme moi. II pâfàit fàCÎ-^ giié. Son eitériëht est isi^re^ble ^oicjùé sa iîgiiré tiè soit pas Véllè. Un mdèkmtôsh l)lanc iiiasquè sa ftrte taillé fet m^^à fâvSrîs 'dmbràgéht è'ès trailà bàsahês. Il itné regarda kvec linë ëiràiige è'uribsilé. f allume iiti ëigsiré Ht ne prohôUéb p^s linmot. ÏI Ine s'éiiiblë )^ué là locôbiotive marché cdûimè une tbrtûë. LéVoyàgédr qui esi venu à' asseoir près de moi continue à kil'dbserver. tl me senible que jé l'ai va quelque part, à un concert, si je ne me trompe. Probablement un amateur de musique. Il me connaît peut-être, et moi je ne me rappelle pas qui il est. Taiit de gens me connaissent sans que jé sache leur nom I

Enfin, nous voilà arrives. L'étranger sort avant inbi, s'àjpprbche de ma mystérieuse amie, lui adresse quelques paroles auxquelles elle répond d'un air Histrait. Tout à coup elle se précipite vers une vieille femme qui s'avahce à rextrémité de rembarcadère, conduisant jpar la main uii char-

mant petit enfant, vêtu d'un caftan russe. L*étran ger s'arrête têt edr«

^ Enfin, fiiedis^j€(, toici atie oceasioti de satisfaire ma curiosité. Je vais àavoîr p&r cet hoHune le nom de ma belle Î9Connu6.

Je m'approche de lui et le salue poliment. Il répond à mon salut pat une froide inclination de tête.

— Voulez-vous bien, lui did-je^ me permettre de vous adres^r une question?

— Parlez.

— Voulez-vous me permettre 4e voqs demander qui est cette personne avec laquelle vous venez de vous effiretenir?

— Il me regarde d'un air de défiance et me répond :

^^ Cofmnrent! Vous ne te savez pas?

-^ Non, «i vérité»

— Vous n avez pas été chez elle?

— Non.

— Vous ne savez pas où elle demeure?

--Non.

*— Et vous ne savez pas comment elle s'appelle?

10 UNE ATBNTUnS EN CHEMIN DE FER.

— Non.

— Cependant, yous la connaissez?

— J*ai eu quelquefois le bonheur de la recontrer sur le chemin de fer.

— Et vous ne lui avez parlé en aucun autre endroit?

— En aucun autre endroit.

— Votre parole d'honneur.

— Ma parole d'honneur!

A ces mots, l'étranger se jette à mon cou, me serre dans ses bras, de telle sorte que je m'imagine qu'il devient fou.

— Permettez... luidis-je, permettez...

— Ah! s'écrie-t-il, comme on s'abuse en ce monde! On se figurait, Dieu sait pourquoi, que vous aviez avec elle des rendez-vous journaliers, qu'elle me trompait. Et moi aussi, j'en étais venu à avoir un fatal soupçon... Non... Elle ne pouvait me tromper.. • Laissez*moi vous embrasser encore. Yous me rendez le repos. Vous êtes mon bienfaiteur, mon sauveur... Yous...

Il n'achève pas sa phrase. Il court à la poursuite de ma chère inconnue.

UKE AYENTURE EN CHEMIN DE FER. 4C

15 octobre.

Ce matin j'ai reçu cette lettre sans signature.

« Hier vous m'avez mariée. Maxime Ivanovitch m'a montré tant de dévouement que je ne puis refuser sa proposition. Il me dit que pour mon honneur, pour l'avenir de mon fils, je dois l'épouser, et je sens qu'il a raison. Que la volonté de Dieu, s'accomplisse. Le méchant joueur qui nous a vus deux fois ensemble sur le chemin de fer avait dit à Maxime que nous nous connaissions intimement, et le pauvre Maxime était très-tourmenté. Mais vous Tavez tranquillisé. Par suite de la décision que je viens de prendre, mon premier mari ne sera plus obligé de se cacher. On a réglé ses affaires, à la condition qu'il me rendrait mon fils. A présent, ce cher enfant est avec moi, et je vivrai pour lui. Bientôt nous partons. Adieu. Soyez heureux.

« P. S. Quand vous irez en chemin de fer, souvenez-vous quelquefois de moi.

c SainUPétersbourg, 15 octobre 1841. i

Comte SOLLOHOUB.

Le hasard me conduisit, il y a quelques années, dans le chcMieu du gouvernement de E^**. En me promenant sur les nouveaux trottoirs de cette ville ; en examinant ses récents édiGces, je m'arrêtai à diverses reprises devant une grande maison en pierres, dont la sombre grandeur appartenait à une autre époque, et qui semblait comme oubliée dans le mouvement de la civilisation moderne. Il était évident que cette maison, bâtie avec le luxe de Tarchitecture italienne, avait

été autrefois très-animée, que ses fenêtres avaient été illuminées pour de joyeuses fêtes, et qu'elle avait fièrement dominé toutes les maisons des environs.

Je crois à la vie et à la mort des êtres inanimés, et cette construction me semblait défunte, et, de plus, défunte depuis longtemps : dans les murailles, de longues crevasses ; aux fenêtres, des vitres cassées, et quelques-unes remplacées par des feuilles de papier ; sous le balcon brisé, quatre colonnes en ruine; çà et là, dans les fissures des briques, quelques plantes sauvages; à Ventrée de la cour, toute couverte d'herbe, quelques tonneaux vides, et pas un être humain dans cette demeure morte.

J'interrogeai sur cette singulière maison un marchand du voisinage. Il me dit qu'elle avait été en dernier lieu occupée par un marchand de vin» qui venait de transporter ses magasins à l'autre extrémité de la ville. Un tel renseignement ne pouvait me suffire; je m'adressai à l'avocat du gouvernement, que je connaissais ; il me dit que cette maison était en ce moment l'objet d'un procès très-compliqué, et qu'elle venait d'être mise

liA FQFIiLB. 4S

SOUS le séquestre. Comme il n'était que depuis peu de temps en possession de son emploi officiel dans cette \ille, il ne put me donner d'autres explications.

Enfin un yieux bonhomme, aimant à causer, appaisa ma curiosité. Qnand je lui parlai de cette ancienne habitation qui m'occupait, je vis son œi| , ^inceler, sa taille se redressa, il se rajeunissait par le souvenir de sa jeunesse : et Dans cette habitation, me dit-il, j'ai passé les plus agréables mo» ments de ma vie. J'y étais reçu dans l'intimité, et on y vivait gaiement jadis; à présent il n'en est plus de même. »

Le vieillard alors se mit à me narrer sa biographie, qui ne m'offrait rien de très-caractéristique, et que j'écoutai cependant avec patience. Ses jours de jeunesse étaient évanouis depuis longtemps. Les jeunes filles qu'il avait courtisées étaient devenues de vieilles femmes, et lui-même ne pouvait plus faire autre chose que de jouer toute la journée aux cartes. Cependant il m'entretenait de ses bals et de ses joies juvéniles comme d'un événeioeat de |a veille.

le ' LA ttOPfLLS.

lorsqu'il en vint enOa k répondre m% questions que je lui adressais sur la maison déserte, il me cacoipta une bistotre si étrange, que je ne doutai pas un instant de sa véracité, car souvent la fiction

ne peut etWiuâre s^ V^tcangeté quî noua surpx^end dans la réalité de la ^ie. J'ai reproduit fidëem^t son récit, et je le ^ivre à me^ lecteurs.

U y a ^aviron quarante ans qu'un incident inaltendu mit tout à Q3up cette; capitale de prorioef en grand éqoi. Des travaux de réparation et d'embeUisscment y furent subitement ordonnés par le directeur de la pqlice. On venait d-ppprendre la prochaine arrivée d'un haut personnage, M. le coopte de^% et œ noble seigneur n'entreprenait point ce .lointain i^oyage pour passer seulement quelque temps d^ns ses domaines; il aqnoqçait r intention de Êfer sa résidence dans cette viUe de province. On s'entretenait à voi^ basse d'une (résolution si inexplicable, on Tattribuait à une retraite forcée, à une disgrâce subite. Quoi qu'il en fût d^ ces conjecturea, le comte fit édifier cetle grande et pompeuse maison, cette paisqn italienne. Vn architecte de Pétersbourg vint ici tout exfirès

diriger ce travail, ^t niaçpqsj^ çbarp^ntieir^, tapissiers y furent actiyejfnent fijiplpyp?. Enfin, |put étant pf*ét, }e coip.^e çi]rrjya. C'était pn bp^me JQiinjî encore^ pi^is ij ^yait \^ fig\jfç çévfirp et qa teint iaune, jndjce â*un état i^^ila^iÇ* i^^es notables

habitant ^ft^^Pl^Ç^y^^"^^^ '^^^ cfl$.^VI"?Ç fl'^pparat, fe préscntèr^r^t rp^spectuf^i^seiner^t d^y^nt lui.

Il les reçut ^vec u^ isourir^ mélancolique, l^s pria de ne faire aucune cérémonie et çç re(ifa d^ps son intprieuf. Dè$ ce mpn^en|, il n|^ yit pli(3 qii'uo trèçh pelit poipbrc de personqçiç, \\ (qy^ilt la çocié|é, §t de temps i f^lrq yeuleîppnt $e r.cp4?|i^ chp? le gouverneur, les jours où il savait n'y trouver quçuqp yéunion. Selon les usages du |emps, pq gouyerneur était fpft hQspit^ljpr, et, çapa s^ spuçjer de l'avenir de ^ fflppijl^? dépensait galamment tout spn rçYfiqq. Q^'on §fi ^gure ça joie pt la surpnie pni3ffr^elle qu^nd tput à ç^up le comte lui deipapd? fsi filjp m mariî^gj^. L'^ROnflp fo^que, le titrp.» }e. poip, leç f^Ujaifce^ d*uq te) pritpnd^nt ne Pf^Rl^ltaiçpt f^ d^ 3ûpgpi: une rpinutç k un rcifos, Çï cfilts unjftfl flçy^5<t ^p 6U>^ 4p ppuvç^m entre-

^^m fil âfe 9âHY^lM bïpûtbùM. Qh ^ndlr^it <{»•

le comte ferait des noces splendides, qu*il donnerait des bals et des diners, mais il ne voulait point s^écarter de son plan de vie habituelle, et son mariage fut célébré très-modestement; seulement il embellit encore sa demeure. Uiityenir de Pétersbourg des meubles, des objets de luxe inconnus aux provinciaux. Plus d'une fois les plus hardis curieux supplièrent les laquais galonnés d'or, et surtout Théodore, le valet de chambre du comte, de les laisser pénétrer dans le mystérieux palais, pour en voir les magnificences. Leur demande ne fut point écoutée; la volonté du comte était inflexible.

Les gens riches ont des chagrins secrets, des infirmités particulières, que les simples gens ne comprennent pas. Le comte avait la maladie des cours. Habitué à une lutte perpétuelle contre ses puissants rivaux, obsédé sans cesse^f)ar Tambition et Tenvie, poursuivi par un insatiable désir de nouveaux titres et de nouvelles marques de distinc. tion, le comte dépérissait sous le fardeau de son indépendance. L'humble considération qu'on lui témoignait, en vertu de son ancienne situation, le

Là PUPILLE. 4i

blessait, en le r^ippelant au sentiment de sa situation nouvelle. Plus on se montrait respectueux envers lui, plus il éprouvait le regret maladif de son pouvoir perdu. Il ne portait aucun intérêt à ceux qui Tentouraient; il haïssait le monde. L'ennui lui rongeait le cœur. Ses jours s'écoulaient sans repos, et ses nuits sans sommeil. A la fin, effrayé de sa mélancolie noire, il s'imagina qu'il pourrait y échapper par les fraîches émotions de la vie conjugale. Il épousa la seule personne qu'il pût conve. nablement épouser dans la province, la fille du gouverneur. Il la combla de présents et chercha dans son cœur quelques étincelles d*amour. Vaine tentative ! Dans les paroles de sa jeune femme, il entendait résonner d'autres paroles. En contemplant cette pure beauté, son regard restait firoid, il pensait aux grandeurs de la capitale. Son regard étincelait, et son cœur tressaillait quand il apprenait par les journaux l'avancement d'un de ses contemporains. Son chagrin s'accrut encore parla triste soumission de cette douce et timide com«pagne. Deux années se passèrent dans cet état de torture. Un jour, le comte apprit qu'un de ses en-

It LA FOPIiLK.

i^emi^ venait de recevoir un« distinction que luiinêmQ p'ay^jt pu çbteuir. Ce fut là son dernier coqp. Il $Q mi au. Ut et ne a'en releva plu§. Quelques seipaines après^ il ei:pir^it, léguant à sa femme toute ea fortune.

Celle jeune feoime était d'<un caractère tout différent, et pour ainsi dire d'une nature provinciale. Elle pe possédait point uu grand esprit, mais ne connaissait point led passions corrosiyes, et son cœur n'avait qpe de doux et indolents penchants.' Elle sentait bien qu'il lui manquait quelque chose dans la vie, mais quoi? C'est ce qu'elle ne cher* ^ait pas même à découvrir. En contractant son triste mariage, pour obéir à la volonté de ses pa* rent99 ^\h avait à jamais perdu les riantes visions, l^s fantai$i$$ ^ilé^ qui surgissent autour du chevet (\q la jeune fille. La mort du comte lui rendait sa lih.erté, mais elle résolut de ne point se remarier, n lui semblait que la fortune dont elle héri* teît i^ lui permettait point de changer Af nom, et que ce serait de sa part une mauvaise action de partager avec un autre les bienfaits de son premier mari. Ëependai|t ellp ne oesta point ^ans sa pro»

Tipç9; 8QQ pèffi ayaqt été appelé à Pétersbourg, flic t'y suivit, et la maison italienne, fermée de tou$ côtes, fut confiée à la surveillance d'up fidèle gardien.

La pQ{ntes3e vécut plusieurs années dans la capitale de. 1^ Russie et en divers pays étrangers, 99Q§ exposée son nom à la calomnie. Elle avait ccia^ervé cette réserve féminine, cette timidité virginale qu'on remarquait en elle dans sa ville {)atale. Le mouvement, les fêtes, le langage du grqnd monde, ne l'avaient point séduite. Souvent, au milieu dun cercle nombreux de courtisans attirés autour d'elle par sa beauté et surtout par sa fortune, sa pensée se reportait vers la petite ville PU tout s'accordait si bien avec ses goûts modestes. Ëllp regrettait la maison habilée par ses amies (^'enfance, Féglise où elle assistait aux oifices, le jardin où elle jouait avec ses frères et sœurs, les boutiques et les marchands qu'elle connaissait, les vieiHea (emmes qui T aimaient et les pauvres à qui elle faisait la cbadté. Par malheur, elle était devenue grande dame, et sa fortune était pour elle un joug. Be loua lat sentimeals innés f a elle, le

52 LA PUFILLE.

sentiment maternel était le plus développé, et eDe n'avait point d'enfants. Pour s'en consoler, elle s'occupait avec une affectueuse sollicitude de sa pupille.

Comment avait-elle une pupille? Par le hasard des circonstances. Du vivant du comte, une petite fille aux cheveux bouclés, aux yeux noirs, courait dans les luxueux appartements de la maison princière, et quelquefois sa gaieté enfantine, sa voix joyeuse faisaient éclore une espèce de sourire sur le sombre visage de Tambitieux hypocondriaque. La comtesse la prenait sur ses genoux, se plaisait à tresser sa chevelure soyeuse, la caressait, jouait avec elle, et écoutait avec un vif intérêt son gentil babillage. Cette pupille était la fille de Théodore, le valet de chambre du comte. On l'appelait NathaUe. Dans sa douce et paisible imagmation, la comtesse trouvait enfin une occupation ou une distraction ; Nathalie Famusait, Tégayait. Nathalie grimpait sur les divans et les fauteuils, mettait ses deux bras autour du cou de sa protectrice et lui disait toutes ses fantaisies, et ne subissait aucun refus. Après la mort de son mari, la comtesse

s'attacha plus vivement à cette jolie petite. Elle entreprit de lui donner elle-même des leçons, et elle la faisait asseoir à la table, derrière laquelle se tenait son père, remplissant son ofRce de valet. Ce sentiment d'affection s'accrut encore quand Nathalie devint tout à fait orpheline. Sa mère était morte en lui donnant le jour. Son père mourut peu de temps après le comte.

Cependant Theure arriva où la comtesse fut ef« frayée de son imprévoyance. Nathalie grandissait, Nathalie était une douce et aimable enfant, mais volontaire, habituée au luxe et aimant le plaisir. La comtesse réfléchit, un peu tard, que la société au milieu de laquelle elle vivait n'oublierait jamais l'extraction de sa protégée, et la lui reprocherait perpétuellement. Un instant elle pensa à la replacer dans la condition dont elle n'aurait point dû la faire sortir, mais elle ne put s'y décider, et, comme toutes les femmes d'un caractère faible, elle se laissa aller d'une extrémité à l'autre. Elle traita Nathalie comme si c*eût été sa propre Glle, elle lui donna une gouvernante française et des maîtres de danse, de musique, dd dessin.

Ôuelqu$3 nmàe» se sqq^ énHHili^^, IfothaUe est 4|Byenufi u^^.g^1l^^ et belle per$Qfii)e. Sa taille Qlégqnte^ si^s f^^]( i^qirs où ^datç un§ franehe gaieté, çon frais sourire, ça vqi^ çQQore et argentine, forment un en^^ipblç harmonieux. Mqî^, à ^rxai dire, I^tha^e n a QÎ un esprit traqscendknt ni dqs connaissances fflrt étendues. Elle a appris tant bien que mal ce qiiQ les jeunes filles de bonne xn^isop ont cpvituipç d'apprendf e. Pie chante, elle monte à cheval, elle s'h^bifle ^vecgoû^et elle adore $a protectrice.

Cependant }a comtj^p, prévoyant les désagré»

ip^nts dont sa pupille est menacée, en raison de la qai^sance, dans la société de Pétersbourg, se |técide à r^tourqef dans la ville de province où elle a passé son enfance, ^t près ^e laquelle sont ses

domqine^.

D^pqis dix d^s \^s habitants de cettQ ville attendaient sqp Retour. Qn peut ^e figurer Témotion qu'ils éprou virent Iprsqueenfii) ils apprirent qu'elle allait arriver qvep §a jeupe pupille. Tout fut alors en grand mpuyeïpqnt : les élégURts commandèrent de nouveaux habits à Moscou, le^ jevines ijlles pré-

purèr^ot kqce. lyuçtementa, le^ fon(^oiiDaicc»s se prqcurèrent des chape»aux neufs, )e$ ^isirchai^ds

achetèrent tout ce qu'on leur offrait. Toute la population était dans l'enthousiasme, à Vexceptiop de deux ou trQi$ fières vieilles, bien déterminées, disaient-elles, à ne pas permettre que leurs Glles fréquentassent la fille d'un serf. Cependant, lorsque la comtesse fit arrêter à leur porte sa brillante Kpiture» loçsqu elle leur dit que, pour faire plaisir ^ li^tb^lie, ejle çp propqsait de donner des bals et des soirées^, ces sévères vieilles s'adoucirent subitement et furent les premières à se rendre d^qs }^ jpaison habitée par la fille du serf.

Cette grande maison, jusque-là si strictement fermée au^ curieqx, était majnteqant libéralemept Ouverte, pleine de yie et de joie. Nfi^halj^ ea ét^j^ l'âme. Affranchie de ses leçons, elle ne pensait qu'^ §' amuser. Elle fit çonnais^îiance ^vec tpus les beaua^ luessieurs et tqiites leç belles dames du çaptpq. pe n'était pliis unç ei)(ant, plj^ faisait ce qn ellç §puhaitait, ^l la pqmte^sc, po^ir ^ui çpp^plaiçp, rer noQçait ^ g9 propre volonté..

Ceux gui çgflpsi^nll'iipiCgfgité^ l^Rnui d^MOfi

petite ville de province, peuvent se figurer Timpression produite dans le chef-lieu du gouvernement de K*** par de magnifiques réceptions et des réunions perpétuelles dont on parlait au loin. Jamais on n'avait vu, jamais on ne reverra K*** dans un tel état.

Chaque dimanche, grande assemblée chez la comtesse. Les vieillards jouaient aux cartes et soupaient de bon appétit. Les vieilles femmes chuchotaient des médisances. Les jeunes gens dansaient avec ardeur. Tout le monde était content, et Nathalie, vêtue d'une robe légère, animée par la musique et le joyeux mouvement du bal, voIti«> geait comme un papillon, ne comprenant pas qu^il pût y avoir des esprits chagrinés. Elle valsait, elle tournoyait avec ses élégants danseurs, et la comtesse souriait en la voyant si gaie. Les autres jours de la semaine, Thospitalière maison était également ouverte, et les jeunes propriétaires et les officiers en congé s'y rendaient avec empressement. Naturellement plus d'un cœur était ému, plus d'un regard avait une vive expression ; mais Nathalie riait de ces passions naissantes ; elle dansait, elle folà-

LA PUPILLB. m

trait, et ne songeait qu'à inventer de nouvelles fêtes.

A Taide de sa gouvernante, elle organisa, pour le jour de naissance de sa bienfaitrice, un théâtre sur lequel on représenta une pièce de madame de Genlis : la Rosière de Salency. Elle avait dans cette pièce le principal rôle, et elle le joua avec une telle habileté, que tous les auditeurs, et ceux-là mêmes qui ne comprenaient pas le français, applaudirent avec enthousiasme* La comtesse était ravie. Un vieux propriétaire qui assistait à ce spectacle s'écria que Torpheline semblait faite pour être actrice, puis aussitôt, comprenant qu'il avait dit une sottise, se retira tout confus. Mais le succès que Nathalie avait obtenu dans ce premier essai l'engagea à le renouveler. Tout l'hiver on joua^ dans la maison de la comtesse, des pièces françaises et russes, des comédies, des vaudevilles et même des drames. La plupart des principaux personnages de la ville parurent successivement sur ce théâtre. Le procureur se distinguait dans les scènes pathétiques, le président dans les situations comiques. Mais, avanl tout, on admirait Nathalie. EUemontrait

81 rA pimtbB.

daÂs chaque pièce un vrai talent. ETie ffrait un jeu naturel, un accent animé; de plus, elle était jeune et belle, et elle enchantait h comtesse.

La petite tille n'était point transforrace par tôug ces agréments. L'esprit de médisance et de ealotnnie n* était point anéariti. Quelques-tines des fëïnmes qui, dams le salon de la comtesse, adrès* iiâièïit à Torphefitie les pins pompeux éloges, qui rappelaient une fée, un ange, la déchiraient sans miséricorde dauâ leur intérieur. Elles raccusaient d'étrelégère et coquette et d'avoir avec les hommes une liberté d'attitude impardotinable. B'nn autre côté, les pères de faniille économes disaient qite Ta comtesse pervertisîS&it leui* ville par son luie^ entraînait leurs feffltnes à des fôKes de toilette^ et qtxe si le gon^erhement M mettait ordre à dé telles prôdigalitëâ, la raison les obligerait à changer de résidericë. Les jeunes (illes faisaient aussi sur Nathalie quelques remarques êprgrammatiques, et Nathalie tl*ën ressentait rien. Elle savait qu'elle n'était point la fille de la comtesse, mais elle M'y songeait {joint; la comtesse n'y songeant point elle-même; Qîiehiubs perâdanës, epA avaient

"^our elle dé )d bietttëHIé^fiéë^ prétendaient poîirtÉnt qu'elle ti'étàit point, cotilnfe on le disait^ renfant d'Un yalet de chambref, mafs l'enfant dn comte. Voilà, ajoutaient ces niémes pérsoiined, ce qui explique comment elle a été étevée avec soin. €ëtte inventibn âôtitit tiii lionv^an préside à Torpheline, et lui attira un grand nombre de îprëtèn* dants. La comtesse ^vâlt, à diverses reprises, déclaré qu'elle Idi lài^séirâil ùfie partie de sa fort(me{ cette simple résolutidn bilfanta Une quantité de passions subites. Bans Féspace de deux ans à peu près, (abaque setnaine irpj^aràissait un nouvel adorateur des grâces et de Théritage de Nathalie ; et NathaRe Hait. Cdifibië elfe ne Cotnpreriait point ramonr^ elle s'eifh'dyàit dti mariage. « Pourquoi, disâit-ellb; bhangët* indtl heureuse existence potrr iine àiitre que je lie contiâië pas? Et comnicnt pourrais-je me décider à quitter ma protectridé, qui est pour moi une mère? d A ces mots, elle embrassait la comtesse, versait quelques larmes, puis un nouveau plaisir effaçait son impression mélancolique, et les préteildàûts à'éloiignatent pensifs et Ibs poches viSéd.

eO LA PDPILLI.

Ces diverses tentatiyes suscitèrent de nouTelles colères contre Nathalie. On s'écria que c* était une créature sans cœur et sans âme, une intrigante qui trompait, par de sécréta calculs^ la confiance de sa bienfaitrice.

La comtesse pourtant s*jnquiétait de ce qui n'inquiétait pas sa pupille.

— Ëcouie, Nathalie, lui ditrelle, il faut cependant songer à toi. Tant que je vivrai, je le sais, tu pourras éloigner de toi tout souci; mais quand je serai morte, que deviiendras-tu?

— Je ne vous survivrai pas, répondit Nathalie en frissonnant.

— C'est bien, ma chère enfant, mais tu es jeune et forte, grâce à Dieu, et tu vivras encore de longues années. Seulement, voici ce qu'il faut que je te dise. Tu ne penses pas .toujours rester fille; tu dois songer à te marier.

— Pourquoi?

— Pourquoi? Pour me tranquilliser. Il y a encore de braves gens dans le monde. Choisis qui tu voudras. Fais que je me réjouisse de ton bonheur.

— Si vous le voulez absolument, réjpliqua Na-

LA FVl»ILLt. 61

thalie, choisissez Tous-même, j'obéirai de cœur à Totre Tolonté.

— Nous choisirons ensemble. J'ai tu des prétendants qui ne te conviennent pas, mais ils ne sont pas tous de la même trempe. On m'a parlé hier d'un aimable jeune homme qui doit arriver ici prochainement. Il n'est pas riche, mais il n'est pas pauvre, et je te constituerai pour ton mariage une bonne dot.

— Cela n'est pas nécessaire. Je n'épouserai point un homme qui me séparerait de vous.

La comtesse sourit. Elle se faisait alors une riante image de son avenir. Elle voyait sa pupille mariée, continuant à vivre près d'elle, et déjà elle organisait en conséquence sa maison. Au premier étage elle plaçait les enfants. Elle aimait les enfants, et se promettait ^e prendre soin de ceux-ci. Ensuite, quand elle serait vieille, elle jouirait de leur affection et, à son dernier jour, elle s'endormirait dans leurs bras. Tout cela était très-bien pensé et très-raisonnable, et tout cela fut anéanti en un instant. Le lendemain la comtesse était

frappée d'apopleûe et mourait subitement.

69 11 rW ILLI.

Au moment de cette estaslrophe^ Nathalie se promenait gaiement à cheval dans lés environs de la ville. En revenait à la maison^ isllè vît itne agitation extraordinaire, des gens pédœ courant dé côté et d*autre, des médecins catisant entre etix d*un air singulier; àribtérieiir^ retentissaient des voix de femmes plaintives. Elle descendit de cheval avec une impression de terreur, se précipita dan$ la chambre de sa bienfaitrice, vit h corps immobile étendu siir le lit, et tomba év&nbuie.

Quand elle se releva, après une sorte d'anéantissement, il lui sembla ^ue sa vie était arrêtée et qu*elle assistait setilemeot à une ap|)ar^ice de vie. Elle promena autour d'elle un regard effaré. L'appartement était rempli de gens de différentes sortes. Elle vbyait des otïibres vëttes qiA cachetaient deir papiers, et des ombres néires qui les (^servaient dvec utie sombre eipre^ion de commisération.

Les prêtres entrèredt et récîtfreht leà oraisons. Nathalie regardait et ne comprenait rien ; pas une larme dans ses yeux, pa^ tme parole sur ses lèvres. Elfe éfait comme ufte 8tal!(fè{ ateb utiè figure si décompose, qu'elle fàiâàft ihil à voir.

Quelques jours ainsi s'écoulèrent. Près db Nathalie, des gens faisaient des signes de croix, et elle foisait des signes de eroii et se prosternait sur le parquet, mais ne poutait prier. Soudain dans la rue brillèrent des flambeaux, et Ton \it s'avancer des voitures tendues de noir et attelées de six chevaux. Autour de la maison, une foule énorme. Tous les habitants de la ville avaient voulu assister à ces funérailles, et jamais ils n'avaient vu un enterrement si pompeux. Les principai}x fonctionnaires, en grand uniforme, portaient eux-mêmes le cercueil. Les dignitaires de l'Église marchaient en avant. Les chantres entonnaient les chants de deail. Le convoi se mit en marche. L^orpheline suivit le convoi.

Le service religieux est fini* La fasse est ouverte. Les prêtres bénissent la dernière demeure de la servante de Dieu. Les chantres psalmodient les dernières hymnes. Tout à coup un cri aigu, perçant, feit frissonner les assistants. Nathalie se précipite au bord de la fosse et inonde lé sol de ses larmes. Elle vient de comprendre son désastre. Le sentiment d'un malheur irréparable, d'un dé-.

•4 LA PUPliLB.

laissement sans fin s'est éveillé en elle avec le sentiment de la vie. La foule se disperse. Les heures s'écoulent. L*ombre du soir s'étend sur la terre. L'orpheline prie et pleure sur la tombe de sa bienfaitrice.

Près d'elle une femme s'écrie :

— La pauvre fille a bien raison de pleurer, la comtesse ne lui laisse rien.

— Elle n'a point fait de testament, dit une autre. Sa pupille a de quoi pleurer, il ne lui reste rîen, absolument rien. Que va-t-elle deve-* nir?

Nathalie relève la tête et aperçoit deux vieilles femmes pauvres, comme on en voit à tous les enterrements, qui causent entre elles en regardant l'orpheline.

Effrayée de cette interprétation de sa douleur, Nathalie se met en marche pour retourner à la ville ; mais elle s'arrête à la barrière. Où peut-elle aller? Machinalement elle se dirige vers la maison où elle a passé tant d'heureux jours. Des gens de justice y sont réunis, et sur le seuil est la femme d'un petit fonctionnaire, Viera Ivanovna.

Après les obsèques, les principales daines de ia ville s'étaient réunies pour s'entretenir de ce grand événement. D*abord, elles exprimèrent quelques regrets sur la mort subite de la comtesse et firent quelques phrases banales sur les vanités de ce inonde, puis bientôt en vinrent à la médisance. La comtesse avait eu tor( de se passionner pour cette créature, qui n'était point, disaient-elles, comme on l'avait prétendu, la fille de son mari, mais tout simplement la fille de son valet de chambre. Elle avait eu tort de l'élever comme une enfant de grande maison. Et maintenant quelle était la situation de cette malheureuse? Elle ne pouvait remplir l'emploi de gouvernante, ayant été si gâtée, encore moins celui de demoiselle de compagnie. Une de ces charitables dames dit qu*elle lui donnerait bien pourtant un asile dans sa demeure, si elle n'était obligée d'aller à Pétersbourg. Une autre n'avait pas d'enfanls. Une troisième avait des enfants, mais elle craignait de leur donner un mauvais exemple. Une quatrième n'avait point de place dans sa maison. Toutes enfin renonçaient à s'occuper de la jeune fille devant laquelle naguère elles

te u ruFiLii.

ç'ipcliïi^ispt «ii wAiirtoisçnpiçnt. Withalie n'avait ^ucun refuge.

yiejça^ lyappvp^, qui »y$iU le coBwrgensiWe, s'appçOQh9 d'elle et lui dit :

— Katb^lte Pauloyna , oà aUesi-YOUs yiyre à pjré§cint2

— ÉçQutQz ; je ne ^ui^ qu'une pauvre femme, j*ai une famillq nombreuse, et mon mari n'a qu'un madique salaire, mais si tous ne craignez pas d'habiter ayec de pauvres gens, venez chez nous.

— ie puis-je, en conscience?

— N-ayez nul scrupule : Je ne puis vous offrir de rester toujours avec nous, mais au moins pendant quelque temps.. Qn écrira aux héritiers; sans doute ils ne vqus abandonneront pas.

— Que Dieu v/ous récompense, murnaura Nathalie, et elle suivit Yiera.

Cette femme, en effet, n'était pas riche, et son mari, qui était un honnête homme, ne savait pas s'enrichir. Ils occupaient avec leurs six enfants quatre chambres. La meilleure fut assignée à Nathalie. EUe ne Triait pa% celles que les laquais

LA EUPILLS. 01

habitaient dans la maison dq U çomte^^^. Quand l'orpheline y entra, une chandelle y était allumée dans un chandelier de cuivre ; une seryante aux pieds nus y préparait un lit; partout on voyait )çs traces d'une hideuse malpropreté, inséparable, en Russie, de la pauvreté, et à la porte résonnaient les cris des enfants.

Mais à tout cela Nathalie était indifférente. Les choses extérieures ne Taffectaienl plus. Elle était concentrée en elle-même et vivait, pour siinsi dire, de son chagrin. Quelques-unes de ses anciennes amies lui adressaient parfois de froides p^rolçs de condoléance; d'autres ne lui disaient rien. Sei| ours se passaient dans une sopnbre uniformité. On eât dit qu'elle était morte subitement avec sa prolectrice, et que tout d'un coup elle avait vu dans sa profondeur l'égoïsme de Tespèce humaine. C'en était fait des joies qu'elle avait goûtées, de son ignorance et de son insouciance. En un in* stant elle avait fait l'épreuve des vicissitudes de la vie. Dans la tombe de sa seconde mère elle avait enseveli toutes ses illusions; elle s'agenouillait sur cette tombe et élevait sa pensée Ters Dieu, ^ ealn

et LA PUPILLS.

mait sa douleur par la prière, et se aoumettaît ayec une muette résignation à la loi de sa destinée.

Le mari de Viera et le gouyerneur avaient écrit à diverses reprises aux héritiers de la comtesse pour recommander à leur générosité sa jeune pupille. Après inie longue attente, le gouverneur envoya à Nathalie un billet de cent roubles, offert à l'orpheline par ces magnanimes héritiers. Bientôt on apprit qu'ils étaient en procès Tun avec l'autre. La magnifique habitation de la comtesse fut démeublée et abandonnée. Peu à peu elle se dégrada, et personne ne s'en occupa, et le procès, en vertu duquel elle est fermée, n'est pas encore fini.

Quand on sut que NathaUe n'avait plus rien à espérer de la fortune de la comtesse, Viera n'eut plus pour elle les mêmes procédés. Un an s'était écoulé, et dans la pauvre famille du fonctionnaire, Nathalie occasionnait nécessairement un surcroit de dépense. £lle le sentait et s'efforçait de lui être de quelque utilité soit en s'occupant du ménage, soit en donnant des leçons aux enfants. Elle voulut aussi aller au marché acheter les provisions, mais pour ce nouvel acte de bonne volonté elle ne

s'attira que des reproches, parce que, ne sachant pas marchander, elle payait tout trop cher. Elb ne rendait pas non plus de vrais services aux enfants, car elle les gâtait.

Ce qui est difficile, ce n'est pas de faire une bonne action, mais de la continuer. Viera Ivanovna avait de généreux instincts, mais dans la difficulté perpétuelle de sa situation matérielle, elle perdait le sentiment de délicatesse, qui donne le plus de prix à la bienfaisance. Elle se plaignait devant Nathalie de la cherté de toute chose, des besoins d'une famille nombreuse, et quelquefois laissait entendre qu!elle pourrait louer la chambre occupée parla jeune fille. Souvent son mari lui reprochait de parler ainsi, et elle lui répondait d'un ton aigre et gémissait des privations imposées à ses enfants par le séjour de Tétrangère. De sa chambre, Nathalie entendait ces plaintes, et elle voulait y mettre fin à quelque prix que ce fût. Mais que faire? Où aller? Elle alla trouver les personnes qui autrefois lui témoignaient une tendre affection, et les pria de lui procurer un emploi. On la reçut d'un air de protection et on l'engagea à revenir, en lui pro-

70 U PUPIL|f.f.

mettant 4e s'npçuper d'elle. Elles semai^eis 9'i^cpii- Isient de joiii: en jour et Yiera se montrait pluç sjççrb^^ et la positjpn de la pauv^'e orpbeliae deve* naît plus intolérable.

Un ipat^ elle passait dan^ m^ rye, triste, le front baissé, pensant qu'cUci était inutile sur cette terre, inutile à topt la monde, ^ charge même à \^ famille qui lui donnait un fefugQ. Tandis qu'elle cheminait faisant ces réflexions, elle rencontra le vieillard qui avait signalé son talent dramatique.

Cet homme était un singulier original. Il employait tou^ ses revenus à satisfaire sa passion pour la musique, bien qu'il ne sût pas ^a musique. Il avait ofganisé un orchestre dans i^pp village, et, çonipe tous ceux qui se laissent abso^^ber par un0 idée, il oubliait le reste. Ses affaires étaient en désordre, mais il ne s'en inquiétait point. Se^ paysans jouaient du violon; son intendant copiait des notes; son bailli frappait la me§v|^e; les ^of?nts ^ux lèvres épaisses apprenaient à jo^gi; de la flûte, et à ceux qui avqjent de.lsirgeç ^RfMJes Pn confiait les basspi^s. Pe Mospu, 1-ardept vj^illaril fit T^pir des instruments et un maître 4^. clfa[>elle. 4 tput

Ifistâht, il iri^tàit chez Itii ses vôi^ns, et paraissait 1r2i1i§|)orté de joie quâiid sdèH^h^ dans tin bosquet ou dans un taillis de son parc, ilentëfidafit rëson* ier, ctfttTthé fe'fl fie é' j fût pas attendu, fduverture du Calife dé Bagdad m de f Aveugle de Tolède. Apres avoit \ÀnA êiiseigné là musique à une partie de ses selfs, l'idée lai vint de tirer un bénéfice de leur instructioiht. Il ne voulait pas les ^eîiâre, bien qu'on les eût achetée à un bon prix: Il les eonduiliii daii^ déâ ville^^ et il le^ louait pour les bals et les rep^ésefltâliôIlS théâtrales.

B partit toiift joryeujc de rencontrer Nathalie et lui demandât, ttvéc un visible intérêt, ce qu'elle était âévediié depuis la mort de la cdmtesse; La jeune fille lui dépeignit francheiiient sa situation, l'embarras de Yiera, avec qui elle demeurait, Tin- Succès des démarches de ses autres amies, et lui demanda conseil.

— Ah I vous en êtes là, s'écria vivement le vieux faiéloniaiîe; bénissez le èort qui vous conduit ainsi 8aris votre vrai chemiii. Dans quelques jours arrivera ici une troupe d'acteurs excellents. Son directeur^ Ivaù KôTTimitch, est t&oâ intime ami. Il

72 LA PUPILLB.

doit prendre mon orchestre... à bon marché, en yérité... Mais n'importe... U aime Tart... Je suis aussi un artiste.

— Eh ! quoi, s'écria la jeune fille avec effroi, TOUS pensez que je dois me faire actrice?...

— Oui, et cela ne doit point vous effrayer. Supposons que vous trouviez un emploi de gouvernante. D'abord, vous serez par là réduite à un état de servante ; non, je me trompe, à une situation pire que celle de la servante... Ensuite, que gagnerez-vous? Une trentaine de roubles au plus, tandis que dans la carrière qui s'offre à vous, vous serez votre maîtresse, vous obtiendrez trois, quatre mille roubles, et vous aurez ainsi le moyen de récompenser celle qui vous a ouvert sa demeure.

L'idée de pouvoir faire un présent à Yiera souriait à Timagination de Nathalie. Cependant son cœur était péniblement agité.

— Que faire? murmura-t-elle. Je ne puis, en tout cas, prendre une si prompte résolution. Il faut réfléchir... et d'ailleurs, si je n'ai pas de talent!...

— Pas de talent I Vous avez des facultés telles

LA PUiPILLE. 73

que je n'en ai jamais vues de semblables. Croyezen un vieil artiste... Rappelez-vous ma prophétie.

Quelques jours plus lard, le viellard se présenta chez Nathalie ayec Ivan Kommitch. Ce directeur ressemblait à un maître d'hôtel. Une cravate blanche en mousseline, un large cachet tombant sur son pantalon, et son grand nez et ses grands cheveux lui donnaient un certain air imposant, et t^^pnpéraient^in^i Vexppession naturelle de sa figure rouge et nijiise. Dans son entrevue avec laT jeune fille, il s'efforça de se rendre charmant. Il parlait d'une ^voix caressante, clignait les yeux, et comptait imiter dans la perfection l'homme du monde. ..,. . î

— Mademoiselle, lui dit-ij, en |a,is.ant diverses

contorsions, vous avez été habituée à une vie

éthérqe,. çt pai;, malheuif .nous , n'avons point de palais à vous olfrir. La fortune est capricieuse et volontaire. Je n'ose pourtant pas l'accuser, parce qu'elle est fenime, et que je suis l'humble adorarateur des femmes. Au, re^te, .e^^^ que

vous n'aviez pas be^o^;i de palais, qu'il fallait à votre beauté le tjemple solennel, le temple de Mel-

pomènc. Ne craignez point de venir à nous, mademoiselle, nous serons vos serviteurs, vos esclaves. Ma troupe, pour ce qui tient au bon ton, est sans pareille dans l'empire de Russie. Je sais choisir, et parmi mes acteurs il y a plusieurs gentilshommes de naissance. L'un d'eux, nommé Velski, a reçu une éducation distinguée au gyninase, et il est le neveu d'un conseiller; un autre a été fonctionnaire public. Tous d'ailleurs, quelle que soit leur origine, sont des gens bien élevés, et nous vivons ensemble, dans un parfait accord, comme les colombes. Pour eux, je me sens prêt à tout sacrifier. Quelquefois on me reproche cet excès de dévouement, mais ma conscience est pure, mon ftme tranquille. Je veux seulement qu'on m'aime.

Ces belles paroles n'éblouissaient point Nathalie. Mais que faire? Elle était jeune, inexpérimentée, ne sachant rien des secrètes coulisses de la vie. Dans l'art, elle ne voyait que l'art. Longtemps cependant elle hésita encore, elle éprouvait un effroi qu'elle ne pouvait surmonter. De nouveau, elle invoqua Tâppui des personnes de sa connaissance ;

ie nmremj eHlè-isùbitf (éhcore jpatîcnimiBnt les pénibles remarques de Viera. Puis un jour vint où sa patience se l^ôUta'Ëpùiisée. Un jour, Viera se mit à dire iqtie Qr'élâStttnë gtmiéMie de dbifnfér une brillante éducation aux filles pauvres, que cela lie «e?i?«it^^'**^vél6pf)èr leur vanité, sans leur fournir ufi mëyen'^ gagneriez vie; ensuite l'âpre Yiera s'écria qu'elle regrettait bien de ne pas louer la meilleure 4e ses ehambres.

Après ceÉte démise récrimination, Nathalie écrivit â<]Ummttelbqu^4elle consentait à entrer dans sa troupe. 'H acoowftft tout joyeux, la félicita de siai décision, L'àec9bla*âe éomplimeiits'^ -lui assignk un traitement de déiixiyiillè roubles, san$ compter une représentation à son bénê&ce. Ensuite il liii présenta un( écrit que Natfadflie signa sans le lire. Ce jour-là lâême, elle alla s'installer dans une autre demeure. ^Vî^rff, saisie de repentir, la conjurait de rester avec elle, et, ne pouvant la fléchir, l'accusa d'ingratitude.

La semaine suivante, une énorme affiche annonçait aux'babitants de la ville que très-prochainemeni une jeune actrice, nommée l^éodorine.

yf^a li PUPILiE.

aji^ir^k rjipnneur de débutcar dami pluâieur» rôles tragiques, et cpnûques^::, .7 . n ^ . ^OnneffÇ^t sei figurer rio^gaf^ion «K<^Uée dans , les, boQOtea; limes 4^ lahpeijle^ capitale par cette

. nQUVÇUe. : y,'-.- :;:::..:;•■. -j-. .\ • ■ '

. .— VoUà doDje, .s'éçrie-t-^a,jfjiiiitf«':en)!est venue, cette fiUe.de.3erfi.A:ar.liett.deiCberQber à se prûGurer>rUii bonnéte moy^n d'existence,/ voilà le parti qu'elle a pris. Pour^pioi.n'larttûlle pas eu re- ..cours à nous? Bien certainement nous lui aurions trouvé une place, ne fût^-G^.iqufen méiQDire de la comtesse! Mais il .n'y. avait riie»4eboQ à attendre de cette effrontée. Du vivant «desa protectrice, elle pouvait gardec^encore qvbejque réserve. .Maintenant rien ne Tarrêtera. - . t , . Ainsi parlaiient les femnies* Les hommes riaient. .. Nathalie commença à- apprendre ses rôles, se rendit AUX répétitions et fit coQnaissa^cç avec les gens de la troupe. Dans cette troupe.il y avait en effet deux acteurs d'origine aristocriatique :: l'un, renvoyé du service; ethanni<de toute! administration publique; Vautre, ^ei^voyé du:gyn;ip9^ pour diverses ^ç^isc^. Çelui-^p^^^^tiia jeua^^ homme

aveuglé pài'èa présomption et peu à peu entraîné par dé mauvaises habitudes. Uh rêve chimérique y avait' «conduit à la carrière théâtrale ; il y menait avec ses camarades iinê vie dissipée et grossière. A tout ihstant it se repentait de la résolution qu'il avait prise; il méprisait son oisiveté, son existence hotitéusQ, il passait des jours entiers dans un profond chagrin.

La troupe divan Kommitch se composait d'une vingtaine de personnes qu*on pourrait caractériser en quelques mots : le comique Koulitchôf buvait quelquefois; le noble Ivanoff buvait fréfc[ueniment; le tragique Condratof buvait sans cessé. Les autres buvaient plus ou moins. Un seul, un vieillard, nomètié f ierre, était plus sobre, peut-être parce qu'il n'avait pas le pouvoir d^étre autretnent. On ne lui 'confiait qiie lès rôles miiets du insignifiants, et il né recevait qii*un taîsérable salaire. Koulitchôf ëf'rëx-éïùdiant Velskî s'efforçaient de l'embarrasâer, et s' amusaient à lui faire toutes sortes de ïnéctiàntes plaisanteries. Un jour, par exemple, ils lui'affiritiàîeht du (oii le plus grave qu'il remettait 'avec une grâce ravisisanie une lettre sur

79 LA P!?P|Li^

la ficène, que le mouvement seul de cia main suffisait pour, attei}.drir les spectateurs jvs^'aux larmes. Uu autre jour, ils lui envoyaieat divers billets anonymes, qui étaient autant de déclarations. d'amour, et ils lui persuadaient qu'il atvait tellement fasciné la femme du secrétaire du gpuverneur, que, pour le suivre, elle était prête à quitter son mari. Ces mauvaises inventions faisaient quelquefois pleurer le pauvre Pierre*

La partie féminine de la troupe se composait de deux ou trois vieilles commères pareilles à des cuisinières, de deux jeunes filles de douze ans et de trois soubrettes prétentieuses, perpétuellement occupées de médisances, d'intrigues et de toilette. La principale actrice, nommée Ivanpvna, n'était pas listide, elle avait occupé le premier rang ; . elle se vit éclipsée par Nathalie et la prit en haine.

La jeune orpheline ne pouvait avoir le moindre goût pour une telle société. Elle prit le parti de passer seule dans sa chambre tout le temps où elle n'était pas obligée d'assister aux répétitions. Les acteurs et les actrices paraissaient fort peu satisfaits de sa fi;oide politesse. Yelski pourtant, à

cajMiife 4'dle4 cessa de boire, et Pierre, eochanlé de V élégance et de la grâce de la jeune fille, résolat de se dévouer à son service. Ce fut pour ses camarAdjSs un nouveau sujet de plaisanterie. On Ipi conseilla d'instituer Nathalie son héritière et de lui abandonner sa tabatière en argent, Tunique trésor du pauvre comédien*

Enfin arrive le jour du début.

Le théâtre, organisé dans Tarsenal de la ville, avait été réparé, les loges reblanchies, les banquettes recouvertes de calicot neuf. Ivaa Kom- Biitch avait voulu se distinguer. À l'heure indiquée, tous les habitants se précipitèrent dans les galeries ou au parterre; un grand nombre ne purent trouver de places pour s'asseoir. Le rideau se lève.. L'éjtudiant, vêtu asses convenablement, grâce à l'assistance de ses amis, joue avec succès

Le comique Keulitchof,. qui a Vhumour naturelle 4çs fusses, amuse les spectateui». Tout cela pourtant n'est qu'un prélude. Soudain une vive curiosité se manifeste dans, toute h salle. Sur la scène s'avapce Nathalie, vêtue d'une simple robe blanche. Elle s'avance avec sa noblesse de main-

tien et sa grâce naturelle. Elle parie non point avec cet accent aigu ou tauque qu'on entend si souvant résonner eh Russie, mais avec une douceur d'organe qui encliante tous les auditeurs.

Elle promène autour d'elle un regard calme, mais mélancoKque, et voit de côté et d'autre ses aiïiis de la veille. En ce moment la salle retentit d'applaudissements. Par une sorte de mouvement électrique, tous les hommes se lèvent et, entraînés par cet enthousiasme qui quelquefois s'empare dés masses, ils manifestent le profond sentiment d'intérêt que leiii^ inspiré la jeune 'fille J Tous les -visages sont animés/; tous les yeux étîrtcellent; le bruit ne fait (Jue s^dcifoitre ; la pièce ést'ètispendué; les femmes sont attériBWës;qûelques-uhèy pléiirenl?; les vieilles chuchotent âvôîx basse ;'lcs a(iteurs sont ébahis; Ivati'KoinniilA se frotte les mains; le bon Pierre esttfems'le'Tdvîèsenient ; Naltalie sanglote.

Jamais,- dktfe ce'tlfef-lieu 'de' gduvémeàiènt', Si n'avait rieri vu de semblable. ' ^^'"■•

Peu à peti l'enthouslàsTne se calma et le public redevint ce qu'il est habituellement, c'est-à-dire, un enfàiit ignorant et fantasque, à qui il faut sans

tesS^ d^%t(iJiVeàUl jouetè. L'impfedâion produite par Nathiàlfe qtlaôd, 'p6tir la première fois, elle parut sftHal^sèètifé, Hfeffii^ graduellement. Biètitôt on en tifil à disèùièr s(Jn talent-; des critiqaes se prononéê^kt; d'ésvoîx ennemies furent entendues. Des partîfe se farinèrent, qui; peu à peu, s'éloîgnarit de la première question, se disputèrent sur diffëfentes cHosiBS,'è'échauffèrent et colomnièrènt. Plusieurs intérieiirs de famille furent désunis,- et latlt de querellés occupèrent la petite Tille, que l'hivet 8*écbulà sans qu'on s'en aperçût.

De Nathalie personne rie s'occupait plus. Elle revêtait son costume; jouait et souriait : donc, cela devait lui plaire. Le théâtre était toujours très- Iréquenté, et elle était applaudie. Que pouvait-elle désirer de plus? '

le printemps vint, ou, pour mieux dire, la saison qui, en Bussie, doit faire l'office du printemps. Les propriétaires attendaient les beaux jours, et, après les avoir "^aîneiïietit ^attendus, partaient, aux premiers 'rayôhé* dû feoîéil, pour la campagne. Le gouverneur etilrè'prit tfhe -tournée officielle. Le

théâtre fat fermé.' NàthâHe espérait^ être délivrée

Ivan Kopisûtcb faisait di'aAitres :Com})iw^M^.

Eipi:é% il, s^ rdndaiyt W9fSQ sa troupe am^ ii^^ i^ent^g. foii^i^, érigeait à, h hâte ua. théâtre, àzm un haogar qv^ cl»Qs,ua.iua^e,.et y doobail.phi* sieurs représentations. Nathalie r^t. l'ordre de

se prégarer à qe^e^.i^igration.JElKD^. s^'iiltepiiait point 4 une. t^^e. iiypnctioifi. E)le^'|i'aurait^. j^ai^ pu se décider. à^seCftire! actrice^ ^h eU^s^aît^su qu'elle devait maliser. avec^ des hal^dios^ d^,cha9latans et des ménag^ries. En montait sur lascène, elle se tiiouyait encore au n^oins en partie j^ son élén^t* Repoussée par la société^ elle, voyait encore autour, d'ella cette qiême société (piî, peu de temps auparayai)it| lui témoignait tant d'affection. Et maintenant il fallait qu'elle s'en allât err^ en différents lieux avec, des gens dont le, caractère l'effrayait, dont les habitudes lui étaient insupportables. La nouvelle obligation que son directeur voulait lui imposer révoltait ses instincts de pudeur et suscitait en elle une ferme résolution. Elle déclara à. Kommitch qu'el]^ ne voulait pas^ qu'elle ne pouvait, pas aller aux foires* Ivan Kpnuoitch

tira de sa poche le contrat qu'elle avait signé et lui répondit froidement qu*il s^adresserait à la police. Par ce contrat, Nathalie s'engageait à jouer, pendant six ans, partout ou le directeur Tordonnerait, et à payer, en cas de refus, une indemnité de six mille roubles. Ivan demandait ou qu^elle jouât ou qu'elle payât. En vain la pauvre Nathalie pleura, gémit, invoqua sa compassion. Elle était en son pou;voir ; il resta inflexible.

Alors elle se souvint du vieillard qui l'avait entraînée dans cette odieuse voie et sollicita sa protection. D Técouta avec attention, s'attendrît à ses plaintes^^ lui baisa la main, puis, ayant réfléchi un instant, lui dit que cette aflaire n'était point difficile à arranger. Pour payer le dédit de six mitle roubles, il allait vendre deux de ses serfs, tous deux excellents musiciens ; il mettait seulement à Taccomplissement de ce sacrifice une condition si extraordinaire, que Nathalie ne pouvait le comprendre ,r et lorsque enfin elle le comprit, elle chassa de chez elle, en rougissant de colère et de honte, l'impudent vieillard, et ordonna à son domestique de ne plus jamais le laisser entrer.

11 se retira en riant .et en disant qu il avait déjà VU de pareilles scènes et qu'il en connaissait le dénoûment habituel. On commence par s emporter et Ton finit par céder à la nécessité.

Mais déjà Nathalie ne l'entendait plus : elle s'était enfuie dans sa chambre ; elle avait fermé sa jortej elle priait, pleurait, agenouillée devant les saintes images, et elle était comme anéantie par la djécouverte qu'elle venait de faire. Tout à coup elle décçuvrait qu'en se rangeant parmi les actrices elle avait npn-seulement rompu les liens qui pouvalent subsister encore entre elle. et, ses anciennes connaissances^mais qu'elle avait perdu Fhonneur de son nom .. Tout ^ coup elle comprenait le sens de certains éjoges et de certaines paroles qu'elle avait entefldu proférer au théâtre par ses admirateurs. EUe^ ^e^çentait saisie a^ors d'un profond dégoût poijr.^son sijccès et pour l'approbation du public. Elle maudissait la foHe qu elle avait faite dans son inexpérience, et qui la condamnait à être pppétuellement l'objet d'une louange honteuse et d'une poursuite dégradante. Oh ! si elle pouvait s'afù^anchir de cette affreuse profession I... elle

aimerait m^eux clemander Faumûne dans les riies ; elle aimerait mieux eaRoer ^a vie p^r.un rude travail, qui au ipoins ne la ferait pas rougir.

Peu à peu sa tète se troubla. Il lui sembla voir près de son lit I4 comtesse, qui la regardait avec un méchant sourire. Ensuite il lui sembb que,, l'un après Tautre, tous les acteurs s'approchaient d'elle et lui adressaient les déclarations du répertoire, puis mettaient le doigt sur leurs lèvres et la priaienjt d'iêitre discrète, et elle les écoutait et les encourageait. Bientôt. elle se sentit dans tout le corps un froid slaciaL pi)is uue chaleur ardente. Elle avait là fièvre, elle soutirait, gémissait et appelait a son secours ses ancien^ amis..

Toute la journée, son mal ne «fit que s'accroître : toute la journée sa vie fut en, lutte avec la mort, et sa jeunesse triompha. Le médecin qui fut ap^^ pelé près d'elle s'occupait beaucoup plus d agriculture que d'étudjes médicales, cependant il guerissait ses malades tout aussi bien qu'un autre ; mais ce qui aggravait l'état de Nathalie, c'.est qu'elle ne voulait açceptjBr aucun remède. ,.

Pas un des habitants de la ville ne lui donna en

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cette occasion un témoignage d'intérêt. Pierre seul se dévoua à son service : il s'établit à la cuisine ; il allumait le feu, faisait chauffer les bouillons, courait chez le pharmacien, stimulait son! activité, iiiterrbgeait le docteur, enfin, ne cessait de s'oc* ciiper de la pauvre malade. L'étudiant passait sous Tes fenêtres de Nathalie et en regardait avec tristesse les rideaux baissés. Il avait renoncé à ses ,••■«.

distractions d'autrefois. Il était taciturne et mélancolique.

Ivan Eommitch était ausisi fort troublé de cette maladie. II calculait ce qu'elle lui faisait perdre en retardant son départ, et ce qu*il pourrait retenir sur les appointements de Nathalie. Après de longs jours de souffrance et de langueur, lorsque enfin la jeune malade se sentit mieux, elle remercia avec un tel accent de sensibilité le bon

Pierre de l'attention qu'il ki avait témoignée^ que Pierre, dans l'excès de son émotion, ne se possédait plus, et dès ce jour il aima l'orpheline comme si elle avait été sa fille.

Ivan Kommitch' venait la voir chaque jour, et, ayant reconnu sa délicatesse et sa fierté de carao-

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tère, il eut recours, pour la gouverner, à un tout autre langagei qu'à celui qu'il avait employé précédemment. Il se mit à gémir sur les sacrifices auxquels il se condamnait pour entretenir sa troupe; il dit que, comme il ne gagnait plus rien, il ne pouvait plus continuer ses dépenses, qu'il était réduit à la misère, et que ses acteqrs, forcés de se disperser, vivraient aussi dans la misère. Il ajouta qiie Nathalie seule aurait pu les sauver (Tune telle détresse; si elle avait voulu les accoiupagner à la foire de Temenef, où elle trouverait un beau théâtre, fréquenté par une société distinguée, n parla si bien que Nathalie ne se sentit plus la force de résister et annonça qu'elle irait où on voudrait, quand on voudrait. Ivan, ravi, donna Tordre de faire les préparatifs de départ.

Les cuirasses de chevaliers, les manteaux espagnols iîirent raccommodés, les décorations rafraîchies par quelques coups de pinceau, les perruques réparées, et enfin la cohorte dramatique se mit en mar(;he

La r:ôute était sablonneuse, Taii; lourd^ le solei} ardent. Nathalie, épuisée par sa maladie, était as-

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sise entre ,8eux vieille^ actrices, dans une kibitka garnie de haltes et conduite par Pierre. Devant cette voiture étaient deux Tourgons portant toute la troupe et le mobilier au théâtre. Les fempies

cassaient des tioii^;"les hommes, eh manches

de chemise, cherchaient à se préserver de Vardeur du soleil let sommeillaient tant bien que mal. Tout le jour on chemin^ ainsi. Le soir on s'arrêta daîns un grand village, dans la cour de la poste. Les chevaux sont,4ételés; les voyageurs se réveillent, se lèvent, s^appellent Tun Tautre: oh

exhibe les provisions .^réparées pour le trajet et les grosses bouteilles carrées pleines de Uqueur. Les enfants se rassemblent autour de ces nouveaux venus ; le maître de poste s^lue d'un air spucieux.

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et sa femme prépare le thé. Bientôt le repas est achevé et lès bouteilles sont vides; alors çom-

mencent des plaisanteries et des chants singuliers dont Nathalie n'a jamais entendu le moindre mot. IvanKommitch est parti en av£^nt pour accelerer 1 organisation du théâtre de Temenef, et sa troupe e^ en pleine liberté. Les plaisanteries de- Viennent de plus eu plus grossières ; quelques ac-

trices en rougissent. A ce honteux àinusélnent succèdent des discussions, puis des'ihjures, ét~aux injures, des bataHlëfc."Deâ'feteriiesTi'ènt ét'applaudissent. JUfe écteurs tonàbéùt |(àfr tèWrey se rélèrent, se prennent aux cheveux en pousfiiHit des't^ris féroces. Nathalie regarde avec effi'oi ë^sftecfacte, et les etii conWriu^t, -et fes^îttjdres et feS'Cblères.

Le comique K^ulit<^b6f, cotoplétettiétttiV^ëy s'avance, entrébuchârtlj'prèff de lâ'kSWfta^t'''^^- '

— Qo^^'ftiis^iw là? ditil eri''«'adressattt' a Torpheline; -esl-^e qiiëtufétJî?oîé* meilleure que noiW, petite pécore?... Je te conseille dë-ifaîrë la ^^Pêcieuse avec moi/ji A^ëtl&siL. ^ë'^tlais te montrer...

— Ne la touchez iptisl k%iiti^''W'&né v^eixnronique Ivanovna. C'est une^fièifè'âattlèj^d-ttfte haute origine. Son père montait derrière les ca^fosse^J'Il était laqiiaîs; -'-''^ ''' ^^ • - '' '-^^ ' '

— Ah! nous allons lui dire déifie 'irÈtôâ à' cette belle datiié, fél^fïâ EoûÛÂAôf avé* un'^'éclat de rire^Etirs'àpprtehedelakîbifka: '^^'^^^ '

Nathalie, effrayée; (îfiôi^bhè à -sièéacîiiér.' ' "^ ' L'élù^iântW^rfciipilevëfs elle. ' '■

— Arrêté I dit'iil âKôuHtchûf.

«0 f.â PWILÏil.

— Oui, toi.

— Noiiy je ne m'arrêterai pas.

— Arrête, ou sinon prends garde à toi.

— Je ne te crains pas.

— Nous verrons.

— Oui, nous verrons, s'écrie KouHtchof en s'élapçant sur la kibitka i mais^ au même instant, Tétudiant le saisit d'une main vigoureuse, le jette par terre et, la figure atdente, l'œil enfUoximé par la colère, lui met le genou, sur la peitriae et lui serre la gorge»

— Demande pardon, lui dil-il* — Non, murmure Tivrogne.

-^ Demande par4on«.. sinjon je te tue comme un chien.

En prononçant ces mots, il lui serre la gorge des. deux mains.

— Pa,i.«. ar.>.« «jipa! balbutie Koulitcbof.

L'étudiant lui permet de se relever et s'éloigne.

Pierre fait, le signe de la cf oix«

Enfin le tapage s'apaise. Çl^ et là retentissent encore quelques plaintes et quelques grossiers

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propos. Mais toute la troupe se sent fatiguée. Les femmes se retirent dans la maison du maître de poste ; les hommes cherchent de côté et d'autre un endroit pour dormir. Nathalie n'ose quitter sa kibitka et y reste seule. Pierre, s' étant recommandé à Dieu, s'enveloppe la tête dans sa touloupe, se couche par terre sous la voiture et ne tarde pas à fermer les yeux.

La nuit est très-belle : dans l'ombre apparaissent les cabanes de paysans, rangées sur deux lignes et dominées par les flèches des clochers ; des millions d'étoiles scintillent à la surface d'un ciel gris ; un léger vent agite les feuilles des sorbiers, et à quelque distance résonne le bruit régulier des pas des gardiens du village. Nathalie ne peut fermer les'yeux, l'impression de cette fraîche nuit s'associe dans son esprit à un perpétuel sentiment de tristesse. Sa vie n'est-elle pas semblable à l'aspect de ce ciel gris? Ces étoiles ne sont-elles pas l'image des heures lumineuses de son enfance? Qui sait ce que l'avenir lui réserve? Ne verra-t-elle pas luire quelque part une clarté bienfaisante? Quelles injures, quels chagrins doit-elle subir encore? Quand

02 iA'PUHL'tfc.

finira son lristè'Wrt,"'at ^W"ijlli"éï commeiit

Tolit à C'otip bIIc (iîstîiigùe 'Une Voix Ireiiiblaiite qui l'appelle par son lîom.

Elle se lève sur la charrette et aperçoit Tétu-

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