V\i'if i-'i---] '■'"filiiy Lhi
.. -jU.
diant, qui évidemment désiré lui parler et qui nesite.
Après quelques minutes de silence, elle lui dit :
— J'ai à vous rémerciei'. Vous m*âvëz tantôt sauvée a un affront.
L étudiant secoue la tête tristement, . ,
— Un affront âujourdliuî, répond-îl; demain peut-être un autre. Voyez dans quelle société vous èlcs tombée. ... ... '
— Je le sais, Hélas ! Telle est ma de^tmée.
— Vous rie connaissez pas ces iiécnants hommes ; ils sont capables' de tout.
L étudiant prononça ces niots avec un pénible agitation.'
. — Toute ma vie ne. peut se passer ainsi, reprit Forpheline. Qui sait ce qui arrivera?
— jNoii, toute votre vie ne peut se passer ainsi ; mais comment là clïàri'ger? ihl si vous vouliez
le permettre ; si j'osai^p;^,j5i,^Bi^. craignais da vous
-rHathalie le'regardq ftv§ç»^npç, jçxpre^sion de curiosité.
— Lai3f#rnïovvp^s,jl^ dwa^^erif rfipref|d réftidîaat : eatril coAvenable.qu vue. personne coipçie Toiia,'.&iijeun€i,.si.bîen é^Bvpe^ g'en. Tiewe^sans pèii&)ni mèr^.ei S2^ns>a|ic\m appui^,;s'a6soci|er à des gens comme nous?
in^Oht n<ai,i non, s'écrie Nathalie en. rougissant.
''i'-^^ C'est ce ^te^epenssii^f M?i|Sx:c^mefit:fai.re? Vous avez contracté, mi Qi^^onieiiit. h^p]:^dent, et ^vons né pouvez Je ron)prek.,y.Ppuy£ZiNyous jTuir? . . . Nonv. .' laepoHcevcms arrêterait ;S^s c^^e^je songe àoeqlay «tiemè pins armyer à uDe|i^p)i4iopv.*
— Que n'ai-je, murmure tristemçuQt Nathalie, demandé vos cons^illf pliis;itôtl rt u::.,
!' -û-Oaiy je vou$ aurais en conscience jjit la vérité. A présent, il est trop tard..r et §5 youjs le roiaiei absoluinent.ii. s'il. m'est pcormis de vous oxprimeil mon idéCé*^ si je n'avais peur, je pourniâ vous indigiM: un moyen..:
94 LiL POPILLl.
— Lequel? parlez, de grâce.
L'étudiant se tait. Son âme est en proie à une lutte violente. Enfin il dit, d'une voix à peine wtelligible :
— Ce serait devons... de vous maHer.
La jeune fille ne répondit pas. Pierre donnait sous la Idbitka. La nuit était belle, les étoilesbrillaientau ciel, e^les rameaux des sorbiers se balançaient doucement.
Aprêi^ quelques minutes ^ de ^ileiiee, Tétuéiant dit à voix basse :
— Par malheur, il n'y a pas un homme ici digne de vous. Ainsi il serait absurde d'y penser... ¥ou^ voyez ce que sont vos compagnons... D*aitteurg^ peut-être vous n'êtes plus libre...)Toi]savezea, dit-on, beaucoup de prétendants... Vous avçBpeor bablement aimé?
— Non, murmura Nathalie. \ A ce mot, la figure de l'étudiant s'éelaircit et
sa voix se raffermit.
— Alors, dit-il, pourquoi- ne ^feriez-vous pas le bonheur d'un homme.:, d'un homme, il. est vrai, vulgaire, grossier, fougueux, mais qui pourrait se
lA PUPILLE. m
transformer,., qai a déjli commencé à se transformer dès qull TOUS a connue... Mais vous n'avez pas besoin de penser à lui . . . L'essentiel seulement est que vous veuilliez l'accepter pour époux. Alors personne n'oserait vous adresser une parole inconvenante... tandis que maintenant...
^ Je ne suis pas digne de vous, bdbutia l'orpheline.
— Pas digne de moi! s'écria l'étudiant avec des larmes dans lès yeux, vous, Nathalie... Savezvous qai je suis? le n'ai rien appris; je ne sais rien, l'^aî quitté l'étole pour me livrer à toute mes folles fantaisies. J'ai peut-être fait mourir de cliagriniimon pére'ét manière. Je né les ai pas revus avaiQt leur mok, et ils ne m'ont pas pardonné. #d vécu'd'iine vie de dissipation et d'égarement avec des «gens dont le souvenir me fait honte. Je svis devenu le compagnon de ce Koùlitchof, que j'ai jeté tout à l'heure par terre, et vous, dont l'àme descend en droite ligne du ciel, vous me dites <pie vous n'êtes pas digne de moi?
•— tVous m'aimez donc? murmura péniiilemént Nathalie. .. -
jgÇ^tpJUe ,^ttlreiï^»U^XQfi% ^ougiçiez de m'aitfffif'^lWi^ ?îfi«i*H\f deiîf|qj„44aissç?TW«i^eule- «W}»*.4ÇfTfifi'îiffi^%^nr^^ fait
je puis en sjft^p^jUflft^tQS^^.A .ÎS[?tll^l»PT8»^^>» IHJFifiç%«taii.4e aaia^. j£sens
combien je suis indigne de vous, mais.'jei:Seifô tAW*^.t/»ftJl*TqWDf«uHè)W i4géné$fir. -Wîlthalie, -5%VïS^:.^fti^P»l-fl?«^?»i^'^^^^ ^ chaque
Bffiî"»?Pof^'?nftlY.^^^^J^^^6* fl*^ ^. f#e une
^Pfle^.œjAXÇÇji 4>s^uç/?p i(.,iwai5î Icji saitt .d'un
^ Iïi3it^^ifi, 4i(B ,i^1eydndpiioeilï«fntuSurKla voi-
,)^qf^^t,t9f}f)ijli,l4,,P[iHin,à JJétudiant, puis. lui dit
^^if^HjÇ^yûkitjrpWaflAe, unfe. figure
-iiMïïni^^ l? ,y^JopJé4ç Dfewi»,accomçli8$el .n=— {Çieyçç^ jP^r^AiVié^ïâajyiieJski dans le ravisseipçpt^,pi^er;»ç l.sUfl «s^vP» feneée. ,.
Sonç^tp^ .ç/;9J^t,^pHnpiif 4«n,telbe)nhpur et d'un ,bonbf^«i:,s^« ipat^D^Ju^ qu'il filait qu'il le proclamât, eût-il dû en mourir.
Pierre.
— Nathalie Paulovna... Dites-Ie-Ii^i donçi, Na-
Laj JfURQ fiUfl^iicima.li^ tète^.
■r.., ^r^fiomaentl si-vil»?. s^écriaPierri9v Mais que •la^l^énédiçtifpi 4Çrflww soit .aveQ,)M)ys,|Jtiai^. mon
an^i :plasr.4? BS)f^e3 4e îeune^e, plm5fr'de.rfolies.
Ji3^,,coinpr^o4r8«,.:j!esjpèr^^:qHe. çdairdiwt être
• — Oai^ certof, à jam^is^ni.; >r .; .' .
, En ce moment l'aurpT'^ ico^mençaft à poiadre. Bientôt' toute Lsi .troupe ambuUpjta^prit- ce qui venait de se passer... Leai, femmejs.se 'infittent à rire tà, à chuchoter; ^njbre elles.,. j^isiJvai^pvQa . est furieuse 3, ^e youl^iiell^niêfqçconqupfir Titi^diant, et!elle;îuxe <de JÇaire^mpurir.i^a rivale» Les hommes aussi sqntfmus d€is6anQçâUes.de Y^l^Mi. i^ célibataires penseut à 'la gïâce^' ;^^ la b^uté^de Nathalie et envient le^sort de T étudiant; les hommes mariés comparent la jeun^.fille à la femme qu'ils
08 Ik PUPILLE.
ont épousée, et éprouvent lé mèaoe sentiment
d'envie.
Cet événement, qui préoccupe les esprits, interrompt le tapage habituel. Le voyage s'achève a^sez paisiblement.
A côté de Nathalie, dans la kibitka, est assis l'étudiant. Dans un simple mais éloquent langage, il dit les émotions qui l'exaltent, son repentir pour le passé, son espoir pour l'avenir. H saisit avec ardeur chaque parole de ^a douce jeune fille et suit chacun de ses mouvements comme une mère suit son petit enfant. Lui-même est comme un enfant soumis, docile, affectueux. D est si heureux!
Quelle femme peut rester indifférente à l'expression d'une vraie, profonde passion? Nathalie, voyant* celle de son jeune compagnon, ne regrettait poiiit la résolution qu'elle avait prise. Elle comprenait ce que Velski avait conservé de généreuses aspirations dans le désordre de sa vie. Elle voulait rélever jusqu'à elle et effacer en lui la tache du passé. Elle ennoblissait les souiïrances qu'il avait éprouvées. Blfé n'aimait pas encore, mait elle s'imaginait déjà qu^elle aimait«
Là i'UPILlK. 99
Ivan Kommitch attendait sa troup9 à Xemenef.
La grande foire de cette ville s'annonçait d'une façon brillante. Des officiers de remonte, des propriétaires y arrivaient de tout côté, et le gouverneur était là, avec deux généraux et un conseiller intime, décoré de plusieurs ordres.
Ivan fit placarder sur toutes les boutiques de grandes affiches rouges annonçant la prochaine ouverture d'un théâtre où seraient représentées les pièces qui avaient eu le plus de succès à Pétersbourg et à Moscou. Le régisseur n'avait rien négligé pour rendre les sièges des spectateurs plus commodes et les décoration? plus parfaites. La troupe se composait d'une réunion d'acteurs distbgués, parmi lesquels se trouvait mademoiselle Théodorine, qui avait débuté d'une façon éclatante dans la capitale du gouvernement. Le prix des places pourtant restait le même que les années précédentes, Ivan Kommitch ne faisant point de son entreprise une spéculation intéressée , mais désirait avant tout aider à l'agrément et à l'instruction des habitants de Temenef.
100 LA'FUPILLE.
Quelques jours après le théâtre fut ouvert et Nathalie parut sur la scèiiè.^ "
Animée par un nôiiveau sentiment, ravivée en quelque sortépar une nouvelle jeunesse, elle oublia ce qu'il y avait de pénible dans sa situation et cessa de gémir de son état d'actrice. Son Sourire d*uri autre téinps vivifiait ses traits; de nouveau elle avait la gaiète dànsfâmè, noii plusTétourâie' gaieté de Tenfant, mais la gaieté un peu pensive qui se sent aimée. Dank une telle dispGfsitioh^ ëHé jouia gracfeiiseràerily librement,* joyeusèméntT Eue apparut avec un corset de velours rioir, un tablîef blanc, dans le rôle d'une paysanne, et joua avec une verve charmante. Ëlfé ne redoutait plus les applaudissements ; l' aràoûr de î'fiomme ^ul s*éfàîl donne a elle lui faisait oubuet ce qu il pouvait y avoir d'oITensàîii (lans cértisiins enthousiasmes.
^v r'A K -^^'i^^'n J::... J. ..., .. * 1<. ^.'.'i' Alla
Le théâtre ou elle se montrait amsi dans le nou-' vel clan de sa pensée était plein de monde, et, sans y songer, elle enuamïna le cœur des omx^iers, agita celui des propriétaires et troubla même celui des marchands. A la fin du spectacle, les musP ciens de l'orchestre furent de càté et d'autre ' re-
LA pupille! 101
Çalés par les don Juan de la ville, qui désiraient savoir comment on pouvait faire connaissance avec Nathalie ; et les musiciens, tout en buvant du puncii, répondaient que cela ne leur semblait pas facile, parce que la jeune fille était fiancée.
Nathalie sortait gaiement du théâtre^ le bras anpuyé sur celui de Yelski. Elle riait et plaisantait, quand soudain son rire ingénu s'arrêta sur ses lèvres. L'étudiant raccompagnait en silence, d'un air sombre. Elle lui demanda ce qui lui était airrivé et s'il était malade. Il lin répondit froidement qu'il était en parfaite santé.
Elle le regarda tendrement. U détourna les yeux. L'orpheline se sentit le cœur serré. D*où pouvait venir un tel changement?
Yelski n'osait lui dire que la méchante Ivanovna lui avait chuchoté de perfides paroles sur la crédulitc d^s homn^es, Tastûcedes femmeç,Ja. beauté de Nathalie et Tenthou^asme des spectateurs.
Yelski était jaloux, et comme il n'avait jamais su réprimer ses passions, il en subissait les cpnséquences. Il aurait voulu enlever NathaUe et la soustraire à tous les regards. U savaitqu'un grand
103 LA PUPILL1S.
nombre d'hommes étaient plus que lui dignes d'elleetqu'il ne serait pas difficile de le remplacer. Nathalie lui avait avoué qu'elle ne Taimait pas encore. Pourquoi n'en aimerait-elle pas un autre? Mais, à présent, il ne la céderait à personne, et ridée qu'on put la lui ravir le jetait dans un état de rage. Il était jaloux de chaque officier, de chaque spectateur, du public entier. Il comprenait son indignité, mais il ne comprenait pas la noble nature de Nathalie, qui ne pouvait éprouver qu'un sentiment d'honneur, de devoir, et en faire une loi sacrée. Il pouvait aimer passionnément, ardemment, mais il ne pouvait comprendre celle qu'il ain^alt aiqsi. Tous deux, ce soir-là, se quittèrent tristement, elle le cœur rempli de crainte et de sipistres, pressentiments, lui dans un orâgeux désordre d'esprit.
Toute la nuit ils ne purent dormir. Le lendemain Velski se présenta chez sa fiancée. Elle était pâle, défaite et tenait à la main des lettres, des lettres emphatiques, de ceux qui l'avaient admirée au théâtre. Les uns lui offraient leur cœur, d'autres lui offraient de Fargent. L'étudiant prit ces
hk PUPILLE. 103
déclarations airec fureur, les déchira en ^lorceaux, les foula à ses pieds, jurant de tuer ceux qui les avaient écrites, de mettre le feu au théâtre -et d'égorger Nathalie, si elle le trahissait. La pauvre
fille, toute tremblante, le conjura en pleurant de s*apaiser, d'avoir pitié d'elle et de mépriser ce qu'elle méprisait elle-même. Longtemps elle le conjura, longtemps elle pleura. Peu à peu enfin il se calma ; puis tout à coup, emporté à une autre extrémité de sentiments, il maudit sa colère, il se maudit lui-même, il pria Nathalie de l'abandonner, de Foublier ; puis il se jeta à ses genoux en s'écriant qu'il voulait se tuer, dans son désespoir. La jeune fille, par ses douces paroles, réussit à le consoler, et tous deux sortirent pour se rendre à la répétition. Mais à chaque représentation la jalousie et la colère de Yelski se rallumaient, et chaque jour il recommençait les mêmes scènes lamentables.
Parmi les officiers envoyés en remonte à la foire de Temenef se trouvait un jeune cornette qui n'as, pirait qu'à mériter le titre de joyeux et parfait hussard. Â cette époque, le parfait hussard devait
104 LA PDPIlii^
boire à outrance, contracter déà deifeâ'ét ne pas les payer, caracoler sur des chevaux fringants, être souvent aux arrêts, employer 'une partie de son temps i faire la cour aux femmes, le reste à jouer et àïôire avec une société peu sévère! Maintenant nous avons à ce sujet d'autres idées, et nous n'^adméfions pas qû'ùri" officier s'honore par de telles
prouesses.
Mais le cornette était un jeune fat, ébloui de Téclat de son uniforme et pensant que rien ne devait lui résister. N'ayant point voulu s'appliquer à l'étude et se recoriiiaissani lui-même incapable de remplir une tâche sérieuse, il s'abandonnait à tous les caprices de son âge, se vantait de ses folies et cipoyait se faire admirer.
£n apprenant que ses camarades avaient vainement tenté de toucher le cœur de Nathalie, il résolut de remporter cette victoire difficile et d'illustrer ainsi son nom dans la chronique de Temenef. Sa vanité le rendait audacieux. En peu de temps il se Ha avec les acteurs et avec Ivan Eommitcb, qui, désirant attirer à son théâtre messieurs les olQciers, se montrait envers eux plein de préve-
LÀ I^UilLlB;* 105
nances, oubliait même sa gravité en buvant avec eux du rhum, non toutefois sans les conjurer de ne point le trahir parmi' ses subordonnés. Chaque soir le hussard pèïfétirliit dansf les coulisses, se ï%pprochaît Mè ffelhalië; mâi^ la frmde ïésèrvé dé Torphèlîhë^Piiïtîmldait ; ' i1 rie^oUvait )iyciû\ï\& U' déclaration qti^l avait prâparéë| et dan§ sis béaûr projets dé 'fcbii\î\iéttf 'il"iie 'faisaîl pas le ^^Lindre progrès, ' ViM \\iè' dte^ant ' ses ' MU if 'éi donrî^ï Tair d'un homme heureux. Désespérant ïïè réussir,' comme il Tavait d'abord cru, il imagina d'ofiténir au moins, piar la ruâe, ràppàréiléë'dù' sticcês. ïvanovna, à qui il avait fait présent d^une paire ide' petites boucles' -d'oreilles en or,'lur pi*ôcurâ Toccasiori die rencôhtrer souvent Nathàfie, ei calomnia' impudemment Tinnocenté jéuile fflle« Bientôt les acteurs adresséretït à i étùdfiant de grossières plaisàtttétïe^.^ les officiers féRcîtêrent rtéùreux cornette, qui TépWdàit àletii/s dônfipifîrnèhts pâ'run strùrit'e de satisfaction. Yélskl'p^'lissaît, maigrissait. Dans chacun de ses mduVeifnents il y avait une agitation fébrile. Nathalie supportait en silence sa nouvelle injure et comptait se lustitier pleinement.
106 LA PUPILLK.
Sur ces entrefaites, les officiers en remonte oirganisèrent dans la grande salle du dub un dîner de garons. Nous n'essayerons pas de décrire les magnificences de ce banquet; nous dirons seule* ment que le yin de Champagne y coula à flots et .que, lorsqu'on en vint au café et aux cigares, tous les convives avaient la tête terriblement échauffée.
«— Une idée! s'écria soudain un colossal cuirassier; une idée superbe! Envoyons chercher les bohémiennes ; elles chanteront, et nous les écouterons.
Quelques officiers applaudirent à cette proposition.
— Ah l la grosse cavalerie, dit le jeune cornette, qui avait fait d'amples libations, die jcst un peu vive et un peu oublieuse.
— Comment donc? reprit le cuirassier.
— Les bohémiennes sont restée à Moscou et ne paraîtront point cette année à Temenef.
— Diable I s'écria le cuirassier en frappant sur
la table avec son verre, qu'il brisa en cent mor-
ceaux.
— S'il en est ainsi, dit un major à la figure
rouge et aux moustaches blondes, nous pourrions avoir une autre distraction ; il faut que le gentil cornette de hussards fasse comparaître sa Nathalie.
À ces mots, le cornette se troubla et répondit d'une Toix embarrassée :
— Elle ne viendra pas.
— Comment I elle ne viendra pas? Je ne suis plus un jouvenceau, mais ma maîtresse ne refuserait pas de se rendre à mon appel.
— Nathalie, balbutia le cornette, est si timide.
— Bah! bahl quelles fadaises! Moi, je commande, et Ton obéit.
— Pemettez. major... je vous ferai observer... il me semble...
— Ne vous fâchez pas, mon cher, cela n'est pas bon pour la santé... Mais, dussiez-vous vous en fâcher, je vous dirai ce que je pense : c'est que votre Nathalie se moque de vous.
— Non...
•— Non I Ah ! vous dites non ! Prouvez-moi donc que je me trompe.
— Oui, des preuves ! des preuves! s'écrièrent i
la fois d'une voix tumultueuse plusieurs des convives. Bravo, maipr! le hussard ^st confondu.
Le malheureux cornette, le cerveau troublé par la boisson, par Tamour-propre et le dépit, murmura :
— Des preuves! vous voulez des preuves, vous en aurez.
. — Bravo.! bravo! s'écrièrent ses camarades, le major est confondu.
— Voyons, dit le major, quelles preuves il peut
nous offrir.
• ' i,. ' , • • ' • • '. i. ,'îf."' .• '.
— Oui, voyons. . . , i . t
— £h bien, j'embrasserai devant vous Nathalie.
— Impossible !
— Vous croyez que c'est impossible?
— Oui. . .. ,
— Je m'y e^^gage.
— Parions.
— Soit.
— Une douzaine de bouteilles de vin de Champagne! . ..>.., ......... •
— Deux douzaines!
— Va. pour deux douzaines.
LÀ PUPILLE. lUU
-» Messieurs^ vous êtes témoins.
— Certainement! Un délicieux pari!
— Mais quand la chose doit-elle se faire? demanda un ofBcier.
— Ce soir même. Venez avec moi au théâtre ; Nathalie doit y être, et vous verrez si je me vante.
— Au théâtre I au théâtre I s*écria à la fois l'assemblée.
— Un instant! reprit le cornette. Buvons d'abord le vin qui doit m'étre payé. J'ai soif.
—Non. C'est assez pour aujourd'hui, répondit le major; demain nous nous réunirons, et je tiens d abord à voir comment le pari sera gagné.
— C'est juste, répliquèrent les officiers.
Tous prirent à la hâte leurs shakos et sortirent brusquement. ^
Le cornette marchait en avant, la casquette sur l'oreille, les yeux rouges, la figure enflammée, Tesprit inquiet. Deux de ses camarades lui donnaient le bras de chaque côté. Arrivés au théâtre, les joyeux compagnons firent un tel vacarme, qu'on n'entendait plus les acteurs. Quel-
ifd LA PUPILLE.
ques-uns pourtant s^endorûiirent âut leurs sièges; mais les autres continuèrent le vacâmle, causant à haute yoix, et tantôt sifflant, et tantôt applaudissant à tout rompre.
Ce soir-là Nathalie jouait un rôle très-simple. lifais elle était profondément triste. Elle avait, avec le souvenir de ses dernières souffrances, le pressentiiïLent d*un nouveau lïialheur. L'étudiant jouait avec elle, le cœur déchiré par le remords et par la jalousie. Il voyait dans quel abime de douleurs il entraînait la jeune fille, et ne se sentait pas même capable de f^ire respecter la sainteté de son infortune, tous denit continuaient devant le public leurs rôles insignifiants, tandis qu'au fond de leur pensée se déroulait un vrai drame, le drame de la passion et de la douleur humaines.
Quand le premier acte fut achevé, Velski sortit pour se promener quelques instants sur une petite place attenant au théâtre. Sur Fescalier il rencontra les turbulents officiers, qui se rendaient dans lés coulisses. Il fironça le sourcil et pâlit. Ivanowna, qui se trouvait près de lui, le regarda avec un astucieux sourire :
— Qoe Nathalie, lui dit-elle, est j(£d! et comme elle joue, et comme on Padmirel
L'étudiant ne répondit pas.
— Ces ofBciers, reprit-elle, sont vraiment étonnants, capables de tout pour arriver à leur but. J*ai entendu dire que le cornette a promis d'épouser Nathalie...
L'étudiant, à ces mots, 86 retourna et fita éulr la perfide actrice un tel regard, qu'elle recula de quelques pas. Cependant elle contitiùait encore à murmurer ses calomnies, et tout à coup elle
s'écria î
— Quel bruit I entendez-vous? et quels rires!... Est-ce que ie hussard célébrerait déjà seâ fiançailles?*
L'étudiant remonta l'ëscalier du théâtre, se dirigea vers les coulisses et soudain s^arrêta, l'œil hagard, le visage pâle, les traits bouleversés. Au milieu d'une cohorte d'officiers qui riaient et applaudissaient, le cornette tenait Nathalie dans ses bras.
Les yeux de Velski s'injectèrent de sang et il KStâ iilimobile. La bande tumultueuse passa de-
Tant lui ; il la laissa passer. Mais quand Nathalie, tremblante, éperdue, hors d'elle-même, se traiaa vers lui, il s'éloigna d'elle, comme il eût fait d'une vipère, et les mauvaisetés de sa nature éclatèrent en reproches et en malédictions. Puis tout à coup, dans son paroxysme, il se jeta sur sa malheureuse victime, frappa ce beau visage, profané par le baiser du hussard, et la jeta par terre. Au même moment Ivan Eommitch et Pierre se précipitaient vers lui, Ivan, avec la crainte que le public n'apprit cette scène, qui n'était point annoncée sur Taffiche, et Pierre avec sa fidèle afiTection pour Nathalie.
Tous deux chassèrent l'insensé Vdski hors du théâtre. En respirant l'air frais dans la rue, il s'arrêta, puis mit sa tête entre ses mains, puis poussa un cri terrible, pareil à un rugissement le bête fauve, et s'enfuit sans regarder derrière lui. Ce qu'il devint, personne ne Ta jamais su, ni à Temenef, ni dans la capitale du gouvernement.
Cependant le public attendait le second acte de la pièce dont il n'avait vu que le premier, et commençait à manifester son impatience. Nathalie
était évanouie ; Ivan Kommitch, qui avait de l'expérience, ne se laissa point démonter par cet accident. Il connnença par faire placer la jeune fille â Fécart, puis ordonna de lever le rideau, et s'avança sur la scène. Là, saluant de trois côtés avec un gracieux sourire, il annonça que, par suite d une indisposition subite de mademoiselle Théodorine, le second acte ne pourrait être représenté, mais qu'il allait être remplacé par un vaudeville populaire. Il ajouta que ce fâcheux incident ne retarderait point le spectacle qui devait avoir lieu le lendemain à son bénéfice. Il devait lui-même paraître à ce spectacle dans le rôle d*Hamlet, et il espérait mériter la bienveillance de ses honorés protecteurs. .
Après cette courtoise harangue, Ivan fit de nouveau trois saittts et rentra dans les coulisses. Le public était satisfait. Les officiers se retirèrent, le silence se rétablit. Le vaudeville promis fut joué, à la satisfaction des spectateurs, puis chacun retourna à se demeure. Les lampes s'éteignirent, et le théâtre était dans une complète obscurité quand Nathalie se releva de son évanouissement.
114 Li PUPlIiLB,
— Qui est là? dit-elle d'une voix laiigaifiBaiite#
— Moi I répondit Pierre«
— Quelles ténàbretl... Où. suisse? QUe s^est-il passé?
— fliai..; Nathalie..^ rieQ«.. Vous êtes loin* bée.»; Toili««. Mais ce U'est rien... Ma petit accident.;, la chaleur dé la soirée.. i Je ^ais voag reconduire cheB vous^ et ?ous tous reposerez.
— Attendez. . . Que vois-^je ? Quel e8t cet officier?
— D hW a que moi ici,«. calmez- youç** • Lavei* TOUS, Nathalie, Yenei:*^ je yeut yùm r^oaduive chez Toui.
--^ Attendez. »« Pourquoi ritron?..» Pourquoi tant de gens?... Dieu du ciell..« Le voilà... il s'avance... il approche... il va me sauver* •• il iq§ dit..«
A ces mots, elle éclata en sanglote.
— Nathalie, Nathalie ) dit le pauvre Pi^nr^ alarmé, ne vous tourmentez donc pas ainsi ; voyez^ le théâtre est fermé. Vêliez avec moi, je voua en prie. Vous êtes souffrante. J'irai chercher à lâ phartnade une potion calmante, et demain voui serez guérie.
Nathalie se leva et se mit en marche ; mais à chaque instant elle s'arrêtait, dans \in état dé di- TBgation, et tantôt parlait de la conltesse, deiûàn^ dait si elle ayait été au théâtre, si elle éUit è))fatêiite de la représentation ; tantôt elle fondait èh tàrmes et gémissait sur son infortune et sûr son déshonneur. Enfin elle arriva à sa demeure. Pibrfè la remit aux soins de l'hÀtessè, puis couhit à la pharmacie, revint a la cuisihe préparer )là j^tiôn; dont il attendait un salutaire eftet, et Tèîlvôyià )par un domestique à la malade, n^ôsânl là pOtrlëtltAmême.
Le lendemain matin seulement la JiôtiAé fillb commençait à s'aséoupir ^ùandl âoùAàiïi 4llë entendit frapper à sa porte.
— Qui est là? dit-elle avec ub ë&ièisâèniènt
d'effroi.
— Ivan Kommitch.
— N'entrez pas. je suis au lit.
— Permettez que j'agisse sans cérémôtiie. Entée nous, doit-il y en avoir?
Il entra, tenant à la main un paquet, sa physionomie était grave comme de coutume.
— 'e viens, dit-il| vous rappeler que ce soir nous jouons Hamlet.
— Comment I encore?
— Encore? A quoi songez-vous ? Nous ne l'avons jamais joué.
— Je ne puis... murmura Nathalie.
— Quoi... vous ne pouvez... pour moi, pour mon propre bénéfice, quand moi-même je joue!
De temps à autre, Ivan choisissait un rôle, et, se considérant comme un excellent acteur, ne doutait pas qu'il n'accrût considérablement la gloire <de sa troupe.
, — Vous ne pouvez pas, reprit-il avec aigreur, quand j'ai moi-même promis ce spectacle au pu. blic et fait placarder les alfichesl Très-bien. Vous ne pouvez remplir vos obligations, mais vous ne craignez point de nous scandaliser par votre conduite. •• Se fiancer avec celui-ci... se laisser embrasser par celui-là... jamais on n'a rien vu de pareil. Quelle honte I chacun en parle... Mais laissons cela, et dites-moi si vous jouerez.
— Ilclas! mon Dieul je ne le puis.
— Ah ! vraiment? Et pour qui me prenez-vous,
s'il TOUS plait? Et quelle est votre intention ? Âvezvous juré de me ruiner?
-Moi!
— Oui. Grâce à vous, voilà Tctudiant parti... Une grande perte pour moi... un garçon habile et d'une famifle noble.
— D'une famille noble! balbutia Nathalie.
— Oui. Il a même un oncle qui est conseiller intime. Cela m'honorait de compter dans ma troupe un homme de cette distinction... Et maintenant le voilà loin, et vous ne voulez pas...
Nathalie pleurait.
— Cest bon, c'est bon, continua Fimpitoyable Ivan, je connais ces simagrées, et je ne m'y laisse pas prendre. Les amourettes , voilà votre affaire. Vous oubliez ce que vous me devez, vous oubliez que, sans moi, vous en seriez réduite à mourir de faim. Avec quel argent payez-vous votre loyer 7 avec quel argent achetez- vous des provisions? Voulez- vous bien me le dire?
— En vérité, balbutia Nathalie, je suis malade.
* — Malade. Soyez debout demain, et ensuite
voui serez malade tant qu'il vous plaira... Je vous
donne trois jours de congé.. 4 Vous toyez comtaiQ je suis bon. II me semble que vous démez au moins faire quelque chose pour moi. Mais tion. A tout instant on a recours à Ivan^ on a besoin de Targent divan, et quand Ivan commandd Ift moindre chose, on ne peut, on est malade.
— Si vous le voulez, dit tout à coup Nathalie d'un ton résolu, je jouerai»
— Ah! en(iti.«;. Groyez*-moi, yous ne tous ^ai repentirez pas. h ^ous apporte votre oostume^ un charmant costume en velours et un très-beau collier en strass. La représentation est à mk heut*es.
Apres avoir donné quelques conseils à là jeune actrice, Ivan sortit très-satisfait, et descendit l'es** calier en répétant le monologue d'IIamleti
Le soir, la salle était pleine, les officiers y occupaient le premier rang. Le cornette, paré d'une nouvelle paire d'épaulettes, promenait de tout côté un regard coquet. Le major était à quelque distance, secouant la tète d'un air pensif « Ce jourlà, il avait envoyé au galant hussard vingt-quatre bouteilles de via de Champagne^ mais en lui fai- «wt dire que^ par suite do ct^ilmuâs cho^e» qu'A
LA PUPILLE. m
avait apprises^ il ne voulait plufl désormais aroiir aucunes relations avec lui. Dçs qu'il eut reçu ç$ message, le cornette appela 1^ m^(^ en iixèi^ réunit des témoins et les étonna par son sang-froi4^ Le major reçut très-traoquiliement eette {»royo#SiT tion. Puis, à la demande du cornettei ledu^l fut ajourné jusqu à la fin de la foire, et il n'eut jaminii lieu, on ne sait pourquoi.
Le public attendait avec impatience la fih^ solennelle qui lui était promise, et cette pièed m commençait pas^ Déjà Jvan ^ommitch était r^vttu de son noir costume, mais Nathalie n'arrivait pasi, et à toute minute il lui envopit un m^^ger pour l'engager à se bâter. Sin&n Pierre ace^urut^ annonçant qu'elle allait venir. Ivaik fit lever le rideau, s'avança sur la spène, déclama d'un ton pompeuse en faisant de grands geâtes, et obtint de nombreux applaudissements.
— Yoilà un acteur, se disait-on dans la foule, un homme qui connaît son métier et qui a un vigoureux organe.
Mais quand Nathalie parut, elle étonna bien autrement les spectateurs. Il semblait qu'une nod-
vclle lumière jaillît tout à coup sur la scène, et Ivan en la regardant se sentit honteux. Au Heu de la robe de velours qu'il lui avait portée et du collier de strass, la jeune 611e était vêtue tout simplement d'une robe blanche à manches flottantes, et jamais «lie ne s'était montrée si belle, même en ses plus -beaux jours. Sur ses traits il y avait une sorte de caractère surnaturel, dans ses yeux un enthousiasme mystérieux, sur ses lèvres un sourire qui exprimait à la fois le pardon et le mépris pour toutes les injures qu'elle avait reçues et les misères qu'elle avait subies.
Le public ne pouvait se lasser de la contempler, les officiers eux-mêmes l'observaient en silence.
Elle représentait la malheureuse Ophélie, et jamais les nuances déUcates de cette admirable création de Shakspeare n'avaient été si parfaitement saisies. Les spectateurs ne comprenaient point ce qu^il y avait d'inimitable dans son jeu, mais tous restaient le cœur saisi devant elle, comme devant une apparition extraordinaire. Et quand OphéUe, avec ses fleurs champêtres entre les mains, ses cheveux épars, son visage égaré.
courut sur la scène, puis soudain s'arrêta en riant, quelques spectateurs tremblèrent, d'autres applaudirent, et tous restèrent pénétrés d une indicible émotion.
D'une Yoix douce ettriste elle commença son dernier chant, ce chant de deuil de la vie et de Tamour; puis peu à peu ses modulations devinrent plus accentuées et plus énergiques ; de plus en plus sa voix s'éleva forte et sonore, jusqu'à ce qu'elle retentit à toutes les extrémités de la salle ; puis graduellement elle s'affaissa et s'éteignit dans un gémissement douloureux, dans un adieu à l'existence.
Le quatrième acte était fini ; la toile tomba. Le public, vivement ému, appela bruyamment Théodo'rine, mais Théodorine ne parut pas. Ivan vint annoncer qu'elle n'était plus au théâtre.
Silencieusement, soUtairement, elle était rentrée dans sa demeure, sans se rendre compte à ellemême de ses .mouvements, cheminant comme si elle obéissait à une impulsion étrangère. Ses longs cheveux flottaient sur ses épaules ; à sa main elle tenait ses fleurs champêtre^* Deux officiers qui la
in Là PUPILLE.
rencontrèrcht essayèrent de lui parler; elle les regarda de telle sorte, qu'ils s'éloignèrent tout troublés.
Pendant ce temps, le spectacle finissait. Les spectateurs regagnaient leurâ logis, pleinement satisfaits de cette soirée. Plus satisfait était encore Ivan Kommitch, à qui cette représentation rapportait une jolie somme d'argent. Il rentra chez lui en faisatit léâ rêves les plus agréables. Etonné des tiouvelles qualités que Nathalie venait de montrer, il comptait sur ces rares qualités pour faire sa fortune. Déjà, dans son im^iginâtion^ il construisait un théâtre en pierres, avec trois rangs de loges et de vastes coulisses ; il detiiandait des pièces nouvelles à Moscou ; il organisait un corps de ballet ; il amassait de Targent, achetait des maisons, donnait des dîners aux fonctionnaires du gouvernement, et devenait enfin un personnage si important, que le gouverneur même von lit familièrement prendre le thé chez lui. Il s' endormit dans ces agréables songes.
^ Le lendemain il s'habilla élégamment pour se rendre chez Nâthaliâ et la féliciter de son succàs.
hk PUPILL8» ISS
Ghémin faisaol^ il rencontra trois de ses amis de Pétersbourg) qui lui adressèrent leurs compliments sur sa représentation à bénéCoe) parlèrent avec enthousiasme de cette Nathalie qui, au tb &âtre, portait le nom de Théôdorine, et dirent que^ dans la capitale même, il n'y avait pas une aotriced'un telmériteb
— Oui, oui, répondit Ivan d'un ton modeste, eDe a du talent... elle a*reçu une bonne éducation et a vécu dans un monde distingué... Au reste, je lui donne de beaux appointements.
En arrivant à la maison de Torpheline, il trouva Pierre sur le seuil.
— Nathalie, dit-il gaiement, est chez elle ?
— Elle dort, répondit Pierre d'un ton triste. J'ai été trois fois à la porte de sa chambre, on n'y entend pas le moindre bruit.
— n est dix heures, à présent elle doit être levée.
Ivan monta Tescalier, Pierre le suivit en silence. Il frappa à la porte puis l'ouvrit.
Nathalie était étendue sur son lit avec sa robe blanche, les manches flottantes de cette robe dé-
124 Là pupille.
ployces de chaque côté de ses épaules, comme deux ailes, et les cheveux épars, les mains croisées sur sa poitrine, et entre ses doigts une image qui lui avait été donnée par la comtesse; à ses pieds, sur le sol, des fleurs flétries. En ce moment le soleil, pénétrant par Tétroite croisée, éclaira toute la chambre. Ivanjetauncride douleur, Pierre tomba à genoux.
L'orpheline était morte.
CoMTB SOLLOUOUB.
LE
Il y a quelques années, une aRaire in*obligea à me rendre dans la petite ville deK... J'allai loger chez un vieil aubergiste qui faisait le commerce des vieilles hardes, et qui était très-fier de son état. Chaque jour cet homme se croyait obligé d'entrer dans ma chambre pour me demander si j'étais content. Mais il n'avait pas tant d'égards pour tout le monde, et il se souciait fort peu de la plupart des voyageurs. Je devais ses prévenances particulières à deux raisons. En premier lieu, il ipa-
Tait que j'appartenais à la noblesse du pays ; en second lieu , que je ne manquais pas d'argent.
J'aime à causer avec les vieilles gens. Mais mon hôte était monotone et ennuyeux ; il ne parlait que des gentilshommes qu'il avait hébergés, et d'un grand personnage qui, une fois, en lui donnant ses ordres, lui avait mis familièrement la jnain sur Tépaule.
Un jour il m'engagea à prendre le thé avec lui. Aucune des personnes de ma connaissance ne se trouvait alors en ville. Pour me distraire, j'acceptai son invitation. J'entrai dans une chambre dont toutes les fenêtres étaient fermées comme en plein hiver ; la chaleàlr y était étouffante. Une grande armoire d'une forme bizarre, un coffre garni i^ bandes de cuivre, une ^^I^nche sur laquelle on pl^r çait les cuillers et les tasses, un poêle en faïence bleue, quelques chaises rangées contre la muraille, un canapé en cuir déjà fort usée tel était le mobilier de cette chambre, éclairée par de petites fenêtres et vraiment très-peu agréable. Dans l'ombre 86 tenait accroupi un gros chat, d'une couleur
LE PBIJNTRQ BB POflTRilTS. iSV
foncée ; prè» de la fenêtre était assise une vieille femme, vêtue d'une robe d'indienne, la tête enveloppée dans un mouchoir noir, d'énormes la* nettes sur le nés. EUeoousoitune^beffUfie d'homme, et ses mains tremblaient*
-^ Voilà itia femme, me 4it l'aubergiste en se flottant d'Un aif ih satisfaction le ipenton. Il y a quarante ans que nous vivons ensemble dans ua paisible acoord.
Elle se tourna de mon côté et me salua en silence. Sa figure semblait impas^iblQ et iaanint^ée comme le marbre.
Nous nous assîmes et^ pour engager Tentretien, jedemandai à mon hôte s'il n'avait pas d'eniants.
A cette question il fronça les sourcils ; sa femme me regarda d'un àir effaré, et il y eut un moment de silenee*
— Morte, répondit enfin l'aubergiste en jetant un regard sur sa femme, qui ei^bala un profond soupir et fit k signe de la croix.., lÊh 1 ajouta-t-il, prépdre-aous donc le samavor.
Elle se leva, et je tIs qu'elle était comme courbée m àwK.
i88 LE PEINTRE DE PORTRAITS.
— - Voilà, me dit son mari qui remarqua mon étonnement, voilà comme Dieu Ta affligée. Regardez ce tableau I
Au-dessus du canapé sur lequel nous étions assis était suspendu un tableau fait avec une remarquable • hardiesse de pinceau, et représentant une jeune fille aux traits fins, à la physionomie triste :
— Quel est ce portrait? demandai -je.
Mon hôte se frotta le menton d'un air soucieux, puis me répondit :
— C'est celui de ma fille.
— Procope Andrewitch I s*écria en ce moment la vieille femme d*un ton de voix qui me fit tressaillir.
— Que veux-tu dire? répondit-il en tournant la tête vers le seuil de la porte, où sa femme venait d'apparaître.
— Le thé est prêt.
— Bien. Puis, se retournant de mon côté:
elle avait, me dit-il, vingt ans quand elle est morte.
— Il me semble, répliquai-je en contemplant
LE PEIKTHE DE PORTRAITS. iS9
de nouveau le portrait, qu*elle était malade quand on l'a peinte.
— Oui... Voyez : la colère de Dieu... Notre unique enfant... et tout cela fini.
— Procope Andrewitch I ajouta sa femme avec un accent douloureux.
— C'est bon. Donne-nous tout ce qu'il faut pour traiter convenablement notre honorable convive.
Je ne cessais de regarder le tableau, et plus je le regardais, plus j'étais frappé de Tart avec lequel il était fait.
— Qui a peint ce portrait? demandai-je à l'aubergiste.
— Qui? me répondit-il en baissant la tête : un habitant de cette ville.
— Où a-t-ilpris des leçons?
— Dieu sait. Désirez- vous lui parler ? Je puis envoyer mon domestique chez lui.
— Non. Mais cette peinture est vraiment trèsbien faite.
— Ressemblante , bien ressemblante , murmura Procope en jetant un regard furtif sur le portrait.
le n'osais continuer des questions qui me paraissaient chagriner l'aubergiste. J'aime le thé. Je bus plusieurs tasses de thé avec une^vidité qui réjouit Procope.
«--Plusieurs générauxi me dit-il, m'ont fait l'honneur de s'asseoir à o^tte table, mais je n'ei|s jamais un convive plus agréable que vous.
Ces paroles m'enhardirent h riqterroger dp nouveau.
— Et de quoi donc, lui dis-j^, votre fille est-plie morte?
. ^r- Dieu fait. P'unemi^èrç. ]S|lie était pourtant bonne et douce. Mais les enfants I... On n'est ja-
.maissûr...
— Oui, les enfants ont les cl^eveux longs...
— Et l'esprit court. Ah I ah I ah I
Le dictoq populaire dont je venais de piter la première partie faisait rire Procope, et il me sem- ^;ait, p^r ce mouvement de gaieté, peut-être aussi par les effets du thé, plus disposé à Texpan-
,. JE9 i^fijety t] ireprit la parole et me dit d'un ton amical:
Lft PRIHTRE DE PORTRAITS. IM
-^ Pourquoi vous ferais-je un mystère de mon chagrin? Ma fille a fait une sottise, ma fille a manffié à la volonté de son père, voilà ce qui a causé sa p^rte. Dieu l'a frappée et a, du même coup, frappé samère...
Dans la chambre voisine résonnait un plaintif fflunnive. Je regardai par la pwte entr'ouverte. La xieîUe femme était là à genoux, priant deva^ni les saintes images.
— Ma fille Mariette, reprit Procope, était jolie, UQ peu délicate, mais je me disais que le temps la favtifierait. Ainsi, de ce côté, je »' avais nulle in-* (fHiétude, et je faisais de bonnes petites opéra** lions de commerce, et tout allait Irès-bien, quand voilà qu'un jour, ma femme vinlb se jeter à mes genoux.
« — Qu'as-tu donc? lui dis«je.
a Elle ne répond pas et pleure*
« — Parle.
« — Hélas, notre Mariette, notre fiHe unique, qui se dessèche comme l-herbe des champs?
€c — Pourquoi?
« — Petit père, sois bon ; ne te £àche pas. C'est
notre seule enfant, notre trésor, et nous commençons à vieillir.
(( Un tel préambule ne m'annonçait rien de bon. Je ne permets pas que chez moi on résiste à ma volonté. Je me fâche, et j'apprends toute l'histoire. Il s'agissait de donner ma fille en mariage au fils d'un bourgeois, nommé Donchnikof . Qu'en pensezvous? Si vous aviez une fille et qu'on vous proposât de la marier avec un homme d'une classe inférieure, vous ne seriez pas content. Dans notre sainte Russie, le bourgeois n'a pas le même rang que le marchand. Mon père a été marchand, moi je suis marchand ; je ne pouvais, sans m'exposer à la risée des voisins, m'allier à un bourgeois. Après avoir bien réfléchi à cette affaire, j'engageai Don* chnikof à venir me parler. Il me devait quelque argent: je comptais l'effrayer. Mais il médit :
« -r- Tu n'as pas besoin de me faire peur . Je n'ai nulle envie que mon fils se marie ; au contraire^ et je vais l'envoyer à Moscou. Il sera employé dans le magasin d'un de mes amis.
« A une telle résolution, je n'avais rien à objecter. Le jeune homme partit. Je pensai que je ne
LE PEINTRE DE PORTRAITS. i53
devais plus avoir aucun motif d'inquiétude. Ma fille pourtant n*élaitpas gaie. Sa mère essayait partous les moyens possibles de la distraire et de la réjouir. Soins inutiles. Mariette se montrait de plus enplustriàte. « Allons, me dis-je, il faut Jui donner un mari. » Justement il s'en présentait un qui me convenait à merveille, un veuf fort habile, à qui je pouvais confier mes affaires. En apprenant ma décision, Mariette commença à pleurer, puis, se jetant à mes pieds, me conjura de ne point songer à la marier, mais de la laisser mourir près de moi. Je répliquai d'un ton ferme que je voulais être obéi.
ce — Eh bien, s'écria-t-elle, tue-moi ! Je ne me marierai pas.
<x Puis elle tomba évanouie.
« C'était fort triste. Cependant je ne me laissai point fléchir. J'ordonnai à sa mère de prendre soin d'elle et de la préparer à comparaître le lendemain devant son fiancé.
— Et elle obéit?...
Procope fronça les sourcib et me répondit d'une
voix soifirde :
né LE PEINTRE DE PORTRAITS.
— Non, elle s'enfuit.
— Où donc?
-^ Pieu sait. Peu s'en fiillut que je ne perdisse DPlssi ma fenune I Après le dépatt de Mariette, elle r^ta plus d'un an au lit, et toute la maison était #0n8 dessus dessous. GpAeevez-Yous le poalheur qui me menatait? Rester seul, à Bion âge!
-^ Et TOUS n^aTez pas pu dicouvrir rà Tpire fille ^'6l«t retirée?
«1^ Non. J^ayais d'abord pënc4 qu'eBe ae r»- Arait à Moscou. Mais là përsosne ne Ta me. ViteUé enoore? Ëst^elle morte? Dieu le saifti
A ces mots, Procope pencha la tête sur son sein et parut on instant absorbé dans ses réflexions.
Sa femme continuait da prier «t de fdeBrer dans la «bàmbre voisine*
*^ Prie, prie, dit d'pn ton dur Faubargiste. Ta Sttfi est perdue..
Je tressaillis. Dans la voix monotone de la pauvre mère éclatait un sanglot. Elle avait entendu biff^oohe<ie scm mari.
Je me sentis saisi d'une impression ai triste, que
LE PEllfTRS D£ PORTRAITS. 135
je pm tûjon chapeau pour sortir. Mon hôte refait immobile et silencieux. Je le quittai sans qu'il s'ep
aper^t, et j'aUai tne ppodieoer au hasard, r^grettaolt d'avoir yoidu sâvoit*!' histoire d^ U itialheu[4 reuse jëuûe filla. J'étam à ml ^ où l'pn n est plos aisément frappé des infortunes d'autrui^ mais où ôlies produisent en ndQS aoe airlgulière émotion, quand elka noua saisiasént tout à cou)).
Mû proraânade solitaire à tracera dea tU^ dé* sertes, au lieu dé me distrdiire^ comme Jo l'avais efipéré, accroissait ma i^i$te$0^. i^ rentrai dans ma chambre et trouvai le domestique 4b Thôt^l occupé à ranger mes bafaîta, feelon Tordre qui lui en avait été donné par FrùGope«
— Connais-tu, lui dis-je» le peintire qui de^ meure dans eette ville?
— Certainement, me tépondit^il* Nous connais-' sons ici tout le monde. Avèz-vous besoin de lui?
— Oui.
— Il habite près d'ici, chez une pauvre bourgeoise.
— C'est bon. Va-t'en.
Ce garçon effronté et bavard m'aga^^it.
Il sortit en trébuchant, car il était, selon son habitude, à moitié ivre*
J'allumai un cigare; je pris un livre. Peu à peu l'agitation de mon esprit s'apaisa , et j'oubliai l'image qui quelques instants auparavant obsédait ma pensée.
Tout à coup j'entends résonner dans le corridor la voix du grossier valet que je Tenais de renvoyer. Il ouvre bruyamment la porte de ma chambre et m'annonce qu'il m'amène le peintre.
— Qui t'a donc, lui dis-je avec colère, ordonné d'aller le chercher?
— Si cela ne vous fait pas plaisir, me répondit-il, je vais le renvoyer, et il reviendra une autre fois. Avec lui on ne se gêne pas.
Ces paroles impertinentes me chagrinèrent; Tartiste pouvait les entendre.
— Sot que tu es I répliquai-je, fais entrer.
— Eh I s'écria4-il d'une voix rauque, par ici, par ici.
Sur le seuil de la porte, je vis s'avancer un homme d'une taille moyenne, d'une figure assez régulière, mais maladive et triste. Il était vêtu d'un
LE PEIKTRK DE PORTftAlTS. 137
grand et large surtout, boutonné jusqu'au menton, de telle sorte qu'on ne pouYait voir son linge. Il portait sous son bras un carton enveloppe dans un vieux mouchoir de couleur, et tournait son chapeau entre ses mains en baissant la tête. Je compris sa timidité et, m'avançant à sa rencontre,
je lui dis :
— Je suis bien content de faire connaissance
avec vous.
— Vous m'avez fait appeler, me répondit-il d'une voix craintive ; désirez-vous avoir votre portrait?
En prononçant ces mots, il posa son carton sur un de ses genoux, dénoua les cordons qui le liaient, et comme un des nœuds résistait à ses doigts tremblants, il le brisa avec ses dents.
— Voici, me dit-il timidement, deux portraits que j'ai faits récemment.
— Ah! je les reconnais, s'écria le valet. Ce sont les figures vivantes de deux voyageurs qui ont demeuré ici.
— C'est vraiment très-bien peint, dis-je à l'artiste. Mais asseyez-vous.
Il semblait tout effarouché. Taatôt il me regardait , tantôt il regardait le valet, qui, de son côté, l'observait avec utie expression de surprise.
-r^ Je vous en prie, répétai-je en prenant Tartiste par h bras «t en le conduisant près du canapé, asseyez-\ou3 donc.
Il continuait à se tenir debout, d'un air embarniBsé, en frôiss&iit sén (i^hslpeâu entre é(3s mains, et je ne sais si je me trompe, mais il me sethblà voir dès larmes dans ëès paupières.
Le valet sortit eh riatlt.
L'artiste s'assit sur le bord d'une chaise.
— Vous êtes, lui dis-Je, dé celte ville?
— Oui.
— Où âvëï^ôùs pris des leçons?
— J'ai par moi-même à jpeu prèâ appris ce cjue j e sais.
— Est-ce possible?
— Dès mon enfance J'ai eu le goût du dessin, et longtemps j'ai travaillé avec ardeur jour et nuit. Maintenant, ma santé*. •
A ces mots il se tut.
Je le regardai avec un sentiment de peine< té
croyais di&iiDguel: sur aa figure Jaunie les traces de la débauche.
— Ave2*you$ beaucoup d'ouvrage? lui d^naodai-je après un instant de silence.
— Très-peu. .i. très-peu... Quelquefois je passe des mois entiers sans qu'on me demande Un seul coup de pinceau. Les gens de cette ville n'aimekil pas ce que je fais.
Tandis qu'il parlait ainsi, un sourire d'orgueil se montrait sur ses lèvres.
— Et quel est le prix de voâ portraits?
—4. Il est très-modjque : da cinq à dix roubles, selop la grandeur^
— Grand Dieu I Et comment donc.vivez-voûB?
— Bien petitement.
En ce moment, sous sa redingotô entr'ouverte,
je vis une chemise usée et rapiécée.
— Et vous demeurez, loi dis-je» constamment
ici?
— Oui... non... j'ai demeuré à Moscou.
•^ longtemps?
— Deux. ans.
— Que faisiez-vous là? Vous travaillia»)
140 Lt PEINTRE DE PORTRAITS.
— Oh! j'étais si bien, et j'avais beaucoup d'ou-
vrage.
Ses regards étincelèrent, puis il baissa la tête en silence, puis tout à coup il me demanda, d'un ton de Yoix dégagé qui me surprit :
— Y a-t-il longtemps que vous êtes dans celte Yille?
— Non, et je ne sais combien de temps j'y resterai.
— Pourquoi?
— Cela dépend d'une aflaire.
n me regarda timidement. Je me levai, il se leva et rangea avec soin sa chaise contre la muraille.
— A revoir, lui dis-je.
II me salua à diverses reprises d'un air embarrassé, me tendit la main, puis la retira, comme s'il craignait de se brûler. Je le reconduisis jusqu'à la porte, et j'entendis l'effronté valet qui lui disait :
— Donne-moi deux greveniks ^ pour t'avoir amené près de ce voyageur,
* Un franc,
Le lendemain matin je me fis indiquer sa demeure : une vieille maisonnette délabrée dans une ruelle étroite. Je montai par un escalier en bois, sombre et usé. JTouvris une porte, et me trouvai dans une cuisine si chaude, qu'il était difficile d'y respirer. Une jeune fille, enveloppée d'une touloupe en peau de mouton et accroupie sur le sol, ëe leva à mon approche et, se frottant les yeux, me dit d'un ton craintif :
— Que demandez-vous?
— M. Donchnikof.
Au même instant, d'une chambre voisine, une voix aigre de femme cria :
— Qui est là ?
Je tournai mes regards du côté de cette chambre, dont la porte était ouverte. Un lit, entouré de rideaux en couleur et surmonté d'un énorme duvet, en occupait à peu près toute l'étendue, et une femme était là, revêtue d'une lourde pelisse, comme si elle craignait de geler par une température de vingt-cinq degrés.
— M. Donchnikof, lui dis-je, est-il ici?
Elle s'avança de mon côté avec des vêtements
m LE PEINTRE DE PORTRAITS.
et des efaeretii ea désordre^ et me deaianda :
— Que voulez- vous?
--^ Je désire voir^ répliqui^jo ateo impatieDce^ M. Doilcbiiikoir«
-^ Par ici.
Qle mel fit moÉtter enùùte quelques nuurcbeci d^iH) iombre escaiier, ouvriil une porta, et d'un ton impérieuii s'écrta :
— Simon, voilà un monakui*qui voua demande.
Vite, vite, il attend.
Et elle redescendit en grognetQt.
Je pénétrai dans Un noir^ humide réduit ^ où il n'y avait qu'une seule fenêtre, à laquelle était sa^ pendu un tablier en guise de rideau ; deux mauvaiseè chaises, une table grossière, un poFifiin&afeau auquel étaient accrochés un vieux gilet et une eravat«; plus loin une commode à demi brisée ; sur la table quelques restes de couleurs, un débris de pâté et unebalaleika^; un plancher et un parquet en partie effondrés : tel était le logis du pauvre peintre, qui, à mon approche, s était
* Instrument de musique, sorte de guitare primitive.
LE PEINTKE ^E PORTRAITS. 145
réfugié derrière la porte et se hâtait de revêtir son surtout.
Après cette opération, il prit une chaise, l'essuya avec un pan de sa redingote et me Toffrit.
— Vous n'êtes, lui dis-je, guère bien ici pour travailler.
— Tous croyez? me répondit-il, en promenant ses regards autour de lui, comme s'9 remarquait pour la première fois les inconvénients de son gîte.
••^ Voudriez-vous bien me montrer quelquesuns de vos dessins.
Il ouvrit timid^naent un tiroir de la tablç et je prie un album qu'il me présenta. îe me mis a le feuilleteret j'y vis plusieurs figures très-bien faites, entre autres celle d'une jeune femme d'un caractère singulier.
Pendant ce temps, Doncbnikof errait dans aa diambre, et sous camain résonna le cliquetis d'un ▼erre.
Je fis semblant de ne point estendre ce bruit, et je Ini demandai :
-»^ Quel eat donc ee portrait?
144 LE PEINTRE DK POUTP.AJTS.
Il soupira, pâlit, et, reprenant T album :
— Pardon, me dit-il, je me suis trompé, ce n'est pas cela que je voulais vous montrer. Prenez, je vous prie, cet autre cahier.
En prenant ce second cahier j'acquis la certitude que le malheureux artiste aurait pu, en d'autres circonstances, devenir un grand peintre. Tout à coup, par hasard, j'aperçus un tableau d'une assez grande dimension, placé dans un coin et tourné contre la muraille.
— Puis-je voir cela? demandai-je à Donchnikoff.
Il parut embarrassé et ne répondit pas.
Je me remis à feuilleter ses albums, tandis qu'il se promenait dans sa chambre. Quelques instants après je levai la tête et restai stupéfait. Sur le chevalet était le tableau que j'avais demandé à voir, un tableau représentant une jeune femme au teint brun, la tête couverte de lis blancs, se baignant dans un ruisseau. L'artiste, après avoir cherché à mettre ce tableau à son jour, enleva le tablier suspendu, à la fenêtre et contempla son œuvre, comme s'il se croyait seul, ie me levai et
m'approchai du chevalet. Cette image, ponce là en plein jour, devant moi, me saisissait . Ces yeux^ cette bouche, cette chair, tout était vivant. Un simple ruban nouait ses cheveux noirs avec leur couronne de lis, un autre ruban tombait de ces bouquets de fleurs sur les épaules et sur le sein de la jeune femme, à demi cachée dans l'eau.
Avec sa petite main délicate elle cherchait encore à cueillir des fleurs, et à ses flancs était suspendue une ceinture d'herbes vertes. Tout cela était dessiné et peint avec un soin extrême. Je regardai le peintre. Ses yeux étincelaient et il était comme transformé.
— Dieu ! m'écriai-je, quelle belle personne I
— N'est-ce pas? me dit-il avec une expression d'orgueil. Regardez ces cheveux, et ces lèvres, et ces mains. Jamais je n'ai revu de telles mains.
— Ainsi ce n'est point là une œuvre d'imagination? Je me réjouis de penser qu'il y n réellement de par le monde de telles femmes. Mais il me semble qu'elles sont faites plutôt pour la poésie (]ne
Dour les réalités de la vie.
140 LB PEIKÏRË D£ PORTRAITS.
Doncbnikoff ne na'écoutail pas. Il 60»tinuait à • absorber dans la conteinpkiio» de son tableau, et tout à coup il mit la iéte entre ses mains et tomba en sanglotant sur une chaise.
De ma vie je n'ai entendu de tels sanglote^ si profonds et si pénétrants. Que bire? Je ne pouvais essayer de consoler eei infortuné* Conunent consoler un homme dont ehaque sanglot indique une souffrance et une passion que rie» ne semble pouvoir apaiser ? J'enlevai du ehevet l'image de la jeune Ceomie, je la remie à sa première place et je sortis.
Le lendemain j'envoyai demander des nouveUes de ce pauvre affligé. U me fit répondre qu'il ne pouvait venir me voir, parce qu'il était sii>uffrant. J'appris alors par le valet de rbôtel que la femme ehez laquelle demeurait cet humble artiste le rudoyait et le tenait entièrement dans sa dépen* dance.
Trois jours après, il vint chez moi. Je me réjouis de sa visite et m'efforçai de le mettre plus à Taise avec moi ; mais le meilleur moyen de lui donner quelque assurance, c était de kii faire boire
LB PEINTRE DE PORTRAITS. Wt
d» vk)^« Il me déf^ignit en&st sa l#iste siluatèon, aggraviée par Vbosiilké dé qUel(|oe8 femmeâ dé la iMe qui ne |K)uvaient lui pardonner àe les a^ràr peintes telles qu'elles étaient réellement^ au lieo de les embelliF.  mon tour, )e lui fis part du récit de l'aubergiste et lui demandai s'il savait ce qu'était devenue la fugitive Mariette^ Il me FéiM^ndit qu'il ne l'avait pas re¥«e depuis le 'pur au il était parti pour Moscou.
Je sortis et me promenai dans la rue avec lui^ ce qui fut pour les habitants de la bonne petite ville un grand sujet d'étonnement et de commentaires. En me voyant dans cette familiarité avec un homme dont on connaissait les funestes habitudes, on n'hésita pas à déclarer que j'avais le même goût que lui pour le bon vin. Je me moquai de ces méchancetés de petite ^ !le et continuai mes promenades et mes entretiens avec Donchnikoff.
Un jour qu'il s'était animé en buvant coup sur coup trois verres de punch^ je le priai de me ra*conter son histoire, et il me fit le récit suivant :
a Mon père, comme vous Ta dit Procope, était
un bourgeois de cette ville, honnête et intelligent, mais rien ne lui réussit. Ma mère était une femme d'esprit, mais d'une nature inquiète ettracassière. Tous deux avaient eu beaucoup d'enfants, qui moururent en bas âge. Moi seul je leur survis, cl ma mère me gâtait.
«J'avais environ quinze ans quand on bâtit dans cette ville une église. Un vieux peintre allemand fut chargé d'en peindre la voûte. J'allais chaque jour l'observer dans son travail, et je me mis machinalement à dessiner des nez, des yeux tout ce que je voyais. Le peintre, remarquant mon goût instinctif, me donna des conseils et, un jour que j'avais assez bien réussi dans un de mes essais, il me dit en me posant la main sur le front : a Trace vaille, travaille, tu deviendras riche. » Dès ce jour je me sentis )â(nimé d'une nouvelle ardeur.
c< Mon père pourtant me défendit de fréquenter ce brave homme, qui voulait m'instruira ; mais j'allais le voir à la dérobée. A dix-sept ans, je fus forcé d'entrer comme apprenti dans une boutique, où je périssais d'ennui, et mon unique consolation '
LE P£IiNTR£ DE PORTRAITS. 140
était de dessiner en cachette dès que j'avais un instant de loisir. Quelque temps après, le bon peintre qui s'intéressait à moi tomba d'un échafaudage et fut transporté tout meurtri dans son lit. Rien ne put m'empécher d'aller le voir et de prendre soin de lui II mourut dans mes bras et me légua sea couleurs, ses toiles, tout, jusqu'à ses vêtements. Je recueillis toutes ces choses avec soin et pris possession de son atelier. Je rue complaisais dans ridée que mon père me permettrait de me consacrer à la peinture, et, pour le toucher, à rapproche de Pâques, je dessinai une Descente de croix. Le jour de Pâques, ma mère lui présenta mon travail.
« — Qui a fait cela? demanda-t-il.
« — C'est notre Simon.
a J*étais derrière la porte, épiant cette scène. Je le xis sourire, puis il m'appela et me donna un billet de dix roubles. C'était le premier argent que j'eusse jamais gagné. Ce témoignage de satisfaction de mon père me transporta de joie. Je me mis bravement à l'œuvre. Le jour j'allais à mon magasiOy la nuit j'étais dans mon atelier. J aspirais i
étonner mon père par mes progrès et je songeais qu'alors il pourrait bien se décider à m'envoyer pfès d'un maître à Moscou. Ilélas I quelle illusion I Un soir, j'entre, selon ma coutume, dan^ ma rotniiie favorite; tout y est renversé, bouleversée Tandis que je regarde avec stupeur oe désordre in^ compréhensibie, j'entende résonmr près de moi us éclat de rire eardonique, et je vois apparaître mon père, qui me reproche de perdre fc^enaent mon temps, et me fait prometire de reooiKer à la palette et aux pinceaux. Cette promesse, je ne pou* irais la tenir. Je continuai à deasiner et à peindre en seevet. Je commençai même à faire des portraits. Je voulais gagner quelque argent pour me rendre à Moscou.
c( J'avais alors vingt ans, et je remarquai que je n»déplaisais point aux jeunes filles. Mais j'élaie timide et n'osais leur parler. Je ne sais eemment le hasard me rapprocha de Mariette, la fitle de Tau* ber^ste. Elle m'avoua qu'elle m'aimait. Moi, il me semblait que je Taimais aussi passionnément. Je lui promis de l'épouser, et je fis son portrait. Go* pendant olle me fatiguait somnent par sa pe rpétuell
LE PSir^TMË Q£ POîiT^ilTI, 151
tiistaftc, SiNiveQt, après we dowe et tendre mimrie^ toiH à coup ^la fpn4«U m Urmes et s é-
« — «- Aim^nam; à te cesiiai» dafii'ainier,j'aA
«Bi^iHÀt je la vis «isigrir et dépérir. EU« enùr ' IffnfiH f^ue «âfi ^e m voulât ^ oane^tir à notr^ iieiûH, ai die fiaîi par sa confier à ^a niève^ qui avait pour elle une grande prédilectjpft, Toutai doux pl^f ôraat^ priéreaft easeoibla, puis résolurent de vé9é\er noi projets à Procapo, qui au^sit^t ^n*- «ifft filwnehep moa pèpe«
^ J6 Me nippdia ofioore m oolère q«aod il tùf mt dt MtieêakveyBQi
< --rrAh ! lu veux te matiep, me cria-t4l^ ah ! vaur ijen. Tu n'est pas ea élai da gagner un kopeck et tu veux te marier. Eh bien, sois tranquille, c'esl mm qui me ehavge de te mçètve i la raison, si tu persistes dans tes folies.
' « Je lui demandai pardon et la eonjurai de me ipemieitra d'aller à Mpscou. Il y oonsanlii, non pas eeyqndBBé pour que j'eptBaase a Moseou dans nm éail€4e paiatare, mais daMune boutique dont l6
patron était un de ses amis. Je partis et, arrivé à Moscou, je lui écrivis que je ne pouvais me résigner à me mettre dans le commerce, que je voulais être peintre. Il me menaça de venir me chercher à Moscou. Lamortlempêchade me poursuivre. Ma mère mourut aussi peu de temps après lui, me laissant pour tout bien cette chétive maison, que j'ai vendue, en revenant ici, à la femme chez laquelle je demeure.
Tel fut le récit du peintre. Après cette confidence, je passai une semaine entière sans pouvoir le rejoindre. On me dit qu'il se tenait enfermé dans sa chambre et ne voulait absolument voir personne. Mes affaires étant finies, j'allais partir, regrettant de ne pas lui dire adieu, quand soudain je le vis apparaître avec une joyeuse expression de physionomie.
— Je vous apporte, dit-il en me mettant un rouleau de papier dans la main, ce souvenir.
Et il s'éloigna.
Ce souvenir, c'était une copie très-bien faite du portrait de jeune femme qui m'avait tant frappé. Je courus après lui pour le remercier. Il marchait
d'un pas chancelant, et s'arrêtait quelquefois pour crayonner une figure au coin d'un mur. Les enfants le tiraient parles pans de son habit, et quelques-uns s'amusaient à lui faire, avec de la craie, des dessins grotes(|ues sur le dos... L'image qu'il m'avait donnée était si gracieuse, le sourire de cette jeune femme si fin I Je m'éloignai avec une pénible émotion.
Quand je fus rentré dans mon domaine, j'écrivis au peintre, et lui envoyai de l'argent en l'invitant à venir me rejoindre. Il me répondit d'une façon touchante que sa vie était inisérable, mais qu'il ne se sentait plus le courage de tenter un nouvel efTort, et que, n'ayant plus de confiance en lui-même, il devait rester dans sa piteuse situation. Une correspondancQ s'établit entre nous. D m'exprimait très-judicieusement son opinion sur diverses questions, mais évitait de parler de lui. Enfin je lui demandai un jour par quelle fatalité il était tombé dans son triste état :
— Une vieille chanson , me répondit-il, l'amour, mais un amour ardent et insensé. Voici
mon histoire :
iU LE PEIKTHE DE PPaTRAITS.
« Pour pouvoir vîvr^ à Moscou, j^ rm vmk Mrt das portrait», et je revois Afssest bien* h travdillaûi u»e partie da U jauroée» j'eq^ployai^ l'autre à étudier dans laa oi4}Me^^ et létm très»beur0u:(r t'arDour de MQriâUti m ma troublait plus. 1$ Tavais sacrifié à mm 9mwT pour YarL Plu^i^ur» inoiB s'écoulèrent ainsi» J'étais tpès-eoiiteat de moxji sort. Mais rhomme n'est jamais satisfait, L'idéo Hie vint d'ftlkf m lialÎQ. Pour réalisi^ ç^ b^au projet, jfi davftifi ami^fler par v^n travail nm c^^ \^me svmm^ d'argent, c'a^ i^ qm j'^^ayai de &ire, non ^luifi être ^ouvepi cruelWmant Caiigué da la sottise at d^ abi^urde^ f;ipigau(;ç^ de h plup0rt d«8 gants dont j'ai^tr^pranai^ 1q pQrtrait,
« Mais un jouF il m'arriva de faire celui d'une boQ9a vieille feinme qui s'intéressa gçnéreu^n^çjnt 9 oift ^^tion» J'allais cbaque jour dinar çb^x alla, at, pour m'aidar dao^ mes atuda$^ eUa mt d9maU d4 Targant, an me disant qua ja lui far^ii à loisir quelques tabkau^» Qudod la souvenir àfi lldriette tm ^avenftit alor;$ à Teaprit, j'en étais
a{ff«)a* Im jaune filla m'aj^paraiss^it comma un
obstacle à ma meilleure espérance d'artistai et je
L£ r£IlSTnÇ DS PÛRTAIITS, 4^
ffim Dieu i'^K&fmir le rvule anbei^ikl» daus sa résistance.
« La vieille femme, 4[»i, par sa baillé, ïo% veniitit..sa maison très-agréable, me parlai! sans cesse de sa petite-fillA Usa qyî sa trouvait alora chfic IHM. mmiQ éftns le voisinage de Mofoou, nais qui éwatt hiasMi Mvenrir.
« — Elle est orpli(diiie, sia diaailrdb, et j« soîa aate^ca.
« {]» J0Uf , fiMii»6 j'aiitrsM dlitii la boiiBe lieilk, elle s'écria gaiement :
« -^TT Im êfé mjiffà^M lim m% ^mvée. Lisa ajoula-t-elle, où es-lu? Viens ici.
f «r« A rkfiaofc, n^«9dj<;iina imx aagantine.
« Qo^um rokuiit^s ppfnb jd via appairailre me fmm fiHe de taîHe m^faone, 4}ui, par la ^rvaeîi# at k gtielé^ raaseœUait à M ^Qirat^ G3Ia loa r»fania anac^^M aiinrfifaiM <k Oimâti <fai m'anir barrassa.
« f^ Lîaa^ M dit «a fmaj^'onH^^ e'^t Hmon, daot ja t'ai pariée î'aspm que in aitms da l'afiaotion pour lui.
« .1-» C'tirt U qm a £ait «b» poristtt? répendit-
elle en fixant sur moi nn regard qui n*é(ait pins celui dun enfant.
« Je rougis et m'inclinai.
a — Oui, oui, reprit Faîeule, et il fera aussi ton portrait. (Test un bon garçon.
<K Lisa s'approcha de moi en souriant, déploya son tablier, dont elle avait tenu jusque-là les coins fermés, et, me montrant trois chat^ :
a — Voulez-vous, me dit-elle, faire le portrait de ces trois jolies bêtes, mais il faut qu'il soit ressemblant.
« — Lisa, s'écria la grand'mère, à quoi penses-tu?
« Je regardais cette jeune fille et ne pouvais lui répondre. Elle m'étonnait par sa singulière beauté, par Tagilité de ses mouvements, Téclat de ses yeux, la fraîcheur de ses lèvres, la richesse de sa longue chevelure et la fine et malicieuse expression de sa physionomie.
« Elle remarqua sans doute l'impression qu'elle produisait sur moi, et, avec un malin sourire, elle s'éloigna.
a — Il faut Texcuser, me dit sa grand'mère,
LE PEINTRE DE PORTRAITS. i57
c*est une enfant, quoiqu'elle ait déjà dix-neuf ans.
a Je passai le reste de la journée dans cette maison, et revis Lisa, tantôt comme un enfant capricieux, tantôt comme une femme étrange.
« — Demain, me dit sa grand'mère, vous ferez son portrait.
« Je rentrai chez moi dans une agitation extrême. L'image de Lisa était sans cesse devant mes yeux. Au lieu de me coucher, je pris mes crayons et je passai la nuit à dessiner les traits de la jeune fille, puis je me jetai sur un divan, et, en fermant les paupières, je la voyais encore devant moi, et j'admirais chacun de ses mouvements.
« Le lendemain, de bonne heure, je me rendis chez la vieille femme. Lisa se fît attendre, puis enfin apparut, la figure fatiguée, comme une personne qui a mal dormi. Elle me fit un léger salut, et baisa la main de sa grand'mère.
« — N*es-tu pas honteuse, lui dit la vieille femme, de te faire attendre ainsi?
« Elle me regarda d'un air de dédain, et me dit :
« — Êtes-vou8 si pressé? Â l'instant je suis prête.
« Puis elle sorlit ta«di» qm j« péparais flsas couleurs et mes crayons, et elle realÉ*a avec ses ehats.
c( — Fi donet lui dit son ateule»
« «- Tl £iui, répoodit^-dtte, que je tienne quel* que chose entre mes mains. Regardes^ conuiie eda wra joli, 3Jout»*t-«ilp en sourânt et m prenant unie altitude, puis uao autre.
ff Je regardais av^e admiration la grâce 49 ^- €im de ses mouvemefite.
m Elle prit une nouvellepose 4a »e disent ;
« m- Suis^je mieui ainsi?
a Tout à eeiip elle jeta ses ehato pav terne ^ édbtant de rire.
(K r^ Lisa, dit son aïeule, eBt41 possible qMtn ne puisses pas rester un instant ImDquiUs?
« -«r^ Eh bien, répondU^elk, retire^weui, et je TOUS promets de ne pliis bougev.
« Le bonne grand' mère sortit, eefiportant les chats. La fantastique jeune fille s eseit d'un aif iéaolu en me regardant fixement, de tisile wte gue j'en étale gêné. Pour dtssi|iuiler quelque peu mon embarras, je me mis à tailler des crayoq# et. à
étefidpe sur ma palette des coiileuf s. Spudaio, ¥Oilà que la felle Ltsa quitte sa ohoif e, j§tte ua on, et t(Mnbe svur un canapé eo éclatant de rire.
<c — Eh bien, dit la grand'mère qui Tenait de psnlrep, tu esdcHicingeuTcrnable?
0( — Mule, regardez, lioniie maman, et voyez li-ee n'est pas la chose la plus comique?
<x La Yieille ma regarda el se mit à rire aussi. « En préparant ma paletle, je m'étais, à mon inçu, barbouillé la figure ; je me hâtai de Vmh soyer.
« — Maintenant, bonne mMnan, dît Lisa d'uM ?oh oAHne, iR^4'#n enoore danp Tautre chamlNni^ j# vais peser dans la perfection.
a Elle savait bien que sa tendra aïeule ne poii»« vflît lui résister. Quand nous fttfptti seuls, ^OiM dit d*un ton caressant :
« — Dpnnez^moî votr^ palette ei vos pinceaux.
« Sans attendre que je lea lui donnaes^, i^lle
ks prit, s'approcha de la glaoa «t, av^e um
adresse parfaite, s'appli^a du vioriiiilloa mt lit
joues.
« — N'est-ce pas que c'est joli? s'é^riftH^^dyi^
en tournant la tête de mon côté. Puis, dénouant ses longs cheveux, qui tombaient jusqu'à ses pieds, et se regardant de nouveau à la glace, en vérité, dit-elle, j'ai Tair d'une sauvage.
a — Bien belle! murmurai-je involontairement.
«c — Ah! je vous plais? Laissez-moi aussi vous peindre la fi^re. C'est vous qui tout à l'heure m'avez donné cette idée. Tenez, ajouta-t-elle en s'asseyant sur une chaise, mettez-vous là à genoux.
a J'obéis. Elle écarta mes cheveux de mes tempes, et passa délicatement le pinceau sur mes joues. Elle était si près de moi, que je sentais son sr^ufile glisser sur mon visage, et elle était tellement absorbée dans son travail, et moi dans le bonheur de la regarder, que nous n'entendîmes pas rentrer la grand 'mère.
a — Vois, lui dit Lisa, j'apprends à peindre.
« Après s'êlre de nouveau mirée à la glace, elle se décida pourtant à se laver la figuré ; moi j'en fis autant, et je repris mes crayons.
^ — Ne voudriez-vous pas , lui demandai-je, apprendre à peindre?
LE PEINTRE DE PORTRAITS. iÔl
« — Non.
« — Pourquoi?
« — Parce que je n'aime pas à étudier.
« — Qu'aimez-vous donc?
« — J'aime à courir. Tenez, attrapez-moi.
« A ces mots, elle s'élança dans le jardin.
« Je la poursuivis. Mais, dès que j'arrivais d'un côté, elle se sauvait de l'autre en criant :
« — Attrapez-moi, attrapez-moi.
« Nous courûmes ainsi longtemps, et je commençais à me sentir fatigué. Enfin je la saisis; elle voulait s'échapper; je la pris par la taille, et tandis qu'elle se débattait, je ne sais comment, je l'embrassai. Elle pâlit, jeta sur moi un regard farouche, puis rentra gravement à la maison. Je resta] quelques instants immobile à la même place. Son regard m'avait effrayé.
«c II fallait pourtant continuer mon ouvrage,
et cette fois Lisa posait avec une tranquillité parfaite.
« Quelques jours après, le portrait fut terminé.
On le trouva très-ressemblant, mais moi, je n en
étais pas satisfait.
m us PBINTRE DI PORTRAIlâ.
« — A présent, dit Lisa, il me sem pennis de rire.
« — Ë^tnce que j« vous en %i empéohée?
c( — Oui. Vous n'aimez pas epsima rie.
« i» fmm$ àe» îoiirnéea «ntièreg avee elle.
Sans oser me Tavouer à mei-*méme, j^étais amouffmvf'* EUf paraî^sail chafrrinéa m je manquais à une de mea viaitea hafaîlueUds; maîa un jour qœ je lui disais :
m — «^ Vou^ âtea doue triate de ne pas me voir?
4( -m- Sans doute, me répoedit^lle naïvement, U ])*y a que vous avee q^i je puisse courif »
(K L'été apppi>fifaaii;. I^agrand'mèpe pépiait de par. tir bteQtât pour la campagne. L'idée d'étr« séparé ée Lîsa me causait un pre^nd chagrin^ EHe remttnqpa ma tristesse et m'en demanda h cause.
« Des larmes s'échappèrent de mes yeui.
m ^^ Je dlftvine» je devinai 6'éeria4-etle ; vous êtes affligé de mon départ pour la campagne. ¥oiis m'aimez!
« — Oui, lui dis-je en lui prenant vivement la mam et la portant à mes lèvres, oui, je vous aime, me le permettez-vous ?
LB PBIKTBS DE POUTRAITS. 1«3
K «^ J0 a^ pttia, répliqua-t*elle en retirant sa main, empédier personne de m'aîmer.
« Is kndem^n sa grand'mère me firoposa d'aller 9i¥êiQ elles à Ift campagne* Pour dissioiuler ma jpie, i0 pqpofidip qui jq n'awaia pas U temps de faire cette excursion
i; ^ Quoil ]»ia dit Ima, quasd aUe se trouva iwle avac riHÛ, vqhs m voulaz pas mus «>ecoin-
c< -^ fçii peur.
(X -- De quoi?
« ■-- De vous, fai peur qw vw«i q^ voBs mor quiez de moi.
ce ^1*- $i ceU TOUS déplaît, je Dfi h f&Mi plus. « — Vous me plaigne* donc?
« -r- N'otp&-vous pa» «ï*lb^«rwxl
« — Ohl oui... je vous aime... et vousl*,..
« — Que vûijlc!*-yj9U5 qqe jc^ fe^<>? Çoptinu^z à m'aimer... Peut-être qu'ua jouTi woi au^i.^
ff Je oa la lais^i pas aisbever, je ia$ jetai à ses genoux et hi bai^i U nuiin dans un transport d^ JQi^^ Pl# ne se déf/t^ndait pas, et ob^rvait avec une sorte de ciiri(»3ité mw eatUpusiaaaiQ,
« jN^ous partîmes pour la campagne. La graûd'mère me témoignait une véritable affection, et je crois qu'elle aurait vu sans peine sa petite-fille répondre à mon amour. Mais Lisa me permettait de lui baiser la main, et ne m'accordait rien de plus.
c( A la campagne, nous nous promenâmes dans les champs, dans les bois et dans un grand jardin un peu négligé. Il y avait là un ruisseau qui, en été, se couvrait de lis blancs. Un jour, Lisa me pria de lui cueillir quelques-unes de ces fleurs, pour lui en faire un bouquet. Malgré tous mes efforts, je ne pus les atteindre.
« — C'est bien, me dit-elle, allez rejoindre ma grand'mère; ne lui dites pas que je vais me baigner, et envoyez-moi Catherine, ma femme de chambre.
c( — A quoi songez-vous I m'écriai-je d'une voix tremblante et en pâlissant.
« — Je veux me baigner. Je nage parfaitement.
« — Grand Dieu I vous vous noierez.
c< — Voulez-vous, me répliqua-t-elle d'un ton impérieux, faire ce que je vous dis?
LE PEIÎiTllE DE PORTRAITS. 165
« Je connaissais son caraclère résolu, et j*allaiy en courbant la tête, exécuter ses ordres. Mais j'étais dans une inquiétude mortelle. J'avais peur qu'elle ne se noyât, et je ne pus résister au désir de me rapprocher d'elle. Après avoir obéi à son commandement, je redescendis dans- le jardin; je me glissai à travers les arbustes jusqu'au bord du ruisseau. Lisa était là qui nageait et jouait dans Peau, et tantôt s*éloignait, puis revenait gracieusement et cueillait des fleurs. Je la contemplais dans une sorte d'enchantement indicible.
a Bientôt elle sortit de l'eau, et je Tenlendis qui m'appelait dans le jardin. J'allai la rejoindre. Sur sa tête était une guirlande de lis blancs, et à sa main elle tenait un bouquet de ces mêmes fleurs.
« — Où étiez-vous donc? me deïnanda-t-elle, je vous cherchais; puis soudain, me regardant attentivement et frappant du pied : Ah ! dit-elle, vous m'avez épiée.
a J'essayai timidement de me justifier, mais elle ne me laissa pas parler*
I8C LB PKIHTRK Dfi POHT&AITS.
« ^^ C'est J^t, «'écrk-t-elle ; c'dsi aîn» ^ ▼ous m'obémsuz»^ el toim dîtes ^« tou» m'aî^ mez!
« J'étais Iettémeii4 effrayé de fie& reproche», que je i»e précipitai à mi» geilouk en lui demandani pardon. Elle bési4a ti« Htstant^ puis sourii. Mon pardon et mon b6«fceur étM6ii4 dama ses yeux. N^Mis nous assimes Tun à eôté de l'autre sur rherbe« Elle pencbala ^e sur mon épaule, tandis ^ks mén bras entoutiait m, taille» Mous restâmes ainsi Itmgteikips sae^ proiMneer une parole. J'é-coulai sa douce respiration, et Phumidité de ses nbeveux aTec leur eour^me de Us rafraîchissait iSion front brôlafii.
ff La grand'itière no«s cherchait et nous appe^ kit. Je ^«èaift me lever. Lisa^ me retint par la main ; puis, me regardant avec ses grands yeux, m'embrassa, et naturellement je ne pouvais plus me lever.
« Cependant je comprenais <yie je ne pouvais en conscience dissimuler plus longtemps mon secret 4 la bonne vieille femme. Je ki confessai mon amour pour Lisa, et lui dis que, si elle voulait bien
Lt FCrNTllE 0E P9KTRAfT9. m
ne permeltiiB da répemetr^ «m y m eiiilfèr% M
« -^ Olriy oai^ réponibl-éne ; à la mérité, tu n'tfs pas riche, et le père de Lisa était un fonottOnnsfire» liai« ^'dld prewnû eUe^méme ta ftéGÎMOÉ. Sa màré wm disait encaifB) a» momciit de sa laoït : « Je tVn pt\»f ne oontrark point leB imlliiialMKii « éè Lis». » Cette pa«innre «oère, elle s'élâit mairtée flmlgré eUe^ ëf sa lée fl'a pas été h^»reu9«<
« Li^a* et iftoi notia fâme» fianoos, m^ fiM^èHbment; elle-même toakit ifu'il en fât ainsi.
Xi Nofifr i^ev-tninea à Kosaou. Là j'àppfiaifriiiilt de mes parents. J'étais alors si hemfeuji^ que cIMIl perte fit Btif moi çén d'imfmsaHin.
« Qtfelqiies iilots i^rè», t^otnme je réiitfaia M jour danstnëf àemeaf e^ on médit que ma saaiir élelt arrivée et m'avait attendu longtemps. Ma sœiir I fc n avais p&rs de sœut*^ et ne coiRprenaîs ri^ à ce récit. Après y avoir réfléchi, je pensai que c'était Mariette ^i était venue me chercher J'entrai dafis mon atelier. Il y avait là plusieurs portraits de LÎ8a« Sur celui qui vous a pht, je trouvai \m mouchoir trempé de laimes. Nul doute. C'était M»*
riette qui, en mon absence, s'était assise dans ma chambre. Je l'attendis, puis j^essayai de la chercher, mais bientôt ma propre infortune me fit tout oublier.
c< A son retour a Moscou, lisa était rentrée en relation avec une de ses amies, une orgueilleuse jeune fille pour qui elle avait un attachement particulier. Bientôt je remarquai que ma chère fiancée n était plus la même pour moi. Elle ne me parlait plus et ne riait plus comme autrefois, et quand il y avait quelques personnes en visite chez elle, elle paraissait contrariée de me voir. Cela me faisait un mal affreux.
« Son aïeule lui reprochait sa conduite envers moi, et Lisa s'irritait de ce reproche et m'accusait d'exciter contre elle le mécontentement de la bonne vieille.
« Un soir, dans un cercle de visiteurs on parlait des différents costumes appliqués aux diverses classes de la société ; tout à coup Lisa s'écria :
c( — Bonne maman, quel est donc le costume obligé d'une simple bourgeoise ?
« Son amie se mit à rire, et toutes deux me regardèrent d'un air ironique. La grand'mère tressaillit, et moi, je sortis précipitamment.
a Le lendemain, la vieille me dit :
« — Mon pauvre Simon, il faut que je vous annonce une triste chose : Lisa ne veut pas vous épouser.
a Lisa s'était retirée chez son amie. T'essayerais vainement de vous dépeindre mon désespoir.
C'est impossible. EnQn je résolus de retourner dans ma ville natale, et je comptais y retrouver Mariette.
« Avant de partir, je voulus dire adieu à Lisa, et je pleurais comme un enfant et ne pouvais prononcer un mot.
a — Pourquoi pleurez-vous? me dit-elle, est-ce ma faute ? Je ne puis me résignera l'idée que tout le monde se moquedemoi, si, pour vous épouser, je descends à l'état de bourgeoise. Si j'avais su plus tôt...
« — C'est bien... c'est bien, balbutiai-jeen gémissant, c'est moi seul qui suis coupable.
«Elle pleura aussi. Ma douleur l'attendrissait.
iO
170 LB peihtrb db portraits.
a Je partis et je ne retrouvai pas Mariette.
« Depuis ce temps, j'ai vécu follement et misérablement. Je songe pourtant que je dois me remettre, s'il se peut, au travail. Adieu ! »
Bl
ROMAN IINAGHEVÉ
Ooî aonnati, ou platôt qiri ne oemnatt kao Ivir fiovitoh? Tout le monde Ta vu et s*e8t aceoutané à le voir, et probablement personoe ne s'eet aTiaé de demander qui il est. De même pour b^ueoup de gqns. A qudi bon s oceup^ d'un homme saiKs relation» et sans fortune?
Ivan lyanoyitch ne fréquente pas les salons, mais il se promène régulièrement sur la perspective MewBky, de deui bepres à quatre, quel qu^ sok TcÉat de la température. Oa est sûr aussi de le
172 UK ROMAN INAClIEVr.
rencontrer aux théâtres et aux concerts, car il a la passion de la musique. Quelques jeunes étourdis ont signalé Ivan Ivanovilch comme un joueur effréné, et jamais de sa vie mon pauvre Ivan n'a tenu une carte. Il porte ordinairement une pelisse de raton, un habit noir, un long gilet blanc, et parait très-peu soucieux de sa toilette. On le regarde comme un homme dangereux, parce qu'il ne sollicite rien, et ne demande rien, quoiqu'il ne possède rien. Mais ceux qui le connaissent intimement ont pour lui une sincère alTeclion, parce que c'est tout simplement un brave homme.
Je le rencontre quelquefois, et nous nous entretenons de littérature et de science. Ses jugements sont précis et déterminés, bien qu'il ne soit point ce qu'on peut appeler un homme positif. Au contraire : quand nous sommes seuls, si nous abordons une question de sentiment, s^il peut parler plus librement, il m'étonne par la finesse avec laquelle il analyse les émotions les plus délicates. Alors son âme éclate dans ses regards, et il n'est pas difficile de deviner que sous cet extérieur, ordinairement si réservé et si froid, il y a un cœur
profondément impressionnable. Mais comment ce cœur s'est-il resserré et contracté? Pourquoi se cache-t-il sous un masque d'indifférence? Pourquoi le pauvre Ivan s' est-il condamné à un genre de vie iïi uniforme, sans s'inquiéter de ce qu'on en peut dire?
Yoici ce que j*ai appris.
Il y a quelque temps, nous dînions en téte-à-téte dans un restaurant de choix. Après dîner, nous nous asseyons sur un divan, nous allumons un cigare et nous nous mettons à parler de la fuite des heures, de la rapidité avec laquelle s'envole notre jeunesse, ne nous laissant souvent que le regret de n'avoir pas su profiter de nos belles années.
— Il y a longtemps, dit Ivan Ivanovitch, qu'on a chanté celte chanson-là, et personne n'en est devenu plus sage. Moi-même...
— A propos, j'ai longtemps eu le désir de connaître votre passé. Maintenant que nous voilà seuls, fumant tranquillement, racontez-moi donc le roman de voire vie.
Ivan devint pensif.
174 un BOVAN iracheys.
— S'il y a^ me répondit-il^ quelque» roww 4aii3 ma ne, 09 11^ sodI, en tout ca9| que de$ romms inachevés.
-^ Comment, inaaheyé?!
-^ Qui. Je ne sais s'il y a beaucoup de gens qui puissent se vanter d'avoir vu les heureux évé" nements de leur vie s'accomplir dans tout leur wlat, puis peu à peu s'effacer en projetant en a^*ie qu^l(]p]e lumineux rayon. Pour moi, il n'en 9 point été de même. Mes romans me sont entrés dan^ le cœur, et ils ont été interrompus avant le
dénoûmeot.
— Pourquoi donc?
— Pourquoi? Je ne sais. Par les caprices du hasard, par la variabilité des circonstances; tantôt une convenance mondaine, tantôt une sép^ation inattendue, tantôt ma propre négligence, ou la mort qui brise tout, m'ont séparé du but de me$ romans. Parfois, un mot aurait sufG pour me dpnner le bonheur, mais ce mot errant sur mes lèvres n'était point prononcé, et la joie espérée s'éloignait à jamais. Parfois, les plus petits incidents, une visite oubliée, uq court voyage, un
sâlat absurde, un sQt mtreii^a, un ri^gArd, ont 4ét<MiFDé pa^ YÎe de son heureuse direction. Vous Oie dii^^ qufi (^ fut tm &ute^ C'e3t possible. Mois l^m ai à(^ cruelleodea^ puni^ c^r Qbaque corde ic o^on omr ^ ^ihré douluureusemeot. En un rpot, qa^ qy'iJl ftp 3oiUe ipa» erreurSf de mes ^ttÎK^ m^ TQIP^ii^ l^oqt pa» eu de déopûment.
— Eh I quoi! il n'en est rien résulté?
— n eqestrésuUé un seiitiment étrange, npfentimçnt de tristesse du bonheur perdu, et que^up obpse de 3emblaMe à ce qii'qn peut éprouver ep ^pgeaat à une douce amitié ensevelie dans le içmbeau,
A ces mots, j'éprouvai ippi-méme une sorte de
tristesse incompréhensible, et j'e^^priroai ceit^
émotion à Ivan.
— Comment! diHl, voys ne qomprçne? point?
^appeles-vou9 votre Jeunesse, ej vous cpmprendre%.
— Le mieux serait que vou^ eussiez la bonté de nous raconter votre roman,, et non -seulement le commencement d'un de vos romans,
^ Vous le vouIcRÎJMais par pw commencer?
— Par le commencement.
— Soit. Par ma vie d'étudiant. Ahl Je vous vois déjà froncer le sourcil. Vous croyez que cette histoire d'étudiant va vous ennuyer? Rassurez-vous, je ne vous fatiguerai point par de minutieux détails. Pour satisfaire à votre désir je vous ouvrirai seulement quelques-unes des premières pages du livre souhaité de ma vie.
J'étais à l'université de Heildelberg. Dans la maison que j'habitais se trouvaient des jeunes Russes de Karkoff, deux frères. Nous vivions amicalement ensemble, nous assistions ensemble aux leçons des professeurs, et nous maudissions ensemble la soupe aux pommes de terre et les côtelettes noires que nous infligeait notre impitoyable traiteur. L'aîné de ces deux frères, nommé Théodore, était un original. Il passait la plus grande partie de son temps à jouer du violon, et courait régulièrement trois fois par semaine demander à la poste s'il y avait des lettres pour lui, bien qu'il ne reçût aucune lettre. Du reste, c'était un doux et charmant garçon. Son frère Victor, au contraire, n'aimait que le bruit et la dissipation. S'a-
gissait-il de tourmenter quelque grossier artisan, de siffler un professeur, de briser des fenêtres, crier des vivats, assister à un duel, organij?er un banquet, danser dans un cercle, Victor était toujours le premier, toujours prêt et toujours joyeux. Sa voix retentissait sur toutes les places publniues, et les vieux étudiants le suivaient en se disant : 11 est infatigable. Les jeunes filles lui souriaient et soupiraient en songeant qu'il fréquentait moins assidûment leurs innocentes réunions que les banquets de garçons.
Victor et Théodore étaient d'ailleurs de très-bons camarades, et je les aimais suicèrement, d'autant plus qu'ils étaient Russes, et, comme moi, au commencement de la vie, séparés de leurs parents.
Leurs chambrss étaient voisines de la mienne. Je les vois encore d'ici. Un jour j'étais au logis, un peu malade et triste. C'était en automne; au dehors, le ciel gris, Tair froid et la pluie; près de moi Théodore jouant sans miséricorde de son violon ; jamais je n'oublierai une variation dans laquelle, malgré tous ses efforts, il échouait perpétuellement. II faut vous dire que j'entendais cette
3érie de Tai^iations, cl)dque jour^ pendMA pkisieiJFs heuresi sans mo plaindre. «le ne CFois pas avoir jtait un plu^.,griand saiorifice à l'armiié. Mais cette fois, dans x^oa acoè^ d'hypoooadrie, h patienee nx'écbappa :
— Théodore» m'écriai-je, iu oubUes qu« la poste acrive aujourd'hui,
-^ En effet, rép^onditril, déjà même, probeble-
K^ent, jelle àfii^èUi^ arrivféie : comment n'y ai-je pas spngé?
Aussitôt remettant son violon dao)$ ^SOA ètui^ et çbaussani; S(es soij^Uiera v^raits^ tm il avait des prétentions à l^légance, Théodi^r^ sortit préeipitamxnmi, et inaurut par la^pj^iûe à- tF$^/)^« \m niM boueuses de Heidelberg,
Je restai seul dans un^ triste dispasîUon d esprit : j'étais trî^te copume oj^ T^rt, avai4 tout, quaad le doute comnaeuc^ à ébranler respéraiiee« Je m sa^ v«is oe que j'avais à alt#iwirâi d^ la vie^ ot j« craignais d.e ne point y trûuv0r le bonlieur d'un vér rij^able amour, |1 est cruel risoiemeot dans les ai^nées de la jeumsse, au teiups où chaque aflecf tion est si pure, si élevée, si saieie. Plus tard, il
tïN ROMAN I5ÂCflEtÉ. tto
ffèti f^ pas de iîiétne. Le cnèur setnHef TÎeîflir avec le corps, et la source limpide de nos sentiments e^t troublée par le grossier courant de la vie.
Due dwnr-hetffe après, la porte de ma chambre s'ouvrit avec fracas, et Théodore apparût cottttHe un triomphateur. En vain, ri essayait de dissimuler sa joie. Du premier coup d'œil, je lé devin afi.
— Tu srs reçu une ïeftf e, lui dis-je.
Une put réprimer uri sottrire ie satisfaction, et de Tair important d'un homme très-occupé d'une vaste correspondance, il me moùtta un petit paquet, sous lcr|iiel il était aisé de reconnaître uûe écriture de fefifïme.
-^ De qui?
— • Sans doutiè^ répondit-il, de ma sœur.
Heureux hovnmel ïne dis-je. lia une sœur'l Il décacheta ârtet prêcautioti sa fcltre et cotnmetiça à lire, lé* le regardais et l'etiviais du fond de t*âtne.
— Quel âge a-t^lleî M delïttatfdai-j^.
-Qui?
— T« steup.
180 UN ROMAN I>ACnEYË.
— Dix-sept ans. Mais, je t'en prie, laisse-moi lire.
— El elle est jolie?
— Oui. Que t'importe? Tu m'ennuies avec tes questions.
— Des yeux noirs?
— Des yeux noiri?.
Dix-sept ans et des yeux noirs. Quel jeune homme pourrait rester insensible à une telle image?
— Théodore, repris -je, qu'est-ce qu'elle t'écrit?
— Écoute! répliqua-t-îl d'un ton hypocrite de ^contrariété, car il ne demandait qu'à me communiquer sa lettre, et il $e mit à la lire.
Elle était remplie de gentils petits racontages. A chaque ligne, on y voyait apparaître les naïves impressions d'une insoucieuse jeune fille. E!le disait qu'elle avait été au bal de la noblesse à ^Moscou, £ts'y était tant amusée, que jamais elle ne pourrait l'oublier. Elle portait une robe rose ircs-jolie et des fleurs disposées dans la perfeclion. Elle avait été engagée pour toutes les danses, et elle avait dansé la mazourka avec un aimable cavalier, mais *
UN ROHâN inachevé. 181
non sans âme, qualité rare. Le riche généra] Kochlin l'avait invitée pour cette mazourka; mais, comme il a la figure si désagréable, elle lui avait répondu qu'elle était déjà engagée. « Cela n'est pas bien, ajoutait-elle, de mentir ainsi, et j'en ai la conscience un peu troublée; mais est-ce ma fatite si ce Eochlin m'est si antipathique? »
Ensuite elle dépeignait en détail les divers plaisirs journaliers de Moscou, les jeunes élégants, les originaux et les beautés à la mode. Puis elle annonçait que dans quelques semaines elle devait retourner avec son père à Earkof ; mais avant de partir, disait-elle, j'espère bien profiler de mon temps.
Tout cela produisait en moi une vive émotion.
Qu'on se représente dans un humble réduit, deux jeunes garçons Usant avec avidité ces récits des joies et des splendeurs de la vie de ce monde.
Une singulière idée me passa par la tête.
— Tu vas répondre à cette lettre, dis-;je à Théodore.
— Sans doute, aujourd'hui même.
*-Bh bior^ pnés^ilei nMseomplbaeiits â ta sonnr.
•— CômiBeBt? Pour qii^ 'Faisan?
<—' Parb rai«miqu&jef8ms:U)n camarade^, ipie* l'6Ki4eiice, ici^ est. eramy^uâej queuta; sœur souf riniMiè ma poUfeee»^ et: qofi oria me far» plaisir. Dis-lui que tu n^cs pas'seiili à t'ènnnyerrdans eeite ville élrangère; qoe tu ag miami qui s-eimuic smt tm, mône'quandttugooes des ^affiaitioassur lewolon. Dts4uîj<p(ie:ta m'as lu.; sa lelitr&ef qwe ja luÎMgouhaito biem coidialiaiDeni uae: quantité de bak dmrvtias«Rts avec de» robes roaesy al ise marzaïrnba^aveed'aimaèleB cavaiierâ..
Théodore était un bon garçon. U se rendit èaiit>
demande, et se tmit à écrire;. tout ienfriantcdemen étrange fantaisie.
Dès ce moinMnt, J€ Teu» T^foiie, rîoiaige: d'une jeune Slle de dtx^aepl ans, avec des yeux^noirs, et parée d'une robe rose ne cessa de se représenter à mon esprit. Je la voyaia par la pensée, je i'admirais, et je lui adt«ss»is*tcmtes«orkeside discours. Si vous avez été jeune, vous comprendrez celte' folie, et vous comprendher aussi avec quelle agita-
im eaSmiine «I qpeU» drakiti» j'aUeo<)AU« mwi Yobiiiv loKftque,. 8doi),8Qn,b«bitttdd, il aFait coturAi, àlapcMta*
Gi^pendimt notre i^* d'.étudtMt contîouAtt soni coNn». J'étot» devenu la fidèle cpmpagponide Yiotop^ ei je-m'aseoiciai^ a^eoune aflaitiéb^atoisnellc, à^teutes ses espiègleries. Peu, à peu je remarquai, en. lui ua éfamnani changamentv une' s^DÂm^tiPUi affefltôe, une geieté oontj^aÎAte. U ea^&siit enoeria
des vitres et buvait encore avec ses camarades^
Tm»i\ n'avait plus la mômear4Quri. Snfin^. cbaqpe 8oin>.il uaua. oenduiaait' .devant une petit», maiaeu. gôee et/ solitaire, décorée de conlfteveut^^ venta, U, nwa ienaut eaché», prÀs du mur d'enceinte*. quAod tout se taisait aux aleutour^s.» qfiaud, le». bma Allontauda^ dormaient de leur paisible sonir meil d.*All.eaifUid^ nous donniona une sérénade, et la. lumiène vftciUaate d'une lampe ou le mouve-* ment d'un ridaeu soulevé par une main timide^ noua annonçait que nous n'avions pas inutilement ebanté.
YhAoifE! était amoureux et ne dissimulait point son amûur^. Sans le petite maîipui gisisedami^wL
184 US ROMAN INACHEYÉ.
une jeune fille aux cheveux blonds et aux yeux bleus. Victor l'avait rencontrée à l'un des bals de Tuniversité, et avait fait connaissance avec elle de la façon la moins romanesque. Il élait venu l'engager à danser un quadrille. Elle avait accepté en rougissant. Il lui avait adressé quelques paroles incohérentes. Elle avait à peine répondu. Tous deux enfin avaient dansé ensemble assez gauchement, et de toute la nuit, ils n'avaient pu fermer
l'œil.
Bientôt je devins le confident de Victor, et après quelques-unes* de nos sérénades, je l'engageai à faire connaissance avec le père de sa chère Isabelle. Il hésitait. Il ne pouvait se résoudre à une si grave résolution. EnQn, un jour de fête, il revêtit son habit noir, prit ses gants blancs, et après midi, se présenta, en grande cérémonie, dans la demeure du père de sa bien-aimée, un gros bonhomme. Il fut reçu très-amicalement, et invité au mauvais dîner d'une famille bourgeoise sans fortune. Il revint dans le ravissement, et bientôt il s'éloigna de notre joyeux cercle pour aller s'asseoir sous les yeux de colombe de sa joUe blonde,
UN ROMAN INACHEVÉ. i89
souper avec de menues IraDches de pain beuiré, et jouer , sur un méchant piano , la Dernière pensée de Weber. En d'autres circonstances, je me serais impitoyablement moqué de lui; mais j'avais aussi ma folie, et je m'intéressais cordialement à sa passion ; en nous promenant pendant une partie de la nuit, nous parlions des perfections de «on IsabeUe, et de ses espérances et de son avenir. Il pensait que le plus grand obstacle à son bonheur viendrait de son père, qui plaçait la fortune au-dessus de tout. Mais quelle résistance ne parvient'On pas à vaincre avec un sentiment ardent et une ferme volonté? Isabelle, à la vérité, était pauvre, mais ne peut-on être heureux sans être riches, et peut-on sacrifier les trésors de Tamour aux calculs matériels de la vie?
De mon côté, je faisais aussi mes rêves, et, un matin que j'étais à ma fenêtre, je vois accourir Théodore avec le billet désiré. Le cœur me bat comme à l'approche d'un grand éténemeal. La lettre est vivement décachetée, et il me semble qu*elle va décider de mon sort. La jeune fille commence par reprocher à son frère d'avoir montré son in.
'fAti!«1»ai%MiiHlfge'€i'il«mia6e de ne pliKS'tei if&ift. ^flepêtidAnt, elle<é«»it eme Mis p3fis'totigu«imiit«At Bvec i^iuslie «èîfi.^tle'ttus mxie'fm'éi me &^mf>i- *vsmie ^i nôtis '^Iffîtit de l'ennuide'tiofre ei»«lâ»è)e tt (émoigrïe le wgret de tfôCnspas^)!^ de tlfdws pour ttotfs dlslr^yre ^hi$s YV^tre ;mcflemBJtt. Btle^iiB T^meyt^^tftsi tite-tmjn affeëti^ti çour «an frère ; «Ik isjmite qu'eitefeudrait meecmndlre, ^t^Hrfle^flipère que tiatis •serioos bmi «mis. Elle v& )Mirli)r potfr'Sai^kdfr. A Mo^côti, ëlks « eu mm^ùeteh- BgféaWes^t^. PBfruialbefnr, elle d^éeë^ftot -envoyée p9t iKoeMin, qui e^, dK*^â, ^imire, ^«s, tttéchffltet, de pluSf'httd c^mttfe 'h pédié imrtH. iSlle ténnifre^dfii lettre en m'ttAressarit'de mmmNiii HM -affeëlueiafie parole et 'èti me 'priait 'de <«MÎinuer à aimer son frAre.
Vtyus'pouvéfc *f otis figurer an^c qtrel empreêsettfent et nvec quelle joie je lui 'répdndHi, qœ je «e fayUiraîs point à sa recomtiMmdationyet'qtte'dffiis «ses betit^ de tristeése, rintérât que inliûspiiait sa de6t'mée dtait ma meilleure eotisalation.
Entre le 4Mre et la isœur il s'établit alors :um ^orreftponAawee «ssîdite. (Shéodcnre m «^adttsMÎt
m ROMAN iNACïiïvt. m
phfs Innili^tneiit eaimiie autrefois au Hiâttpe <^ poste. Il demandait «rec assuranee la lettre '«pi'll arltcadait, -et 'refenait avec joie m' apporter «wt précieux ÎHitiii, 'é?t jouait idu tîoIod dans mueheureuse disposition d'esprit. Ainsi, j'ewtrai'd^uBe îaçfm «singulfère enTBppert avec celle jeune inconnue.
©ans dbaqwe lettre que tei écrivait ^«on 'fi^àre, je'hri exprimais mes TiYessympafiiies, €ft dam se» réponses, "tantôt «lie ^s'abandonnait ihun 'doux ' élan d'ima^nation, 'tanlM e^le plaisantait ceqnrme m enfent et se moqttaitde mon «ntheusiasme.^Qiidlqnefois nous nous quereBîoos'OTr nos ^Hféïencw» de aentmieryts; ensuite je demandais pardon, et elle mannonçait <ftt'elleTOe"paTdaHnait'étqtie jtavais raison.
'ThéodOTe*riaît de ce iqu'il appelait tnon'eiifan* âlage, sans se douter q«e cet enfantfllage était ^ deyenu-ma principale sollicitude. 'En vain eHe m» répétait que je me feisais une 'trop hante opinion d^lle, que'lorsque je h verrais jouerais trè»^d& ssgréablement sutpris. 'Monceeur avait pris Thàbi- Ittdeil^étretout oeeopé d'elle, -le ne^sais si on'peot
i88 UN ROMAN INACHEVÉ.
nommer Tamour un sentiment que j'éprouvais.
Je sais seulement que je n'avais plus de vide dans Tâme. Je me souviens que j'écoutais patiemment les récits enthousiastes de Victor, et comprenais ses transports.
n m'avoua un jour qu'il était aimé. Je ne sais comment il avait acquis cette certitude. Je crois qu'entre lui et Isabelle, il n'y avait eu aucune grande phrase. Que l'un et Tautre s'étaient tout simplement compris. Quand on est jeune on n'a pas besoin d'éloquents discours. Un regard, un mot, un serrement de main, un mouvement sufBt pour révéler le secret du cœur, et dissiper toute crainte. Je me réjouis du bonheur de mon ami, et j'attendis avec impatience l'arrivée de chaque poste.
Un matin, Théodore m'apporta une grande nouvelle. Sa sœur lui annonçait qu'elle devait faire son voyage avec une de ses tantes malades, et qu'elle espérait bientôt embrasser ses frères. Comme de coutume, il y avait pour moi dans sa lettre un post-scriptum. Il était plus court et plus ^rémonicux que les précédents, sans doute en
UN ROMAN INAGHETÉ. 189
raison de notre prochaine entrevue. Mais il me causait un plaisir particulier, précisément à cause de son ton de froideur. Mes rapports avec la sœur de mon ami ne devaient plus être une plaisanterie, J'allais enfin connaître celle que je désirais depuis si longtemps connaîtra, et je m'en réjoussais, et je ne songeais qu'aux moyens de lui préparer une agréable réception. Elle aimait la danse. Nous organisâmes un bal tel qu'on pouvait Favoir à Heidelberg. Nous devions aussi nous occuper de son appartement. Pour sa tante malade, nous aurons une demeure paisible, éloignée du bruyant quar* lier des étudiants ; pour la jeune nièce, nous aurons des fleurs; nous remplirons de fleurs sa chambre, et le soir, nous l'endormirons doucement par nos sérénades. J'imaginais encore pour elle d autres distractions, et je composais des vers pour lui souhaiter la bienvenue. Cependant les jours s'écoulaient, et nous ne recevions plus aucune lettre de KarkotT. Mais je continuais à espérer, quand soudain mon espérance fut anéantie.
Un jour Victor entra dans ma chambre, pâle, défait et les lèvres tremblantes. Il s'assit en silence
Wr ni(m iîanwpé, et il YHie'fttgfltdtU'd^utte ^<râigtilière façofïi, qtre'j'enlds'èïfrayé.
^*- Ni ab»«fit«7 —• Non, gfâces mi Ksîel.
— *Pt«ir(|uoi'donc pawïs%i «i 'b(yd€rrenë?
—- 'Une ISch^ttsenotiveRe. . .
*- Quiflfe iidtitélle? je t'eti'pttiB, ffis^te ffioi,*ii 'jeptïïst'aider...
^ Tti 'tte ptiÊt m'tttiler . ^e^^ •dmiAhr'pdffir
•lïrttoir.
^ 'Eti^éftté, powquoi'?
^— A cattse dema fi(S«xr .
— A 'cfltBtte ë^ la fiteor? Qu'y Ta^l^fl? <rii*«*t^* MÏ»nc> arrivé? J«piars 'W€t t(yi.^lfetsidis-nioi'«e'(pii ^ passe. Ta $oe«r d«t«ft ttfmer iéi aftscua'tefllB.
^^ Sautante e^tmtMrte.
— Ettasoeiur?
— Pôit «e tnarfer.
— Malgré cHe?
«>- *hh, Wè dtt Vîcftor, «en nne irtmetbtiit tina
'EtH sorift'firar aUenptsseDqiiel^esiADrBiiènis beupes'BvedIsfldbeUe.
«èioii ^rèrey cervaâi larpaanrMrjeune.fitte^ Mm^'UL-
mei en aide. 'fiavrasMnei, ife Wai*fd«ffM>ir (|ii»'«fii>
Yous. Ne suis-je pas trop jeune ponr dsovcir? il :
TO!fârafs^Wre<enoaiie.'ija*fie:nie dannaâttanl de
•douées espéraHoai. Faut-ii 'que ?« tAt tio«t «««il
ffiaéai!tii?'ll»is je oeiciirwd'frai pa^i bmmi nmlbriir.
Mon père veul que ^«pauseiKacUiii, et fa'aémct
«uedfi refus, fe «me abis jeté eaifleucant à ses
jenenx, je \m oenjuré Ae ne ipaa penice eai£it«.
iks'estims à rire. «/Kocblinyfli'a^-I-Hiit, est i^*
^éral el rkbe. Esï^vtA avec Iw^ lu «n vianbvs
à Taimer. x>
« -^^isynesuÎ8^evàoriée,îe(le.hat8i;»c'asl im >«ié(^iit^bonme.;il<iiie tueia.
a — C'est loa^iaflaîrey 'm'aiiiéponèaimaii4p0iif, 'CH oelèpe. J'ai «donné ma parole, «t j-y tîsnS'iiUpjourd'hui même, tu seras fiancée.
« 'Mon^fpèf e,t)0B'nie:tfiaaoeyien mfic&anœi^ mdgré
«mes-pcoteslâtioiis. Jai .s u ff rfiG KœMia àavmmmnr
àiKot. Ihs'feBt fiiis.a îFÛne.JMjà 'û\TÊiiû:isnw^fè*M*
'(liaiBaAts.iIlae':peut<roire,qiie ^ja I& jittaate. #ie
102 un ROMAN IN ACHETÉ.
faire? Qui invoquer? Qui me protégera? Je suis perdue, à jamais perdue si vous ne fléchissez pas notre père, si vous ne me sauvez pas. Au nom du ciel, si vous aimez votre pauvre sœur, ne rr.baii* donnez pas. »
Comme tous les hommes d'un caractère résolu, Victor ne réfléchit pas longtemps. Le lendemain il partit pour Karkoff. En vain, Théodore et moi, nous lui offrîmes de partir avec lui.
— Non, nous répondit-il, restez près d'Isabelle, et laissez-moi remplir mon devoir. Je ne laisserai pas sacrifier ma sœur. J'irai seul trouver son général. Je le tuerai, ou il me tuera, mais la pauvre enfant ne sera pas à lui.
En parlant ainsi, Victor essayait de nous dissimuler son cruel chagrin. Quoiqu'il fût très-affermi dans la décision qu'il avait prise, il ne pouvait cependant, sans une profonde douleur, se séparer de sa fiancée.
Le lendemain matin, de bonne heure, nous le conduisîmes à la première station. Nous devions passer devant la petite maison d'Isabelle. Les volets en étaient fermés, et un silence de mort ré-
UN ROMAN INACHEYÉ. 195
gnait dans cette demeure. Victor la regarda jusqu'à ce qu'il ne pût plus la voir, et alors, je remarquai qu'il pleurait. A la station, nous nous séparâmes.
Quelques mois s'écoulèrent. Nulle nouvelle de Victor ni de sa sœur. L'inquiet Théodore courait régulièrement trois fois par semaine à la poste, et
revenait au logis, la tète baissée, les mains vides. U prenait alors tristement son violon, et se mettait à jouer des variations, non plus avec joie et ardeur, comme autrefois, mais avec tristesse. Moi je ne m'irritais plus de sa malheurese passion pour la musique, j'écoutais au contraire patiemment les sons sauvages de son instrument qui s'accordaient avec mes sombres pensées. Isabelle était aussi affligée, et son père l'emmena à la campagne.
Mon existence me devint insupportable. Ni fêtes, ni études, plus rien ne m'intéressait. A la fin, je jeçus de mes parents Tordre de me rendre à Pétersbourg. Je me séparai à regret de Théodore. Je regrettais même sa musique à laquelle javais fini par m'habituer, et lui était très-chagrin de me
m m B01I*AN IKAGHEYÈ.
Toir pnttTr. Mm j*ii?oue smeèrement quIàfPéh bourg, JB m*affiranehis«bien iritetde sna mélaiteolie. L%9peet, le rinomenient de iia capitale -me don* naient une autre impulsion. Là, tout éteil iiam* imu pour moi, le luxeécs mekoiis, la grâee^des femmes, r^é^t 'des théâtres, ^la ine >mondniie. rentrai, selon le tœn deiUKS parents, sfo serriee diB^Élât, puis je pris des !MfbilHdcstd'éiéga«iee,'ët me mis à faire le galant. Tétais jeune, dons une assez bonne position; j'avais soif 'de plaisirs; je me réjouissais de Taccueil que j« 'reeems, rsans songer qu'à chaque suttès àmts 'le monde Je 'perdais quelque chose de mon innocence €l de'im candeur.
*Un soir, dans tra 'bal oft • j^wais^dansé «avec^w^ deur, un demes nouveaui afmts m & dit :
— Il me semble que vous avez étudié SQmdëiberg?
— Oui.
— N'aTOz-vous pasimtranMnradeBomméTïcbw^?
— Certaîneraent. Où esWl à préscttt?
— Ici. II. demeure dans ma maison, ^totil'è'faît tsi!haiit, ttt pariesouTcnt'de-Tous. Triste lii^toMI
Figurae-^oufi qn^il '«sitombé a^ec sa toiture dans le lac; il a eu un refroidissement, et maintefianiiil eitéh«z moi diaoB la <{iliis piteuse siUialiofi. Vous feriez une bonne action si vous veninB rie 'voir.
'te («nd^emaîn matiti, je montai ipcr un étroil et sombre escalier à la demeure de Yiotor. Je Je trouvai d^ms' une petite chatniMhe éiairéeiparittne seiile fenêtre sans'ridettu^'éteiHki sur tm ««un» lit 'et respmtlt dif[itilem«tit. Près de loi veMisU une' sœur de charité. Pravre Victor, il n'élaîtpw reconnaitssable. A la plaoe de «a vive et ^jfê^jmm ^ysioftomie, 'je* voyais un «vifia^ pile, «défait, jmr lequel la mort semblait déjà ^poser «Mesfiroidtti mains. A mon aspett^une sorte de sourire erra «or ses lèvres.
H'tnt recomrot'et'ine tendit la 'mrano.
— Malheureuse erreur I murmura-t«il areoun aeceiitde douleur.
— 'J'ai t}uit(é, die^e, il in^y a^pas ttoQgi«a|it ton frère, Victor.
—'Et Isabelle, 'ta'Vasfuc?
— Oui, elle «st telle <qiie tu Ifas kiasée. £Ue i'attoid. Il s'ugit "«utoneiit de te^^érir^bîeafiM.
196 UN ROMAH INAGHETË.
Il fit le signe le la croix et me dit : C*en est fait à présent, c en est fait.
— Ne parlez pas, lui dit la religieuse; le médecin Ta défendu.
U la regarda d'un air de soumission, et de nouveau me tendit la main.
Je restai longtemps assis à son chevet, observant avec un douloureux intérêt la lutte établie entre cette robuste nature et une maladie impitoyable. En sortant, je demandai qu on m'envoyât chercher, si le mal s'aggravait. Au milieu de la nuit, on vint me chercher. Je m'habillai en toute hâte, et me dirigeai vers la funèbre demeure. Sur Tescalier, je rencontrai le prêtre qui venait de voir Victor.
— Comment est-il? demandai-je avec crainte.
— Il s'en va.
Jamais je n'oublierai cette scène, la chambre sombre, le malade assis dans un fauteuil, les mains croisées sur une table, sa tête oscillant de haut en bas comme le balancier d'une pendule, et la respiration s'échappant péniblement de sa poitrine. Autour de lui, quelques personnes qui
dans robscurité apparaissaient comme des ombres noires, et un grand silence. On n'entendait que les soupirs du moribond. Tout à coup ces soupirs résonnèrent d'une façon étrange; ses membres tremblèrent dans le dernier tressaillement de sa vie. Puis peu à peu il s'apaisa, ses râlements devinrent moins fréquents et moins bruyants. Puis sa tête resta immobile sur son oreiller. Tout était fini.
Nous nous mimes à genoux et nous priâmes.
Trois jours après, nous conduisions Victor au cimetière, et ainsi se termina le poétique roman de sa jeunesse.
Sa mort produisit sur moi une profonde im^ pression. Je devins subitement indifférent à tout ce qui naguère me séduisait. Je comprenais le néant de la vie, et me demandais comment nous nous abandonnions à tant de rêves, comment nous nous laissions, sur notre route, affecter par tant de soucis quand nous pouvions malgré nous, être emportés si rapidement. Je regardais tout avec un froid éloignement. Sur les figures les plus animées, je ne voyais plus que l'empreinte de la mort. Les
m Vm ROMAN INAGilËVK.
beautés les pins cfaannanles m-appomssaieal comme Jes •squekttes informes.; la terreme sobt blaittin grand tomimau. Mes joiir nées >se, passaient dam ces sknstres'feAaKioBS ;- et la nuit souvent^ je croyais «"Miir non aoii^.près de iman iit^ les . jaainfi oroiftées^ k téèe vacillante. Ses yeux étaienti fixés sur moi, et dans leur ierae regard, il y avait coalise nn^' expnesam 'de re^oche, eomme unefurièee ;,il me semblait que mon ami m'invitait à m' occuper de sa .inaUieuifeiise sttuc.
Um telle TsitauAieD devenait kitolécable. itour enffjer demedîslraiiie^^deaia&dûiiiie aaissiaB, On me proposa de m'envoyer à Odessa. J'acc^^ptai avec 0iiipre8aesMnt..Je devaici passer parJLarkefT. je fis ipramptement mes iprépajoalifs (de 'd^paust* eomniB on «la présence ^en un autre lieu pouvait être utile a «{uelqu'un. Pas un «fiancé atlendu.avae împatieneette partit, je croia^ pour r<^<eiiiJire«a .fian* oée, awssi vite que moi pour tme rendreÀliarJuiff. Pour (fuel metif, je nesaie, maisge^c^yc^aaid ocaniae si j'allais retrouver une abèi?e<âiTeclitMi..Jiamvai le soir; déîijlesireiwrbèpas étaient aUuméa, ettae** fMtoiwinaîafmdBMibojiaîeDt .desiUxnpîiMis.
vm ROMAÎl INACHEVÉ. m
àt^Uiigat, par plusieurs Jours de Toyage, par la rudesse deschemmset une die ms maudites voitures russes, je' me twitwii rfieï.Titi'rcslaxirBlteur, je m'étendis sur un divan ^t m^endormis d'un profond
smnnreil.Ie lendemain, en^m'éveillailt, jefusbien
surpris d'apercevoir près de moi quelqu'un qui
attendait que j'ouvrisse lesf yeux. 'C'était Théodore.
'ffous nous enlbrassâmes comme 'deux frères.
— Je suis venu, me dit-il, d'une voix trem- Blarite, je suis vejiu pour t'inviter an bdl.
^Aubâniïoiieùdonc?
• — A un'bal de noces. Hier, m^ sœur s'est tnarfée. Que faire ? ïe ne suis ici iqu^ depuis quelques jours .Uâ soeur demandait en grâce qu'on lui épargnât ce bal, mais son beau^ère et sa famille Vont èiîgé. 'Aujourd^îioi on b appris qu'un cavalier de Pélersbourg venait d'arriver, et on m'a chargé de f inviter.
— Très-bien . Tletoume près de ta sieur, et invîte-la de ma part'à danser avec moïla mazourka. Puisque je suis le cavalier deTctersbourg, et un élégant cavahér, je veux faire mon* début à ïarkoff, en dansant làvec'iaTAnedtt'bâI.
900 UN ROMAN INAGUEY&.
— Tu a assisté à la mort de mon frère, reprit Théodore avec un accent de tristesse.
— Oui. C'est fini. Le pauvre garçon ! Va maintenant exprimer mes vœux à ta sœur.
Quelques instants après Théodore revint, et je me préparai à me rendre au bal avec une insurmontable agitation. J allais enfin voir cette mystérieuse créature qui avait pris une si singuUère place dans ma vie. Je me rappelais tous les détails de notre correspondance,d'abord les joyeuses et enfantines impressions de cette jeune fille, puis ses premiers accents de mélancolie et, tout à coup, son cri de désespoir. Sans l'avoir jamais vue, j'étais tellement affilié - à ses sentiments que mon cœur se serrait en songeant à elle, et que je m'en allais tristement à ce bal de mariage comme à un enterrement.
A dix heures, je me mis en marche, vêtu de noir, des pieds à la tête. La rue était pleine de Toitures. Le derrière de la maison était étincelant de lumières ; de loin, on entendait résonner Tor* chestre. Sur le seuil de la porte et dans Tanticliambre, il y avait une quantité de valets.
UN ROMAN INAGHEYË. 201
JTentre. On danse la polonaise. Dans les premiers groupes apparaît un gros homme portant l'uniforme de général ; et conduisant par la main une jeune femme.
Je la reconnais si bien, qu'à peine puis-je réprimer un cri prêt à s'échapper de mes lèvres. Elle ressemble à Victor, et il y a sur sa figure la même expression maladive qui m*a si fort impressionné la veille de la mort de mon ami. L'image de cette mort se lie dans ma pensée à celle de cette belle jeune mariée. Dans cette triste émotion, je me sens comme saisi d'une sorte de vertige, il me semble que je rêve, et que tous les danseurs passent autour de moi comme des ombres.
Elle me regarde aussi. Son regard rencontre le mien. Que de choses dans ce regard : bonheur passé, chagrin présent, et le regret des espérances anéanties, et la résignation à un sort inflexible. La polonaise étant finie, Théodore me prend par la main, et me présente à sa sœur. Elle sourit tristement et me dit :
— Nous nous connaissons depuis longtemps.
— l^aiiâté ea. irf^pprt avec ¥ouft pur r«nîtîé de
-^ A/k>ik& ëaft arrivé^ Uer^ npi^ad-elle, afwèi un moment de silence.
--^Hifir., à.fieDtjhettrefi*
Elle soupira, et.mttrmBm entfixunt surmûiTiiQ ixîgard qui<me. pénétra jusqu'au îùnà. àtùYêMo*.
— Bien, à sept beuriea^ on me iMriaijU
Je mô relira àiréeart et la oontmaple aipaoïme mélancoUqiie admination. ËU« ost:. bcJle, mm diwe beauté esapreinte d'un caradare de soufW fmace. Dana sea yeux noirs édate? k fini de la fiè^ ¥r^; son visage eal diun* blanc matiefcle baderne de diamants qui brille sur sa tâte m'apparatt comme une couronne de martyr.
Une heur^ s'éeoule». Je ne aaiar qui , penAnt oe temps, m!a parlé, ni oe qu'on m!a dih Qn^m danser la maaouekai. Je* me rapproche de la pau»* yre jeune femme ; je m'aasieds à.côté d'elle^.et(QOUft nous mettons à oauser.. Notre entretieaeal; d'sdboKd assez froîd, mais peu à> peu il s anime; Je lui parle de notre ancienne corrospondaneev ot: llû demande pacdoci de ma. hardiesse. Je lui dis as^ec
quelki;hBfmtiifio«^ noiifb attoiiùicoft sa» lettre» et aveorqudle mdilé novs UgîoBftsta réài^, Ella ma répand d'un air tûuide el IrâHe. Elle se souvient, de^taoulv e&ialle avuaa qp'etleasouveolpengéài moi et que je lui apparais tel qu!dk me voyait. daBB? san ÎBMginatieB. ËU^. m'interroge ensuite fur notre vie d*étudiant; ei.enfin Qausr en venoD&t àfttrlende bumoiiti de saA,irère«.
— Hélafaj muwmnQetfdla, c^est oioi qpi. suis. laHaHt&edje cette- osort;
— Nan^Jui dî»rje.; o'est lûdeatin^ aeat Ja Pria-f TÎJEeiice qui F;a yaa\\3^\ ainai» Bt la.morl, ce n'eati pas* ie^ malhenn; o!eat. an OMortraim laifm de la* sottffmnce. J>ai Làni6' plua triate. au^ milieu de. Tériat dfi'oettB: fèlB^qnajCk ne; Lftva4a..dao& lasonir bre retraite où je voyais mon pauvca amiis'ôtaiAr' dm:
fille pâlit. et ses Lèvre» tremblent»
--^ AuBom dfi: Dieu I s-écrîe4/-eUa,, na. pazdeii. paataiasi 1 Jo-ne: pouniaîs supporier ma torture».
TiiéodoM^ aasifttdarxièmoftua, mitsaitête entca sM'maÎBa^ et, S4ippu|^nt. au: non épaule,, pleura otimne.uA oftCanU
S04 UN ROHàN INAGHETË.
L'orchestre donna le signal de la mazourka.
Les cavaliers s'avançaient sur le parquet avec leurs dames en pompeuses toilettes. Quelques invités jouaient au vi^hist. D'autres riaient et causaient bruyamment.
Tout à coup, elle se leva, et secouant ses magnifiques boucles de cheveux ;
— Écoutez ! me dit-elle avec une sorte de transport fiévreux : nous aurons notre joie de jeunesse, ne fût-ce qu'un instant. Figurez-vous que vous êtes un jeune homme et moi une jeune fille ; que je vous plais et que vous me plaisez. Ni chagrin, ni souci. Nous nous rencontrons dans un bal que nous avons tous deux longtemps désiré. Et nous dansons ensemble. Voilà que Ton commence. Allons I
Et, avec Télan d'une sorte de désespoir, elle m' entraine au milieu de la salle, et nous dansons ensemble avec une indicible exaltation. Sa beauté avait alors un caractère effrayant. Ses cheveux flottaient stir ses épaules, ses joues étaient empourprées, ses yeux étincelaient et sur ses lèvres errait' un douloureux sourire. Evidemment, elle
UN ROVàN INAGHEYfi. 205
Toulait en une minute d'ivresse tout oublier, en une minute dire un dernier adieu à sa vie privée.
Tout à coup, son mari, qui désirait souper, fit un signe de la main à Torcheslre, et les musiciens se turent.
Alors elle se tourna vers moi, et sa figure était de nouveau couverte d'une pâleur mortelle, et elle me dit :
— A présent tout est fini. Ne m'oubliez pas.
Vous partirez, j'espère, aujourd'hui.
— A l'instant même.'
Elle soupira et me tendit la main, puis elle me dit:
— Quand je ne serai plus de ce monde, priez pour moi.
Son bouquet s'échappa de ses doigts. Je recueillis ces fleurs déjà fanées, image de sa vie sitôt fanée, et je sortis précipitamment. Je ne saurais dire ce que j'éprouvais. Je n'étais pas amoureux, et cependant j'aimais d'un amour infini et désespéré. La pitié, les regrets, la jalousie, m'emflammaient à la fois le sang. Je ne pouvais, je ne voulais pas rester plus longtemps à Earkoff. Je
matiVEÂ 4flRs qAon logi^ ^vec^ 1|^ fièvxe ; j'euyâp
^rai^ jf^. çourm^ sur Isi. grande rqute. J^^unais liQulu, pouvoir me &iir> a)oi-ip[i|m^»,
Et je ne la revis plus, et un an après nptrQ i^ii:ée, je çecps de sou. frère une lettre caphetéç de aoir. $a sœur était morte. Ellç s'était éteinte doucement, et elle avait demandé qu'on me transmit de sa part un dernier adieu.
Yoilà quel a été mon roman, le roman inachevé de ma vie.
CouElE SOLLOaOlIB.
TITRE au WOUMR
Quand une maladie commence à germer âan* notre corps, il arrive souvent quon ri* en reconnaît pas les premiers symptômes. On Continue à yiyre comme de coutume pendant des semaines et peut-être des mois entiers. Plus tard seulement, quand nos forces physiques commencent à entrer en lutte contre une influence pernicieuse, nous nous sentons peu à peu oppressés, abattus, défaillante. Mais si cette maladie est d'une nature éphi^
mère, le moment où elle éclate touche au moment de la guérison, car alors nous nous appliquons à prendre de salutaires remèdes et à recouvrer le libre exercice de nos facultés.
n en est de même des maladies moraies.
Voilà Etienne, le casseur de pierres, qui, en sifQant joyeusement, traverse le village, avec son marteau à double tête, son coussinet en paille et ses semelles en bois. Regardez-le. Rien en lui ne vous indique qu'il a un ver secret dans le cœur, et lui<méme ne s'en doute pas. Ce ver fatal sommeille encore.
Etienne arrive à son tas de pierres. Il observe d'abord de quel côté vient le vent, car nous sommes en automne et Tair est froid. Puis, il ôte son bonnet, comme s'il saluait les matériaux de son labeur; puis, il descend dans la fosse, et tourne contre le vent la natte de paille qui lui sert d'abri, un frêle abri, à peine une aile de chétive cabane; mais son cœur est logé dans une forte position. D boucle ensuite à ses pieds ses. semelles de bois, et se met bravement au travail qui lui donne son pain journalier.
U est là depuis deux heures, et, dans cet espace de temps, il a concassé un gros tas de pierres. U y pose son coussin, allume sa pipe, revêt ses mains de deux gants épais, et frappe sur les cailloux à grands coups de marteau. A onze heures, un enfant, pieds nus, se dirige de son côté, portant un yase eii terre couvert d'un lambeau de toile. C'est la soupe d'Etienne. Il la prend avec avidité, puis 86 remet à Tœuvre jusqu'au soir, et enfin rentre au logis.
Etienne habite une maisonette située à quelque distance de la route. Sa fille, âgée de trois ans, est assise près de la fenêtre et s'écrie : « Voici mon père! i» Elle voudrait courir à sa rencontre, mais elle n'a que sa petite chemise et pas de robe.
Etienne traverse la cuisine, salue d'un signe de tète sa femme qui est près du foyer, entre dans la chambre, prend dans ses bras sa petite fille qui lui tiré les moustaches, tourne les yeux vers le berceau où repose son dernier enfant, puis s'adressant à une vieille femme assise dans un coin :
— Comment étes-vous, grand' mère? lui dit-il.
Une voix plaintive lui répond :
2rt viTiiE OU MoVïint.
-^ Lès lelifktlts Font tant de btttit «t -6èftt *«i indociles 1 'Pierre m'a pris mes haricots ; j&te «fflrtn àu maître quâtid je àéraii guérie 'ttl)m je 'pcranoi aller àTécole.
— Je'vou^ apporterai d'fttftrtt hiricMb^irétAi^Mi Etienne.
— 0ès grsfndB brutes, et auis^i flës blttffcs. -^ Oui, oui.
Dn ne pouVlait plus Btoir auCtm etttr^tlen ai^ cette vieille femme; elle était tombée en enfimefeit psttsait^OYi \mips à jmi^r àvecsoii <ehat '6a i<^ee des faârit^ts.'Etle YotiMt atissi qu'on lui ^ritivépéfir ftleçon d)â dharit pour qu'elle pât sis préMUlir dignement à l'é^ule. €e jour^à, Ëtieiiï^ n'élit pas dispos à se pfêt^ à cette Me. -Il s'«ssitipiAi de ta table, sous im cadre tsn bois qfui rénfeMait «fh pepiér ^CéUé d'un gros 'taéliët,^iet st^eiidk q* Hïi^ftfnnne apportât la lampe et tosMpiir.
Ici, je Songe que "plws d^Un lèctctar peutm^r^ rèter et me dire :'Ge que vous 4épeigft«z là^ c^irt ce que ttmis pouvons obsert^ chaque joar^ Miai alhâr plus loiu, et iMms toflMliissëds Ad^plus^^randes misères.
^ itîStSitiU *tm» vitrons "«'41 m* y % piiiikit<dê qti'on ne ttëc)eHm« pftis 'dhafqtie^fMif!, «iottUie «hé* Û^e CâfosOie ri^éi^ pfis 'feiflléShie^iu plus gtdtid ^de» conit)ats, d'tin coitibdt frfus 4fifficite (^ ^)ns 4férdîque (pli; celui de'tftin diemsIinsorits^à'jMisii» ftarnsles -fentes de rtitetofre.
fitilt piàr ^^m^tfner lui-même de 4a ^hMetriem,^, âtofs, tni peut distinguer ce que renferme le ^ftdVê flppendu à h mutâille, au-deM» Se ta l^le : t^M tf<m eongé ^de* soldât. iÊtiètiûie ti'^eirtiMOttfee ais Akâ» te ehïqtfième'rt^îmiôftt/LiB jJ^rpiier^ui cotiéttHe'tte* etbj^loi B'utoe paftie de son <efâ^iM*6, îMe ^«n^ jn^ècietisement. Lés eat'ftctdfes, {Hourtatli, ^'6(n»t jstrm, la elre du cachet ^t à mit^itié fetidwe» êl te terre qui le protégé iieM de éhUMi^Aft «uttuba^ Tras ailx mouéhes.
"Élié&rm i&'est a«Bis ^e lUMiyeaii ttt^ s« if&6m Mé sttir^^'g«ti0ifx. EUe'R^le iMMlMle^etfmcHilie comme si elle s'associait aux rêveries de son pà^ Mfr t! eAit t!h ^te tfiOiMul &b«(»%é dMM focmMmflMidti tfe^ïioniMNsdé.
Si2 TlYRE OU MOURIR.
la milice. Les larmes de ses parents n'assombrissaient pas cette heure d'enthousiasme. Dès son enfance, il avait perdu son père et sa mère ; il quittait Tétat de valet pour être incorporé dans une légion où tous les soldats étaient ses égaux. Les années s'écoulèrent rapidement, et lorsqu'il fut arrivé au terme légal de son service, il contracta nn nouvel engagement; il eut l'honneur de porter un chevron à sa manche gauche. Il se sentait jeune et plein de feu, et il acquérait par cette prolongation de sa vie militaire un petit pécule. Mais un jour^ il fit connaissance avec sa Marguerite, il l'aima, et alors il se sentit seul dans la caserne au milieu de ses camarades; il n'aspirait plus qu'à recouvrer sa liberté. Enfin, il reçut son congé et se maria. La mère de Marguerite possédait pour tout bien sa maisonnette et un petit champ grevés d'hypothèques. Etienne l'affranchit de ses dettes avec l'argent qu'il avait épargné et alla demeurer avee elle.
Dans ses onze années de service, il avait oublié les habitudes du village. Il était accoutumé à porter des gants. Le travail devait bientôt donner i
VnKE ou MOURIR. 215
ses mains une couleur de bronze qui ne s*ejEfacerait plus. Au commencement, le travail lui parut une rude chose. Avec sa robuste constitution, il finit pourtant par s'y assouplir. Mais il avait aussi perdu Thabitude de s'occuper des soins domestiques. A la caserne, ses repas étaient préparés sans qu'il eût besoin de s'en inquiéter. Maintenant il était son propre chef, il devait lui-même pourvoir à sa substistance, et il aurait volontiers consenti à reprendre son premier état de domesticité pour avoir un salaire déterminé. Mais il ne trouva point à se placer, et par bonheur, Marguerite était une femme énergique. Pendant quelques années, l'ordre et l'aisance régnèrent dans son pelit ménage. Puis vinrent les mauvais jours. Il fut obligé de vendre un champ et de contracter un emprunt, et de quelque côté que se tournât sa pensée, il n'entrevoyait aucune espérance d'amélioration.
Une hypothèque sur notre maison, c'est comme un pacte avec le méchant esprit. Il semble que l'on est au pouvoir d'un revenant dont nulle muraille épaisse n'entrave le passage, dont on sent à traversâtes serrures le souffle froid.
514 tll^RÉ OU MOURïll.
ËtieniHs épi'oilvtJit cette ^iniutfé ^ttipressîoft : •otrveiit41 t^ âertiaiidait comment il pourrait se Hbérer d^'se^ engagemente, et il tomlrait dans là tmtesse, car il n« pduirait pttrvetifr & foirc'tin plmi efficace.
Un homme qui s-appaïuvrit eéfeiîtothfe un IftNfgaieur <{ti'im tf stufrage îa jeté mf iHie 'petite phi^ mobile âli «ein de l'Océan. Il eét 1à toùt Seul, riiendotmé A Itii-méml^, et regarde les Vàg\)es qtti l^uwe^prèB r«*itiiB frappeht et détruiifeêtlt fedti'firtf* gile refuge. Il^i^ lai reste plus ^pi'tme pârttelle !te tipre/et il sait qû'atec die biétitôt les flots l'en* gbottpont.
6e qu'il y u de pis pom* lui en Utie t^lè ^tUâlBMi c'est le tdécbur»g«m6itt «uqtfel 'peu'à pRgU il "S^ bmidonm, qui paral^e ses forées ^ Tentt'àtfie sA désespoir*
Élientie était trèsHCoiicetitré en lui-même, et ses lf«are6 «'écoulaiefït dans une 'sombre 'Uniformité. Chaque j(m, poufl^tit, il tràimillâit ^éc sfrdeuf, mm il ne recoiuMiissait pas la juâtesï^e de det atLiome populaire qui dit : « AiUères sont 'les ra« cines du travail, «dvoui'èu&'sdlâtisés fhiits. » PôUt
jnvi^ ou Mouftu. m
Iui,,l6 lab^^r Q'était, pa% difficile, i»ai$,il a'y UiHir Tait pas la consolation que Ton éprouva quand 0|i 4 rempli son devoir. Sw &me étdif» voil^Q d mi
nuage spiQ^re.
La veille, il avait conduit auiçimetièw U coqpt de W)n eufaut îuué. Il ^vait assisté a^ec upe movm physionon^Q i 3es. funérailles. «Comment se âiv sait-il, en vqyant descendre le. cercueil, dans, là t^rxQ, cfliiungit payerai-je l^ fo^&^mv 4 les prière du prêtre? On ne peut pas même mourir gratiiitirent, 2)
ie soir,, i) ay^it en une quei^Ue asrqp §a femmft.,
11 lui reprochait de pleurer, et ellfl l's^ccusait d(^ n'avoir aucunçi sensibilité*
M^intenanto i) est a^is en silence près de sa table rustique, et il se rappelle le tenip? où ij nar v^t nul §ouci doniestique ; et en songeant à ti^us 1^ devoirs qui luisont à présent imposés,; le ten^RS passé lui apparaît comme uu pçiradis perdu. U ne «Q rappelle plus les peines qu'i) éprouvait aussi à cette époque, car c'est ainsi que nous oublions,, qjiand notre pensée se reporte enarjièr.e. II. ue se
^PfipU^ pin^ qn'en c^ ann^s-l^il n'éUât p^§ s^a
maitre, et que souvent il avait maudit sa servitude, n ne voit que son malheur actuel, et en ce moment sans doute, une terrible idée a traversé comme un éclair son esprit, car une rougeur de pourpre s'est répandue subitement sur ses joues, et sa petite Bile a été effrayée du mouvement qu'il a fait. En une minute, cepeniinit, il a repris son calme, et il embrasse son enl* nt, comme s'il voulait dissiper dans ses baisers les noires pensées qui l'ont saisi.
Avec son enfant dans ses bras, il se rend à la cuisine, près de sa femme, à qui, depuis la veille, il n'a pas adressé la parole.
— As-tu bientôt fini? lui demande-t-il.
— Je n'ai que deux bras, répond sa femme d'un ton aigre.
Elle était sous l'impression de la querelle du jour précédent, et pensait que son mari en était encore également irrité.
— Ne puis-je t'aider? reprend Etienne avec
douceur.
Mais Marguerite ne reniarqua point cette intonation affectueuse, et répondit brusquement :
YIYRE OU MOURIR. 21T
— Non ; retourne dans ia chambre. Les hommes n'ont rien à faire à la cuisine. Entends tu comme le petit crie? Va donc ! Je ne puis êtrp en deux endroits à la fois.
Etienne obéit, mais avec colère. Il se disait qu'il avait été bien conciliant, et traité très-durement. n ne réQéchissait pas qu'il n*avait, en réalité, prononcé aucun mot significatif, et que sa femme ne pouvait deviner ses intentions.
Chose étrange I quand les hommes se disputent, les plus timides deviennent éloquents; mais, dès qu'il s'agit de prononcer une parole de paix et d'amour, ils hésitent, ils prennent des circonlocutions, et il semble qu'on devrait aller chercher ces paroles dans leur cœur.
Etienne berça avec colère l'enfant qui commençait à s'endormir. Il le berça si impatiemment, qu'il faiUit le renverser. Il était de mauvaise humeur et il avait faim. C'est le besoin matériel qui fait que les pauvres sont souvent si irascibles et si peu indulgents les uns envers les autres. Le plus amer résultat de la pauvreté, c'est le méconlentement de soi-même et Tinjustice envers son prochain.
^8 "rnrRE ou HOURIR.
Ëtieime attendait avec knpQtience le sonper.
Dans le tiroir de la^taUe, il pouvait prendre, il est *vrai, vn morceau de pain. Il le prit, en effet, le regarda, puis le remit à sa place. Le lend^nmîu était nn samedi, et il savait quon n* achetait pas de pain ayant le dimanche.
Enfin Marguerite apporta un plat de pûvnmes^e terre bouillies. Efle te versa sur la tabte, mit du sel à côlc, puis joignit les mains et prononça le Benedidte. Etienne priait à voix bas^ a^ec elle. Mais quelle efficacité* peut avoir ta «prière, quand on garde dans - le ' cœur un ressentiment contre celui avec qui on la récite? Avec un tel -fardeau, comment Pâme poorrail-eHe «'élever ^vers le ciel? La prière alors n'est phisqu^me vaine parole.
Après le B^^dirif 5, Etienne et isa femtne gardent nu prorond silence. La petite ^e les intcÉrrompt tout à coup en s'écrîant :
— Où est donc mon^ frère AatotUBf?
Pierre répond gravement :
— Il est depuis longtemps dans le ciel et soupe avec le bon Dieu. Noire maître d'école nous a dit :
VIVRE OU MOURIR. 'iîD
«[ n y a des milliers de lieues d'ici ou* ciel, * mais les âmes de morts y vont en une minote. »
À CCS mots, Iklarguerite exhale un iproibnd soupir, et de gro.s^scs larmes ruul&nt >sou6 ses paupières. Etienne la regarde en serrant les lèvres, peut-élrepar un mouvement de colore, peut«étre par- un mouvement depitic.
— Paix! dit-il:aux enfants, mangez :tnanquillement.
En prononçant CCS mots, il prend une poffnme de terre, mais il se sent le gosier serré, et il murmure:
— Les plus heureux sont ceux qui «ont: morts. — * Puis il secoue la tête, comme pour chasser
le souvenir d*une infortune irrémédiable.
Cepomlanl il arrive souvent qu'une pénible pensée se dissipe tout à coup avec une promptitude merveilleuse. C'est ce qui arriva à Ëlienne. A lu vérité, il n'avait plus Faim, mais il se rappelait qu'il avait eu faim et que c'était l'heure desouper.
Il leva les yeux sur sa femme et la regarda comme pour lui dire : « Aujourd hui, ne me don- Dcras-tu donc rien? »
Ordinairement MarguerUe, avant de manger
«20 YIYRE OU MOURIR.
elle-même, épluchait d une main délicale les plus belles pommes de terre, les partageait en deux, les salait et en oiïrait la moitié à son mari. Ce soir*là, elle ne remplissait pas sa tâche accoutumée, et le regard expressif d'Etienne la choqua.
— Quoi! se disait-elle, est-il en droit d'exiger quelque prévenance de ma part? Ne peut-il prendre ce dont il a besoin et éplucher lui-même sa pomme de terre ?
Et elle tournait toute son attention du côté de ses enfants, comme pour les consoler dei brusqueries de leur père.
Etienne devina ce qui se passait en elle, et, soit qu'il voulut l'apaiser, ou se venger doucement de son oubli, il pela avec soin une pomme de terre et la plaça devant elle.
— Mange-la toi-même, dit Marguerite : tu n'as peut-être pas lavé tes mains depuis que tu as été casser des pierres.
Etienne, à ces mots, serra les lèvres, puis ferma son couteau, et sortit en disant à sa femme :
— Prends donc un boulanger, qui doit toujours avoir les mains propres.
VIVRE OU MOURIR. 2il
Quand ii fut dehors, il ext^ala sa colère en imprécations. Mais en même temps il entendait vibrer dans son cœur une voix qui condamnait son emportement.
— Ne suis-je pas, s'écriait-il, l'homme le plus malheureux de la terre?
— C'est toi-même qui te le figures, répondait It Yoix intérieure.
— Ne dois'je pas travailler pour ma femme et mes enfants, supporter la peine et le froid comme une béie de somme?
— Et pendant ce temps, ta femme est obligée de s'occuper sans cesse d'une mère infirme et de tes enfants qui se plaignent.
— Pour toutes mes peines, je ne reçois pas même une bonne parole.
— Tu en as peut-être plus reçu que tu n'en as donné.
— De tout ce que je gagne, je ne conserve pas un denier pour mon usage.
— Ton salaire n'appartient-il pas à ta famille, et ta femme a-t-elle des travers?
— Jamais je nem'accorde la moindre satisfaction*
— Ta femme s'ea'^ccorde-t-elle?
— Depuis plusieurs semaines; je n'ai pas même hii uQs verre de bière*
— Ta femme boit-elle du vin de Malvoisie?
— Etr pas \& plus léger romArciment 1
— Qu'as-lu besoin de remoreimeut, si tatiàt toi») devoir.?
— Elle me traite comme son chien. Ellô^ne'ré* potndià; ma tendnesse que par des méchancetés; Je niai'pas encm^e eu une minute de bonheur.
— Oh! comme tu mens! As-tu doue déjà ou^ lïUé tant de jours, tant d'heures, où elle t'a réjoui pur sa; tendresse^ où un; mot aCfeoiiieu^B de ta^part lui entrait si avant dans>râmo?
— * Ma maiwrti' oïîest odieuse , la vie- m'est- à charge. Je voudrais qu'une balle m'anesntiL
-^Tâcbe d'anéantir tes mauvaises pensées. Gela vaudra mieux.
— Si j -étais mort, elle comprendrai!? alors quel homme j'étais.
-**^ Quelhomcxte! un- htrnioietqui ne sait par se vaincre, et qui se tounaentedea: chagrins qu'il-fii^
— Je voudrais m'en aller bien loin, et ne plus entendre parler ïe cette maison.
— En quelque lieu que lu ailles, ta conscience te suivrait.
Ainsi parlait la voix intérieure, mais il ne youlait pas l'écouter.
m TITRE OU MOURIR.
Où trouver un rem&de efficace pour les agitations et les désordres de l'esprit? Autrefois les églises étaient ouvertes. L'àme inquiète pouvait y chercher un refuge dans le silence imposant de leur enceinte; elle pouvait parvenir à s'élever vers celui qui régit le monde par des lois éternelles et gouverne la vie de chaque homme d'une main providentielle, par un (il qui se cache à nos yeux. Mais depuis qu'on a paré les églises de tant d'ornements d'or et d'argent, on les ferme pour les préserver d'une coupable cupidité. On les ferme, et peut-être que, si elles restaient encore ouvertes, peu d'hommes sauraient y dilater leur cœur.
Dans ces heures fatales, quelle consolation si Ton pouvait trouver un ami qui s'intéresse à nos souffrances! Etienne aspirait à cette sympathie.
Mais que de fois ii nous est arrivé de dire nos anxiétés h un homme en qui nous avons confiance, et soudain nous remarquons qu'il ne nous comprend pas, car il est lui-même préoccupé d*un chagrin que nous ignorons; et alors nous reconnaissons qu'il ne faut pas attendre des hommes le secours dont nous avons besoin, mais élever du fond de Fâme notre pensée vers Dieu.
Etienne traversa le village, et il se sentait complètement seul et abandonné. Car il n'avait plus de refuge en son cœur, ni dans sa maison.
Il n'osait entrer à l'auberge pour s'y distraire, car la veille il avait assisté à la sépulture de son enfant. II vit de la lumière dans la demeure du maître d'école, et résolut d'y entrer. Il avait été autrefois en bonnes relations avec ce maître d'école; il le voyait encore souvent. Dans le sentiment de vanité qu'il avait conservé de son séjour i la ville, il le considérait comme le seul homme avec lequel il pût convenablement s'entretenir, et rhonnête instituteur méritait réellement son estime.
U trouva chez lui une nombreuse réunion de
»lr YIVBE OU MiOUBJA..
pvf6aa& qiié TécoiUaiant àvac un t«l recuoill^iifliit, qIl^<m eût' dit qu'ib^ asfiîstaient à uaef^ièEe» &V iamd d«8 gens qi» se- préparaient àiémigrer ea» Amérique et. qui' venaient demander au mali^i^is, d'école des noUana^sur cette tei^re loiahûfle^
Etienne se sentit touir. à coubp saisi' d'une idée» îiopéUifiuse. Il écouta les> réciis^ du matte% vmsk en agitant ses piedsy comme^ pour s-' assurer qu ik ni étaient point enchaîné» au^ pla^iehefide oeUetbaiMiajtion.
Lorsque le maître eut: fini: de parler,, tons sm auditeurs sortirent ppéoipttamnseot. Cliaiiun d'eux aMsaiten ce montent vokmttiers coum vea^lesfiii^ rets viergea; chacittii d'yeux aurait youIu pottveNi tdut de' suite frapper aTeosaiha^hesusqiu^liQiueti^ séoulaire; chacna d*eu& se sentaÂl.uiie^teUj^.iûroa et une telle ardeur, qu'il lui semblait. qu'il dcracin iKDtilî inr des-- arbres gigantosqiaes. dft rAn^iqjvs^ comme uBiépii de seigle.
G'e^ dans ce momeut d'exaltatioa. qiie les hoviiœs acscoiapUgseet. de^ grandea choses^ qn'ik s'élancent comme des héros sur les champs d^ihar taille. Maia il eat^j^liiâ aiséide. marcb^r/ Wiavem^nt
m^Mh ou mourir. m
à^l^j^^ncpnU^ d'ufie batterie qpe i& passer des apsiée^, entières (to)& un humble l^b^eur et àa luit- ^ à imi wtnQ^ û(^a L^^ miaères. de 1^ vie.
La plupart de ceux qui venaieat d mtecroger h Wiitae d'école se.rendireQt à Taiib^siige. Comme ils n'rlittecbaiont plus aucun intérêt à leurs anciennia» oftfiufiatiQna, il leur sçn^lait ({u'ils n'avaient riea dÉ^j»ie«çc« à< h}m(^^^ se,%r^r: à Voiaiy^é jusr. (ffll^ C(B qu'ils enlir^FJi^s^t un^ ao^iAvell^ œ^|i|C% dans un nouveau monde.
Gomb^ d«>g^s 9J|[^uFn0Qt aiui^ le tcair^îl qu'ils d^^i^nt faire! Chaç|aei jpw, cepi^a^aint^ on a^ <{P^\jije tâche à pe¥|i|^Ii|?, ^ VoisÂveté d^ la. y^iU^ 9ggimo^ le labeur dii lei^demajjiib
L'auberge était en grande rumeur. Il y avajit ^ 9^0 sa cohorte habituelle^ un prc^riétgire qu'oie a^ppislait le duc l4uq^ber&. I4 ki^i^^Oè^ dç qf\ h^inp^ s'était %u^ ep, bunb^iM, d^ui^i^. cçl^e. A)pssitôty il avait vençbi ses biens pou^ une sonune assez considérable : il voulait s'eor allar yivç^ eiji An^érique^ et il avait» le premer, suscité dans resprit dçs jeunes ^s-, le m^né^ F^^ d'c^.
gratioa.
223 TIVRE OU MOURIR.
— C'est moi, leur disait-il un jour, qui tous ai donné cette heureuse idée. Je marche devant vous; je suis votre duc. Je vous découvre l'Amérique; je suis votre Colomb.
— Vive le duc Lumbersl... s'écrièrent alors ses auditeurs enthousiastes. Et ce titre de duc lui était resté, et le nom du grand navigateur qui avait révélé à l'Europe un nouveau monde devenait, dans une auberge de village, un sujet de plaisanteries.
Lumbers était un fanfaron. Depuis qu'il avait résolu de traverser TAllantique, il affectait de porter une longue barbe rouge : il l'appelait sa forêt patrimoniale, et c'était, en réalité, la seule plante qui lui restât.
Assis à la grande table de l'auberge, au milieu d'un cercle de paysans, il se passionnait et s'écriait:
— Ce soir, nous allons boire la valeur d'un champf
— Et, à ce cri, ses partisans répondaient par de bruyantes clameurs.
Etienne retourna vers sa demeure avec quelques gens réfléchis qui disaient bien que ces tapages de cabaret n'étaient pas un bon moyen de faire son
chemin, mais qui cédaient pourtant à Tascendant grossier de Lumbers.
Tout le reste de la soirée, il fut préoccupé de cette émigration en Amérique.
Celui qui s'abandonne à cette idée est comme un arbre détaché tout à coup de son sol natal. Ses racines sont exposées au grand air, et avant qu'on l'implante dans une autre terre, il peut se dessécher et pourrir.
Etienne ne dit rien à Marguerite du désir qu'il
avait conçu. Il voulait combiner lui-même son plan,
et il entrevoyait devant lui plus d'un obstacle qu'il
s'agissait d'abord de surmonter. Il se disait que,
dans ce pays, il n'avait rien à espérer, que sa vraie
vie ne commencerait que dans une autre région,
et il éprouvait un certain orgueil à former lui seul
ses projets. Mais il devait reconnaître à quel péril
on s'expose quand on se détache de ceux auxquels
on appartient.
Marguerite, de son côté, se concentrait en ellemême et pleurait en secret.
Ainsi, deux êtres unis par les liens les plus
étroits se trouvaient, sous le même toit, séparés l'un
9W Y^VRE' OU a&o;»ftiR.
dei Ka«^. eoi^m^i &!il y. ^ ey,. cotDe- ei^, yR abîme.
B«i reprenanè saitâohe journalière^ Étiieiio^ secouait à tout instant k. tête, comnie si des io6eei99 lui liMurdonBûiâni dans. le cerveatt^ Fuis^ quelquefois, il suspendait sen^ivevatl eès'afeorbdit d0fi& sei réveiiriea. Le temf» lui paoaissaii diune» long^reilff iafeûe, et il vegi^tlart l&dMrakffttQé^oe qu'ail avait longtemps conservé dans sa misère : iji iregcetbît aa 9io»tre. Pour^ p0jF.er' fesifuaéraîAcs de* som enfiiBÉ, 'À avaiè é\é* abli^é d«» la mettre eii^ giage^ et il sAi disait qa il ne.pouiiraiA jamakla ref^Feadre» ËR la, qiiijbtaiit , il laib seoiJblail) qWU se ,a^»exaU ihme paci-ie de kii^niênie^. ta pfi^ntiAflg' de eeUe rmml^e lui £aisaiil sentif plu^ yivietB$f)4 soipe^i'vneté. Autrefois, il penn^aiit passer u^j^ftenliei^sav^ la re< gB^r. Maînteiif^^itaentoji à tpiMi insta&i qu'elb liM'ioeoqii^aM:. Lorsque Th^rlog^ ^ légiU^e- sob«» nait, il s*arrétait dans son travail pourcoan^^^c set ^JlN^atione, c^MmM- s'il n'cnU p^ ce^nJdiv^er à vivre sans savoir au juste quelle lieure ceètn» horloge ao* MBçaiL
Si fei¥^ l'eoifèdiait de^ li'^teiid^e, i! kiieen»
VIYi&6 OU MOUaiRv SM)
bjâii qu'il était d&os un désert, loin, de toute haib^H tdtion humaioe. Ajors, il se dji^aib :
— C'est ainsi que tu seras en Amérique,, imfi, Um. isolement* Tu n'enioii^dras sonAec aucune doche^ tu seras obligé de n;i^ui:er* toi-même le cours du temps, de pourvoiir toiriQAme à toH^^tçflr besoins.
-^. Dèik q^0 sa pensée sqi reportât vers ce iioyage eni^tSicriquey il p^^enait en dégoût sa tâch^, h^litueUe^ iliS&Bg^ait qu'il voulaijj^ tnaivailleiî pour sdi fortune, et nos plus pour uni misérable salaire quotidien. De noMiveau;, il m^ttaU la. main à, soq, gousset poiu* y cberclier sa^ n^onti^e, et il se dirait : J'a»rai3 lie moyea d|e la, racheter si. j% poiuiais vendre le liide laigrapd'mâre,,
l^moft de cette grand'mère occupait htàï^ mmt.soQ esprijL. Xanique la> vieille fesoiEevlvrai^, ii m j^ursait^ p^^ veadre sa mai6ôn>i^^iie, et, a q» Wl pas espérer qua Marguerite^ s! Q0ab2^qu4J;d,v6<; bti po«f le nomeau monde.
Un dftofeaiikdie il sootit le> prenuer de l'église^ pitîs s'arrêta à quelque distance du porche^ iiim^h^ We.ei miÊfiL, cegaifdaet aj^ee nm son^bre ^nffi&k^
sien les passants, et se demandant ce que chacun d'eux penserait si sa grand'mère venait à mourir subitement.
Dans sa demeure, il gardait un morne silence ou s'emportait contre ses enfants. II haïssait le monde, il se haïssait lui-même.
Parfois il allait encore assister aux récits dn maître d'école, mais il ne les écoutait que d'une oreille distraite. Son âme entière était engagée dans un douloureux combat. Marguerite comprenait bien une partie de cette lutte, mais elle n'en devinait pas le côté le plus terrible.
Cependant la misère de la malheureuse famille s'accrut. Le salaire d'Etienne restait le même, et le prix des denrées était presque doublé. La grand'mère qui n'en avait nul souci se portait à merveille, et l'irritation d'Etienne devenait de plus en plus violente. Dans ses rudes serrements de cœur, il n'éprouvait qu'une satisfaction, c'était d'aider dans leurs préparatifs ceux qui allaient émigrer. Ce service lui rappelait ceux qu'il rendait autrefois aux soldats qui, ayant accompli leur engagement, rentraient dans leurs foyers. Ces émigrants s'en
allaient gaiement chercher une autre patrie. Etienne voulait faire comme eux. Il rêvait que les grandes forêts, les champs fertiles de FAmcrique l'attendaient et lui demandaient pourquoi il tardait tant à partir.
En s'occupant ainsi de ceux qui allaient se mettre en route, il négligeait les obligatioiis de son métier, et par là augmentait sa pauvreté.
Quand il se retrouyait seul avec son marteau, penché sur un tas de pierres, parfois il se disait :
— Il y a des généraux qui acquièrent un nonfi glorieux parce qu'ils ont fait couleur le sang de plusieurs millions d'hommes sur un champ de bataille, et voilà une chélive créature qui empoisonne notre existence, et qui penche vers la tombe. Pourquoi ne pas Taider à y descendre?
Alors, il brandissait son marteau avec une sorte de rage et faisait voler les pierres en morceaux. Puis il se disait :
— Il n'y a pourtant rien de plus affreux que de souhaiter la mort d'un être humain. La vie nous est chère à tous : pourquoi voudrais-je abréger les jours de cette pauvre vieille? Non^ non,
134 VIVRE OU MOUBia.
qu'elle vi^ tant qu'dle pourrai .*.Dîei^ satb loué qpe j'en revienne à/lesâdoeâ meilleures^
Ifdis quAod il jrentcaitdans; sa cabane^ il n!osai r«g»r.der ^faocifUtgiumd^iDèiïe^ : il. fie» sentait) eoi»pable envers elle. Et un soir qu'il avait. éproqué un numyement de colère de la vair^ pnendndi un époripe mcMHi^aiiide'pati), ilserepaolit aussîlât de cet empor4f»8ej|^ ot lui>Qfriûile^niprceau.qtt!il terat Ittirmèmeà^lamain.. .
Ii§ joue vint>. pourtant^ où il n'aurait pnssqu^ plu^ri^n àollVjur. Il était arrivé^au- dernier > degré du dénûm^nli.
Dan^spiniAÎsoQi^ il n'y; aiv^ti plu0r:dliiutDe: litqu^ Gf^ui^e laivioiUo: femme;: t^uile-rosle était vendue. M^glDArite souffrait de la faim,, aipksi que se& e»» fants. De plu^ elle était. a^digé^de la, sombre froin 4eur de. son inari,. EllaaurAit.vowlu, cw^r amicalement av^ec.lui» :. c'était .la, ^^eule consolation qiûi leur restât. Elle aurait voulu lui, parler ,. mais* ^ voiî, Tjesjiait, CQwn>§v étiiapgléft dans, squ goaîer.
SayeajrWU» qe qw c'^que 4f^ ^ iia*/8E sur uim comsixe d^.paiUe ^eç k faiaaa?, Oqi s^ t^r^e d%
VIVRE OU UOURIR. 23$
cèté et d*autre sans pouvoir trouver le repos. De fiiiîislres can«eptioDs agilcîrf; l'esprit, et si Tan parvient à s'assoupir, soudain on se sent réveillé par une dodeur poignanle-. QiieUQ& terribles images que celle» qui apparaisitefib à Themme qui souffre de la faim» dans le silence de h nuiti Autour de lui, tout dort. Ses angoisses seules sont éveillées.* Ciie malédiction s'échappe de ses lèvres... une pensée de perditio»... Arrête, malheureux I Prends garde de te précipiter dans l'abîme d'où rien ne te sauverait!
Au milieu- de la nuit, Etienne s'est éveillé ea proie à une mortelle torture. Il se lève. Il saisit* son' marteau , s'avance vers- la» retraite de l'aïeule.
Mlii» M&rguerile s^'tet» oVeilléè^effmftne temps;
— Au nom de Dieu, Éliefme, s'écrie-t-elle, veu«-to me faire* mourir moi» et> Tenfent que je? porte^dans mon sein?
Êtieniie»DeloiiDbe'à genou?Ë siipsa couche, san» pouvoir prononcer un mot. La révélation- dfe- sa» femme^l'a sai«i jusqu'au fond de râme^
•*^ Ohl Marguerites s!écri6*t><il eo&a d'une voifr
enlrecoupée par des sanglots, cet enfant est notre
ange sauveur! Mais pourquoi, pourquoi ne m*en
avoir encore rien dit?
Marguerjte alors lui avoue en pleurant qu'elle n'osait s'entretenir avec lui, le voyant si sombre
et devinant ses projets d'émigration; puis elle le
console par de tendres paroles.
— Pardonne-moi, dit-il, pardonne. C'est vrai, j'avais songé à partir. Mais comment aurais-je pu m'éloigner et vivre sans toi? Pardonne, et désormais ne songeons qu'à vivre l'un pour l'autre, en quelque lieu et dans quelque situation que nous soyons.
L'heure fatale était passée. Les deux époux retrouvaient une nouvelle énergie dans l'accord de leurs affections. Ils parlèrent avec conPiance de leur avenir, et résolurent de supporter avec énergie leur infortune. En même temps, Etienne prenait aussi la résolution de ne plus s'abandonner à ses rêves funestes, mais de travailler avec ardeur.
Cependant la grand'mère avait probablement entendu quelques mots de l'entretien, et ils avaient
produit sur sa tête affaiblie une singulière impression.
Le matin, elle jeta un cri pitoyable. Les deux époux accoururent près d'elle, et elle leur dit :
— Vous avez pris la petite Marie (c'est ainsi qu'elle se désignait), vous l'avez entraînée dans un grand désert, vous Tavez liée à un arbre et vous l'avez abandonnée. Je suis seule dans le monde, seule, exposée au vent et à la neige. Ne quittez donc pas la petite Marie Simon : quand son père viendra il vous battra.
Elle se tourmenta ainsi longtemps et ne parvint que peu à peu à se calmer.
Etienne s'était remis bravement au travail. Le printemps vint, qui adoucissait les souffrances de la famille. Il se montrait plein de bonté et de tendresse envers ta grand'mère. Le soir, i| jouait avec elle comme un enfant et se prêtait complaisamment à toutes les fantaisies de sa folie. Parfois, elle se plaignait d'avoir oublié sa leçon, et il la lui faisait répéter ; elle ne savait quel chant on lui ordonnerait de psalmodier à l'école, et il lui en indiquait plusieurs ; puis, soudain,
t58 VIVRE OU ^MOURIR.
elle demandait à jouer de nouveau avec Qês ' l)aricots.
Le maître d'école eut ki botîté de venir la voir un jour; il l'interrogea comme si elle était une de ses jeunes élèves, 6t il lui donna une image, ce qui la ravit.
Lorsque, dans la belle sa!si)n,'le convoi d'émi-
^ranls partit, Etienne se sentit de nouveau inquiet
et agité. En les voyant passer devant lui, et en
cassant ses pierres, il se disait avec amertu'me :
— 11 faut que je leur fasse un bon chemin pont qu'ils voyagent plus côitimoîdémcnt , mais il me semble qu'ils me 'frayent e«x -mêmes 'ttta route.
Le duc Lumbcrs s'en allait chantant, et seîWoquait de ceux qui laissaient voir à leur départ quelque regret de cœur.
Etienne n'avait jamais voulu s'associer aux bruyantes réunions présidées par le duc de Lumbers. Il éprouvait pour lui une sorte d'cloignement dont il ne pouvait lui-m^ese rendre compte, car, en vérité, on n'avait aucun grave reproche à laireà cet homme. S'il dépendait étoardiments^
tfgerit, pcsn^miB n^aitmt Ie«[mt de^lui^en deiManiev compte. Maïs pêut-iétre qu'il ciiequaît Elkno» f&v son ^arpo^gaitc^, ^r h'présoinplion atec la- Tjffrelteil prétendait régir totit'ce qui l'^aitoiipait. St {fèt homme ^est péHirtMt liearet^s^^se disail lepaiN tre casseur de pii6ttes:'il'a de l^ar^nt, il peut faits te que bon ki «etnble, làmits qivie moi, <}e fis dans une crainte conlitttecHc.
En passant devant lui, le duc lui dit:
— Malheureux nianU5«vre, je vais en Afnérit|Ud acheter UBe principauté qui s'appellera Lunib»s. Quand tu viendras me rejoindre, je te donnerai cent acres de terre.
Etienne ne répondit rien.
Après le départ des émigrants, on remarqua d'abord un grand vide dans le village. On regrettait ceux qui s'étaient éloignés et on se disait qu'on ne les oublierait jamais. Mais lorsqu'un individu ou une communauté disparaît dans le torrent de la vie, c^et^t comme une pierre qui tombe dans leau. D'abord elle creuse la surface de Fonde, elle y dessim:un cercle qui bientôt s'efface, et les dots reprennent leur cours habituel.
Au temps où les émigrants se mettaient en route, les hirondelles voltigeaient autour des toits où elle voulaient bâtir leur nid, et y en planant dans les airs, jasaient de leurs projets de construction. A peine leurs nids étaient-ils achevés, qut déjà dans le village on ne se souvenait plus guère de cette cohorte de frères, d'amis qui allaient chercher une demeure dans une région lointaine.
Seulement, Etienne el le maître d'école parlaient des émigrés et les suivaient de leurs vœux.
tIVRE OU HOURm 24€
L'automne est revenu. Etienne a une petite fille de plus, mais il a perdu un ami : le maître d'école avait été arrêté, pour avoir enfreint un règlement de la police. Voici ce qui était arrivé. E avait reçu une lettre de son frère qui faisait partie de la dernière cohorte d'émigrants. Dans cette lettre, le malheureux lui racontait toutes les déceptions que lui et ses compagnons avaient subies. D'abord ils avaient dû maudire pendant des semaines entières le bâtiment qui devait les transporter au delà de TAtlantique. Toutes les promesses qu'on leur avait faites avaient été indignement violées, et plusieurs â*entre eux, ayant ainsi dépensé leurs dernières ressources, étaient tombés entre les mains des escrocs et forcés de se rendre dans des lieux malsains où ils ne pouvaient manquer de mourir
U2 ^TIYHE OOïMOUttIR.
en peu de temps. « mes pauvres compatriotes, ajoutait le frère, savez-vous ce que vaut voire titre d'Allemand ? Dès que vous aurez quille voire sol nnlal, vous vrrrcz comme vos défenseurs s'occuperont de vous. Nous avons dans lous les États des arnliassadeurs que nous payons très-cher, afin qu'ils puissent expédier des courriers pour annoncer la ncnssan^e ou .le mariage d'un prince? imais quant aux p.iuvres gens qui payent les impôts, ils ne trouvent aucun ap[>ui en pays .étranger. Qu'ils «oient trompes, évincés, bafoués, qu'imponte? .Si un do nos amis vient à mourir, nous l'axïcompagnons jusqu'à s5on dt^rnier gîte. Mais les inbrtuacs Allemands que la erainfc de Tindigenee .oUige a éniigrer, on n'y songe plus. Tant qu'ils étaiânt dans leur village, payant leurs impôts, on les^pwtégeaiï. Dés qu'ils ne payent plus. rien, qu importe ce qu'ils deviennent? »
Pour dormcr un 'Salutaire avertissement à.eeux qui so proposaient encortî d'émigrer, le maître d'cci.le, qui i.o pouvait publier celte lettre daos les journaux, en avait fait et distribue plusieurs 4X>pies : voilà pourquoi il était arrêté.
Un dimanche matin, Etienne, appuyé ccnlrcle pilier de sa porte, rogarviait les liirondilles voltigeant dans les airs. Les idées de voyage arrangcîes dans sofl^'csprit se réveiUaient. Ilâongealt que les hiijonfielles allaient èienfôi émigrer p^ur c<:Iiapper àilafaim ctau froid.
— Elles sont libres dcpjftir, Sô dkait i! ; elles nont point à s'occuper de leur f»miUe.
C'étaient là, au reste, les mauvaises» pensées qui naguère Tavaient si crurilemwit agité. CcptMvbnt Etienne était tellement changé, qu'iMui senib.'aii que ce n'était pas lui, mais un sùmilacre de lui-» niéme qui avait cairetenu ces pcn«écs<.
Tout à coup il entendit reteniil^. ds& cris
— Le duc Lumbres I le duc Lumbrea est dorm ïaarl
Un homme couvert de haillons courait à;trav6n0 lerTiliâge, en sécriantr:
— Ma: femme] m» feim»e<! mndeermoi ma fénnnel Où e8tf«Ue? où eatfeMfr? LVt^^on en* lcn*ée<? Qui est^ee qp l'a tuée? Qiâ dilqtioc^eat
■)? Oiii,.o'e8t)in»iifiailieârnMÛimoum !.
s:: VIVRE ou mourir.
Il entra dans Féglise en proférant des vociférations insensées. Les sacristains Fentourèrent. II continuait à se frapper la poitrine et à crier :
— Voyez-vous, sur le navire, elle est montée au haut des mâts. Je ne pouvais la suivre et la précipiter en bas... Dans la grange, je Tai précipitée du haut d'une échelle, et Fai cachée pendant trois jours dans le foin. Croyez- vous que j'étais parti? Non, me voilà... me voilà I
A ces mots, il tomba dans une sorte de convulsion. Etienne le saisit d'une main vigoureuse et l'emporta dans une maison voisine. Il lui semblait que ce malheureux représentait précisément son fatal simulacre.
Il prit charitablement soin de lui, et parvint enfin à l'apaiser.
— Merci, lui dit le malade, tu es bon, tu as toujours été bon.
Le pauvre casseur de pierres ne put entendre ces paroles sans un saisissement de cœur.
Quand il rentra dans sa demeure, il regarda la grand^mère avec un profond sentiment de re* connaissance. C'était à cause d'elle qu'il n'était
pas parti. C'était elle qui Tavait ainsi préservé du sort funeste de Lumbers et de ses compagnons.
Cependant il ne renonçait point à ses desseins. Il voulait, quand le moment fayorable serait yenu, émigrer ayec le maître d*école, qui, par suite de son arrestation, avait perdu sa place; mais, auparavant, il avait un châtiment à subir : il devait expier les criminels désirs auxquels il s'était autrefois abandonné.
Un matin il se mit à réparer son toit; car, depuis qu'il avait repris sa raison, il voulait que sa demeure fût en bon état, et il relevait des poutrelles, et il clouait des planches à son grenier.
En ce moment, la grand'mère était assise sur Tescalier qui conduisait au grenier et jouait avec son chat. Tout à coup, elle poussa un cri perçant et roula sur le plancher. Etienne accourut, son marteau à la main. Plusieurs voisins accoururent aussi autour de la vieille femme qui gisait inanimée.
Etienne la regardait, saisi de terreur, pâle comme la mort. C'était donc là Tévénement qj'i)
246 VIVRE OU HOQRIft.
avait secrètement désiré. Il lui semblaii.cpi'il vc- ^ii lui-mcma d'accamplir ce qu'il^ai^ait euaulnsfois le malheur de rêver. Il voulait écarter, les assistantsyil courait de o6té et d>antre, comme s'il avait perdu VespriL. Les-gensde la police Tarrétèrent. Il était accusé d'avoir tué aveo^aon manteau la vieille femme..
L'impression pcoduile dans le village par les paroles désordonnées de Luml^ers avait fait aaitre à regard d*Étiennc un horrible soupçon..
Parfaitement ihnocent du crime dont on« Taccusait, le malheureux, se sentait pourtant laconacience déchirée, ens se rappelant à quelle résdr lution le désespoir de la misère UasAitiun jour ewt traîné.
Par bonheur, Faieule recouvra, la parole et ra^ conta qu'elie.dvaa eile-méme roulé au bas de Ves^ calier en voulaji saistr son chat. Le soir même, Etienne était rendu, à lai liberté*
Il assista aux funérailles de la graad'môre en pleurant. C'étaient les dernières larmes qu^il versaitsur sa terre aatate. 11 était résolu à partir, et il fit avec eakne ses^ préparalife de voyagea B
VIVRE OU MOURIR. 2i7
s'était fortifié dans sa lutte contre les difficultés de la vie et dans sa lutte avec lui-même. Dans ce triste combat, il avait appris à se connaître et à apprécier les affections de la famille. Il' pouvait désormais entrer avec une nouvelle vigueur dans une nouvelle arène.
Il partit avec sa femme, ses enfants et son ami le maître d'école, sous le patronag3 d*une société qui venait de se former pour protéger les émigrants. Chemin faisant, il bénit plus d'une fois racticn charitable de cette société. Il parlait souvent à ses enfants de leur grand'mère, et leur enseignait à vénérer sa mémoire.
Il réussit, et fut plus heureux dans cette paix, loin de son sol natal, qu'il ne l'avait été dans son pays.
AUERBEGII.
LE
J'étais bien jeune encore quand je commmençai à voyager sur les rives dangereuses du Mississipi. Déserte et sauvage était alors celte contrée où, depuis, on a vu flotter tant de bateaux à vapeur, et s'élever tant d'opulentes habitations. Souvent j'étais seul. Quelquefois un voyageur, solitaire comme moi, cheminait avec moi pendant plusieurs jours; quelquefois j'avais pour compagnon un Indien de la tribu des Chactasr.
Il n'y avait, à cette époque, qu'un très-petit nombre de blancs établis dans ce pays. Je faisais paiTo's quinze ou vingt lieues sans découvrir aucun indice d'habitation humaine, et, à la fin d'une de mes longues journées, c'était ordinairement dans la cabane d'un métis que je trouvais un gîle. A mesure pourtant que je me rapprochais de l'embouchure du grand fkuve, que les Indiens appellent les Père des eaux, je rencontrais plus fréquemment des colons européens, et, dans la demeure de l'un d'eux, j'ai appris la singulière histoire que je vais essajer de raconter.
Un soir, je chevauchais dans une vaste plaine, clieri)hant autour de moi'un asile po«r Ift nuit, lorsque, à quelque disiaoee des rives tduiMissisdipi, j^Hltstiag^aisur le soi les traees>dee roues d^uncbariot^. et vis un sentier q«i me rappelait ceux de>l£h Caroline,' m^ pa^s màlil; Je< dirigeai mQn> cheval do ce côté, et. bkntôb j'anrmî en faee d'une de ces prinaitii^es habitattonsiqu'on appelle' des Jog}iûuses. £«Ue^ était. petite 'et conslmite sîm^ pleraeatjiCMnume toutes Usdoghouges^ avee de»-
troncs (d'arbres superposés Tun sur Tautre. M^s, au dehors, par la disposition de son enclos, p^ar les beaux arbres qui l'entouraient, elle avait^un aspect plus riant que toutes celles que j'avai& yyts précédemment; ses fenêtres étaient vitrées, ch^se assez rare alors dans les rustiques habitations dessettlers, et derrière ces vitres se déroulaient des rideaux en colon blanc. A Tintéricur, le plancher était soigneusement nettoyé ; le foyer récemment verni avec de l'ocre rouge; les chaises et les tables grossièrement façonnées, .mais d'i^ne propreté extrême et symétriquement mpf^ées.
Je remarquai là plusieurs objois.de luxe qu'on aurait vainement cherchés dans une autre loghouse..Mais ce qui me frappa le plus, ee «fut de voir un . paquet de cartes cloué sur le manteau de la cheminée, Tas de cœur au milieu, traversé par un gros clou noir. L'histoire que je veux narrer tient à ce jeu de cartes. J'y reviendrai.
A la porte.de la cabane était assis un vieillard d'une constilution robuste. Bien qu'il eût près ^e quatre-viiîgls .ans, il se tenait aussi féroce et
25^ LE JOUEUR DU HISSISSIPl.
aussi droit que moi, et ses yeux bleus limpides, et sa douce et sereine physionomie indiquaient le cours d'une existence paisible. Avec lui vivaient son fils unique, un vigoureux homme de quarante ans, la femme de ce (ils, et un bel enfant d'une dizaine d'années dont la figure, comme celle de sa mère, avait un caractère oriental.
Accueilli avec une franche bonté par le vieillard, j'entrai dans sa demeure d'un pas résolu, comme un jeune homme habitué à toutes sortes de rencontres. Mais soudain je me sentis déconcerté dans mon assurance, et troublé à la vue de la maîtresse de la maison. Au lieu de la simple et rustique femme que je m'attendais à voir dans ce cottage solitaire, je me trouvai en face d*une femme d'une singulière beauté. Ses yeux noirs, ses cheveux noirs, son teint d*un blanc mat, tout en elle indiquait, je l'ai déjà dit, un type oriental : ses formes avaient une délicatesse extrême, et sa bouche était bien la plus jolie petite bouche que j'aie jamais vue. Sur sa physionomie, il y avait une expression de mélancolie tempérée par
un imposant caractère de dignité. Son mari l'appelait Rachel, et ce nom me fit d'abord penser qu'elle était d'origine juive, mais elle était chrétienne, parfaitement chrétienne.
Lorsque je franchis le seuil de son habitation, elle était assise devant la cheminée, et près d'elle était son enfant, tenant à la main un livre d'i* mages, et, de temps à autre, levant les yeux sur sa mère qui le contemplait avec un doux sourire. M. Rayner, son mari, m' ayant présenté à elle, me fit asseoir près du foyer, et nous nous mimes à causer. La jeune femme nous écoutait avec attention. Elle parlait peu, mais chacune de ses paroles indiquait un esprit cultivé ; et son mari Vécoutait avec une déférence marquée.
Cet intérieur de famille, si différent de tout ce que j'avais vu jusque-là dans mes diverses pérégrinations, éveillait en moi un vif intérêt, et me donnait l'idée que quelque étrange événement devait s'être accompli dans cette maison. Madame Rayner m' étonnait par sa grâce et sa distinction, mais le vieillard, le patriarche de cet asile champêtre, n'était pas moins curieux à observer.
Ea le voyant tel qu'il était alors, on derioait ce ^*il avait dû étr<e dana sa verte jeunesse^ un des premiers colons d*une terre déserte, un de ces anciens pionnieirs de^KAnaérique^ bar dia^. patients, fâsolus, rudement treaipos^ juais honnêtes et (bnncs, uo< de ces b^mme» qu'un ad^ensaire nedeuia, mais auxquels un> ami pont se fier en toute sécorila. Telle était sa boane et expaoaîive j»ature, qiu'en peu d'instants, je me trouvai aussi à Taise que si j'avais vécu familiàremeiit avec loi p(>.ndant de longues années.
Après souper, nous rovîiimes nous assemr près du feUb De nouveau, je remarquai les cartes rangées^ ei clouées contre la. cheminée. Il était aisé de reconnaître qu'avant d'être placées là, elles avaient été froissées^.éceméesi par des mains de joueurs. La fumée les avaitnoircies. Mais l'as de cœur brillait encore sous la pointe de ter ipiî la traversait.
-«- Vous, avez là, dis-j,e tout à coup un singulier ornement de cheminée.
Je prononçai ces paroles en souriant. PersoBoe M répondit à mon sourire* Axl contraire, je ce-
marquai sur le visage de mon hôte une- sui)ite
«xpression de tristesse. Madame Rayner se leva, et
quitta la chambre. Quand elle fut sortie, son mari me dit :
— Oui, ce que vous voyez là n'est pas ordinaire, je vous en donnerai l'explication quand nous aurons fait la prière.
Un moment après, la jeune femme rentra, tenant à la main la Bible de famille qu'elle posa sur une table devant son beau-père. 11 la prit; il l'ouvrit à la page oiî il s'élait arrêté dans sa lecture de la veille, et lut d'un voix grave le chapitre de l'Ecclésiaste qui commence par ces mots ; « Enfants, écoutez votre père, et agissez de telle «orte que vous soyez sauvés. »
Ensuite, nous nous agenouillâmes tous dévotement, et le vénérable vieillard prononça une dei plus ferventes prières que j'aie jamais entendues. Un grammairien aurait peut-être remarqué, dani cette pieuse invocation, quelque faute de langage, mais le cœur était là, un cœur vraiment animé par une religieuse pensée.
Quand cet acte religieux fut fini, madame Rayner
se retira de nouveau, en nous faisant un aimable salut, et emmena avec elle son enfant. Le vieillard sortit aussi. Je restai seul avec son fils qui, de lui-même, revint à la remarque que J'avais faite sur le jeu de cartes.
LB JOUEUR DU MISSISSIPI. m
— leune homme, me dit-il, à ce jen de cartes se lie une histoire que je crois devoir raconter à celui qui, comme vous, en est au début de la vie. D y a là pour moi un grave souvenir et un solennel enseignement, aussi solennel, j'ose le dire, que celui du livre saint que mon père vient de lire. Hais mia narration sera longue, et avant de la commencer, permettez que je jette du bois au feu.
Après une courte interruption, il revint s'asseoir près de moi, et me fit le récit que j'essaye de reproduire fidèlement.
— II y a douze ans, dit-il, que cette étrange aventure m'est arrivée. Mon père et moi, nous vivions déjà dans cette maison, non pas si élégamment que maintenant, mais dans une honnête aisance. Mous avions deux domestiques pour nous aider dans nos travaux, un homme et une femme,
25?". LEimeKBftlVUJmSSÎIfiSlPEr!
et nous travaillions bravement. Nous ne gagnions pas beaucoup d*argent, mais nous en dépensions encore moins. Nous n'avions pas une nourriture très-délicate, mais point d^ médecin à consulter, et nulle pharmacie à payer. En&n, nous étions assez heureux, et nous avions bien des raisons de resBMsier.Dnii J»«eâ gH^tm. fi^'oe'qttaoïMM fakioiia, «t il nous a^Kicordé plue tod d/oalets fav«frs dont mais :de«on6 aiisâi ftlne liàs.HE8£(Rinàimmte.
fiDDC, il y «a dôme ans^ par tiiie.oliaiiéd:îeinftée dunriois^diaiièt, rjiemM iisndais à chwaL mam oMe des'aoBCB du fieuve où les>8^pHakies deJMteaoji déposent en paswHt 'les^di^trses deoréesv^'ib se soflit cbargiéB d'adiateff pour ootse eoiapAe. ie trenvai 4& différeiiftes nhMes^iâB .saore, du («afè, des ustensiles de ménage que naus dttenéîonBtd^ puis plusieurs joues, et ifes.flees d» sob, «de sd, destinés » unio^'èat/^etqui »«Bt(deins BOÉre loî»* nage. Mais ees sacs .de sel^ayamtékéimnhidfoiÉe» ment jetés sur laplage,^a(VBient^gliasé.dans Tcbh. Ils i^ieol gros et lourds. .«Feiaployai tmites ibm fojsttsà les tilferihora dii flDBwa, et a kaiUsim
LE JOrEim DU MlSSiSSIPL 259
sur le sable sec. Sans cette précatition, nos vowms auraient perdu une de leurs provisions essentielles. Ce travail, accompli sous rni soleil ardent, m'avairfaligué. Je m'assis à Torabre d'un arbre et m'assoupis. Tout à coup je fus réveillé par u» cri de détresse. Je m'élance aussitôt sur mon cheval, et me dirige précipitamment vers l'endroit d'où provenait ce son douloureux. A quelques centaines de pas de distance, j'aperçois un étranger frottant vigoureusement de ses deux mains les jambes d'un cheval étendu par terre. Je devine ce qui s'est passé, en voyant près de là un énorme serpent à sonnettes, qui a dû faire de terribles morsures, mais qui a cessé de vivre, le m'approche du pauvre animal blessé, je lui fais une incision à la jambe, puis je cours chercher du sel, et j'en mets une poignée dans sa plaie. Mais déjà le poison du serpent lui était entré dan"s le corps, et nul remède ne pouvait le ranimer.
J'examinai alors l'étranger, qui avait assisté en silence à mon opération. C'était un petit vieillard, à la figure pâle et profondément ridée. L'âge, ou
les fatigues de la TÎe, avaient courbé sa taille, mais n'avaient pu éteindre la flamme de ses yeux noirs, qui brillaient d'un éclat extraordinaire. Il était d'ailleurs élégamment vêtu. Sur son gilet de velours pendait une chaîne d'or avec plusieurs ca* chets du même métal, et, à tout instant, il prenait du tabac à priser dans une petite corne ornée d'un cercle d'or.
— Je suis vraiment affligé, lui dis-je, du malheur qui vous arrive.
— Bah I répliqua-t-il tranquillement, c'est un accident facile à réparer. Vous avez un bon che' val, vous me le céderez.
A ces mots, je le regardai avec surprise, puis je tournai les regards vers mon cheval. C'était une excellente bête, forte et docile, qu'on pouvait è volonté seller, atteler à la charrue ou à la voiture. Je n'avais nulle idée de m'en dessaisir, et j'étais choqué de la façon avec laquelle Pinconnu nie l'avait demandée. Peut-être, me disais-je, tentera-t-il de me l'enlever; mais, qu'il essaye I nous verrons qui de lui ou de moi est le plus alerte et le plus fort. Soudain je songeai que ce singulier person'
nage était peut-être un de ces sorciers, ou un de ces méchants esprits, dont on racontait encore les maléfices à nos veillées, et cette pensée troublait ma résolution.
Il devina probablement ma pensée, et me dit:
— J'admire votre cheval. "Voulez- vous me le vendre? Je vous en donnerai un bon prix.
Ces paroles me firent faire une autre réflexion. Quel est l'Américain qui, lorsqu'il en trouve Foccasion, se refuse à conclure un marché avantageux ? J'avais pour mon Rainbow (c'est ainsi que s'appelait mon cheval) une prédilection particulière ; je l'avais nourri de ma propre main, j'en avais fait en quelque sorte mon compagnon journalier, et il m'était pénible de m'en séparer. Cependant, je songeais que nous avions encore deux autres chevaux à l'écurie, et qu'une certaine somme d'argent nous serait fort utile en ce moment pour opérer plusieurs améliorations dans notre ferme. Enfin, la raison m'ordonnait un sacrifice, et d'un son de voix qui annonçait ma résolution vacillante, je dis à l'étranger :
263 LE JOUEUR DU ■L69Sfi}PL
— C'est im superbe aDÎmal.
— J«k*VDi6,mer^oadit^il. Aussi suis^jietoiit disposé à Tocisile paji»*) chèrement
— Combien Youlez-vous en donner?
"^ Dites TOUS* même '"votre prix.
— Cent soixante et dix dollars (850 fr.)
'*— Très^bien. Vous les aurez* Be plus^ je vo«s abandonne la peau de mon «hievai qui, il y a ifusl* qiies heures, était aussi un fier coansier. Vous pourrez l'empailler, el le mettrOi eomme un m»» dèle, ' dansTOlre écurie.
LE J^ODCVa MI lltiISSlSSCPT. 2G3
Bu f^ariftot aissl, il oomptait des pièces d\^r. Était-ce bien de Tor? Je pouvais en dPo«ler,et je n'ëtaisf guèpe«plft:à eii'jtt^r. Mais, d'une patt, je me âentttS'hoBlKixxdelaisseir foirmon.igoorance, et de Fautre, cet étran^ anrait'U»tel atr de oom»* maâdemeni, cpie je.n'^^ans^cntrcprendretdtt digcik ter ttvec lui : >9e8 >^tefiifni8, ses brisuxy^èout ce qu'il avait sur lui, et surtout son fier et étinceiaiii regaidind^uMeut-ea que IW afipèlk im» yi«î gentlMwn.
— Yoilàj.innijHraTe^rQCNn, mB}dii*d',eiï met^ tanléilutiBaBia» yne pilede doilara ; jiîoiâfpÛK qua vottsinavezr pettt-étaB jiunaâs jmdk^voAre .m une tcUerquaolilé d'oo?
«-^ Non, jamais.
— Puisse cette somme contribuer à Yotii&'bofi»*
heur I Vous avez une honnête physionomie. Yotrû cheval n'a pas de défaut caché ?
— J'en réponds. Puis-je être sûr aussi de la Taleur de votre or?
— Parfaitement.
— Eh bien, je dois tous avouer que j'ai été trop exigeant dans mon marché. Je ne devais pa& demander plus de cent cinquante dollars pouf mon Rainbonv.
— Et cela vous trouble la conscience ? Voua êtes un bon garçon. Mais je vais vous donner uu moyen d'apaiser vos scrupules.
A ces mots, il tira de sa poche un paquet de cartes, les mêmes cartes que vous voyez clouées à cette cheminée.
— Nous allons jouer me dit-il, en jetant paf terre deux mgles (deux pièces en or de dix dol lars), les vingt dollars qui vous inquiètent.
Machinalement, je posai à côté des siennes dewt pièces semblables. J'obéissais à son invitation, tout en me disant que j'avais tort, mais il exerçait sur moi une sorte de fascination inconcevable et irrésistible.
— Quel jeu voulez-vous; me demanda-t-il. Et il nomma en français, et, je crois, en espagnol, une vingtaine de jeux dont je n'avais pas la moindre notion.
— Vous ne connaissez donc aucun jeu ? s*écriat-il avec surprise.
Je nommai celui auquel je m'amusais quelquefois innocemment avec mon père.
— Ah ! très-bien, reprit-il, une vieillerie. Comment n'y ai-je pas songé? Soit ! coupez.
Je coupai.
Il plaça ses cartes près de lui, puis ouvrit une petite boite d'argent, dans laquelle il prit une pilule d'une couleur grisâtre qu'il avala. Ensuite, il se mit à jouer, et ses yeux devenaient de plus en plus brillants, si brillants que je n'osais plus les regarder. Tout en continuant son jeu, il mV dressait diverses questions sur ma famille, sur notre situation et notre façon de vivre.
Après que je lui eus franchement répondu, il médit: •
— Vous êtes un brave garçon ; voyons si vous éles aussi heureux au jeu.
206 LE JOnSUB Btf 1iI:SSIS€IBI.
Lesortmefanrorisa. Jcgagftaû Mais je ne tqulais pas prendre mon gain.
— Allons I repril-il en felnni eette fois i^tre aigles sur le sol; ma revanche... J'obéis av^c un tel ^BÎfiissenmni ! qtte je pouvais, à peine respirer. Ce n'étâil pas la crainte de perdre qu^ me causait une^lfiUe émotion; c'était son étonnante UèàiSé»rence. Cette rencontre, oette «cràei éU^eat pour moi n étranges que je i»af4juaifi Al jouais isans savoir ce que je £u&ais.
De nouveau je gagnai, et de nouveau .il doubla sa '.mise. - Jkamis alors devant naoi quatre* vki^ doilârs (400- fr .) ; jie entais, le sang lœ: monier w visage, «t, d'une nain tromblante, je tiiai, &anf y Begard«r,.ffias:/cartas L'uae «^uràs Lautrc. if^Jg^gneà enooce.
X'incdnnu tira. :8a bourse de^ poidieetlavida eni «ouriant sar le< teirrain*
— Non, non I m'écriai-je, ^ardca vx^tre . argent etilaifis^e-AMi retourner à ma. demeure.
— Bah ! répliqua-t-il, vous êtes un brave gfivçQOyiet aussi beureux.que b^ave. Pourquoi oe seriez-vous pas mon héritier 7 Jfieux vaut que .mon
LE JOUECK DU MIS5ISSIPI. 2C7
or soit dans vos mains que dans celles d'un outre, n réjouira vos regards.
— Mais non pas mo» eœur .
— C'est selon rcrsege- que vovui en ferez» L'«rgerit est une honnie chose, eomme^tout ce q»e Dieu a fait. C'est un bonheur d'être ricfae^ si Ton sait employer noMement sa richesse jPreBez ceb, mon ami, et soyez plus sage que moi.
Il avala de nouveau une de ses pilules et reprit ses cartes. J'aurais voulu lui résister, mais je ne m'en sentais pas la force. Je jouai à tout hasard; je ne pouvais même plus compter les points.
— Tout cela est à vous, me dit-il en poussant de mon côté un monceau de dollars !
— Non, m*écriai-je une seconde fois, non, je ne prendrai pas cet argent !
— Et pourquoi s'il vous plaît?
— Parce que cela n'est pas juste, parce que je ne l'ai pas gagné.
— En vérité ! si chaque homme n'avait que l'argent qu'il a gagné, combien on en verrait qui ne sauraient comment payer leur diner. Prenez cela, c'est à vous.
— Non! répétai-je d'une Toix ferme, et je me levai.
— Attendez, dit-il, vous êtes vraiment un brave garçon ; asseyez-vous. Je ne puis, malgré votre obstination, reprendre ce que j*ai réellement perdu ; mais vous pouvez me le faire regagner. Je joue contre cette somme le cheval que vous m'avez vendu.
— Soit ! répondis-je.
En ce moment, le yieillard m' apparaissait comme un homme riche et généreux, mais affligé d'une monomanie, et j'éprouvais pour lui un sentiment de pitié.
Il prit encore une de ses pilules et prépara son jeu en causant :
— Vous ayez vraiment une chance extraordinaire, me dit-il, mais vous la méritez, parce que YOus êtes un bon garçon. Je ne vois pas pourquoi vous ne seriez pas mon héritier.
Une minute après, en rangeant ses cartes, il me dit :
— Ainsi donc vous n'êtes pas marié !
— Non.
— Mais vous avez sans doute quelque amour
270 LE lOVEUR DU BISSISSl?!.
qui VOUS tient au cœur. Un jeune homme comme vous, cela ne peut pas être autrement. Quel âge avez- vous ? Vingt-cinq ans, je suppose.
— Oui. Mais point d'amour, comme vous vou.:
le figurez. Ce pays n'est guère habité, et je n'y connais pas une fille que je voudrais épouser.
— J'espère pourtant que vous n'êtes pas trop exigeant?
— Tlon, je ne crois pas. Mais il me semble qu'on doit éprouver une sorte de penchant particulier pour la femme qu'on vent épouser, et je n'ai encore rien senti de semblable.
— Je vois que vous n'êtes pas facile à captiver, mais je ne vous en blâme point. L'homme est tin trop noble animal pour se laisser prendre dans une souricière. Cependant il y a des femmes...
A ce mot, il s'arrêta tout à eoup.
— Il y a des femmes, reprit-il un instant après...
Cette fois encore il ne put finir sa phrase.
— Allons, RayncT, s'écria-t^il avec un accent de bonne humeur, tâchez de bien jouer. Votre Rambow ptmt encore vous appartenir; naaisje
LE JOUBUR ffU ÎIISSÏSSIPL 27!
TOQs préviens cfuemonjen D-^t pas à dédaigner*
— Jejoiie...
— 'Bkin. Jousz.
— Je prései^i Bion as de cœur, le même t qui est làielouB à la cbsiamée.
— Déeklénent, médit k vieittord, \atts êtes un heureux homme, etil-uagent el le oheyal soitt à vous.
<~- Merett luidis^je en me levant. Mais ce n'est pat ià>cei«pie je feux. Je>ne isàs pourquoi j aijoué si longtemps avcc'vou8,isl ce n'estpar la crainte de vou» désobliger. A préseKtqoe c est fini, prencEir votpe argent, et hmeE^^noi mon Ratnbow, ou, si««eu& 9T«z besoin de*ee cheval, laissea-moi les 150 dollars qui, selon moi, eu représentent la valoir. Quant an reste, Je n'y^brueherai pas.
— Vous êtes un hoa gRsrçon, répliqua le vieillafd. Mais on homme; pins jeune et phis iraecibk que moi répondrait à fos paroles 'par un coup d^è* pée on une balk. Il fut un temps m tous ne nranriez pas tenu impunément un tel langage.
Saékez donoque, paimi les gens ooffitimeâl £ant,ita
dette de jeu est sacrée. Celui qui a perdu doit payer, et celui qui a gagné doit recevoir. Voilà votre argent, et le cheval est à vous. Mais je n'en ai point fini avec vous, en vérité, je le répète, vous êtes un bon garçon, et de plus vous êtes heureux. Je vous aime, et il y a des chances pour que vous soyez mon héritier. J'espère que vous ne me refuserez pas de me donner ma revanche.
— Non, certainement.
— Ma bourse est vide, mais il me reste un anneau et une épingle en diamants qui valent plus que tout ce que j'ai perdu. Seulement je dois vous prévenir que je n'ai pas ces objets avec moi. Il faut que vous vous en rapportiez à ma parole de gentilhomme, et vous pouvez être sûr que je ne vous tromperai pas.
En l'écoutant parler ainsi, je pensai qu'il inventait un moyen de continuer son jeu dans Fespoir de regagner son argent, et je désirais qu'il le regagnât. Je ne tenais qu'à conserver mon cheval ou les 150 dollars. De ma vie je n'avais joué un centime, et il me semblait que, gagner de l'argent avec des cartes, c'était une espèce de vol.
J'acceptai donc avec empressement sa proposition : il m'eût offert un brin de paille pour enjeu, que j'eusse également accepté.
Cependant, il tira de sa poche un crayon, et écrivit sur un lambeau de papier qu'il me remit : <x Bon pour un anneau et une épingle en forme de croix de Malte d'une valeur de 700 dollars, t»
Je me figurai, en lisant ces deux lignes, qu'il était fou, et je m'affermis dans cette idée, quand il ajouta un instant après :
— Ce n'est pas tout, mon cher Rayner, si vous gagnez mes deux bijoux, vous gagnerez en même temps une femme.
A ces mots j'éclatai de rire.
— Ne riez point, s'écria-t-il. Je suis très-sérieux. Jamais peut-être je ne le fus plus. Il vous faut une femme, n est-ce pas vrai?
— Oui, si j'en trouvais une qui me plût...
— Vous êtes un brave garçon. Vous méritez une brave femme, et je veux vous en donner ime.
— Très-bien. Mais me plaira-t>elie?
— Je l'espère. Elle a toutes les qualités nécessaires pour inspirer les meilleurs sentiments. Elle
Tii i£ jefreuB du misst^siipi.
est douce, sensible, inieUîgente, insiiniîle; BUe ehanie comme un ange et joue d6 plaûeun instruments, du piano, de la guiisre;
— Piano! gnilare 1 Je ne comprenaîa pias-Ia sigmficatioa de ces: deiis mots^. et je regaidiis le vieillard cooMSie un alîéaé* échappé d'oa: bô-
— Oui, De]Mit-il, piMU>etiguiftm.. Deplos eDe dessine. et peint. à natir. GfhJ Koain a rient^iaegné pour Téducation de RacheL
^ Elle s'appelle Raohd?
— Oui, c'est son nom de: baptteio,
— Et son nom de famille?
— Yous le saunai, si khis gagnez mes diamants.
— OkI quel âge a-t>dle? Est-elfe jeune et jolie? J'ai entendu dire que les femmes dont on Tante tant lesppit sont généralement lakles.
— Vous êtes obsurde, quoique vous so3pez un bon garçon. Raofad est trôsgolie;, elle* n'a que ditsept ans, et w»ub eaia;if6aB yingt-cinq. C'est parfaitement oonilenable. Je* tous aime, etje risqueaTec plkiain Racfadi dans cette nouTolle partie. Si je
11 IW^VÏk QV mSÂLSâlBU Si
p(HB) jrmVn réjoukai^carjrilBaiirftim'lionanam^ et TOUS serez mon héritier.
— Merci ! répmMfe-fe:€a nant , aii iBademoisêUe B>Mhel<^'* liflUa quÉ: Y01UI U dépeignes, ja ne puis aToir trop t6t le bonheur ds^ia. coniaitre; Mm- werm^e' vous- dennnder m o'estifotfvi fille ?
•^ Ma fille I répiî(fua^t-il avec vn aeoenii <k tew» tMM ; nofi^ leciolme' mf arpa» faîÉ bt giAoe de^nt donner une fille eomme Badiel. Sbo,. c'est Teo^ fiitit d'une hoaoraUe fiunille^ et je.'vouft ea donnerai b' ffPeuve' quand: k moBient en seim iwmi» Aii«z-^ii8 d'^mtoes qiMHiftoaB à m'adirffiBeff ?
-— Wein
— Et TOUS épmaflrei& Racbel, et honm la reB^ dr«z liBwreuse.
En ipMmaçafot€B$mok^ ildaodait «ur aiûi.ieii fegiLtA pMHttnlyde'tdle sorte cp'il me fit baisser ^ yeut; le ne sarnssi je^diereisLrtffe ou m!en&ûr dàws mfr demeiRC; mais .«enme je le erojàs complètement fou, je jugeai que le mieux était éfrine'prdter eneore à ifiiMie^ ebje lui répondis :
VittcQwm me prtt k4iiian,iaBen»/aireG Jtaeeoilo
de contraction nerveuse, ayala deux de ses pilules, et rangea ses cartes.
La chance que j'avais eue jusque-là me resta fidèle. Je gagnai les diamants, et ayecles diamants, je gagnai Rachel.
— A merveille I s'écria-t-il, je suis content que tout soit à tous, et tout est à tous. Je tous prierai seulement de vouloir bien me prêter votre cheval pour aller chercher votre femme.
— Le cheval est à votre service, répondis-je, ainsi que la plus grande partie de cet argent. Je ne me sentirais pas la conscience en paix, si je prenais un dollar de plus que ce que je vous ai demandé pour vous céder Rainbow.
Je pris alors quinze aigles dans la masse d'or entassée sur le sol, et abandonnai le reste.
— Vous êtes mon héritier, répliqua-t-il, et dans nos liens actuels, je puis agir avec vous sans façon. Ma bourse étant vide, je vais prendre là ce dont j'ai besoin.
Tandis qu'il se penchait vers le trésor étalé sous ses yeux, je détournai la tête, pour lui donner plus de liberté. Avant que j'eusse fait un autre mouve-
ment, il était monté à cheval et partait au galop. Tout (*e qu'il avait perdu était là, à Texception de deux pièces de dix dollars. Ainsi qu il meTavait dit, il n'avait pris que ce qu'il lui fallait pour subvenir à ses besoins.
Je ramassai tout ce qu'il avait laissé, et retournai à ma demeure dans un état de perplexité extrême. Cet homme, qui m'était apparu comme un fou, n'était-il pas un rusé filou? Ce métal, que je portais dans ma poche, n'était-ce pas un amas de pièces de cuivre sans valeur? Mais que faire? Il était déjà loin de nous, loin de moi avec mon cher Rainbow, et riait peut-être de ma simplicité, tandis que je m'affligeais de m'étre ainsi laissé duper.
Î78 EE JOUEUR DU ttlSSISSÎPL
En rentrant au logis, je âisk mon père que j'avais vendu Rsrinbovr, et lui préscnl'aî cent cinquante dollars. C'étaient bien de bons et vms <Jtdlars. Je n'osai pas raconter les détails de mon aventure. Le jeu que mon père m-avait enseigné il en faisait un innocent amusement et ne compte* naitpas qu'on jouât de l'argent. Je cachai le reste de mon or, avec Fintention de le rendre à l'étranger, si jamais je le revoyais, ou de l'employer peu à peu à l'amélioratiou de notre petit domaine.
J'étais encore dans un grand émoi de la fabuleuse rencontre que je venais de faire. Mais le tra" vail est un bon remède pour les inquiétudes de l'esprit. Je me remis à mon œuvre journalière avec ardeur, et peu à peu je recouvrai ma tranquillité
LB TOUÏUR DU 'MI5SFSSIPL 27t
hablhieile. Toute la semame, je fas tris»oceupé. Le âimafiéhe éimi un jour de repo^ >nm Ichindî j'avais use fbulede cèoees à fistire. Ge jouMà, j'avais tant travaillé, que kvsifue le sole^ ae^ coucha à rbomoB, j*état8 trèe^fiitigmé. Je j«tiâ ptu* 4erre la hache avec laquette j'avais p«iiid)eiii de longues heares coupé des arbres, taillé des pieox, et m'é^ tendis to«il de niofi long devant la porto de notre habitation, près du seuil sur lequel monpèreétaît assis. J'avaisôlé ma veste, relvouaBé les manches dama chemise, et j'aspkrais «vee défices la fr«dh ckeur de Taîff. Tant à ceitp j^snàeiids résanner ks pas d'un cheval. Je lève la léte, ei je vois arriva rétrmiger. Il était 'moolé acur fueii RaiBl^ow, œt derrière lui venait une femme assise graeieuseaent «urune'jotiejiiiiieiit.ie regarde akoarpèjce; il me regarde aussi, et remarque que je suis tra«-. Ué ; mais avant qu^ilait pu rae faire une que^iw, et que j'aie pu lui ré^adm, le singulier vieillaid était pràs de nom afvee^sa compagne. Si troublé cpie je fusse de eette subite apparition, je ne pouh yais m'enpècèer d'esaBOÂner la jeune ûlle, qui n'ékak point ua tma vève^ccMaamejjie Kavais sup-
posé. Sa figure était couyerte d'un yoile épais, mais je remarquai sa taille élégante et fine, Taisance avec laquelle elle gouyemait son cheyal, et je fus confondu, en réfléchissant à l'état où elle allait me yoir la première fois, les bras et la poitrine nus, la figure couyerte de sueur et de poussière ! Quelle horreur ! Cependant, je m'ayançai à la rencontre du yieillard, et lui demandai pardon de me montrer à lui dans un tel négligé.
— Vous n'ayez pas besoin deyous excuser, me répondit-il. Les signes du trayail sont honorables, et s'il a le cœur aussi ferme que la main, l'ouvrier est un gentilhomme.
Je le présentai à mon père ; il lui tendit la main, et lui dit :
— Je yous amène ma pupille, dont j'ai parlé à yotre fils.
A ces mots, la jeune fille écarta son yoile, et je restai stupéfait à la yue de sa charmante physionomie. L'étranger m'observait, puis il tourna ses regards du côté de mon père ; et parut satisfait de son exanàen. Il n'avait plus la brusquerie de manières et de langage qui m'avait surpris à notre
première rencontre.il était, au contraire, très-réservé et très-digne.
— M. Rayner, dit-il en s'adressant à mon père, puis-je espérer que vous voudrez bien donner, pour cette nuit, une chambre à ma pupille?
— Nous n'avons, repartit mon père, qu'une pauvre maison; mais, telle qu'elle est, vous pouvez en disposer,
— Très-bien. Je n'attendais pas moins de votre bonté. Vous êtes de ces hommes que j'aime. Je m'appelle Eckhardt. Ma pupille, qui est la fille d'un de mes chers amis, s'appelle Rachel Herder. Maintenant si vous voulez bien indiquer à Rachel la chambre où elle pourrait réparer le désordre de sa toilette, je vous serais fort obligé.
Tandis qu'on conduisait la belle voyageuse dans la meilleure pièce de notre habitation, M. Eckhardt enlevait les bagages dont les chevaux étaient chargés, et les faisait transporter dans la chambre de Rachel. Puis il s'assit à côté de mon père et se mit à causer familièrement. En peu d'instants, ils étaient aussi à leur aise, Fun et Tautre, que s'ils s'étaient connus dès leur jeunesse.
S82 LE rotrnft m msmBsm.
Pendant ce temps, je conduisais Rainbow et la juiBtal à yé^urie. Rainbow me reconnaissait et par&is3ait tout jx^yeuz de retrouYcr son gite. Mais je ne songeais tplus à lui. h songeais à la belle jeune fille que je v^aais devoir, et me sentais de plus en plufi honteux de l^état où elle m'avait trouvé* Je loe rappelais ce que m'avait dit M. Eckhardt, qu'eu g^gpaxxi ses diamants, Je ga^Bitts Rach«l,.et il oe m'éteit pas possible de oMÎre quHl eût pu sérieusement concevoir une tette idée, ((|u'il pût pen&er à unir une si charnHunte personne à un grossier bûcheron»
-<*• Noa tpas si -grossier I m'écriai-je <tout à coup avicunmMvement^de fierté. Pauvre^ il est vrai, nwis non grossier.; et ai Thoaune a i'ei^cit droit, le cœur loyal; sa pauvreté ne le rtud pas iar
LE lOlîBlîR BU «ISSfSSlPI. 28»
digne de la 'fenamie ifiti pcnrte les plus rkhet pâtures.
Je tonlaÎB pourtant me présenter à iseuper d'ime iaçoB convenable. Meii Knge, mon kobit netif, mon pantatoti bleu étoîent daiis'laehaiiibre occupiée'par mademoiseUe Rachel. Je dise fiolre sePMSMIe'd^ aller trxe les ckereber. Lors(pi'€iie:|iie les" eut "apportés, je deecendis an bord'du m»»seau et j'y fis une large ablution, puis je^Hns^ineB b«mtx tc4ein«nts; je me peignai les cheveax/et es ttie>reganiaat alors dans un petit imiroic, ii mfe #efiib]a q«e j'étais «m assez joli garçon, elrifBie la jeaœ âfte pouysait bien avoir la méo» idée.
Jerevnfôpfès de%. Eckiiardt, qui continuait à i9''entrel^ir amicalement atec mon <père,^ qui n/examina dans memnoufeau costume, avec > une y ieibie satisfaction. Le souper étant tfarri, Raehel viiil'iMRis rejoindre, si be&e, si ravissante que je ne pouvais me lasser de la contempler. J aurais voulu qu'elle m'accordât aussi quelque^tenlbn. Uue fois, je^foisurpris qui me regardait. Mais aussildt eHe déleurna les yetfx, ci, dès ce moment,
ne les tourna plus de mon c6té. Il me parut qu'elle ne se souciait nullement de moi, et que M. Eckhardt ne lui a^ait pas dit uii mot de ses prétendues combinaisons, ce qui prouvait bien qu'il s était joué de moi. Cependant, chaque fois qu'il m'adressait la parole, il y avait sur sa physionomie et dans T accent de sa voix une expression si sérieuse, que j'en revenais à croire à la réalité de ses projets.
Notre souper fiit bientôt fini : du lait, des œu£3, du lard, c'était tout ce que nous avions i oQrir à nos hôtes. Mademoiselle Rachel mangea peu, et moi, je ne mangeai guère plus ; j'avais l'esprit trop tourmenté. Si le vieux gentilhonune ne m'avait pas trompé, n'était-ce pas pour moi une prodigieuse affaire que de me marier si vite avec une inconnue? Et s'il s'était amusé de ma crédulité, n'était-ce pas cruel de perdre une si charmante personne, après avoir conçu l'espoir de lui appartenir? Telles étaient mes réflexions et mes perplexités.
Après souper, M. Eckhardt m'engagea à bire une promenade avec lui, laissant sa pupille près
de mon père, qui paraissait fort satisfait de rester ayec elle.
— Eh bien, me dit^il, lorsque nous fûmes à quelque distance de la maison, vous avez vu la femme que je vous destine? Qu'en pensezvous?
— Elle est admirablement belle. Mais il est d'autres qualités que je désire trouver dans la femme que j^épouserai, et qu'on peut discerner en un instant.
— Combien vous faut-il de temps pour vous décider?
— Je ne sais...
— Huit jours, dix jours?
— Gela n'est pas aisé à déterminer. Il y a des gens que l'on connaît à fond en une première entrevue; d'autres avec lesquels on passera une année entière sans pouvoir se faire une juste idée de leur caractère.
— Bah 1 c'est votre faute, si dans vos observations vous n'en venez pas à une plus prompte conclusion. Enfin, vous êtes d'une nature ouverte; Rachel également. En huit jours, vous devez par-
28^ LE Mllin^R BU IIIS8ISSIBI.
faHsttenl \ov»wmkAt6e iaméimi. Je vosBtdsoae
ces huit jours.
•^ MaÎB, parlez -<i«Mi6:0érieii6em«at?
*^ Sérieusement ! ëb doulM-vms^ Au irit, Yotlpe question iBSt nalifrrite. ^cius dei^ MTefort surpris de tout ce qui s'est passé entre nous. Sëlott Ie94labitudeBdu*iMki()e,'C^e8teii effet très-tMiiTe. Mafê écoBteB'iiiei': oëflle jeune fille m-a 'ité em* fiée 'par un ami qui m'était cher. J ai juré de hi tenir lieu de père, et je veiix accomplir me pre* mesee. Me ^eilà ^ieu^i^, errent ë&ns le monde, exposé à commettre encore plus d^une faute. Je désire trouver pour cette enfant un proleelenr, un homme de cœur, un brave ihojnne à qui je puMe me fies. Je crois sMrotr treuvé cet ^boaiflae en «vous. Je juge, j'agis >prenipteiiieiit, meîe'iMNB êtes'deeeuK dont on* peut y ait le fané de l'àoie eii»peu d'instant», et voue mouviez plu,>et je w» ai choisi pour être le mari de Raoil&l. Jus^oSà présent, elle ne eokinea encore» de mes projeté; elle restera avec vous une semaine, et je suie convaincu que, dans cet eepaoe de tempe, "VOue sefce plekMmt&t'coalrats l-an'de.PeuIre. *^
Cette explication était catégorique, je n'avais plus rien à objecter. Cependant, je ne pus m' enpêcher de dire à M. Eckhardt que je ne comprenais guère comment il se décidait à marier cette jeune fille si biaw^ élevée avec un simple paysan, au lieu de lui chercher, dans quelque grande ville, un jeune homme élevé comme elle.
— Yotlre remarque est juste, me dilKk Peu de gens en un oas semblable, auraient) pvi» la même décisibn que moi. Mais je ooimafs le cosar d^ Rachel. C*i3st de son cmm que je dois m'eecvper, bien plus que de ses talents d'agrément, et je ne voulais point runil" à quelque joli citadin, élégant, léger, supeifieiel et froidement existe.
tu LE JOUEUR DU KISSISSIPL
Le soir même, après que mademoiselle Rachel fle fut retirée dans sa chambre, M. Eckhardt dit à mon père qu il devait entreprendre une excursion assez diiBcile à Fouest du Mississipi, pour rejoindre un homme qui lui devait de l'argent, et demanda s'il voudrait bien, pendant une huitaine de jours, garder sa pupille.
Cette demande parut à mon père toute naturelle et il y acquiesça sans difficulté.
Le lendemain matin, le vieux gentilhomme étant parti, mon père me dit pourtant :
— G*est singulier qu'il laisse cette jeune fille dans une maison habitée par deux hommes qu'il connaît à peine.
— N*est-elle pas, lui répondis-je, aussi en sû«
reté avec nous, que si elle était entourée d'une réunion de femmes?
— Sans aucun doute, répliqua-t-il, et si elle se trouve bien ici, j'en serai charmé, car c'est vraiment une très-aimable personne.
L'heure du déjeuner approchait, l'heure où j'allais revoir cette belle Rachel. Je sentais mon cœur battre violemment dans ma poitrine, et quand elle s'assit à table, j'étais si troublé qu'il me sembla que je faisais un acte de courage surhumain en lui adressant la parole. Mon père lui annonça le départ de son tuteur. Elle en parut d'abord un peu inquiète. Puis bientôt elle reprit sa bonne, placide et touchante expression de physionomie. De ma vie je n'ai vu une nature de femme plus douce et plus résignée, et je crois que si elle avait été attristée par quelque grand malheur, elle l'aurait supporté sans se plaindre.
Je me tenais bien timidement, et pour ainsi dire tremblant devant elle. Mais peu à peu, je me rassurai, par l'effet de sa gracieuse placidité et de sa naturelle bienveillance. Avant que le jour fût
fiw, àé^ J9 popY9i^ Pfi'a«$e€^ir à ««« eèiés, «t
causer aisément avec elle ; sa bonié m'encouragt>ait, et à iBûNirf. q^e ja lui fMiriais, je la vayaia ave^ joie ^'ioié^â$«er à pQ que je lui disais. Je lui moQtr^i uç^ vacbo9, iH»tre laiterie, notre ttouYe^au ehanok, toutes les faunaUes richffiMfi de notre petit domatae. fille examinait tout ayee atteiktion, et me pemereîait avec un ain^ahle sourire des (Jétaik que je lui donnais. h la conduisis par une veirte pelouse sur la ceU lîr)6, puis au bord du Ck^iYO, el, à chaque pas, il y avait là pour noua un i^ouveau §ujel d*entrelieu. Le laudenjain, et les jpura suivants, nous recommençâmâs nos promonqdi^ft. Quelquefois mon père voulait nous aoeon>pagner ; oiaii bientôjl il pous abandonnait à ijiousTmâmes, car il ne pouvait marcher si longtemps, té Bachel et moi, nous causions avec une h«ureuse «on?
fiance. Enfin, je passai ainsi des heures Aèr licittuses, et alors je bénissais ma partie de jeu avec M. EckliardI, et je pensais comme lui qut celui qui a p^erdu doit payer, et que celui cpii a gagBf doit recevoir, i'avaia gagné ses dia-
mants, et je ne m'en souciais pas, mais le mariage attaché à ses diamants, voilà ce qui était devenu pour moi plus précieux que tous les biens de la terre*
M. Eckhardt resta deux semaines absent. Uavait le regard fin. Dès qu'il se trouva seul avec moi:
— Vous êtes content , me dit-il ; très-bien, je vois que vous serez mon héritier. Vous avez vu que tout ce que je vous disais de Rachel était vrai. n ne reste plus qu'à savoir quels sont ses sentiments. Avez-vous passé beaucoup de temps avec elle?
— Oui, s'il faut vous l'avouer, je crois que depuis votre départ j'ai été uniquement occupe d'elle.
— Comment! vous avez négligé votre ferme abandonné vos vaches, vos chevaux?
— Ils paissaient en liberté.
— Je n'ai rien k reprocher à l'amoureux, mais
h fermier manque à son devoir. Il faudra reprendre d'autres habitudes, quand vous serez marié.
— Hélas 1 murmurai-je avec un soupir. Comment oser espérer que mademoiselle Rachel consente à m'épouser?
Il me regarda d'un air inquiet et ne me répondit pas avec sa vivacité habituelle.
Un instant après, il me dit, mais d un ton qui n'était pas très-rassuré, ni très-rassurant :
— Rachel a toujours écouté mes conseils, elle sait combien je lui suis attaché, et elle a confiance en mon jugement. Vous Bayner, yous avez plusieurs des avantages qui plaisent aux jeunes femmes : la jeunesse, la taille souple, la beauté virile. De plus, vous êtes bon, sensible, et vous avez une délicatesse innée de sentiments. Voilà ce qui m'a frappé à notre première rencontre; voilà ce qui doit particulièrement frapper Rachel. J'ignore pourtant si vous avez plu à ses regards, et si vous avez conquis son cœur. • Mais, grâce aux qualités et à la docilité de Rachel, j'espère en venir à un arrangement auquel j'attache une grande importance,
âM LB iODSQR DIT HISSIBSIPI^
car èi là dépeniedl imb jprqMs htiïfih fhxÉ Yerri»i9«
En ce moment, j'étais trop occupé de Raohd pour faire attention à ces dernières paroles^ et je ne songeai pas ihême à rinterroger sur ses projetsu Cependant il ne m'était pas possible de ne pas i^ marquer en lui une gravité, ou^ pour mieux dire, une tristesse dont^ jusque-là , il ne m'aTait montré aucun indice. Sa parole était moins Tive^ son iregard plus inquiet^ et je remarquai aussi qu'il pré« nait fréquemment iln plus grand nombre de ses pilules^
Lorsque Rachd s'approbba de lui ^ il s'inclina vers elle et lui donna un baiser sur le front^ puis il lui prit la main en silence; et il avait alors la triste expression de physienoitûe d'un hotnme dont l'esprit est préoccupé d'une idée sinistre. Elle aussi semblait triste, et je les observais Ton et l'autre avec une pénible émotion;
Mon père sortitet m'invita àsortir avec Inî^ pour ne pas les gèneir dans leur conversation.
— Willielm, me dit-il quand nous fûmes aeula^ nova avons là deux singulierA kAfces; bonuaa geos^
LS JOUEUR DU MlSSlSSXPi. Î95
je crois, surtout la jeune fille, qui me plait extrènienient, mais il y aentre eux je ne sais quel mystère inquiétant. N^estrce pas une chose étrange que M. Eckbardt ait ainsi , pendant quinze joursi abandonné sa fille à deux inconnus, bien qu'en vérité, elle n'ait eu rien à craindre avec nous, 3i que je puisse répondre de toi comme de âioi?
— Ce n'est pas sa fille, répondis-je.
— N'importe. Il Taime comme sa fille, et je ôrois qu'elle nh jamais connu son père. Pauvre enfant ! J*âi déjà pour elle un tel attachement, que je voudrais qu'elle restât toujours avec nous.
Ces paroles me déterminèrent à laveu que je n'avais pas encore osé faire. Je racontai alors à mon père tous les détails de ma première renoontre avec M. Eckhardt, et nos parties de jeu, ^ ce qu'il m'avait proposé en engageant ses diamants, et ce qu'il m'avait dit depuis; et maintenant, àjoutai-je, il faut vous confesser que si vous désirez que mademoiselle Rachel reste avec nous, moi je serai profondément affligé de la voir partir.
Mon père secoua la tête d'ua air de méconteutement. Il avait horreur de la passion du jeu, et il me blâmait d'avoir cédé aux instances de M. Eckhardt. Pendant qu'il m'exprimait ses idées à ce sujet, le vieux gentleman vint nous rejoindre :
— Mon ami, me dit-il, voulez-vous bien aller retrouver Rachel? J'ai une explication à donnera votre père, et si déjà vous la lui avez donnée, j'ai quelques mots à y ajouter.
Je m'élançai vers notre demeure ; mais, arrivé sur leseuil de la porte, j'hésitai. Dans la chambre voisine, Rachel exhalait un soupir plaintif. Je m'arrêtai. Je songeai que c'était une barbarie de forcer l'incUnation de cette douce créature. N'étais-je pas indigne d'elle? Comment pouvais-je aspirer au bonheur de l'épouser? Cette humble réflexion me donna le courage d'entrer : Je la verrai, me dis-je, je lui parlerai, et si je ne puis obtenir son affection, elle reconnaîtra que je suis un homme d'honneur, incapable d'abuser de sa situation. h\ m'avançai vers, elle, je lui pris la u.ain, et je n'essayerai pas de me rappeler le lan-
!/£ JOUEUR DU HISSISSIPI. 297
gage que je lui adressai, car, en vérité, je ne sais pas ce que je l:ui dis. Je sais seulement que je lui parlai humblement, doucement, avec une profonde émotion. Elle m'écouta avec des larmes dans les yeux, en laissant sa main dans la mienne, puis enfin elle me dit :
— M. Eckiiardt m'a communiqué ses projets , je crois qu'il les a laits pour mon bien, et je veux les accepter.
Un instant après, le vieillard rentra et s'écria qu'il était très-heureux d'avoir réussi dans ses combinaisons ; et il affectait, en réalité, de paraître heureux. Mais sa figure trahissait, malgré lui, une peine secrète, profonde, et je ne pouvais la regarder sans une indicible appréhension. Après avoir causé avec nous quelques minutes, il me dit à voix basse:
— Rayner, vous êtes un bon garçon. Si vous
alliez chercher un prêtre? Qu'en dites-vous? Votre
père me dit qu'il y eu a un non loin d'ici. Vous
pouvez l'amener avant le coucher du soleil et vous
marier ce soir. Moi, je voudrais vous quitter de-
inain.
201 LE lOÙCtIfel Dtl MISSIBSIPI.
Je n'avais rien^ bien entendu, à objecter à une telle proposition. Eu ub clin <l*œil, ma petite carriile était attelée^ et^ le soir méme^ j'étais Tcpoux de Radhelrf
iÈ ioHtà liti Hiibfti^âi^i.
Le lendëm&ifi, dès que le dqeuher fut fini, M. Eckbardt, se levant et bôulonaant sa redingote^ ditàRîiehel:
-^ Moh êtlfotit, il faut que }e vous quitte. Je né sâi^ quand je tdlis reverrai. J'ai rempli là pro*ùteHé qiie j^stvaiè faite à vôtre pèrei Youa êtes la femme d*un brave homme, d'un homme 4e cœur, qui ^'etk pimn de douceur et de bonté^ et je i^uis ëûr que ^hs deféz aussi une exodlente. femme. Ï/^È semences dti bien et du bdnheur sont dansoette niaiëofi; j'e:i(iëire qu'elle^ fVuctifleront. Embrassez, moi, mon enfant, embrassez-moi. d'est peut-être pour là dël*tiièrë foià.
— Noh, nori; s'ébria-t'èlle d'UMi toii trem- ))lante, non, ne parlez pas ainsi I
Et, dans l'excès de son émotion, elle s'évanouit. J'étais tout bouleversé ; mais lui la prit dans ses bras, la porta sur un lit, puis me dit :
— Ce n'est qu'un petit accident qui ne sera pas de longue durée. Je vais en profiter pour m'échapper. Dès qu'elle aura recouvré sa connaissance, venez me rejoindre. Vous me retrouverez à l'endroit où nous avons joué.
11 acheva le reste de sa phrase d'un ton si bas, qu'à peine pouvais-je l'entendre. II s'approcha de Rachel, lui donna un baiser sur le front, et ses lèvres remuèrent comme s'il lui adressait une bénédiction. Ensuite, il se détourna brusquement pour me dérober une larme, mais je la vis rouler sous sa paupière.
Quelques instants après, j'allai le rejoindre, comme il me l'avait demandé. Je m'attendais à le trouver occupé des derniers préparatifs d'un long voyage, et fus bien étonné de ne voir près de lui ni monture, ni valise.
— Où est donc, lui demandai-je, votre cheval ?
— Je n'en ai point. Vous savez bien que j'ai perdu Raiobow,
— Y songez-vous? m'écriai-je, et pouvez-yous supposer un instant...
— Paix, Rayner, vous êtes un bon garçon.
Rainbow est à vous, soit par votre chance au jeu, soit par ma générosité, n'importe! Ne vousai-je pas dit que je voulais vous faire mon héritier?
— Mais, repris-je, laissez>moi espérer que vous ne songez pas encore à nous quitter.
— C'est décidé. Il le faut, au contraire.
— Et comment donc comptez-vous voyager?
Par eau?
— C'est possible, répliqua-l-il avec un étrange sourire.
Puis après un moment de silence, il ajouta :
— Il y a plus d'une façon de s'en aller hors de ce monde,et tel esllevoyagequejemeproposede faire. La vie est cbuse incertaine. Si peu qu'elle vaille, la plupart des hommes voudraient la prolonger indé- % iiuimeut. Moi, au contraire, j'en ai assez, et j'y renonce. Tous mes arrangements sont faits, et, comme je vous l'ai anfioncé, vous serez mon héritier.
Je le conjurai au nom du ciel de ne plus parler f insi ;
8A lÉ iétÈtjH bu lisbllïSiFt
-«^ Rainer, re{)riHl trëhqtiinénlènt, Vdns êtes un bon garçon, ne m*interroïH{)eÉ J)âà. Il Hô iiiè reste plus que pett de teltps à pdrier. Ëiéfitôt, Votls parlerez iûtit ^ù'il v6uft plàita ; je Ûé pout^ rai plus vous interrd^rïpire. Yoiué domptBxietl
— Je comprendfii que toiis todléz inettrë fin à totre tie.
— C'est vrai: Mais voii» dites eèla aussi tristô* ment qde di Je devais tous èrtievef la vôtre.
-^ Je suift [)rorotldëitiént ârfligé de totre dcses* poir. Puis-je vous en demander la cause l!
•^ Oo serait uM IdHgitë lûstdiré. Je ttib dispenserai de vous la raconter. Qu*il vous suflisé dé Savoir que jeëtiië lad de l'ëtistehee. Châ^Uë moment qui la prolonge m*htiftiilie et rîie dégradé. J'ai possédé trdis fortunes princièrei^, et maintenant, il né tn'en reste pas une bribe. 0(1 iÈi*à dté Comme Uû ' homme d esprit et de talent, et je n'ai paë éul'es^ prit d'éviter la mauvaise compagnie, ni le talent d'échapper à de tils coquine. Si du moiUs j'étais seul victittie de meâ erreUrà! Mdis tette pauvre en^ faut, cette douce Rachel, que 6on |)ëre en tUourant conliait à mon aiuitiéy elle a été victime
Il lOVEUR HV 1ISSI8SI?!. 805
amn^b. Attendei... Elle est restée^ grâce an ciel^ pure comme un ange ; je feux dire G(uMle a perdu son héritage. Je Tai dissipé avec le mien^ Le ^eu qiii lui reste) j'ai voulu du moins le lui conserver, et, chaque jour, je tremblais de la réduire à la pauvreté. Mdintenant qu'elle est Votre femtne^ je n'ai plu^ pour elle aucune inquiétude. Ne croyet pas que je vous Tai donnée parce que je ne trDuvaizç pour elle aucun autre parti. Des hommes occultant une haute positioh^ des hommes riches, ont demandé à Tépouser. Mais après avoir dissipé sa fortuné^ je më faisais un devoir sacré d'assurer autant que possible son repos. Je voulais la re-^ mettre entre les main^ d'un honnête homme qui la rendit heureuse. Je crois avoir trouvé cet homme en vous. Maintenait mon oeuvre est achevée. Quand Tblivrier a Ohi sa tâche^ il se retire. C'est ce que je vais faire. Encore un mot : Vous voyez ces cartes Élvec lesquelles nous avons joiié. Elles Ont été les instruments de ma folie. Prenezlel^. Rayner, gardez-les sous vos yeux, montrez-les à vos enfants comme un avertissement; Qu'ils ap« pfennent par tùon histoire k rèdieuter le jeu^ à le
304 LE JOUEUR DU MlSSI&SlPi.
fuir comme un danger mortel. Et à présent, adieu. Laissez-moi. Voici ma dernière pilule.
A ces mots, il vida sa petite boite d'argent, et voulut me la donner. Mais je refusai de la prendre.
— Bah I me dit-il, votre refus ne changera rien à ma détermination. Vous êtes un enfant, adieu.
En parlant ainsi, il se dirigea vers le fleuve. Je le suivis. Il marcha d'un air mécontent. Je le sui^ vais toujours, et le suppliais de renoncer à sa fatale résolution. Comme nous arrivions au bord du fleuve, il se retourna vers moi, et me dit d'un ton impérieux, et avec un regard étincelant :
— Allez rejoindre votre femme 1
— Non I m'^riai-je.
— A«A I nous allons voir.
En prononçant ces paroles, il tira de sa poche un pistolet, Tarma, et me visa à la tète.
Machinalement, je reculai de deux pas.
— Rayner, dit-il, vous êtes un bon garçon, mais vous ne m'empêcherez pas de faire mon dernier voyage.
Au même instant, il jeta par terre son pistolet,
qui n'était pas chargé, puis s'élança dans le fleuve. Je m y élançai aussitôt pour tftcher de le sauver; déjà il était emporté par un impétueux courant, et je ne pus le rejoindre.
Telle est l'histoire des cartes clouées à notre cheminée. Bachel ne peut les voir sans un douloureux souvenir; elle pense cependant qu'il est bon de les laisser là comme un enseignement pour notre fils. J*ai tâché de la rendre heureuse, ma chère Rachel, et je crois y avoir réussi.
Ainsi finit le récit du colon du Mississipi.
LE HOÛEt rOR
CONtB SLOVAQUE
Une pàUtrë veuVé ttvait dctis filles, deux jolïlëllëili qui aa ressemblaient tellement qu'on né p^nvait lë^ di^tlnguelr rtine dé l'autre. Mais al elle» àtftieiit la mêrilë figure et )a même (ailles leurs tar&clèreî^ étaierlt très-diffcrehis. L'une é'ap^ pdhitDotm^iinkd', elle 6lait dodle, laborieuse, ih^ telligentc et bonne ; l'autre nommée Zlaboda étëit aif coHlrèllhë [)drë.^seusèf,* hâutdirte, hîehloUse et hléchailte. Cependant sa nière avàll p6uf celle-ci utie jltèférëilciè nlârquéé et eherdiait à «âtisftire à toutes
Cette Yeuve demeurait dans une petite cabane, au milieu d'une foret où l'on voyait rarement passer quelqu'un, bien qu'elle ne fût pas trèséloignée de la ville. Pour que sa chère Zloboda acquit quelque instruction, la veuve la conduisit à la ville, et la mit en service dans une bonne maison.
Quant à Dobrounka, elle devait rester dans la forêt, et pourvoir à tous les besoins du ménage. De bonne heure, elle donnait du fourrage à sa chèvre, préparait le repas du matin, nettoyait la cuisine,
puis elle s asseyait devant son roi\et et travaillait sans relâche. Le lil menu qu'elle tirait de sa quenouille, sa mère allait le vendre à la ville et employait souvent le prix qu'elle en recevait à acheter quelque nouvel objet de luxe pour Zloboda. La pauvre Dobrounka n'en recevait rien. Cependant elle aimait beaucoup sa mère, elle lui obéissait ponctuellement et supportait son injustice sans jamais se plaindre.
Un jour qu'elle était seule dans la cabane, assise devant son rouet, filant avec ardeur, et chantant selon sa coutume pour s'égayer dans son travail, tout à coup, elle entend résonner les pas
d'un cheyal ; elle s'approche de la fenêtre et aperçoit un jeune homme monté sur un cheval fougeux, portant sur les épaules un manteau de fourrure et sur la tête un bonnet de velours, orné d'une plume blanche.
— Quel beau cavalier I se dit-elle. Mais le voilà qui s'avance, qui met pied à terre. H faut que j'aille voir ce qu'il désire.
Au même instant, l'étranger ouvrait la porte, car à cette époque, il n'y avait aux maisons ni verroux, ni serrures, et l'on ne volait personne.
— Je vous salue, au nom de Dieu, dit le jeune homme. J'ai bien soif. Pourriez-vous me donner un verre d'eau ?
— A l'instant même répondit Dobrounka, voulez-vous bien vous asseoir ?
Elle prit une cruche qu'elle avait nettoyée le matin, courut à la fontaine et revint près du jeune homme en lui disant :
— Je regrette de n'avoir pas une meilleure boisson à vous offrir.
— Merci ! dit le cavalier, je n'en désire pas Une autre.
Aprè8 ftYoif bu, il remit la cruche à pobupat^, çt $ai)P qu'elle $'e^ aperçût glissa sou$ l'oreille ^ 9Qn lit<Mne bourse remplie de pièces d'of*
r77riîv^leexç;^euie eau I dil-iK Yo^lw-yoïja mç permettre de venir vous revoir demain.
rrr Ti^^^^'^olontier^, irépoadit Dobroy^oka, si cela vi^^s ^ agré^Uç.
n lui tendit la main, reipon^ 9 cbeyal ei; f'élo^ng.
JLa îepne Qlle ^e remit à soi^ roigye^ maifi l'iipage du cayaliçr ét^it restée dan3 s? pep^éç, ^i i^upnçpt 4^f)S S9 distraction, elle casç;^it §m Pl,
I^q ^W, ^ roèrp revint 4^ l(( \iUe, et hii racopfci toutes les belles choses que Zloboda apprenait» et Cf^mm^Ui ^Ue dev^^it de jour efi jpujç plus jolie. Puis elle lui demanda si ellp ijt.'ayaji; vu personne, fiW U y » ^V« 4i^4J^-eilj8, unç grgndp chasse dans la
— J*ai vu, répondit Dobrounl^a:,uii.be2|u seigneur ^|¥)44il uo içi9ntç.9u ie fourrure et un bonnet avec une plume blanche ; san^ çlpute c'était un des g^s^m^, Ilm*^ priée lj:è^-pQlifl?ic»t de. lui donner un verre d'eau et il est parti.
^h n «JQiHa pas qu'il lui avait serré la main «I (jH^'il «lapait revenir.
Q i^lquâs instants après, en préparant sa couchette, 0lle fU tomber la bourse que |e cavalier y 9V^il4^o^é,
— Qu'est-ce donc que cela ? s'éma la veuve. Qui 4pq( t'a fiait C^ jtféseniî
-TT P^^ai^é^ C'eat peviMti'e le généreux chaa^ i^f qui l'avai^t caché là.
— De l'or I de l'or, s'écria la vieille femme avec m ix^(\^p^vi 4^ îoi^. C'est le d^n d'un riche seigneur qui voyant notre pauvreté aura voulu uous secourir. Que Dieu Ip bônins^ !
4>^^ pats^ elle remit dans la ))0tur9e les pièces étincelantes qu'elle avait étalées surlatablei etja cacha dans un bahut.
P^roun^a;; '.endormit et fit un rêve étrange, un rêve où elle se voyait d^o^ uo magnifique château, assise ayep mie .çou^on.n^ de wwiéç ^ pne table splendide, et ppurspivle p^ un anii^cial monstniew qui lui enfonçait ses ^riiTes daps le cçDur.
Le matin, elle $e le:^^^ toute troubléç de ce songe effrayant, et pourtm)^ jqUq 9'MbiJl^ ai^eç plujs dP
Mî LE ROUET D'OR.
soin que de coutume. Elle n'avait qu'une simple robe en toile bleue, mais d'une propreté extrême. Elle natta ses cheveux avec des rubans roses qu'elle ne portait que dans les jours de fête et noua à sa ceinture un tablier de soie. Ainsi parée, elle était charmante à voir.
Sa mère sortit pour aller ramasser du bois dans la forêt. Dobrounka attendait le chasseur, et tout en filant sa quenouille regardait souvent par la fenêtre.
Vers midi, le chasseur arriva, salua poliment la jeune fille, puis s'assit.
— Avez-vous bien dormi? dit-il.
•^ Oui, si ce n'est que j'ai fait nn rêve qui m'agite encore.
— Voulez-vous me le raconter.
Dobrounka lui dépeignit naïvement les bizarres images qui lui étaient apparues.
— A l'exception del'effroyable animal qui vous a si cruellement poursuivie, ce songe peut devenir une réalité. Voulez- vous m'épouser.
— Oh ! monsieur, répliqua Dobrounka en rougissant, une pauvre fille comme moi !
— Je VOUS parle sérieusement, et en venant ici aujourd'hui, j'étais résolu à vous faire cette proposition.
En parlant ainsi il lui tendait la main.
La jeune «fille toute confuse lui donna la sienne.
La veuve rentra. Le jeune cavalier s'avança à sa rencontre, lui exprima ses vœux et lui demanda sa bénédiction :
— J*ai, lui dit-il, un assez joli patrimoine, et une assez grande maison pour que vous puissiez y venir demeurer avec nous. Accordez-moi votre fille.
La vieille femme donna son consentement.
— Maintenant, dit le chasseur, en se tournant vers Dobrounka, travaillez activement; quand vous aurez filé votre vêtement de noce, je viendrai vous chercher.
A ces mots, il l'embrassa et partit.
La veuve se montra dès ce jour-là plus attentionnée pour sa fille. Cependant elle ne cessait de s'occuper avec plus de tendresse encore de la méchante Zloboda, et elle acheta pour elle une quantité de colifichets avec l'argent que le généreux
chasseur avait déposé sur la couchette. Mais Dois
314 &E louiT rom.
brounka ne s^inquiéiait guère de cette injuste prodigalité. Elle fravaillait avec ardeur pour finir au plus \ile la toile qui devait servir à ses vêlements de noces.
Le jour même où elle f achevait , son fiancé apparut.
-^ Tout est-il prêt? lui demanda-t-il.
— Oui.
— Ainsi tu peux Tenir avec moi à Tini^tsaitT
— Pourquoi si tfrt?
— Il le faut. Dentain je dois partir pour l'armée. Je voudrais me marier avant mon départ, et t^installer dans ma demeure pour avoir la joie de f y trouver à mon retour. Allons cberclier ta iHttêre...
La veuve n'accueillit pas sans quelque dépit le désir que Timpatient jeune homme lui manifestait, car etle avait comfbiné en secret un antre projet, liais que faire? Elle ne pou vsdt résister aux instances d'un tel gendre.
— N*ayez aucune inquiétude, lui dit-il et quand Ifous voudrez venir vcwvotre'fflle, demandez dans le diiàte&u du priiteé o& est D0bh)Utt%à . fout le mtmde
VOUS indiquera Tendroit où vouç devez vous rendre.
A ces mots il prit par la main Dobrounka qui s'affligeait de quitter sa mère, la fit asseoir sur son cheval et s'éloigna.
Dans le château du prince, il y avait Un grand mouvement de soldats et une quantité de gens qui paraissaient attendre l'arrivée du cavalier.
A son aspect, de joyeuses clanleurs retentirent dans les airs :
— Vive notre prince I s'écriait-on. Vive notre jeune princesse I
Ces clameurs redoublèrent lorsque le cavalier entra avec sa (iancée dans la cour du château. l)obrounka était stupéfaite.
— Est ce donc toi qui es le prince? dit-eUe au jeune cavaUer.
— Oui, c'est moi. En as-tu du regret?
— Peu m'importe ton rang. Mais pourquoi m^astu trompée?
— Je ne t'ai pas trompée. Je t ai dit que ton songe deviendrait une réalité.
Le mariage fut célébré pompeusement. Puis le prince présenta sa femme à ses vassaux, et le
lendemain matin, il lui dit adieu. Il allait rejoin < dre Tarmée de l'empereur.
La pauvre Dobrounka se trouvait conune un agneau égaré dans cette vaste et splendide demeure. UUe aurait mieux aimé attendre le retour de son époux dans sa solitaire cabane, au milieu de la forêt. Mais elle parvint bientôt à surmonter son inquiète surprise, elle se rapprocha des gens du château, et en peu de temps, elle avait conquis leur affection par ses grâces et sa douceur.
Quelques jours après elle envoya chercher sa mère et la pria de lui apporter son rouet. Elle pensait que sa mère allait se réjouir de sa brillante destinée. Mais la veuve, au contraire, en fut attristée , car elle n'aimait que la méchante Zloboda, elle aurait voulu lui donner cette grande fortune, et elle ne cessait d'y songer»
Un matin, elle dit à Dobrounka :
— Je sais que ta sœur a été injuste envers toi. Elle s* en repent. Pardonne-lui. Viens la voir, et engage-là à demeurer avec toi.
— Très-volontiers, répondit la bonne et confiante Dobrounka. Allons la chercher.
Aussitôt elle fit atteler la voiture.
Arrivée au bord de la ibrét, elle dit au domestique de l'attendre, puis se dirigea avec sa mère vers la cabane. Zloboda accourut à sa rencontre, l'embrassa tendrement et la fit entrer. Mais dès qu'elle lut dans la chambre solitaire , les deux horribles femmes la saisirent, et Zloboda lui enfonça un poignard dans le sein. Puis elles lui enlevèrent les deux yeux, lui coupèrent les deux mains, les deux pieds, qu'elles enveloppèrent dans un linge et traînèrent son cadavre mutilé dans le bois. Ensuite Zloboda ayant pris les vêtements de sa sœur rejoignit la voiture avec sa mère et se fit conduire au château, où tout le monde la prit pour Dobrounka, tant elle lui ressemblait.
Cependant la pauvre Dobrounka n'était pas morte. Bientôt elle reprit connaissance , et il lui 8eml)la qu'une main bienfaisante lui versait dans la bouche un salutaire cordial. Le souvenir de ce qui venait de se passer lui revint alors à l'esprit, et elle gémit de la barbarie de sa sœur et de sa mère.
— Tais-toi , lui dit une voix compatissante^ ne te plains pas* Tout finira bien.
Hi LB ROUBT D'OE.
— UélasI répliqua-t-elle^ que deviendraî-je.
Plus jamais je ne pourrai revoir la lumière du soleil, plus jamais je ne pourrai tendre la main à mon cher époux, plus jamais je ne pourrai raarcber<
Celui qui lui avait parlé, et qui était un déi vieux génies de la forêt, appela un enfaat, et lui remettant un rouet d'or, lui dit :
— Tu vas te rendre avec ce rouet, à la ville, dand le château du prince. Si on te demande quel est le prix que tu y mets, tu répondras que tu le donneras pour deux yeux et pas pour autre cbosai
L'enfant partit. Zloboda l'aperçut au moment où elle venait de faire une promenade avec sa mère^
— Regarde donc, s'écria^-trelle, quel ravissuni rouet l lui envie de racheter.
Puis s*approchant de l'enfant :
— Que demandes- tu, lui dit-elle , pour cet ustensile?
-^ Deux yeux.
— Deux yeux? Quelle idée?
— C esi.Ia volonté de mon père.
jtloboda regarda le rouet. Plus el)e le regar-
dait, plus il la charmait. Elle se rappela qti'elle avait les deux yeux de sa sœur el les donna à Ten* fant qui les rapporta dans la forêt*
Le vieillard les prit est les replaça délicatement dans les paupières de DobrOunka.
— Ah! Dieu! s'écria-t-elle, je revois le cîeJ, les bois^ la verdure. Quel bonheur. Puis ses regards s'arrêtèrent sur le bon génie ^ qui se tenait péniche près d'elle.
"— C'est vous, lui dit-elle^ à qui je dois ce bienfait. Que ne puis-Je vdus prendre la main et la porter avec reconnaissance à mes lèvres I
*— Calme-toi^ répondit le vieillard^ et attchds:
Le lendemain Tentant retourna au château avec une .bobine en or^ et demanda^ pour cettd bobine^ deux piedsi
Zloboda ne pouvant résister à cette nouvelle tentation^ lui temit les jolis petits pieds de sa malheureuse sœur.
Le vieillard les ajusta aux jambes deDobroùtika) les oignit d'un baume magique. La jeune femmB voulut se lever dans Félan de sa joie.
^^Non» non 4 lui dit son libérateur^ ne bouge
3Sf LE ROUET D'OR.
pas. Attends que tu sois complètement guérie. Le jour suivant, le fidèle messager retourna au château avec une quenouille en or et demanda deux mains.
— Il faut que j'aie cette quenouille, dit Zloboda, et elle abandonna encore les deux mains.
Cette fois, la bonne Dobrounka recouvra toutes ses facultés, et grâces aux soins du puissant génie, elle était plus belle que jamais.
— Comment pourrais-je, lui dit-elle, vous témoigner ma gratitude. Parlez. 11 n'y a rien que je ne fasse pour vous remercier do mon salut.
— Tu ne me dois aucun remercîment, répondit le vieillard. Je n*ai fait que mon devoir. Mais reste ici près de cette grotte jusqu*à ce que quelqu'un vienne, et attends avec patience. Je pourvoirai à tes besoins.
A ces mots, il disparut. Dobrounka courut autour de la grotte, dans un transport de joie. Tantôt elle levait les ]cux au ciel avec une sorte de ravissement. Tantôt elle enlaçait dans ses bras les arbres verdoyanb , puis elle cueillait les fleurs épanouies sur la mousse, puis elle tournait sef
regards du côté de la \ille où elle s'était mariée. Elle aurait \oulu y retourner. Mais elle n'osait désobéir aux ordres du vieillard.
Pendant ce temps, une heureuse nouvelle s'est répandue dans le château. Le prince va revenir, et tous ses gens Tattendent a?ec impatience, car Zloboda les traite durement. Et le voilà qui arrive, et la perfide Zloboda court avec confiance au-devant de lui, et le prince l'embrasse croyant embrasser sa vertueuse femme.
— Qu'as-tu fait? lui dit-il, pendant mon absence? Sans doute tu t'es assise à ton rouet?
— Oui, répond Zloboda, et à un rouet d'or superbe que j'ai acheté.
: — Montre-le moi donc, et donne-moi le plaisir de voir encore avec quelle habileté tu files.
Zloboda s'asseoit, met en mouvement le rouet, et aussitôt il s'en échappe un son surnaturel, et la voix d'un être invisible module ces paroles :
« Seigneur, ne te fie pas à elle, car elle est menteuse et cruelle. Ce n'est pas ta vraie femme. Ta vraie femme, elle Ta égorgée. »
Zloboda s'arrête éperdue, comme si elle était
9ÊÊ Ll fteVBT rOR»
fira)pp<e par ié fottdr6« Lé pruloe regards dd IOB0 c6tés pour essayer de eonnaltre d'oà vienl eetle Toie, puis ordonne à Zloboda de eootinuer«
De DôUTeau le rouet tourne, de nouTeau la toûc mystérieuse se fait entetidrei
« Seigneur, ne te fie pas à elle^ tàr elle est meateuse et cruelle» Elle a tué sa sœur, elle Ta traînée daùs la forêt. 9
A cette dernière révélation, Eloboda se lèye précipitamment, et veut s'enfuir. Le prince l'oblige à fie rasseoir^ à faire tourner encore le rouet, et cette fois la voix s'écrie 1
m Seigneur^ monte a chevaL Cours dans la forêt. Pénètre dans la grotte. Là est ta femmoi qui te désiré, qtsi t'attende j»
A rinstànt le prince se précipite daas la eour^ fait sellei* son meiUeur ebeval, et s'élàneé au gatop ters la forêt»
Là^ il s'en allait de côté et d'autre chercher la grotte, quand tout à coup il aperçoit une biche blanche qui se sauve devant lui^ Il la suit. Il arrive près d'un rocher, ou il aperçoit une crevasse. Ait fend dé cette crevasse est sa chère Debrounka. Il
se jette dans ses bras, et lui demande pardon d^avoir pu un instant se laisser tromper par la similitude de figure de sa sœur.
Puis il retourna avec elle au chftteau. L'iniUme Zloboda et la féroce yçuve fufent châtiées comme elles méritaient.
Dobrounka se fit bénir de tous ceux qui Tentouraient, et vécut très-heureuse avec son digne ^pouz.