CHAPITRE m. — RELIGIONS ET SUPERSTITIONS
malade. Tandis que brûlent les bâtonnets d'encens sacré, agenouillée en face d'une brique, cette femme, à chaque seconde, la frappe de son front; elle espère calmer ainsi la colère de l'esprit qui retient son enfant infirme. — A l'imposteur qui est venu, — jongleur, preneur de diables, sorcier ou sorcière — succède un autre imposteur, et les mensonges du premier n'inspirent aucune défiance contre les mensonges du second.
Est-ce donc le privilège de la vérité d'armer l'esprit de l'homme contre sa lumière, comme c'est le privilège de la piété d'armer le cœur contre son enseignement ?... Le Père Hœffel cite un cas surprenant de l'aveuglement païen \
Le fils d'un bachelier était malade depuis dix ans, atteint de folie ; le bachelier, maître d'une grosse fortune, résolut de ne rien épargner et de consulter les gens les plus habiles pour obtenir la guérison de son enfant.
Le premier qui vint fut un astrologue : il n'examina pas le malade, mais la maison du malade ; les constructions lui parurent défectueuses et en désaccord avec l'ordre voulu par les étoiles. Un bâtiment élevé à l'ouest fut démoli et transporté à l'est. Après ce changement, le pauvre fou était un peu plus fou !
L'astrologue fut suivi des brûleurs d'encens. L'un d'eux examinant la chambre trouva qu'elle était mal disposée pour l'entrée et la sortie des esprits qui tourmentaient le jeune homme ; il fit tendre des ficelles rouges se croisant dans tous les sens, et, afin d'inviter les esprits à glisser sur ces lignes aériennes, il ordonna qu'à chaque extrémité une bourse de sapèques fût suspendue et qu'on préparât dans une salle voisine un grand festin. — ■ Les sapèques et les mets disparurent ; mais non pas les génies.
Une sorcière édentée découvrit la cause du dernier insuccès. On avait eu raison de servir un festin aux génies mais on l'avait mal servi. Pourquoi leur offrir des viandes et autres aliments gros-
I. Lettre au R. P. Provincial. Corresp. de Jersey. 1890, pages 56-57.
siers !... Leur appétit, plus délicat, réclamait des fruits, des pâtisseries... Ces mets exquis leur furent offerts et disparurent sans plus de succès dans le sac de la vieille gourmande.
Un jongleur déclara que la maladie était grave, qu'elle exigeait beaucoup de temps et beaucoup de forces ; il voulut bien, pour examiner à loisir un cas aussi difficile, habiter pendant neuf jours la maison du bachelier, faire honneur chaque jour à un excellent déjeuner, à un excellent dîner, à un excellent souper largement arrosé d'eau-de-vie. La neuvaine terminée, le médecin se portait très bien et le malade fore mal. Le pauvre père, à bout de ressources, ne savait plus à quel diable se vouer ! heureusement on lui donna l'adresse d'un sorcier de grand renom.
Le sorcier mandé en toute diligence parut immédiatement à la hauteur de la situation. Examinant attentivement l'insensé, il s'écria : Je reconnais les vingt-huit génies qui le tourmentent ; ce sont les mêmes qui jadis ont vexé mon grand- père. On était donc en famille... et comme le sorcier en connaissait bien les us et coutumes, il déclara que les esprits n'avaient pas faim — est-ce que les esprits souffrent de la faim?... — mais qu'ils avaient froid. Vingt-huit ligatures lui furent donc comptées pour la confection de vingt-huit costumes. A ce prix on peut choisir dans les plus riches étoffes. Et cependant, soit que la coupe ou la couleur des vêtements ne leur convinssent pas, soit pour tout autre motif, les esprits demeurèrent dans le corps de leur victime. Le fripon, consulté, répondit: « Ne vous en prenez qu'à vous; au lieu de compter vingthuit ligatures, comme vous prétendez l'avoir fait, vous n'en avez compté que vingt-sept. Par suite de cette erreur, un génie s'est trouvé sans costume. Furieux , il est allé chercher au Nord-Ouest dix-sept de ses collègues plus grands et plus forts que lui. C'est donc dix-huit ligatures qu'il faut me verser si vous ne voulez pas que votre fils périsse sur-le-champ. » Elles lui furent comptées. Qui donc est le plus fou du père ou du fils ? Ce malheureux
CHAPITRK III. — RELIGIONS ET SUPERSTITIONS
bachelier à bout d'expédients voudrait bien que son fils fût guéri par les chrétiens, il leur a offert trois cents ligatures, il consent à