‹ En Chine au Tché-ly S.-E. [microform]Chapitre 193 sur 284 · CHAPITRE VI. — CALAMITÉS ET DIFFICULTÉS · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI. — CALAMITÉS ET DIFFICULTÉS

ment ; il arrive qu'elles-mêmes, détrempées par les pluies, cèdent de tous côtés, et le fleuve se précipite sans être arrêté par aucun obstacle. Assez souvent il retrouve l'un de ses anciens lits, car c'est un vagabond qui a souvent découché. « Lorsqu'il a suffisamment apporté de sables pour élever les plaines qu'il traverse, il se jette sur la région voisine qu'il élève à son tour. Avant 1858, il débouchait dans la mer Jaune, depuis, il débouche dans le golfe du Tchély, et il menace de traverser toute la mission pour retrouver le Peiho à Tien-tsin. » La plaine ouverte à ses promenades mesure 200 lieues de longueur.

Les travaux de résistance poussés parfois avec activité n'ont pas été ordinairement heureux, ils consistaient à creuser des canaux ou à construire des digues. « Mais, disait le Père Edel, nous sommes loin aujourd'hui de la race des anciens Chinois entrepreneurs de la grande muraille, fondeurs émérites, artistes en tout genre, ingénieurs du merveilleux canal impérial. » Pour prévenir les inondations, on a récemment construit un canal de déversement dans le but de recevoir et d'emmener le trop plein des eaux, mais aucun plan général n'a été tracé, on n'a pas étudié les niveaux ; chaque mandarin a été chargé de creuser les fossés dans son mandarinat ; ces différents tronçons se rejoignent, ou ne se rejoignent pas , parfois ils forment un marécage, parfois un étang, ou bien ce sont des fossés qui amènent d'autres eaux, lesquelles ne trouvent pas d'écoulement, parce que le canal ne se continue plus. Les digues présentent aussi de graves inconvénients ; leur construction est une cause de conflits, de procès et même de batailles entre les riverains. Tout le monde est d'accord pour élever les digues parallèles au fleuve, parce qu'elles sont, ou du moins seraient — si elles étaient assez fortes — utiles à tout le monde, mais l'accord cesse lorsque quelques-uns veulent une digue perpendiculaire pour isoler leurs champs. De ces terres ainsi protégées, de nouvelles eaux descendent vers le chenal, mais le trouvant déjà engorgé, elles le suivent par delà

ig

ses digues. Celles-ci, trop faibles sous l'énorme pression, souvent se rompent, souvent aussi sont rompues sur un point ou sur un autre, par la malveillance des paysans alarmés pour eux-mêmes et contents de détourner vers leurs voisins les flots débordés. Ils sont d'autant plus terribles qu'ils ont été plus longtemps contenus. On les entend de loin, ils arrivent parfois comme des chevaux lancés dans un galop furieux ou des chars qui s'entrechoquent ; parfois ils montent, ils montent irrésistibles, avec un calme plus effrayant encore. Dans ces jours de douleur, les malédictions bibliques ont toute leur vérité. Malheur à ceux qui sortent de leur maison et malheur à ceux qui n'en sortent pas. Les périls sont à l'intérieur comme à l'extérieur : intus et foris.

Péril des voyageurs. Nous voguions au fil d'une onde trouble, écrit un missionnaire ' ; la chaleur était accablante, les orages grondaient autour de nous, néanmoins la première journée n'offrait rien d'anormal et les Pères Hceffel et Beyer furent déposés sans encombre à hauteur de Fan-kia-kata, mais le lendemain nous vîmes avec le jour de sombres nuages qui fermaient l'horizon à l'Ouest ; on eût dit un rideau noir. C'était la pluie, une pluie diluvienne dérobant le jour, nous immobilisant sur un bord sans possibilité d'avancer d'un seul pas. Alors, disent d'autres relations ^ l'eau monte à vue d'œil. Le fleuve déborde, recouvre la campagne et souvent renverse ses digues en mêlant ses eaux à celles qui descendent des montagnes ; ainsi gonflé, il remplit soudain le lit desséché d'anciennes rivières, passe sous leurs vieux ponts rompus et entraînés dans sa course ; ou bien il se creuse un lit nouveau encore incapable de le contenir longtemps. Bientôt l'on ne distingue plus les rivières et le fleuve d'avec la plaine. C'est un immense lac boueux qui rejoint même la mer. On dirait que le golfe du Tché-ly

Page 1