CHAPITRE VI. — CALAMITÉS ET DIFFICULTÉS
en rappelle le caractère ; il ne contient, il ne résume que des documents empruntés à nos missionnaires, ou fort rarement, à quelques écrivains qui ont bien connu la Chine. Ainsi s'explique la raison de ce qui est dit ou de ce qui n'est pas dit. Pourquoi le silence sur tel événement, sur tel détail de mœurs .'' parce que nos missionnaires n'en ont point parlé. Pourquoi cette abondance sur un autre point } parce que la correspondance y revient souvent et s'y arrête. A un écho l'on ne demande que la fidélité.
La mission ne comptait, en 1878, que dix-huit prêtres européens; elle avait donc perdu en six mois le quart de son effectif. Et, parmi ceux qui restaient, combien de malades ! Le P. Hoeffel, le P.Maquet semblaient aux portes de la mort ; beaucoup d'autres étaient épuisés. Ce furent des jours d'angoisse où l'on pouvait se demander si la mission n'allait point périr tout entière. L'espoir, au moins, ne périssait pas. Le P. de Becquevort écrivait en juillet 1878 : «La Compagnie ne serait plus la Compagnie si nos épreuves n'avaient réveillé d'anciennes demandes et suscité de nouvelles vocations. » Il ajoutait: « Ne nous croyez pas épouvantés. Après les vacances et la retraite, on a repris des forces, on s'est retrempé dans la vie commune et tous sont repartis vers leurs travaux un moment interrompus. »
On a dit souvent que les peuples heureux n'ont pas d'histoire ; les peuples malheureux en ont une, c'est celle de leurs désastres. On a peur cependant de commencer la narration d'autres calamités, et de fatiguer tout ensemble la pitié et la patience du lecteur, mais un nouveau récit est nécessaire à la fidélité de ces souvenirs, ainsi qu'au respect que nous devons aux souffrances endurées par nos missionnaires. Comment nous taire sur leurs épreuves ? Peut-être ausîsi quelques-uns verront-ils dans ces événements la main de la Providence qui les conduit, moins dans un dessein de sévère justice, que dans un dessein d'infinie miséricorde. Qui sait si la voix
des choses, plus puissante que la voix des hommes, ne montrera pas aux Chinois la première cause de leurs malheurs dans leur attachement à l'infidélité et à l'idolâtrie.
Les inondations suivirent la sécheresse. Certains districts furent visités par les eaux dans les années qui suivirent immédiatement les grandes calamités de 187S, et les ravages furent effrayants en 1883. « De mémoire d'homme, écrivait le R. P. Gonnet, on n'a rien vu de semblable, et les pluies torrentielles n'étaient jusqu'à présent en comparaison, que les coups de queue envoyés par les typhons du midi '. L'inondation de 1890 fut encore plus désastreuse, dit le P. de Becquevort, témoin de la première. C'est la plus terrible dans un pays où elles sont périodiques ^ ; et il ajoute quelques détails topographiques qui expliquent par la configuration du pays et quelquefois par les usages des habitants, l'étendue des ruines accumulées en quelques heures.
Le Tché-ly est une vaste plaine, sans aucune ondulation dans sa partie centrale, entre les montagnes qui sont au Nord de Pékin, et par conséquent de la mission, et les montagnes de l'Est de la province de Chan-tong, lesquelles font une pointe vers la mer. Jadis, dans les temps préhistoriques, elles ont formé une île, mais les eaux de la mer se sont retirées, refoulées dans le golfe du Pétché-ly parla marche envahissante du fleuve Jaune et ses alluvions successives. Ce grand fleuve est à la fois le constructeur de la région et son destructeur. Il la construit d'abord en lui amenant les terres, les sables et les graviers entraînés dans son cours fangeux et dérobés ou bien aux plateaux d'où il descend, ou bien aux digues élevées pour encaisser ses rives. Mais lui ne veut pas de cet encaissement : il exhausse sans cesse son lit, et finit par couler au-dessus des terres voisines, c'est-à-dire au-dessus de toute la plaine. Lorsque les eaux sont enflées, les digues en terre les maintiennent difiîcile-