CHAPITRE VIII
MŒURS ET COUTUMES
et ne montre à son visiteur qu'un visage joyeux. Néanmoins, une douleur qui sait si prestement disparaître, des larmes auxquelles le rire succédera si vite, paraîtra toujours manquer de sincérité. D'ailleurs, la preuve trop évidente que les enfants ne sont pas assez aimés, c'est qu'ils sont abandonnés trop souvent, et cruellement rejetés par leurs parents. L'œuvre de la Sainte-Enfance est née de cette effroyable misère qui se révèle à chaque page de ses annales.
On a souvent taxé à ce sujet les missionnaires d'exagération et de mensonge. Combien ont fait écho aux paroles railleuses du colonel Tcheng-ki-tong, affirmant que l'infanticide n'existe pas en Chine ; ce serait, parait-il, une imagination infâme due à un cerveau en délire, et une calomnie outrageante à l'égard d'une nation fameuse entre toutes pour le culte et l'amour du foyer. Cependant, Tcheng-ki-tong lui-même, — il doit bien nous mépriser, — constate le succès de la prétendue invention. Un jour qu'il passait à Paris, il entendit une bonne vieille dame dire en le désignant : « Voilà un Chinois ; qui sait si mes petits sous ne l'ont pas acheté !... » — Et, de fait, mon colonel, qui sait ?... la bonne vieille dame en restant dans son doute n'était point si ridicule. Il est nombre de choses plus improbables et plus invraisemblables, — même dans votre livre. — • Elle avait tort de louer indiscrètement ses bonnes actions sur le boulevard, et de tenir des propos fâcheux sur le compte d'un passant, mais est-il absolument certain que vous l'ayez bien comprise? Quant à vous croire sur parole ici ou ailleurs... non. Et la Sainte-Enfance n'a rien inventé, rien exagéré, en demandant aux catholiques leur or... ou leurs petits sous, en faveur des malheureux enfants dont les parents se débarrassent, même en les abandonnant aux animaux immondes. Les témoins sont innombrables ; la seule difficulté est de les choisir parmi les missionnaires, les voyageurs, les Chinois et les personnages officiels du gouvernement ; tous conviennent du fait ; quelques-uns en
donnent la raison ou en retracent les circonstances, lorsque la superstition et la cruauté rendent l'abandon encore plus odieux.
Même en découvrant cette plaie si large et si profonde, nous ne dirons pas qu'elle s'étende également sur toutes les provinces de la Chine et moins encore sur toutes ses familles. Ce crime d'un homicide particulièrement cruel n'est qu'une exception au Tché-ly, mais ses missionnaires en invoquant pour leur région non pas une exception mais une mitigation, confirment le fait général universellement observé.
Les Lettres édifiantes dont la bienveillance pour les Chinois est toujours manifeste et souvent excessive, cherchent à laver l'Empire du Milieu de ce reproche, mais ici le plaidoyer, quelle que soit l'intention de l'avocat, accable le client : « On reproche aux Chinois, dit la préface de ces lettres, l'infanticide ou l'usage d'exposer leurs enfants. Cette affreuse coutume est effectivement tolérée, mais le gouvernement a tâché de remédier à un si grand mal... Tous les jours, à une heure marquée, des voitures parcourent les différents quartiers des grandes villes, pour y recueillir les enfants abandonnés. » Que pensera-t-on de cette manière de réprimer l'infanticide .'* Quelques-uns y verront plutôt l'encouragement au crime que le châtiment du crime. « Lorsque les enfants sont morts, disent les mêmes lettres, on les enterre aux frais du gouvernement ; s'ils survivent, on les fait élever '. » Il en est relativement peu qui survivent, les voitures passent trop tard, et la plupart des enfants qu'elles ramassent sont blessés, et à moitié dévorés par les chiens et les pourceaux.
Le Père d'Entrecolles est, à n'en pas douter, un ami des Chinois, un admirateur de leurs institutions ; pour justifier ses sympathies, il cite l'exemple d'un haut mandarin, magistrat intègre, homme judicieux, qui s'applique avec toute sa puissance et avec toute sa