‹ En Chine au Tché-ly S.-E. [microform]Chapitre 229 sur 284 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

MŒURS ET COUTUMES

Si les parents étaient païens et méchants, les enfants, en pareil cas, n'embarrasseraient guère ; il est si facile de les faire disparaître ! Un païen vendait sa femme ; l'acheteur marchandait, dépréciant la mère parce qu'elle était chargée d'une petite fille de quatre ans. — « Qu'à cela ne tienne, dit le mari et le père, elle ne nous gênera pas. » Il la prit et l'aurait jetée sur-le-champ dans la rivière, si la pauvre mère n'eût poussé un cri de douleur qui émut les entrailles de son nouveau maître. Un tel fait n'est point isolé, il est, au contraire, très fréquent, autorisé par l'usage, et, en ce qui concerne au moins les filles, toléré par le silence des lois. C'est le sj'mptôme le plus douloureux de la perversité et de la cruauté païennes.

Il est impossible de parler de la Chine avec une vérité entière, en pesant dans de justes balances, autant qu'il est en nous, le bien et le mal, sans dévoiler cet épouvantable mystère d'iniquités ; l'infanticide, la condamnation, sans appel possible, par leurs parents, des enfants coupables seulement de vivre. A la parole, nous eussions préféré le silence ; il est pénible de découvrir les blessures envenimées faites à un peuple que nos missionnaires nous apprennent à aimer, même dans ses erreurs, et souvent à admirer. Mais le souci de la justice l'emporte ici sur le souci de la discrétion ou d'une charité excessive qui ne serait plus la charité. L'honneur de l'Eglise catholique est en cause, celui de ses institutions et celui de ses œuvres.

On a péché contre la justice en comparant les familles chrétiennes aux familles païennes, pour élever celles-ci au-dessus de celleslà, comme si la loi naturelle, surtout avec ses profondes altérations, était plus puissante que la loi de l'Evangile pour la douceur et le bonheur du foyer domestique, comme si dans l'œuvre familiale Confucius avait mieux réussi que notre divin Maître et Sauveur.

Certes, à bien des points de vue, la constitution de la famille en Chine est admirable ; dans la décadence de toutes les institutions

El) Cliine.

KN CHINE.

sociales, elle conserve encore sa solidité. Le pouvoir du chef de famille, du patriarche, ou à son défaut, de l'aîné parmi ses descendants, est admis de tous, indiscutable, indiscuté ; il administre les biens de la communauté, dont l'affectation a été souvent prévue par les lois et les dispositions testamentaires. Il est le premier prêtre ; le premier juge ; il veille sur la piété envers les ancêtres, et, premier héritier, comme on l'a dit, de «quarante siècles de paix», il tient à en transmettre le prestige intact à sa postérité. Toutefois, malgré le souvenir sensible des traditions patriarcales, saint Paul, l'apôtre au regard perçant, répéterait de la Chine païenne et des parents idolâtres, le mot sévère qu'il a dit de la superbe Rome : sine affedione. Dans les familles, comme elles se présentent ordinairement, la mesure d'autorité est suffisante et c'est un grand bien ; la mesure d'affection est insuffisante, et c'est un mal immense.

On dépense, dans les enterrements, beaucoup en décorations, en musiques, en bannières, en cortèges, en larmes même, mais d'après des rites invariables, dont le cœur se désintéresse trop souvent. Quelquefois la cérémonie finie, adieu la tristesse ! Les mêmes hommes, après un sanglot déchirant capable de fendre les rochers, se livrent à leurs occupations accoutumées, de l'air le plus naturel, et on les voit causer et rire un instant après celui où ils se mouraient de douleur. Un missionnaire rapporte qu'il reprocha vivement à une mère, pourtant chrétienne, de lui dire en riant : « Le Père doit savoir que je suis libre aujourd'hui, puisque j'ai perdu tous mes enfants la semaine dernière. » Peut-être pourrait-on objecter que les Chinois aiment leurs enfants, mais qu'ils ne les aiment pas de la même façon ; que, même en France, l'affection paternelle ou maternelle, aussi profonde autrefois qu'aujourd'hui, était cependant jadis plus sobre de caresses et de tendresses. Il y a beaucoup de vrai dans cette remarque. Un ancien missionnaire ajoutait aussi que, par politesse, par discrétion, le Chinois conserve sa peine pour lui,

Page 1