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CHAPITRE IX

FRANCE ET CHINE

alors pourquoi ceux qui ont été négociés et signés ? car en toute hypothèse, qu'on se repose ou non sur les traités, nous vivons sous leur régime. Toute la différence dans le système que nous proposons est en sa faveur. Les traités existants furent signés par des puissances ennemies, et, suivant la loi éternelle des choses, ils n'auront de durée qu'autant que la volonté qui les impose aura d'énergie. Le traité que nous désirerions serait signé par des puissances amies, plus engagées encore par leur intérêt que par leur parole. La duplicité chinoise, a-t-on dit, dépasse la duplicité carthaginoise ou punique. On pourrait remarquer d'abord que le mauvais renom de Canhage lui vient de sa défaite et de son ennemie. Carthage viciorieuse, l'hittoire aurait dit aussi facilement : la mauvaise foi romaine, et les Chinois, à leur tour, ne seraient pas sans argument contre leurs adversaires; mais telle est la nature humaine ; chacun, dans l'attaque ou dans la défense, a recours à ses armes. L'Europe a des canons, des fusils au tir perfectionné ; des armées bien conduites; la Chine n'a, pour sauver le pays aux abois, que les habiletés douteuses de ses diplomates. Le mensonge est la ressource des faibles contre la violence des forts.

Sommes-nous obligés de penser qu'il en sera toujours ainsi et que la Cour de Pékin n'opposera jamais que d'indignes subterfuges aux avances loyales de notre pays.'* La réponse reste en suspens, puisque l'expérience n'a pas été faite, mais elle serait à faire. Le gain des deux pays est évident et il est immense. La France sortirait des pensées confuses, des conseils incertains où se débat l'Europe et où elle n'a plus rien à dire puisqu'elle n'est plus la prerhière à parler ; elle rentrerait dans la vérité de ses traditions, dans la beauté de sa vocation historique. Elle ferait, avec plus d'assurance dans le regard et de fermeté dans la main, c'est-à-dire, elle ferait mieux l'œuvre que Dieu lui prescrit d'accomplir pour notre utilité comme pour notre grandeur. Pourquoi le Céleste Empire ne récompenserait-il pas nos nationaux par de libérales concessions sur

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ses marchés et sur les lignes de ses chemins de fer, car il ne faut pas faire mentir le vieil axiome : « donnatit, donnant ». En retour, la Chine recevrait les initiateurs qui manquent à ses entreprises et les instructeurs qui manquent à son armée. Le péril jaune et le péril blanc se neutraliseraient en se fondant ; ou plutôt l'âme de Japhet, emprisonnée dans un cerveau trop étroit, infuserait dans le corps trop vaste de Sem une vie nouvelle.

Les idées ne sont jamais entièrement neuves, au contraire, elles mûrissent lentement, car la politique, comme la nature, n'improvise pas. Voici donc des années et peut-être des siècles que la pensée d'une alliance s'est fait jour. Les relations amicales entre Pékin et Versailles en furent un premier indice. Lorsque, vers le milieu de ce siècle, après les guerres du premier empire napoléonien, le mouvement expansif de l'Europe prit un nouvel essor et que les vaisseaux anglais inquiétèrent les rives de la Chine, l'opinion générale fut qu'une alliance offensive et défensive serait conclue entre Pékin et Paris. Le P. Lemaîcre, en notant des rumeurs de guerre entre la Grande Bretagne et l'Empire du Milieu, écrivait le 1 6 juin 1849: C'est l'opinion générale ici que la guerre ne tardera pas à recommencer. Il paraît que les troupes anglaises ne veulent plus s'arrêter à Canton, mais aller droit à la ville impériale pour parler à l'empereur. — Il ne sera pas nécessaire aux Français de s'imposer. Les Chinois eux-mêmes les prieront de venir pour les protéger et empêcher les Anglais de tout détruire. Jusqu'à présent, le P. Lemaître répète ce que beaucoup disaient à cette époque, puis il ajoute quelques remarques qui confirment singulièrement les observations précédentes : « Pauvres Chinois, ils sont punis par où ils ont péché ! ils ne voulaient plus de missionnaires européens, ils ne voulaient pas que la masse devînt chrétienne parce qu'ils avaient peur d'un envahissement des Occidentaux !

Si cependant la Chine était chrétienne maintenant, du moins en grande partie, on ne la traiterait plus comme un pays de

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barbares, elle aurait son rang parmi les grandes puissances ; elle aurait des hommes capables de traiter les affaires, des armées, des généraux... A présent toute la machine gouvernementale ne paraît plus qu'un grand cadavre calciné, le cadavre tombera en ruines au premier coup qui lui sera porté. Ce n'est pas certes que le peuple chinois soit incapable de grandes choses ; s'il avait les lumières et les bienfaits de la religion, sa puissance deviendrait bientôt redoutable ».

En 1860, au moment le plus aigu du conflit entre la France alliée avec l'Angleterre et la Chine, celle-ci distinguait, même alors, entre ses ennemis, comme si, n'attendant des Anglais que la guerre, elle espérait quelques secours de notre pays. Au début des hostilités, notre ambassadeur, M. de Bourboulon et l'ambassadeur britannique, Sir Bruce, avaient adressé leur ultimatum à l'empereur. La réponse du conseil suprême ne fut point la même pour les deux puissances. Le ton vis-à-vis de l'Angleterre était hautain et méprisant ; vis-à-vis de la France, 11 se tempérait par les égards de la diplomatie '. La Chine ne désavouait rien de ses agissements vis-àvis de nos voisins les Anglais ; pour nous, elle cherchait des excuses et accusait un malentendu. Pourquoi cette différence dans les procédés ? Était-ce désir de séparer ses ennemis } Certes la Chine est très capable de nourrir ces pensées et de suivre cette politique ; mais il était peut-être aussi dans ses désirs de trouver un appui parmi ses adversaires, et ses sympathies allaient de notre côté. Cette même campagne devait en fournir d'autres témoignages. Le pillage du palais d'été est un fait de guerre qui a fort ému l'austère probité de plusieurs gens de plume ou de parole ; en réalité il n'est imputable à personne, ou, ce qui revient absolument au même, il est imputable atout le monde. Les Français sont entrés les premiers, d'abord sans rien prendre, sans rien saccager; les Chinois du voisinage, sachant l'opulente demeure abandonnée par son maître, ont

I. Pierre île la Gorce, Hist. du secotid Empire, t. III, 2= exp. de Chine.

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commencé l'œuvre dévastatrice. Devant un tel spectacle, l'impatience gagna nos soldats ; ils avertirent les alliés de la fortune qui tombait entre leurs mains, et chacun prit sa part des richesses offertes par la victoire. Les Anglais ont donc pillé autant que les Français; mais ils le firent mieux. De notre côté ce fut moins un pillage qu'un gaspillage insensé et une folie joyeuse qui dura quelques heures ; du côté des Anglais on pilla dans un esprit de conservation, « comme il sied à des gens accoutumés de vieille date à dévaliser les peuples lointains et à revêtir leurs vices mêmes d'un certain air méthodique, décent, réglé, qui ressemble à la vertu '. »

Usant du droit terrible des représailles, lord Elgin, pour punir les Chinois de leur perfidie, ordonna que le palais d'été serait livré aux fiammes: Cet ordre sévère fut exécuté sur-le-champ. L'ambassadeur ne s'arrêtait point facilement dans sa vengeance ; on n'ose dire cependant qu'en allant si loin, il allait trop loin. Les Célestes comprirent aux clartés lugubres de l'incendie que le temps des tergiversations n'était plus; dès lors les négociations furent sérieusement conduites entre les ministres des nations alliées et le Prince Kong, frère de l'Empereur. Ce personnage était trop haut placé pour être désavoué, comme l'avaient été tous ses prédécesseurs accusés par leur Cour de dépasser leurs pouvoirs. Cette ruse grossière et impatientante avait permis déjà trois fois au gouvernement chinois de retirer sa signature. Dans les derniers entretiens, autant l'ambassadeur anglais montra de hauteur et de fierté, autant l'excellent baron Gros, notre ambassadeur, montra de bonne volonté et d'humeur débonnaire. Il s'excusa même de paraître sans l'uniforme de ses hautes fonctions dans un jour solennel, une partie de ses bagages étant tombée à la mer aux environs de Ceylan, Le Prince Kong répondit à ses excuses que lui-même était aussi malheureux, il avait perdu dans le feu, lui, ce que l'ambassadeur de France avait perdu dans l'eau. Cette allusion au récent incendie du

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