CHAPITRE I
VERS LA MISSION
du vieil Adam, pesé la poussière de ces idoles où des millions d'âmes sans amour adorent leur épouvante, et ils se retrouvaient, au déclin de la vie, gais et simples, frais encore, toujours vaillants avec sérénité.
« Ils me dirent en riant : « Allons voir notre cimetière. » C'est ainsi qu'ils appellent leur Sanatorium. Mgr Ouzof, actuellement archevêque de Tokio, du temps qu'il était procureur à Hong-kong, y fit sculpter une chapelle d'après des modèles gothiques de la Sainte-Chapelle. Ceux que la fièvre, la dyssenterie, les maladies de foie, la mort prochaine arrachent à leur mission, peuvent, au seuil même de la tombe, prier dans un oratoire, où des Chinois païens et fumeurs d'opium ont réalisé des copies exquises du plus pur joyau de leur foi natale. Ils peuvent aussi, tous les quinze jours, apercevoir, à travers les jardins touffus qui plongent sur la grève, le pavillon des Messageries maritimes.
« Nous nous entretînmes des Chinois et des misères de l'apostolat, non point de ces misères matérielles qui sont peu de chose, ni de ces périls qui ne sont rien, mais de l'énergie quotidienne qu'il réclame, des perpétuels et menus sacrifices qu'il impose, des déceptions qu'il engendre, de l'habitude souvent douloureuse, où il contraint les âmes, de n'attendre que d'elles seules des encouragements et des conseils. Et comme je leur demandais si l'enthousiasme conquérant des jeunes missionnaires ne leur ménageait pas de cruelles désillusions, l'un d'eux me répondit : « L'enthousiasme, on en a besoin pour partir. Une fois arrivé, on en a encore besoin pendant les premiers mois. Puis il tombe, et ce n'est plus qu'une affaire de volonté. »
« Je n'ai pas voulu quitter Hong-kong sans visiter l'orphelinat de la Sainte-Enfance ; j'ai passé bien souvent devant les orphelinats, il ne me vint jamais à l'esprit que leur organisation pût m'intéresser;je n'étais pas en Chine. Je me rappelle aussi qu'on s'égayait jadis du rachat des petits Chinois menacés par d'affreux
EN CHINK.
groins. A dire vrai, je crois que les petits Chinois mangent de l'ogre plus souvent qu'ils n'en sont mangés. Mais cette œuvre me semble aujourd'hui la plus douce, la plus humaine et la plus belle des œuvres, puisqu'elle m'a permis de respirer, sur ce coin de terre britannique, au milieu d'un extraordinaire concours de peuples, l'âme pitoyable et maternelle du pays de France.
« Dans ces rochers splendides où l'Anglais braque ses canons, où l'Allemagne cale ses coffres-forts, où l'Asie apprend chaque jour le pouvoir du chèque et de la force brutale, il ne me déplaît pas que la France étende le manteau de saint Vincent de Paul. Et puis cette maison, à demi bâtie sur un terrain que la mer a dû lâcher, est baignée de quiétude et de lumière. J'étais guidé dans ma visite par une sœur d'Alsace, une charmante femme : un séjour de dix ans à Hong-kong avait fané ses couleurs et amaigri son visage ; mais ses yeux rayonnaient d une imperturbable jeunesse, et sa erâce s'alliait le mieux du monde avec ses allures viriles, presque militaires, qui la relevaient tout simplement de franchise et de loyauté.
« L'orphelinat se compose d'un « tour » où les parents chinois apportent leurs enfants quand ils les croient perdus, d'un ouvroir où travaillent ceux qu'on a pu sauver, d'un asile de vieilles femmes et d'un pensionnat que fréquentent des Portugaises, des métisses et même des filles de Chinois enrichis. Nous avons parcouru d'abord l'infirmerie. De minuscules créatures agonisaient dans leurs couchettes blanches. Je n'avais point idée qu'il pût se produire de pareilles larves humaines. Leur tête trop grosse pour leur corps, leur tête de pavot où le nez formait un creux et dont la ligne des yeux se dessinait à peine, penchait le long d'une tige décharnée. « Tenez, me dit la sœur, en voici un qui va mourir. C'est un garçon. Tous les garçons qu'on nous rem.et sont condamnés. Les Chinois n'hésitent guère à se débarrasser de leurs filles, mais donner leur garçon, c'est pour eux une sorte de renoncement à la vie