‹ En CoréeChapitre 45 sur 56 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

AU 1)011 D DE LA ROUTE. — l‘S VOVACE DANS LES TE R UES A TOXC -KO-K AI.

BEAUTÉS DE LlNTÉRIEUtt.

Le montle politique à Séoul m’était, au premier abord, apparu si profondément morne que, sans m’attarder à deviser de la pluie et du beau temps avec les habitants de la capitale, je préparai mes effets et, après avoir loué des poneys, des inter-

prêtes et des serviteurs, je quittai la ville principale de l’empire pour m’enfoncer dans les régions de l’intérieur. Mon voyage me conduisait vers Tong-ko-kai, où sont les mines allemandes, ii plusieurs jours de marche de Séoul.

L’existence, dans la capitale, n’est pas exempte de cette monotonie qui caractérise la ci Terre de la Splendeur du Matin ». Mais en ROUIE POUR le MARCLllf

dehors des palais impériaux, loin des innombrables petites coteries des Européens, le contraste entre les gens de la ville qui vont, vêtus d’étoffes so} 7 euses, et les montagnes et les vallées de la pleine campagne est réconfortant. Le plaisir qu’on éprouve alors peut être compté au nombre des joies de la vie.

Sauf pendant les premiers li au sortir de la capitale, nous abandonnâmes les chemins battus, en suivant de tranquilles petits chemins et des sentiers de montagnes, nous détournant à notre fantaisie pour gravir un pic ou pour prendre un bain dans les eaux fraîches et profondes d’un étang solitaire, le soir, le matin Ou à notre halte de midi. Dans ces montagnes fraîches et ces vallées ensoleillées, les gens mènent une existence d’une simplicité absolue. Ils nous prêtèrent des fourneaux à charbon de bois et vendirent des œufs, des poulets et du riz à mes serviteurs. Quand je prenais mon bain, les jeunes gens et les gamins s’ébattaient en même temps que moi dans l’eau. On dit que les Coréens sont malpropres ; c’est là une opinion à laquelle ils donnèrent souvent un démenti par le plaisir qu’ils semblaient prendre en se livrant à ces baignades. Aucun étranger n’avait encore foulé la route que nous suivions, mon ami et moi, vers les mines allemandes, et même le missionnaire ubiquiste n’avait pas pénétré jusqu’à ces habitations rurales. Les rivières et les montagnes ne portent pas de noms ; les villages sont très petits ; les auberges sont inconnues. Partout régnaient le contentement, la paix et l’absolu . repos. La nature se révélait à nous revêtue de sa grandeur primitive, et nous éprouvions une joie véritable du calme des vallées, de la beauté des monts abrupts, de la sauvagerie pittoresque du paysage.

Le caractère général du pays demeurait le même à

mesure que nous avancions. La diversité des tons dans la campagne, l’aspect différent de chacun des pics se succédant, le caractère de chaque vallée, dissipaient la monotonie, engendrée par l’aspect généralement uniforme du paysage. En franchissant l’un des cols de la montagne, un merveilleux panorama se découvrit soudainement à nous. Des collines étaient empilées l’une sur l’autre, se fondant par degrés en chaînes de montagnes, dont les crêtes, hautes de deux à trois mille pieds, se détachaient avec une netteté admirable sur l’azur du ciel, et dont les flancs rocheux étaient couverts de bouleaux, de hêtres, de chênes et de pins. Les vallées qui s’étendaient au pied de cette chaîne de montagnes étaient longues et étroites, fraîches et bien cultivées. Un torrent descendait des collines en multiples cascades, tombant avec fracas sur des blocs dé pierre et se frayant ensuite un chemin dans les couches de lave. Les insectes bourdonnaient innombrables dans l’air calme; des grenouilles coassaient dans les marais ; la pie insolente et le corbeau plébéien animaient les arbres de leurs conversations bruyantes ; des faisans sortaient de l’épaisseur des buissons, des chiens étaient en arrêt devant les nids des femelles en train de couver, et les daines appelaient leurs faons parmi les jeunes pousses. Une nature calme et heureuse se révélait tout à coup en ces lieux embau- J més, tranquilles, luxuriants, où tout s’épanouissait sans gêne. Le chemin était rùde. De temps à autre, et en harmonie avec la beauté sauvage et abrupte du lieu, il devenait l’étroit sentier de la brousse australienne, envahi par leS buissons, coupé de trous et de pierres, presque impraticable jusqu’à ce que les coolies l’eussent égalisé .

Un pont rustique était jeté en travers du torrent dont

EK COREE

les eaux se brisaient avec fracas, un pont de trois pieds de large au tablier fait de terre et de branchages, qui se courbait et oscillait sur ses minces pieux, sous le poids le plus léger. Certains cours d’eau n’avaient pas de pont, et les petits poneys fendaient l’eau, heureux de rafraîchir leurs flancs en sueur. Les fougères sauvages, les papillons et les fleurs s’en donnaient à cœur joie dans ces

jardins non entretenus. Les lis rouges et les iris pourprés se détachaient sur le feuillage des arbustes et des buissons. Des papillons gigantesques éclipsaient les couleurs de I'arc-en-ciel; leurs Ions splendides s’harmonisaient avec le plumage moins éclatant des grues et des cigognes qui sc laissaient paresseusement llotter à la surface des rizières inondées. D’autres volatiles, à la gorge grts do colombe, rose ou jaune et aux ailes noires, péchaient dans les ruisseaux avec des cris rauques. Les

tons les plus éclatants, rappelant certains des derniers tableaux de Turner, réjouissaient l’œil dans ces vallées admirables. Dans le fond des vallées, les torrents venus

des montagnes coulaient plus lentement et le courant serpentait dans mille directions. Des deux côtés, des canaux d’irrigation distribuaient Teau aux champs de riz. Dans les rizières, des pousses d’un vert tendre sortaient et dépassaient l’eau transparente de quelques centimètres. Çà et là, des champs de blé bordaient les terrains inondés; l’avoine, la blé, l’orge, le tabac, le coton, les fèves et le millet semés sur les coteaux ou dans

le fond de la: vallée, proclamaient la fertilité du sol. v Tout prospérait, et l’industrie des travailleurs des champs se manifestait à chaque tournant de la route. Leur habileté à tirer parti de. la terré, utilisable rappelait ces vallées de N orvège , qui descendent jusqu’aux fiords

et où, comme en Corée, on peut voir des espaces, de terrain cultivé au niveau de la neige. Ici, dans ces magnifiques vallées.; à une hauteur de mille ou quinze cents pieds sur le flanc de la montagne, des acres de moisson dorée poussent' dans la chaleur et la solitude de fluelcrue creux abrité. Au tournant du sentier en lacet,

’ 4 qüe bordent les champs de riz, d’orge, d’avoine ou de tabac, est situé un village. Ce n’est qu’un groupe d’une douzaine de cabanes au toit de chaume, malpropres et peu engageantes, mais d’un charme et d’un pittoresque extrêmes. Les murailles des maisons menacent ruine, et

elles sont étayées au moyen de poutres et de pièces, de bois ; les fenêtres, treillissées, sont garnies de papier, les portes sont basses. Un trou dans la muraille fait l’office de cheminée; un chien dort à l’entrée ; un porc grogne, attaché par une corde passée àtravers ses oreilles, à un crochet du mur. Les coqs et les poules circulent partout; les

latrines de la maison , sont situées sous’ là véranda. En dehors des limites du hameau, des perches et des nattes de paille indiquent le puisard du villag'e, dont le contenu est répandu sur les champs à la saison.

Lorsqu’on jette un coup d’œil à l’intérieur des maisons, en traversant le village, on aperçoit un homme peignant ses longs cheveux, une femme battant les vêtements de son mari ou repassant avec une boule chauffée au charbon, de bois, et des tas d’enfants nus, rejetons de mères à peine sorties de l’enfance. Pour l’instant, le village semble mort. Au bruit que fait notre troupe, un enfant, mangeant du riz dans un plat, se montre à une fenêtre; un homme se redresse sur ses pieds en bâillant bruyamment. Des femmes, portant des enfants suspendus à leurs seins ou attachés sur leur dos, en vêtements sales, et montrant à découvert un peu de leur poitrine bien développée et de leur dos malpropre, se rassemblent dans les rues. Tous considèrent les arrivants avec une

curiosité indifférente, jusqu’à ce que nous leur adressions la souhait ordinaire : « Que la, pluie tombe bientôt, braves gens! » Alors ils s’inclinent respectueusement, et leurs visages s’illuminent aussitôt d’un sourire. De gentils petits marmots, leur peau nue tachée de boue, nous offrent, des fleurs et des vases çl’une eau prise aux rivières près desquelles leurs ancêtres s’étaient établis.

En suivant la routé qui serpentait à travers les montagnes, on apercevait, au-dessous, de longues vallées richement cultivées, et les moissons dorées rayonnant au soleil. Des pics de granit se dressaient comme des tours, leurs

faces portant la trace des siècles et des temp.êtes, leurs lignes abruptes se dissimulant derrière le rideau des sapins et des . bouleaux. L’air était chargé dés senteurs du pin ; le ciel était clair et bleu. Dans le lointain, .des

nuages d’une blancheur de neige flottaient en festons diaphanes dissimulant les arêtes des montagnes, Un détour brusque de la large vallée que traversait notre route, limitait la vue, mais nous devions marcher à l’ombre de ces pics éloignes, et la perspective dédommageaitdéjà de la montée escarpée.

Après avoir dépassé de quelques li Ch3 r ok-S} 7 ong, une magistrature de quatrième classe, où les maisons sont

recouvertes d’épaisses ardoises posées sur de lourdes

solives, où les rues sont propres, et où la route et la rivière font également un détour, la vue des deux côtés de la route devient de plus en plus impressionnante.

Pendant des kilomètres et des kilomètres, nous ne rencontrâmes personne. Les villages étaient à une grande distance l’ün de l’autre'; aux vallées fertiles succédèrent des gorges d’un vert sombre, sans culture, paisibles,

inhabitables, d’une beauté grandiose. On était saisi et

charmé de la parfaite immobilité et de la splendeur du panorama qui se déroulait. Le paysage resta le même jüsqu’à ce que la route, que nous suivions lentement, quittât l’ombre agréable de la montagne pour descendre dans la plaine inondée de soleil. En continuant, lés champs de riz et de blé disparurent, faisant place aiix montagnes dont on avait déjà aperçu confusément les pics élevés, entourés d’un manteau de nuages. Pendant lés deux jours suivants, la route monta et descendit, se déroulant en pentes continuelle aux flancs des montagnes.

Le voyage à Tong-ko-kai fut laborieux. Un jour, lorsque nous n’étions plus qu’à une faible distancé de la concession, dans un tout petit hameau, de la couleur de l’ardoise et des blocs de granit, niché parmi la verdure, presque ignorant du monde extérieur, nous trouvâmes un endroit idéal pour établir notrè campement du soir.

C’était de bonne heure dans l’après-midi, mais la route en avant paraissait mauvaise et pierreuse, nos chevaux étaient fatigués, nous avions eu du mal à passer un gué, nous étions mouillés et nous avions froid et üaim. Dans la campagne, les ombres s’épaississaient. Personne ne connaissait la situation du prochain village, ni la direction dans laquelle nous devions marcher, de sorte que nous fîmes halte pour la nuit. Nos chevaux étaient à l’attache dans un champ de blé, et les effets, les domestiques, les interprètes et les conducteurs gisaient pêlemêle autour de nous. Nous dormîmes tranquillement au grondement sourd de la rivière. D’ailleurs, je crois bien que la meilleure heure du jour était celle où, rafraîchis par un bain dans un étang des montagnes, fortifiés par un léger repas, nouë nous étendions sur nos lits de camp, et restions à fumer, à causer et à regarder les profondeurs sombres de la voûte au-dessus de nous. Il y avait quelque chose de profondément reposant dans ces longues veilles silencieuses. Le calme puissant des hauteurs voisines procurait un repos auquel s’ajoutaient insensiblement la brise nocturne, le murmure de l’eau courante et notre propre fatigue corporelle. Il était agréable d’entendre brouter les poneys ; de voir apparaître les étoiles et la lune se lever; d’écouter la grenouille dans les herbes du marécage, et la voix lointaine d’un paysan, dont le chant s’élevait et s’abaissait parmi les sommets des montagnes, jusqu’à ne que tous ces bruits se fussent éteints et que le monde autour de nous, au-dessus et au-dessous, reposât en paix.

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