‹ En courant le monde: Canada, États-Unis, Corée, Japon, MexiqueChapitre 1 sur 24 · Bonnet de coton · texte numérisé non relu

Bonnet de coton

— .le suis désolée, je ne peux pas venir, mon frère est souffrant.

— Beau dommage. Tu peux bien venir tout de même.

— Maman ne veut pas.

— Que c'est ennuyant.

— Oh! Je suis bien assez choquée moimême. Au revoir.

— Au revoir.

Aussitôt plusieurs personnes s'avancent curieuses: Qu'est-ce que c'est? Qu'est-ce que c'est?

Et par derrière on entend une voix flfitée qui murmure : Son frère... En voilà des histoires. Elle n'a pas besoin de son frère pour se promener sur la montagne et prendre le Ihé chez Morgan.

Enfin bipartie est au complet. On vérifie

la liste ; il ne manque qu'un jeune homme, qu'un garçon, il rejoindra plus tard. On donne le signal, on se bouscule un peu pour prendre ses raquettes , puis on sort.

A un coin de rue on l'ait halte pour mettre les raquettes. Les couples s'éparpillent et pendant un instant on n'aperçoit plus que des dos arrondis de messieurs occupés à attacher les courroies aux pieds des jeunes filles qui se tiennent debout, la taille bien cambrée, marquée par la ceinture de couleur.

Après beaucoup d'exclamations, de petits cris, on se met en route. La colonne est dirigée par un jeune homme en couverte blanche pour iudiquer la route à suivre. Une file de couples suit, se tenant par la

main, un peu écartés l'un de l'autre afin d'éviter le heurt des raquettes.

Derrière, à la fin, vient la jeune fille qui donne la partie avec une femme mariée, souvent toute jeune, qui suffit à protéger une quinzaine de mignons chaperons rouges contre les attaques des vilains loups dans la forêt... Le principe est sauf, c'est l'important.

On monte vers la montagne, les raquettes glissent sans bruit sur la neige molle. On entend des cris, des éclats de rire, des exclamations.

— Oh! ma courroie est défaite.

Alors on voit un couple sortir de la file, s'arrêter sur le bord de la route, un dos s'arrondir, sur un merci se redresser, puis le couple reprend sa place dans la file.

Enfin on arrive sur la montagne. 11 fait un clair de lune magnifique ; sur les routes, par intervalles, la neige, comme de la limaille d'argent, scintille. Dans la forêt, sous les rayons de la lune qui filtre à tiavers les branches chargées de neige, les grands arbres semblent s'animer, prendre des Ions de chair blanche.

De tous côtés partent des cris d'admiration.

— Dieu, que c'est beau !

— Est-ce fin, ça, un j)eu.

— /.s it 710 1 lovchj ?

— (fil ! il is pcrft'clhj cliarmiwi .

Et la promenade se continue sur la montagne à Iravci's chamiJS, par-dessus les clôtures, jusqu'à la maison du clul) où l'on se repose avant de souper et de dan-

ser. Ou bien l'on ne fait qu'une courte marche en s'arrêtant à la glissoire pour regarder descendre les toboggans, puis l'on se rend à la station des chars pour retourner chez les organisateurs de la partie.

De nouveau on voit les dos s'arrondir pendant que les exclamations se croisent.

— Quel beau temps tout de même.

— Crois-tu, ma chère, que c'était amusant.

— Oh! Moi, je suis gelée.

— Il me tarde de rentrer, je meurs de faim.

Un char vide arrive enfin ; tous se précipitent, se bousculent, s'entassent sur les banquettes. On s'appelle, on se compte.

Une jeune fille se penche vers roreille de sa voisine qui regarde et réplique au bout d'un instant :

— Tiens, c'est vrai.

On sourit, on chuchote : c'est un couple qui est resté en arrière.

Et dans un coin du trannway, une voix naïve murmure doucement :

— Il fait si beau ce soir. Ils ont voulu rester encore un peu pour écouter le bourdonnement des abeilles dans la lune.

Le char s'arrête, le débarquement s'effectue au milieu de cris, d'appels effarés.

— Charley, est-ce que vous avez mes raquettes?

— Mon Dieu ! qui est-ce qui a mes snow-boots ?

On arrive à la maison, on se secoue, on

se brosse à l'aide de minuscules balais. Les jeunes filles s'assoient aux petites tables dressées dans le salon, pendant que les messieurs commencent des prodiges d'équilibre pour leur apporter des assiettes chargées de victuailles réconfortantes.

On soupe, on cause, on danse, et.

comme les marionnettes de la chanson, chacun « fait un tour et puis s'en va ».

Montréal, janvier 1902.

Page 1