‹ En courant le monde: Canada, États-Unis, Corée, Japon, MexiqueChapitre 12 sur 24 · THÉÂTRE — DANSES · texte numérisé non relu

THÉÂTRE — DANSES

Au crépuscule, une sonnerie de clairon éclate ; c'est la garde du palais qui monte et qui descend. Puisla nuit tombe, et, dans Séoul endormi, on n'entend plus que Tétrange tic tac des battoirs des ménagères qui lavent et sèchent les vêtements de leurs époux.

Alors, dans les rues, les lanternes s'allument et, sous leur ditîuse et vacillante clarté, les passants font l'effet de fantômes. Les femmes, la nuit, ont plus de liberté et beaucoup, encapuchonnées dans leur manteau aux larges manches flottantes, se

rendent furtivement à un cher rendezvous d'amour. Les hommes continuent à se promener avec nonchalance ou à causer de porte à porte, sauf pendant la saison théâtrale.

Les Coréens aiment beaucouple tiiéâtre.

La salle est comme les nôtres : une scène, un parterre et une galerie, avec deux vastes loges de chaque côté pour les dames et les étrangers de marque. Le coup d'œil est curieux, amusant : une foule blanclic tachée de noir, calme, attentive, écoutant, regardant surtout les poupées joliment habillées qui glissent et tournent sur la scène.

Le spectacle consiste en danses el en scènes mimt'cs. Tout d'abord (h's (hiiiseuses, celles du palais, en de belles robes

chatoyantes, des fleurs en papier et des franges de soie piquées dans les cheveux, esquissent des pas d'ensemble, d'une cadence souple et gracieuse. Une musique très simple et très douce les accompagne. Elles font onduler leurs robes par un lent mouvement des reins, des gestes sobres des bras. Elles glissent rapides et légères, se mêlant les unes aux autres, combinant des figures, puis brusquement elles se séparent et viennent se ranger sur les bascôtés de la scène.

Alors, dans le fond, paraît une danseuse, seule, vêtue de gaze noire, avec de grandes manches pendantes, le visage à demi caché par un capuchon de soie noire. Elle avance lentement, en glissant, agite ses longues manches comme des ailes,

puis par des pas et des gestes elle mime une scène, le pas de la séduction. Tour à tour coquette, capricieuse, attirante, humble et tendre, persuasive, elle devient véhémente, frappe du pied, commande, puis elle implore, gémit et, brusquement, s'effondre dans un long sanglot.

Ensuite viennent des danses d'un autre genre. Sur le parterre, au pied de l'estrade, se tiennent cinq hommes portant sur leurs épaules des adolescents affublés de robes aux amples manches flottantes, quatre d'un côté, un de l'autre. Au son d'une musique criarde et monotone, ils changent de côté, font des pas, tournent, sautent, tandis que les longues manches se déroulent en mouvements gracieux et variés. Et la soirée souvent se termine par une

pièce du genre sentimental, d'une touche fine et délicate.

Parfois on donne ces danses en plein air, dans un joli site, au fond d'une vallée. J'eus la bonne fortune d'assister à une de ces représentations, convié avec quelques Européens par le général li, commandant en chef des troupes coréennes. Il nous reçut dans un coquet pavillon où se trouvaient de hauts fonctionnaires et des officiers, ainsi que les danseuses du palais, charmantes avec leurs cheveux noirs plaqués en bandeaux, leur robe de gaze bleu foncé et leur petite veste en soie verte.

Après avoir regardé les danseurs et les acrobates, on nous fit passer dans une salle pour assister au pas de la séduction. Et là, par un raffinement d'hospitalité, le

lOi EN COURANT LK MONDE

général tint à placer une danseuse sur les genoux de chaque Européen. Certaines restaient craintives et silencieuses, d'autres au contraire se plaisaient à détailler notre costume, posaient mille questions, curieuses et amusées. Ma petite danseuse était très gaie, même entreprenante.

Hélas I Impossible de causer avec elle. Pour écarter les curieux dans la rue ou discuter avec les marchands de bibelots, on ne m'avait appris que deux mots : jjica, allez-vous-en, manipissa^ c'est trop cher.

Page 1