Palefrenier qui accompagne toujours son cheval
hennissant, mordant, ruant sans souci aucun pour les bagages.
On marche en serre-file dans des sentiers à travers les rizières. Sans cesse il faut se garer pour laisser passer des chevaux, des taureaux lourdement chargés, une petite boîte carrée où se trouve un mandarin en tournée, un grand palanquin soutenu par quatre porteurs, escorté d'une femme qui trottine à côté, la chaise d'une dame noble.
De temps à autre on traverse un village sans importance, une agglomération de quelques huttes en terre, couvertes de chaume, servant d'habitation à des paysans ou de lieu de repos pour les voyageurs.
Tous ces villages paraissent morts et ne s'animent qu'aux jours de foire.
On suit une route monotone à travers les rizières, on grimpe des collines dénudées, et Ton arrive à un porche grandiose percé dans une muraille. C'est la muraille de Nam-han. Elle protège cette ville, ancienne place forte, bien cachée dans un fond de vallée et gardée par cette enceinte de pierres bâtie sur les cimes environnantes. Sur la grande place, au bas d'un talus, juchés sur des caisses, nous déjeunons gaiement. Au-dessus, sur le liane du coteau, une bande d'enfants, habillés de couleurs claires et gaies, regarde avec de grands yeux étonnés. Ils sont craintifs devant l'Kuropéen et, au moindre mouvement ("ail dans leur direction, ils s'épaipillent en courant.
Le soir venu, on s'arrête dans un village
quelconque pour passer la nuit. Pas brillantes, les chibis coréennes : une seule pièce, d'un côté un trou pour faire le feu, de l'autre le lit, c'est-à-dire un matelas dans un cadre de bois. (Juant aux hôtelleries, elles sont d'un type spécial : sur la route nue pièce ouverte avec nn étalage de victuailles, la cuisine. On entre dans une cour; au milieu un puits, autour un hangar pour les chevaux et quelques pièces pour les voyageurs. Parfois on y trouve des nattes de roseaux, le plus souvent rien, le sol en terre battue.
Pendant qu'on déballe bouteilles et boîtes de conserve, les chevaux se mordent, envoient des ruades, font un tapage infernal en attendant leur soupe. Ils sont très délicats, ces petits chevaux coréens ; il
no EN COURANT LE MONDE
leur faut trois fois par jour une soupe de haricots bouillis.
Ah! Ces nuits dans les auberges coréennes! Roulé dans sa couverture, on cherche à oublier la dureté du sol. Sans cesse dérangé par des aboiements, des hennissements, on est réveillé tout à coup par l'appel d'un camarade : « Je brûle. » Le malheureux s'est couché au bout de la salle, juste au-dessus du four. Car ici les chambres, dont le sol est un peu surélevé, sont chauffées par en dessous à laide d'un feu de branches et de feuilles, et la chaleur se propage très vite à travers cette couche de terre battue.
Le matin, on part de bonne heure. Après une longue étape, on arrive à Sou-ouen, Tancienne capitale, bien déchue, puis au
tombeau des rois. Dans une forêt, à travers de jolis coins d'ombre et de solitude, on va par des chemins ravissants bordés d'azalées. On débouche sur une clairière, près d'une colline. Sur le sommet esl un tumulus en gazon, entouré d'un mur en demi-cercle. Par-devant se dressent des figures, des chevaux grossièrement ébauchés dans le granit. C'est là que repose le roi Hieul-leung.
Partout dans les villages, dans la campagne, on retrouve chez les Coréens la même apathie, la même insouciance pour le lendemain. Ils ne s'inquiètent pas des exactions des mandarins; ils mangent paisiblement leur riz, leur soupe de pois et de légumes. Leurs ménagères nettoient et réparent leurs vêtements blancs pour aller aux foires du district.
ils ne semblent même pas se douter de la guerre imminente qui ravagera une fois de plus leur pays et dont le résultat sera la conquête de leur territoire. Que leur importe d'ailleurs? Ils s'apercevront à peine du changement. Russes ou Japonais, ils continueront leur même existence non-
chalante. Ils fumeront tranquillement leur longue pipe et se consoleront de Findépendance perdue en fredonnant des chansons et en répétant ce proverbe national : <( Quelques-uns sont nés pour le sourire et d'autres pour les larmes. »
Juin 1901i