RÉSORPTION
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Manuel Héricourt rêve : Il est Tescholâtre pauvre qui lit, à la gratuite clarté lunaire, dans le plus haut grenier de la montage Sainte-Geneviève ; alors que luit vers la basilique le ruban du fleuve, et que les toits hérissés de tourelles comblent les rues profondes.
Voici que soudain gronde et grouille la révolte, et tintent les claires lames du massacre, parmi le flamboiement des torches. Peut-être échapperat-il, tapi en sa modique retraile, Tescholâtre réaliste que poursuit la horde hurlante des Nominaux. Ils escaladent Tescalier vermoulu, ces tueurs, brandissant les Maximes et la Somme. Doctor Invincibilis les guide en personne; et, du crucifix, il désigne pour le feu le lamentable hérésiarque, dont les chairs pétillent de terreur.
Argentin, sinistrement argentin et grêle s'éplore
le cri du tocsin. Tin et tin. Tin et tin. Piétinements
'^es foules et ordres aux porte-voix. Stridences
^es clairons annonciateurs au cœur des places
t sur les parvis Là s'effondre le cauchemar.
E.N DECOK
Manuel réveillé saute du lit à la fenêtre. Par la rue lorle, descendante, s'affolent les courses des hommes casqués de cuivre et porteurs de haches, des femmes agrafant leur pudeur hâtive. Tin et tin. Du beffroi, la cloche d'argent verse la terreur et rappel, si loin dans les constellations où scintille, falote, la lampe du veilleur d'incendies.
Comme une voix trépassée tombe de la tour, une voix indicatrice qui fait éclore le murmure de la multitude. Et Manuel, à ce nocturne apparat des temps passés, distingue les paroles qui disent où fulgure la flamme incendiaire, en quelque minoterie hors les murs. Les troupes de pompiers galopent sur Thumide glacis lunaire, et les charrettes de cordes et de sceaux tressautent sur les bosses du pavage.
Aux croisées, les têtes se décapuchonnent sous les combles à degrés ; sans que veuille mourir le cri argentin du tocsin qui, du sublime beffroi festonné, épanche l'alarme vers les quatre points de la cité flamande.
Déjà s'évanouit le murmure de foule au détour des rues; quelques niais retardataires le suivent, interrogent les fenêtres qui tôt se closent, avec les regards défiants des endormis.
Plus rien que les portails fleuronnés, chiffrés, armoriés, des sombres hôtels séculaires ; etlefrissoi du vent aux frondaisons de leurs parcs.
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COMMUNION PANTHEISTE
Manuel garde toute une aise de ce spectacle inopinément offert en guise, d'accueil par le hasard, dansla ville familiale qui va prendre sa jeunesse bachelière et diserte. Présage de pittoresque existence active, avec quelque patine d'âges défunts où facilement se réfugiera la pensée surprise par le spleen, par les déboires peut-être.
Doucement, en peur d'éveiller sa folâtre sœur, il sort de la chambre, et, par les couloirs profonds blanchis d'une teinte d'aube, gagne le vieil escalier fleuri de fer.
Libre, et pour des ans, songe-t-il, ravi de ne plus ouïr les disciplines universitaires ou militaires contrarier ses envies adolescentes. Un moment, ce lui est joie de contempler les panoplies de chasse épanouies contre les murailles du vestibule, les têtes hirsutes de ragots fixées aux pans de chêne, avec en lettres d'ôr la date de leur prise, le nom du maître d'équipage et le sommaire des péripéties. Ah! les cors dans les bois et l'horizon des plaines
cynégétiques rasées par Tautan. Comme il va savoir le secret du taillis, et les pistes, et les abois!
Pour Elise, la blonde fillette qui le gratifia de quelques promenades vespérales durant les vacances dernières, quel intérieur incarnadin, lilas et jaune, il lui saura établir ! Car il est bien, il est nécessaire d'avoir maîtresse. Jolie, plus saxonne que flamande, fine aussi, il la voudrait vêtue aux modes boulevardières qui étonnent, et, par cette outrecuidance de mœurs, effaroucher la paisible province. D'où des gloires, un prestige de viveur magnifique, et quelque satanisme.
L'amour! On sait, par bonheur, ce qu'il en faut tenir. Les accortes soubrettes des brasseries parisiennes l'ont initié. C'est, sous les courtines odorantes, une chose telle que saveur d'un porto exquis, outre les énervements produits par Taudition à tout orchestre d'une complexe musique. Ainsi que concerts et tavernes, cela se paye brillamment, et renforce d'une prestigieuse auréole le gentleman habillé à bonne enseigne.
Ce matin même, revenant de chevauchée, il passera en face d'Elise, dans sa gloire équestre. La mignonne qui cherche un amant sérieux se décidera incontinent. De son mieux elle le volera, la fûtée 1 Plus tard, très vieux, traitant de joyeux compagnons, viendra le bonheur de dire au monsieur éperdant ses louanges sur |la belle :
« La petite Elise. Oui, gentillette. C'est moi qui la lançai, jadis. »
Cela pensé par sourires, Manuel allume sa cigarette, puis, à la fenêtre de la bibliothèque, il apaise son impatience du soleil à voir assises, autour de la place, sur leurs basses arcades, les maisons hanséatiques, ouvrant à leur pignon angulaire Tceil en veille de leurs rondes croisées. Comme une reine nuptiale, la Maison de Ville, toute en dentelles de pierre, avance les feuillures découpées de ses balcons, ses crevés en ogives, sa tour carillonnante, laurée et couronnée d'un diadème de prince oîi culmine le lion héraldique dressé et rugissant aux campagnes lorgueil éployé de son oriflamme.
Sur cette place vide ainsi qu'un décor scénique, dallée de losanges, ne devraient-elles pas surgir, les Corporations, toutes bannières au vent, que suivraient les arquebusiers de Rembrandt en collerettes et blanches écharpes, si peu militaires de leurs larges panses flamandes, et traînant de lourdes pertuisanes orfévrées? Sans doute le sage Spinoza polit des verres de lunettes derrière cette lucarne oii commence à se mirer le ciel bleui, — le dieu Spinoza révéré par sa philosophie. Grâce à elle. Manuel s'émancipa d'imbéciles certitudes voltairiennes qui, vers la quinzième année, le vinrent assaillir. Aujourd'hui, le plat courtisan frondeur, parasite des filles, abominable poète et pauvre
écrivain, il ne le peut souffrir, ni la sardonique effigie qu'érige partout un libéralisme de bonnetier, face au comptoir du cabaret oîi triomphent les théories de ridole. Le panthéiste hollandais enseigna une admirable synthèse : Tessence divine partout répandue animant toutes formes. Pour son usage propre, Manuel en tira ces conclusions que, les actes humains demeurant indifférents en eux, la morale ne vaut mieux qu'une hygiène sociale. Faciment ainsi Texistence lui paraît évidente, franche et féconde. L'homme fort persistera en parfaite courtoisie d'âme et de sentiment.
Les volées du carillon déploient sur la ville, avec un gracieux air d'ariette , l'avenir d'une heure nouvelle. Déjà roulent et tintinnabulent les chariots, et s'éveillent les forges. Des envols de pigeons éclatent par delà les toitures.
Ablutions faites, douché, gelé, peigné, culotté, les narines encore pleines d'eau, Manuel enjambe la jument à balzane devant l'immense glace du perron intérieur qui réfléchit ses bottes radieuses et son britannique costume terne. La bête encense joyeusement, cliquette de la gourmette, claque à quatre sabots contre les dalles, puis file par la grille en apothéose de galopades et d'étincelles.
L'ami lattendait sur son alezan solide un peu gros d'encolure; lui, blond, colossal, llstrottèyen d'importance parmi un bas peuple lent et salueur dans les senteurs de tannerie et d'huile fraîche; il
passèrent les voûtes des remparts percés de poternes et de meurtrières. Un pont-levis gronda sous leurs bêtes; Teau guerrière bruissait là, au fond d'un précipice artificiel briqueté, bastionné et feuillu de peupliers dont les cimes n*atteignaient point la mi-muraille.
Après quelques propos sur leur commune vie militaire, ils aperçurent la campagne une et rase, strictement accointée. versThorizon, au pâle cristal du ciel; vers où ils lâchèrent leurs fortes montures malaisément maintenues jusqu'alors.
Des bois s'infléchirent aux hanches des collines. Des moulins gesticulaient.
Eugène Doutrepuich sauta un fossé. Manuel sauta. Ils se sentirent dominateurs en ces plaines, immémorial patrimoine de leurs races, et maîtres de ces dociles musculatures de bêtes fortes qu'étreignait leur énergie ; maîtres de ces serfs peinant à travers les vagues aiguës du labour et dont gênait le salut servile. Ensemble ils se confièrent la certitude d'appartenir à d'anciennes familles vaillantes et conquérantes. Leurs noms : Manuel Hé ricourt, Eugène Doutrepuich, ceux des oncles, des cousins, les Beauglaive, les Caribert,lesiVangoës, signifiaient-ils pas un clan de nobles gentilhommerie s dont les particules et les blasons avaient sombré aux époques de renoncement humanitaire que voulurent Rousseau et les .Encyclopédistes? D'ailleurs,
tels ancêtres de chacun, Téchafaud révolutionnaire les avait abolis.
Aux <r Parcs », ils changèrent de montures.
La meute pressée contre les grilles du chenil hurlait son impatience de chasse par vingt gueules saigneus.'es et pantelantes.
Pendant qu'ils buvaient sous l'abri du pavillon rustique^ le vent chanta, puis fouailla les ormes, les tilleuls, et souffla des nuées de cendres à la robe du ciel. Le brigadier vint au rapport avec ses piqueurs, gaillards hâlés, vêtus de vert. Le renard n'était guère facile par ce temps, mais il savait trois gîtes à lièvre.
On enfourcha de minces hunters ras de crinière, la qîieue coupée courte, et Tencolure inquiète au vent. Les chiens fêtèrent, s'efTorçant de leurs larges pattes et tirant sur la laisse aux mains robustes du piqueur. Passés les taillis et le parc, on délaça de quatre pointers qui bondirent au fort des pousses nouvelles, rampèrent, doucement actifs, les queues battantes. L'air fleurait le bain; les verdures des prairies s'assombrirent, et le dos blanc des chiens éclaira. La meute en réserve suivait les mouvements de ses chefs, avec une attentiond'aventuriers guettant le hasard. Manuel sentit le gagner cette ferveur des bêtes chasseresses. Aux flammes de leurs yeux jaunes, à l'haleine haletante embuvant leurs gueules ouvertes, son âme se chauffa. Le cœur lui commença abattre, comme
•jles artères bouillantes de son hunter qui tentait à ^chaque minute un galop vers le deuil des nuages. ,' La campagne bombait son ventre velu de courte i 'Verdure. Au loin, le brigadier, les mains en auvent " ,6ur les yeux, évoquait à Manuel l'image de quelque .avant coureur d'invasion.
Un aboi saillit là-bas, puis deux, 'dix. Lamente ' dégrafée s'allonge en un corps et sillonne la prairie, laissante Faird'immenses sanglots étendus, comme si elle pleurait en crainte de ne point atteindre -ïe lièvre. Hop. Et un bref lancer sonne sous les ;.KoLS, évolue dans les rides de Téther et les rais de :luFiièré échappés aux nues. Cela s'enfonce, pleurs ^iet cors, diminue, devient un simple nocturne de 'théâtre joué piano derrière un portant de col-
[.y ^ A poursuivre le son sans cesse dérobé, revenu, t :^anuel s'anime, tangue avec son cheval tendu et V:Cpii fileras par-dessus herbages, sillons, éteules, si •."Vite que la terre fuyante étourdit à voir, que les rpcollines semblent abruptes comme des murailles où M'on grimpe, et les descentes, des parois de préci- \f pice oîi Ton tombe. A des détours surgissent sou- ' -dain des pays autres : flèches des églises, et géants . \ de nuages qui galopent aussi, tout gonflés d'hal fléine,la massue haute, à la mort de la bête enfuie fi secours des pleurs éperdus des chiens. Contre 1 fil de la bise et dans les orgues mugissantes ( vent, la poitrine s'amplifie, absorbe la cam-
Airry
14 h:n décor
pagne, Tessence de la terre. C'est tantôt la certitude de conquête et de triomphe, et tantôt ce factice effroi de se croire poursuivi par les génies de Tair qui froufroutent haineusement aux flancs du cheval et lacèrent sa chair essoufflée.
Plus proche le cor, plus blanche la campagne, plus limpide l'étendue. L'ivresse du triomphé va sonner. Déjà paraît la meute déroulée, hâtive par le brun du sol.
Au bord des taillis poindent, aigus comme dards, les huntersdeTami, du brigadier, dupiqueur, avec les évasures lumineuses des trompes. En ! pleine mer de, sillons bruns, sous la coiffe du ciel, ils halètent vers la queue du lièvre. Elle brille. Qui devancera les chiens et cueillera la bête forcée? La fanfare monte violente, joyeuse. Manuel perçoit le hunter vaniteux, mieux que lui tâcher de tous muscles malgré la résille d'écume à son poil trempé. Lui, droit sur les étriers, pense, à des moments, par-dessus la bête, bondir ; mais ' elle, plus vite, avance; et il se retrouve en selle, les reins élastiques claquant le cuir. Hap, hap : voici les cuisses des pointers marquées d'un D, les gueules sanglantes. Mira, la chienne de tête, qui le regarde et hurle de joie. Voici la bête dontil coupe Télan. Elle se renverse, voit lamente, croche" 3, revient tomber dans la brusque volte du huni r, à la main du chasseur qui glisse au sol, Tarb 'e à bout de bras. Oh ! la main dans cette fourri 'e
moite elles cris de la bête ébattue, et pleurset sauts féroces de la meute circulaire, toutes gueules, baveuses ! A coups de botte il écarte leur hardiesse contemple le décor qui palpite et bourdonne.
Triomphateur, sur cette meute domptée, sur cette terre parcourue, sur ces hommes devancés, sur cette toison oîi se crispent ses doigts forts, il clame Hallali. Le cor rugit au terne de l'espace .
Longtemps, au retour, demeure en lui rémotion d'épousailles nouvelles avec la terre. 11 lui semble être une efflorescence particulière de ce ^ol, avec qui communia sa vigueur. Comme dans la plaine, il vente encore dans sa poitrine. Comme dans Tair, le monde vit dans ses yeux. Comme aux bois, des musiques d'orgues ronflent dans sa tète. Et les choses que peut embrasser son intelligence, Fespace les contient. 11 mange la chair des bêtes, la pulpe des plantes, les sels ; il absorbe l'air et les essences, et tout cela concourt à la vie de la mécanique humaine, à raffinement de la rai-\ son qui dompte à son tour et transforme la terre nourricière, qui Tarrose de canaux, la nourrit yd'engrais, la pare de moissons et d'édifices.
L'homme sublime par son organisme la ma-
îère planétaire qu'il absorbe ; il l'exprime en
luide volontaire, en philosophies essentielles qui
s'objectivent et améliorent les rythmes des
3hoses.
16 EiN DÉCOR
Cette ivresse de se reconnaître tel qu'un levier puisant dans le cycle des Causes le rendait extatiques presque. 11 avançait ébloui à la magie de Tair.
En sorte qu'au dîner de la famille donné chez Toncle Beauglaive, il eut garde de trop dire, afin de se mieux tapir en ses réflexions.
Aussi parut-il ostensiblement dédaigneux des sentiments de bienvenue offerts par les cousins.
Pourtant l'ordonnance du festin lui mit à la droite Hélène Caribert, et à la gauche Mary Hanser, dont le mari placé en face prit une immédiate inquiétude.
Lors Manuel s'égaya intimement. A droite : le mariage, la vertu des lois conjugales, les blondes fiançailles depuis longtemps couvées par toutes les branches de la race. A gauche : la galanterie adultère symbolisée en cette jeune femme de sang espagnol, qui l'embrassait toujours sur la bouche par feintise d'enfantillage. Cela parmi les candeurs patriarcales des nappes et des vieilles argenteries, et les sombres portraits d'ancêtres sourieurs aux murailles.
L'oncle Beauglaive trônait en lévite bleue, le cou trois fois ceint de mousseline, ses bagues héraldiques aux doigts noueux de vieillesse. M"** Héricourt en apparence de marquise de Lancret et la vieille demoiselle Beauglaive, toute d'ivoii usé, occupaient les places d'honneur. Hephreir Usmar et Charlisle, les trois amis du chef de fc
'^'•fy^ *
EiN DÉCOR 17
mille, déployaient ensuite la dignité de lions anciens et de redingotes historiques, usant la courtoisie merveilleuse de leurs gestes envers les dames.
Après la réserve des premiers services, Hélène conquit décidément l'attention de Manuel. Il se contenta de converser du genou avec Mary Hanser par-dessous la table. L'époux se rassura.
Avec ses mines abandonnantes de vierge affable, Hélène Caribert sut mettre l'odeur de sa nuque aux lèvres de Manuel et lui faire dire ses triomphes de veneur. Ce qui lia les propos épars, car la passion de guerroyer contre les bêtôs s'imposait communément.
L'oncle Beauglaive cita des prouesses d'antan, celles de ses doctes amis. Et cependant qu'il parlait, le silence scella toutes bouches. Il pérora par de solennels avis à la jeunesse. Il l'invitait à vivre dans la large campagne, à fuir les turpitudes urbaines. A l'adresse de Manuel, cela; aussi l'allusion rappelant les jeunes hommes, « qui, après avoir dignement payé leur dette d'obéissance guerrière reviennent plus robustes et meilleurs au sein de la famille, cette emblêmature de la grande Patrie qu'ils ont appris à aimer et à défendre jusque le sacrifice de leur jeunesse, de la vie ».
Ensuite le cousin Caribert discourut, les poings i X carafes, par belles périodes de procureur qu'il < lit. 11 peignit les malheurs des temps : Dieu
18 EN DKCOH
chassé de TEcole, les princes en exil, la persécution des moines, ces soldats de la Paix. Très haut, ses immenses favoris balayant la redingote, il ajouta que les adolescents devaient prendre garde à ces liaisons trop faciles de la jeunesse, ces immédiates amitiés qui naissent d'une simple rencontre, d'un plaisir commun. Le sanctuaire de la famille...
M. Héricourt, raide et dur, avança son court collier de barbe yankee et assura que Manuel ne se laisserait corrompre par les théories extérieures. Au reste, ses amitiés, il l'avait promis, sauraient se circonscrire au cercle honorable formé ici même près de la table patriarcale.
Hubert et Edward Beauglaive promirent de l'initier à tous les sports. Le cousin Caribert, sa femme Jeanne, aimable quadragénaire qui semblait tenir à jamais ses trente ans, déclarèrent leur maison de la Cité universitaire ouverte à l'étudiant philosophe, puisque telle était sa vocation choisie.
Manuel pressa l'ongle d'Hélène murmurant :
« Nous nous verrons souvent, tant mieux. »
On se leva de table silencieusement. Les femmes ayant tout à coup interrompu les tête-àtête de leurs confidences. Manuel sentit qu'une grave chose s'allait accomplir.
En effet, au salon où paradent dans leurs cadi \ enguirlandés des dames à paniers et chiens mim ■
KiN DKCOR
îules, des hommes poudrés, la main au jabot ; oii les bergères, Tépinette et la chaise à porteur dgnifient Tépoque d^installation ; dans ce lieu ieillot comblé de japonaiseries en saxe, de chiloises de Boucher, de marines et de chasses les Vernet, qu'éclairait le vieux jardin entièrelent couvert de roses, — l'assemblée fit un vido ^circulaire.
Le jeune homme se trouva devant Toncle digne, isouriant et pâli, que les vieillards entouraient. ^Un instant, saisi de trouble, Tancêtre secoua les [longs pans de sa lévite bleue, puis s'avança et jmit au doigt de Tarrière-neveu une bague héral- [dîque en très vieil argent.
Sa voix dit alors les origines de la race, et les ^descendances : ces rois de Rascie, noble souche, jchassés de leur trône par les Bulgares, accueillis jpar les papes d'Avignon et devenus gentilshommes [de France, seigneurs de Flassan, barons de la jHalle en Artois, puis dégradés et décimés par la [conquête espagnole; et les rejetons contraints de jvîvre sous l'apparence roturière pour tromper les [haines impériales de la Maison d'Autriche.
Il fallait qu'un Beauglaive d'Héricourt relevât
ces prestiges par ses mérites et par sa valeur. On
uhaitait que Manuel le fût, cet homme d'élec-
n. Du moins qu'il travaillât h parfaire l'es-
nee de la race, toute loyauté et toute honneur ;
20 EN DfiCOR
pour la rendre digne et capable de procréer le MESSIE!...
Fort ébloui par l'ivresse d'un dîner prolongé depuis une heure de Taprès-midi jusque les vêpres, et les émotions un peu théâtrales de la fin, Manuel se décela médiocre fusilleur dans le stand du Tir aux Pigeons. Ce qui peina cruellement son orgueil, car la gentry du département s'y pavanait en gants grenat et en vestes havane, par-devant les trois hétaïres de la ville dont la berline louée se croquait le cuir au rude soleil de cinq heures. A peine parvint-il à voir luire sous les montantes fumées de la poudre la culbute de cinq volatiles lâchés par les ressorts des boîtes. 11 manqua piteusement les dix autres et perdit cinq louis à la poule. Le marqueur manifesta du mépris. En consolation, il acheva de se griser avec le Champagne offert par les gagnants, sortit, bouda ses cousins et les Doutrepuich, puis, Tâme galante, fut au rendez-vous convenu le matin avec Elise.
Arrivé trop tôt, il arpenta la place des Evoques, herbue, triste et déserte. Les murs du séminaire, les grilles du jardin botanique, TEvêché et la Banque, encadrant cette immense place vide, lui parurent le narguer de leurs façades sévères, autant que Tallure gouailleuse du factionnaire épiscopal.
Aussi, dès la venue de la pauvrette, menue t
EN DKCOH
[gentille, surmonta-t-îl sa tendresse possible afin
[de conclure brutalement Tidylle par Toffre d'une
[pension mensuelle. La jeune fille se froissa, lar-
pnoyeuse.
l Energiquement, il pivota vers d'autres avenirs.