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GALERIE DES COMPARSES

Plus joyeusement, ce jour de fête diocésaine, les corneilles s'essaiment en circuits et croassent aux cloches battantes émancipées, — la multitude des corneilles citadines qui tachent de leurs ailes le firmament immuablement blanc, autour de la \ cathédrale pavoisée.

Elle vient, Torpheline, ses lumineuses chairs flamandes massées dans une robe violette, des fruits plein les mains, avec l'attitude des Pomones fécondes, vers Manuel étendu sur un banc de gazon et qui rêve les philosophies religieuses, • les raysticismes et les nirvanas. A l'opulente fille, docile écouteuse assise, il éploie la magnificence des rythmes humains que symbolisèrent les sagesses des hiérodules. Les fruits sucrent la bouche virginale. Les questions avides veulent de plus amples initiations. Doctement, il feuillette sa mémoire de disciple assidu, et montre les splendi-'' s images à Céline Vangoës, si blanche, sanguine e lèvres, laissant luire les reflets marins de son

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gard. Dressée dans Taustère batterie des cloches, entre ces grises murailles de couvent, elle joue de ses lourdes tresses écrues. Les corneilles lui tournent en auréole. N'est-elle pas, de ses hanches évasées, de ses bras liturgiques, la mère des humanités, le giron des consciences futures que doit procréer la vertu virile? — à ces sombres sonneries de vêpres, et sous le porche ogival de la chapelle crucifiée entre les boulingrins.

Blanches noces, et blancs baptêmes, théories de communiantes, sur les frêles pâleurs du printemps ; douces caresses conjugales devant Tâtre des hivers; et joie de la moisson rentrée au portail : avec des simplicités d'Evangile, vivre ainsi jusque la pompe et les flambeaux des funérailles.

Manuel s'y essaya. Il fut, ces dernières semaines d'automne, le bon chasseur rentrant au monastère tout brûlé du cuivre des crépuscules. Il fut l'assidu lecteur de la grand'mère cireuse et gaie dans le fauteuil à fleurages, qui savait les histoires affreuses des Sans-Culottes : la jeune fille abreuvée de sang humain, et la pluie de feu qui détruira la terre au temps proche oîi elle empestera l'univers de sa pourriture de péché.

Malgré les coups de cet antique mouchoir armorié, il enleva le premier baiser aux doigts de Céline ^sée. Il se fit maint soir chasser par la canne e la dame, quand la discrète clochette, les corèges de religieuses psalmodiant l'office des veilles,

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commandaient le repos du couvent et la sortie des hommes.

Néanmoins, Eugène Doutrepuich le conquit parfois.

Us retrouvèrent la débauche radotant au fond des ruelles.

Manuel ne sut que s'enfuir.

Les flancs sacrés de la Femme-vierge le prirent d'une hallucination et s'irradièrent à son amour comme les portes d'or d'un temple. 11 y chercha la santé essentielle, les vases de vie, et la source d'une race nouvelle, forte parmi les torrents d'humanité.

A Taurore d'un bal, et lorsqu'allaient mourir les lustres asphyxiés de parfums, il entraîna Céline pour lui mieux ouvrir son espoir de leurs êtres perpétués dans les âges, heureux de parfaire les rythmes de race jadis entrepris. Mais elle ne lui offrit que Tivresse d'un grossier sensualisme charnel, les honteuses confidences d'une pensionnaire dévoyée, prise déjà toute parles amours stériles des sexes égoïstes et par les caresses savantes des mauvaises vierges.

Manuel se déroba . Et dans cette assez lointaine préfecture, en consolation, il mena la mode. Sa connaissance superficielle des littératures, ses longs séjours aux bibliothèques, lui prêtèrent a verbe facilement dominateur sur les jouv( ceaux rustiques, ils n'essayèrent plus doréi -

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vant que de le surpasser par des triomphes sportifs. Même il tenta quelque temps d'acquérir cette suprématie. L'épreuve ne réussit point. Jamais il ne sut, comme Edward, abattre douze pigeons sur douze, encore qu'il passât des semaines sous la tente du tir à effaroucher des volatiles. Il n'atteignit point au pistolet la force d'Hubert, qui coupait à trente pas et d'une seule balle un fil de laiton tendu. Cependant il s'obstina de rage, achetant des armes diverses de forme et de portée, sans résultat appréciable. Tout l'hiver il demeura, malgré pluies et neige, au fond des remparts, dans le stand humide et fumeux, l'œil aux cibles, le front cerclé de migraines par suite des tournants nuages de poudre.

Il conserva cependant la supériorité de monter admirablement à cheval et de boutonner trois fois sur six les maîtres d'armes de la garnison, en tout assaut. Il adora le cliquetis des lames, les sonneries de timbre aux coups reçus sur les gardes, et la molle sensation de Tépée pliant contre la chair adverse. En ces deux sports il demeura l'égal d'Eugène et de Lélian Doutrepuich.

Mais il se hâta de feindre pour ces exercices corporels tout le mépris d'une âme sublime et capable de vivre strictement en soi.

En cette vieille cité carillonnante, noire d'âge, de corneilles et de religieux, il importa les bottines anglaises, plates de talons, les cols-carcans,

les cannes à béquille et les favoris russes. Aux endroits semi-publics, dans Tobscur des nuits, avec une dissimulation de bon goût, il promena des hétaïres à toilettes exorbitantes, envoyées de Paris par un sien camarade.

Aussi parvint-il à jouir de toute la gloire provinciale. Après la chevauchée du matin, il sortait en veston gris-clair vers midi, Theure oîi par la rue Saint-Aubert les dentellières joliment sanglées de mérinos pépient, sautèlent aux lieutenants. Muni des journaux mondains, il persistait sur la place marchande près les éventaires de fleurs et se chargeait les bras de bottes fraîches.

Car les courbes juvéniles des fillettes Tamusaient, et surtout le costume gris-argent d'une mignonne à prunelles siciliennes. Elle mouvait des hanches solides et furtives sous une robe puérilement courte. Et le saut de la tresse brune rubanée de nacarat, au détour de la place !

Une sieste, la lecture du roman nouveau, Tescrime ou le tir le menaient au repas de huit heures. Après le dessert, il retrouvait la rue en même animation que celle du midi, et les yeux siciliens, et le plat col blanc d'où saillissait une nuque creuse, délicate, parfois résiliée d'une traîtresse mantille.

Ah la robe argent qui drape contre la voû' formidable du pont-levis !

Les lueurs des rares lampadaires cuivraier

pour radrairation des jeunes noctambules, son court paletot mastic. Enfin, aux bougies du cercle, il jouait impitoyablement le whist six heures de suite, et sans quitter ses gants.

Quand'Tautorité en ces matières lui fut de partout dévolue, Manuel Héricourt couva de plus hautes aspirations. Il répudia le stand et l'escrime, s'enferma chaque après-midi en sa chambre, dont les trois grandes fenêtres découvraient la place du Gouvernement, herbeuse, déserte, ombrée d'ormes, ceinte de vieux hôtels lustrés et gris de deux siècles. Et il médita.

Le besoin d'être nommé par les gazettes et par la voix des peuples, de se savoir envié, cher aux foules ou haï d'elles, ce besoin lui torture les mâchoires impatientes, aux heures où il se croit incapable de réalisation. 11 se rêve le dictateur en triomphe chevauchant sur les terrains de batailles; il organise les phalanstères harmonieux créés par sa philantropie sociale; aspire au communisme universel rétabli sur l'autorité évangélique, imposé par la croix et les évoques, vaste cléricature œuvrant la doctrine de charité pour Témancipation humanitaire des plèbes.

L'état politique lui parut le moyen. Car l'historique de la famille , ses légendaires offices de guerre ou d'administration — Calamo et Ense ^ affiche la devise des monuments funéraires — préparaient les voies. 11 convenait seulement de faire

valoir sa propre individualité dans le milieu originel.

En ce dessein , il fréquenta plus assidûment encore le Cercle, y installa sa vie ; d'autant que les pluies froides liaient la terre au ciel d'un réseau, que le gibier de plaine ne se laissait plus guère joindre, et que les bois n'étaient encore suffisamment dépouillés pour permettre leurs ébats aux chiens de courre.

Charlisle Cœuvres, ancien garde de la porte du roi Charles X, le séduisit tout d abord par sa taille, sa face noble et ses rosettes d'honneur ; Hephrem et Usmar Désormes offraient une prestance moins affable, non sans dénigrement pour la jeunesse actuelle. Ces trois chenus magnifiques lui furent habituels partners du whist. Mais il cédait la place quand l'oncle Beauglaive paraissait, le revers toujours fleuri d'une rose blanche.

Si Manuel commettait une hérésie de jeu ou de doctrine, les quatres tabatières d'or sonnaient sur la table, et un silence contempteur planait sur la contrition du jeune homme.

Cependant ils ne laissèrent point de l'encourager au très noble but de ses ambitions. L'âme de la ville, sa psychologie et sa dynamique, ils les révélèrent, afin qu'il en connût pour ses actes publics.

Du balcon du cercle, on lui montra défiler unjourdefète sonnante, les théories de conc.

toyens. A des concours en Hollande , ils avaient obtenu médailles, mentions et prix, décernés non moins à leurs mérites instrumentaux et de vocalises qu'à la pléthore admirable de leur bétail.

Donc, parmi les étendards et les fanfares , entre les haies de peuple et les chœurs, sous les arcs démocratiques et tricolores parurent : d'abord, sa figure poupine, blanche et grasse de virtuelles banqueroutes, le joli président de la Lyre du Commerce, porteur de bouquets offerts par les dames de boutique ; sesadjoints ensuite, importants spéculateurs de céréales, riches et le montrant par leurs doigts bagués ; l'ex-tambour major, héroïque et géant, décoré de Sébastopol, sauvecaniches, empêcheur de suicides, arrache-incendies, batteur d'ivrognes, cuirassé de plaques commémoratives, et qui élevait la lourde bannière "cramoisie, palmée, laurée, couronnée, décorée, resplendissante ; derrière, gonflant leurs bajoues contre de tristes cuivres, les maigrettes silhouettes d'ouvriers sans honneurs et travestis en chefs de gare.

Tel marchait le parti opportuniste, « la Place », disait-on, par égard pour ces boursiers du grain, immémoriaux habitants des maisons hanséatiques. Grâce à la Lyre, cqs potentats gratteurs de théories moralisatrices, prétendaient tenir chaque soir les prolétaires assagis devant des partitions, et les soustraire ainsi à l'alcoolisme atavique. Plutôt sa-

vait-on parla contraindre les votes des salariés, sous

la menace immédiate du chômage, s'ils n'obtempéraient aux injonctions politiques du comité. D'ailleurs la préfecture guidait les assemblées extraordinaires de l'Association , convoquée les veilles de scrutin.

Après deux truies charriées triomphalement en dog-cart par l'orgueil d'un propriétaire à primes, la Société de Gymnastique scanda ses allures martiales, sac au dos, guêtrée, basanée, poussant un hymne patriotique par les voix muantes de ses féroces éphèbes. Un avocat boiteux, long vêtu de noires étoffes, un autre avocat prognate arboraient les couronnes et les fleurs, dons d'amoureuses grisettes, à l'enthousiasme d'une foule farouche et guerrière. Tel marchait le radicalisme chauvin, terreur de « la Place ». Les éphèbes, au passage, hurlèrent par bravade au Cercle un refrain allusionniste de la Marseillaise.

Manuel jeta négligemment son cigare embrasé au fort de leurs rangs. Des injures montèrent, mais les ordonnateurs.de la cérémonie activèrent . la marche, car d'un café voisin , les lieutenants affichaient de rire et de bruire impertinemment à ce militarisme. Déchue de toute tradition hermétique, survint alors la Loge maçonnique, sou° l'apparence de rubiconds orphéonistes flottants e abominables habits de noces, le torse pavoisé d moire écarlate, et blasonnés aux armoiries de h

cville. Mais la multitude siffla outrageusement pour ce que, étant très ivres depuis trois jours , les Membres Ténors n'avaient pu dessoûler à l'heure du Concours. Un prix perdu.

Enfin, pour conclure le cortège, la Philarmo- . nique , sobrement représentée par son sacristain porte-bannière et sa grosse caisse : l'apostolat des nouvelles couches réactionnaires, marchands enrichis depuis la Restauration par la betterave et Thuile de pied-de-bœuf. Pour se hausser au ton , ils faisaient bâtir d'abominables villas de briques à donjons, et souhaitaient le Trône et l'Autel. La bannière inclina ses médailles devant le balcon. Ces messieurs du cercle saluèrent en quelque négligence, simplement pour ne paraître désavouer cette légion militante, mais triviale. Ce fut à ces éléments électoraux que Manuel se dut livrer. Même, les vieillards lui facilitèrent la traite politique, et ne lui ménagèrent que trop les accès. Il fallut, sous peine de perdre tout sérieux, hanter le Cercle catholique d'ouvriers et la salle de l'Association philharmonique. Dans ces honteuses granges nues, blémies de gaz dur. il entendit tituber l'intelligence musicale de ses concitoyens. On lui exposa d'absurdes théories aies dénuées de conception logique. Tout se rnait k faire surprendre et les voix d'un canton la vertu influente d'une femme légère, au yen de quelque jouvenceau robuste; ou à main-

tenir les tenanciers dans la bonne voie par la constante menace de hausser les fermages et de faire vendre les mauvais payeurs.

Puis d'affreux racontars, des papotages d'office. On commentait les sorties crépusculaires de la comteàse de Hautmont, les voyages à Paris de ses fils. Ne les avait-on pas vus accompagnés de drôlesses boire à la terrasse des tavernes ! L'ancienne noblesse excitait parmi ces gens, soit une envie, soit une admiration d'humbles. Eux-mêmes se lacéraient la réputation d'histoires de cour d'assises. Ils disaient de rapides héritages obtenus par le poison ; comment telle magistrature civile vendait ses verdicts ainsi qu'au bon vieux tenips; et la sordide origine des fortunes. Un certain Voyenvau, que le hasard avait rendu détenteur d'importants secrets pour la fabrication des huiles, trônait ignoblement avec sa richesse fraîche et ses manières puant le vernis neuf. Ses fils idiots et myopes s'éduquaient aux séminaires aristocratiques ; les Pères, bien qu'ils ne pussent éclairer leurs fuligineuses intelligences , les gardaient par poHtique et commisération.

Leur luxe dégoûtant et cossu navrait. Manuel Héricourt se chagrina. Son âme refusait patience à ces immondes balivernes alternant avec d'atroces musiques choisies dans les plus vulgaires opé 3.

Confiant ses déboires à Héphrem Désormes, ;e vieux chasseur le moralisa. Ainsi que la soif e a

Iv-»

■- piqûre des intempéries, il lui fallait subir ces in- ;;convénîents, par bravoure, afin d'atteindre la vernaîson poursuivie et les dépouilles.

— Ah jeune homme , le décor I le décor !

Retranchez- vous hors du décor. Vivez en vous ; ne soyez pas épars aux apparences des choses.

Manuel comprit sa faiblesse, et la vanité de Tentreprise, s'il ne savait vaincre ces premières^ ces nauséeuses impressions.

Il étudia. Il se voua. Les livres et les opuscules nourrirent ses veilles. Bientôt un plan de conférences, tant philosophiques qu'historiques, s*érigea, digne de prévaloir sur la nulUté embryonnaire de ces esprits. « Du christianisme comme synthèse des religions antécédentes. » « Du christianisme comme théorie de communisme, sous la paternité du plus savant et du plus humble honoré de la tiare pontificale. » « Du christianisme comme seul possesseur des moyens pratiques et immédiats ». de satisfaire aux justes revendications prolétaires » En style ample, à la Bossuet, les diverses homélies devaient exalter la magnificence féconde du catholicisme devenu levain de transformation sociale.

Ces projeta furent affablement accueillis. On le pressa d'y pourvoir.

Un soir, durant le repos des flûtes et des violes, entama son exorde pleine de précautions orares ; il redoutait que ses vues sur la centrali-

sation du capital fissent hurler un auditoire de propriétaires.

Personne ne hurla. Mais des conversations particulières, basses, se commirent en tous coins. La péroraison finie, et, sitôt octroyés les applaudissements d'usage, ilaperçutVoyenvauqui, juché sur un siège exhibait avec orgueil une clarinette d'argent massif.

— Oui, messieurs, cinq mille balles. Rien que ça. Et on peut dire que c'est pas de la camelote.

Ce qui révéla l'objet principal des entretiens unanimes chuchotes pendant le discours.

Déconfit et furieux, Manuel descendit de la chaire. Au bas, un gentleman sympathique le vint hautement féliciter.

Ils causèrent. Le nouvel ami, journaliste conservateur, confia d'anciennes illusions pareilles, vite fanées par le méphitisme cérébral des êtres.

Ce fut entre eux, subitement éclose, la toute vigueur d'une parfaite et docte affection. Ensemble ils quittèrent cet antre de pauvretés, et furent les soirs suivants, tenter la Parole vers les intelligences populaires, sans doute plus exemptes de bassesse.

Là, le Père-Directeur de l'Institution exigea de lire par avance les homélies. Ils les rendit criblées de ratures à la sanguine. Hélas ! ils ne savaient pas ! Malgré la candeur de leurs intentions, s renouvelaient les hérésies les plus abominabl ,

►ndamnées par les conciles et les Pères de Iglise. Puis son indulgence avoua n'être point, ces matières, d'une inébranlable austérité, railleurs les ordres récents de Rome autorisaient le plus large gymnastique de Tesprit chrétien. Néanmoins Tintelligence des pauvres hommes, luj ours portée vers ce qui semble flatter leurs se- *ètes passions, demeurait incapable de connaître turs droits le mieux établis, à cause des perturbaions mauvaises et des violences que pourrait faire mrgir en eux l'évidence de leur asservissement, jamennais encourut des blâmes pour ces motifs l'ordre supérieur. C'était ouvrir l'écluse aux péchés te révolte, de colère, de meurtre peut-être.

Pourtant, il consentait à l'expression de certaines [octrines aussi salutaires qu'ingénieuses, épandues [n diverses parties de ces discours, et qui, certes, lotaient leurs auteurs comme de bien curieux et [avants philosophes.

Résolus de poursuivre la tâche à n'importe [uelles conditions, ils persistèrent. On les introluisitdans une triste salle de classe, oîi des homles loqueteux, las des besognes diurnes, dormasiaient à la chaleur du poêle rougi.

A leur entrée, le bruit d'une claquette et la voix

l'un moniteur contraignirent ces hommes à se lever

Qsemble comme des écoliers. Des vieillards bar-

i et chauves s'étirèrent péniblement. Manuel

tit la haine latente du troupeau dont ils venaient

rompre la courte quiétude tant gagnée par les rudes labeurs des bras.

La Parole n'obtint aucun succès. Le catholicisme de ces gens reposait sur la superstition ou Thabitude. Beaucoup de sournois se montraient sensibles aux seuls bénéfices que leur valaient des apparences dévotieuses ; et ce fut d'une joie inefiable qu'ils regagnèrent, le sermon fini, le billard et les jeux de dames.

Pour cette fois, définitivement las et battus, Manuel et le journaliste Cellarion convinrent de ! porter leurs efforts vers de plus hauts cycles intellectuels, et hors de la pratique.

Combien ils préférèrent, vers onze heures, le thé du club en compagnie de frais vieillards anecdotiers !

Auprès d'eux, Cellarion brilla par des théories plus exactement politiques. Les luttes actuelles et les individualités, la stratégie parlementaire et la géographie électorale lui parurent familières aussi bien que leur usage. Et les quatre tabatières d'or plus fréquemment s'ouvrirent, pendant les pauses plus fréquentes du whist, pour aider l'attention des beaux vieillards, rajeunis et neigeux.

Blancs salons impériaux du. Club, oîi glissent d'écarlates valets porteurs de flacons, où la Qdre lueur des bougies se darde aux corolles, ix floraisons cuivreuses des torchères ; — là ils a' è-

rent établir leurs discussions théoriciennes, enlacer les guirlandes de leurs arguments.

Parfois, au chaud d'une discussion sur la branche Neundorf et la légitimité française de « Don Charles », ils se trouvèrent entourés par tous les membres du Club, admirables approbateurs. Au renouvellement du comité on nomma Toncle Beauglaive président, et on l'entoura, pour conseil, de ses habituels amis. Le cénacle rénova les règles. On dut paraître en frac trois soirs la semaine. Des actrices de Paris vinrent dire des comédies de Marivaux sur Tétroit tréteau construit tout exprès. Il y eut deux avant-scènes parti culières retenues au grand Théâtre pour Tannée.

Jours de triomphe, ces lundis de représentation. Les loges se fleurissaient des habits rouges de Cellarion, de Manuel et du jeune groupe ; des habits bleus barbeau et boutonnés d'or imposés par les ancêtres aux mesquineries noirâtres de l'orchestre philharmoniste. Le parterre des gymnasiarques, d'abord stupéfait, tenta des lazzis, mais le balcon du Commerce, les secondes loges et le paradis mugirent en faveur du Club, fleuron des aristocraties départementales.

Les occupations de secrétaire prirent à Manuel nne grande partie du temps. Le journaliste l'y

^a. On travaillait chez l'oncle Beauglaive, dans cabinet/tei^du de soies algériennes lacées d'œufâ

Lutruches.

Les fenêtres ouvraient sur le grand jardin en triraas. Par-dessus les murs montaient les remparts et les détonations du stand assez proche.

On élabora le plan définitif de la campagne réactionnaire que couvait le Club. On écrivit au Roy.

L'ancêtre ne tenait sa liesse. Sa fistule lui laissa répit. Il remonta quotidiennement le pur arabe de robe blanche. Le harnais en guillochures d'argent portait aux œillères de pâles roses chaque matin envoyées de Nice par les Héricourt.

Par la glace des routes, vers Thorizon de sillons gelés et de ciel clair, il garda la tête de la cavalcade légitimiste, à la promenade de méridienne.

Revenu au logis, il ne délaçait ses éperons ni les hautes guêtres de drap cachou, enveloppant ses alertes jambes jusqu'aux culottes de casimir.

Tel, le premier de Tan, il reçut, le salon tout flore de lis de serre.

Le soir, après un gala de quarante couverts, il fit lever son monde et lut une affectueuse lettre de Sa Majesté, venue de la terre d'exil.

— Vive le Roy, Messieurs ! A la santé du Roy, Messieurs !

Sur son exemple, chacun brisa la coupe de Champagne, afin qu'elle ne put déchoir pour d'c très toasts.

La lettre, publiée dans la feuille réactionna.

EN DÉCOR 'à\i

locale et dans la « Gazette de France », dora le nom des invités.

Le deux de l'an, pour fêter cet incident heureux, il fut organisé un laisser-courre vers une proche forêt, vierge de chasse depuis quelque dix ans.

On se donna le malin plaisir de faire sonner le Réveil et le Départ par onze piqueurs, à trois heures et demie du matin, et sur la place du Gouvernement. La préfecture ahurie s'éclaira. Des onoibres longèrent les fenêtres. Le maire arriva dans sa carriole hâtive.

Lorsque les deux fonctionnaires voulurent, du balcon, en imposer par leurs prestances officielles, la Royale battit Tair, tandis que le carillon du beffroi ténorisait à la lune blanche sa vieille ariette de cour.

Cependant l'ancêtre flattait Selim, tordu de délicieuses courbettes. Enfin, l'équipage hurlant par ses vingt-deux gueules, les chasseurs défilèrent, devant lui qui, par suprême ironie, lança sur le balcon préfectoral une touffe de lis.

Le soir, on revint aux flambeaux, muni d'un assez gros solitaire porté en fourche sur les épaules des valets. La police garnissait les portes jusqu'au logis de l'oncle. Il che vaucha digne et triomphal en sa lévite bleue, le fouet aux visages de la populace.

Une fièvre guerrière saisit les jeunes hommes.

s décrets contre les congrégations s'allaient

écuter.

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On ne quitta plus le stand ni la salle d'armes, où les officiers reçurent ordre d'y paraître moins tant compromettaient les relations avec le club.

Edward, qui s'occupait de sciences exactes, composa des mélanges détonants. On s'anima des nuits entières en conversations terribles où tremblaient les pièces ornithologiques du laboratoire. Les cornues mijotaient, les alambics distillaient, les hommes feuilletaient les bouquins compétents.

Lélian Doutrepuich, lieutenant d'artillerie, donna sa démission en termes excessifs.

Puis ces fameux décrets tardant à s'accomplir, on s'apaisa.

Seul Manuel ne put calmer son effervescence. Il s'indigna de la tiédeur générale. Avec Cellarion, ils s'isolèrent en longues courses à travers la campagne, décrivirent sur le bleu du ciel, par larges gestes, leurs desseins sanguinaires.

Eugène Doutrepuich toujours en laisse de filles, ils le négligèrent. Lui pourtant eût voulu briller avec eux. Quand les averses reprirent, ils profitèrent de son break et des « Parcs » où, dans un enclos, on tirait efficacement le lapin.

Son aménité prit coutume d'offrir le souper du retour dans une cuisine d'apparat dallée de florales céramiques et aux bahuts nantis de vieux étains. Ils y rassasièrent leurs appétits sous de lour<' candélabres en fer dédoré.

Eugène savait émouvoir la chair. Il contait a

malignes aventures erotiques, le feu aux joues, et son large rire ridait la bière des pots de grès à devises de beuverie. Les amis, dans Tobscur des averses nocturnes, il les lançait aux jupes des dentellières. Piétinant par les flaques, violant les pudeurs maussades de laides filles à peine entrevues à la triste lueur des réverbères, ils se satisfaisaient à mettre les lèvres aux corsages sur les couples de mamelles tièdes.

Ah ! rintangible robe d'argent, les pupilles siciliennes, le ruban nacarats'enflammant aux rayons du gaz!.. Elle s'évaporait sous l'évasure des parapluies, et le tapage monnayé de Taverse.

Leur jeune sang chantait de désir.

Aux murs vert-pomme du concert, à la hideur des romances éplorées par les gorges grasses des chanteuses, ils frottaient leur éréthisme trempé d'alcool et trembleur. Des gouges s'y venaient rabattre après la sonnerie d'appel et l'extinction des feux aux casernes. Quels galetas ! Et le suif ignoble des chandelles, coulant comme le refrain éraillé de la iille! Manuel, dans le dégoût de soimême, puisait un formidable rut de brute qui broyait la malheureuse, surprise, éperdue du miracle amoureux.

Lui-même, ivre et moulu, les os en éclats, re-

Duvait la honte de ses amis attablée aux encoilures du concert. Et, sans se rien dire, en une

ibétude de déroute, ils jonchaient les tables.

EN IJÉCOR

Une minuit,!' avocat républicain les découvrit en cette mort. Il s'en fut bonimenter aux membres de la Lyre du Commerce revenant d'une répétition tardive. Aux huées de la foule, Manuel se dressa. Une bête de haine se démenait en lui. Il se vit, étreignant la gorge de l'adversaire déjà bleu, et ses doigts lui pétrissant les chairs. On l'en arracha. De ses gants, il gifla le monsieur, et de ses cartes.

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FROLEMENTS

La gloire des pistons éparpille la renommée du Cirque au ciel livide, aux maisons cendreuses, aux foules niaises, aux croassements des corneilles, aux glas des cloches :

Splendeurs d'or sur les moulures des carrosses historiques et les hardes violemment hongroises de la cavalcade ;

Potnpe de pourpre sur les corps des amazones polonaises, sur les conques des voitures chargées de musiciens et des fauves des déserts ;

Magnificences asiatiques sur les carapaces monumentales des éléphants, sur les turbans des jongleurs et les bosses des dromadaires ;

Et terreur de sauvagerie avec les chevaux dépeignés des savanes, la hideur des nègres, les plis des pavillons d'Amérique, et la stridence des cymbales :

Ainsi déboucha sur la place T épique cortège armi cent affiches bruyantes et polychromes.

Manuel sortit de la chambre où le rongeait la

fureur de n'avoir pu briser ni trouer ce drôle radical, dont la couardise avait répondu à tout cartel : a On ne se bat point contre un moutard de vingt ans. Que me veut-il, ce gamin? S'il recommence, nous aurons la correctionnelle. » D'ailleurs ses amis eux-mêmes avaient écarté la possibilité du duel, chose assez inconnue dans le pays, et qui déconsidérait.

De huit jours il n'avait voulu voir personne. Et c'était, ce midi-là, sa première apparition publique sur le balcon ventru de la demeure familiale. Or il reconnut au portail les yeux siciliens, la robe d'argent, la face mate ouverte au spectacle inouï, les pâles fines mains posées aux hanches. Sur les pointes des bottines elle se haussait contre l'une des colonnes domaniales.

Comme il contemple, le cœur tranché d'angoisse, cette pente unie de la poitrine indécise, et ce lacis des frêles frisures! Les musiques et les couleurs, et les drapeaux dominaient, la foule hiémale grise ou noire. La fillette se sentant vue, doucement leva sa figure, reconnut, et son sourire s'irradia.

Les entrailles de Manuel lui semblent se crisper. Ses nerfs se tendent et vibrent. Le spectacle fond dans le brouillard lumineux d'un éblouissement oîi il neige rouge et vert.

De retour à la conscience, il cherche ; il aperçoit

la fuyante natte au ruban nacarat enfuie vers le luxe asiatique des éléphants et des jongleurs. Un rire s'effile plus aigu que Tariette çnvolée du beffroi et les sonnailles.

Alors, furieux contre lui-même : va-t-il être le Werther imbécile et le Fortunio des livres, ridicule versificateur suicidé par amour ! Quelle sottise ! ce trouble pour le regard d'une fillette de magasin, maure de visage et de chevelure.

Ah! qu'il s'aille plutôt, maladif et faible, reposer à Thygiène rustique du château, où reprendre les études si lâchées de la ville universitaire.

Oui, son état fébrile des derniers jours explique ce malaise fortuit qui le put surprendre et cette extraordinaire émotion pour un sourire féminin dont il se soucie peu !

Cela subtilement démontré et prouvé à sa dolente imagination, il se retrouve, vers le soir pourpre, aux stalles du cirque, épiant de place en place la figure corrosive et mate, et cette robe d'argent.

Les gymnastes décrivent leurs paraboles planantes sur le lustre et dans les cordages. Le matelot naufrage sur son cheval écumeux et nage, et prie, et ressuscite, avec ondoiements de dra-

lux britanniques.

' .a saura- t-il reconnaître sous des vêtements de

^'Auguste crève sa vessie postérieure, attrape

au vol les soufflets et le bonnet, brouille son visage de confiture et de craie.

Miss Caoutchouc, une belle fille, s'infléchit en cariatide renaissance, fait saillir sa gorge, avec un sourire charnu et des yeux piquetés "d'amarante. Simiesque, a droite des orteils, ronde comme un anneau, sinueuse, vipère lovée, comète en voyage que drape son blond manteau de cheveux ondulés, la magique créature s'évertue, sérieuse et plastique. Quelle souplesse des reins incite Manuel à Tespoir de perverses voluptés ? Sur quelque soie obscure, cette blonde chair étendue en paysage humain d'ombres et de dômes, de nacrures, d'étangs, de moissons mûres : quelles explorations !

Son désir la joignit au milieu de Tarène, et la . pénétra d'effluves vigoureux, car les poses les plus inviteuses, elle ne manqua pas de les venir dessiner à son regard.

Tant, quil se grisa. Et, lorsqu'elle bondit de ses tremplins vers le vomitoire, expédiant aux applaudisseurs les rayons de ses baisers, il gagna les vestibules, se planta devant la loge, ne la laissa entrer qu'avec promesse de souper en sa compagnie.

Elle ne frustra point son légitime espoir de chaudes caresses. Elle ignorait la langue de Fran^^ Il savait à peine dix mots anglais. En sorte q rentra très fier, gardant l'écho de timbres furie et délicieux.

EN DKCOH

Au lendemain, le Cirque ployait la tente vers des cités plus riches.

Sut-il discerner laquelle des deux causes lui fit quitter brusquement sa demeure à la suite de rhéroïque carnaval et chevaucher par Tâpre vent des Rois ? Fut-ce la robe argent et le sourire corrosif qu'il voulut fuir ? Fut-ce les baumes corporels de la gymnaste dont il se voulut imprégner encore? Jamais il n'osa se répondre.

Maints jours il trotta dans la poudre des routes, au flanc de la roulotte énorme et bariolée, près du balcon dédoré où sa maîtresse assise laissait l'amour lui luire. Il apprit les chants de tous les carillons, et les romances des gypsies qui évoquent des civilisations mortes, des Ninives etdes Sodomes enfouies. Au bivouac des Sorcières, il fuma d'atroces tal^acs verts, il reconnut, en leurs visages d'orange et de bistre, les yeux arqués des femmes illustrant les stèles d'Egypte.

Elles lui enseignèrent des vulnéraires et des philtres.

Oh! ces veilles de nuit sans lune, au milieu des champs qui hurlent leur solitude ! Dans les fumées du camp-volant trépignaient le délire des filles et leurs rondes lentes, et grinçaient les guitares des matrones échevelées, et palpitaient en ses mains les désirs, en ses lèvres les lèvres, en sa poitrine les cheveux de l'acrobate amoureuse, silencieusement.

Ces aubes livides sur l'océan des terres, ces aubes mirées aux mares furtives, aux yeux de l'amante , cependant que vagissent les dernières querelles des hommes et que grogne Tivresse payée de son or.

La femme fleurait alors le fort arôme des lionnes et des ourses dont les rugissements et les haleines obscurcissent TOrient natal.

Et, d'un geste formidable, la tribu ressurgie insultait au Soleil, ce père qui l'avait exclue des antres d'origine.

Manuel se complut à cette existence d'anciennes races nomades, marchant en vertu d'atavismes migrateurs vers les pays d'Occident, puis dévoyées, n'ayant en nul lieu trouvé la terre promise chez les barbares incrédules à leurs sciences divinatoires, railleurs à leurs oripeaux, cruels à leur hiératisme mystérieux. Et les femmes avaient des chairs de soie coupante, [râpeuse, des muscles de feu, des ruées de fauves, et puis de graves hymnes qui endormaient comme un philtre.

Il s'y absorbait, oublieux des choses.

— « Ah te voilà, coquin, coureur de grandes routes. Viens te faire raser d'abord. Nous déjeunerons ensuite. Depuis vingt jours, on court après toi sur de vagues indications de police. Mais la famille te pleure, malheureux ! » Sur leurs forte! bêtes poudreuses, Edward et Hubert lui riaient er leurs moustaches [blondes et longues. Sayons

iTT^»*

jaunâtres de forme saxonne, fortes cannes brandies au ciel, devant cette horde d'asiatiques et d'africains sournois, félins : Manuel n'y voyait qu'une rencontre de deux rythmes humains aux âges d'invasion.

Stupide, émerveillé de concevoir cela dans l'espace de terres nues oîi fumait le camp, il ne pensait à rien dire, embrassant les luttes des peuples, la continuité des cycles nationaux développés à travers les péripéties de l'histoire.

Jusque son retour à la demeure de famille il ne se détacha guère de cet Imaginatif décor.

Il retrouva son père sévère, sa mère alarmée. Revenus de Nice pendant son absence, ils n'avaient trouvé de lui qu'une courte lettre annonçant un vague voyage . Elle n'avait pu calmer leur inquié tude .

Ce fut la première scène de famille grave pour lui depuis sa quinzième année . Ainsi qu'aux époques de son enfance, le Père se dressa terrible et justicier. Le compte ouvert à la banque, on y avait trop largement puisé ; l'Université on Tavaît délaissée; la réputation on l'avait salie. Quelle honte, cette histoire du radical trouvant ivre, au fond d'un bouge, l'homme qui briguait l'honneur de représenter le parti légitimiste !

Ressources taries; le club défendu; sans arit comment sortir ou chasser! Manuel s'en-

'na, piteusement, [ais le père envoya des livres à commenter,

des paperasses à classer. Lui-même, il relança son fils. Ce fut une perpétuelle tyrannie de cet homme, séché par les rancœurs politiques. Jadis haut fonctionnaire de la Cour impériale, les Républicains l'avaient dépouillé de ses charges, de son prestige.

Il édifiait une œuvre diplomatique propre à réduire les attaques courantes contre l'ancien régime. La misère immuable du peuple, des paysans, la démonstration de l'absurde mesquinerie boutiquière régnante fourniraient, avec des statistiques sûres, les bases de cette gigantesque plaidoirie.

Il attela Manuel à l'œuvre pédante, timide et pompeuse. Pour une date nécessaire, quelque fait obscur des chronologies, quelque notion scientifique, M. Héricourt interrogeait. Si le fils hésitait ou niait savoir, quel reproche aigrement émis : tant d'argent dépensé pour l'éducation! Jamais le travail ne l'avait saisi. La fainéantise autrefois, la débauche maintenant I Une honte, que pareil godelureau fût issu de son sang !

Non seulement en tête à tête, mais devant les personnes étrangères, il manifestait ces avis odieux ; sa pâle et froide stature se crispait, avec ses sobres bagues d'or, et sa bouche sans lèv»''*« Il aurait presque voulu battre ce brigadier s dragons comme le pauvret collégien d'antan.

Manuel prit refuge auprès de sa mère, de sa sa

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11 fut Tassidu de leurs thés, le jouvenceau galant aux dames, qui sait les nouvelles et machine les complots de société.

]yjme Héricourt lui réforma la toilette. Pour les salons des amies, il versifia sur tambourins, peignit des éventails à la gouache. Il tapissa de taffetas gris la chambre de sa sœur Juliette.

Très vite elle le conquit, la folâtre fillette de seize ans, à ses mines joueuses, à ses gestes retirés, à ses tapes sèches. Ils ourdirent ensemble des niches contre le père. A l'heure matinale où il attendait Manuel et son érudition, frère et sœur prirent coutume de chevaucher.

La mignonne en bleuâtre amazone, le voile collé sur la lame de son visage, galopa des heures contre la chanson de Teau bruyante et sous la bataille des branches éventées.

Sa malicieuse curiosité eût voulu connaître quelle aventure et quels épisodes avaient fâché le monde contre son frère. Rose de pudeur, elle demandait comment avait agi, dans ce camp de Bohémiens, Toisif Manuel.

Ravi de voir la vierge s'évertuer à cette stratégie perverse, il taquina son instinct par de mâles réticences, et l'affectation d'un rigorisme moqueur, ^e siège qu'elle entreprit contre sa discrétion lui ausade rares joies. Il l'embarrassait de questions ►rusques, d'allures sévères. « Pourquoi cette nsistance ! Qu'espcrait-elle connaître? Quelles

manières lui avait apprises F éducation conventuelle ! » Puis étalant son rire sur la jeune vierge et la campagne, il piquait des deux afin de se faire poursuivre par la méchante enfant, et jouir de rembarras où elle assurait sa toque de loutre contre l'impertinence de la bise, en poussant des cris déjeune bète.

S'il se laissait joindre, à grands coups de houssine elle savait le punir.

Il s'amusait à l'émerveiller avec les légendes inconnues et les magiques expériences des histoires. Puis il la travestit en sportswoman formelle, habile à moucher la cible, à casser les boules de verre du ball-trapp, à connaître les signes de race aux cavales et l'élasticité d'un dog-cart.

A deux, sur l'étroite banquette du cart, les juments isabelle attelées l'une devant l'autre en tandem, ils filèrent sur les routes drainées de pluie, glacées de gel, à travers les rafales. Le voile de blanche soie claquait derrière les fourrures, et les croupes des bêtes boulaient avec les sonnailles des grelots. Aux haltes des villages, dans les saures cabarets flamands, ils se firent conter des aventures par la faconde des robustes contrebandiers : ces chevaux aux crinières tressées, chauds de la course et soufflant à la fourche d^s routes, ces figures guetteuses contre les vitr ruisselantes, et ces brusques armes devinées soi les gestes résolus, les jeunes gens aimèrent y croir

L'hôtesse peureuse eût bien voulu ne pas servir, par crainte des gendarmes.

De nouveau, les routes sous les roues légères et hautes; Tattelage s'évaporait en épais brouillards; bientôt commençaient à transparaître les lueurs des fermes.

Le château blanc, assis dans son bois sur la grasse colline, ils adoraient l'apercevoir dans les teintes d'aquarium du crépuscule. Les bêtes s'évertuaient mieux à l'assaut de la côte, par la belle allée des peupliers d'Italie.

Ainsi qu'à la découverte de pays neufs, Manuel et Juliette se lançaient à l'exploration des vestibules, des interminables corridors. Les bandes de portraits anciens et les atroces gravures de supplices véridiques les arrêtaient; même les Cupidons aux , bras rompus et les pendules d'albâtre, perchoirs ■ à colombes d'argent.

i On avait badigeonné de vert, au temps pudique \ de la Restauration, la nudité statuaire des Endy- ^ mions et des Dianes. Il y avait au fond des tiroirs des bahuts, de vieux rubans, des souliers de [ satin, des guirlandes de fleurs mortes. La bi- : bliothèque contenait des sphères cosmographiques et quelque mille in-folios reliés en cuir, simples recueils de notes diplomatiques sans intérêt.

liette prétendait découvrir des trésors enfouis ei .e sûres cachettes par la sagesse traditionnelle d( ancêtres, lors de la Révolution.

Ils trouvaient au moins devant leurs assiettes de soupeurs une grasse volaille et du vin vieux. En- " suite, la lecture des naïfs évangiles écrits en la ? sainte langue du xiii® siècle les pouvait divertir, non moins que la vieille gouvernante picarde qui patoisait selon Texacte syntaxe de Froissart.

Et les grands vents les faisaient s'assoupir devant l'âtre incendié, les grands vents larmoyeurs aux troncs des hêtres et des yeuses, et toutes les cataractes d'averses.

Endormie dansTantre de ses bras protecteurs, au capiton de sa chevelure de chanvre. Manuel éveillait sa sœur vers la minuit d'un chatouillis de paille.

Il la portait ployante et lasse jusque la vaste chambre de cretonne bleue, de meubles blancs ; et rétendait sur la couchette parmi des fourrures.

Seul ensuite, ce frère luttait contre Timmonde désir de la vouloir prendre et de confondre leurs chairs.

A se dire ignoble, et pouacre, et pourri de tous vices, il goûtait d'abominables terreurs. Des sueurs sordides huméfiaient ses membres. Il rêvait de hideuses et glabres figures dincubes jusqu'à ce que l'aube lavât les fenêtres.

Pour la fête de vénerie qui annuellement fermait . chez les Héricourt la saison des chasses, Mai l ' s'occupait là deux semaines. Dans l'écurie saL e en losanges verts et jaunes, il visitait les bête? b

courre, inspectant les boulets, les garrots, et la tonte. Les palefreniers peinaient à fourbir les gourmettes, à blanchir les sangles.

Puis, ces fines bêtes alertes, Tune après Tautre, il fallait leur rendre Taccoutumance des sauts et des galops en labours, classer les vicieuses, les douces, les moyennes, les bêtes de fond ou de vitesse. Les hunters des amis intimés venaient d'avance renforcer Téquipage. Ils arrivaient dans la brume, par files, les naseaux soufflant la vapeur, habillés de laines et de feutres. Le vétérinaire passait visite deux fois le jour. Après des luttes, oîi les valets d'écurie esquivaient maintes ruades, on parvenait à abattre l'animal sur la litière, pour quelque opération.

Afin de la prémunir contre une excessive fatigue de plusieurs jours, on médîcamentait spécialement chaque monture. Les cuves de vin chaud fumaient et les terrines de son émulsionné, dans la claire sellerie aux étincelantes panoplies de harnais. Les maigres piqueurs s'efforçaient, le torse nu, parmi cette atmosphère d'étuve oîi vers midi on ne distinguait plus les visages ni les allures.

Ce fut ensuite l'entraînement. On descendait en escadron du château vers la plaine, dès Taurore, au son des fers neufs. Juliette menait la tête, sur

haquenée. Le pas durait des heures ; et Manuel evenu dragon, examinait attentivement la ;che de chaque bête.

»' "Tf*-!

ô« EN DÉCOR

De là des sélections nouvelles. Bientôt la forte odeur de poil moite le grisait. Oublieux des choses, il ne songeait plus qu'à dompter magnifiquement ce troupeau de brutes. Leurs formes le saisissaient, leurs courbes ; c'était la flexion des encolures, les cerceaux des côtes, et la complexe musculature jouant sous la peau avec des précisions d'horlogerie, des détentes exactes de manomètres marquant la saturation de la fatigue. Les jambes grêles, piliers de cette architecture, il ne s'en pouvait distraire ; affinées comme les membres d'une race aristocratique, féminisées par les délicatesses des générations et la distinction des épousailles.

Bientôt, en crainte vague que ces mécanismes ne gardassent quelque tare celée, il les essayait tous, heureux de sentir se débattre leurs efforts sous l'étreinte de ses cuisses.

En ligne parmi les vapeurs lourdes glissant au ras du sol,[la cavalerie frappait d'un galop éperdu les grondements de la terre heurtée, rpulée, dispersée.

Les hommes d'écurie, amoureuxde l'art hippique, ne laissaient rien faillir, (yétait merveille que cet ensemble de centaures évoluant sur l'infini violâtre de la terre et du ciel. Rentré au galop dans les stalles de bain, on épongeait, on lavait, on étrillait. Les bêtes engaînées dans leurs feutres hermétiq-"^! étaient promenées tour à tour, laprès-midi, r la cour sonore, solennellement.

On courut les bois pour faire le pied. Les gardes espéraient un cerf.

' Les arceaux de la iorêt suent Thumide ; les pas

i défoncent les rousses moquettes de feuilles mortes, glissent aux labyrinthes des troncs inondés, aux t mystérieuses solitudes des taillis où se croisent les sentes foulées par la prudence des bêtes. De

; fauves lièvres bondissent fortuitement au froufrou des branchettes gouttantes. Des ombres indé-

; cises, profilent parmi les profondeurs mélodieuses, des croupes lentes, d'inquiétantes ramures.

* Hormis Teau qui s'éplore, rien ne bruit que

les haleines oppressées des veneurs, elles pattes

adroites, et le flair du limier, vers la lisière de la

ï forêt infinie, vers Torée des voûtes légères que

' ferme le firmament plombé en la senteur du

bois brûlé. L'autan mugit aux orgues du taillis.

La veille de la fête, grande revue.

A neuf vêtus de vert, colletés d'écarlate, les hommes défilèrent en hauts casques de peau ' galonnés d'argent, et la cavalerie des hunters tondus, présentés en selles.

La meute peignée, blanchie, ardente, évoluait au geste du piqueur sur deux lignes incorruptibles, avec des coquetteries d'oreilles longues et de queues h mtes, les cuisses chiffrées de rouge.

lis vite on rhabilla les bêtes ; les hommes se c chonnèrent dlûiperméables, et la cavalcade

descendit au pas, vers le rendez-vous du premier jour, au Nord régional.

Attelés de normands robustes, queues tressées, encolures tintinnabulantes, le drag et les breaks, mirant en leurs laques les perspectives des boulingrins, furent par le versant du parc prendre les invités à la gare.

Au soir, gala d'ouverture, bal aux fanfares, ^ dans Tavenue des salons. Les céladons des trumeaux ressuscitèrent à la gloire des bougies.

Mais comment les Voyenvau avaient-ils obtenu invitation ? Cela se chuchotait de frac en frac^ de mousseline en mousseline*. Hélène Caribert jura qu'elle ne quitterait point Manuel avant de savoir: et elle lui mit ses longs doigts dans les manchettes sous prétexte de géhenne.

Jeanne, en sa toilette bleu ciel de jouvencelle, le fustigea de Téventail.

— Père est furieux, l'oncle Beauglaive aussi, vint dire JuUette. Sais-tu, toi Manuel?

Elle le pinça au sang. Justement la grande Mathilde Voyenvau s'érigeait entre ses deux frères, atrocement myopes et chargés de lilas. Ils cherchaient M""® Héricourt pour les lui offrir.

Manuel se bastionna d'un paravent. Les folles rieuses s'acharnaient à lui, perchées aux bras de son siège. Son odorat déhrait parmi ces héliotro , ces verveines, ces odeurs de peaux ointes, de < velures baignées, de satins imprégnés.

Il goûtait des effluves de femmes gaies et fié- •vreuses de la ferveur du festin.

Un domestique le vint prendre : des messieurs arrivaient.

Hephrem et Usmar. Ils expliquèrent brièvement la mésaventure. Delphine, cette vieille folle, mère de leur fille naturelle récemment mariée, n'avaitelle point rompu sa claustration, fui la ferme du très lointain village où leur vieux piqueur la gardait afin que ses escapades ne pussent avilir la réputation de la jeune femme adoptive? A Lille, en compagnie de garçons brasseurs horriblement frisés, elle avait promené ses cascades de quinquagénaire jusque devant les fenêtres du gendre qui rignorait, heureusement. En hâte, eux avaient pris le train, couru, rattrapé la belle, recluse maintenant dans sa retraite obligatoire malgré ses criailleries. Après vingt kilomètres de galop, ils arrivaient. « La voix du sang, tu vois ça, hein, Manuel. La pauvrette Ta échappé belle. Où sont nos chambres? »

Manuel répondit d'un franc rire ei les guida. Jamais, pour insidieuses et adroites qu'eussent été ses questions, il n'avait appris de quel frère se conçut cette enfant chérie par leur double afiection. Sans doute leur mémoire avait omis ce souvenir sntiel.

^ellarion, les Doutrepuich, il les mit au cout. Leurs éclats attirèrent l'attention des flirts

"WV

et des danses à leur retour, parmi les verdures des salles.

— Ce n'est pas pour les petites filles, cria Manuel assailli d'Hélène, de Juliette, de l'étonnante Mathilde aussi.

— Et pour les grandes? fît Jeanne.

— Plutôt.

— Alors valsons. Tu vas me dire tout.

Il enserra la taille pliante de cette blanche

blonde, et vira mollement sous les buissons de bougies. Le corps de la danseuse moulé à lui frémissait au scabreux récit. Une seconde il pensa poser les lèvres sur l'oreille incarnadine où se plaquait le lin diaphane de la chevelure. Leurs J chaleurs se mêlèrent. Elle tenait obscurément son visage en dehors de sorte qu'il ne pouvait apercevoir sa moue ou sa joie encourageante. Mais sur la peau moirée couraient des frissons d'eau .] onduleuse.

Cependant il résigna cette audace. Et refroidie, sa raison le gourmanda d'une si puérile fatuité. Pouvait-il croire cette noble jeune femme, cousine de sa mère, épouse chaste, prête à lui vouloir de l'amour? sottise d'une présomption de collégien ! Il la reconduisit près des petites filles. Elle lui sembla fâchée un peu. Peut-être l'avait-il trop pressée, et lui gardait-elle rancune de l'inconv

nance ?

Envers Hélène eut plus de prudence. CelL

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