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En errant

J'ai toujours eu la curiosité de l'eau, de cette chose d'ombre vitreuse qui tlue dans la terre, et, comme les astres qu'elle répercute, brille, s'assombrit, se rallume, s'éteint. — Equivoque d'aspect, de couleur, de bruit; sommeillante, lisse, ou plus ou moins désaplanie par ses mouvements de vif-argent, de ver et de ilamme. — N'ayant pas de corps, et pourtant si volumineuse et si lourde, qu'on peut toucher, jamais étreindre, et pour laquelle on ne saurait imaginer d'autre figuration que celle des goufï'res ou des cavités qui la contiennent.

J'ai l'inquiétude, le goût maniaque de cette masse reluisante, ù la fois glauque et verdàtre, avec nuances et reflets confondus de mauvais nuage et de fumée, d'encre et d'huile, de cendre et de boue, de diamants et de métaux. — Attirante et suspecte ; milieu entre le vide et la

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matière et participant de Tun et de l'autre. — Compacte sans solidité; toute molle, tout enfonçable, ni creuse ni pleine, poreuse à la lumière et aux ténèbres, à la chaleur comme au froid, mais plus fermée que la tombe à l'air qu'on respire. — Pourrissablerété, durcissable l'hiver, grossie et renouvelée de temps à autre par les larmes du ciel qui, pour la trouver et s'y perdre, suivent leur route aveugle au hasard des pentes.

Il me faut la fréquentation de ce louche élément qui, sécrétant le danger, couvant l'horreur, amuse la maladie, confisque l'angoisse, engourdit le sang, le cceur et la pensée. — Déjà si tentant, si prestigieux par lui-même, et auquel tout sert encore de charme pour mieux accomplir la fatalité de sa perfidie. — Miroir de l'espace, clavier du vent, caoutchouc de la tempête; d'une monotonie d'inconnu variée seulement par l'imprévu de ses caprices, lugubre dans son délire, encore plus dans son calme, et dont les grands mugissements sont moins affreux que le silence.

Cela vit et se meut, respire avec des brouillards pour haleine, se tait, gronde, articule

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des (Icini-paroles, vacille, croupit, dorl, se précipite, songe et s'en va, et s'en ira toujours ainsi : noir ahime aplati, nappe moutonneuse, torrent tumultueux, vers la magnétique immensité (les mers qui le pompent et l'absorbent indéfiniment.

Et, durant des heures, et encore des heures, je la considère, je l'écoute cette redoutable hallucineuse de l'œil et de l "oreille, celte onde énigmatiqtieoù se trament les complots du vertige et de la mort, et qui dégage si capiteusement du frisson, du drame, du cauchemar, presque du fantastique dans la nature.

Mais, si j'aime la poésie des rivières, j'aime non moins la péclie à la ligne : deux passions semblant faites l'une pour l'autre et cependant si inverses. En effet, tandis que la contemplation de l'eau n'exige rien du corps et de l'esprit, au contraire, la pèche réclame l'éveil suraigu de leurs facultés qu'elle accapare en en supprimant ce qui ne se rapporte pas strictement à elle. — Hasardeuse, absorbante, à combinaisons comme le jeu, autant que lui elle interdit l'inadvertance, nécessite le sang-froid et la perspicacité.

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C'est le bourreau du songe et le tyran de la paresse. Elle vous permettra de rêvasser et d'entrevoir un site au passage, à la condition que ce soit d'une façon quasi animale, aussi macinnalement que Ion respire et que l'on marche, sans plus vous attacher qu'une bouffée de vent ou qu'un bourdonnement de mouche.

Souffrance pour le faible et corvée pour le fantaisiste, la pèche veut l'action soutenue de l'énergie, de la vigilance et de la finesse.

Sa discipline régit l'individu entier, surtout la main qui doit être l'àme damnée de l'œil, guetteuse de ses recherches, tendue vers son arrêt fixe, anxieuse à froid de sa découverte, immédiatement prête à son ordre; avec cela, de l'observation, de la patience et de l'adresse, un flair méthodique, une intuition judicieuse, en s'imposant toujours la consigne formelle du silence et de la précaution. L'idée jamais ailleurs qu'à la rivière, à ses recels, à ses cachettes, avoir méticuleusement ourdi ce qu'on exécute, y river son attention, souder sa convoitise aux captures que l'on poursuit ! Ainsi pratiquée, la pêche à la ligne est un véritable labeur.

Mais aussi, quelle chose bizarre, diabolique

pi;giii':ur.s dk truitks 7

diiiU'i'Ol, d'espoir, d'inquiétude, de mécomptes et de surprises ! Il semble qu'au fond du mystère vous adressiez une question alléchante a un invisible inconnu dont vous attendez la réponse possible, et cette réponse vous sera minutieusement télégraphiée par le silencieux manège du flotteur, par le muet toc toc ou même par la simple tension du fil, dans ce qu'elle aura de plus vague, de plus ambigu, de plus évasif, dans sa douceur lente ou dans sa nette brutalité. Je suis donc un pêcheur à la ligne et je reste un flâneur de l'eau; mais, j'ai trouvé le moyen d'accorder ces penchants qui se contrarient : je les subis l'un ou l'autre suivant mes caprices de somnolence ou d'activité. Souvent je me partage entre les deux à la fois en réalisant pour moi-même le type achevé du pêcheur distrait. C'est dans ces moments-là que, chemin faisant, le long des côtes boisées qui cachent la plaine et des vallées herbues coupées de buissons, je pénètre le détail et l'intimité du paysage, je savoure son ombre et sa lumière, son coloris, son odeur, son âme. J'en observe l'agitation, le frémissement, l'immobilité, les masses fauves ot les vides obscurs, le relief, l'amorti, l'indis-

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tinct, roiracement, les murmurantes profondeurs, les sommets taciturnes, la culture naïve et surtout la stérilité. J'étudie le marécage, la carrière humide et la source épineuse, un scarabée qui, parmi les brindilles et les micas du sentier, produit à Fimproviste un frissonnement d'émeraude, ces jolies petites bêtes bleues incrustées sur les genêts et les Heurs des champs, y scintillant engourdies comme des saphirs qui rêvent. Je vois un cloporte roulé en boule, une chenille pliée en arc, un grillon mutilé, un lézard écourté de la queue, une carapace de cerf-volant vidée par les fourmis. Je remarque la fraîcheur d'un églantier, le dépérissement d'un bluet, l'agonie d'un chardon, la mort d'une pâquerette.

J'admire des bandes d'oies blanches dans l'herbe verte, des margots sautillant par saccades et souvent plusieurs fois de suite, ligneusement droites et raid es à la façon des marionnettes, — d'allure comique et goguenarde malgré leur plumage demi-deuil, les taupinières d'un pacage, les fougères d'une berge, le ruisselet d'une lande, la cressonnière d'un fossé, une cabane crevassée où, par endroits, le so-

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leil irise et fait tourner un petit cylindre de poussière, des papillons fleuris, des mouches métalliques, de jurandes libellules, sveltes et longues pierres précieuses, aux ailes de gaze ardoisée, qui festonnent les airs de leur vol fugace, ayant le double ronflement de la toupie et de la meule, une ruche dans un tronc d'arbre, une fourmilière dans une souche, un crapaud extasié près d'nn gros champignon pustuleux, brunâtre et boursouflé comme lui, une couleuvre qui passe la rivière, venant droit sur moi en tricotant de la tète et qui oblique dès quelle m'a vu.

De loin, j'examine les troupeaux broutants ou couchés : ils ont des aspects, des postures de blocs, de tertres et de châtaigniers abattus; ils font tache sur le vert des prés et sur le violetrose des bruyères, mais comme les terrains, les flaques, les tas de fumier, de glaise et de cailloux, les feuilles mortes, les rondins cordés au bord des taillis et la tuile moussue des toitures usées. Il sont du même ton paisible que ces bonnes vieilles choses éternellement vues au milieu des verdures, de telle sorte que moutons et pierrailles, le buHif et la barrière, la

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chèvre et les ruines, lâne et le moulin, les labours, les rocs, les frondaisons, les herbages, tout cela s'harmonise clair ou fané dans la couleur du temps, et, par des journées de fin d'automne, se groupe confusément, se joint, s'égalise — tapisserie -toile d'araignée, peinture-brouillard ébauchée sur de l'ombre, — et, de plus en plus foncé de mystère, enduit de lointain, se mêle insensiblement, se perd en douceur comme les nuages.

Je regarde aussi bergères et bergers, car il y en a de fort étranges, ressemblant plutôt à des objets qu'à des personnes. Un jour, j'ai rencontré un pâtre qui avait Tair d'être en écorce tout comme un petit chêne sans branches : il devait s'appeler « M. Arbre », et je connaissais une antique fredonneuse de complaintes, grisâtreraent encapotée, que j'avais surnommée « la pierre qui chante ».

Et puis, je reviens à la rivière, à l'eau courante, pleine de rumeurs, volatile et mousseuse; mais alors, de préférence, je regagne celle qui se repose: teintée à ses bords des nuances de la végétation penchée sur elle, nimbée à son milieu par le soleil tranquille, plissée, tuyautée par la

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brise follette et que le maitin-pêchenr brûle soudain de son éclair bleu ; ici, cacbée sous de branclius nénuphars étalant vert-jaune et inquiétante rénormité de leurs feuilles mates; là, éblouissamment treillissce d'un foisonnement d'éphémères; ailleurs, immobile et nue, ornée seulement des jolis ronds élastiques et vibrants tracés comme au compas par les poissons qui, de temps à autre, viennent becqueter sa surface en imitant cette grimace et ce petit bruit que fait la bouche d'un fumeur allumant sa pipe.

Mon œil rôde et ma pensée travaille, le tout entremêlé de pèche à l'aventure, rarement productive, puisqu'elle a été si peu sérieuse; qu'importe! j'ai cumulé deux fortes impressions, et le soir venu, je me dirige lentement vers ma demeure, quittant le ravin plombé pour la plaine blêmie oià, maintes fois, je m'attarde à regarder les grands arbres des hauteurs, arrondis, longs, dilïormes, les uns horriblement blafards, les autres noircissant déjà sur la fumée du ciel.

Mais si le pécheur l'emporte, je deviens un carnassier cauteleux voulant trouver une proie.

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Cela m'arrive ordinairement lors de ces temps brumeux et tièdes qui grisaillent le sol, descendent le ciel et rapprochent les horizons, quand le feuillage inerte et prostré prend une telle couleur de rêve, une si féerique morosité que Ton croirait à Tensorcellement de la campagne stupéfaite. Certes, ces journées-là, languissantes et romantiques, suggèrent la fantaisie de la marche et de la méditation ; pourtant, comme elles favorisent les coups de ligne, je manque rarement l'occasion d'en profiter.

Je pratique la pêche de fond, calme et sédentaire, mais en dépit des émotions que me donne parfois le petit liège colorié, combien je préfère la pêche à la truite, scabreuse et cheminante, simple d'apprêts, d'un exercice rude et si compliqué d'artifices. Pour venir à bout d'un tel poisson qui doit avoir une loupe dans l'cril et qui entend si fin, il faut arriver à convertir précisément chaque obstacle en complice de ruse, en engin de dissimulation. Il s'agit de savoir couler ses membres, ouater ses mouvements, féliniser ses pas, au besoin ramper comme la vipère et glisser comme l'insecte. Il est presque nécessaire de se façonner une apparence de chose

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OU mieux encore tiessayer de se rendre invisible à la lumière, à force de lasser, d'inllécliir et de traîner aplatie la tache qu'on y fait. Que rien de vous ne se dénonce à la rivière! Pas lin écart de silence ! Surprendre la truite sans qu'elle s'en doute, voilà le problème : il faut soufller son ombre, il faut jouer au revenant avec cette bète-là.

Et comme elle est bien construite pour la force agressive et la foudroyante rapidité! Très musclée, peu d'ossature, oblongueet trapue, svelteet ramassée; la tète, anguleusement carrée, courte et rentrée dans le corps dont elle continue l'épaisseur ; des nageoires fines qui sont des lanières tranchantes, et une queue d'un quadruple mécanisme, à la fois gouvernail et levier, ressort et tremplin.

C'est l'acrobate, la panthère et l'hirondelle de l'eau !

L'acrobate, quand, pour moucheronner, elle

jaillit de ses profondeurs avec des bonds de

sauterelle et de grenouille des bois ! Acrobate

aussi pour escalader un mur d'écluse: s'il est à

pic et pas trop haut, elle le franchit d'un seul

trait; sinon, sous les douches massives comme

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SOUS les minces filets d'eau, elle se renvoie do pierre en pierre, chacune lui devenant un échelon où, trembleusement collée, elle guigne un nouveau point d'appui afin de s'élancer encore ; ainsi de suite jusque par-dessus le barrage.

La panthère, par sa férocité, ses crocs et ses' taches 1

L'hirondelle, car, ne fût-ce qu'un instant, elle peut raser la surface, planer sur l'écume et voltiger dans la vapeur.

A la truite l'immensité de la rivière, son large et ses recoins, tous ses états, toutes ses physionomies ! Mais, d'abord, ses courants montueux, ses grands rapides éventrés par les rocs, ses dégringolantes cascades, ses bouillonnantes citernes, les remous de ses gouffres et les entonnoirs de ses torrents, ses houles, ses baves, les convulsions de sa frénésie. Il lui faut encore et toujours l'espace cahoteux, pivotant, tordu, le bouleversement de l'abîme et le fracas des ténèbres !

Parmi ces ondes prises de tournis, de rage et de haut-mal, elle ne bouge pas plus qu'une maison isolée battue des quatre tempêtes au milieu d'un carrefour. N'est-elle pas douée de

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toutes los lourdeurs comme de toutes les impondéral)ililés ? Elle se joue de ce chaos qui se démène, elle a sa pleine raison dans la folie de l'eau.

Flèche aniuK'e, navette vivante, volant magique pouvant à la seconde se lancer et se ramener lui-même, elle part droit devant elle, vire, tourne, va et vient, remonte et redescend, heurte son train fougueux à tous les points de la couche liquide aussi soudainement que les frissons qui la traversent.

Apre et subtile, elle chasse infatigablement : elle surveille, elle tâte, elle épie. Rien n'échappe à ses longs regards d'un dardement si brusque, d'une si précise acuité. Elle sait filer une apparition, s'orienter d'un vestige, de très loin elle peut distinguer jusqu'aux moindres lueurs (les petites formes qui passent. Mais, malgré son avide impétuosité, elle est perpétuellement sur le qui-vive : soupçonneuse du danger, elle mène de front l'alerte et le guet-apens.

Au repos, la truite se tient encoi-e embus- [uée : adhérente au sable, roide entre deux pierres, appliquée au iUinc d'une roche ainsi que le fer à l'aimant. Un goujon rôde à sa portée, crac 1 elle l'a déjà englouti ; elle est partie

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