N AT LUI-: KT KAMASTUHK
Par certains jours de décembre, (juel spectacle de poésie grave et de plastique solennité, quand, tont à coup, le blanc rampant des ciels bas se mot à encadrer çà et là des coins d'azur profond dans ses entr'ouvrements fantasques ! Le reg:ard monte et se délecte à ces clairières de bleu qui se succèdent extasiées dans le moutonnement des nuages. Alors, presque tous les arbres s'étalent, profilés dans les moindres détails de leur apparence, dans la pure expression de leur totale nudité, devenant plus impressionnants, plus nobles avec le ton précis de leur écorce et le strict dessiné de leur architecture.
Leurs troncs, glabres et droits comme des colonnes de pierre, surgissent pieusement dans le temple des solitudes, et leurs songeuses ramures de corail éteint et de fusain pâle ont tous leurs vides remplis par dos petits morceaux de ciel.
Tel peuplier, comme une coupe noire et rugueuse, montre, découpé à son sommet, un nid de margot vénérable ; sur ce hêtre vous apparaît, silhouetté, comme à l'emporte-pièce, quelque gros oiseau des bois, posture mélancolique, dans le fourchu de deux branches. Et
puis, ne sont-ils pas dos comniémorateiirs du renouveau, ces bons vieux arbres mutilés et morts pour la plupart, mais velus de mousse et de lichen, tout pomponnés de guis, tout serpentes de lierres !
Et, si à terre où l'œil redescend pour s'attrister, c'est le pourrissement des feuilles mortes et la langueur des herbes, ce sont aussi les genêts sur les côtes, les joncs sur les berges, les ronces, les genévriers et les houx qui continuent d'arborer la couleur de l'espérance dans la livide maigreur des talus et des haies ! Et, surtout, par les damiers des plaines, ce sont ces grands carrés et triangles verts, d'un vernis si neuf et si frais, dont le vif aspect vous console car ils promettent le foisonnement des jaunes épis qui seront bercés par les chaudes haleines de l'espace sous l'immaculé de l'azur et la magniiîcence de la lumière.
Avec tout le possible d'éventualités susceptibles d'empêcher sa venue, le fait d'attendre quelqu'un chez soi, la nuit, dans une campagne
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isoléo, donne à ce quelqu'un tlu louche el du drame, revêt son être d'incertain; et, si le retard s'en mêle et prend des proportions imprévues, il vous semble vraiment, tant la personne alors s'enveloppe de lointain, de mystère et d'énigme, que l'on attend l'arrivée d'un hùte fantastique, que Ton guette indéfiniment l'entrée soudaine, toujours plus temporisée d'un spectre ou d'un cadavre !
En somme, le Fantastique que nous prétendons imaginé par l'homme nous vient tout entier de la nature. Avec la voix de la foudre, du vent, de certains oiseaux, du reptile et de l'insecte, avec le trépas du soleil et la demitransparence des nuits, elle arrive à composer, à nuancer toujours neuves, et frissonneusement surgissantes pour notre impression, l'énormité, l'horreur, la fantasmagorique étrangeté des sons, des couleurs et des formes!
Ses intérieurs de forêts, ses grottes et ses cavernes ne semblent-ils pas les couloirs des Spectres, les palais des Esprits, les salles d'attente de la Mort ? Sa neige n'esl-elle pas le Mys-
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tère blanc ? Sa brume, la tendue des Suaires? Le scaphandrier n'a-t-il pas vécu tous les drames élastiques et tournoyants des ténèbres et du vertige quand il a vu et fouillé un seul point de ses océaus, jusque dans les dessous de leur profondeur ?
Est-ce que la féerie de sa lumière ne décorporise pas les êtres et les choses en les dédoublant impalpables ? Avec ses frémissantes clartés, avec la stagnance ou le rampement de ses rollets et de ses ombres, est-ce qu'elle ne fait pas sur les murs, sur la terre et sur l'eau, des glissements de fantômes, comme des tressaillements et des croupissements d'àmes ?
Bien qu'elle soit un ou tilde l'industrie humaine, la bonne vieille roue en bois d'un pauvre petit moulin-chaumière ne jure pas dans la sauvagerie d'une vallée, pas plus que toute chose d'ordre fantastique que non seulement lanaturc encadre et dispose, mais encore qu'elle comporte et produit.
A telle heure, par telle journée dormante,
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pâlotte et voilée, cotte roue solitaire, toute noire et moussue, entre ses blocs de pierre, sous ses treillis »le feuillages, figure vraiment ! on ne sait quel fantôme de soleil en deuil de ses rayons, qui, échoué depuis des siècles dans une rivière perdue, y végète, croupissant, la songerie de sa moisissure, ou bien y brasse, y tournique son ennui au rythme clair et chantonneur de Feau, derrière la stupeurdesrocs et la mélancolie des arbres.
Au mois de mai, radieusement tleurie et verte, la terre énamourée s'enivre, en sa langueur féconde, de lumière et de reflets, de frissons et d'haleines, de toutes les voix et chansons de la nature bénie, qui vibrent en joie comme les rayons purs allumant la limpide fraîcheur de l'air, et qui s'éparpillent avec les arômes pâmés sur l'aile des brises vagabondes pour clamer et fêter au clair profond de l'espace la magnificence de sa métamorphose, la gloire de ses germes, Tallégresse extasiée de sa résurrection.
Aux premiers jours de printemps, le papillon
et la pensée voltigent côte à côte dans les airs, d'autant plus symboliquement fraternels que ces radieux de la métamorphose sont bien tous deux le produit de la chenille.
A la tombée du jour, quand les derniers feux du soleil embrasent et vermillonnent les ondes et les vitrages, vous subissez tranquillement le voisinage d'un manoir abandonné dont baille le vide des croisées dans son cadre de granit. 11 n'en est pas ainsi, lorsqu'à la même heure, on a devant ou derrière soi un vieux château désert ayant conservé, aussi découverts qu'intacts, ses hauts carreaux mélancoliques : à ce moment, semble-t-il, tous les yeux de ceux qui furent ses hôtes s'y raniment, hautains et guetteurs, se mettent à luminer dans ces ronds, ces ovales et ces carrés de verre, avec la terrible intensité de leur magique résurrection. Et alors, vraiment ! ce n'est pas sans inquiétude que vous sentez, comme peser sur vous, la surveillance farouche de ce manoir qui vous regarde éblouissamment de toute la nudité de ses fenêtres.
Rux seuls, les soupirs, partout, furtivement, et pour ainsi dire occultement, peuvent soulager notre âme en lui épargnant devant témoins la révélcuse indiscrétion du soliloque parlé, des gestes et des larmes. Montées amères ou tendres des regrets comme des désirs, ils épanchent en détail, soutirent, comme par bouffées, le chagrin de l'absence chez l'amant solitaire, le remords du coupable, les déceptions de l'amitié, la blanche et platonique passion des vierges abîmées dans leur trouble d'extase, pâmées et perdues dans le romanesque et la poésie du cœur, dans l'élégiaque rêverie de leur frémissante pureté.
Les soupirs sont à l'homme ce que les frissons, les relents et les reflets sont aux choses.
Ils démeurent à jamais les dolents murmures, les mystérieuses paroles de l'àmc et du cœur dont ils racontent le deuil et l'ennui, la souffrance, le drame, et qui, par eux, deviennent leurs propres interlocuteurs dérobés, mystiques et silencieux.
Mais hélas! s'ils se font les échappées ravies des délices de l'être humain quand ils signifient et rythment sa volupté, combien funèbres et tra-
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giqucs ils s'égrènent, s'envolent, lorsque, dans leur secrète horreur, ils sont la plaintive exhalation de la détresse de son rôve et de l'agonie de sa pensée !
Les larmes des femmes tendres et amoureuses ne sont jamais amères, parce qu'elles viennent autant des sens que du cœur, lilles sontla forme et l'expression de leur crainte bénigne, sans soupçon farouche, toujours excuseuse et pardonneuse d'avance ; et, presque avec une aussi molle douceur qu'elles épanouissent leur joie et leur transport intimes, elles pleurent leurs nostalgies et regrets restant ileuris pour elles d'évocations charmeresses et de délicieux souvenirs. D'ailleurs, pour certaines fois qu'elles ruisselleraient moroses, combien souvent elles tombent toutes radieuses, sous l'éclairci des regards et l'arc-en-ciel du sourire 1
Kt dans le secret des alcôves et des coins ombreux des solitudes, elles s'épanchent, ravies, pour la gloire de la chair et du cœur : sur le figé des lèvres entrebâillées comme des roses
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qui aspircraientdu cliarme, glissant leurs perles silencieuses en s'y parfumant de soupirs. Et à jamais, c'est le dieu Amour qui les boit, à s'en griser, ces bonnes et belles larmes sincères, puisqu'elles sont toujours et partout l'ardente averse du désir, la pluie onctueuse de la passion, la rosée béatifiquc de la volupté.
Cette jeune vierge toute seule dans cette fraîche nature solitaire est, comme elle, simple et tranquille avec autant de pureté : ses regards s'y harmonisent avec les reflets, son haleine avec le vague zéphyr, son geste avec celui de la Heur, ses frissons, ses murmures avec ceux des fontaines; au même titre que le papillon, son âme flotte et voltige dans le rêve et la poésie des choses, le toc toc de son cœur est aussi calme et discret que celui de la goutte d'eau sur son éponge de mousse ; et, comme l'azur fend ses nuages, sa pensée bleue écarte ses songes ; le grand ouvert ou h^ demi-clos de ses yeux, son sourire ou le rapproché de ses lèvres ont leurs jeux fantasques et doux comme ceux de l'ombre
et de la lumière; et, quand elle se recueille ébahie, sa tète s'incline sous sa pendante chevelure, comme le saule qui médite en stupéfaction, agenouillé sous son feuillage qui pleure.
Inconscients de leur vue et de leur clarté mystiques, les yeux de l'Innocence aspirent le charme froid de sa pureté dans la nuit neigeuse de son âme, non moins extasiés que les regards du crapaud qui pompent le frais des visions vagues dans les blancheurs du clair de lune.
Dans sa pièce la plus intime, sa chambre à coucher par exemple, chaque meuble, en son langage d'évocation, parle au songe de l'homme que, suivant sa destination rigoureuse, il attriste ou console. Ainsi, pour lui, sont rappelés...
Par sa cheminée :
Les rentrées de l'angoisse dans ses espérances comme du frisson dans ses os ; la lente
agonie de la nature, avec ses tombées de larmes si blanches qui font des suaires si froids pour le cadavre de l'espace.
Par sa glace :
L'éducation de son masque social, la remise au naturel ou la recomposition de son visage ; le craintif examen de son vieillissement.
Par son fauteuil :
Les bons assoupissements des lassitudes; la langueur extasiée delà convalescence; le mâchonnement distrait des soliloques très vagues, des pensées plutôt confuses.
Par ses commodes et armoires :
Le bien-être du corps et le flattement d'amourpropre, la certaine complaisance pour lui-même que lui redonnent, chaque fois, la fraîcheur du linge, linusé, le coquet du vêtement; le plaisir familier de retrouver de pauvres chers petits objets blottis dans leur clair-obscur, tout mélancoliqueaientembaumésde son passé d'enfance et de jeunesse.
Par sa table de toilette :
La si pénible humiliation infligée sans relâche par les tares sordides et les misères de son corps.
Par sa table de nuit :
Les routinières lectures, plus faites par les seuls yeux que par le cœur et l'esprit qui relisent en eux-mêmes tout leur grimoire de préoccupations ; les qui-vive, les écoutements, les alarmes, les peurs de l'insommie, à la bleue et dansotante lueur de la bougie paie qui a toujours Tair de fondre lugubre, de brûler funéraire : cierge mince en attendant Vautre !
Enfin par son lit :
L'amour, la luxure, à moins que ce ne soit la corvée d'un devoir; la maladie, l'universel oubli dans le sommeil, cette bienfaisante mort provisoire; et puis... et puis... le trépas définitif, la grande léthargie suprême qui fait le dormeur à tout jamais inréveillable !
Il y a des gens qui plaignent le sort du crapaud. Une fois, j'en ai rencontré un très gros que j'aurais presque envié pour son paisible ravissement.
C'était au mois de juin, un matin, par une chaleur telle qu'elle pénétrait les voûtes épaisses
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do la verdure et commentait à manger l'ombre des recoins. Il était là, sur le sable humecté, à doux doigts des nénuphars de la petite rivière.
douleur de marbre et de boue, de lichen et d'écorce, quasi informe, évasé, débombé et s'aplatissant on largeur, si gisant, si fixe, les pattes si serrées, si ramenées au corps, il avait plutôt l'aspect d'une pierre gris-jaune brunâtre, pustuleuse d'humidité, triangulaire et terreuse!
Sa gorge allant toujours sous ses yeux roses, il ne bougeait pas, mais tout à coup, importuné par un moucheron, il changea de place, cligna les paupières, passa rapidement sa patte de devant sur sa tête, et fit, élastique et lourd, en s'allongeant démesurément, d'énormes pas silencieux pour se lover dans un coin frais.
A la fin, à force de rampements chercheurs,
il trouva une grande fougère penchée, de quoi
lui faire une toiture verte au-dessus de l'herbe
limoneuse. L'ombre des arbres et la vapeur de
l'eau embrumaient délicieusement cette petite
cave de verdure où son blottissement, désormais
à l'abri de la mouche taquine, s'écrasait de plus
en plus, s'assurait dans le calme, s'immobilisait
dans la bonne sécurité.
Ainsi figé dans une mystérieuse extase, il semblait abreuver son léthargique regard de tous les frissons de la lumière engloutis et rendus par la transparence de Teau. Et toute la paix verte et jaune des nénuphars, endormait tendrement ce témoin plat de leurs feuilles plates, tandis que le vague frémissement des herbes s'harmonisait, pour bercer le silence, avec les battements bien égaux de ses deux Hancs et de sa gorge qui rythmaient sa rêverie et signifiaient sa béatitude.
La lumière anime les objets dont elle précise la posture, découpe la forme et fourbit la couleur ; elle féconde, vitalisc, agite, enfièvre, aiguillonne les êtres, y réveillant, à chacun de sesretours,des reprises de projets, de recherches, de labeurs, d'exercices, de rassurements et d'espoirs, de rires et d'illusion.
Avec le mystère qu'elle fait revenir, toujours nouveau, chaque fois, l'Ombre agit tout autrement sur les bêtes et les choses, mais principalement sur l'homme, avec un spécial d'in-
qiiiétant, une intensité singulière de terrible, un envoûtement particulier: elle attriste le sang; morbifie les nerfs; déprave diversement le mécanisme du cœur ; halluciné les regards, l'ouïe, le geste et le pas; impressionne la parole, la rendant brève, saccadée, articulée basse, très rare, et souvent muette par la malsaine contagion de son humide silence.
En la frappant d'engourdissement, d'hésitation maladive, languide, elle ensommeillé la volonté dans une sorte de catalepsie anxieuse; elle enduit l'esprit de secret, de tragique irraisonné, de grave louche, de sinistre confus, limagination d'étrange, de perplexe, d'insanité, de dangereux, d'énigmatique, de mortuaire, d'écoutements furtifs, de surveillances dérobées, d'attentes vagues ; elle voile, treillisse et gaze d'indécis, comme de larves et de vapeurs d'âmes, et aussi de regards, de souffles et de frissons de rêves, les sentiments, les sensations, les pensées, la souffrance, la tristesse, qui éprouvent, en môme temps, comme dans la nature environnante, le môme ébahisscmcnl féerique, la même stupeur enchantée, le même flottant fixe, extasié morne, que les silhouettes, les teintes, les
reflets, les haleines, les odeurs, les bruils, qui vont se fondre de plus en plus à cet illimité d'impercevable qui donne l'aspect du néant d'en bas comme d'en haut, à cette fantastique inapparence de toute matière solide, à cet incolore inexprimable du sol, des airs et des cieux, ne représentant plus pour la vue, devenue ténèbres elle-même, que le seul gouflre infini de l'absolument vide.
Et, effaçant toujours davantage le corps, en insinuant toujours plus de marécageux, de brun, de cendreux, d'informe, déteint, de dissous, d'évanoui dans l'àme, l'Ombre s'infuse à vous, elle vous revêt d'invisible, en vous faisant presque croire à votre propre impalpable, et, de partout, vous pénétrant du sortilège de son influence, arrive pour ainsi dire, tant elle vous a gagné, envahi, noyé, engouffré, absorbé en elle, à vous fantùmatiser pour vous-même dans l'obscure magie de son sépulcral, dans le drame de son inconnu et la solennité de son horreur.
Enfant du dieu Soleil, c'est le Jour qui fait la réalité de la vie ; mais, c'est bien la Nuit, la spectrale et démoniaque sorcière, l'effrayante Nuit, sœur de la Mort, qui en compose le songe 1
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En une année, ils avaient enterre^ six enfants qu'ils allaient voir quolidionnement au cimetière, en se cachant l'un de l'autre, respectivement, s'isolant discrets et furtifs pour ces visites si douloureuses, a(in do ne pas envenimer leur mutuelle aflliction par un t(Hc-à-lète sangloté devant la croix noire de chaque tombe.
Il leur restait un dernier iils que la mort vint emporter comme ses frères. Cette fois, ils n'eurent pas la force ni le courage d'affronter le bâillement de celte fosse qui allait engloutir le suprême objet de leur commune tendresse; et, quand le soir fut venu, ils se couchèrent, s'étreignircnt en pleurant dans les ténèbres, tandis que les murs de l'unique pauvre grande chambre, à jamais enfunébrée partant de veillées mortuaires, entendait ces paroles de l'homme à la compagne de sa vie : « Ma pauv' femme! t'es ben trop vieille pour nous faire d'aut's enfants, mais, puisque c'est notre amour qui nous les avait donnés, c'est encore lui qui nous les rendra l'mieux en nous rapp'lant not' jeunesse ! Aimons-nous comme aut'fois! Tu sais ben qu'ya q'ça qui pourranous rconsolerl »
Eux qui narguent toutes les rages des ouragans, toutes les démencesdesespaccs, s'allument et s'opalisent des astres, s'ornent des éclairs, s'encapuchonnent des neiges et se vernissent des pluies, les grands rochers, durables comme le ciel, et groupés souvent comme ses nuages, demeurent ici-bas les plus fiers représentants de Timpérissable.
De forme, de couleur, de posture, de suggestion fantastique et grave, les rochers, où qu'ils s'étalent, sont les monstres du sol et des océans magnifiés par eux de toute la farouche sorcellerie de leur surgissement.
Ils évoquent dans l'harmonie de leur cadre les chaos dont ils sont les gigantesques vestiges ; leur immobilité dramatise le frisson des choses; leurton grisâtre solennise les teintes, comme leur taciturnité mélancolise les bruits ; L'informe de leur masse, en les rendant plus sensibles, exalte et précise encore lemodelé, Técartement, l'écheveléet lepommé des arbres, la plate et sabreuse élégance des roseaux, le clocheux, la rondeur et le dentelé des fleurettes, rendent les eaux plus vives et plus sveltes les herbes.
Et, lorsque par hasard, ils ont la structure
déterminée de la bète et de l'être humain, ils en deviennent les spectres terrifiques, prenant si démesurément dans leurs attitudes si mortes tout le relief et jusqu'à l'expression de toutes les figures de la vie.
Toutes les poésies, tout le paysagique de la nature sont ù jamais consacrés par les rocs, ces plus durs et plus vieux enfants de la terre et des mers qu'elles ont poussés des profondeurs de leurs entrailles, et qu'entre leurs dessus qui se métamorphosent et tressaillent, elles gardent fastueusement, dans la fixe immutabilité du songe, pour la gloire des solitudes, le trônement des aigles et la stupéfaction des hommes.
Une fois, à la tombée du soir, en traversant un petit bourg de campagne presque sinistre, tant il semblait déjà totalement clos et dormant, j'entrai curieusement dans la bonne vieille église pour y goûter, quelques instants, l'humide tristesse et la rigide gravité de la pierre, la poussière mystérieuse et le moisi des siècles.
Quoique, çà et là, commençant à se noyer d'ombre, elle restait encore assez louchemenl éclairée pour me laisser y distinguer, comme dans la brume d'un songe, la structure vague, la silhouette ébauchée de son ameublement léthargique.
Tout à coup, dans une chapelle latérale, je vis un grand corps haillonneux, à chevelure et à barbe blanches, qui dormait tout de son long à même les dalles, devant l'autel. C'était le vieux mendiant que j'avais rencontré tantôt sur ma route, et qui m'avait payé mon obcle inattendue d'un si profond regard de stupéfaction. Sans doute, il n'avait trouvé nulle part à coucher ; on l'avait chassé de partout; c'est pourquoi il était venu là, s'étant dit que ce qu'on appelle la maison de Dieu peut bien sans se déshonorer devenir le gîte du pauvre.
11 reposait tendu, gisant comme un mort, jambes et bras fixes, ne trahissant la vie que par le bruit régulier de sa respiration plaintive et rauque qui faisait rythmiquement geindre et râler le grand silence : sommeil imposant et vénérable que je me gardai bien de troubler et qu'à mouvements précautionneux, à pas étouffés,
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retenant mon souflle, je contemplai pieusement avec toute la pitié de mon cœur!
Et j'allais me retirer, quand je crus voir, vers la voûte, on ne sait quelle forme humaine engendrée par les ténèbres, qui, sans bruit, se détachant du mur, une seconde, suspendue flottante et spectrale, venait de s'abattre à terre et se dirigeait vers le mendiant.
Et cela fut si sensible en sonmyslére, si solennellement frissonnantde vraisemblance, quej'eus pleinement cette surnaturelle impression que le Christ avait quitté sa croix pour venir bénir ce maudit, pour bercer tendrement le sommeil et l'oubli de ce patriarche de la misère, à charge à lui-même et rejeté par ses semblables!
J'ai toute ma journée à moi. Que faire, au bord de l'eau, dans ce sous-bois marécageux dont l'insinuant et brutal soleil arrive quand môme à violer le jour de cave et à corrompre la fraîcheur?
Je me mets à observer les tout mignonnets scarabées bleus qui, par leur foisonnement
d'apparentes pierres précieuses, de vivantes et rêvassantes bijouteries sur les pâquerettes et les boutons d'or, sur les fouillis de ronces, de plantes et d'arbustes, font ressembler ce coin de solitude à un immense écrin verdâtre, où Ton verrait s'allumer, vaciller, miroiter tout un somptueux épanouissement d'innombrables saphirs.
J'examine, je contemple les délicieux petits insectes au dessus lisse et plat, scintillant bleuâtre dans la pénombre, violet-mauve-rosé au demi-soleil, et montrant toutes ces nuances qui se fondent irisées, moirées, arc-en-ciellécs, éblouissamment et trembleusement chatoyantes, sous le fixe embrasement de la pleine lumière.
Leur ventre d'or arg-enté, teinté de reflet d'émeraude et de diamant pâle, se traîne ou s'assied au gré de leurs six pattes brunes et luisantes comme de l'écaillé, dont les deux dernières, un peu moins nabotes, ayant la faculté de se lever en l'air, demeurent parfois ainsi pondant des heures, dressées droites ou tendues obliques, pour le moment toutes figées, toutes mortes, comme leur petit corps incrusté sur la nervure d'une feuille ou sur la rainure d'un roseau.
Leurs jambes et leurs antennes varient seules d'un rare frisson, d'un animé imperceptible, leur si cataleptique immobilité qui les repose de leurs fatigues de vampire et de leurs labeurs de destruction : car ils pompent, dessèchent, llétrissent, mangent le végétal où ils s'abattent dans leur vol qui, toujours au moment où l'on s'y attend le moins, sans un semblant d'essor, sans un tressaillement précurseur, conclut si fantasquement tous leurs sommeils par la soudaine ouverture de leurs deux petites ailes enchantées.
Ils ont leur mission mystérieuse qu'ils accomplissent pour la gloire de la nature qui leur donne en refour la magnificence de l'enveloppe et le délice de la torpeur.
Je les admire jusqu'au soir, et, en partant, je me dis, qu'aux yeux de l'Eternité, tout l'éveil de nos pensées, ne vaut peut-être pas plus que la somnolence de leurs songes.
Dans la création, avec leurs rameaux tout nus, ou habillés de feuillages, les arbres se
différencient de tout ce qui les entoure et ne ressemblent qu'à eux-mêmes.
Etirant, tordant leurs bras et leurs moignons d'écorce, déployant Toblong, la rondeur, le barpé, le fourchu, réchevelé de leur verdure, si connus, si coutumiers du regard, parés de lichen, de lierre et de gui, hantés d'oiseaux chanteurs, jacassant, sifflant ou si délectablement plaintifs, ils sont d'un voisinage ou d'un lointain sympathique, rassurant; et les plus feuillues et profondes forets, sortes d'immenses basiliques végétales, temples frais, murmurants et ombreux des choses, ne sont que la consécration des poésies de l'espace, que l'apothéose des pieux mystères de la nature qui vous émeuvent salubrement, vous pacifient et vous consolent.
Au contraire, ébranchés, amputés totalement par la hache ou la fondre, les arbres, pendant la clarté du jour, vivent déjà pour l'œil la monstrueuse exagération de notre forme dans tout le grave, le prostré, le rébarbatif, le tragique et le menaçant de ses attitudes.
Mais, à la tombée du soir, ils se font encore plus sorciers, plus personnages lugubres, dans le démesuré de leur humaine apparence. Qu'est-
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ce donc, lorsqu'à la grosse nuit, sous la palpilante morosité de la lune, drapés dans le vague comme dans un suaire, horrifiés mauvais, frissonnants-fatidiques, d'aspect hideux, décomposé, mangé, ils sont la pire évocation d'énormes cadavres, de gfgantesques désenterrés qui, dans l'effroi des campagnes, postés et attendant, n'auraient surgi de tel ou tel point du sol que pour s'y enraciner revenants, pour y croupir fantômes.
Certes ! à la ville, dès le soir, votre porte fermée ne laisse pas que de vous inquiéter un peu, puisque, vous séparant de la chambre voisine devenue mystérieuse, elle y assiste à la présence, à la vie, aux actions des choses qui ne sont désormais pour vous que du songe et de l'invisible.
Mais, vers les minuits, la porte fermée d'une
chambre de campagne, presque au ras du sol,
donnant sur l'immensité lugubre, est autrement
impressionnante pour les alarmes du rêve et
lessoupçonsdelapensée. L'insomnie, la solitude,
le silence, l'éclairage plus blême avec l'heure nocturne plus avancée, ajoutent leur solennité fantastique à son suspect redoutable. Le tonnerre qui l'ébranlé, la pluie qui la tapote, lèvent qui la fait battre ou seulement palpiteusement grinçoter , lui communiquent 1 eur animé sinistre , lui donnent une apparence de vie marmonnante, frissonneuse, ensorcelée, tragique.
Vis-à-vis juste du lit, d'une face, elle regarde votre conscience, de l'autre, elle se confronte avec l'espace et les ténèbres dont, par elle jusqu'à vous, arrivent le vertige et le cauchemar. D'ailleurs, sans cause explicable, n'a-t-elle pas des craquements propres, des tressaillements personnels pour parler sa menace prophétique ou son ieTTÏhle p?'ends garde? Derrière elle, le crime, la mort, ne sont-ils pas embusqués? Se faisant leur complice, ne va-t-elle pas leur livrer sa fermeture, et soudainement, avec fracas, ne s'ouvrira-t-elle pas toute grande pour donner passage à l'assassin ou au fantôme?
Du louche et de l'imprévu y couvent; les pires éventualités du drame et de l'horreur se dégagent de ce haut et grand rectangle de bois noir, ferré de barres oblongues, montrant
d'énormes gonds et une serrure massive scellée de sa rigide et grosse clef séculaire à tète ovale, couleur de rouille : une telle porte, c'est de l'inconnu cadenassé par du mystère et verrouillé par de l'énigme 1
En un coin de cimetière, s'exhalent successivement ces différents soliloques, du fond de quatre tombes rangées sur la même ligne, dont une toute fraîche :