I.l.NNOCKNT
Irouver son atmosphère et son cadre, ralimcnt de SCS songes, le bruit frère de ses soliloques, le silence ami de sa torpeur.
Marchant à pas de loup, caché par les herbes et les arbres, je pus l'observer de tout près, >ans qu'il me vît.
Avec dos pierres et de la terre, il s'était amusé à construire des petits rochers qu'il avait hérissés de ronces et festonnés de lierre. Juchée sur un tertre moussu, une minuscule maisonnette, avec portes et fenêtres, montrait le soin ingénieux qu'il avait dépensé pour lui donner la rectitude des murailles et le juste anguleux de la toiture; il avait façonné des petits bœufs avec des glands et les fruits rouges des haies, chacun ayant quatre bouts d'épines en guise de jambes, et, comme s'il eût voulu dans cet automne mettre un rappel du printemps, il avait fait des bouquets multicolores, bigarrés de feuilles vertes, qui, au bout de souples baguettes onfoncées dans le sable, figuraient de jolis petits arbres féeriques, bercés par leur légèreté même et se dandinant au moindre souffle.
A sa façon, dans son baroque enfantin, tout cela poétisait le mystère du lieu. C'était un
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hommage touchant et naïf à la vie comme an sommeil des choses, leur étant d'autant mieux approprié qu'il leur venait d'un être, plus près d'elles, plus obscur, plus muré en son monotone végètement, plus instinctivement compatible et communiant avec la fatale simplicité de la nature.
Et, maintenant, à genoux, les poignets dans l'herbe, tour à tour, faisant dodeliner sa tête ou la tenant fixement penchée, l'idiot se mirait dans l'eau vitreuse et pleurait silencieusement devant sa hideuse image.
J'avais certainement surpris, sans l'éveiller, son tête-à-tête avec lui-même, abîmé, si chagrin, dans sa propre horreur; il ne soupçonnait pas ma présence, mais, au mouvement que je fis pour l'aborder, il se dressa, soudain comme un ressort, en poussant un cri de bête en alarmes, et, avec une précipitation surhumaine, atteignit le haut de la colline d'oii il sembla, pour mes yeux, qu'il se perdait dans les nuages.
PRAIRIES ENGHAiNTKES
Ayant vlé orageux et assombri, coupé de pluies et de rafales, ce mois de mai-là finissait dolent et triste, avec des apparences, des coloris <^l des saveurs d'automne.
Je m'étais enfoncé dans une contrée sauvage oi^i je m'aventurais pour la première fois, et, par cette journée grise, de langueur et d'envoilement recueillis, plus je m'avançais, plus mes regards s'ébahissaient de tout cet inconnu de paysages.
Le ciel avait une couverture uniforme de nuage blancs-bleuàtres et couleur cendre et fumée dont, çà et là, les déchirures et accrocs formaient de minuscules ilôts d'azur et de lumière,cequi adoucissait la gravité des feuillages, déchagrinait un peu la mélancolie de l'espace. De même teinte que le firmament, sous son
huileux vernis, ayant, elle aussi, par endroits,
dans la monotonie de sa snrface, du lumineux et du bleuâtre, la rivière grandie, dont je longeais les détours, coulait, battant ses bords, chargeant, toujours davantage d'ondulations d'écume, le clapolis de plus en plus roulant de ses ondes massives et dentelées.
Tout à coup, je m'arrêtai, véritablement fasciné par le site extraordinaire qui surgissait devant mes yeux : en face de moi, de l'autre coté de la rivière, je voyais desbrandes-pacages, des bruyères-prairies, disposées en étage, n'ayant d'autre horizon qu'elles-mêmes, et montant ] ainsi, par gradins, aussi haut que les collines les plus élevées. Et quelles prairies enchanteresses de rêve poétique, de magie fauve et d'étrangeté pittoresque! Toutes vertes, avec d'harmonieux fourmillements de toutes les fleurs des champs et des forêts, à la fois rocheuses et boisées, et miroitant vague de tous côtés par le luminement discret de leurs mares, de leurs fontaines et de leurs flaques.
Avec leur sauvagerie hautaine, leur diiïorme, leur monstrueux de structure, avec leur caractère de fantastique et leur expression d'éternité, affectant dans leur majestueuse attitude toutes
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los ligures, toutes les formes, depuis le louihcau jusqu'au donjon, depuis la bète jusqu'à l'homme, des rochers de toutes les teintes surgissaient du sein des herbes et des plantes, trônaient dans l'épaisseur des genévriers et des houx, des huis énormes et des ronces.
Los allumant à demi, comme à travers un treillis de gaze, le presque invisible soleil ajoutait encore au bizarre de leur apparence qui palpitait, vibrait, s'animait d'un perpétuel va-etvient d'ombre louche et de lumière pâle, du tressaillement des avoisinants feuillages, de l'arrivée de quelque grand oiseau qui les éventait, en s'y perchant, de ses claquants battements d'ailes.
Quant aux arbres, c'étaient certes les plus beaux, les plus tragiques, les plus nobles que j'aie jamais vus!
Au bord de la moutonnante rivière, au bas, au milieu, sur le haut de ces vastes prairies, ils abondaient, presligieusement distribués, offerts au regard avec un art particulier de la nature : verts-clairet foncé, trapus et géants, monumentaux et sveltes, ils couronnaient ce monde de verdures fleuries d'un empanachement triomphal.
Devant les rocs, les uns, tronc nu et pommés de la cime, ou rectilignes et fuselés, semblaient des sentinelles de l'espace, inspectantes et flores ; les autres, noueux, tordus, comme en prière, renfrogneusement agenouillés, avaient lair de raconter leur songerie aux profondeurs de la terre, inclinaient sur les fleurs, comme pour s'en consoler, le poids séculaire de leur mélancolie; ceux-ci, courts et si feuillus jusqu'en bas que l'on ne voyait pas trace de leur écorce, représentaient de grandes fées végétales, de gigantesques génies et fantômes verdâtres qui, se comprenant à seulement se confronter, échangeaient en torpeur des frissons de pensée, des ombres de gestes et des colloques de silence; ceux-là, plus ou moins évasés, fourchus, formaient de volumineuses lyres et harpes qui semblaient accuser l'ennui d'être au repos dans les airs et de n'y pas jouer, sous les doigts musiciens des brises, la symphonie des branches ou la chanson des feuillages. Il y avait des châtaigniers colosses, à rameaux coudés et retombants, imitantdesvoûtesd'église souterraine, des arches de vieux pont oiî, pour l'œil, des fonds de paysages adaptés par la distance,
PRAIRIES KNCIIANTKKS 173
apparaissaient comme d'énormes peintures vivantes, bordiirécs vert d'un cadre courbe. J'en admirai aussi plusieurs, conligurés tels que des cèpes, arrondis et toitureux, qui, faisant un plafondvert-noir au-dessus des herbes, y portaient une ombre livide et bougeuse où vacillaient les regards s'attendant à y voir s'ébaucher, comme dans les rêves, des brumes d'apparitions et des vapeurs de formes.
Enmême temps qu'une signification de beauté grave et imposante, de soleimelle singularité, traduites par leur teinte, leur attitude, et si j'ose dire, par leur physionomie, il montait de tous ces arbres une exhalation de languissante pensée, d'anxieuse attente, de songe morose et léthargique.
Il vint un instant où le vent s'éveilla qui lit cesser l'inerte sommeil des herbes et des fleurs, lesquelles, d'abord, parcourues de frissons épars, de tremblaisons errantes, pareils à de vagues frémissements de la vie, se mirent à se balancer, à se ployer, à s'agiter élastiques, à onduler comme la rivière.
La vision délicieuse d'innombrables papillons de toutes les couleurs, voltigeant emmêlés au
lo*
174 PRAIRIES ENCHANTKKS
ras d'une vaste étendue gazonnée, m'était réa lisée par les souples bercements de cette grand nappe omnicolore.
Eux aussi, les arbres frémirent, eurent de mimiques de réveil, gesticulèrent, s'émurent Puis, les brises s'animant au large des airs, il commencèrent en bizarres soupirs, en plainte équivoques, en mugissements incertains, tau ils étaient vagues, la houleuse mélopée de feuilles, mais si profonde, expressive et mysté rieuse, si claraeuse d'angoisse, si chantante d tristesse, qu'assurément ! pour moi, l'écouteu familier de toutes les voix des solitudes, ce musiques d'arbres, en cet endroit fantastique étaient du plus saisissant nouveau, du plu étrange inentendu. Ce ne fut d'ailleurs qu'un courte halte dans le silence et l'immobilité de choses qui reprirent, toutes en même temps leur stupeur et leur taciturnité.
Mais ce qui plus encore me cloua de sui prise, me confondit d'admiration jusqu'à l'ex tase ensorcelée, ce fut, sur tous les points d ces prairies, particulièrement au milieu, un pro digieux amoncellement de genêts épanoui miraculeux dans le fieurissement de leur jaune
l'KAIUIKS KNCIIAMKKS 175
Certes! alors, ces arbustes «'talent le four millant d«'Cor des ravins, des plaines et des valh'es, grimpaient les côtes, escaladaient les cimes, ornaient avec une débordante profusion les abords des calvaires, des ruines, des vieux murs, des lialliers, des antiques buissons, étendaient aux lisières des forêts penchantes leur immense fresque si somptueusement mélancolique, imposante évocation, dans lo démesuré, des immortelles de cimetières, parmi ces rocs verdis pâles et bruns, qui fij^uraient dans ces herbes humides de gigantesques et glorieux mausolées.
Ces plantes sauvages rehaussaient leur beauté de cet entour inUni de verdures si variées qui, elles aussi, se transfiguraient d'une telle floraison sur toute l'étendue de leurs foisonnements. Rendues toujours nouvelles par la disposition, l'étrangeté, l'imprévu des formes et des sites, par la vie des airs et les sorcelleries de la clarté, ces deux grandes monotonies de la nature, le vert et le jaune, s'harmonisaient, s'accordaient entre elles; en exprimant son renouveau, fêtaient pompeusement la maternité de la terre.
Mais, si superbes que fussent les genêts de tous ces parages que je venais de traverser,
nulle part, comme ici, ils n'avaient ce faste, ce bouffissement,ce rebondi, ce monstrueux et cette magnificence. Si féerique était leur éclat, si despotique leur attirance, que, malgré le voilé du jour, ils éblouissaient mes regards, comme par le plus ardent soleil : je ne voyais plus qu'eux dans cette solitude ; ma béante conteuiplation s'y absorbait tout entière.
La vie et la mort s'exaltaient, se célébraient, clamaient leur majesté dans cet énorme épanouissement végétal où, éclaircies-radieuses, aiguisées-stridentes, s'amalgamaient, se fondaient, dans sa propre couleur, les plus riches teintes des chromes et des chlores, des safrans et des ocres, des ors et des topazes.
Pour avoir poussé de pareille taille, si plein, si ramassé, si pelotonneusement compact et soulevé, un fleurissement lumineux d'un tel immaculé jaune, d'un coloris si unique de fraîcheur et de rutilance, d'un tout neuf d'aspect si persistant, il fallait, me disais-je, que les racines de ces genêts privilégiés de la nature partissent des entrailles mêmes de la terre, y pompant, dans un peu de son àme, la crème de sa force et l'élixir de sa sève; ou bien, autant que j'en pou-
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vais induire par la surprenante architecture de cette solitude, par la parlante morosité des choses qui la meublaient si étrangement, le magique pouvoir qui les enchantait avait jeté sur eux le plus luxuriant de ses charmes.
Si languissante qu'elle fût, la journée ne s'était point passée sans averses, d'ailleurs aussitôt dissipées que survenues, et toujours dans le plein sourire de la lumière qui semblait vouloir ne traverser les nuages que pour se mouiller de leurs larmes. Et voici que ce fascinant paysage me terrifia presque à force de beauté solennelle et grandiose, m'apparaissant tout à coup sous deux arcs-en-ciel, Tun sur l'autre, sous deux arcs de triomphe de l'espace, superposés magniliques, qui arboraient dans la gloire triste des cieux leurs cabalistiques 7 couleurs, intensément vives et tranchées, — joutant la nue de leur cime, enterrant leurs pieds dans les dessous des profondeurs, et par où s'engouffrait, entre les quatre horizons d'un bleu louche assombri qui se fonçait d'orage, tout le moite poudroiement de l'astre démasqué, d'un flamboiement surnaturel, d'un fulgurant d'apothéose.
Le soir trouva mon admiration recueillie,
extasiée encore devanl ces merveilles, mais, comme je partais à regret, la nature me ménageait une nouvelle surprise de féerie, car, au tournant de la colline, sous un ciel maintenant mauve et lilas, barbouillé de grandes traînées de flammes roses et de vapeurs de cuivre, tout à fait au sommet plat de ces fantastiques prairies, des petites touffes de fleurs de. genêts, oblongues et rondelettes, éparses, une à une, ou ramassées par groupes minces, simulèrent exactement à mes regards un immense troupeau de moulons jaunes, disséminés, qui broutochaient songeusement dans le vert pâle du crépuscule.
NATl'RE ET FANTASTKjUE
Par ce lugubre soir d'hiver, en entendant tinter des glas, j'ai eu la sensation que la Mort en personne, frôleuse quoique invisible, m'enfonçait, comme à jDi'tits coups de marteau, son rappel pointu tlans le cœur : pendant tout le temps qu'elles durèrent, accordant avec le branle de ces sonneries le mesuré de son frappotement, lequel, après leur chaque même intervalle de silence, retombait mécanique, juste à la reprise de leur plainte.
Ma foil il a bien raison ce vieux rhumatisant optimiste ! Etant donné le rien de la vie, il n'y a plus qu'à devancer le sommeil qui dure sans fin par l'ordinaire somnolence qui se réveille peu. L'assoupissement volontaire, avant l'éternel dormir, voilà toute la sagesse de l'exis-
tenco, quand on a la vraie notion du soi-même et qu'on veut tricoter paisibl-ement les courtes mailles de son destin. Et d'ailleurs, on goûte, à vivre étendu, une sensation aussi reposante que magique : on écoute sans entendre, on regarde les yeux fermés, on respire son désir à travers son indifTcrence, et sans bouger, on se berce dans l'ubiquité du nulle part.
Le paysage est aussi déshonoré par les endimanchements villageois qu'il est ennobli par la silhouette haut-perchée d'une fileuse en capote, par le califourchon dodiné d'un meunier blanc sur ses sacs, par le cheminement grave et recourbé d'un pauvre, ou par le fixe accoudement contre un châtaignier de quelque pâtre en limousine, qui, d'un peu loin, fait toujours TelTet d'une grande pierre debout, accotée à un tronc darbre.
Le ciel est si mort qu'on le dirait gelé comme la rivière dont il a, moins la rugosité, Je vitreux
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louche de sa glace ; tout l'espace apparaît saupoudré de givre, contracté, ratatiné, caillé, montrant ses carcasses d'arbres noirs, aussi immobiles que les rocs blancs où les bras-serpents des grands lierres ajoutent le métallique et le froid de leur dérisoire couleur verte. Qu'importe! ce sinistre paysage reste encore vivant, mais plutôt pour la pensée, pour le sentiment que pour l'œil, animé qu'il est par une toute petite fumée bleuâtre qui sort comme en rêve d'une invisible cheminée.
Et, à la tombée du soir, dans les airs solennels à force de vide et de silence, rien n'est mystique à l'égal de cette haleine d'un feu minuscule qui doit brûler si mélancolique, vapeur-fantôme, ombre de fumée, qui, trahissant si vague une chaumière perdue, s'exhale et monte vers le ciel aussi pieusement qu'une prière.
L'homme se raconte partout dans la nature sauvage, et la pensée y voit sa trace adhérer aux solitudes.
De jour en jour, davantage, leschoses revotent nos passages, endossent nos fugaces et changeantes contemplations qui finissent par y déposer on ne sait quelle couche d'humanité.
C'est pourquoi, souvent, quand on se croit seul à contempler un paysage, on a tout à coup l'impression de sentir braque sur lui tout un passé de regards.
Dansla solitude, il y a des bruits qui tiennent de la taciturnité des choses, puisque, comme elles, ils inclinent l'âme au recueillement sans la distraire de ses pensées. De môme que la nature respire avec le souffle du vent, elle soupire avec la discrète voix des petites sources, des insectes, des crapauds et des feuilles ; et tous ces faibles murmures engendrés par sa torpeur, ses songes, ses extases, ne sont que des -formes et des expressions du silence.
Tirant tous deux leur beauté de la lumière, la Terre ravit les yeux du corps, le Ciel fascine
NATL'Rl': KT FANTASTIQUE ISiJ
le regard du rêve : car les paysages d'en bas sonl reproduits en plus magique par les nuages, et les mers et les montagnes ont leur divine apothéose dans les troubles et les métamorphoses de la/ur.
Mieux queses léchade.set battementsde queue, le regard du chien lui sert de parole pour dire amoureusement à son maître, qu'à toute heure et partout, il n'a pas d'autre motif de vivre que d'assister à sa présence.
On use lamitié, l'amour, le travail! Jamais on n'use l'impression d'un paysage habituel : il vous ollre la variété que lui donnent les saisons, et, bien qu'à leur cours vous preniez toujours plus d'années, vous vous figurez moins vieillir, puisque vous avez devant les yeux, sans cesse rajeunie et renouvelée, la même chère vision de votre enfance dont les goûts simples et naïfs vous reviennent ou vous sont restés pour vous illusionner davantage.
186 NATURE ET FANTASTigUK
Et puis, par ses troubles et ses calmes, par tous ses états et apparences, la nature s'accommode à toutes les situations de votre esprit qui prend inconsciemment la couleur d'impression qu'elle dégage et la subit sans contrainte. Ainsi, vous vivrez content dans cette solitude familière, car c'est encore la seule Nature qui satisfait le mieux notre égoïsme en dépit de sa parfaite indifférence.
Ébranché totalement, Tarbre à tête de cheval s'inclinait, sinistre, en regard d'une rosse inerte et non moins lugubrement penchée.
Par ce soir d'orage, surgissant de la roche sur le bas du ciel écarlate, à proportion de longévité, aussi vieux, aussi foudroyés l'un que l'autre, ils se faisaient pendants funestes, se correspondaient en misère, avec le même tragique. L'Etre et la Chose étaient semblables en silence, en stupeur, en immobilité roide; s'appareillant jusque dans la forme, ils se confrontaient plus fraternellement, comme deuxjumeaux de la ruine égalementconsommée. El le paysage,
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dôjà si poignant, était dramatisé jusqu'à l'épouvante par le morne face à face de ces deux horribles restes, par le hideux vis-à-vis de ce bois et de cotte chair qui, tous les deux, se montraient leurs écorchements et se bâillaient leurs blessures.
Lorsqu'on pleine solitude, rodant au bord d'une petite rivière, il arrive que la marche des nuées, la palpitation des feuillages et le haut vol d'un grand oiseau s'harmonisent en lenteur avec le cours de l'eau silencieuse, votre àme, elle aussi, prend le mouvement de ces visions calmes qui la font s'en aller des yeux et lui deviennent au sein du libre espace le plus flottant hamac du songe, la plus berçante escarpolette de l'extase.
Par le tumulte et l'horreur, par la solennité, par le mystère, les mers, les forêts, les grandes âmes tristes se ressemblent et se symbolisent : mais les mers engloutissent les coquilles de noix qui les violent, les forêts ébrèchent le tail-
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lant des haches qui les coupent, tandis que les grandes âmes désolées bénissent la mort qui les délivre d'elles-mêmes.
La Nature accommode ses bruits à ses couleurs, à ses formes, à ses odeurs, à ses reflets, à ses lumières, à ses ombres. Elle les approprie à l'horreur, à la solitude, à la fraîcheur, à la vétusté des choses. C'est pourquoi, si bien que module au fond d'un bois la femme la plus suavement amoureuse, sa voix y aura quand même quelque chose de profane et d'intrus, alors que celle du rossignol en est si mystérieusement le 5 soliloque intime et le soupirement familier. Quant au meilleur siffleur de la terre, il aurait tort de siffler immédiatement après que le fin gosier du bouvreuil vient de transpercer l'air de tout le pointu goguenard de son fifre. Et vraiment! le grillon grince encore mieux pour la campagne que la lime du vieux maréchalTferrant au bord de sa petite route perdue !
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I^es parfums sont Lion trop les impondérables et pures haleines de la terre, pour n'être pas contaminés par l'inFàme épaisseur de la senteur humaine. Seules, les abeilles, qui sont les chères ventouses des Heurs, seraient dignes de s'imprégner de ces sou (Iles dames des choses et d'en laisser sur leur passage dans les airs le sillage inviolé, la traînée sans souillure, vierge de toute senteur qui ne soit pas elle-même.
Conseillés seulement par la pudeur ou la nécessité, les premiers hommes, en se couvrant de peaux de bêtes, se conformaient sans le savoir aux lois de la noblesse et de la beauté paysagiques, car la nudité humaine fait tache dans la nature qui, parmi ses colorations blancs-grisrosées, n'en a pas qui s'appareillent à la sienne. Les majestueux espaces, les graves solitudes indiquent à l'homme des nuances de costumes assorties aux leurs, en étalant à ses yeux les verdures, les écorces, la mousse et le rocher, le limon et l'eau. Ainsi teinté de ces couleurs éternelles, l'aspect humain ne profane plus la
nature où il se fond et s'harmonise dans sa nivelante et amalgameuse immensité.
Vers le soir, quand on est malade, on éprouve du soulagement à voir de son lit, par les carreaux, fourmilleusement tomber la pluie : cela, silencieux, d'une façon languide, vous met comme un rideau vague devant les yeux, comme un voile de gaze sur le rêve, tisse autour de votre âme inquiète on ne sait quelle bienfaisante toile d'araignée.
Oublieux de rheuro,on vit Irop vite hélas! et trop hors de soi, par les saisons radieuses ! Tandis que, de tout le lugubre des printemps avortés, des étés brumeux, des automnes morbides, il semble qu'on engrave ses jours. A force de les trouver longs, on les existe davantage en jouissant d'eux en détail, et, d'autant plus sensiblement, qu'on est plus enroulé dans son regret, plus tassé, plus replié sur soi-même.
Les si tristes adieux terminés, à la seconde où la distance va les efTacer l'une pour l'autre, deux personnes qui s'aiment tendrement se font comme jaillir Tàme de leurs yeux pour s'embrasser encore une fois dans un dernier regard!
Quand l'horreur dans l'esprit, la mort dans l'àme, il vous arrive de marcher longtemps tout seul au creux d'une vallée déserte, sous un ciel bas, par le vent et la pluie, vous subissez cet entour et cette atmosphère d'un symbolisme si lugubre, au point de croire que vous voyagez dans le pays du gémissement, dans le royaume des larmes.
Rien ne se perd dans la nature : les soupirs, les frissons, les regards, les reflets, les arômes, les souffles, sont d'indestructibles projections d'âmes, d'immortels éclairs de matière qui, retrouvant à travers les espaces le chemin de leur origine, se restituent à la grande vie éparse dans le vide pour, au fur et à mesure qu'elle
se prodigue, intarissablement l'enrichir et la reféconder.
Le jaillissement immaculé des sources, la neige des cimes et les lilas blancs sont bien le triple emblème des vierges: de relancement si pur, mais si aveuji^le de leurs pensées, de leur glace si tut fondue, de leur parfum d'àme si vite évanoui.
Il n'y a que la grande Tristesse dans la solitude qui décorporise pleinement riiomme. Certain soir de spleen, aux lointains bourdonnements des cloches, face à face avec le noir de la cheminée vide, on n'est plus qu'une ùme qui flotte sur un slas. devant la nuit de sa destinée.
La joie tumultueuse et le chagrin bruyant détonnent dans un désert. Au contraire, l'allégresse au muet sourire, le deuil au silencieux
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désespoir, s'encadrent liarmonieusement dans la taciturne horreur des choses auxquelles la non moins solitaire àme humaine, en toute sauvage complicité, ajoute la solcnnitc' de ses larmes ou le mystère de son extase.
La Pourriture a encore une certaine noblesse, tant qu'elle respecte la forme et la silhouette tle la créature qu'elle mange.
La Science, magicienne des corps, aura beau l'aire pour éclipser la Poésie, enchanteresse des âmes, l'œil du rêve préférera toujours dans la campagne : les cavernes aux tunnels, les tils de la vierge à ceux du télégraphe, et les charrettes à bœufs aux locomotives.
Des très lointaines nuits d'amour dématérialisées par la puriliante vétusté du souvenir, il ne reste guère plus que le regret blanc dune extase, que la nostalgie vague d'un songe.
C'est seulement quand elle ourdit quelque trame, souffre et se révolte, que la pensée de l'homme communie avec la Mer. Autrement, elle n'est devant son gouffre que l'infime présence d'un grain de sable de plus.
Le bruit des villes est maintes fois troublé par le silence des cimetières.
L'accouplement frais de deux superbes adolescents n'a qu'une beauté humaine et suavement animale. Au contraire, l'ébauche d'une étreinte d'un Philémon et d'une Baucis revêt pour l'œil et le songe de la pensée une grandeur surnaturelle, une majesté quasi fantastique par la prolongation indéfinie chez eux du désir et de la tendresse, par la nostalgie de passion, la hantise de volupté, la soif amoureuse de leur âme qui, à force d'élancement de souvenir et de regrets, leur fait revivre quand même l'ardeur et le pâmé de leur jeunesse fleurie, dans
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la décrépitude et les tâtonnements de leurs corps.
En pleine conscience, en pleine vie, nous sommes les laborieux inventeurs de nos rêves de jour qui ne sont hélas! qu'une insuffisante pâture aux indiscrétions de notre esprit. Quant à nos rêves de nuit, c'est la maligne et humiliante nature qui les crée dé toutes pièces et les fournit à l'âme devenue impersonnelle, mais restée voyante et sensible pendant notre mort momentanée.
En cet ici-bas monotone, de mêmes redites et recommencements, si, diurnement, ils ne faisaient pas payer si cher leur magie nocturne, les songes seraient pour notre curiosité toujours insatiable, les seuls montreurs toujours nouveaux de l'extraordinaire et de l'inattendu, car devant nous, changeant à l'infini la forme, l'aspect, l'âge et la destination des êtres comme des choses, nous rendant spectateurs et acteurs dune réalité surnaturellement diminuée, grandie, ou totalement renversée, ils nous font vivre.
pendant ce trépas provisoire du sommeil, toutes les sensations de l'inconnu, toutes les conceptions de l'impossible.
Sans linfirmité de sa structure, ce n'est que brièvement et à de rares intervalles que rhomme abaisserait ses regards sur la terre et sur l'eau. Longuement, à l'ordinaire, il les tiendrait jaillis et montés tout en haut de l'espace, abîmés dans la grande sorcellerie du ciel qui. n'ayant besoin que d'une cime d'arbre ou d'un vol d'oiseau pour aviver sur son azur la torpeur et le rampement des nuages, compose, en silence comme aux rumeurs de son tonnerrcj la prestigieuse symphonie des couleurs, des mouvements et des formes où l'œil et la pensée trouvent indéfiniment poui' s'ébahir la contemplation jamais la même et la rêverie toujours neuve.
Il semble que les femmes laides veuillent raeheterleurdisgrâcedelanalure par la séduction
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du CM'ur et les arlilices de l'esprit. Au rebours des belles qui ne présentent que leur extériorité, les laides n'apparaissent qu'à travers la délicatesse, l'onctueux, le poétique ou la singularité de leurs qualités morales etspirituelles, et toute l'ingéniosité de leur être s'applique à faire appel à ce qu'elles ont de ressources de cliarnie intérieur, de pureté, de passion, de douceur et de tendresse, comme pour s'en imprégner les traits, s'en peindre et s'en masquer la figure.
L'habitude qu'elles ont de ne recourir qu'à leur propre fonds leur permet, parla môme, d'en connaître tous les ressorts qui, par elles manœuvres avec tact et savamment combinés, font passer et jouer sur la physionomie toutes ces lueurs nuancées du sentiment, tous ces multiples éclairs de la pensée : échos et frissons, ombres et reflets de la conscience, qui signifient une personne, rendent un esprit, donnent le sens d'un cœur et que l'on nomme : l'expression.
Sachant que les méchantes idées, les rêveries coupables les enlaidiraient encore, elles arrivent à ne ruminer suavement que des songes tranquilles et de blanches réilexions. Ainsi, leur bonté naturelle s'accroît quotidiennement de
tout TefTort qu'elles font pour être plus regardables, et souvent elles y parviennent bien audelà de leurs souhaits ! Grâce à cette gymnastique morale, à cette mimique de la pensée, mystiquement, leur vilain visage s'harmonise et se fond avec la spiritualité de leur être, s'immatérialise jusqu'à devenir angélique. On n'embrasse jamais mieux une âme que sur la figure d'une femme laide!
Chaque jour on se sent toujours plus s'en aller vers le lendemain. Il n'y a que les convalescents, à la suite de très graves maladies, des espèces de revenus de la mort qui ont la sensation de s'arrêter dans le temps, parfois même un peu de retourner en arrière.
Il y a des choses qui excitent la matière et qui augmentent la bête chez l'homme : comme la guerre, les spectacles sanglants, les fêtes publiques et les foules. Au contraire, on se sent
subitement afliné de cœur et d'esprit, en quelque sorte délicatisé <lans tout son être, quand on regarde certains paysages et certaines jeunes filles, ou qu'on est l'interlocuteur de certains tout jeunes enfants ou de certaines très vieilles femmes.
La grande musique, la seule qui soit digne du frisson des hommes, tire sa beauté même, à la fois terrestre et surnaturelle, de son absolu indéfini. A Tin verse des assemblages de sons gais ou tristes qui ne répondent qu'au banal sentiment de l'ordinaire humanité, elle n'évoque et n'interprète que les tempêtes elles nuits, les immensités et les solitudes, ou les pensées, douleurs, tristesses, vastes et profondes comme elles. Et l'on se dit, telle est la prodigieuse étrangeté de cet art inexplicable, que, tous les hommes ayant disparu du monde, l'infini qu'il aexprimé de leur vivant, il devrait continuer à le rendre tout seul par sa propre essence, étant peut-être encore plus que la foudre et l'ouragan le mugissement du vide et la lamentation du mystère.
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Quel qu'il soit, le côté solide et volumineux de l'animé comme de la matière demeure tonjours trivial et grossier pour l'œil de l'âme qui ne goûte, curieux et délicieusement surpris, que les expressions des aspects, des couleurs, des formes, les signifiances des immobilités ou des gestes, les façons des renfrognements, des sourires, produites par le sang et la pensée chez les êtres, par le soleil et le vent chez les choses.
Les objets, ayant été portés ou pratiqués par de chers disparus, prennent pour nous un caractère funèbre, évocateur de l'actuel état de leur mortuaire consomption : leur linge représente leur suaire, et leur lit, leur cercueil; le collier d'une jeune défunte regrettée vous saisit presque autant que si on voyait un chapelet de ses vertèbres.
Hélas! l'extase, en étant le sentiment qui dématérialisc le mieux l'âme, est aussi celui qui lui fait le plus profondément sentir sa
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pitoyable incarnation, à la seconde même où elle a réintégré sa biHe !
On s'imagine que décrire la nature repose de penser, et pourtant, pour exprimer lidèlcment les formes, les couleurs, les sons, avec tout le. détail desnuances du surgissement, du renfoncé, du strident et de l'indécis, il faut que l'esprit ait longuement questionné le mystère des cimes et des profondeurs, et que, s'étant volontairement laissé gagner par leur calme ou leur tempête, leur ordre ou leur chaos, il ait, en quelque sorte, rêvé le rêve des gouffres, geste l'ennui des plaines, songé le songe des solitudes.
Quoi qu'en puissent dire les soi-disant penseurs, n'est-ce pas le plus grand effort de l'être que d'arriver à se dépersonnaliser de son périssable orgueil pour ne concevoir, ne vivre et n'interpréter ([ue l'éternel?
Un pauvre petit ramoneur dans une cheminée figure bien un triste et doux repentir dans une conscience.
Au clair de cette lune sanglante et fixe, là, les lleurettes d'un talus râpé se berçaient d'un zéphyr à la fois si vague et si insufflant la vie, qu'animées- cataleptiques, bougeuses comme dans les rêves, elles semblaient de toutes petites personnes peintes qui palpitaient, se rapprochaient les unes des autres, se saluaient, chuchotaient entre elles, et l'on avait la sensation que le silence écoutait ce que pouvaient bien se dire si frissonneusement. et si bas, toutes ces jolies petites fées des brins d'herbes.
Aujourd'hui, les éphémères se rassemblent, se ramassent par tas voltigeotants. Partout grouille, obscurcissant et compact, le tourniquement pressé de leurs tribus impondérables ; et l'on admire, comme dans une nature magique, cet infini foisonnement de moucheronnettes minuscules qui, suspendu cendreux et noir, au bas des airs, y formant un harmonieux et innombrable pèle-mèle de grains de poussière ailés, devient alors l'ombre animée des chemins creux, la buée vivante des rivières, la dansante vapeur des marécages.
Au début d'un glorieux printemps, je vis quatre toutes jeunes filles dans un petit verger campagnard où deux cerisiers et deux pêchers fleurissaient ensemble : et, dans une telle enfantine candeur, dans une telle grâce et naïveté mystique, si rose était le visage de deux de ces jeunes filles, si blanc celui des deux autres, si suavement leurs teints s'appareillaient aux coloris des quatre arbres, que je mêlai, pour l'admiration de mon âme et de mes yeux, le frais éclos de ces tleurissements avec la virginité de ces ligures.
Par une compacte obscurité, vous êtes perdu dans une vallée hostile oii la pierre vous repousse, oij la ronce vous accroche, oii le cloaque vous embourbe. Pas un point de repère ! Vous sentez, vous frôlez l'arbre, d'apparence totalement insoupçonnable, enseveli qu'il est, d'en haut comme d'en bas, dans la poix d'une nuit moite, la plus hermétique : en ce labyrinthe de l'ombre, vous marchez donc boiteusement, d'unpasalarmé,défîantetpeureux... Toutà coup.
VOS mains touchent des buissons qu'elles reconnaissent façonnés, des piquets de bois, reliés ensemble, qui forment une barrière indéfinie : vous êtes devant une ligne de cliemin de fer de la plus sinistrement noire et terrifiante solitude! et certes! à n'en plus douter! car, dans les airs, ces sourdes plaintes, macabrement vibreuses comme celles de flottants spectres éplorés, ce sont les tremblements gémis des fils chagrins du télégraphe dont le vent pluvieux s'est fait la harpe de lespace, pour bercer avec ses geignements la sauvage horreur du silence.
Alors, en vérité, par cette nuit opaque, la locomotive est terriblement, fantastiquement belle, lorsque, seulement devinable dans les ténèbres par le démesuré de ses deux yeux rouges, elle projette, avançant droits dans Finconnu, ses fixes regards sanglants et lumineux de respirant monstre invisible !
L'hiver, sa capote lui conférant un capiteux et comme une féerie de mystère, toute jeune femme
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de campagne, marcliant à une certaine distance de votre œil, vous fait toujours un peu relTotde Tinviteuse Volupté qui pudiquement se promène. D'elle, on n'entrevoit que la tète et le pied, l'une si joliment dodineuse sous la large coiffe blanche, l'autre, si eflleureur du sol, sous le pesant sabot noir. Et, de cette passante inconnue, il émane lin charme secret éveillant eu tapinois chez l'artiste, tous les songes frais de la romantique adolescence, tout le sentiment exquis de la tendresseamoureuse. tout lindécis, tout le vague (lu désir poétisé qui se recueille et qui contemple.
La nature a de ces stupéfiants mystères, de ces déconcertantes anomalies. S'il fallait désigner par une seule note exquise et monotone le son musical qui exprimerait le plus suavement sur terre la plainte angélique d'une belle àme de vierge, c'est encore le chant du hideux crapaud qui s'imposerait par la spiritualité de son charme.
Ce n'est plus la nuit, et ce n'est pas encore l'aube : heure ambiguë des murmures neutres, des tressaillements équivoques, des couleursindécises 011, du ciel masqué blanc-brumeux comme la terre, on voit la lumière si vaguement sourdre et filtrer dans la moiteur de l'ombre. Au milieu du silence mouillé, les seuls bruits émoussés, assourdis, gazés, que l'on entende par intervalles, sont le râle des cailles, le gloussement des perdrix se réveillant dans le profond des labours et la fatidique plainte, déjà plus douteuse, du chat-huant qui miaule à fleur décorce dans le creux de son arbre, en attendant qu'à la première lueur de jour précise il s'y renfonce et s'y encaverne. Et par degrés, la campagne apparaît comme en songe à travers le brouillard demi-nocturne qui, devenant un*délicieuse bruine, se fond, tiède et lacté, en gouttelettes de larmes.
Dans ce vert pacage buissonneux des quatre coins, et planté de genévriers et d'arbustes rabougris imitant de courts cyprès et des sapi en miniature, des moutons gris, blancs et noir
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étaient couchés, accroupis et ruminocliants. Autour d'eux, familière jusqu'à se percher sur tel ou tel, allait et venait chercheuseraent, sautelait et voltigeait attentive une pie silencieuse, si bien qu'avec ses couleurs symboliques, l'oiseau m'apparaissail comme un petit grniede cimetière, comme un espril ailé, vagabond et danseur, qui visitait curieusement la blancheur et le noirdes mausolées, l'usure etledécoloré des tombes.
A travers les profondes campagnes, les soudaines intrusions de bandes citadines sont des avalanches de désordre, de tumulte et de bruit qui, dans leur fracas profanateur, emportant, balayant, roulant la pieuse extase de la pensée, du songe et de la contemplation, offensent la pureté des solitudes, blessent la sainteté du silence, font une avilissante contamination des rochers et des arbres, commettent un crime salissant de lèse-poésie contre la solennité de la nature.
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Dans le silence hermétique des campagnes perdues, les coups de haclie des bûcherons, tombant un par un, égaux et lents, sur la pile des grands chênes, sont comme un tocsin de massacre, comme un glas de mort acharné qui tinte menaçant pour les arbres d'alentour crispes, tordus ou prostrés alors, selon l'atmosphère, dans une attitude expectante, visionnaire, écouteuse, lugubre et terrifiée.
Et quand des craquements sinistres, quand des bruits de ligneux déchirements, à la fois gémis et grinces, annoncent la chute suprême d'un de leurs semblables, ils s'animent pour les veux qui savent interpréter la posture, le geste et la physionomie deschoses ; ils deviennent expressifs de pitié, d'indignation et d'horreur: et l'on dirait vraiment I que leurs racines fraternelles ont soudainement tressailli dans les entrailles de la terre!
Dans cette petite île submergée, ces trois peupliers si frémissants entre l'onde et les nuées qui glissent simultanément du même
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train sournois et mystérieux, ne sont-ils pas l'image de I ame, inquiète entre deux mauvais présages, qui, ensemble et pareillement funestes, rampent sous la détresse et sur les frissons de soii angoisse?
I*ar les jours de brumeux soleil et de chauds zéphyrs voltigeants, au-dessus et autour de vous, tout vibre et se correspond en palpitations harmonieuses : la marche des nuages anime glisseusement l'azur moiré du ciel, le terrain frémit par ses herbes, la rivière ondoie, les feuillages tremblent. Et, lorsque par le calme et la fraîcheur de la conscience on se trouve à Tunisson de cette nature si extatiquement éveillée, on participe de tout son être à ce délicieux frissonnement des choses, tandis qu'halluciné par la contemplation, on croit sentir passer, en mignonnes ombres, sur son âme, comme sur Técorce des arbres, les retlets dansants de la lumière.
L'âme si inféodée au corps est-elle assez contredite par lui, puisqu'elle ne peut signifier la beauté de sa joie, le drame de son affliction, ni rire, ni pleurer, sans l'ignoble grimacerie du visage! Chez l'homme, il n'y a que l'extase du songe et le ravissement de la pensée qui arrivent à ennoblir sa bête en spiritualisant sa figure.
Barrant tout le pacage, le peuplier abattu montrait nue, sans rameaux, la moitié de son énorme pile ronde à l'écorce lisse, et tout le reste, jusqu'au fin bout, avec ses branchages écrasés et ses charpies de feuilles, trempées de vase, qui s'y collaient aplaties.
Gigantesque, son seul gisement vous eût déjà saisi au milieu des autres arbres droits et mouvants, mais, avec toute la tragique horreur de son aspect, le souillé de sa couleur, le mutilé de sa forme, lui! couché au ras du sol, il devenait plus saillant, plus surgissant que ses pareils debout, palpitants immaculés dans la gloire des airs. Il ramenait à lui l'attention
des yeux, il renchaînait à sa monstrueuse longueur qui semblait simposer à l'espace, emplir tout le creux du ravin, par ce mélancolique soir de tin d'octobre.
Des saules, que l'orage avait rendus plus échevelés qu'à l'ordinaire, avaient l'air de pleurer avec de vagues soupirs autour du géant renversé, et, jusqu'aux lamentations funèbres, étaient figurées par les croassements des corbeaux et des pies qui sautaient boiteusement et rampaient dans l'herbe, dégageant par leur présence au crépuscule, une épouvantable solennité devant ce grand cadavre d'arbre.
Pour le funèbre évocateur qui, du fond d'un sanctuaire de froide et blafarde église, voit entrer, tout à coup, toute revêtue, toute longvoilée de blanc, une mariée et sa suite, n'est-ce pas un peu la brusque apparition de la mort en toilette, précédant avec pompe et solennité son cortège de vivants qu'elle emmène à la tombe?
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Les gens très pâles ont l'air de jolis cadavres qui se promènent dans la vie pour avertir les personnes 1res colorées qu'elles seront blêmes tôt ou tard.
Couleur des sources, des eaux de puits et de citernes, d'huile bouillante et de mauvais nuages, toute cette onde massive et folle reluit, s'embrouille, pivote, zigzague, se rue et se cogne contre des rocs qui la renvoient sur d'autres et, sans trèv(î, dans le même délire écumant, dans les mêmes convulsions courbes, repliées et tournoyantes, elle se bombe, se creuse, croule, bondit, se dépêche grondeusement comme un tonnerre précipité — laissant voir, çà et là, parmi les pierres frangées et cravatées de bave, des trous de cuvettes, si parfaitement arrondis et lisses, qu'on les dirait creusés par la main de l'homme, passés à la lime, râpés au papier de verre.
Et vainement, cette eau frénétique s'acharne et se démène dans sa ruelle de blocs; elle est murée au bout par une grande roche noire
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ayant l'air de trembler sur sa base mais qui la dompte quand môme, la refoule, l'écrase, la pétrit, la tranche, la morcelle et l'oblige à rouler en arrière, dans toutes les cavités qu'elle s'est faites, ses tronçons de gave enragés qui se soulèvent furieusement et se distendent pour se rejoindre.
Par un azur clair et pâle de septembre, il arrive que le vent du nord, déjà frais, bien qu'à peine marmonnant, souffle de temps à autre dans l'espace bien ensoleillé : aussi, par intervalles, on voit rire et se moirer sourieusement les dormants des ondes qui balancent et renvoient la lumière dans la transparence de leurs plis. Gaiement, toutes les herbes s'animent, toutes les branchettes gesticulent et les fins peupliers, verdoyant jaune presque jusqu'au pied, frémissent et vacillent d'un bout à l'autre, tandis qu'ils agitent de façon claquetantc et papilloteuse le feuillu plus compact et plus pommé de leur cime.
El, quand parfois, sous le vent qui force pour aussitôt s'apaiser, le bruissement de
toutes les ambiantes ramures monte, s'enfle et grandit jusqu'à la rumeur large et chantante, alors ces courtes et massives symphonies des arbres font un houleux bercement de plaintes solennelles dans la longueur et la plénitude du silence. On est comme emporté par cette musique des souffles, on sent nager son âme sur ces grands et roulants soupirs de la nature !
La neige, cette chose blanche, froide et monotone, qui, enterrant les bruits, enlinceulant Jes aspects jusqu'à les rendre informes, fait de tout l'espace une immensité morte, muette et caillée, la neige, dans le même sens, agit également sur l'homme habitant les solitudes. Chez lui, quand la terre en est recouverte, il éprouve une métamorphose dans son être, une altération dans ses facultés; il se surprend à exister, à se comporter autrement qu'à l'ordinaire. Il subit au-dedans la pâle horreur, le silence et le stagnant de l'au dehors; avare de mouvement, de gestes et de paroles, gourd de la pensée, de l'ouïe et du regard, il a la sensa-
tion qiio tous ses organes sont comme prisonniers d'une sourde catalepsie, voilés de langueur, emmaillotés de vague, et qu'à demi animés par une sorte de vie soniiiambulique, ils rampent à tâtons, végètent cotonneusement dans un brouillard de rêve.
Par le pointu allègre de leurs cris, le mutin mouvement d'ailes de leurs menottes et les voltigeotants crochets de leurs regards, les tout petits enfants sont les frères des hirondelles.
L'hiver, il semble que la nature veuille nous indemniser des frimas, de l'opprimant du silence et de la brièveté de la lumière, en nous donnant la vision totale de la structure des choses que, pendant le printemps, l'été et l'automne, elle dérobe a nos yeux sous sa pompe verte et multicolore.
Devenue appauvrie, on dirait qu'elle se fait plus savante, plus artiste. Par son éclairage, ses haleines glacées, ses humidités, ses
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neiges, ses grésils, ses brumes, elle charbonnc, métallisé, diamante et vitrifie les végétaux. Au beau temps, de son feuillu à la fois onduleux, massif et enveloppant, elle meuble l'immensitc d'une sorte de chair vorte, étoffée, trapue, aux courbes hai'monieuses, aux croupes lisses, aux moelleux contours, mais qui masque l'armature, le type et le caractère de la forme des arbres.
Dans nos conventions humaines, c'est l'ombre et le lugubre qui font le secret : au contraire, la nature est plus mystérieuse parle plein flamboiement des cieux et n'a jamais autant d'intimité, d'abandon avec nous, que pendant le deuil des choses et le marasme du soleil.
L'hiver, presque davantage, avec plus d'ordre et de variété que par l'uniforme et compacte énormité des feuillages, l'espace est peuplé par les innombrables entrecroisements des branches qui, mordant mieux sur le vide, burinent la nue et les airs de la netteté de leurs arabesques d'un relief avivé par le voisinage des hauts panaches de feuilles mortes qui persistent rouilleusement sur l'arqué, la rondeur et l'évasé des cimes.