LE TROISIÈME
La terre s'étant incorporé mon dernier grain de poussière, je ne suis plus même un atome : j'exprime la plénitude du rien; je réalise le néant suprême 1
— Ces trois premiers soliloques, appartenant à l'autre monde, ne sont percevables que par
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roroillc (les choses ou des purs esprits; mais, sûrement émis par une vraie bouche animée, matériellement articulé par une parole vivante, le quatrième que voici épouvanterait au plus profond de l'âme l'être humain qui, passant par là, pourrait tout à coup l'entendre :
« Oui ! Je viens de m'éveiller ! Mais où suis-je ? <Ju'est-ce que c'est que cette chose si étroite et si basse? Est-ce un couloir, est-ce un lit?
J'ai froid ! Je ne vois plus! Je n'entends plus ! Je n'ai plus de souffle! Oh! Ce drap qui m'emmaillotte, cette odeur de terre, celte humidité, ces ténèbres, cet angle de bois où butent mon crâne et mes pieds! Je me suis retourné sur le ventre, et je dévore mes poings... Au secours ! Mais non! Vous arriverez trop tard... J'étoufle... J'étouffe... C'est l'agonie! Et la voilà! La voilà la Mort!! »
Vraiment! dans ce hideux passant qui m'aborda si à l'improviste au coin d'une rue, j'eus peine à reconnaître le beau viveur insolent, l'artiste hautain d'autrefois qui avait toujours
si grand air dans ses débordements de licence et de sensualité!
Je savais qu'il avait souffert de terribles drames et que, depuis de longues années déjà, il était devenu le possédé inexorcisable du jeu, du libertinage et de la boisson, mais le malheur, le vice et l'alcool avaient-ils donc pu à ce point en faire un spectre d'ignominie, le métamorphoser en un tel monstre de l'abjection et de la misère, avilir sa démarche, souiller son œil, sa voix et son geste, lui façonner une figure qui n'était plus que sa déshonorante ressemblance, oîi, à plat et dans les creux des rides encore ravinés par les jeûnes, s'étendait la crasse, s'incrustait la compacte saleté, parmi les plaques et les bourgeonnements, les dartres et les pustules, fleurs du poison de son vieux sang corrompu, tributaire invétéré de la plus rongeuse maladie !
Lui, jadis si droit, si crâne, si fashionnable, si propre, si absalonesque de chevelure, il était courbé, ratatiné, haillonneux, sordide, glabre des tempes et de la nuque, avec on ne sait quel affreux lichen en guise de barbe ; coiffé d'un expirant chapeau presque fui de ses bords.
chaussé de bottes consommées, bientôt lâchées de leurs semelles, culotté de chiffons et vestonné d'une loque pisseuse, épinglée très bas, qui, laissant voir un large triangle de peau velue, révélait, chez ce malheureux, absence totale de chemise; des mains dilTormos d enflure et devenues grilîes par la longueur noire et démesurée des ongles ; des prunelles bombées, comme désorbitées, roulant gélatineuses dans le cercle rouge des bords de paupières à vif; une bouche qui s'ouvrait sans lèvres sur le jaune des chicots et le verdâtre des gencives, d'où montaient des bouffées de senteur alcoolique, comme par la bonde d'une futaille d'eaude-vie! Tel il m'apparut : tout son individu, visage, corps et costume, résumant de prime abord les pires évocations du Dépôt, de Bicêtre et de la Morgue !
Et avec cela, tant de vitalité dans la ruine, tant de sûreté dans la parole, tant de raison dans le regard!
Il avait parfaitement le sens de son horreur dont, comme on va le voir, il avait pris son parti en toute sardonique et mystifiante humilité.
Non moins éciuiiré qu'affligé de cette rencontre, je frissonnais de l'envisager, de le frôler, de le subodorer, de l'entendre, et je me faisais violence pour dissimuler mon croissant malaise d'émotion, de dégoût et d'épouvante.
D'ailleurs, il ne me tint pas longue conversation; il avait conservé sa causerie nette, stridente, imagée, concise; mais, il parlait plus vite el plus siffleusement qu'autrefois, burinant son langage de mots râpants, mordants, vitrioliques, articulant d'une voix de rogomme des phrases de tiel et de venin que son débit intentionnel me décochait au plus profond de l'âme, de tout Tacéré de son accent haineux, de toute la projection de sa blessante amertume, tandis que ses prunelles troubles, insupportablement fixées sur moi, ne me faisaient pas grâce une seconde de leur suveillant coup d'œil pâle.
Soudain, il me chuchota : « Je vous dis adieu, non plus au revoir! » et, d'un air doucereux de ménagement, d'intérêt, presque de pitié, mettant alors toute la constatation de son examen, toute la divination de sa pensée dans l'appesantissement de son regard et le satanisme de son sourire, il ajouta :
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<( Vous m'avez assez vu, n'est-ce pas? Je ne veux pas plus longtemps vous impressionner, et je m'en vais, mon cher ami, car je vois bien que je vous fais mal. »
Bien qu'elle ne provienne que de la chair, ne couvant latente, expectante, virtuelle, que dans le reseau de nos fibres, la volupté est un transport humain si confisqueur de tout lèlre, que les autres sentiments et impressions, quels qu'ils soient, s'oublient, s'engloutissent en elle, pendant la seconde de sa durée.
La nature a voulu se surpasser elle-même, prouver à son propre infini l'illimité de sa puissance magique en dotant sa plus parfaite créature, comme pour compenser tout le mal qu'elle lui fait, de la suprême sensation par excellence, due à l'œuvra de son seul corps, bien qu'elle puisse être magnifiée, suraiguisée par la science de la passion, angélisée, pour ainsi dire, par la noblesse, la mélancolie délicate et souffrante d'un amour blanc qui pudiquement la réclame, par la frénésie d'une étreinte qui ne la rêve et
ne la cherche qu'à travers l'innocente avidité charnelle, que dans la fusion des cœurs et la poésie de la tendresse; comme aussi, il peut arriver parfois, qu'en toute inconscience de notre part, elle résulte des agissements impurs ou platoniques des songes d'amour, ce qui affir-r merait, en la rendant plus extra-terrestre, plus miraculeusement exceptionnelle pour ce monde, son essence immatérielle, son fond et son caractère de spiritualité.
Et, cette sensation est tellement unique, tellement pleine et profonde en son raffinement de douleur paroxysée si ineffablement délectable ; elle est à la fois si éparse et si ramassée en vous; en tout l'individu, alors semblant décorporisé, fondu et dissous dans une langueur de délire, elle insinue, si mystique et si mystérieuse, un tel ravissement enchanté, dépassant l'idéal et confinant à la mort, que vraiment 1 lorsque, par les ténèbres volontairement établies autour de soi, on échappe en quelque sorte à toute matérialité de l'amour, on se dirait non seulement traversé, mais encore saturé, rempli, bercé, emporté nulle part et partout, par le souffle et le frisson d'un rêve-béatitude
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d'une extase-délice, (J"uiie pensée-bonheur divin, n'ayant d'autre objet et résultat que l'ivresse informe, inexprimable, intinie, qu'ils vous communiquent pendant l'éclair de leur épanouissement.
De là, après que sest évanouie la volupté, nos consternations, stupeurs et accablements, comme si, dans notre ébahissement d'avoir été dieu une seconde, nous ressentions la honte et le dégoût de réintégrer notre bête.
Sur son mètre de cailloux dont le soleil fait un sopha de diamant, le jeune cantonnier est en train de manger sa large croûte raboteuse où s'est écorché, broyé l'ail, en bonne purée verdâtre. Nonchalant, béat, le couteau luisant droit dans sa main levée en l'air, il mâche de façon lente et rythmique, exprimant, par le délecté de sa face, qu'à cette heure il est le rentier du bien-être, le roi de la gourmandise, et que sa frugalité savoure comme un festin tout le goût fort, tout l'acre odorant de ce repas sur le pouce.
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A côté de lui, son bébé sur son tablier, safenime est assise, comme en extase, respirant douce, un peu langoureuse, ses belles lèvres entre-bâillées par un sourire placide, buvant son homme et son enfant d'un œil qui les aspire, s'enivrant de son amour et de sa maternité !
Oh ! comme je l'admire sur les genoux de sa maman, ravi, pâmé en pleine lumière vibrante, le beau petiot tout nu qui rend jalouses par ses couleurs de chair la marguerite et Téglantine! qui rayonne par ses yeux bleus encore si tendres, par sa chevelurelte d'or bouclée, ses niquettes d'ivoire et les tout petits ongles de ses petons et de ses menottes ; dont rit suavement la bouchetle moite comme un minuscule bouton de rose que l'on verrait s'entrouvrir humide de rosée, et qui sourit encore de partout par tant de nids à fossettes de son mignonnet petit corps!
Toute la fraîcheur de l'azur, de l'air, des fleurs des champs et de l'eau, s'incarne glorifiée, transfigurée dans cette mince créature, puisqu'elle est de l'aurore d'iustinct etdu tout neuf de la vie. Lumineuse elle-même par un tel charme immaculé, par une telle blancheur
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d'innocence première, elle reçoit du soleil un baiser qui l'angélise. Et le plus pur de ma pensée tremble des ailes, se pose et se recueille attendri vsur cet inconscient chérubin qui n'est encore devant l'inconnu que la chrysalide d'une à me.
Doucement en proie à sa tranquille et lumineuse démence, demi-aveugio de l'esprit, mais sensitive et presque visionnaire d'instinct, éclairant la nuit de son ignorance avec l'idée de son pauvre cœur solitaire qui conçoit, imagine, et lui tient lieu de raison, la naine, cheveux épars, va cheminant dans la vallée verdoyante.
Agée d'une vingtaine d'années, elle apparaît délicieusement jolie, en dépit de sa taille tout enfantine, et peut-être encore plus à cause d'elle qui, prodige de grâce au lieu de monstruosité, se mesure et s'ajuste avec tant de charme aux harmonieuses proportions de ses membres fins, de son entière, vivace et minuscule personne : car, contrairement à l'habituelle structure de ses pareils, elle a la tète plutôt petite, lo cou nullement engoncé, svelte et rond, et son corps,
sculpturalement formé, se dessine exquis au regard, sous sa mignonnette robe de laine brune et rustique. Son frais sourire s'entr'ouvre sur des perles d'ivoire; ses cheveux sont roux et frisés comme les mousses d'automne des bois ; et illuminant, son teint de rose blanche rougissante, deux âmes de lys et de bluets sont les suaves amandes de ses yeux. C'est le parfait échantillon de la beauté de la femme, arrêtée dans son développement et raffmeusement façonnée en petitesse par un caprice d'art et de poésie de la nature. Elle sest couronnée de tleurs et de longues herbes, et, du mouvement d'un oiseau qui marche, ses minces pieds blancs et nus frôlant à peine le sol, on dirait une fée des prairies qui se promène dans son royaume.
Dans la plus haute spiritualité de l'Art, suraiguë, paroxyste, toujours saturée de mystère et d'horreur sacrée, la quintessenciée de la tra-» gique souiïrance et du regret funèbre, de l'étrangeté grandiose, solennelle et sinistre, certains rêves de Tàme, certains efforts de l'esprit, crispés
à, l'inconnu, tondus vers l'oulre-tombo, frissonnant do leurs recherches et s'effrayant de leurs trouvailles, en arrivent à créer du surnaturel, à installer du fantastique dans une chambre. A la tombée du soir, la nuit surtout, à la songeuse et dolente lueur de sa lampe, au silence ou craquement complice dos meubles monotonement picoté du stridulent tic-tac de sa pendule — comme la Parque avec son fuseau de fatalité, scandant les vagues secondes avec son balancier de mélancolie, — tel artiste hanté, devant sa table ou son piano, aura cette tressaillante pensée qu'il est couvé par l'irréel, environné d'un asseoiment d'ombres et de formes impalpables qui suivent ses mouvements, le considèrent, le surveillent. Mémo alors, les choses de son entourage habituel s'animent sourdement d'on ne sait quelle vie féerique, plus trembleuse aux portes et fenêtres, plus ramassée, plus compactement grouillante aux angles et encoignures de la pièce. Sur les rayons de la bibliothèque, d'aspect plus appréciable dans leur renfrogné poussiéreux, ses livres vivant leurs matières qui leur font une îVme, ont pour son oreille mentale comme un
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appel de les toucher, comme une invitation de les prendre ; aux murs, les glaces vibrent comme del'eau; les portraits ont plus de figé impassible ou plus d'ambiguité dans le sourire, plus de lumineux dans le regard.
Egalement, palpitent les tentures, vacillent cataleptiquement, comme de rampantes fumées, tapis et parquet, plafond de plâtre ou de solives, devenus tout à coup sous la baguette magique du* songe réalisé, sous la sorcière domination de l'œuvre et de la pensée qui se sont rendues surhumaines, le passage de larves d'ombres, glissant furtives et fourmilleuses, comme des soupirs enchantés.
Alors, dans cette atmosphère de spectres, à ce moment-là, pour rien au monde il ne se retournerait, devinant, pressentant, sachant derrière lui un personnage-fantôme, ayant l'impression que sont braqués jusqu'au fin fond de son être le chuchotement, le geste et le regard du vide, la curieuse attention d'un invisible quelqu'un, dune impalpable Egérie ou de la Mort en personne dont, frémissant, il voit l'accoudement grave sur le dossier de sa chaise, — dont, livide, il perçoit le penchement qui le frôle, en
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regardant, tout rocroqiiovillé d'hoiroiir, ses mains distendues et froidissantes se pétrifier dans leur pose, en écoulant liattrc ses veines, bourdonner son crâne et se précipiler son cd'ur.
I/liommc est donc bien pour lui-même une terribleet mystérieuse personne double, et, chez lui, le nerveux sensitif est bien le possédé de Fauliv, puisqu il a rellVoi. jusqu'à pouvoir en luoiu'ir, de tous ces deliors-visions, de tout cet appareil d'enchantements qui ne sont, en somme, filtrés et glissés hors de son être, que les émanations de ces goulîres errants, chercheurs et réceptacles d'infini, qu'il appelle songes, imaginations et pensées.
Seules, de souveraines découvertes et expressions d'art, de surnaturelles ascensions dans l'inconnu, le font assister à de pareils miracles; mais, il n'y a encore que son regret peureux du mal qu'il a commis, que l'occulte et lâche remords qui le mette face à face, en pleines ténèbres, avec le pire des spectres, puisque c'est son propre et intérieur fantôme, témoin-juge, accusateur et dénonciateur possible — l'espion .de sa vie, l'inévitable Conscience l
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0 fleurs de lilas! Les arbrisseaux qui vous portent sont les hamacs de la tristesse, de la poésie anxieuse et chagrine, les phares consolateurs qu'allume l'ardent soleil pour le rêve et la contemplation sombres dans l'horreur hivernale, les pudiques et voluptueux confidents du romantique amour mystérieux qui s'y recueille dans son attendrissement, s'y love et s'y engourdit dans sa langueur passionnée!
Ils sont les haies majestueuses, graves et féeriques des allées profondes, en face des murs de nos maisons semblant se crépir de nos laideurs et suer nos deuils et nos dégoûts dans leur monotonie ; ils font des murailles de charme et de parfum oîi, comme le papillon, l'œil pâmé s'extasie, et qui étouffent, en la gorgeant d'ivresse, la colporteuse inhalation de la brise molle qui s'y attarde !
Leur présence est l'enchanteresse d'un endroit, la poétiseuse d'un gîte ! Revivantes charmilles du paradis perdu, ils rendent l'humble verger rustique l'égal en somptuosité du hautain parc seigneurial ; hauts et compacts, branchus massifs et fourmillants, ils imposent leur faste sévèreàl'admirationde tous les hommes, tiennent
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surpris et fascinés les plus vulgaires insensibles !
Ma<(iqucs évocateurs des lointains autrefois, ils raniment aux yeux les chères visions de l'enfance et de la toute jeunesse, et, avec tant d'énervantes caresses, si mystique est le langage de leur odeur qu'ils parlent son délice encore plus à l'idée qu'aux sens, encore moins à l'avide aspiration des organes qu'à la succion spirituelle des âmes !
0 fleurs de lilas! Vous êtes le luxe aromal des jardins, d'autant plus précieux aux savourements ravis de l'odorat comme des regards, que votre gloire est plus passagère !
Qu'importe! Brèves du triomphe, vous arborez, si opulentes, tant de beauté solennelle, de grâce élégiaque et d'étrangeté mélancolique, que, trépassées, vous ressuscitez idéales. Vous laissez à tous les amants nostalgiques de la nature l'indéfini du souvenir et la longueur du regret, car, toutes les couleurs d'élection vous ont donné leurs âmes qui s'amalgament et se fondent pour composer votrenuance unique ici-bas, pour assortir vos coloris magnifiquement solitaires parmi la profusion des peintures du sol!
Avec les tons des Ivs, des roses et des bluets,
VOUS sécrétez en vous, unifiés et dissous suavement pour la perfection de vos teintes, les tons frais et satinés d'un beau corps de vierge sans tache: le blanc de sa peau, le bleu de ses veines, le carmin de sa bouche ! Vous êtes les monarques des fleurs, le miracle embaumant des couleurs terrestres! Il n'y a, rampants au ciel, dans la léthargie des soirs, que les nuages sorciers qui parfois vous rappellent.
0 fleurs de lilas à la fin prématurée, si courtes célébreuses du radieux printemps, pourquoi faut-il que je songe quand même à l'imminence de votre mort, tandis que je couve et que je hume de tout mon être vos grappes épanouies, larges et lourdes parmi tous ces cœurs frémissants qui sont vos feuilles harmonieuses, mais qui, hélas! menteurs à l'espérance que semblerait si bien évoquer leur clair et tendre verdoiement, sont aussi le symbole tourmenté de vos alarmes, l'angoisseuse prédiction de votre éphémère destinée!
C'était en automne, vers le soir : dans la marécageuse forêt j'observais un vieux et blême
bûcheron d'ônorme taille, qui dormait sous un chêne.
A plnt dans les lieihes, yseniidant incorporé, tassé par la renfonçanL(^ lourdeur de son ossature, il s'étalait plombeusement étendu, lélhargilié totalement, ses deux pauvres pieds nus, si vénérables avec leurs tares du labeur et de la misère, reposant tout droits, joints, soudés l'un ù l'autre, roides et raboteux comme deux pierres terreuses.
Si végétants, si désanimés, apparaissaient ses rares cheveux verts-gris sur la boîte saillante et carrée de son crâne, de façon si lugubre sa barbe rase pointillait de bleu son menton jaune-cire, tellement restaient closes ses paupières, pincées ses narines, sculptés creux ses traits, une telle rigidité pétrifiait son corps noueux dont une étroite chemise do grosse toile moulait la maigreur et calquait les côtes, qu'en vérité, l'on aurait dit le gisement d'un mort : pas un bruit de gorge, pas un semblant de respiration ne démentaient le funèbre aspect de sa bouche pâle, grande ouverte, qui bâillait son vide noirâtre dans une grimace figée, de la plus hideuse et mortuaire expression.
La nuit me surprit surveillant cet inquiétant dormeur, une nuit douce et blafarde où l'on voyait aussi distinctement qu'au commencement du crépuscule, et, dans ce demi-jour blanchâtre et profond, tout vibrant de clignotements d'étoiles, les choses trébuchaient peureusement comme des retlets, vacillaient, tremblaient comme des ombres dans la transparence mystérieuse et miroitante de l'eau.
Bien que le bûcheron fut illuminé de partout par la fixe lune qui, non moins livide que lui, regardait pensivement sa sépulcral^i figure, un instant, je me rapprochai encore de l'bomme ; .je ployai un genou, et, tout penché sur son corps, ayant frotté une allumette, je constatai que ses muscles ne trahissaient aucun frisson. Toujours pas un soupçon du plus minime ronflement! De respiration? pas le plus léger souffle! Inappréciable, insensible, était le soulèvement de sa poitrine velue, d'un bombé ligneux, d'un croupi de matière inerte.
En tremblant, d'un doigt furtif, je me décidai à frôler son front que je trouvai froid. Un long somme vespéral sous un ombrage compact avait-il pu à ce point désattiédir sa peau? Non!
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plus de (Joule possible : il était bien trépassé ! J'allais donc m'éloigner en hâte pour donner l'alerte, quand, subitement, à la même seconde, il se drossa debout tout d'un bloc; par saccades, pesamment, boiteusement, marcha automatique et disparut au plus épais des arbres.
Je sentis froidir mon cœur, se cailler mon sang ; de la tète aux pieds je tressaillis de la pire horreur, car, positivement, là, devant moi, à cette heure spectrale, dans cette sinistre solitude, du regard comme de la pensée, je venais de vivre cette épouvantable impression que j'avais vu ressusciter, surgir et s'en aller un cadavre.
Laiteusement illuminé, l'azur du ciel poudroie, se vaporise et s'estompe, tandis que l'astre de plus en plus aminci, bas jusqu'à s'enfeuiller dans la cime des forêts penchantes, projette, droits et fluets, ses rayons sans chaleur, comme un arrosoir ses fils d'eau.
Déjà, plus hâtivement, les éphémères tourniquent; et, à moitié de la nue, rythmiques ainsi que des balles de jongleur, vont et viennent,
S vol élastique et perpendiculaire, les hirondelles (les marécages; libellules, papillons et bourdt'iis noirs s'abattent pour ne plus se ren voler.
Dans l'amortissement des souffles, dépourvus iiiaintenantde cliatoyances de lumière, d'ombres (iausantes, de reflets irisés qui les animaient aiiX regards, les faisaient vivre miroiteusement lie leurs tremblaisons errantes et capricieuses, arlires, demeures et rocs ont repris leur fixité ligide, s'immobilisent grandissants, se figent tfi'coloi'és.
Les vapeurs montent, les parfums rampent, à la fois lourds et fraîchissants comme Tair <|u"ils oppriment, faisant sur l'odorat fe même effet terni que le ton des feuilles et l'éclat des fleurs sur la vue.
Silhouettes, structures, couleurs, la nue et l'horizon, l'onde et le sol, tout s'altère étrange, assourdi, changé, s'assombrit vague, indélininient adouci dans l'extase, la stupeur, l'ébahissement, avec on ne sait quelle apparence d'attente solennelle et de langueur tragique. C'est le grand magicien somnambule, le grand enchanteur gris qui jette à l'immensilé de la créationson glorieux sortilège, qui, toutàcoup.
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semblc-t-il, et pourtant, par degrés, temporisouscmeiit, dramatise les formes dans leur pose qu'il rend plus grave, assoupit les mouvements et les frissonnances sur lesquels il tend, comme sur les teintes et les murmures, l'engourdissante féerie de ses gazes fantômes, de ses invisibles toiles d'araignée.
C'est le soir qui descend lentement des nuages cataleptiques !
Alors, guetteurs exacts de sa tombée sur la terre, les crapauds quittent leurs creux de murs, leurs dessous de pierre et de vase, d'orties et de buissons, et, dès qu'il va accomplir dans l'espace l'universelle métamorphose, ils lui prêtent leur note unique où paraît chanter, triste et monotone, tout le rêve enfoui des choses près de s'éteindre, toujours plus imprécises, et, qui, s'adaptant si juste à son silence, à son mystère humide, devient à ce moment comme le syllabisé de son incantation, comme la musique de son charme!
Tout génie douloureux nous hante à la manière d'un fantôme : morts depuis les temps
les plus reculés, les grands tragiques de l'Art demeurent des rôdeurs de notre âme, de purs esprits flottant dans notre atmosphère, les surhumains tout-puissants dont les despotiques chefs-d'œuvre font s'animer leur rêve à travers les siècles.
Tel livre rend une bibliothèque imposante et redoutable ; de telles peintures et dessins émanent surnaturellementdu frisson et du geste, du long regard et du profond soupir.
Comme la fatalité, surgissant partout et nulle part, on ne sait où; accroupie, sans les voir, au milieu des dérisoires attributs de nos convoitises et de nos besoins périssables ; contemplatrice du néant ; sondeuse du vide universel ; rumineuse de l'inutile éternité; plus perdue et plus profonde en mystère que l'astre morose et l'océan damné qui la regardent: la Mélancolie d'Albert Durer halluciné les yeux, solennise le songe, horrifie les murs, ensorcelle les appartements.
Au chevet de mon lit, dans son cadre noir et nu, la vieille gravure que j'en possède, projette sur moi tant d'irrémédiable et miroitante tristesse, que, toutes les fois, quand je me couche,
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je frémis d'en approcher. C'est toujours un brusque face à faceavec moi-même : il me semble que ma satiété, non moins incurable, s'y répercute ainsi que dans une glace miraculeuse, comme si, dans ce fantôme de fer, dans cette femme ambiguë, lourde et mystique, aux ailes d'ange, à la robe rigide, aux yeux clairs qui bâillent du gouffre, — se montrant, par l'angle têtu de son bras, si obstinément accoudée dans le dégoût — je trouvais la forme vivante et fixe de mon inerte angoisse, l'incarnation de mon àme et l'attitude de ma pensée.
Hélas ! rien n'est oublié dans cette figure de la plus épouvantable allégorie, et le si mince écart de notre existence semble avoir sa mesure entre les branches du compas qu'elle tient, comme la destinée, sur ses genoux de spectre !
Ce rêve — puisqu'il s'agissait des pires infortunes de bêtes — c'était de l'horrible si triste qu'ileùt attendri un cœur de bourreau, du hideux déchirant à faire pleurer les pierres.
Au fond d'une vallée livide où fermentait
l'orage, squelettes estropiés, mutilés, exprimant par la démence et le craintif de leur allure tant de faiblesse, de langueur, de maladie et de souffrance ! des chiens, des chats, des bœufs, des chevaux, des moutons, des ânes, se groupaient dans leur commune misère, et, sur un même rang serré, allant tous au môme pas rampant, traînaient devant eux leur boiterie lamentable. Mais soudain, ils butaient contre des murs, des rocs, s'embarrassaientaux buissons, se cognaient aux arbres : car, ils étaient tous aveugles ! Or, ils reprenaient en long ou en large leur si lugubre monôme, et toujours ainsi, rencontrant partout l'obstacle invisible, et finissant par pivoter sur place dans la nuit de leur être, par s'arrêter sur leurs trois pattes qui tremblaient, ou par se laisser tomber sur le flanc, sur les genoux, tandis que de grosses larmes goultelaient une à une de leurs pauvres yeux blancs. Alors, ils voulaient pousser leur cri, clamer leur détresse, se soulager de tant de malheur par une plainte sortie du plus profond de leurs entrailles, mais, ouvrant leurs mâchoires mécaniques, montrant leurs crocs ou leurs dents jaunes, — de l'aboyé, du miaulé, du bêlé, du brai,
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du lii'nni,du mugi, iisno traduisaient quo l'apparence, que le signe, ils ne rendaient que la grimace ; intentionnel seulement, le son manquait à leurs gorges béantes, et tout FefTort de leur obscure pensée se résolvait dans la vaine et màcbonnante distension de ces bouches, de ces gueules sans voix, de ces trous rouges qui bâillaient leur soupir muet dans le silence d^s larmes. Mais, quel grincement de révolte humaine a jamais autant maudit, accusé, condamné la barbarie de la nature que, dans leurs infinies tristesse et résignation, ces humbles gestes, ces pauvres mimiques d'animaux, tournés, comme leurs yeux sans regards, vers l'indiflerence du ciel!
Quand on y est seul, au milieu d'un silence de tombe oii passe, comme un relent des siècles, ce qui fait le fantastique et reffrayanle solennité d'une bibliothèque composée uniquement avec les œuvres de tous les grands écrivains morts, c'est que, pour vous, par la projection de la vie pensante qu'il contient, chaque livre, pour ainsi dire, ressuscitant chaque auteur, vous les
sentez là, tous ces êtres, fourmiller invisiblement, tressaillir et palpiter autour de vous! Tous ces volumes, serrés les uns contre les autres, mais si inconfondables, criant si haut l'individuel de leurs idées, leur personnalité do sens et d'expression, de vouloir et de songe, par la lumineuse magie du nom et du titre, vous apparaissent comme des alignements d'espritssorciers antagonistes, comme des rangées d'âmes et de consciences supérieures, diversement bouillantes et glacées, hautaines etamères, sereines et tragiques, qui, fascineusement, pénétreusement, vous attirent, vous hèlent et vous regardent.
C'était par une pluvieuse nuit d'orage, à lune fixe et sanguinolente pleurant entre les larmes du ciel ses reflets pourpres dans les ténèbres, juste assez pour laisser voir, comme de rouges fantômes, les silhouettes dos choses qui, prostrées, mais écouteuses, montrant leur angoisse de quelque terrible attente, semblaient couver l'effroi du pire des drames et de la plus mystérieuse horreur.
Là, au milieu d'une sinistre contrée où les bêtes (le l'omhre mêlaient leurs plaintes ethoroscopes aux roulements confus du tonnerre, en regard de vieilles tours en ruines, de blocs de rocs et de forêts, se dressait, lugubre en son marécageux carrefour, un grand monticule à trois croix.
Soudain, devant ce calvaire apparurent, hauts comme les donjons, deux monstreux archanges à figure de femme, arborant comme des drapeaux noirs leurs chevelures nimbées d'éclairs et agitant leurs ailes immenses qui, toutes claquantes, toutes éployées, démesuraient encore l'énormité de leur apparence.
Alors à droite et à gauche, chacun deux iinpoigna une croix qu'ils déplantèrent ensemble d'un seul coup droit d'arrachement ; puis, après lin même geste de trenquille défi, les brandissant dressées, s'en servant comme de glaives, sans paroles ni regards, semblables à deux colossales statues animées, avec la surnaturelle, automatique et lente majesté des mouvements et des attitudes, solennelle s'ébranla leur masse, et,* monumentalement, sous l'astre horrifié, ils marchèrent graves l'un contre l'autre.
Los solitudes frissonnantes entendaient les chocs sourds, les heurts secs et caverneux de ces vieux bois pourris, durs comme du fer, dont les grosses pointes triangulaires, poussées par des mains ayant deux bras de croix pour garde, dardaient vers la seule place du cœur la mutuelle visée de leurs cherchements implacables.
Enfin, l'un des archanges tomba, et, emporté par le vainqueur, disparut avec lui dans le sang des ténèbres qui, toujours plus écarlates, s'illuminèrent brusquement de tous les flamboiements de l'enfer, suivis d'un plein silence et dune livide obscurité.
Au même instant, toute seule devant le gisement de ses deux sœurs, la croix du milieu devenait une femme rigide, ayant les proportions de l'ordinaire humanité, qui, les bras fixement étendus, pareille à un gigantesque crucifix, hurlait aux profondeurs ces paroles épouvantables : « J'ai vu le duel des symboles ! le Trépas a tué l'Espérance; le Néant a assassiné l'Immortalité; et maintenant, à moi, la triste Foi déserte et glacée, refoulée par le ciel vide, rivée à la terre qui attend sa proie, il me reste à maudire la nature, en pleurant la mort des âmes qui
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n'ont plus à croire désormais qu'à l'éternité de la tombe ! »
Il y a des gens que l'on esquive toujours précipitamment et qu'on ne subit jamais sans un certain battement de cœur, si courte qu'elle soit, une reconfrontation avec eux suffisant pour assombrir votre journée, pour affecter votre imagination qui s'en frappe comme d'un cauchemar.
Tout d'abord, on tourne la chose au fantastique, et l'on se croit hanté par de mauvais spectres, mais quand on a raisonné et analysé l'impression produite en soi par ces quelques-uns de ses semblables, on se rend compte qu'elle résulte uniquement de leurs aspects et manières d'être : d'un abord révoltant à force d'être glacial; humiliant à force d'obséquiosité; du hideux, du baroque, de la difformité, de la laideur, des infirmités physiques ou morales; du froid de la main; du cadavéreux de la face; de la fixité ou du fuyant du regard ; de l'absence ou du mystifiant du sourire; d'un son de voix
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trop stridente ou trop basse; du crapuleux d'un tic ou d'une habitude; de l'allure quémandeuse, dolente, somnambulique, ambiguë, furtive de leur individu; et surtout de leur ricaneuse condescendance, de leur douceur fade et de leur gluante sollicitude.
Vous avez ainsi l'explication de cette antipathie opprimante, laquelle, se compliquant tout à la fois de répulsion et de pitié, est devenue peu à peu une aversion singulièrement triste et inquiète, mais parfaitement naturelle qui peine votre àme autant qu'elle obsède votre esprit.
Mais si le Diable, à queue et cornes de bouc, n'existe qu'à l'état de légende, n'est-il pas vrai qu'il y a des personnes (ayant toujours celles-là la suprême distinction et comme de la spiritualité dans l'apparence!) qui, tout à coup surgissant à vos côtés, dans une hôtellerie, dans une salle d'attente, au coin d'une rue, sur une grande route, vous communiquent instantanément par le seul fait de leur présence à l'improviste une sorte de malaise de la conscience, comme une impression très sourdement combinée d'angoisse et de confiance, de fascination et d'horreur. Et si elles vous ont regardé ces personnes, souri
OU parlé une seule fois, ne garde-t-on pas au plus creux de soi-même, comme la pire des mauvaises pensées, le jet de lumière de leurs yeux, la taraudeuse musique de leur voix, l'insinuation de leur Sourire, qui furent si bie le dardement d'une àme tentatrice au f la vôtre.
J'ai eu la ciiance de fuir dinslinct ces terribles inconnus cherchant à se lier si vite et toujours si étrangement rencontrés, mais où que j'aille, où que je sois, je redoute sans cesse leur apparition, en étant à me demander s'ils n'incarnent pas quelque surnaturelle et satanique perversité qui va et vient insidieusement, cherchant pratique dans notre monde 1
Un gravit des calvaires de noire et magique souffrance, des golgothas d'angoissante horreur, les jours de ces certaines céphalalgies qui, vous séparant du monde vivant, vous enferment tout seul dans les ténèbres, en unique tète-à-tète avec leur maléfice de torture. Car alors, vraiment! avec une sorte d'insanité morbide, il
VOUS vient la sensation hideuse que votre cervelle n'a plus pour enveloppe qu'un crâne aminci, amolli, comme gélatineusement ferme, et, qu'à l'intérieur de ce boîtier fragile, elle frémit, tressaille, virante et vacillante en son tourment damné qui lui semble vécu dans le pire des cauchemars : tantôt, sous le bombé brûlant d'une main monstrueuse qui l'opprime, la resserre, la travaille en douceur, l'écrase en détail, l'aplatit lentement, la coiffant de partout, l'encerclant tout entière, — ou bien, la creuse, la taraude, en y retournant sa fouille de tout Fonglé pointu de ses cinq doigts qu'on a l'impression de sentir s'effiler tranchants, se distendre et s'allonger encore; tantôt, sous un couvercle abominablement lourd et vaseux, tout grouillant de choses-reptiles qui s'y insinuent sourdement mâchonnantes et tenailleuses; tout foisonnant de larves de bêtes qui, avides, y moutonnent, pénétreusement ulcéreuses et dévorantes ; sous une calotte diabolique de pierre, de métal ou de bois? On ne sait pas... mais, animée d'un sortilège de supplice lequel, pour le dedans halluciné de votre tête qui éclate, serait tout à la fois : dents de scie, mu-
seau de rai, dard de scorpion, pinces de crabe, ventouse de pieuvre, suçoir de vampire, corrosion de cancer, élancement de tumeur, l'eu qui couve infernal, et torpide venin qui fermente.
Ce qu'il y a parfois de si redoutable dans mes l'èves, ce ne sont pas les faits et gestes habituels, tragiques ou même extraordinaires de la vie, défigurés, grandis, surnaturalisés dans Tétrangelé souveraine et le suprême fantastique par l'occulte et noire féerie du magicien sommeil : ce sont ces certaines et innombrables pensées que je ne reconnais pas pour les miennes, et si différentes les unes des autres, si Protées en fantaisie comme en profondeur, en bien comme en mal, qu'elles me forcent à m'imaginer que, tout en gardant ma conscience, alors infiniment aiguisée en clairvoyance comme spectateur et témoin de ce qui se passe en moi, mon esprit, totalement dépersonnalisé, est devenu le point de rendez-vous (l'une multitude d'àmes inconnues s'ignorant autant entre elles que je les ignore moi-même;
encore ces idées-là, par leur côté de cohérence, de logique et de raisonnabilité, ont-elles un caractère bien humain, rentrent-elles, par le déjà su, le médité ou le pressenti, dans la vérité de l'existence.
Mais, où mon rêve atteint l'inexprimable épouvante, c'est quand je deviens le théâtre d'un ténébreux, d'un informe, d'un vague du vague de pensées, aussi invécues qu'indéchiffrables, qui, tout en me restant absolument inintelligibles, m'oppriment de tout un énigmatique d'angoisse et d'horreur; c'est quand je suis habité par ces idées mortes, ces penséessphinx, sans autre cause et sans autre objet que le mystère, qui, devenues les larves de mon esprit, les muets, aveugles et sourds fantômes de ma raison, les ombres opaques de mon cœur, leur donnent la flottante et vertigineuse impression de l'indéfiniment vide, du totalement inconnu, se soliloquent, se miment sans paroles ni gestes, circulent, rampent, se traînent, se convulsent, passent et repassent devant la frémissante stupéfaction de mon être: haleines, émanations, reflets et frissonnances des plus insondables gouffres, comme le délire de
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l'Invisible, l'effroi du Néant, l;i démence de l'Elernité.
Je voyais deux fcnnmes assises, l'uneeji blanc, à la tète de mon lit ; l'autre en noir, aux pieds; toutes deux graves, silencieuses ; la blanche, me considérant d'an œil vide ; la noire, d'un regard reculé, lointain ; à part la différence de costume, ayant la môme terrible solennité, le même fatal, le même air tragique et indifférent de mystère ot d'éternité.
— <( Qui ètes-vous ?Qui es-tu, toi, la dame en noir ? Et toi, la dame en blanc, qui es-tu ?» — « Je suis ton passé !» — « Je suis ton avenir ! » Voilù les deux courtes réponses qui, successivement, comme deux glas, tombèrent des lèvres pâles de chacun des deux spectres au milieu de la nuit de mon âme et de l'horreur de ma solitude. Et c'est depuis ce temps que je. rumine si obstinément l'idée de l'inrevivableet la pensée de la tombe ! Mais j'en aime encore mieux la hantise au fin fond de mon être que la vue si humainement représentée de leurs épouvantables et si mélancoliques emblèmes !... D'ailleurs,
ma question dut rompre le sortilège, car jcn'ai plus revu les deux fantômes robes dont mon souvenir frissonne.
Dans ce terrible rêve, entre des tètes coupées grimaçantes et des cœurs broyés qui rampaient, je vis accroupi sur une tombe un monstre-femme, tout en noir, espèce de spbinx horrifié qu'aveuglaient le sang et les larmes. Couronnée de fleurs flétries, de jaunes pensées déveloutées, désordonnées et mortes ; la bouche, démesurément dilatée, fixe et roide, par un cri suprême d'épouvante, cette forme surhumaine tendait convulsifs aux impassibles ténèbres ses deux bras fous et suppliants. Et certes ! C'était bien, en le symbolisant de la plus étrange manière, la personnification du mal qui a l'effroi de se commettre, et implore désespérément contre lui-même ! C'était le synthétique et sinistre emblème de tous les maudits du sort, inéluctablement les agents du drame et du malheur, de tous ceux-là qui ont été marqués par l'inconnu pour être les mains du meurtre, les infaillibles
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iiislrumcnls du crime ou tic la catastrophe, et dont raveuglemcnl, la faiblesse, Tégaremeiit, no pouvant avoir, quoi que leur raison fasse, aucun recours contre la nature inexorable, supplient à jamais vainement l'indifférente fatalité dans la nuit de leurdaranation, dans ladémence de leur vertiae !
Lautomne, par les jours de tiède et molle brise, l'eau courante et le feuillage sont les iharmeurs du rêvassant et contemplatif regret : 1 une l'emporte ébloui dans ses moires lumineuses au fil chanteur et serpentin de son glissant passage, l'autre le berce et l'endort avec le grand geste ébauché de ses languissantes couleurs qui mêlent si fraternellement aux mélancolies du songe les pompeuses tristesses de leurs métamorphoses.
Je n'oublierai jamais ce coin de ravin perdu où une séculaire tête de croix en pierre, à demi enfouie sous les herbes, le murmure dune
source et un peu de vent dans les arbres me composèrent la figure du Temps, la voix et la mimique du Silence.
Dans la solitude, les torrents vous remplacent les foules. Dans les villes, les foules ne vous remplacent pas les torrents.
Par les lézardes séculaires, par les crasseuses vitres vénérables, entrée dans les ténèbres de l'antique chambre déserte et vide dont chaque muraille était seulement décorée d'une grande glace, la Lune, ou plutôt son ûme — de tout le rôdant furtif, de tout le vague ricochement glisseur et filtrant de ses rellets languides, se mit à ensorceler si aquatiquement, si vibreusement l'inerte cristal de chaque miroir, les pénétrant d'un tel charme de naturel, d'un tel sortilège d'apparence, d'attitude, de songe, d'expression d'eau morte et perdue dans la solitude, qu'en cette pièce, devenue par sa magie la • caverne '^es enchantements, on aurait dit, sus-
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pondues immobiles, Hottant figées, pétrifiées liquides sur les quatre -murs, quatre flaques ovales qui confrontaient, deux à deux, entrelacés, croisés, trébuchants, serpentins, pâmés-extatiques, à fleur de face, comme noyés en elles, tous les regards, frissons et soupirs lumineux, tout l'exhalé de lueurs, tout le poétique scintillement, tout le rayonnant mystère du ciel nocturne.
La campagne est actuellement chauve, et quelque peu grelottante, mais en dépit de la saison qui hébète le ciel, recroqueville la terre et jaunit l'eau courante, l'espace est saturé d'une atmosphère léthargique, sans odeur, sans bruit, très fade, absolument incolore, mais pénétrante au possible par sa monotonie môme, et bien digne d'envelopper les paysages qu'on voit en songe.
Malgré leur dénûment d'herbe, les collines sont douces^, et les arbres ossifiés restent fi^és dans une inertie béate, comme de bons squelettes surjgis de leurfosse et s'émerveillant,tout debout, de leur résurrection.
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Toute chose m'apparaît mystique et surnaturalisée dans je ne sais quelle essence de vapeur où flotteraient des haleines d'atomes. Les maisons que Ton voit semblent peintes sur l'invisible, et la très rare volée d'un oiseau furtif produit pour mes yeux le môme elTet que certains frissons pour mon âme.
Décorés, fleuris, revêtus de tapisseries et de tableaux, les murs dégagent dans le renfermé de votre solitude comme un semblant de vie extérieure; machinalement, à la façon des choses connues dans la nature, occupent et distraient vos regards errants.
Au contraire, sur les murailles nues, vous brodez à Tinfini les iigures de vos rêves, les images de vos pensées, la physionomie de votre âme, rassurantes, si la fantaisie ou la sérénité les compose, mais lugubres et redoutables jusqu'à l'horreur, si elles y sont projetées noires ou hideuses, folles ou prostrées, frissonnantes ou pleureuses, parTexplosion du regret funèbre, de la tentation mauvaise, du remords et de la peur.
NATIUK KT FANTAsTiyUK 'ISo
L'hiver, entre des horizons de forêts et de collines farouches, certains ciels de métal enfume comportent si peu le moindre vol d'oiseaux dans la nue, que, lorsque, par hasard, elle est traversée par une armée de silencieux corbeaux dont le ténébreux plumage se fonce encore de (ctte fantastique et indécise couleur de la voûte qui ajoute du spectral à leur mortuaire, l'imaginalion est saisie, presque terrifiée, comme si l'on voyait tendu un immense drap noir, flotteusement voyageur, qui avancerait par degrés, animé d'un mouvement vacillant, moutonnant, sinistre, sous le vide indéfini d'un fuligineux dôme de fer.
Fin d'octobre, im ciel bas, de fumées blêmes et de bruines, convient mieux aux horizons de brunissantes forêts dont il semble, en une consécration tragique, bénir Ihorreur et le mystère, en un frôlement d'adieu baiser la vénérable cime encore verte parmi tant de feuillages isolés, montrant eà et là, dans leur couleur, des métamorphoses d'agonie! Vers le deuil du soleil que proclament déjà les croassants
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noirs-blous, duvaiitago exhalé, monte pieusement, comme un élancement de prière, tout le regret tendre et pleurant de la langueur des choses qui, par ces temps étiolés, s'imprègnent, avec plus de communion, des songes, des tristesses, des larmoiements de la nue; et jamais la morose et grave lumière automnale ne se solennise autant qu'alors de la mélancolique salutation des frémissants peupliers jaunes.
Il n'y a que la nature pour donner tour à tour à telle chose un aspect d'existence, à tel être une apparence d'inanimé. Tout à l'heure, s'abattant si mollement impondérable sur l'onde qui vivait les lutinements de la brise de tout l'innombrable, élastique et zigzaguant sillonneux, ridé, cannelé, gaufré de sa surface, j'ai pris cette feuille pour un papillon, et ce papillon pour une feuille.
Un jour, dans un dépôt de mendicité, j'ai vu la statue vivante de l'horreur, le spectre de
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l'efTroi, le monstre à. jamais émouvant de la plus mystérieuse et inconsolable torture.
C'était une femme, assise sur une marche d'escalier; une femme, d'un bli^me de mort, sépulcral jusqu'à la pâleur verte ; semblant revêtue de ses seuls cheveux épars, d'un noir lugubre, plus foncé qu'un crôpe de deuil.
Sans trêve, elle poussait trois miaulements prolongés, trois cris de chat, du plus gémissant inentendu, d'un plaintif déchirant, au delà de tout sanglot imaginé le plus triste, inexprimablementadVeux de douceur, d'affliction, de crainte et de prière; et ce qui ajoutait encore au tragique infini de ces geignements de bête sortis des entrailles d'une créature humaine, c'est qu'ils avaient lieu, à intervalles si égaux, qu'on pouvait en mesurer la même durée strictement juste par l'impeccable constatation d'une montre.
Puis, à peine avait-elle fini ses lamentations qui vous glaçaient les moelles, qu'à l'instant même, elle fondait en larmes, — et quelles larmes! Lentes, énormes, longues et lourdes, — tandis qu'au travers de leur pluie compacte, se tordaient, contractées, ses lèvres de cadavre, en
une grimace de sourire navré, du plus suppliant et terrifié désespoir!
Et ainsi de suite, sans relâche, pour sa vie entière, pendant toutes les heures du jour, à chaque réveil, la nuit, ce sera la reprise ininterrompue de ces trois monotones atroces miaulements et de ce pareil déluge de pleurs noyant son identique épouvantable sourire! Se succédant sempiternels dans leur implacable immutabilité d'aspect, de manière et de durée, de la plus hideuse précision mathéaiatique; indéfiniment, reproduisant, toujours égal, leur mécanique d'expression chez ce frémissant mannequin du plus noir chagrin vécu, chez ce sensible automate de la pire horreur soufferte ; à jamais fatalement exhalés semblables ; sans autre terme que la tombe, toujours! toujours! inexorablement, abominablement les mêmes!...
0 nature! pourrais-jete pardonner d'avoir créé un tel être, enfoui, malgré tant d'effrayante signification, dans l'obscur secret du plus funeste des martyres, même si je savais que tu l'as mis au monde pour faire pleurer la compassion dans le cœur de rocher du plus barbare des hommes?