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CES TRISTES PAGES DE L'EXPÉRIENCE

Maurice Rollinat.

De quoi vous plaignoz-vous donc?

Pour assister à la vision de ce qui est, pour sentir, entendre et palper la création, vous sortez de l'inconnu oii vous rentrez quand il plaît au destin. Qu'y a-t-il de plus juste, lorsqu'au lieu de vous animer ici-bas, vous pouviez encore continuer indéfiniment à ne pas exister? Vous devriez, au contraire, bénir l'arrêt qui vous réenténèbre après vous avoir illuminés. Un seul soupir entre deux Néants vaut encore mieux que le Néant lui-même.

Ecoutez-moi, pauvres hommes, je vais vous dire qui je suis, ce que sont les bêtes et les plantes, ce que vous devriez être et ce que vous êtes devenus.

Emanation de la cause première, ayant un peu de son essence, beaucoup de son mystère et presque toute son ubiquité, je tiens à la fois

des soufUes de l'espace, des courants de l'onde et des rayonnements de la lumière ; mais, combien plus variablement subtile et compliquée î puisque je m'adapte à des formes infiniment diverses, dont la plus grosse pointillé à peine l'immensité, et dont la plus petite joue l'invisible devant le regard qui la touche!

Mon tluide s'empare de tout germe, aussitôt que la nature a décrété sa production, et, qu'elle en fasse de la chair, do l'herbe ou du bois, je le possède à toute heure, je le parcours entons sens, et toujours au gré du sort, plus ou moins longtemps j'y séjourne, plus ou moins tôt je m'en retire.

Sans trêve, nuit et jour, par les airs, au fond de l'eau, sur le sol et sous la terre, j'endosse des apparences et je les quitte pour en réendosser d'autres encore et toujours, à travers l'amas ininterrompu des années brèves et monotones.

Ainsi j'opère également pour tous, soit que j'anime la sève, soit que j'anime le sang, rouge ou non, chaud ou froid, dans tant de sujets différents, sous tant d'apects qui se succèdent. En somme, c'est moi, la force impalpable qui suis la permanente réalité, tandis que mes en-

veloppes tangibles ne sont que des ombres qui passent.

Dans le monde, il y a la pure matière que je n'habite pas, les plantes où je sommeille, certaines bètes où je m'assoupis, certaines autres où je m'engourdis déjà moins, et enfin, le reste des animaux et vous autres hommes où, dans ma pleine activité, j'éclate et je circule.

Les plantes, comme les choses inanimées, peuvent être bonnes ou nuisibles, mais, toujours à leur insu ténébreux, ensevelies qu'elles sont dans la plus compacte ignorance d'ellesmêmes.

A tous les degrés de l'instinct, les botes n'en savent pas davantage, jusqu'à celles qui ont la faculté du flair et de la circonspection, qui supputent, comparent, s'approvisionnent et construisent, ou qui montrent à leur manière des sentiments comme la préférence, la jalousie, l'insouciance, l'antipathie ou l'amitié, la crainte extrême ou la confiance excessive.

Que je les occupe d'une manière insensible, équivoque ou manifeste, tous ces êtres sans conscience ne sont que de petites masses ou des espèces d'atomes, avec forme et figure,

qui vivent automatiquement leur im personnalité. Même les mieux doués manœuvrent encore comme des ressorts parfaits sous la moindre poussée de leur naturel, sous le frisson d'un besoin comme sous l'éclair d'un caprice. Bêtes ou végétaux ignorent le massacre ou l'empoisonnement qu'ils commettent ; la nature a seule à répondre de tout le mal consommé par ces innocents qui, n'ayant pas de devoirs à remplir, pratiquent fatalement leurs deux grandes lois immuables, mutuelles conséquences l'une de l'autre : la destruction et la reproduction.

Mais, en ce qui vous concerne, il en avait été ordonné autrement : dans votre corps plus sensitif régnait un instinct supérieur qui vous donnait la connaissance de vous-mêmes, de vos pensées et de vos actes.

Si vous deviez vous reproduire comme les autres êtres, vous ne deviez pas détruire comme eux. Vous le compreniez : le meurtre ne vous était nécessité que par les besoins de votre subsistance ou de votre défense personnelle, et, seulement dans ce dernier cas, vous aviez le droit d'homicide.

Nés sans vices et sans maladies, vous n'échappiez pas aux imperfections morales; mais, en dépit de vos impulsions de colère et de bestialité, malgré vos tares originelles d'orgueil, d'envie et d'égoïsme, vous demeuriez susceptibles de pitié, de respect et d'affection.

Vous étiez tenus de pratiquer l'équité non seulement envers vous-mêmes et vos semblables, mais encore à l'égard de tous les autres êtres et en leur nom : il vous incombait de prêter les yeux de votre raison à ces pauvres aveugles-nés du bien et du mal, et, chaque fois que vous le pouviez, de diriger ces irresponsables, de ramener dans la droiture les mouvements courbes, obliques ou tortueux de leur instinct. Ainsi, quoique ses desseins restent à jamais inscrutables, il semble que la nature avait voulu racheter l'apparente fatalité barbare de son œuvre par la libre évolution de la conscience humaine où elle avait incrusté sur tous les autres sentiments le grand devoir de la justice.

Vous avoir doués de la parole, c'était laisser à votre intelligence la faculté de composer des langages pour communiquer entre vous : par là

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même, il vous était insinué de former des groupes, des sociétés, d'organiser la famille, d'établir des relations de voisinage, d'intérêt" et d'amitié.

Les dessus de l'univers ne suffisant plus à vos besoins toujours aiguisés par leurs satisfactions nouvelles, il vous fallait chercher dans ses profondeurs ce qui. à votre intention, y avait été enfoui tout exprès, afin d'exercer vos muscles et de stimuler votre industrie. Vous aviez donc à lutter contre les obstacles, à les tourner même, pour mieux les vaincre. Vous pouviez violer les cavernes, dévirginiser les forêts, recreuser les gouffres, transpercer les montagnes, fouiller les terres et les océans, ruser avec les éléments, tâcher de les dompter et de les asservir.

Il vous était permis d'augmenter raisonnablement votre aisance ; un certain éclat même ne vous était pas interdit, puisque le fond de la mer et les entrailles du sol ne recelaient tant de richesses qu'en prévision de votre goiit pour la magnificence. Ainsi encore, toujours dans la stricte mesure, vous aviez droit au superflu, bien que la seule recherche du nécessaire eût

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