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CK QVK DIT U\ VIK

amplement suffi ù lactivité de votre être trouvant ensuite l'émerveillement de son rôve et la délectation de son repos dans le spectacle des nuages qui rampent et des lointains qui s'effacent, dans le murmure de l'eau qui coule et des branchages qui s'agitent.

Issus du même mystère et condamnés tous à y retourner de la même façon, vous deviez fraterniser ensemble sans guerroyer d'aucune sorte les uns contre les autres, sans vous targuer ni vous plaindre mutuellement de vos supériorités ou de vos faiblesses. D'ailleurs, vous n'aviez certes pas besoin de vous entre-tuer de toutes les façons, quand le trépas naturel, les accidents ordinaires et les deuils certains composaient déjà trop la misère de votre destinée.

Votre raisonnement s'alimentait de la science et votre imagination des arts; mais, tout en gardant la pleine conscience dans la gestation et l'entière lucidité dans le travail, il fallait laisser vos facultés produire leurs fruits, tout naturellement comme l'arbre donne les siens, sans chercherle pourquoi de leur inspiration ni le comment de leur mécanisme, sans jamais les analyser, les démonter, regarder dedans, de peur de

les affaiblir en voulant les accroître ou d'en prendre le dégoût en constatant leur insuffisance.

Soignant votre corps, affinant votre esprit, devenant par degrés toujours moins sauvages, vous aviez à charge d'adoucir vos mœurs, mais non de les etTéminer. Vous deviez, en la frappant d'ignominie, proscrire la débauche comme la plus grande souillure des sens, mais exalter l'amour qui en est la poésie touchante et le suprême délice.

Enfin, courbés sous le mystérieux destin, il ne fallait jamais vous redresser pour interroger cette énigme : D'où vous sortiez au juste ? — Ce que vous veniez faire ici-bas ? — Ce que vous deviendriez après la mort? Autant de questions interdites ! Vous ne deviez pas les soulever, encore bien moins tenter de les résoudre.

Bref, ayant vaincu et pour ainsi dire domestiqué la création, il ne vous restait plus qu'à user des choses sans gaspillage et des bêtes avecindulgence. Ayant toujours marché progressivement dans la découverte, c'était à vous de vous arrêter à temps, juste à la limite oii finit la modération, et de jouir de votre sort sans ambitionner davantage. Désormais, il fallait borner vos désirs,

rationner vos pensées, pondérer vos actes, entretenir seulement la culture acquise de votre esprit, mais encore avec discernement, comme on le fait pour les terres qu'on laisse en friche de temps à autre, de manière à ne janiais les épuiser.

Rien ne vous manquait : l'agrément comme l'utile. Vous n'aviez qu'à vous installer dans l'uniformité du laisser-vivre en alternant vos labeurs calmes avec vos paresses contemplatives. Vous rapportiez à la nature le perfectionnement de ses dons par votre ingéniosité, tout le mérite de vos efforts, toute la gloire de vos inventions; reconnaissants, puisqu'elle aurait pu vous créer plus dépourvus ; pleins d'humilité, puisque, vous sachant périssables, vous la sentiez éternelle. Avec la pieuse admiration de son œuvre, vous n'aviez pas envers elle d'autres devoirs à remplir.

En agissant ainsi , vous viviez presque heureux, et, demeurés jusqu'au bout sains de corps et d'esprit, accablés seulement par le poids des années, vous faisiez une bonne mort par la satisfaction d'avoir bien vécu, et par la certitude de transmettre à vos descendants le môme sang , pur et vigoureux.

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Or, votre intelligence, cet instinct si privilégié où se révélait pour vous, avec tant d'art et de sollicitude, la tendre maternité de votre créatrice, quel usage en avez-vous fait? A quel point vous a-t-elle conduit ?

Dans l'intention de la nature, elle devait être le guide, le conseil et la défense de votre corps, l'aiguisement du regard, de l'ouïe et du toucher, la sagesse du goût, la prudence du pas, la complice des organes en en restant la souveraine, n'en raffinant que pour leur bien les propriétés et les ressources, dosant leurs plaisirs, réglant leurs besoins, soutenant toujours leur infirmité sans jamais exagérer leur force.

Mais combien, depuis son origine, la trop coupable intelligence humaine, — comme pour se prouver qu'elle était toujours plus libre, — n'a-telle pas dépravé le corps en se dépravant ellemême ! Au sein de l'univers, ayant découvert pour eux deux tant de réconfort et de charme, de combien de poisons trouvés en elle seule n'a-t-elle pas cessé de s'abreuver avec lui ! Ne voulant plus les faire servir qu'à la satisfaction de sa sensibilité malsaine ou de sa vaniteuse curiosité, elle aurait gâté tous les arts, égaré

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toutes les sciences, si les uns ne s'étaient sanvés par l'éternelle inviolabilité do leur idéal, et les autres par l'inllexible fatalité du raisonnement mathématique. Elle a faussé le vrai, compliqué le simple, embrouillé le limpide, elle adélaissé le connu pour le surprenant, le rassurant pour le redoutable, elle a changé le bon rêve tranquille pour des croyances qui dénaturent, qui troublent, pour des philosophies qui pervertissent ou qui navrent. Avide de tous les secrets, s'attaquant à tous les mystères, elle a prétendu deviner l'invisible et traduire l'inexplicable. Ayant perdu la notion du juste à force d'orgueil et d'égoïsme, elle a déchaîné la fureur des convoitises et la rapacité des intérêts : elle a installé la défiance et la haine, la trahison et la barbarie, elle a fait de la discorde une habitude et de la guerre une nécessité. Elle a métamorphosé l'ordre en avarice, l'amour en luxure, la douceur en hypocrisie; elle a mis du calcul dans la vertu, de la malice dans l'innocence; et, comme elle a corrompu l'homme, elle a vicié la bête et déshonoré les choses.

Plongée dans l'abjection de la matière ou dans des songes d'infini, exaspérée-sensuelle ou

forcenée-mystique, elle est devenue le jouet de ses désirs en voulant constamment jeter une proie nouvelle à toutes les fantaisies de leur voracité. Chez les uns, elle s'est comme renfoncée dans la chair, tant elle y creusait sa jouissance; chez les autres, elle a souhaité de s'en arracher pour monter dans sa chimère. Mais, ces deux désordres, si opposés en apparence, ont abouti l'un comme l'autre au môme désastre : de là, tous les martyres physiques avec les gradations, la longueur et le détail de la torture ; de là, toutes ces hideuses maladies pourrissantes et décharneuses, ébauchant à moitié le travail de la tombe ; et puis, la folie furieuse qui donne à son possédé l'humeur et les allures du tigre, la torpide imbécillité qui introduit dans un être humain le comportement du crapaud; et, tantd'aiitres tourments quivous dévorent, pendant que le vénéneux ennui circule sinueusement à travers toutes les opérations de votre être, remonte et redescend tous les courants de votre existence. Et toujours de plus en plus la pensée a ravagé les organes par un perpétuel excès d'usage et d'abandon; elle a embrasé vos cerveaux, glacé vos moelles, fondu vos

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muscles sous la chair exsanj^iicoù désormais se tortillent les nerfs et se précipitent les battements du cœur.

Multipliant vos abus où vous flairiez peut-être un danger avant de lescommettre, mais dont vous ne sentez pas encore le châtiment depuis que vous les avez commis, vous croyez vos forces inépuisables et vous continuez nuit et jour à tarir votre sang dans l'espérance ou l'illusion de l'impunité. Mais, la nature enregistre toutes vos infractions, elle tient un compte méticuleux de vos moindres écarts : il faudra lui rendre en angoisses, en peurs, en souffrances, en agonie traînante, en mort prématurée ce que vous avez pris en trop à votre substance, et, quoi que vous fassiez, un jour ou l'autre, vous serez les rembourseurs gémissants de cette impitoyable créancière.

Eh! qu'importe! l'Intelligence humaine ne s'est pas affranchie de ses lois pour se remettre sous leur joug! Qu'elle reste donc dans sa révolte, avec le doute qu'ont amené les impatiences de son rêve, avec le remords engendré par les malaises de sa honte ! Commentne seraitelle pas à présent la rongeuse d'elle-même et sa

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propre épouvante, puisque tel est l'exécrable résultat de son expérience : ne rencontrer le meilleur nulle part, et retrouver le pire partout! Ah ! votre race d'aujourd'hui,* raisonneuseconvulsive, sceptique-frissonnante, combien elle m' apparaît morne et dégénérée quand je me ressouviens des tout premiers hommes ! En plein abîme de l'espace, ceux-ci ne se trouvaient ni réprouvés ni perdus ; je ne sais quelle ressemblance avec les choses les plus durables se dégageait de leurs façons et de leur silhouelte. Ils avaient la démarche lente du nuage, des poses de roc, et des mouvements d'arbre ; sous les touffes rudes de leur lourde chevelure leurs yeux couleur du ciel, de l'herbe ou de l'eau reluisaient purement comme les sources vives entre des feuillages. Revêtus seulement de leur nudité puissante, magnifiques de formes, solennels d'impassibilité, ils présentaient le même aspect grandiose que la nature vierge dont ils avaient la beauté sauvage. Debout, hauts et musclés, ils faisaient face majestueusement aux horizons farouches. Au-dessus comme autour d'eux, ils promenaient leurs longs regards, aussi tranquillement qu'ils respiraient, et, se devi-

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nant les rois do la cn-ation, ils s'y mouvaient à leur aise au milieu delà stupeur des choses et de l'ébahissement des animaux. Placides visionnaires parcequ'ils étaient simples et sobres, ils arvaient la sérénité de la force et l'insouciance de la santé. Régulièrement satisfaits par la monotonie du songe et de l'occupation qui se partageaient leurs journées, ils s'enivraient de l'immensité oii se renouvelaient, toujours fraîches, leurs mêmes impressions jamais approfondies. Au fil de leurs pensées comme de leurs actions, ils se voyaient croître, ils se sentaient exister. Et, peu à peu, de sommeils en sommeils, ils s'allongeaient doucemement dans celui de la mort, auquel les avait préparés le bercement de la vieillesse.

Non! vous n'avez pas le droit de me calomnier et de me maudire ! Me bornant à vous animer, je n'ai pas la responsabilité de vos faits et gestes. Mesurée à votre conduite, je ne vous suis mauvaise que par vous-mêmes.

La faute à qui, si maintenant je suis si versatile, si tragique et si courte? Et pourtant, je me serais volontiers attardée dans vos personnes, je ne demandais pas mieux que de laisser fonc-

tionner à merveille et longtemps les rouages délicats de votre admirable machine.

Vous voudriezpeut-être recommencer à vivre, suivant l'ordre et la justice que vous avez méconnus? Mais le destin ne s'est-il pas vengé à son tour ? En est-il temps encore ? Le sang ne doit-il pas ciiarrier à jamais dans les veines des générations les contagieux ferments de l'inévitable hérédité?

D'ailleurs, pourriez-vous tenter de vous sauver de vous-mêmes, que je douterais delà guérison d'une humanité qui, préférant le bruit au silence, l'artificiel à la nature, ne sait plus regarder les grands paysages des solitudes, et qui, dans le tumulte enragé des villes, se console de ses criminels, de ses idiots et de ses fous, avec le vertige du gain et le ruminement du suicide !

Parmi tous les Etres, c'est à vous que je m'adresse, Humains, dorloteurs de vos vices ou infatués de vos vertus. Vous autres, vous me comprendrez, étant les seuls ici-bas qui ayez conscience et peur de moi.

Je ne connais pas plus que vous, le fond du grand secret qui vous concerne; j'ignore donc quel genre d'éternité vous devez pratiquer une fois que je vous ai rayés de la vie. D'ailleurs, peu crédule en raison même de mon emploi, je ne pourrais renseigner que par mes doutes vos aperçus d'outre-tombe et vos prétentions d'immortalité.

L'infini garde-t-il un seul vestige de vos apparences? Si suprêmes qu'elles soient, vos clameurs et vos mimiques peuvent-elles ne pas s'y répercuter? Vos révoltes mordent-elles sur le destin et vos œuvres sur le temps ? Je l'ignore

encore ; et cependant, je ne vois guère l'infini collectionnant vos ombres et vibrant de vos frénésies. Je me demande si vos imprécations arrivent jusqu'au destin, jusqu'à ce grand sphinx aveugle et sourd-muet, toujours immobile, qui me transmet ses arrêts parles seules projections de sa pensée.

Pour vous sentir vengés de lui, il vous faudrait savoir que vous l'avez atteint ! Or, entre nous, le saurez-vous jamais ? Contre lui, làhaut, c'est si peu au-dessus du sol, tellement au bas des airs, que vous hurlez vos menaces et brandissez vos anathèmes ! Si même, vous aviez le cri des aigles dans les nuages et la gesticulation des arbres sous la tempête ! Et pourtant, ceux-ci comme ceux-là n'entendent signiiier de la sorte aucune malédiction contre le destin. Est-ce parce qu'ils sont plus inconscients qu'ils restent plus résignés? Qu'importe ! vous devriez imiter leur soumission, car, au fond, qui sait? ils valent peut-être autant que vous.

L'irritation humaine n'étant après tout que la mauvaise humeur d'un atome, je n'imagine pas l'effet qu'elle peut avoir sur votre auteur. Vous auriez tort, à mon avis, de lui prodiguer vos

petits mépris froids et vos petites colères bouillantes ; ménagez-les pour vous-mêmes : vous avez tant de sujets de les encourir. Un coup de tonnerre qui vous ébranle est plus grondant que toutes vos fureurs ; un coup de vent qui vous bouscule est plus cinglantque toutes vos ironies. Quant à vos œuvres, quelques générations de mémoires progressivement indifférentes , quelques centaines de vos années qui marchent si vite en mesurent sans doute la durée dans l'immutabilité du temps. Quoi qu'il en soit et quoique j'en pense, je ne puis résoudre aucune de ces questions qui ne laissent pas que d'alarmer la présomption de vos âmes. Mais, en dépit de mes suppositions désobligeantes, je vous trouve intéressants quand même, puisqu'on somme, je ne découvre pas le but de votre existence, je ne sais pas qui vous êtes; et, penseurs d'infini, peut-être libres de vos actes, responsables possibles, vous demeurez pour moi les plus inquiétants et les plus mystérieux de la création.

Une chose certaine : je vous accompagne mieux que votre ombre, je vous environne, je vous enferme, au dehors comme l'atmosphère

OÙ VOUS baignez, au dedans comme les qualie murs qui vous regardent. Je surveille voire aujourd'hui, j'épie votre lendemain, je ne cesse pas de vous traquer en tout lieu, bien que vous ne puissiez jamais m'échapper nulle part. D'avance, pour moi, les multitudes animées sont des montagnes de cendres, et le tumulte de vos villes équivaut au silence de vos nécropoles.

Mais, je ne me lasse pas d'étudier tous vos instants et d'en attendre le dernier; je compte vos battements de cœur, vos respirations, vos -m frissonnances, je vois le sang courir ou se traîner dans vos veines, je lissons vos chairs menteuses le secret des moelles épuisées, je calcule d'après mes indices le trajet vital qu'il vous reste à faire.

La nature vous crée pour vous livrer à moi : tout lui sert à vous détruire, vos témérités comme vos précautions, vos amours comme vos haines, vos désespoirs comme vos allégresses ; et, souvent, elle détermine l'occasion de votre fin dernière dans l'accomplissement de vos bonheurs, dans la jouissance de vos délices. Elle inspire contre vous l'onde, le feu, l'avalanche, le roc, la rage du fauve, le poison de la

plante, le venin de l'insecte et du reptile. Pour vous elle tient tout prêts l'imprévu de la maladie franche ou sournoise, la longueur du râle ou la brièveté de l'agonie : moi, je guette mon heure et j'agis dès qu'elle a sonné.

Du reste, vous-mêmes, délibe'rément, ne provoquez-vous pas mon ministère? Sans parler de vos duels, de vos suicides et de vos assassinats qui me procurent quelque besogne, ne me forcez-vous pas bien souvent à travailler sans relàcheavecvos guerres barbares et préméditées? Ktres pitoyables autant que risibles, marionnettes inconséquentes chezqui lasoufFrance et la vanité sont devenues le courtage de la peur !

Triomphez 1 Ayez beau vous croire éternels en oubliant le terme ou vous devez inévitablement aboutir! Cramponnez-vous à des stabilités maçonnées par l'orgueil et cimentées par les illusions! Vous n'en restez pas moins sable et fumée : mouvants comme l'un, évanouissables comme l'autre î

Interminablement, les morts se succèdent, ainsi que les vagues de la mer; à jamais, les hoquets suprêmes emplissent d'un bourdonnement continu les oreilles du temps. Eh ! que

m'importe qu'autant de premières plaintes des nouveaux venus dans la vie, répondent, sans trêve, comme pour les remplacer, aux derniers soupirs de ceux qui en partent! Çà et là, j'en interromps encore souvent de ces dolentes voix sans paroles : mais, que tous ces petits êtres vagissent donc, quMls grandissent, qu'ils parlent! Un peu plus tôt, un peu plus tard, je trancherai leur existence : elles ne mûrissent que pour moi toutes ces graines de cadavres!

Vous rampez sous le ciel écrasant d'inconnu, et chacun de vos pas sur les dessus de la terre, vous enfonce un peu plus dans ses dessous qui vous attendent. V'^otre fugace réalité n'est qu'une manière de songe, et, fantômes de chair, vous ne faites qu'apparaître ou passer devant les choses plus durables que vous, mais également périssables.

Me faut-il même la durée d'un éclair '^pour désanimer un être humain? Chez lui, j'arrête net le fluide, sur tous ses parcours en même temps, dans tous les sens de son action à lafois immédiate et multiple ! Le croulement soudain d'une masse liquide sur un tout petit feu l'éteint moins vite et moins totalement !

A ploine pensée, h plein corps, cet homme est là, contenant la vie : je le touche, et je la lui ai ùlée ! mais, il n'était hn que par son existence ! sans clic, il n'est plus qu'une forme inerte et froide qui fermente et croupit, aussi affreuse défunte qu'elle était belle fonctionnante. C'est le monstre de la matière, le spectre de l'inanimé, une chose effroyable et repoussante qui n'a d'égale qu'elle-même dans l'abjection de son horreur!

Moi qui mets tant d'acharnement pour hâter contre vous la sentence du destin, je n'en ai plus à l'instant même où je l'exécute. Au contraire, je réprouve la continuation purement physique de cette malheureuse dépouille qui n'a plus de raison de subsister désormais. Je n'admets pas le cadavre qui reste là, manifeste et palpable dans sa délétère inutilité. Alors, ce n'est plus ma proie, c'est celle de la pourriture ! Et je n'ai rien de commun avec l'infecte et verminante empoisonneuse.

Je reproche à la nature cette abominable décomposition, si tôt commencée, si tard finie, et je lui en veux d'une pareille kumiliation pour les êtres, pour elle et pour moi. Pourquoi, en

mourant, ne devenez-vous pas totalement privés d'apparence, introuvables au cherchement des yeux, aussi invisibles qu'avant d'avoir été conçus? Par ma pureté si blanche et si froide, est-ce que je ne méritais pas qu'instantanément, sous mon charme, le corps de ma victime s'exhalât tout entier avec son dernier souffle? Je pense ainsi pour bien d'autres êtres, en particulier pour les pauvres petites fleurs qui, tenant quelque peu de la créature, se gâtent comme elle, une fois trépassées. Ah! combien j'admire le métal, l'arbre et la pierre, ces résistants monotones, sur lesquels semble végéterîa destruction! Ternies ou rouillées, plaquées de lichen ou de mousse, ces choses-là périssent insensiblement, et, sans aucune des ignominies de la corruption, gardent leur senteur nulle ou terreuse. Mélancoliques ou sévères, mais toujours belles à regarder, elles étei-nisent noblement la vétusté de leur usure.

Vous n'allez donc pas vous étonner si j'estime que vous faites de moi la plus irrespectueuse et la plus fausse image en me représentant par votre affreux squelette. Pourquoi donc pas aussi par votre corps dans la pleine infamie de sa pu-

Iréfaction! Non! votre ossature no symbolise j)as plus ma personne que les cris du corbeau ou de la chouette, mes tributaires comme vous, ne sont les voix de mes horoscopes. Mes moyens de prédiction, je les emprunte à vous-mêmes, et vous m'en fournissez amplement par vos verliges, vos syncopes, vos paralysies, vos marasmes, par vos successions d'empourprements et de pâleurs, par tous vos troubles de l'àme et du sang, par toutes vos maladies de la pensée. Voyez mon présage infaillible dans le brusque saisissement dont vous vous apercevez chez les autres, quand ils vous rencontrent, et qui vous confirme celui que vous a causé votre miroir. Mes avertissements, ce sont vos certains frissons durant les veilles, vos certaines peurs dans l'insomnie, les vides que je produis à l'improviste ou consécutivement dans vos sociétés, vos familles, vos amours et vos tendresses, les lendemains inattendus que j'inflige au pavanement de la gloire, à Tinsolencc de la richesse, à la morgue de la santé; ce sont mes surprises de l'enfance, mes foudroiements de la jeunesse; ici, la vue d'un cimetière ; là, le surgissement d'un corbillard; ailleurs, la persécution d'un

glas. La nuit, par les villes et surtout au fond des campagnes, est-ce qu'il ne m'arrive pas de vous parler aussi avec le sifllementdes rafales, avec la tombée muette de la neige ou crépitante de la pluie, avec les rumeurs du ciel qui s'entr 'ouvre et de la terre qui tremble?

Je suis la grande puissance magique, informe comme l'air quime contientet que j'enveloppe: mes attributs sont le secret, l'espace et les ténèbres. C'est pourquoi, donnant à celui que je touche quelque chose de ma grandeur, je trouve encore insuffisants les plus beaux hommages que vous lui rendez; si éclatants qu'ils soient, ils ne s'accordent pas avec la majesté dont j'ai revêtu sa personne incorporelle qui, flottant comme un souffle en sa toute mysticité, devrait imposer à ceux qui restent la surnaturelle sensation de sa présence invisible. Pour l'accomplissement ou la commémoration de cette chose si infiniment tragique et solennelle : wimvant qui a cess(' et être et qui ne sera plus jamais... quelles pauvres magnificences que vos pompes funèbres! Que valent le noir argenté de vos psalmodiantes cérémonies, les flamboiements de vos cierges, les nuages de vos encens, les houles gémissantes de

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vos orgues, le faste lumineux de vos gi{j;antesques catafalques! Quelle misère que les épitaphes en lettres d'or sur les granits, sur les marbres, et que ramoncellement des Heurs jaunes sur les mausolées et les croix! Tout cela exprime sans doute vos regrets du défunt ; mais, combien il serait mieux glorifié, d'une façon plus digne de nous deux, s'il était pleuré plus discrètement bien moins pour vous que pour lui, dans l'intimité de vos songes, au creux perdu de vos tristesses ! car, vous l'avouerez, n'est-ce pas? vous plaignez encore votre égoïsme, même quand vous déplorez sincèrement son malheur de ne plus vivre, même quand vous baignez son souvenir avec toute la pitié de vos larmes. Dans vos plus grandes afflictions, vous continuez à subir l'orgueil et l'habitude : tous ces rappels du mort sont toujours dans le tapage et l'exhibition de l'humanité. Gomment pourriez-vous le retrouver au fond de votre âme, puisqu'aulieu del'évoquer dans la mort, vous le cherchez dans la vie! 11 me comprendrait, celui-là qu'on pourrait croire insensible, qui ne racoiiterait sa peine qu'à la solitude, et que la nuit verrait se lamenter en dedans. Ce deuil inconnu s'harmonise-

rait avec mon mystère, ce chagrin taciturne correspondrait à mon silence.

Lu ou prononcé, mon nom vous donne toujours le même frémissement intime, parce que, chaque fois, il remet devant vos yeux le môme effrayant tableau dont vous savez devoir être fatalement, à votre tour, le sujet lugubre et l'horrible matière. Au fond, ce n'est pas tant le passage si court de vie à trépas que vous redoutez, c'en est surtout la suite, c'est-à-dire ce qui ne me regarde plus, et contre quoi je proteste de toute la spiritualité de mon essence. C'est l'habillement du cadavre pour la tombe, pressé, presque immédiat, afin qu'on puisse manœuvrer les membres tièdes, pendant qu'ils sont encore souples; sa croissante rigidité sous le blanc sinistre du drap surtendu qui moule étrangement sa minceur ou sa bouffissure, son gisement lourd de bloc, son froid de serpent, sa couleur de cire, sa terrible odeur par bouffées, ses bruits caverneux par intervalles, l'enroulement du suaire qui le masque déjà, le vissage du cercueil qui le dérobe tout à fait, puis, comme vous dites dans vos imprimés à gros liserés noirs, — le convoi, service et enterrement ; enfin, le drame hu-

mide et ténébreux qui va si lentement, si étroitement s accomplir en cette profondeur oblongue et iiermétique, voilà l'odieuse vision qui vous hante et c'est d'elle que provient votre épouvante de la mort! Eh bien ! guérissez-vous de ce cauchemar en vous affranchissant de ma pensée ! Pour cela, occupez-vous dans le calme et reposezvous dans la douceur ; contemplez les choses, communiez avec elles : elles finiroùt par vous imprégner de leur aimable indifférence et de leur grave sérénité. Exemptez-vous de l'humeur chagrine, du remords et de l'ennui, par le naturel et la bonhomie de votre existence.

Ayez 1 ame simple et la chair tranquille, restez naïfs en devenant plus raisonnables ; conduisez-vous de telle façon que vous ne sentiez jamais le besoin de faire un retour sur vousmêmes : c'est dans ces moments-là que, soudainement, saisi par l'idée de sa fin, l'homme se met à vivre mentalement tout son avenir funéraire.

S'il en est parmi vous qui peuvent m'envisager froidement, c'est que, s'étant soumis une bonne fois aux lois de la destinée, ils se résignent par là môme à la pourriture, sans s'inquiéter

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aucunement de la hideur de ses opprobres. Qu'alors ceux-ci me regardent bien en face, et qu'ils retirent de ce genre d'examen le soutien qu'il devra leur procurer contre les souffrances de l'orgueil et les lassitudes de la patience.

Exposés aux embûches de la nature non moins qu'à celles de vos passions, aimez-la, comme vous vous aimerez vous-mêmes : en vous défiant d'elle et de vous. Si votre prudence ne m'empêche pas de trancher vos jours, elle aura chance, tout au moins, d'en retarder la rupture.

A vous de voir lequel des deux, de la terre ou du feu, doit manger le cadavre ? Cendres pour cendres, vaut-il mieux celles obtenues si rapidement par l'enfer de la fournaise que celles élaborées si tardivement dans la glacière du tombeau ?

Et maintenant, que la vie se précipite et pullule ! Je suis là pour niveler son cours et tempérer son foisonnement. Elle n'a d'autre but que d'animer les êtres, donc elle cesserait avec eux. Tandis que moi, sa vieille ennemie, ayant tout exterminé, je resterais encore et toujours et plus que jamais : La Mort ! — Oui ! s'il pouvait

arriver que la création onfin stérilisée so consumât jusqu'à son dernier atome, je goûterais dans la plénitude inlinic mon rêve de lombre et de limpalpable, du silence et de la solitude, je serais à l'apogée de ma domination fantastique, étant devenue ainsi la reine du Néant dans l'univers du Vide.

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