En errant: proses d'un solitaire
J'ai toujours eu la curiosité de l'eau, de cette chose d'ombre vitreuse qui flue dans la terre, et, comme , les astres qu'elle répercute, brille, s'assombrit, se rallume, s'éteint. — Equivoque d'aspect, de couleur, de bruit; sommeillante, lisse, ou plus ou moins désaplanie par ses mouvements de vif-argent, de ver et de flamme. — N'ayant pas de corps, et pourtant si volumineuse et si lourde, qu'on peut toucher, jamais étreindre, et pour laquelle on ne saurait imaginer d'autre figuration que celle des goufl'res ou des cavités qui la* contiennent.
J'ai l'inquiétude, le goût maniaque de cette masse reluisante, à la fois glauque et verdâtre, avec nuances et reflets confondus de mauvais nuage et de fumée, d'encre et d'huile, de cendre et de boue, de diamants et de métaux. — Attirante et suspecte ; milieu entre le vide et la
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matière et participatïl (te Tun et de Tautre. — Compacte sans sôMitè'; toute molle, tout enfonçable, ni creusé tti pleine, poreuse h la lumière et aux ténèbres, à la chaleur comme au froid, mais plus fermée que la tombe à Pair qu'on respire. — PourrissableTété, durcissable rhiver, grossie et renouvelée de temps à autre par les larmes du ciel qui, pour la trouver et s'y perdre, suivent leur route aveugle au hasard des pentes.
11 nie faut la fréquentation de ce louche élément qui, sécrétant le danger, couvant l'horreur, amuse la maladie, confisque l'angoisse, engourdit le sang, le cceur et la pensée. — Déjà si tentant, si prestigieux par lui-même, et auquel tout sert encore de charme pour mieux accomplir la fatalité de sa perfidie. — Miroir de l'espace, clavier du vent, caoutchouc de la tempête; d'une monotonie d'inconnu variée seulement par l'imprévu de ses caprices, lugubre dans son délire, encore plus dans son calme, et dont les grands mugissements sont moins affreux que le silence.
Cela vit et se meut, respire avec des brouillards pour haleine, se tait, gronde, articule.
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des demi-paroles, vacille, croupit, dort, se précipite, songe et s'en va, et s'en ira toujours ainsi : noir abîme aplati, nappe moutonneuse, torrent tumultueux, vers la magnétique immensité des n^ers qui le pompent et l'absorbent indéfiniment. . -
Et, durant des heures, et encore des heures, je la considère, je Técoute cette redoutable hallucineuse de l'œil et de l'oreille, cette onde cnigmatiqueoù se trament les complots du vertige et de la mort, et qui dégage si capiteusement du frisson, du drame, du cauchemar, presque du fantastique dans la nature.
Mais, si j'aime la poésie des rivières, j'aime non moins la pèche à la ligne : deux passions semblant faites l'une pour l'autre et cependant si inverses. En effet, tandis que la contemplation de l'eau n'exige rien du corps et de l'esprit, au contraire, la pèche réclame l'éveil suraigu de leurs facultés qu'elle accapare en en supprimant ce qui ne se rapporte pas strictement à elle. — Hasardeuse, absorbante, à combinaisons comme le jeu, autant que lui elle interdit l'inadvertance, nécessite le sang-froid et la perspicacité.
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C'est le bourreau du songe et le tyran de la paresse. Elle vous permettra de rêvasser et d'entrevoir un site au passage, à la condition que ce soit d'une ^ façon quasi animale, aussi machinalement que Ton respire et que Ton marche, sans plus vous attacher qu'une boulTée de vent ou qu'un bourdonnement de mouche.
Souffrance pour le faible et corvée pour le fantaisiste, la pêche veut Faction soutenue de Ténergie, de la vigilance et de la finesse.
Sa discipline régit l'individu entier, surtout la main qui doit être l'âme damnée de l'œil, guetteuse de ses recherches, tendue vers son arrêt fixe, anxieuse à froid de sa découverte, immédiatement prête à son ordre; avec cela, de l'observation, de la patience et de l'adresse, un flair méthodique, une intuition judicieuse, en s'im posant toujours la consigne formelle du silence et de la précaution. L'idée jamais ailleurs qu'à la rivière, à ses recels, à ses cachettes, avoir méticuleusement ourdi ce qu'on exécute, y river son attention, souder sa convoitise aux captures que l'on poursuit ! Ainsi pratiquée, la pêche à la ligne est un véritable labeur.
Mais aussi, quelle chose bizarre, diabolique
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d'intérêt, d'espoir, d'inquiétude, de mécomptes et de surprises ! II semble qu'au fond du mystère vous adressiez une question alléchante à un invisible inconnu dont vous attendez la réponse possible, et cette réponse vous sera minutieusement télégraphiée par le silencieux manège du flotteur, par le muet toc toc ou même par la simple tension du fil, dans ce qu'elle aura de plus vague, de plus ambigu, de plus évasif, dans sa douceur lente ou dans sa nette brutalité. Je suis donc un pêcheur à la ligne et je reste un flâneur de Teau; mais, j'ai trouvé le moyen d'accorder ces penchants qui se contrarient : je les subis l'un ou l'autre suivant mescaprices .de somnolence ou d'activité. Souvent je me partage entre les deux à la fois en réalisant pour moi-même le type achevé du pêcheur distrait.
C'est dans ces moments-là que, chemin faisant, le long des côtes boisées qui cachent la plaine et des vallées herbues coupées de buissons, je pénètre le détail et l'intimité du paysage, je savoure son ombre et sa lumière, son coloris, son odeur, son âme. J'en observe l'agitation, le frémissement, l'immobilité, les masses fauves et les vides obscurs, le relief, l'amorti, Tindis-
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tinct, Teffaceraent, les murmurantes profondeurs, les sommets taciturnes, la culture naïve et surtout la stérilité. J'étudie le marécage, la carrière humide et la source épineuse, un scarabée qui, parmi les brindilles et les micas du sentier, produit à Timproyiste un frissonnement d'émeraude, ces jolies petites botes bleues incrustées sur les genêts et les tleurs des champs, y scintillant engourdies comme des saphirs qui rêvent. Je vois un cloporte roulé en boule, une chenille pliée en arc, un grillon mutilé, un lézard écourté de la queue, une carapace de cerf-volant vidée par les fourmis. Je remarque la fraîcheur d'un églantier, le dépérissement d'un bluet, l'agonie d'un chardon, la mort d'une pâquerette.
J'admire des bandes d'oies blanches dans l'herbe verte, des margots sautillant par saccades et souvent plusieurs fois de suite, ligneusement droites et raides à la façon des marionnettes, — d'allure comique et goguenai'de malgré leur plumage demi-deuil, les taupinières d'un pacage, les fougères d'une berge, le ruisselet d'une lande, la cressonnière d'un fossé, une cabane crevassée où, par endroits, le so-
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leil irise et fait tourner un petit cylindre de poussière, des papillons fleuris, des mouches métalliques, de grandes libellules, sveltes et longues pierres précieuses, aux ailes de gaze ardoisée, qui festonnent les airs de leur vol fugace, ayant le double ronflement de la toupie et de la meule, une ruche dans un tronc d'arbre, une fourmilière dans une souche, un crapaud extasié près d'nn gros champignon pustuleux, brunâtre et boursouflé comme lui, une couleuvre qui passe la rivière, venant droit sur moi en tricotant de la tête et qui oblique dès qu'elle m'a vu.
De loin, j'examine les troupeaux broutants ou couchés : ils ont des aspects, des postures de blocs, de tertres et dô châtaigniers abattus; ils font tache sur le vert des prés et sur le violetrose des bruyères, mais comme les terrains, les flaques, les tas de fumier, de glaise et de cailloux, les feuilles mortes, les rondins cordés au bord des taillis et la tuile moussue des toitures usées. 1.1 sont du môme ton paisible que ces bonnes vieilles choses éternellement vues au milieu des verdures, de telle sorte que moutons et pierrailles, le bœuf et la barrière, la
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chèvre et les ruines, Tâne et le moulin, les labours, les rocs, les frondaisons, les herbages, tout cela s'harmonise clair ou fané dans la couleur du temps, et, par des journées de fin d'automne, se groupe confusément, se joint, s'égalise — tapisserie - toile d'araignée, peinture-brouillard ébauchée sur de l'ombre, — et, de plus en plus foncé de mystère, enduit de lointain, se mêle insensiblement, se perd en douceur comme les nuages.
Je regarde aussi bergères et bergers, car il y en a de fort étranges, ressemblant plutôt à des objets qu'à des personnes. Un jour, j'ai rencontré un pâtre qui avait l'air d'être en écorce tout comme un petit chêne sans branches : il devait s'appeler « M. Arbre », et je connaissais une antique fredonncuse de complaintes, grisâtreraent encapotée, que j'avais surnommée « la pierre qui chante ».
Et puis, je reviens à la rivière, à l'eau courante, pleine de rumeurs, volatile et mousseuse; mais alors, de préférence, je regagne celle qui se repose: teintée à ses bords des nuances de la végétation penchée sur elle, nimbée à son milieu par le soleil tranquille, plissée, tuyautée par la
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PÈCHKURS DE TRUITES y
brise follette et que le martin-pêcheiir brûle soudain de son éclair bleu ; ici, cachée sous de branchus nénuphars étalant vert-jaune et inquiétante l'énormité de leurs feuilles mates; là.éblouissammenttreillissée d'un foisonnement d'éphémères; ailleurs, immobile et nue, ornée seulement des jolis ronds élastiques et vibrants tracés comme au compas par les poissons qui, de temps à autre, viennent becqueter sa surface en imitant cette grimace et ce petit bruit que fait la bouche d'un fumeur allumant sa pipe.
Mon oeil rôde et ma pensée travaille, le tout entremêlé de poche à l'aventure, rarement productive, puisqu'elle a été si peu sérieuse; qu'importe! j'ai cumulé deux fortes impressions, et le soir venu, je me dirige lentement vers ma demeure, quittant le ravin plombé pour la plaine blêmie où, maintes fois, je m'attarde à regarder les grands arbres des hauteurs, arrondis, longs, difformes, les uns horriblement blafards, ^es autres noircissant déjà sur la fumée du ciel.
Mais si le pêcheur l'emporte, je deviens un carnassier cauteleux voulant trouver une proie.
Cela m'arrive ordinairement lors de ces temps brumeux et tièdes qui grisaillent le sol, descendent le ciel et rapprochent les horizons, quand le feuillage inerte et prostré prend une telle couleur de rêve, une si féerique morosité; que Ton croirait à Tensorcellement de la campagne stupéfaite. Certes, ces journées-là, languissantes et romantiques, suggèrent la fantaisie de la marche et de la méditation ; pourtant, comme elles favorisent les coups de ligne, je manque rarement Toccasion d'en profiter.
Je pratique la poche de fond, calme et sédentaire, mais en dépit des émotions que me donne parfois le petit liège colorié, combien je préfère la pêche à la truite, scabreuse et cheminante, simple d'apprêts, d un exercice rude et si compliqué d'artifices. Pour venir à bout d'un tel poisson qui doit avoir une loupe dans l'œil et qui entend si fin, il faut arriver à convertir précisément chaque obstacle en complice de ruse, en engin de dissimulation. Il s'agit de savoir couler ses membres, ouater ses mouvements, féliniser ses pas, au besoin ramper comme la vipère et glisser comme l'insecte. Il est presqucr nécessaire de se façonner une apparence de chose
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OU mieux encore d'essayer de' se rendre invisible à la lumière, h force de tasser, d'infléchir et de traîner aplatie la tache qu'on y fait. Que rien de vous ne se dénonce à la rivière! Pas un écart de silence ! Surprendre la truite sans qu'elle s'en doute, voilà le problème : il faut souffler son ombre, il faut jouer au revenant avec cette bête.-là.
Et comme elle est bien construite pour la force agressive et la foudroyante rapidité! Très musclée, peu d'ossature, oblongueet trapue, svelteet ramassée; la tête, anguleusement carrée, courte et rentrée dans le corps dont elle continue l'épaisseur ; des nageoires fines qui sont des lanières tranchantes, et une queue d'un quadruple mécanisme, à la fois gouvernail et levier, ressort et tremplin.
C'est l'acrobate, la panthère et l'hirondelle de reau !
L'acrobate, quand, pour moucheronner, elle jaillit de ses profondeurs avec des bonds de sauterelle et de grenouille des bois! Acrobate aussi pour escalader un mur d'écluse: s'il est à pic et pas trop haut, elle le franchit d'un seul trait ; sinon, sous les douches massives comme
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SOUS les minces filets d'eau, elle se renvoie de pierre en pierre, chacune lui devenant un échelon où, trembleusement collée, elle guigne un nouveau point d'appui afin de s'élancer encore ; ainsi de suite jusque par-dessus le barrage.
La panthère, par sa férocité, ses crocs et ses taches !
L'hirondelle, car, ne fût-ce qu'un instant, elle peut raser la surface, planer sur l'écume et voltiger dans la vapeur.
A la truite l'immensité de la rivière, son largo et ses recoins, tous ses états, toutes ses physionomies ! Mais, d'abord, ses courants montueux, ses grands rapides éventrés par les rocs, ses dégringolantes cascades, ses bouillonnantes citernes, les remous de ses gouflfres et les entonnoirs de ses torrents, ses houles, ses baves, les convulsions de 5a frénésie. Il lui faut encore et toujours l'espace cahoteux, pivotant, tordu, le bouleversement de l'abîme et le fracas des ténèbres !
Parmi ces ondes prises de tournis, de rage et de haul-mal, elle ne bouge pas plus qu'une maison isolée battue des quatre tempêtes au milieu d'un carrefour. N'est-elle pas douée de
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toutes les lourdeurs comme de toutes les impondérabilités ? Elle se joue de ce chaos qui se démène, elle a sa pleine raison dans la folie de l'eau.
Flèche animée, navette vivante, volant magique pouvant à la seconde se lancer et se ramener lui-même, elle part droit devant elle, vire, tourne, va et vient, remonte et redescend, heurte son train fougueux à tous les points de la couche liquide aussi soudainement que les frissons qui la traversent.
Apre et subtile, elle chasse infatigablement : elle surveille, elle tâte, elle épie. Rien n'échappe à ses longs regards d'un dardement si brusque, d'une si précise acuité. Elle sait filer une apparition, s'orienter d'un vestige, de très loin elle peut distinguer jusqu'aux moindres lueurs des petites formes qui passent. Mais, malgré son avide impétuosité, elle est perpétuellement sur le qui-vive : soupçonneuse du danger, elle mène de front l'alerte et le guet-apens.
Au repos, la truite se tient encore embusquée : adhérente au sable, roide entre deux pierres, appliquée au lîanc d'une roche ainsi que le fer à l'aimant. Un goujon rôde à sa portée, crac ! elle l'a déjà englouti ; elle est partie
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qu'elle est revenue, d'un coup de vitesse qui mange Teau : telle une balle de fusil qui ricocherait sur le but et rentrerait dans son canon. Môme pendant les malaises, les quintes que lui occasionnent les saisons amoureuses et caniculaires, elle s'acharne après la proie, et la précipitation de son attaque indique la constance de sa voracité. Mais que de naturel il faut dans le laisser-tomber, le patinage ou l'enfoncement de l'appât qu'on lui jette ! car elle prévoit la supercherie et contient l'élan de sa rapacité par le recul de sa prudence.
La truite est casanière, puisqu'on la prendra peut-être le lendemain juste à l'endroit où on l'aura manquée la veille, comme aussi, à cause de l'espèce d'ubiquité que lui donne sa prodigieuse prestesse, il arrive qu'on la cherche partout, sans la trouver nulle part.
Incarnant la vitalité sous toutes ses formes, et pourtant si délicate, si fragile; dès que la rivière se gâte, allant demander un peu de fraîcheur à ses affluents minuscules, redoutant le soleil, et une fois hors de l'eau, si tôt trépassée, si promptenient flétrie, la gueule rigide et grande ouverte.
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PÉCHEURS DE TRUlTEvS 1?
Comment ïi'aimerais-je pas à pourchasser, à vaincre ce poisson aristocrate et que rendent si singulier non seulement sa souplesse et sa peau de serpent, mais encore le fantasque isolement de sa vie sournoise et meurtrière!
Un jour de juillet, après une période de chaleur torride, par uii temps légèrement pluvieux qui rafraîchissait la physionomie des campagnes, j^étais allé pêcher la truite au bord d'une petite rivière, tour à tour marais, lac et torrent, sinueuse, enfouie sous la pénombre et dun bi'oussailleux côtoiement. A dire vrai, j'étais moins empoigné par l'intérêt de la pêche que par le charme du site : la rivière offrait en cet endroit des dormants opaques, des rapides clairs, des remous chatoyants; couverts de lichen et de mousse, ses rochers, criblés de trous, figuraient de grandes éponges de pierre et formaient çà et la de mignonnettes cascades qui les cheveluraient d'une écume blanche comme la neige et si drue qu'elle semblait fixe.
En face, un horizon de montagnes arborait
sur le gris du ciel sa vaporeuse mélancolie
bleuâtre, et le reflet de cette ombre à travers
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18 PÈGHEUR8 DE TRUITES
l'atmosphère solennisait encore Taspect de la vallée d'ajoncs qui se terminait à la rivière par une monotone étendue verte. Là, tout au bord, devant moi, sous de malingres pommiers crispant leurs branchages, ruminaient accroupis et debout des bœufs noirs, jaunes et blancs, qui, d'une toux caverneuse, d'un grattage de flanc, d'un lèchement d'épaule ou de mufle, d'un hochement d'oreilles onde queue, accidentaient leur songerie que composaient sans doute le vague de la pluie, les senteurs terreuses, la reluisance des herbes, le bruit du silence et le silence du bruit.
Enfin, derrière moi, la côte géante et presque à pic, avec ses fourrés, ses blocs et ses éclàircies, présageant l'horreur de ses dedans par le sinistre de ses dehors : entassement gris-fauve et vert-noirâtre d'arbres morts et vivants, de lierres et de rocs, de buis, de houx, de fougères, de ronces, fouillis spectral et frissonnant dans un amalgame de lumière -et d'obscurité.
J'afl'cctionnais particulièrement ce côté de la rivière oii j'étais sûr de posséder la véritable solitude; mais, chaque fois, surtout vers l'aprèsmidi, à partir du graduel évanouissement du
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jour, j'y éprouvais un singulier malaise, très savoureux d'ailleurs et qui se résolvait en une sorte de ravissement poétique. Oui! alors que j'étais le plus attentif à la pêche, il m arrivait de songer à regarder derrière moi, et d'obéir si bien à cette inquiétude, que je finissais par me retourner; et le frisson me prenait souvent à fleur de peau : je surveillais certains gestes, certaines courbures, certains craquements d'arbres; je me demandais si tel roc n'avait point tressailli. N'étais-je pas assez fou pour m'imaginer que cette masse déjà si en pente s'était inclinée davantage et qu'elle allait crouler sur moi?
En ce moment, la même appréhension me revenait, quand, soudain, sur ma rive, au milieu des coudriers, je vis surgir un être humain. Je n'avais nullement entendu le bruit de ses pas, et je fus saisi par cette brusque apparition qui, dans un endroit si désert, avec la tournure de mes idées, revêtait un caractère passablement fantomatique. Un rapiih^ examen suffit pour me convaincre que j'avais bien devant les yeux un personnage vivant, le plus rassurant de tous : un pêcheur à la ligne !
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Mais quelle silhouette inoubliable ! 11 portait en bandoulière — si plaqué à son échine qu'il semblait faire corps avec elle — un panier monstre en jonc terni, cintré sur le devant, et d'allure japonaise par la bizarrerie de sa forme et le démesuré de sa dimension; à la main, droite sa ligne, et sous le bras gauche un paquet d'osiers blancs qui devaient lui servir à rallonger sa perche. Son feutre et ses habits résistaient encore, quoique totalement décolorés.
Il y avait de l'indien, du somnambule et du hanté dans l'allure de cet homme qui, d'un mouvement sec du cou et des épaules, approuvait ou contestait les réflexions qu'il parlait entre ses dents, tout en manœuvrant sa gaule d'une façon insouciante et pour ainsi dire automatique.
L'individu semblait agir sous l'obsession d'une idée fixe ; par instants, il s'arrêtait, ayant l'air de consulter les choses et de guetter leur réponse; ses yeux s'attendrissaient en se tournant vers le ciel ; il écoutait l'espace, et souriait au paysage. Et pourtant, comme il était bien à son affaire! quelle science de circonspection! quelles ressources de subtilité !
Ne paraissant aucunement embarrassé de tout son bagage, il fendait les obstacles avec une facilité tranquille. J'admirais la discrétion furtive de son passage : on eût dit qu'il né touchait pas le sol et que sa présence endormait les feuilles qui s'écartaient devant lui sans le plus petit bruissement.
Par ses retorses enjambées, ses contournements délicats, par Tastuce de ses membres et les savantes inflexions de son corps onduleusement frôleur, il neutralisait le mauvais vouloir des bourbiers et des ronces, et toujours la dextérité ingénieuse de son lancer a travers les branches en déconcertait l'accrocheuse hostilité.
Harmonieusement pour l'œil, il faisait décrire les mômes zigzags, les mômes 8 à son long fil noir dont la projection constamment semblable était toujours viseuse et atteignante : à chaque coup de ligne il ramenait un de ces jolis poissons si gracieusement vivaces que leurs nageoires au sortir de l'eau semblent des ailes qui frémissent.
A n'en pas douter, j'avais rencontré le sorcier de la pêche à la truite, et cet homme, étendant sa gaule comme une baguette enchantée.
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me représentait le magicien des torrents, des gaves et des ruisseaux.
J'avoue que j'aurais eu grand désir de l'aborder, de le questionner; mais, j'ai appris par expérience combien les suiveurs de rivière sont en général taciturnes, oml3rageux, égoïstes de leurs endroits, férocement jaloux de leur incognito. Celui-là devait être un cachottier endurci, prodigue de soliloques, j'en étais convaincu ; avare de causerie, je l'aurais parié.
Evidemment il m'avait aperçu, il me savait là ; mais sa pensée m'expulsait de son voisinage; très délibérément il enterrait ma présence. D'ailleurs, le moment était mal choisi : sa pêche allait trop bien pour que j'eusse l'imprudence de le déranger.
Le jour diminuait, je me décidai à rentrer chez moi. La pluie avait cessé depuislongtemps ; maintenant, une chaleur d'étuve opprimait la vallée ; à bouiïées morbides, le vent soufflait lourdement, imprégné de la fièvre et de la moiteur de l'atmosphère.
En passant auprès d'un vieux moulin, je m'arrêtai pour contempler le soleil qui élargissait
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de plus en plus ses derniers flamboiements.
Après une rougeâtre agonie sur le haut des montagnes, il mourait écarlate à moitié dés collines et saignait jusqu'au bas de l'horizon, incendiant les airs, les terrains, les rocs, et vermillonnant la rivière et la cime des arbres.
Alors je vis se dresser de nouveau le pêcheur détruites qui se dirigeait de mou côté : il s'avançait, ardemment lumineux, et se découpait grandi sur un nuage de pourpre. Presque aussitôt il m'avait joint. Nous nous saluâmes de la tête et ce fut tout. En continuant à marmotter, rhomme inspectait, furetait et reniflait l'odeur de la farine. Il flânait. si complaisamment que je n'eus vraiment pas la peine de le dévisager pour le regarder à mon aise. 11 était magnifique de pittoresque! avec sa face de bronze, osseuse et froide, ses. yeux de loup, son nez en bec de vautour, ses lèvres plates et ses favoris noirs, il m apparut comme le grand magistrat de la solitude, ayant condamné pour jamais à son indifférence la citadine humanité.
Deux vieilles bottes mises au rebut gisaient sur les pierres : il les ramassa, en visita les tiges, le dessus et le dessous, entre elles et
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celles qu'il avait aux pieds eut un petit regard compareur, les rejeta et passa outre, en grommelant : « Bah ! elles sont encore plus défuntes que les miennes ! » Il gravit la côte et disparut au tournant.
Et je m'en revins, pas à pas, dans le crépuscule, regrettant de n'être pas, moi aussi, un instinctif de la pêche, un sauvage de la rêverie ; enviant ce farouche de l'existence, poète inculte et visionnaire de ravins, qui emmagasinait et ruminait au fond de son âme les plus belles impressions de nature, sans le puéril et douloureux souci de les formuler pour les autres.
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Le printemps a fécondé les sucs de la terre, la moelle et le sangde la nature. Il reverdit les herbes, rhabille les arbres et les buissons, travaille les bourgeons et les germes, organise Tamour, fomente la reproduction.
Et, définitivement assuré, ayant déjà lénifié le plein air, le soleil adoucit l'atmosphère des intérieurs: en haut comme en bas, il y rétablit Tordre des températures que l'hiver avait interverti ; il rend la tiédeur aux greniers, la fraîcheur aux caves, et peu à peu, chaque jour, prenant plus de force, allumant davantage tuiles et crépis, portes et vitrages, partout il interdit le feu qu'il remplace.
Les journées sont bleues, verdoyantes et fleuries, avec la pureté des exhalaisons, la léthargie du vent, l'allégresse du bruit, la belle santé de la lumière. Les nuits sont câlines, mielleu-
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sèment ténébreuses, embaumées par les haies, bercées par les deux musiciens du silence : le rossignol pleurant dans les feuilles, le crapaud geignant dans les trous, navrés sauvages, rôdeurs invisibles qui pompent le mystère des solitudes endormies et racontent leur âme h la tendresse du clair de lune.
A part un peu d'humeur pluvieuse que le soleil utilise aussitôt pour lui donner encore un plus moelleux éclat, le ciel épanouit tranquillement son azur et ses nuages. Les hauteurs se rapprochent, les profondeurs montent, les lointains se précisent; l'air est chaud, mais léger, caressant, limpide : il flotte ou circule imprégné de l'ombre et de l'haleine des arbres, comme traversé des lueurs et des frissons de l'eau. Sur un fond vert nuancé à l'infini, la terre en extase déroule aux regards toutes les harmonies de la couleur, elle offre ses ravissements à tous les êtres : on est si tenté par l'au dehors qu'on ne voudrait jamais rester chez soi.
Puis, après ces temps délectables, arrive despotiquemcnt l'été au milieu d'effluves et de brises compactes, de fulgurations d'éclairs et de rumeurs de foudre. S'il glace le cristal des
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puits, il torréfie le reste de Tonde: il vide les mares dont il crevasse et calcine les limons, il réduit les sources, amenuise les ruisseaux, renfonce les rivières, écrase les torrents.
La terre et le ciel flambent : entre ces deux immensités qui font ricocher droit de l'une h l'autre les réverbérations de leurs fournaises, tout le vide de Tair brûle en restant bleu quoique chauffé- à blanc. Poudreux et noirci, l'arbre isolé ne donne plus d ombrage, le sol se fendille au bas des ravins et sous la voûte feuillue des profondes allées. Môme un peu avant le crépuscule, c'est encore une vapeur éblouissante qui vibre ou qui sommeille sur les chaumes et les pacages, sur le gris des pierre^ et sur le jaune des moissons. Et la température fermente et se poursuit ainsi par delà les jours fiévreux de la décomposante canicule jusqu'au milieu de l'automne si fréquemment assombri par une terne sécheresse.
Cette époque est néfaste à la physionomie des maisons que l'on aveugle, cborgne ou masque, pour se préserver de la cuisson extérieure. Les volets de plus d'une habitation
demeurent invariablement fermés, on ne les
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ouvre que vers le soir; alors seulement la maison commence à vivre, comme si ces interminablesjours ardents n'étaient que de longues nuits embrasées.
Aussi, qu'elle est morne la Grande Cheminée pendant ces phases de chaleurs ininterrompues! Son affliction impressionne,- bien qu'elle convienne encore étrangement au caractère de sa structure ; d'un âge fantastique et d'une austère simplicité, elle est si digne d'intéresser Tamatcur du séculaire, le maniaque du mystérieux, qui sait regarder les très anciennes choses et songer devant elles ! Toute en pierre, nue et enfumée, avec son manteau oblique, ses piliers plats et les supports arqués de sa longue tablette garnie d'une gigantesque pendule en bois, de gros chandeliers vieillots et difformes, de lampes infirmes, de faïences baroques et décolorées, elle se remémore le temps passé sous les toiles poussiéreuses du tisserand des solives.
Mais, sans feu, c'est un corps sans âme! Défunte jusquà ce qu'elle ressuscite, glacée en attcndan qu'elle chauffe, elle répand de l'inquiétude , elle jette un froid par toute la chambre»
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Durant le jour, rien ne distrait son silence, hormis peut-être quelque mouche égarée qui revient obstinément sous les rideaux de la croisée se cogner contre les vitres et se débattre aux quatre coins de leurs cadres avec un sempiternel zonzonnement.
Certains soirs, le grillon y hasarde sa rabâcheuse grinçoterie; mais ce tapage aigrelet n'est un sympathique refrain qu'à la condition de voisiner avec un petit feu pareil à ceux qu'il arrive d'allumer par des nuits de printemps encore fraîches ; si au moins il planait sur des cendres tièdes! un tison moribond, quelques braises fanées lui rendraient toute sa poésie! Mais, dans l'âtre vide ce bruit fait mal à entendre : il est comme le rongement d'ennui plaintif et insistant de la déserte cheminée.
Ont-ils lin air assez malheureux les hauts landiers de fer forgé, guillochés au ciseau et polis à la lime ! ne dirait-on pas qu'ils ont rétréci la courbe de leurs pieds! chacun d'eux n'étale, plus ses festons et sa boucle, sa belle coquille et ses larges crochets; sans avoir encore eu le temps de jaunir, ils ont pris on ne sait quelle rouille de tristesse.
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32 lyA GRANDE CHEMINÉE
.Le dos plaqué à Tune des parois de la cheminée, y ramassant toute Fombre de son coin, lamentablement le soufflet songe aux mains molles ou brutales, impatientes ou tenaces qui le douaient plus ou moins du mouvement, de la respirgition et du bruit. Impossible à présent de braquer son bec et d'expectorer sa mugissante ventilation! il faut qu'il moisisse à son clou avec le dégoût du rien faire et la nostalgie rouge du feu! Quand donc viendra-t-il ce jour si convoité où il va repouvoir haleter dru et ferme du haut d'un genou, de la barre du chenet, du couvercle de la braisière, de Tentredeux de pieds en sabots relevés et bien joints! Ses poignées détestent leur si fixe écartement ; ses cannelures en demi-cercle et ses grosses rides ne suffisent pas au cuir de son ventre qui soufl're de n'être pas plissé davantage, de ne pas fléchir pour se relever encore et toujours, indéfiniment. Son museau de cuivre long et pointu voudrait tarabuster la bûche, fouiner dans les cendres, tâter les braises^ lutiner l'étincelle, préférant, en somme, un peu de bouchage et beaucoup de noircissement au vertde-gris du repos.
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L'infortunée pincette qui aimait tant son triple office de tenaille, de pioche et de levier, pleure la prise délicate ou la mise à Tétau du tison, ses tapotements, ses grattages, ses fouilles, ses soulevées, ses tirailleries, ses poussées urgentes et superflues, son harcèlement taquin et son machinal asticotage.
La pauvre pelle se chagrine de ne plus pratiquer Tenlevage et le râclement des charbons ou des cendres. Amèrement elle se rappelle ses joies, lorsque, tisonneuse à son tour, elle avait Toccasion de suppléer un peu sa sœur mutine la pincette.
Scellées à leurs accroches, toutes deux, — en leur langage d'acier que les choses seules peuvent entendre — se confient de mutuels regrets dans un rigide face à face. Confusément en relief sur son mur fuligineux, la plaque de fonte énorme et carrée est d'un aspect sinistre : en la considérant, on imagine une grande glace depuis longtemps reléguée au fond d'une sombre alcôve et maintenue toujours voilée par une personne si triste ou si affreuse qu'elle aurait pris le parti de ne jamais plus se regarder.
Quant à la crémaillère, qui montre à peine
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ses dents, elle imite une corde de pendu que le diable aurait moins roussie que charbonnée au moment OTJ le cadavre mûr à point en serait tombé de lui-même.
Naguère encore chacun de ces objets possédait une personnalité meublante, une allure, un type, un tout petit jeu de physionomie. Ils avaient la roideur aimable, l'inertie en éveils l'inanimé plaisant. Toujours mis à contribution ou destinés à servir d'un instant à l'autre, ils revêtaient pour l'œil l'activité de leur emploi et, pour ainsi dire, vivaient par leur utilité. Expressifs a leur manière, ils représentaient vraiment et faisaient bonne figure auprès du feu qui, parfois, sorcier magnifique, leur communiquait des frissons dans la pose, un lustrage de la couleur, un grandissement de la forme.
Maintenant privés de leurs fonctions, livrés à l'abandon obscur, ils croupissent dans la froide propreté du foyer qui dénude son carrelage et creuse ses encoignures. Les grains de poussière ne les consolent- pas des amas de cendres disparus, et, vagues et hagards, opaques et horrifiés, ils dorment leur stupeur comme un mauvais sommeil magique.
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LA GRANDE CHEMINÉK 3S
Et le temps marche uniforme et accablant, riiomme et la bête cherchant partout la fraîcheur, aussi bien au gite que par les chemins.
Mais après les chaleurs claires et brumeuses, après les orages secs qui altéraient la terre et les torrentielles ondées qui ne suffisaient pas à lui donner à boire, la lumière se met à languir dans le ciel désormais receleur de pluies et de brouillards, de tempêtes blanches et d'ouragans glacés. .
Insensiblement, la température se laisse façonner par l'averse devenue pénétrante et parle ventdésadouci. L'humidité se réinstalle sur les pentes, dans les coins et les creux que le soleil ne visite plus ; le terrain a fermé ses gerçures et, çà et là, mollit sous le pas ; l'eau remplit de nouveau ses réservoirs, et lorsque s'est accomplie la métamorphose du feuillage, la campagne et son atmosphère, en dépit de leurs derniers charmes, sont contagieuses pour la pensée de ces renfrognements subits et prolongés, de ces tressaillements intimes qui sentent l'approche de l'hiver.
Alors, la grande cheminée commence à se ranimer avec tout son outillage : elle redevient
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à demi la niche de la flamme, un peu durant le jour et complètement vers la nuit qui, étant déjà plus longue, refroidit maintenant la moiteur de ses ténèbres.
Et puis viennent les frimas ! le transissement s'inocule à toutes choses, et, pour ajouter au deuil de Tespace, un vent de bise ironique inflige aux pauvres feuilles des valsements de folie et des papillonnages de mort.
Des nuages blancs et pluvieux enveloppent le soleil comme des suaires humides en ne laissant filtrer de leurs couches de brume qu'une clarté blafarde et figée.
En fait d'oiseaux, les airs n'ont plus que les corbeaux et les corneilles dont la volée grouillante et serrée figure le déploiement d'un immense drap noir qui remue et qui marche. On voit leurs bandes lugubres s'abattre croassantes et tumultueuses, clapotantes et massives, dans les grandes pièces de terre et sur les plus gros arbres qui souvent prennent la couleur de ces mauvais augures, croque-morts symboliques revenus tout exprès, semble-t-il, pour enterrer le beau temps !
Si peu qu'on sorte, on est saisi d'un trouble
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douloureux empirant à chaque pas ; du premier plan déjà maigre à Thorizon fantôme, Tœil se navre au milieu d'aspects désolés : les plaines dépouillées* s'étendent livides, avec le brun des labours, la pâleur de Therbe et le vitreux de l'eau morte; éteintes à moitié sous les gisements du brouillard, les vallées sont converties en gouffres d'ombre et de silence ; des flaques baignent le pied des coteaux hâves et dartreux qu'obscurcit au sommet le suintement " des nuages.
On participe à tous ces regrets épars de la nature en souffrance; on plaint cette végétation décharnée qui maintient son agonie dans le trépas delà terre ; on s'opprime de son angoisse, on frémit de son horreur: un malaise visqueux naît dans votre àme, tandis qu'un froid rampant vous cherche les os.
Actuellement, une impression morbide se dégage de ces contrées désertes oii tout à foison vous représente, vous ressasse des images et des pensées funèbres, jusqu'à cette petite maison solitaire enfoncée là-bas auprès de son étang. Par les belles journées, le regard ne s'en inquiétait guèr«, maintenant il s'en obsède; sa
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vue attriste le départ, influence la promenade et préoccupe la rentrée : car, oblongue, rectangulaire et très basse, avec un de ses côtés plus large que l'aulre et la faible inclinaison de son toit, elle évoque Tapparilion d'un grand cercueil abandonné au bord d'un marécage.
Décidément, il faut renoncer à sortir et se claquemurer chez soi! La chaleur du foyer tiendra lieu de celle du ciel ; on va pouvoir ragaillardir son corps et tranquilliser son esprit. Voici enfin revenue la vraie saison du feu.
Cette fois la grande cheminée triomphe: elle flamboie souvent, elle reluit toujours, son brasier du soir, si largement alimenté jusqu'à rheure du sommeil, continuant toute la nuit à vivre sous les cendres qu'il colore de sa rougeur.
Pour le coup, la plaque brûle à en. blanchir ! les landiers chauffent et resplendissent! la pincette justifie son nom! elle est rentrée dans ses rôles et joue le gril au besoin.
La pelle, qui ne chôme guère, travaille à Tenvers comme à Tendroit, et le soufflet s'en charge d'épousseter la braise et de relancer la paresse du feu !
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Dès le matin, on apporte, par brassées, la provision de chauffage pour le jour et la moitié de la nuit : mélanges de morceaux de bois de chêne, de châtaignier, de hêtre et de charme, les uns fendus, avec ou sans écorce, la plupart entaillés, déchiquetés, s'écaillant par lamettes, pleins de nœuds et d'échardes ; les autres, entièrement ronds, ayant gardé sur leur écorce claire ou foncée, lisse on rugueuse, de la mousse et du lichen, un cordonnet de lierre, un vestige de gui, des semblants de loupe et des résidus de fientes d'oiseaux.
Si le hangar en abrite encore, on ne manque pas de joindre à cette provision des petites souches d'arbustes, des pieds de vigne et de ronce, de buis et de genévriers. Avec le terreux de leur teinte et le hérissement de leur forme, ces racines ont tant de pittoresque dans un âtre rustique ! la gaieté vive et la sûreté de leur brûlement lui conviennent si bien ! et puis, une fois entamées par la flamme, ressemblant à de monstrueuses araignées qui seraient lumineuses, elles exhalent si doucement dans leurs vrillons de fumée bleuâtre les bonnes odeurs qu'elles renferment : senteurs de plantes grim-
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peuses des ruines et côtoyeuses des ruisseaux, arômes de fleurs des fondrières et des fossés, d'herbes liseronnantes et buissonneuses, vagues relents de mousse humide et de champignon frais éclos, souffles des taillis, émanations des pierres, toute la quintessence des parfums sauvages !
Soigneusement triés, les morceaux de bois les plus verts sont mis debout et en biais, à droite et à gauche, contre les murs intérieurs de la cheminée, afin d'en opérer la complète dessiccation et de leur donner, quand il le faudra, rinflammabilité de l'amadou. Les autres sont alors disposés sur les barres des chenets par la main subtile qui sait les joindre en leur laissant les intervalles nécessaires pour que l'air du haut puisse avoir le parcours facile et l'immédiate aspiration : une branche de genêt bien sèche allumée dessous, et de suite, en pétillant, le feu monotone reprend sa nouveauté.
Ainsi tous les jours : et devant elle, jusqu'au printemps, la grande cheminée groupe en fer à cheval ses douillets et frileux familiers, qui, laborieux du caprice, ingénieux de la nonchalance, fabriquent diversement de petits ouvrages
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manuels appropriés sans peine à l'engourdissement de leur activité. Inoccupés ou travaillottant, ils échangent à mi-voix des paroles placides entremêlées de recueillements distraits et de chantonnantes rêvasseries.
Là, en vérité, les instants de la journée s'écoulent égaux et grisâtres avec une telle douceur que, chaque fois, vous êtes surpris de voir l'heure brune arriver sitôt. On remercie l'hiver de ses rigueurs pour cette quiétude enchantée qu'il occasionne.
Auprès de la grande cheminée, hôtesse des grelottants, toujours accueillante, on aime la torpeur du brouillard et le fourmillement de la pluie, le silence de la neige et le bruit du vent qui vous font savourer mieux encore la si bonne mélancolie de sa réchauffante hospitalité.
Elle suffit à l'indifférence comme à l'ennui du regard qui la parcourt en détail, descend ici, remonte là, se promène dans les petits paysages du feu et s'arrête volontiers sur l'horizon de suie : car, illuminée par la flamme, grisaillée, bleuie par la fumée qui serpente au long d'elle, cette muraille, rugueuseraent duve-
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teuse et comme vernissée, reste divertissante malgré sa noirceur. Elle est sourieuse en ses coins, et juste à son milieu semble rire à belles dents avec les crocs pointus de sa volumineuse crémaillère.
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Ensorceleur du froid et de Tobscuritë qu'il escamote et remplace, plus insinuant que Tair son complice, plus contagieux que Teau son ennemie, dangereux séducteur, bienfaisant perfide, le feu, chaleur et lumière, est le grand élément surnaturel, diabolique par excellence.
C'est lui, cette chose si terriblement ardente, tantôt solide, silencieuse et fixe, d'un rouge sans égal, comparable seulement à lui-même ; tantôt fluide, murmurante à la manière du vent, simultanément rampante et droite, oblique et volubile, teintée dans sa pourpre indéfiniment changeante d'un fugace bleu vert-jaune qui varie sans cesse ; tantôt enfin, et le plus souvent, fantôme et matière, flamme et biasier tout ensemble. Aussi prompte h projeter son reflet double qu'en dépit de son avidité elle est longue à accomplir sadévoration chancreuse et pulvé-
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risante ; monstre unique de la beauté la plus précieuse et la plus formidable; charme ou réconfort à distance, déjà repoussante de trop près, barbare de plus près encore, torture mortellement infinie dès qu'elle vous joint et vous enlace.
Pompeux monarque du mouvement et de la couleur, des miroitements et des frissonnances, le feu remue et transfigure l'atmosphère ambiante par la fantastique* vitalité de sa répercussion, et son ombre est tellement riche et décorative qu'elle magnifie et solennise les formes, particulièrement celles des êtres humains, les nimbant d'une espèce de vapeur violette, verdâtre et safranée,les noyant 4'on ne sait quelle brume de cuivre et de cristal, d'émeraude et de rubis, de topaze et de rose, où elles apparaissent grandies, étrangement surgissantes et découpées, vagues et en relief, en;ipreintes à la fois de mystère et d'éclat, de rôve intense et d'agitation démoniaque.
11 n'a qu^à se montrer, l'énorme peintre ensanglanteur, pour plaquer d'un seul coup avec ses brosses de flammes des fresques écarlates et ondoyantes sur la muraille des ténèbres ; et si peu
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qu'il se penche à rorificed'ungoufifre, il décoche au plus creux de la profondeur les moindres vibrations de sa somptuosité.
C'est encore lui, l'inévitable irradiant, qui du haut du ciel, criblant les espaces et saturant le vide, mordoré, carminé et vert-de-grise les nuées et les brouillards, les ondes et les lointains, lustre la vétusté, vernit Tombre, fait de la gaze aux sept couleurs avec les toiles d'araignées, de l'or avec le sable et du diamant avec le givre.
Personnel ou fabriqué par l'homme, il reste toujours aussi sombrement incompréhensible qu'éblouissamment conslatable : fantasque énigme enfouissant son secret dans le prodige de la splendeur! Assurément, flamme indolente ou braise vive, lueur folle ou tranquille, le feu demeure à jamais surprenant au milieu de l'uniforme diversité des ôtres et des choses ; fastueux démesuré, pur inviolable, la plus hautaine et la plus extraordinaire manifestation de la vie, il exprime en la subtilisant encore la quintessence de la grande âme éparse et palpitant dans la création ; il compose à lui seul toute la science et toute la poésie, toute la joie et toute la santé, toute l'opulence et tout le travail, tous les con-
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fortables et toutes les délices de Tunivers. Il en est le fruit défendu autant que la première nécessité, le magnifique artifice et l'infernale apothéose.
El comme il se complique et se transforme !
Comme il varie jusqu'aux moindres nuances de sa chaleur et de sa lumière, de Funeou de l'autre, ou des deux en même temps ! Sans reparler du soleil qui rallume chaque jour sa propre substance pour Téclairâgeet le chauffage des mondes, il peut exister en s'alimentant de lui-même, féroce de brûlement et de luminosité: brusque et aveuglante vipère de la nue, projectile fourbe du tonnerre, vomissement incendiaire et fournaise-avalanche des volcans ; ou bien calme et velouté, n'ayant qu'une scintillation somnolente et froide : opale mouvante et sanguinolence inerte de la lune, or vaporeux ou nacre mouillée des étoiles, farfadet danseur des charniers et des marécages; pendant les belles nuits d'été, convertissant même un pauvre ver immonde en bonne petite veilleuse des herbes qui luit, douce et verdâtre, au rebord du fossé; ici, âme obscure du caillou glacé attendant le choc du hasard pour en jaillir en étincelles ; là, sournoise haleine,
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gaz hypocrite incubant la foudre, grisou des mines, cherchant parmi les caves pointillées de lueurs prisonnières le cas d'une imprudence qui lui fournira son explosion. Hélas! il le trouve tôt ou tard, et la terre noire où dort la houille engloutit les tronçons de ses éventreurs dans les éclats de ses entrailles.
Et puis encore et toujours, occulte et morcelé, informe et invisible, même lorsqu'ayant subi sa chimique préparation, toutes ses parties sont rassemblées par la fusion minuscule des divers corps qui le renferment. A cet état^ il couve encore mystérieusement une vie neutre et expectante, il a besoin d'un frottement pour se produire et d'une pâture pour subsister; proportionné d'ailleurs à cette pâture : délicat et léger autant qu'elle est fluette et impondérable, persistant et fort autant qu'elle est volumineuse et combustible.
Entré dans cette dernière, d'une extrémité à l'autre, la possédant dessus, dessous, en plein cœur, il prend sa forme et la conserve, insensiblement amoindrie à chaque degré de réduction rouge plus ou moins lente qu'il en opère, et, diminuant de compagnie, tous deux à la
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