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longue disparaissent ensemble, laissant, pour glorifier le néant, le témoignage de la poussière.
Oh! le feu! auquel, surtout lorsqu'il est matière, on ne songe pas plus à toucher que l'on ne pense à saisir une ombre, sa faculté de corrosion si soudainement intolérable lui assurant une espèce d'impalpabilité de la part des êtres vivants qui ne sont que trop bien organisés pour la souffrance !
Rongeur instantané, consumant terminal, il dénuderait la terre entière s'il n'était pas soumis à la domination de Teau ; mais aussi, comme il se venge terriblement, quand elle est incarcérée devant lui, de tout le mal qu'il en souffre quand elle est libre. Dans les chaudières de l'industrie, sur tous les fourneaux domestiques, dans tous les âtres citadins ou campagnards, comme il la fait geindre et râler, comme il la creuse et la distend, la soulève et la contorsionne ! Que de fois il la soumet à sa haine temporiseuse, la dessèche en détail, la dissout petit à petit, traîne en longueur son usure et sa vaporisation dans ses prisons baroques et multiformes de terre, de fonte, de fer-blanc et de
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cuivre : bouilloires maigriottes, braisieres ventrues, casseroles culs-de-jatte et marmites jambées !
Il est non moins inofTensif en apparence, mais tout aussi scélérat que les réceptacles de ce poussier du meurtre recelant confondues en leur silencieuse immobilité les deux suprômes explosions du mouvement et du bruit, et qu'il n'a qu'à frôler de son apparition pour les vider en même temps de leur éclair et de leur foudre.
On le sait perfide, mais on esf si routinier de sa douceur qu'on oublie de prévoir Thj pothèse de sa cruauté : son habituelle régularité couvre son désordre arrivable ; la jouissance ordinaire de ses enchantements superflus peut-être plus que de ses indispensables services, finit par engourdir peu à peu l'idée qu'il pourrait vous trahir; et pourtant, malgré tout, si complètement qu'on pratique à cet égard une téméraire indifférence, on conserve, sans s'en douter, au fond de cette sécurité trop complaisante, un levain d'inquiétude, un ferment d'alarme, qui deviendront la hideuse panique à la première occasion.
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C'est pourquoi, universellement, parmi toutes les grandes réunions qu'il illumine, le feu, ce pire des dangers, est toujours celui qu'on attend le moins et qu'on redoute le plus dès qu'il est signalé.
Au feu! ces deux mots si électriquement sinistres dégagent soudain, pour tout homme, une telle évocation du plus atroce des supplices, qu'à peine articulés par une seule personne au sein d'une foule claquemurée, instantanément chacun se hérisse d'horreur et se rue vers les portes. Alors, c'est le fourmillement humain convulsionné par le suprême effroi, la cohue de l'aveugle et sourde insanité qui hurle sa détresse, roule, se précipite et cherche des issues par les tournants d'un labyrinthe. Tous ces corps enragés, rapaces de leur délivrance et exigeant, tous à la fois, le premier rang dans la fuite, au milieu du chaos vivant qu'ils produisent eux-mêmes, deviennent les uns pour les autres d'abominables obstacles qui s'étreignent et se labourent, qui s'écartèlent et s'écrasent. Fausse alerte? Qu'importe! Rien que la peur du barbare élément a donné pâture à la tombe et à la folie. Mais quelle plantureuse moisson
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pour la mort si la réelle invasion du feu a justifié tant d'épouvante !
Flaireur vorace, grandissant rapide, il n'a pas plus tôt dardé ses premiers léchements qu'il se dilate, s'active et embrasse d'un seul coup la totalité de sa proie. Voici qu'il forme en quelques secondes des embranchements d'énormes flammes, toute une flamboyante végétation qui monte des dessous, tumultueusement torrentueuse comme pour en arracher ses racines de braise. Déjà trop bien alimenté par les tentures et les papiers, les boiseries et les peintures, çà et là, il se renforce h chaque rencontre de chairs humaines, produisant l'elTet de l'huile sur la fournaise qui les dévore. Et puis, c'est l'abîme de plus en plus jaune-écarlate qui pousse et soutient vers le haut de Tédifice le gigantesque élancement de sa houle fourchue, sinueuse et tourbillonnante. Avec des vertiges de colère il fait ronfler, mugir et claquer le bloc élastique de ses vagues ardentes où s'enfourne le bruit sourd des effondrements qu'il recouvre. Et toujours, frénétiquement, il s'acharne davantage, cherchant à illimiter l'écartement de sa force.
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Exaspéré par la résistance du métal brûlé à blanc et de la pierre calcinée à noir, il paroxyse encore sur tous les points de sa geôle la rongeuse implacabiiité de son extermination. Il bouche hermétiquement le vide immense de l'enceinte, s'incorpore aux quatre murailles, dressi3 rigidement sa longueur compacte, et, tinissant de crever la toiture, il terrifie, la cité qu'il empanache d'un enfer!
Contre ceux qu'il n'atteint pas directement, il a Ténormité de son haleine opaque, de sa monstrueuse fumée noire qui flue et reflue autour de lui comme un déluge de brouillard; et l'horrible chose bouchant à la fois la gorge et les narines, les oreilles et les yeux, égarant le sang-froid, enchaînant le désespoir, ôte à la vie tout moyen de défense et l'engouffre impalpablement dans le remous de ses ténèbres. Elle étouffe à la manière de l'eau profonde>, mais combien plus vite ou combien plus lentement!
De là, ces deux sortes de morts qu'on retrouve après l'incendie : cadavres assis et debout, pareillement intacts de corps et de costume, mais offrant un si frissonnant contraste par leurs différences de mimique, d'expression et d'atti-
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tude ; enjoués ou grimaçants, résignés ou farouches, impassibles ou tordus, continuant encore pour Toreille évocatrice de la pensée le ricanement du plaisir entre leurs lèvres micloses ou le cri de la peur au fond de leur bouche grande ouverte. Tous fantomatiques d ailleurs, d autant plus hideusement épouvantables qu'ils ont Tair de vivants cireux ou de livides ressuscites, restés là, pétrifiés dans leur pose du dernier soupir, comme s'ils voulaient témoigner par leur seul aspect de ce qu'ils ont vu et ressenti parmi ceux dont les flammes n'ont laissé que des charbons et des cendres. '
Quelle vision d'horrible magnificence lorsque, la nuit, au fond des campagnes, le feu se meut à son aise, s'élève et se déploie, libre dans l'espace, à plein ciel, ayant pour pâture une forêt entière et pour soufflerie les quatre haleines du vent! Alors il cranioisit les nuages, de bas en haut, h droite, à gauche, autour de lui, partout, il éblouit l'obscurité.
Mais s'il est moins grandiose à l'œil, combien davantage il impressionne Tâme quand, vers la même heure nocturne, il a pris tout à coup dans
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une ferme isolée : là, survenu trop sournoisement, rincendie s'est développé trop vite hélas! pour épargner une seule existence. Au milieu de cette nuit si tragiquement illuminée, rien qu'une fois, d'une façon très sourde et comme souterraine, si stridente pourtant ! ont retenti les clameurs confondues de l'être humain et de la bête; presque aussitôt, le plus profond des silences s'est refermé sur la plus désespérée des plaintes. En quelques heures le feu a tout mangé, sauf les murailles, hideux rectangle haut et nu de ruines toutes noires et lézardées entre lesquelles, le lendemain, dans un amas de boue et de poussière fumante, on ne retrouvera plus que des fers de chevaux et que les énormes chaînes d'acier qui attachaient à leurs barreaux, maintenant disparus, le cou des pauvres bœufs désormais invisibles.
Pour tout sensitif aiguisé par la souffrance, en qui la pensée maladive approfondit la compassion, avoir assisté, même de loin, à de pareilles catastrophes, c'est pour jamais être hanté par le cauchemar de leur souvenir, qui restera blotti au fond de son àme, engourdi à l'ordinaire, bien que toujours sensible, dé temps
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à autre, s'y accusant davantage, comme un vieux remords mal étouffé.
Et, cependant, malgré ses lendemains si funestes, on aime le feu encore plus qu'on ne le redoute. Après avoir présenté des spectacles si cruels, ce même élément se montrera sous un aspect si doux!
On ne peut qu'admirer toute espèce de flammes, turbulentes et tranquilles, réjouissantes et lugubres, orgiaques et sacrées, suivant qu'elles chaperonnent les fagots et les tas d'herbe sèche, les lampes et les torches, les lustres et les cierges : toutes indistinctement attirent Je regard qui se laisse toujours fasciner par elles. Mais combien est encore plus suave et plus captivante par sa discrète intimité, la flamme nabote de la bougie solitaire qui pleure sa consomption, si graduelle et si lente, avec des larmes de cire se figeant une à une sur sa collerette plate ou plissée, de métal ou de verre !
Au chevet du lit, dans la chambre bien close, elle dessine une lamette ardente, ovale et allongée, d'un éclat laiteux et bleuâtre. Un peu ronde à son extrémité, elle se tient immobile et
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droite, mais, à la moindre haleine, elle s*aiguise déjà et, sans changer de taille, dansote, frémit, dodine ou penche d'un seul côté. Puis, si peu que le souffle d'air augmente, elle acère son dard en pointe d'aiguille et grandit, pour rabaisser et la hausser encore, sa reptation ascendante au mouvement vermiculaire.
^ Aux heures d'irrémédiable insomnie, on éprouve ime bienfaisante extase à considérer minutieusement les monotones évolutions de cette petite âme de lumière qui, la nuit, communique à tout ce qui l'entoure la mysticité de sa pâleur et de son silence.
Par une triste journée d'hiver, avec quels bons regards songeurs on contemple un feu de pâtre, un pauvre feu de bruyères et de bois humides, luisant maigre, entre les buissons vagues et fumant bleu sur le brouillard gris ! Vite usées par le vent, qui les flagelle et les couche au ras du sol, ses flammes ne sont guère plus hautes que les herbes sur lesquelles tremblote, par frissons de lumière chétive, son rayonnement inquiet. Au milieu de l'atmosphère déjà confuse, où les arbres nus commencent à. s'embrouiller, il expire avec lenteur,
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y formant, toute minuscule, une île de clarté tiède et mélancolique : c'en est assez pour que le pâtre et son chien, ramassés auprès, côte à côte, attendent patiemment la rentrée au gîte, et pour que Toiseau du voisinage vienne, en familier, y réchauffer ses plumes avant d'aller dormir dans la glacière de son taillis.
Et la lueur d'une lanterne toute seule au milieu des solitudes, par une de ces nuits dont la tempête en fermentation travaille grondcusement la sépulcrale obscurité ! D'assez prèï?. on dirait une mignonne étoile qui, suivant sa route presque au bas des airs, flotte et voltige droit devant elle ; mais, de loin, c'est une tache excessivement lumineuse, informe, pour ainsi dire d'un éclat sans couleur, et de la plus mystérieuse et obsédante mutinerie : tour ù tour régulière et saccadée, immobile et vacillante, là-bas, très au loin, semblant se plaire à vous intriguer, jouant à cache-cache avec vos regards qui la cherchent. Bien étrange, en vérité, ce petit point, feu follet qui, fonçant encore l'orageuse horreur du grand horizon noir, avive sa fluette clarté de toute Tépaisseur de l'ombre!
Rien de pire que le feu quand il se révolte,
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rien de meilleur quand il se soumet. Docile, c'est le feu domestique qu'on emprisonne et qu'on limite à son gré : on le dispose, on l'allume quand on veut, on le tempère, on l'active et on l'éteint de môme. Que faut-il pour le maintenir apprivoisé ? S'habituer à surveiller son obéissance, à prévoir ses caprices, à contrôler ses fantaisies, savoir le défendre contre lui-même, précautionner un peu la sécurité qu'il inspire en y mêlant ce petit brin de sympathique méfiance qu'on a pour les chats, ces fidèles et ronronnants amis. Ainsi gouverné, il devient le réchauffeur et le rayonnant familier qui vous tient compagnie par sa couleur, sa forme, sa senteur, et surtout peut-être par son bruit, tour à tour si distinct, si confus, si loin dans son tout près, le mieux approprié à la solitude, le préféré du silence, le seul qui se fasse écouter de la songerie inquiète et qui donne, pendant le jour, l'apaisement de la nuit.
Le feu d'hiver, n'est-ce pas le bon petit soleil d'en bas, duquel on ne s'éloigne un instant que pour s'en rapprocher davantage, nécessaire à chacun, mais plus précieux encore
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aux transis de Texpérience, aux frissonnants de la tristesse ?
Cest le cas de ce châtelain-ermite qui, depuis les premiers froids humides, se tient frileusement calfeutré dans sa grande chambre, au fond de sa tour délabrée.
Désormais, il reste au coin de Taire, plongeusement vissé à son vieux fauteuil de bois, bas et profond, dans une atmosphère de serre chaude. Comme celles de tous les reclus de la maladie et du rêve, ses journées se suivent uniformément, souvent douloureuses, toujours méditatives. Il souffre et il rumine, au coupant tic-tac de la pendule, qui scande la si courte vie avec un air d'éternité.
Aujourd'hui, sans doute, mis en humeur de spleen par le plaintif de la bise et le voilé de la lumière, il a passé la plus grande partie de son temps à endurer toutes les horreurs de l'âme : en lui, le cauchemar a fait grimacer des monstres et défiler des spectres. Une à une, l'angoisse a recompté ses peurs, l'orgueil ses chimères, et le regret ses tombes. 11 s'est mangé le sang, le cœur et le cerveau. Puis, le calme est venu tout naturellement, sans combinaison de pa-
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tience et de raisonneuse philosophie, un calme à la fois lucide et enfantin, très engourdi et très doux, comme celui de la convalescence, causé probablement par l'influence de la bonne chaleur dont, maintenant, la chambre est totalement capitonnée, dû peut-être aussi à la présence tant soit peu narcotique de ses chiens et de ses chats qui, devant l'âtre, fraternellement assis sur leur derrière, les prunelles aux trois quarts empaupiérées, se profilent, si abîmés dans la somnolence, si confits en stupéfaction, qu'ils en oublient de lécher leur poil, de gratter leurs puces, et qu'aucune tentation ne saurait, à cette heure, les dépelotonner de leur extase.
Pour le moment, leur maître jouit de cette apathie cérébrale qui paralyse le piochement de la pensée. 11 possède, pleine et entière, cette flâneuse indiff*érence de Tœil et de Tesprit qui, pouvant tout voir et tout observer sans réfléchir, met en léthargie provisoire la chagrine activité de sa conscience.
Le voilà tranquille ; il écarte les braises et rassemble les gros tisons, .par-dessus lesquels il remet du bois sec. Alors, n'ayant rien de mieux à faire, il se livre uniquement à la con-
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templalion do son feu, et voici ce qui se produit devant sa nonchalante curiosité:
Pétillante, avec le frou-frou d'une étoffe et d'un vol de chauve-souris, la flamme jaillit, jaune et rougeâtre, puis s'abaisse et, prenant une taille moyenne, s'étend et se partage. Tandis que les morceaux de bois crient, écument, suent par les bouts, s'enfument et se noircissent, elle en commence cauteleusement Tattaque, y vibre hésitante, y glissotte furtive, les côtoie en insecte, les frôle en lézard, les tlaire, les attouche, les tâte, dessus et dessous, de biais et tout droit, leur darde longtemps ses langues et languettes avant de les mordre profondément et de raviner leurs brûlures.
Peu à peu, sans s'élever, elle s'épaissit davantage, elle gagne de proche en proche et installe sa destruction : toujours lécheuse, torse et tournoyante; multicolore, mais surtout bleue et rougeâtre; fantasque aussi, mais persistante, et, malgré sa variabilité convulsive, se laissant voir vaguement angulaire, présentant à son sommet des dents, des cornes ot dos fourches, toute une évocation du royaume des damnés.
C'est alors un bruissement calme et continu.
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à la fois comme celui d'un feuillage moite, d'une brise d'orage et d'une rivière profonde qui coule à pleins bords: triple murmure étouffé, poétique et berceur, bigarré cà et là par les bruits secs, rudes et retentissants du bois, qui rappellent le claquement de la capsule et du fouet, la détonation d'un pétard, le bouffement d'un chat surpris par un chien ou d'une fusée avant qu'elle ne parte, la crépitation de la fusillade, le sibilement d'un aspic courroucé, parfois aussi, tout à coup, le très lointain sifflet d'un train de nuit en détresse.
Diversement entamés, les morceaux de bois brûlent différemment, d'une façon plus ou moins active et luisante : ici, la blessure ignée resplendit; là, elle assombrit sa pourpre; ailleurs, elle a pris une croûte grisâtre, tout en continuant à s'envenimer sous cette cicatrice de cendre.
La flamme se modifie, de plus en plus capricieuse de la durée, instable dli mouvement, de la taille et de la silhouette ; trapue ou filiforme, elle déroule et replie sa flexibilité, elle se dresse et se couche, s'augmente et diminue, revient et se dérobe, courant ou frisson qui
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brûle et illumine, commençant bleu pour finir jaune, dont la danse et le flottement durent le temps d un long soupir ou d'un dernier regard d'adieu ; souvent aussi, encore plus fantomatique, apparition presque vaine qui rend inappréciable la fugacité de son* inconsistance.
D'autres fois, elle se maintient, ayant la trépidation quinteuse de ces petits jets d'eau formés par la nature dans ces terrains sauvages où filtrent des sources ; puis encore naine et aplatie, svelte et lancéolée, elle recommence à s'élargir, à se diviser par touffes plus épaisses, forme des plumets, des aigrettes, des houppes et des pinceaux, se ramasse en bouquets, en gerbes, en éventails, ébauche des miniatures infinitésimales de clochers, de collines, de tourelles inégalement crénelées qui vont et viennent et frémissent.
Maintenant, sous cette chose si incorporelle et si claire, en resplendit une autre consistante et plus foncée dont elle émane, l'objet embrasé devenu le feu matériel, montrant ce rouge qui n'appartient qu'à lui et qui absorbe l'universalité de cette couleur, depuis le rouge du sang jusqu'au rouge du vin, en passant par
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toutes les pourpres des étoffes, des fruits, des fleurs, des ailes de papillons et des plumes d'oiseaux.
Du bois, par instants, sortent des parcelles et des pellicules dont la montée flottante se mêle dans la fumée à la fuite si prompte des étincelles . qui, depuis les progrès du feu, n'ont pas cessé de se produire. Tourbillonnantes ou sinueuses, la plupart s'envolent prestement d'un seul coup; ce'rtaines hésitent avant de s'enfiler dans le goufl'ré n.oir de la cheminée qui. les attire et les happe. Quelques-unes ayant pris leur essor s'évanouissent en dégringolant, quelques autres tombent du brasier tout droit dans les cendres; mais combien ternes celles qui s'envolent en comparaison de ces dernières, toujours scintillantes, et parfois si intensément lumineuses qu'elles se détachent sur la braise !
Le bois fléchit, son écroulement commence, et voici des tisons renversés dont flambe en dehors des chenets ce qui leur reste d'écorce. Deux morceaux rongés en arc présentent sur les bords de leur échancrure un double liséré gris et noir de cendreux et de charbonné ; écartés l'un de l'autre, ils attendent fumcusement comme
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les tisons que les pincettes les rapprochent pour une finale consomption.
Maintenant, autour du bois les flammes ont cette agitation gravissante et serpenteuse des petites vagues de torrent autour du rocher qui les morcelle. Cà et là, entre deux rougeurs pâlissant côte à côte, se faufile un petit gaz bleu qui les colore une seconde et disparaît comme il est venu. Et peu à peu, sur un lit de braises vives, si émiettoes qu'elles rougissent la cendre, les tisons à demi consumés végètent sous leur pelure poussiéreuse d'où s'élèvent en tapinois quelques flammes imperceptibles; et bientôt, le feu devient pure matière, paiement cramoisi, magnifiquement incarnat, au paroxysme engourdi de la chaleur et de la lumière, en quelque sorte apaisé, repu, sans la flamme qui n'était que le souffle ardent de son avidité. A peine sa rougeur est-elle auréolée de rose et de violet, à peine montre-t-elle parfois trois flammettes bleues, jaunes et vertes qui palpitent peureusement comme trois petites âmes des limbes.
Et lentementle feu agonise: c'est une pourpre languissante semblable au rouge de ces vitraux des vieilles églises de campagne, alors que le
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soleil S'y reflète à son déclin, un éclat profond, sourd et quasi lointain qui rappelle certains aspects sinistres de la lune par sa sanglante morosité.
Quant à ses bruits, tout menus, ils font une basse en sourdine au tac tac tac régulier de la plaque de fonte dont Tincandescence a rouvert la lézarde qui la traverse d'un bout à l'autre; cela est triste et impressionnant malgré sa douceur : il semble qu'on entende continuement craqueter une armoire et goutteler de la pluie.
Or, les vitres restées embrouillées tout le jour ont pris insensiblement une louche opacité suffisamment incomplète pour laisser passer encore cette clarté morne et hideuse qui semble monter du creux des fossés, des dessous de lèu vase et des profondeurs de Teau. Et peu à peu, s'insinue, s'allonge et s'épaissit le rampemcnt des silencieuses ténèbres qui, sans l'éclat pâlissant du feu, submergeraient toute la chambre. Les vieux meubles, déjà sévères sous leur couche d'ombre diurne, se renfrognent de plus en plus ; le graduel obscurcissement de leur aspect les revêt'd'une farouche horreur: on dirait un amas
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de grands spectres bruns et informes, accroupis et debout, dans une trébuchante immobilité. La nuit est presque venue; cà et là, encore, se laissent entrevoir l'angle d'une corniche, le losange d'un panneau, le doré d'une glace ; puis, plus rien que la noirceur funèbre où le feu, n'éclairant que ce qu'il avoisine de tout prés, semble s'enfouir mystérieusement pour le reste de la pièce, se renfoncer petit à petit dans le foyer qui se recule : intérieur lugubre au long duquel, par bouffées plus gémissantes et plus brusques, le vent de bise assiège les châssis des croisées, les crochets des portes, les rideaux du lit et les lourdes tentures que, de temps à autre, sans les voir, on entend vaguement battre et clapoter. Au milieu d'uqe brume crépusculaire, blafarde et rougeoyante, les betes endormies ressemblent à des sphinx. Quant à l'homme, douteux dans la pénombre de son coin, il a positivement l'air d'un revenant qui se chauffe. Pourtant, il est loin de songer à la fantastique apparition qu'il figure si bien : ce soir, la peur ne sera pas son hôtesse. Lui, si frissonnant d'ordinaire, il est si tranquille on cette solennelle obscurité qu'au lieu d'allumer sa lampe
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il se contenle de jeter sur les braises quelques branches de bourrée qui les ravivent aussitôt. Du plancher au plafond, sur les murailles et les meubles, une flamme claire fait traîner, dormir et papillonner sa lueur, par nappes et par filets, en cercles et en zigzags. Et maintenant, pour lui, une représentation furtive commence dans cette chambre transformée soudainement en théâtre de Tétrangeté, après avoir été la prison de la mélanco'lie.
Avec des intervalles de silence, à ce bizarre murmure composé tout ensemble ou tour à tour par les bruissements du feu, les plaintes du vent, les grognements des chiens et les ronrons des chats revenus de leur syncope, il assiste à la comédie des petits fantômes de la lumière, il voit jouer autour de lui la pantomime des reflets et des ombres. Aussi, entre ces quatre murs singuliers, dans Tintimité d'une telle solitude, n'a-t-il pas lieu d'être surpris lorsqu'il entend la tirade suivante que, sans doute, un esprit do Fâtre est venu chuchoteusement lui glisser à l'oreille, à moins qne ce ne soit renonciation même de sa propre pensée qu'il ait parlée très bas sans s'en apercevoir :
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« Gloire au feu qui luit à la cime des airs comme au fond des souterrains, qui plane sur les océans dans les grands phares immobiles, et par les locomotives et les bateaux dont il anime les gros yeux verts ou rouges, dévore en pleines ténèbres Tespace dur et liquide !
« Gloire au feu, bon et mauvais génie des vivants, pourvoyeur de la mort et purificateur de la pourriture, le seul miraculeux de la gloire et de la pureté, du charme et de l'astuce, doublement digne de symboliser Lucifer comme archiprince des anges et souverain chef des démons! Bien que ce terrible honneur il le doive à l'homme, sans lequel ici-bas il n'aurait pas vu naître et foisonner les raffinements de ses magies !
« Donc, vive le feu ! Mais aussi, vive Tencore plus satanique esprit humain, espionneur do l'inconnu et filouteur de l'impossible ! »
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Pour qui sait comprendre la Nature, ne trahitelle pas, comme nous autres, et avec combien plus de grâce et de délicatesse, de violence et de frénésie expressives, ses divers états de songe, ses différentes phases de sentiments?
En amour, en gésine, gaie, heureuse, sereine et satisfaite, elle regarde maternellement la terre de tout Timmaculé de la nue, de toute la saine et flamboyante pureté de ses astres émerveillés dans la magnificence ou la douceur laiteuse de leur azur. Elle ravit Therbe et Teau, les rocs et les arbres d'extase et de lumière, de * la caresse mutine et follette de voltigements appropriés qui sont, en même temps que des couleurs sourieuses, d'aimables voix qui sifflent et roucoulent, chantent, soupirent et bourdonnent; elle fait se pâmer les fleurs dont
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elle entre-bâille passionnément les corolles; rend les airs aspireurs subtils, promenants berceurs de ses parfums; elle allume dans les sousbois et les pierrailles Tébène, Tescarboucle, l'argent, lor fauve et Témeraude des reptiles et des insectes; elle peuple l'espace de zéphyrs tièdes et tendres qui sont comme les émanations de son âme radieuse, comme les câlines haleines de ses baisers sur les choses.
Ennuyée, elle voile, fige et morbifîe sa lumière dans sa coupole arquée bleu-vague et comme surabaissée, laquelle, toujours plus, va s'altérant et languissant du marasme torpide, opaque et plombé des nuages. Alors, dans l'air épaissi, elle déchaîne des brises lourdes qui brusquent Tonde et le feuillage, et contaminent les parfums malades de toutes les puanteurs qu'elles déterrent; elle raréfie les oiseaux, les papillons, les mouches, rend à Therbe, à la pierre, l'inanimé de leur monotonie. On dirait que les ôtres et les choses lui deviennent indifférents, tant elle dérobe, à Técoutement comme à la vue, les chers murmures et apparitions de la vie des solitudes ! tant elle enduit l'immensité de mystère et de silence où ne passent,
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plutôt hostiles, que la fièvre de son soleil et la brutalité de ses souffles!
En crise d'amertume et d'agacement, c'est encore par l'indéfini bouffement de ses haleines froidies, cravachantes et sibileuses, qu'elle s'en épanche et s'en décharge sur la création. Par ces bourrus zigzaguants vents du nord, elle geint, elle grince, se crispe et se contorsionne, elle cingle les nuées comme la terre, bouscule la lumière et l'ombre, bat les rochers, couche les tiges, rend courbes et tortus les grands gestes des arbres; en tournoiements et convulsions rèches, y fait passer, comme dans l'eau qu'elle bouleverse, tous les aigres frissons de la démence froide.
Couvant la douleur de sa fatalité, abîmée dans son mal d'infini qui ne peut que se recommencer à jamais, elle étouiïe les astres sous les amas d'ombre du firmament qu'elle fonce de son deuil, qu'elle voûte, bas et rétréci, de sa désolation. Alors, partout suspendant la vie, elle n'a plus ni tressaillements, ni souffles; elle n'a plus que ses pleurs d'affliction morne et taciturne.
Dans le silence et la mort de l'espace, inter-
minablement, nuit et jour, elle épand, à torrents ramassés, ces larmes lentes et lourdes, emmaillées compactes, sitôt bues et roulées par l'onde avide, mais si noyeuses des herbes, si morfondeuses des feuillages qui, spongieux sinistres, hideux et pitoyables, inclinant et.prostrant les branches, retombent, massivement pendants et llasques, de tout l'énorme poids de leur charpie verdàtre, informe et gouttelante.
Sur la stupeur des montagnes, sur l'horreur des ravins, sur la consternation des vallées, à pleine immensité, à plein ciel, elle pleure ces coulées d'ombre liquide, poisseuses de la clarté dans le vide qu'elles comblent, rendant la nue tellement horrifiée qu'alors le triste songe des yeux s'imagine voir une sorte d'infini marécage des airs qui, de plus en plus, s'embrouille de ses vapeurs, et lugubrement se déverse en ruissellements rigides et monotones.
Son dégoût, et comme son oubli des choses, les fins d'automne les traduisent avec le désordre et la pâleur des cieux, se communiquant au soleil; avec les brouillards, les bruines et la mélancolique envolée des feuilles qu'avait si pompeusement teintées leur longue
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agonie, et qui, mortes à présent, papillonnent leur tombée, au flagellement des rafales, sur le renfrogné du roc et de Teau, sur la moiteur des sables et le grisonnement des herbes.
Son marasme, son figement, sa torpeur, elle les raconte, Thiver, par ses ciels de fumée, de rouille et de limon, de métal et de pierre; par l'assombrissement de Tair si froid que rembrunissent encore la ténébreuse couleur et les funèbres croassements des seuls habitants qui lui restent; par Tencroûtement des rivières et le pendillement pétrifié du jet vivace des sources, par la bise glaçonnante qui coupe, mord, taraude, enlace, soulevant, dans ses cris et clameurs, au fond des chemins et corridors, d'immenses houles de plaintes qui s'enflent et s'aiguisent, y poussant, hurlés et grinces par saccades, les innombrables gémissements de tous les damnés de la tombe.
Elle dit sa léthargie, sa mort provisoire, par sa muette, épaisse et haute jonchée du sol, avec sa neige qui étouffe la vie et, ainsi qu'une lente ensevelisseuse, drape de blanc toutes les sormes, revêt de suaires qui les moulent le grelottantes nudités des rochers et des arbres-
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Encore parfois, la Nature, comme une personne se relevant de son atonie et se reprenant à espérer, a-t-elle de soudains entr'ouvrements d'azur, des épanouissements de lumière franche, des rappels d'existence ailée, bourdonneuse et chantante, qui font ressembler certains moments de l'hiver à des journées d'un printemps avorté qui serait chauve et stérile.
Enfin, pour exprimer ses colères et ses rages, elle a le précipitement-de sa tourbillonneuse et mugissante respiration qui confond, dans un roulant pèle-mêle, la terre et les cieux, brise, éc harpe, écrase, arrache, emporte tout au travers de l'espace qu'elle fait tournoyer sur luimême dans l'illimité de son désastre et le chaos de son abîme : transformant sa voûte ébranlée en océans qui s'écroulent, elle a ses pluiescataractes, obliques et rebondissantes, ses déluges forcenés, encore traversés de vipères de Hamme, de grondements et coups de foudre, après tout le drame de la fermentation de la tempête dans le graduel terreux, le progressif charbonnement des nuages, dai^is le cercle anxieux des quatre horizons devenus si fantômes, entre le blême des cimes et la lividité des profondeurs !
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Ce fut au long d'une lente rivière à nénufars, près d'un pont de bois menaçant ruine, que, par une fin de journée d'été, sanguinolente et morbide, je rencontrai cet inoubliable campement de deux bohémiens.
Une voiture tte informe, à moignons de brancards, et bombée d'une toile sans teinte bâillant par ses déchirures sur de mauvais cercles disloqués, gisait dans un cloaque où elle s'écrasait penchante^ s'enlisait hideuse, jus([u'au moyeu de ses roues gauchies.
En face, les sabots collés sur quatre pierres plates et limoneuses, une pauvre haridelle qui paraissait plus artificielle que vivante par la roideur, l'ébahi de sa pose et l'inanimé de sa structure, accusait le décharné du squelette sous le velu broussailleux de son pelage brun-jaune.
De ses gros yeux chassieux et troubles, elle
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inquisitionnait le sol, y cherchotait Therbe absente, et, pour tromper sa longue faim, courbant sa tête sur les joncs, aboutant son mufle aux roseaux, s'essayait à brouter le pointu vaseux de leur tige.
Mais, comme elle était plus émouvante encore, plus inexprimablement fascinante d'horreur douloureuse, de poésie pleurante et de mélancolie suprême, la femme-apparition, devenue le fantôme de l'endroit, entre cette rosse et cette voiture!
Robée de guenilles noires comme sa chevelure éparsc et emmêlée qui treillissait à demi sa hâve et ovale figure si artistiquement belle, si intensément fantastique dans son étrangeté presque sépulcrale, elle incarnait l'idéale pauvreté, malade, languissante et fragile, lugubre comme la nuit et mystérieuse comme elle.
En cette femme, devant mes yeux, respirait, vivait l'être que je venais d'imaginer le plus triste de ses semblables, d'une telle damnation d'exislence qu'en vérité mon rêve s'elfrayait d'avoir pu concevoir une créature si maudite.
« La voilà, me disais-je, la silencieuse du désespoir, l'aveugle et la sourde du malheur,
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murée dans son tourment, à jamais seule dans la foulé, pour toujours errante, abandonnée, plus perdue en elle-même que dans le monde qu'elle parcourt avec ses pas de spectre ! »
J'avais trouvé le type accompli de cette misère tragique au delà de l'ordinaire fatalité : l'engourdie de la raison, mais sombrée dans une rumineuse démence, nioisie dans son dégoût, rouillée dans sa plainte, vouée au fixe renoncement, pâture stérile du regret, ayant saigné tout son cœur et pleuré toutes ses larmes!
Ses yeux fendus si grands que, pour ainsi dire, ils lui mangeaient le visage, montraient sous leurs ténèbres de jais la profondeur du gouffre et le luisant des fontaines ; moins accroupie qu'agenouillée, d'un air de statue en prières, pétrifiée, comme enracinée dans sa pose, elle tenait sur son poing gauche un petit merle, et de l'autre main, du bout d'un doigt, elle lui donnait la becquée.
Pauvre oiselet! Sur son perchoir humain, il était là, tout maigriot, déplumé, sordide et flétri! Tête basse et sans queue, il tenait clos, comme dans la mort, le rabattu de ses paupières et grelottait recroquevillé.
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Cette pitance que lui présentait ce doigt si aguicheusement, si complaisamment maternel, il la prenait à tâtons, d'un bec épointé, morne et mécanique.
Sans doute, la bohémienne avait perdu quelque unique enfant et elle reportait sur le lamentable oiseau sa tendresse de mère inconsolable, car, alors, en son vide, en sa peine obscure et son insondable chagrin, silencieusement, ne se révélant que par le caractère et l'expression de son aspect, toute son âme sortait d'elle pour ce nourrisson d'aventure.
Quelle couveuse attention fronçait, entre-bàillait ses lèvres! Quelle tendresse conduisait son geste ! Quelles câlineries d'amour, quelles caresses et quels baisers, ses regards, desséchés si tristes, coulaient dolemmcnt vers le pauvre petit merle qui, larve lui-môme, complétait le cadavéreux portrait de celte pauvresse de songe !
M'étant remis en marche au bord de la" rivière, je recontemplais dans ma pensée ce fantastique tableau vivant, digne d'un Goya surnaturel, quand je rencontrai, me faisant face, le mari de la bohémienne. Ah! certes ! la beauté
qu'elle avait dans la noblesse tragique, il l'avait, lui, dans la plus triomphante et splendide animalité : chevelu comme un saule, bâti comme un roc, musclé comme une panthère, il suait la santé, fleurait la force, était Tapothéose de la vie !
Il étalait insouciamment sa haillonneuse nudité que,^ tour à tour, la pompeuse lumière à son déclin solennisait de ses ombres, et dorait, opalisait, rosait, par touches dansantes, du reflet changeant de ses teintes.
Quelque temps, nous causâmes au huileux murmure de Feau rampante, et comme je lui demandais: « Mais, quel métier faites-vous donc? » Pour toute réponse, *il exécuta, prompt comme l'éclair, un formidable saut périlleux, et, retombé sur place, immobile et droit, il dit ensuite, simplement, d'une voix stridente comme ses deux yeux d'émeraudc : « Voilà ce que je fais, Monsieur ! » tandis que ses lèvres lippues et rouges découvraient, sourieuscment fières et narquoises, le plus immaculé blanc de tous les ivoires dentaires.
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Une nuit, j'ai eu ce rêve d'impressions et visions, si logique, si cousu de lucidité, de suite et de vraisemblance, que je le garde à jamais comme le souvenir de ma plus grande terreur soufiferte, de ma pire stupéfaction vécue.
C'était l'hiver. J'étais couché sur un lit rouge à baldaquin fauve, en la principale chambre d'im très ancien manoir féodal, au fond d'une immense pièce tendue de noir, dans laquelle, sous l'œil clair, suiveur et harponnant des innombrables portraits de famille, deux colossales cheminées flamboyantes se regardaient face à face, faisant danser leurs ombres d'enfer sur le plancher, la voûte et les murailles sinistres, ensanglantant de mille reflets écarlates le vitrage nu des gigantesques fenêtres oij, dans l'âpre et le difl'orme de sa chauve hor-
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reur, transparaissait, comme un chaos de feu, tout un hideux fouillis de rocs et de forêts.
Mais, ce qui ajoutait encore au fantastique démoniaque de ces deux monumentales cheminées, c'est que, devant chacune d'elles, étincelant de leur fournaise, haut et droit sur un grand escabeau de l'époque, se tenait assis, lourd et rigide, un personnage tout en acier, un chevalier fixe et lugubre, hermétiquement, de partout, bardé de cuirasses qui, de plus en plus embrasées, semblaient luire et brûler, aussi ardentes que les charbons eux-mêmes.
Ces deux êtres, têtes retournées Tune vers l'autre, avaient le visage complètement dérobé sous leur casque à plume noire qui ne laissait filtrer que les flammes de leurs yeux, mais, si surnaturels de jaillissement implacable, acérés si féroces étaient ces cflrayants regards, que, de mon lit, des profondeurs de la salle, je les voyais qui se décochaient tout le haineux de leur confrontation, qui se croisaient et se défiaient mortellement comme deux éclairs ennemis ; d'ailleurs, leurs armures toutes dégouttantes de sang, non moins que le spectral de leur apparence, révélaient suffisamment
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deux esprits-cadavres qui, postures parle rêve, se continuaient dans la mort les reproches de leurs griefs et la furie de leur détestation.
Distinctement, tout h coup, j'entendis un son de harpe, un son grêle, vieillot, mais pénétrant, juste, goutteleusement fin et musical, d'une limpidité profonde, ouatée, aussi impressionnant que le battement d'un cœur qui ferait toc toc à côté de vous. Qui donc pouvait ainsi promener ses doigts sur les cordes de l'instrument, puisque, de par les renseignements de mon rôve, je me savais seul existant dans ce manoir inhabité?
Le son partait de la chambre voisine. Je me levai précipitamment; mais il fallait traverser l'immense pièce d'un bout à l'autre, et ce ne fut qu'en frémissant que j'osai m'y aventurer, en marchant, en glissotant, en rampant plutôt, à pas muets, les bras collés au corps, le souffle retenu, comprimé comme mon geste. Je hasardai mes yeux sur ces murailles mortuaires d'où se dardaient sur moi tant de regards magiques, et je m'aperçus que, seuls, parmi ces frissonnants portraits, trois immenses cadres de chêne et d'or massif, à sculptures bombées et verdies, montraient leur vide blanchâtre, tota-
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lement tissé qu'il était d'énormes toiles d'araignées.
En passant entre les deux spectres, — avec quel recul et quelles sueurs d'épouvante! — je dus fermer les yeux pour ne pas, me semblait-il, être aveuglé de lumière et d'horreur! Mais une maladive curiosité, plus despotique et plus forte que la peur elle-même, me fit les rouvrir ; et, m'arrê tant quelques secondes, je remarquai que les chevaliers-fantômes avaient cessé leur terrible dueldu regard ; maintenant, chacun avait retourné le cou du côté de sa cheminée, et, comme engouffrés dans une méditation insondable, ils inclinaient sur leur poitrine leur tête mystérieuse, masquée deux fois, enfouie encore sous leurs gantelets de fer qu'ils tenaient roideappliqués sur leur face, d'un air consterné, fatal, figurant l'infini regret par le deuil et la prostration de leur pose, croupissant là, dans leur pensive immobilité, comme deux mornes statues de la honte et de la prière.
Enfin, j'arrivai à l'autre chambre et j'en poussai la porte : une harpe debout, dont je vis nettement s'écarter et vibrer les cordes, jouait là, toute seule, le plus navrant des lamentos, et, toutes
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les notes s'égrenaient si douloureuses, si liquides, si perles pleurantes que je croyais entendre un mélodieux goutte à goutte de larmes tombant une à une dans l'admiration du silence. Personne visible à mes yeux ! Et cependant, je sentais une présence dans la chambre vide ! Mais l'instrument se tut. Je regagnai plein de frissons ma couche ensorcelée, et quand je repassai entre les deux apparitions, je les retrouvai comme je les avais vues tout d'abord, la tête tournée Tune vers l'autre, se provoquant et se maudissant du regard.
« Mais, pourquoi une telle exécration entre ces deux êtres ? Pourquoi? » me répétais-je on tremblant et claquant des dents, sous mon baldaquin funèbre ! Je m'entendais dire tout bas : « Oh ! je me risquerais à tous les effrois, j'encourrais la peur suprême pour savoir la cause affreuse qui les a rendus l'un pour l'autre si farouchement abominables! » Mes yeux agrandis par l'angoisse et la stupeur, voyaient-ils aussi plus creux et plus loin, un charme agissait-il sur eux ? Assurément ! je percevais tous les moindres détails de l'énorme salle, puisque sur les murailles de plus en plus illuminées par
les doux fulgurants brasiers, comme aussi de plus en plus possédées par ïes stridents regards des énigmatiques figures peintes, je venais de surprendre dans les yeux de ces portraits un changement immédiat, une adoucissante expression d'attente, de tristesse et de recueillement.
Soudain, se fit entendre, accompagnée de la harpe, une voix humaine, une voix de femme, qui se mit à gémir des chants si somptueusement étranges, passionnés et funèbres, que, me sentant pleurer, je m'aperçus qu'autour de moi tous les portraits versaient des larmes. De nouveau, je me ruai vers la chambre voisine, certain d'y trouver l'exécutant d'une pareille musique. Juste a ce moment, les cheminées s'éteignirent et les revenants disparurent.
J'entrai, et cloué sur place dans l'angle de la porte, figé, glacé de partout, j'assistai à cette chose inoubliable : entre les deux chevaliers dont le casque, béant cette fois, découvrait mélancoliques les majestueuses figures blêmes, l'une d'un adolescent, Tautre d'un homme déjà mûr, une jeune dame, toute en blanc, les cheveux épars, et auréolée de jaune, pinçait en gémissant les cordes de sa harpe. Leurs trois figures, traits
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pour traits, jusqu'à la même couleur des yeux, s'accordaient, s'appareillaient si parfaitement qu'elles formaient le trio de la ressemblance de famille et de race, dans la plus miraculeuse identité.
Oh ! je le connaissais à présent le pourquoi de cette rage d'inimitié qui persistait encore par delà des siècles de tombeau ! Je devinais leur sauvage tragédie d'incesfe et de mort: ils avaient aimé d'amour, séduit et souillé celle qui était là, leur fille et leur sœur dont précisément la toilette de mariée me racontait qu'ils avaient d'abord égorgé son mari et s'étaient ensuite entre-tués pour elle, le jour même de son mariage. Oh ! oui ! c'était, bien cela, et si j'avais vu trois cadres vides, c'est qu'ils étaient ceux d'où la famille avait banni leurs portraits, les jugeant à tout jamais indignes d'y figurer sur les murailles de la grande chambre d'honneur.
Mais la harpe tomba avec un bruit plaintif à côté de la jeune dame dont le pouvoir de sa musique sanglotante, autant que les supplications de ses regards, avaient enfin fondu ces cœurs de roc restés haineux jusque dans l'autre monde.
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98 LE MANOIR tRAGIQUE
Et voilà que, sous un grand Christ, étendant sur eux ses bras décharnés comme pour les bénir, ayant entre eux deux la femme blanche agenouillée, les chevaliers se penchèrent Tun vers Fautrc en signe de réconciliation, et, d'un geste à la fois pardonneur et grave, ils joignirent silencieusement leurs mains de métal , tandis que , poussant un tendre et long soupir qui retentit jusqu'au fond de mon être, la coupable amante de ces terribles rivaux dei la passion criminelle, montrait dans le déluge de ses larmes le sourire pâmé du repentir en extase.
Je voulais leur crier le saisissement apitoyé de mon âme si touchée d'une pareille scène, leur dire le respect et la piété de mon épouvante, mais je ne vis plus, formant une croix couronnée d'immortelles, qu'un gisement de sanguinolentes armures, qu'une robe et un voile blancs devant trois petits tas de cendres.
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Un jour d'été, entre deux sveltes taillis, dans un grand pacage à monstrueux buissons tout enserpentés de pompeux et embaumants chèvrefeuilles, je vis une bande d'enfants, petits garçons et petites filles, qui, par leurs façons, maintien et allures, m'intriguèrent singulièrement.
Les uns, formant un petit groupe, avaient l'air de se consulter, comme pour une chose importante ; à quelques pas, derrière eux, d'autres en rang, — et, parmi ceux-là, toutes les fillettes sous leurs longues mantes noires, — semblaient attendre, pensifs, restaient là, les bras pendants, debout, sans rien dire, d'un aspect morne, d'un recueilli stupéfait.
Entre ces deux groupes, un marmot couché
sur les reins, les mains ramenées sur sa poitrine,
la bouche et les yeux clos, gisait dans l'herbe,
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totalement étendu fixe, inerte, ne bougeant pas plus qu'une pierre, surveillé de chaque côté par trois gamins, les plus grands de la troupe, qui, eux aussi, avaient sur la figure une expression grave et mélancolique.
Tout près, deux autres tiraient vigoureusement sur de longues branches de saules, avec cette mimique d'efforts et ces petits accroupissements et soulèvements dansés au-dessus du sol qu'ont les sonneurs de cloches dans les églises, et, à côté d'eux, faisant face au buisson, il y en avait un qui, d'un air préoccupé, était en train, avec des joncs d'une mare voisine, de lier en travers un petit morceau de bois mort à l'un des bouts d'une grande gaule toute fraîche coupée ; ce qui figurait, bien nature, avec de l'écorce, du lichen, du lierre et de la mousse, une jolie croix rustique, longue et maigrelette.
« Eh ! que diable faites-vous donc là tous ? » demandai-je à ce dernier. — « Nous jouons à l'enterrement, me répondit-il; vous voyez ben là-bas c'iui qu'est couché? C'est Tmort! Contrlui, d'chaqu'côté, les porteurs ! En d'vant, les enfants d'chœur et pis l'curé! Derrière, l'monde et les
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parents ! Ceux deux-là sonnent ses glas, et moi j7ais sa croix qu'on y mettra sus sa tombe, dans Tcim^tière qu'est là en face, au fond du pré ! » Tout ceci débité de façon posée, triste, sans Tombre dun sourire, pas plus des yeux que des lèvres.
Et le bambin, ayant fini son travail, et fait signe à ses camarades que tout était prêt, passa le premier en tête,' tenant, comme un drapeau, sa haute croix fluette qui, ainsi s'em ployant à deux fins, allait solennement faire la conduite du cortège en attendant de s'en séparer pour rester avec son mort.
Et l'enfantin convoi se mit en marche : celui qui représentait le prêtre disparaissait sous une chape de genêts, toute festonnée de fleurettes ; et les enfants de chœur s'étaient eiicaloltés et robes de rouge avec des profusions de coquelicots.
Ils allaient pas à pas, les mains jointes sous le nez, vociférant des mêmes finales de litanies, des bribes de Libéra^ dos syllabes de psaumes ; les porteurs traînaient leur mort avec toutes les marques de la peine la plus ployante, de l'efl'ort le plus accablé, pour faire croire à sa
104 EiNFANTS BIZARRES
plombeiise lourdeur ; les petits garçons de la suite, nu-tête, le cou recourbé, faisaient le geste sans cesse réitéré de s'éponger les yeux ; et les petites filles, revêtues jusqu'aux pieds de leur capote noire, la tète enfouie-baissée dans le capuchon clos, jouaient au mieux les pleureuses lugubres, les mystérieuses plaintives, les sanglotantes masquées, apparitions suiveuses des cercueils dans les campagnes., toujours si terriblement sinistres sur les grand'routes et par les chemins creux !
En vérité, funèbrement, chagrineusement parant, c'était le convoi modèle: la lenteur de la démarche, le recueillement, l'affliction, se prouvant par les gémissements, les soupirs, par le bombé du dos, Fengoncement du cou, la déploration du regard et du geste... tout y était! complété encore par la présence de sautelantes margots qui assistaient curieuses à la cérémonie, évoquant pour l'imagination de mon œil les deux draps des enterrements, avec leur couleur blanche et noire.
Et il n'y avait pas jusqu'aux saules et coudriers du pacage, jusqu'aux arbustes des taillis qui, par leur posture, leur forme, leur vert triste,
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Jeur stature courte, grêle ou renflée, ne rappelassent un peu les ifs, les cyprès et autres végétaux de cimetières. « Ah ! me clisais-je, en regardant ce cheminement de petits enfants, d'un effet si vraiment lugubre, ces gamins sont par trop impressionnants à force d'être sérieux! Leur gravité fait peur ! Et quels merveilleux comédiens du mortuaire, adaptés si naturels au rôle le moins en rapport avec leur âge et qu'ils tiennent avec une rigueur imperturbable, sans une défaillance de leur feinte, sans un ticart d'envie de rire! Avec quelle prévoyance, jusque dans les moindres détails, ils ont su reproduire tout le dehors et l'apparat de circonstance! Ah certes ! si avancé qu'il soit, il n'y a pas un enfant au monde qui pourrait à cet égard leur reprocher la plus petite omission ! » Je me trompais, comme vous allez voir.
Je venais de me retourner à l'instant, lorsque j'aperçus derrière moi un petit garçon, tout seul, allant et venant devant la haie, d'un pas brusque, saccadé, comme en colère, souriant jaune et l'œil mauvais, en haussant, les épaules, d'un air à la fois moqueur et dépité. Tout de suite, j'allai à lui : « Pourquoi donc ne
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joues-tu pas h l'enterrement, comme les autres, mon petit ami, lui demandai-je? »
Et Tenfant, me dévisageant d un malin regard, me fit cette atroce réponse, d'un ton aigre et sarcastique qui me prouvait, en même temps que sa précocité de sans cœur, sa nette observation du réel et son besoin de stricte exactitude dans la représentation de la vérité : « Je n'joue pas à l'enterrement d'mon camarade, pass'qu'il est pas mort, puisqu'il est pas dans la boîte ! »
Une fois, jevis cette extraordinaire côte boisée qui, après tant d'années, fait encore s'émouvoir et frissonner mon souvenir. C'était vers la lin d'octobre, parunedeces journées lourdes et voilées, sans vent ni cris d'oiseaux, oii le seul voltigeotant papillon, errant frôleurde l'herbe avec ses ailes.de silence, flottait sur un souffle vague entre la stupeur des apparences et le brumeux des étendues que l'air et les cieux torpides enduisaient de sommeil et de songe.
Raignant ses pieds de roc dans une mystérieuse et transparente rivière, cette côte for-, mait un immense amphithéâtre, à la fois colline et parc, fourmillant d'arbres do toute sorte qui, dormants-cataleptiques, stagnaient, rentrés les uns dans les autres, avec des feuillages si magnifiquement altérés, si pompeusement morbides en leur métamorphose, qu'ils semblaient
no LE CALVAIRE DE LA COULEUR
là, dans cette contrée déserte, un miracle particulier de l'automne, et prodige du réel, mettaient du drame dans la nature.
Ce phénoménal tableau, d'une douceur compacte, d'un ordre sauvage, d'un ensemble tamisé dans la splendeur, était d'un aspect d'autant plus impressionnant que les arbres, de bas en haut, avaient leurs troncs totalement cachés parles étagements successifs des cimes et des jeunes pousses puissantes. On ne voyait donc plus qu'un gigantesque feuillu polychrome, montrant, çà et là, vers le sommet, par ses rares fissures, des rameaux noirs comme de Tébène, embranchés comme du corail, qui emmaillaient, treillissaient des petits morceaux de ciel pâle et prenaient du vague et de la magie dans les vapeurs de l'ombre.
De loin, avec le nivellement de la distance, cette façade de colline, ainsi bariolée,, évoquait au regard des mosaïques de rêve, des tapisseries-monstres, fantastiques à force d'immémoriale vétusté. De près, l'œil restait rivé à cette masse de foisonnantes couleurs, touffue et pommée, profonde et rebondie : c'étaient, caillés, et par flaques, les rouges du sang de l'être, de
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la vigne et du soleil, avecles féeries incarnates, mauves et orangées de la lumière à son déclin, des bleus équivoques, des mordorés louches, tout le fauve du terreux, du roussâtre et du brun. Et puis, et surtout, c'étaient des pullulements de citrins stridents, de cuivreux sourds, d'ocrés étouffés : le jaune tendre de la chlorose près du rose ardent de la consomption, des jaunes crus de reptile et de plumes d'oiseaux. Et, aussi, en quelque sorte, trônant sur les blancs rosâtresde lachair, le grand jaune éternel de la royale mort, nimbé des gris de la poussière et des violets de la pourriture.
Là, ces couleurs dormaient franches et intégrales ; ici, amalgamées, charbonnantes et lépreuses ; plus loin, nuances et demi-nuances de leur. unité ou de leur mélange; ailleurs, avec d'insensibles dégradations, n'étant plus que les larves, les soupçons, les fantômes d'elles-mêmes : brumes lilas et carminées de nuages s'évanouissant, vestige vaporeux, suprêmes gaze et fumée d'un arc-en-ciel qui s'efface. Par places, dos feuillages arboraient des tons de fer, de plomb, d'acier, de cuir et de parchemin qui, tachés de fumeux, de rouillé, de vaseux, avivaient encore
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de leur pauvre et terne contraste le vif et le tranchant de la vaste fresque enchantée. Çà et là, comme noyées, apparaissaient, luisantes et graves, quelques rares touches du vert des genêts,' des houx, des guis, des lierres et des mousses, de ce vert immortel qui, sur les arbres et autour d'eux, n'a l'air de survivre h leurs feuillages que pour les plaindre et les consoler de leur disparition.
Et, opulentes etmisérables, toutes ces couleurs également malades s'animaient de leur marasme même, et, expressives de leur état, parlaient au sentiment avec la seule évocation de leur aspect présentant, comme celui d'une personne, le perplexe, le sévère, le pensif, le mystérieux, le douloureux de la souffrance et le vénérable de la vieillesse.
Une impression tendre et navrée se dégageait de cet amoncellement de feuillages croupis dans l'attente, élégiaques et nostalgiques qui, d'après leur clair ou leur foncé, poussaient pour Toreille de l'àme des sanglots aigus ou de sourdes lamentations.
Pompant le silence et la solitude, la colline étalait ses fascinants décors où glissaient les dia-
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mantset les velours delalumière qui, tour à tour, variaient ses charmes sinistres d'un sourire ou d'un recueillement. Extasiée, extasiante, plus belle que la nue qu'elle éblouissait, que la rivière qu'elle teignait de son ombre, résumant et magnifiant en elle toutes les mourantes gloires végétales, la somptueuse colline s'offrait et s'imposait h l'admiration de l'espace : avec son aspect à la fois si grandiose et si triste, elle semblait y pleurer l'adieu des choses et convier les cœurs et les regards h se stupéfier, à s'ensorceler de cette magie de la nature qui, plus suave de sa langueur, plus riche de son désastre, trouve le moyen de faire tant de songe et d'illusionnantes délices avec le dépérissement de Tazur, le graduel raccourcissement des jours, le saccadé replaintif du vent, avec le si lent pâlissement des herbes et la si traînante décomposition des feuillages.
Le soir vint, fondant plus encore tous ces coloris moroses qui, exprimant diversement la même pensée plaintive, se fusionnaient et s'harmonisaient aux regards dans l'uniformité de leur signification mortuaire et de leur solennité
mélancolique.
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Tandis que l'ombre descendait plus épaisse de la nue et que la vapeur montait plus froide de la rivière, un souffle d'air s'éveilla, murmurant furtif, infiltrant dans l'immense peinture, juste assez de frissonnance pour la faire vaguè^ ment tressaillir, pour lui donner, sous l'estompe du crépuscule, tout le mystérieux inquiétant, toute riiorreur sacrée de la vie surnaturelle. Puis, le vent grandit, détachant brusquement les feuilles qui tombaient comme des larmes et s'envolaient comme des soupirs.
Qu'importe ! C'était quand même le triomphe de la nature! Par cette journée proche de Fhiver, j'avais eu Timpression d'un renouveau à rebours, d\m printemps flétri, plus poétique d'être chagrin, expirant ressusciteur des belles couleurs trépassées, et gagnant en solennité ce qu'il perdait en fraîcheur; j'avais assisté à la fête de l'angoisse, a l'apothéose du deuil, à l'ovation delà tristesse.
Et, comme je m'en revenais dans les ténèbres, il me semblait entendre au fond de mon âme la touchante voix des pauvres feuilles frémissantes qui disait : « Jusqu'à notre suprême ar-
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rachement, nous célébrerons la gloire de l'automne, delà grande saison fastueuse et funèbre, à jamais pour les choses, dans les fatalités de la nature, l'enchantement de TAgonie et la bénédiction de la Mort. »
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Subjugué, possédé, ensorcelé par lui, dans tous les replis de mes fibres et de mon esprit, dans toutes les sensibilités de mon être, je crie bien haut que le grand Wagner est encore plus que le magicien des sons, puisque, dans leurs tempêtes, leurs délires, leurs démences représentant la fougue brutale et la colère des éléments, il sait faire pleurer la mélancolie des choses, chanter, clamer, gémir les amours, les regrets et les pensées des êtres.
Et je le trouve d'autant plus grand que, pour moi, ses idées transparaissent précises au rutilant miroir de sa pompeuse formule, avec leur signification expresse, dans la plus limpide intelligibilité : je suis tout le détail, toutes les nuances de son sentiment à travers le serpentement fantasque et oranicolore de son enveloppe de sonorités et d'harmonies toutes-puis-
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santés, sous la houle de leurs mugissements, la brume de leurs murmures et la vapeur de leurs soupirs.
Certes! J'aime et j'admire ses prodigieuses musiques polyphoniques, où, avec toutes les intonations du drame et de la passion, tout l'expressif des gloires et des triomphes, ondule et se déploie orageusement, comme des vagues foisonnantes, Finnombrable fourmillement des notes, tour à tour isolées, molles, tranchantes-^ rapprochées, lointaines — combinées et fondues. Je me laisse emporter pas leurs flots élastiques et compacts, écrasants et frôleurs, roulants et précipités, qui tourbillonnent et se balancent, se creusent et se bombent, se ramassent et se déchaînent ! Mon âme se baigne, nage, s'envertigine et plonge dans ces ouragans harmonieux qui la brassent, la tordent, Tengloutissent aux gouffres pour la resoulever jusqu'aux cimes !
Mais, s'il n'y avait que des symphonies orchestrales, quelle musique resterait donc aux retirés du monde qui cherchent et trouvent précisément dansces douleurs, cesfolies, ce passionné, ce rire et ces larmes des sons, l'aliment et l'expression de leurs rôves ?
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Heureusement pour eux, que, s'égrenant toujours surnaturel en leur souvenir, tel chant lugubre ou séraphiqu^ peut Içs bercer dans leur tristesse, et qu'un pauvre petit clavecin leur peut encore exhaler le gémissement d'une éternelle phrase toujours neuve ! tant il est vrai, qu'au rebours des dilettantes et amateurs qui semblent n'aimer que les volumineuses auditions qu'ils ne retiennent pas, il faut au poète des musiques parlantes, installées comme des remords au plus creux de son âme, qu'à toute heure et partout il retrouve et réentende : s'appropriant, s'adaptant, par là même, à toutes les phases de son cœur, à tous les états de sa pensée dont elles sont pour ainsi dire la continuation fantastique, le prolongement dans le songe.
La lune remplit lé ciel sans son cortège d'étoiles, et la profondeur des nuits est peut-être plus ^olennisée de cette solitude de son astre : ainsi, un seul chant divin suffit à combler le vide d'une âme, à peupler magnifiquement le désert d'un cœur !
Oui ! sans vouloir déprécier l'imposante et tumultueuse beauté des grands concerts d'orchestres, on peut dire qu'ils comportent mieux
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le monde que la retraite, qu'ils sont plus faits pour l'homme de la vie en public, sociale et artificielle, que pour celui de Tintimité sauvage, discrète et recueillie.
Le sensitif, bien réduit à son seul individu, aimera mieux sans doute quelque musique une et unique de suggestion intérieure, de mentale signification, nuancée seulement par son accent d'âme, par le singulier, l'étrange saisissant de son uniformité, par l'impressionnante monotonie de son mode mineur, se dessinant comme un songe dans son imprécis, dans son vague, — errante, perdue et solitaire comme lui-même.
Assurément ! cette musique-là, interprétant, soliloquant sa propre conscience, il devra la préférer h, tous ces foisonnements de somptueuses sonorités, trop fugaces, trop vaines, trop confuses, malgré tant de grondements, de chocs^ de clameurs, et pour ainsi dire panoramiques, en ce sens qu'elles sont à l'oreille ce que sont les immenses fouillis paysagiques pour le regard qui les embrasse sans les distinguer nettement^ et qui, venant de les voir, ne saurait se les représenter.
Rien ne vaudra pour l'homme, bien enfoui
dans sa tristesse, une certaine simple mélodie rendant à elle seule tout le frémissement dos alarmes, criant Tagonie d'un rêve, la mort d'un amour : chant pleuré, gémissante parole, sans mots prononcés, mais où se raconte un tel deuil ! si communicative d'un regret prostré, d'une pensée inconsolable !
Le mélancolique abandonné bénira cette phrase aiguë, insinuante, pénétrant aii plus profond de son cœur par tant de sympathique et similaire évocation : il sera bercé, consolé, ensorceleusement charmé par un lamento de Chopin, ce fantasque génie morbide et fatal, par un mélodique sanglot, frisson, écho, reflet de sa grande âme tendre et tragique, chantant d'abord d'instinct son délire, sa passion, sa peur et sa torture !
N'y a-t-il pas telles musiques qui, notes à notes, si chagrines, d'une si fondante affliction, semblent faire tomber dans votre âme un délicieux goutte à goutte de pleurs qu'elle aspire et qu'elle boit comme ses propres larmes? Ils se suffisent h eux-mêmes tous ces airs divinement humains qui sont à chaque sentiment d'ordre amoureux et tendre, triste et poétique.
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angoisseux et navré, ce que le Dies irœ est pour nos impressions mortuaires, pour notre effroi de la tombe.
Et, lui aussi, s'en passe d'accompagnements le terrible psaume ! Dans sa courte et grêle, mais si glaçante nudité, il est complet d'horreur, saturé d'épouvantable !
Tout seul, si à voix basse qu'il soit psalmodié, il impose au rêve de la vie l'atroce réalité de la mort ressentie et soufferte ; il nous rend cadavre en pensée ; imaginairement, en leur oblong hideux, si étroitement hermétique, nous fait endurer la double geôle et les doubles ténèbres du cerceuil et de la fosse; tel, sans nulle magie des orgues, il demeure la sentence du néant, le ricanement du vide, le cri sourd de la terre qui saisit sa proie, s'entr'ouvre et se referme !
Il n'a besoin que de ses quelques notes pour clamer à l'univers le déHniiii Jamais phts, pour retentir au plus intime de nos consciences, à la fois comme le suprême et déchirant adieu de toutes choses, comme la dernière plainte de ce qui reste de Thomme, et comme le dernier sarcasme de sa destinée !
L'harmonie décore, brandit, berce, exalte et
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glorifie les phrases musicales, hautes et subtiles révélatrices de sentiments et de songes, ruminés, gestés,'dignes ainsi, de façon suprême, d'être nommées les chants quintessenciés d'un esprit et d'un cœur, par la précision de leur vague, le délice de leur tendresse et la profondeur de leur spiritualité.
Quasi divine quand elle collabore jumèllement avec d'admirables mélodies vécues et pensées, l'harmonie, en dépit de toute la sorcellerie d'artifice de ses combinaisons, demeure humaine, quoi qu'elle fasse, quand, prétendant se suffire à elle-même, jusqu'à se croire toute la musique-, elle n'accompagne et ne seconde, en les drapant de ses richesses, que des chants conventionnels, en quelque sorte extérieurs, par rapport au fond de l'être humain, empreints d'influence d'école, de mode et de socialité, ou si incertains, si insaisissables, si vides qu'on ne les retrouverait même pas si on voulait les défalquer de leur grandiose, entour, les désenvelopper de leurs sonores luxuriances, de leurs splendeurs et magnificences d'accords.
Toute musique qui, l'orchestre ou le piano
parti, demeure brouillée dans le sou venir au lieu
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d'y rester claire et bien chantante, mélodiquement savourable;n'est due qu'au seul savoir, au seul talent professionnel, à la maîtrise de la science, mais ne , relève nullement de la souffrance intérieure, du drame enduré, du cri et de la trouvaille naturels de l'âme.
La mélodie?... On veut la suivre sur le tumulte des sons, comme la voile blanche sur le moutonnement des vagues ! De môme que les vêtements ajoutent à la beauté d'une forme, mais ne la lui confèrent pas, de même les accords ne sont que l'ornement d'une mélodie, l'harmonie, que la parure d'un chant : mais, chant et mélodie peuvent et doivent exister intégralement par eux-mêmes, justement parce qu'ils sont le germe et l'ossature, le corps et l'âme, l'essence même de la musique.
Ce qui fait si grands Beethoven, Chopin et Schumann, c'est que leurs toutes-puissantes idées musicales pourraient se passer d'ornements, qu'elles sont complètes à elles seules, et qu'ainsi dévêtues — cris — plaintes — grondements — rires et hosannas, — elles vous poursuivent dans le réel comme. dans le rêve, vous hantent, vous possèdent comme
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ridéale expression de la vie des choses et du frissonnant mystère de tous les êtres ; c'est que par elles, en vous silencieusement murmurantes, au plus enterré des déserts et des ténèbres, ils peuvent encore vous parler leur âme, leur grande âme triste et solitaire, peutêtre plus divine, tout instinctive et toute nue, que revêtue de toute la fastueuse féerie de leur harmonie surhumaine.
Ceux-là étaient des songes de la nature, des pensées de Tinfini, des voix de Téternité. Ils aimaient leur art comme ils aimaient l'espace et la nuit, et ils auraient pu,. sans labeur, épancher leur génie sauvage : car leur cœur dominait leur esprit, leur inspiration commandait leur science ; et, si quelques-uns ont été les grands musiciens de la poésie, eux seuls !
furent et seront à jamais les trois grands poètes de la musique !
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C'était au milieu d'une interminable plaine, seulement herbue et si peu ! sans arbres, sans ronces ni rochers, toute plate, suant la lèpre et la fièvre, dans ces stériles vallées qui s'appareillent en lugubre, se continuent, se suivent, uniformément unies et mornes, où il semble que la nature ait voulu exprimer l'ennui de son éternité, montrer telle quelle et toute nue son indifférence à produire et la végétante fatalité de sa monotonie.
Là, sous un ciel non moins sinistre par la teinte mauvaise, l'ébranlement sourd et la caverneuse rumeur de ses dormants blocs de nuages, l'immense étang noirâtre et lisse étalait à perte de vue sa glace de vertige et de mystère, de plus en plus, sous le brumeux malsain de ses grandes vapeurs funèbres, approfondissait, dans une fermentation d'orage, la moro-
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site de son silence, de son sommeil et de son louche miroitement.
Des quatre côtés, partant tout près de ses bords glabres jusqu'à plus de cent mètres dans son onde, vous apparaissaient drues, adhérentes et roides, des forêts de joncs et de roseaux gigantesques qui le ceinturaient, immobiles, d'un prodigieux fouillis droit d'épées et de lances vertes, tandis que, dans les rares éclaircies de cette végétation folle, des fleurs de monstrueux nénuphars, masquant la perfidie des profondeurs, alternaient leur jaune et leur blanc mortuaires entre leurs grandes feuilles plates vert-pâle qui, démesurément larges et longues, et plus anguleuses qu'ovales, figuraient sur cette eau sombre des gisements d'énormes cœurs décomposés.
Montrant des jaunes cadavéreux mêlés h des teintes de plomb, de vert-de-gris et de boue, d'un luisant mat, renfrogné, sordide, terrifiant d'inconnu et d'inanimé, couvant là peste et le drame, tout le reste de Tonde s'étendait hideux, poli et ras comme du verre, aff'reusement intact et seul, sans un bois flottant, sans une barque.
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Et là-bas, très au loin, juste en face de moi, surgissait un hautain manoir, de tous points proportionné à ces espaces de si farouche désolation. Du fond de son brouillard, il surveillait Fétang qui se caillait jusqu'à ses pieds. Il le regardait de tous les carreaux de ses fenêtres, de toutes les lézardes de ses murailles grises, de tout le rebord do sa colossale terrasse de pierre qui, faisant saillie sur le milieu de sa masse et s'avançant dans le vide entre deux hauts donjons,, comme un balcon monumental, revivait pour Tœil du songe tant de contemplations ébahies, tant de pensifs acooudemenls des châtelaines d'autrefois, si languissamment abîmées dans le cauchemar des solitudes.
Au milieu d'une pareille contrée marécageuse, indéfiniment découverte, quel tableau de puissante et maladive horreur que celui de ce lac tout croupi et comme pétrifié, surplombé de si haut par un tel manoir mélancolique !
Sous les nuages fumeux qui tendaient tout le ciel et voilaient, sans lui faire écran, le lourd soleil automnal, l'étang allait toujours s'épaississant; de plus en plus, dormait le sommeil des flaques moisies et des mares corrompues ;
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pour le moment, c'était l'instable inerte, le vacillant fixe, les rides comblées, Tinégal aplani. Du dehors comme du dedans, nulle influence ne dérangeait ses massives couches d'eau, et il fallait que son milieu comme ses "plus profonds dessous fussent dans une trêve suprême d'agitation, pour, qu'aussi loin que le regard s'étendait sur cette opaque et luisante surface, il n'y surprît pas un défaut dans son nivelé compact, pas un bougement dans sa huileuse vitrification. Si impondérablement trouable, ce gouffre liquide, alors gélatineusement ramassé, vous eût donné l'illusion du solide par la fermeté de son apparence.
Mais, par une de ces contradictions bizarres de la nature qui, malgré l'évidence de ses présages, déconcerte si souvent nos craintes comme nos attentes, par degrés, la couvée noire de la tempête se résorba dans la voûte où les nuages défigés s'éclaircirent, et bleuis, rampèrent, tandis que, l'air éveillant de partout ses plus molles haleines, fit peu à peu cesser l'asphyxie de l'espace que Ton vit se désenvoiler, se détendre sous l'épanouissement de l'azur, de la fraîcheur et de la lumière.
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Alors, finit aussi pour rimmense nappe son sortilège d'immobilité : à son môrne assoupissement la grande vie élastique resuccéda dans l'étang qui fut de nouveau rebrassé par tous les ferments de ses masses et qui répercuta radieusement son réveil intérieur par tout l'animé protéiforme, sillonneux, bombé, cannelé, gaufré, onduleux et comme respirant de sa retransparente et reclaquante surface.
Avec . la progression déjà avancée du jour, une paix enchanteresse prenait la clarté, l'atmosphère et l'onde au-dessus de laquelle, visiblement, par intervalles, le martin-pêcheur passait rapide, comme une balle irisée. En même temps, il se mit à tomber une pluie si perleusement fine que les trous menus qu'elle creusait sur les froncés du lac semblaient plutôt faits par des bouches de tout petits poissons; et brusquement, comme elle était venue, elle s'acheva, si immouillante, si chaude et lumineuse qu'on aurait cru voir en les comptant, goutteler des larmes du soleil.
Tous les hôtes de l'étang s'étaient dépelotonnés de leur torpeur et recommençaient k circuler dans leur élément désengourdi. De
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temps en temps, çà et là, surprenant Tair, saisissant la vue de son énormité vibrante et vernissée, dans l'éclair d'un brusque bond hors de l'eau, telle carpe monstre ou tel brochet géant produisait, on y retombant avec fracas, de grands cercles tremblés qui roulaient pesamment sur les cornes des petites vogues en y creusant leur tournoyante empreinte. Avec le clapotis, le serpentin, le balancement, le rouvert et le replié de ses ondes toutes moirées de lueurs et toutes plissées de sourires, ces soudaines apparitions de bêtes occultes, ordinairement si invisibles, attestaient la jubilation du vaste abîme, — à vous en donner le frisson, incarnaient, célébraient l'exaltation même et la fougueuse démence de son allégresse.
Puis, auprès comme au loin, des cloaques, des bas-fonds, des marécages, des bruyères, monta une plainte infiniment vague, pénétrante et cachée, plutôt celle des choses que des êtres, pendant que, tranchant sur elle, quoique presque aussi confus et secrets, s'élevaient, des hauts fouillis de joncs et de roseaux, les différents frou-frous, cris siffîeurs, râpeux et gémissants des oiseaux aquatiques, les diverses ven-
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triloquies rauques et flûteuses des reptiles, le tout soutenu et foncé en monotonie par la limeuse et stridulente marmonnerie des cigales, des grillons et des courtillières, qui, grouillants enterrés de Tubiquité, s'étaient remis, plus têtus que jamais, à racler TefFroi du silence.
Et, insensiblement, teintée, nuancée àTinfini, ce fut la fusion et la liquéfaction de la lumière, de tous les points du firmament ruisselant en loques de pourpre, enécharpesde sang, sur les hideux horizons vides qui devenaient ainsi les illuminations magiques des profondeurs, les prestigieux décors des immensités chauves, tant ils s'imbibaient triomphalement des multicolores coulées du ciel bas,* si gagnés qu'ils étaient 'par la double contagion de plus en plus spectrale des ombres du sol et des reflets des nuages !
Entre ces apothéoses de l'espace, avec une fastueuse prodigalité de ses suprêmes rayons insoupçonnée de mon imagination même, par de miraculeux épanchements et saignements d'agonie nouveaux pour mes yeux, le soleil ensorceleusement revêtait,* comme d'une vaporeuse poussière de tous les métaux et de toutes
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les pierres précieuses, enduisait de tous les carmins et de tous les rouges Tétang et le manoir, les deux grandioses tristesses de ce pays mort, un peu nioins inanimées par leur mutuel luminement parmi la stagnation de. toutes les autres.
Un instant, ils communièrent en splendeur mélancolique : d'un noir-bleu glacé d'or qui se noyait d'écarlate et se détachait flamboyant sur un fond de lointain violâtre, le majestueux château semblait, de son toit comme de ses fondations, de ses créneaux comme .de ses caves, humer les émanations de son fraternel miroir, s'incorporer à force d'en pomper les haleines, le ténébreux, l'hijlmide, le funeste et le vaseux de l'étang dont l'eau toute sanglante avait l'air de fumer comme un champ de carnage, autant pour le manoir que» pour le ciel, si bien qu'en ces parages {l'horreur et d'effroi, à cette heure frissonnante, possédantpleinement mon esprit par l'inquiétant de ses solitudes, mes yeux par la pompe de ses couleurs, mon oreille par l'énigmatique de ses bruits, la nature me composait une émotion autant qu'un aspect inoubliables.
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L'ÉTANG ROUGE i39
J'assistais de tout mon être au spectacle des seuls éléments totalement nus dans leur gloire, harmonisés en douceur triste par la traînante et sourde tombée de la nuit qui, peu à peu, ajoutait encore à la mourante féerie de l'astre, le brunissant, le blême et la lividité de ses voiles.
Perdu dans les choses, englouti parce désert, décorporisé pour ainsi dire par tant de vide et d'abandon, rendu fantôme pour moi-même par un tel entour de magnificence morbide, de tragique langueur, de si étrange et si grave solennité, je me fondais en une sensitive essence, je me dissolvais en la pure extase d'un cœur, en Tunique émerveillement d'une pensée ; je n'étais plus qu'une âme trônant sur de l'ombre, qui, en restant à jamais impressionnée d'une réalit(î qu'elle vivait comme un rêve, contemplait, stupéfaite au sein même de la nature, la plus fantastique des visions, le plus surnaturel des paysages.
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Nativement subtiles et sensitives, encore raffinées par la vie sauvage, la curiosité, la nécessité, la souffrance, qui les rendent si féeriquement ingénieuses, les mains deviennent pour rhomme, respectueux de son humanité, le meilleur et le plus noble outil, le moyen suret efficient par excellence de se révéler au dehors, de produire et d'exprimer son être intérieur : elles étendent et corrigent son flair, approfondissent son intuition, exaucent ses désirs de labeur, étanchent ses soifs de bienfaisance et de serviabilité, réalisent ses vœux d'étreintes et de caresses amoureuses par l'insistance et les promènements du contact.
Pratiques interprètes de l'esprit, elles exécutent le théorique et la virtualité de son pourvoir, corporisent pour la gloire des arts tous ses rêves de couleur, de forme j de musique;
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par l'écriture, fixent sa mémoire et perpétuent ses idées.
Les mains couvent en elles, toujours prêles à agir, la dextérité retorse, la vaillance, l'entéteraent, la délicatesse de Tintelligence qui les conduit. Répondant le plus h ses faits et gestes, c'est en elles que Tàme s'attarde et se localise davantage dans ses électriques va-et-vient, et, si souvent, elles la contiennnent et la vivent, qu'elles en sont moins les matérielles complices que les agents spirituels : sa toute préférée et prestigieuse incarnation.
Quel chef-d'œuvre de la nature que cet organe plus osseux que charnu, protégé d'une peau résistante; en tous sens frissonneusement parcouru des nerfs, espèce de fils de la pensée qui la sécrètent et la transmettent, — à ressorts, à charnières, semble-t-il, tant son armature est flexible et d'une telle instantanéité de mouvement de droite à gauche comme de haut en bas: tirant le délié de la grâce de sa forme en même temps que ses ressources de force et d'adresse de l'inégalité de longueur de ses doigts qui, armés d'ongles, peuvent s'ctendre, s'allonger, se tasser, obliquer, s'incur-
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ver, s'aplatir, se bomber, frôler comme un souffle, palper impondérablement, serrercomme une pince, broyer comme un étau, à leur guise faire ou défaire les plus embrouillés des nœuds, attaquer de front et tourner les obstacles, appuyer et tourniquer leur enfoncement dans la dureté des pâtes, des cires et des terres glaises, modeler, déformer, rayer, racler, successivement, devenir à la seconde, vrille et grattoir, lame tranchante et lourd martelet !
N'est-ce pas par ses mains sagaces et devineuses que Thomme, ayant les yeux fermés ou même totalement morts, arrive presque immédiatement àlire matière et tissu, à discerner les contours, à diagnostiquer jusqu'aux teintes !
Avec quel intérêt toujours neuf on les étudie, on les scrute : le dessus clair, sourieusement plissé, montrant à fleur de la peau la transparence des artères où le sang se fait pâle et bleu pour mieux s'harmoniser avec son blanc rosâtre ; le dessous moins ferme, plus lisse, désarmé, mais mystérieux, avec ses lignes qui se croisent et s'enchevêtrent, ofl'rant toujours aux yeux surpris le déchiffrement d'une énigme, le rébus
de notre être, les hiéroglyphes de notre existence.
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Et comme elle est protéiforme, la main !
comme elle prend toutes les attitudes ! Droite ouverte? latte claquante et vengeresse de l'offense. Hermétiquement fermée ? massue bossuée pour la défense comme pour l'attaque, apte à manier l'atome aussi bien que le bloc, ayant toutes les puissances, toutes les souplesses; la nuit, sur les murs vaguement éclairés, capable de projeter, par le jeu complexe et tortillé de ses doigts, toute la mimique des têtes de bêtes, toutes les apparences des choses dont elle contrefaçonne les ombres!
Poétiques à regarder sont les douces mains vagabondes des jeunes vierges qui; dans le bourdonnement des prairies, s'ouvrent et se referment avec amour sur les tiges des mignonnes fleurettes qui semblent ne pouvoir être cueillies pudiquement que par elles, leur simplicité s accordant si suavement avec la modestie de ces bouquetières d'aventure : on dirait des formes d'âme incarnates et blanches, glisseusement , voltigeusement, par les herbes, cherchant h appareiller des virginités de corolles avec Timmaculé de leur innocence.
Quel ravissement pour les yeux que les me-
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nottes des tout petits enfants qui s'angélisent de leur exiguïté si fragile! N'apparaissent-elles pas comme des roses de songe, liliales et carminées, ainsi follettes et tremblantes, épanouies à la lumière par toute leur tendre fraîcheur et par tous les. rires de leurs fossettes !
Si graves, si imposantes sont les vieilles mains rousses et veineuses, errantes sur les clavecins mélancoliques, nouées sur les bêches, jointes par la prière, commandant le silence, intimant la crainte, affirmant le présage; au bout des bras dressés et brandis par la montée des regrets ou de l'angoisse, accusant le destin, suppliant la fatalité, ayant comme un recul d'horreur devant la mort et la catastrophe !
Leur déformation, leur cireux, leur amaigrissement, leurs callosités racontent toutThomme intérieur, avec ses deuils et ses maux, ses révoltes et ses défaillances.
Plaignons les pauvres mains que Toisiveté fait moisir, que la débauche affole et que le jeu convulsé ! Honte aux mains de Tavare qui les métallisé et les racornit comme son cœur !
Belles ou hideuses, maudites soient à jamais celles que le vol rend crochues et l'assassinat
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Ii8 LES MAINS
sanglantes ! Mais, gloire aux mains, bonnes sorcières du bon cœur, dont la poésie, l'artistique, Tutileet l'humanitaire de leurs occupations font le caractère et la beauté !
Les mains sont les grandes magiciennes de notre vie! L'âme surveille, aspire, convoite par les- yeux : ce n'est que par les mains qu'elle accomplit et possède.
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Certes ! un des meilleurs charmes de ma solitaire existence, c'est, par les nuits claires, de contempler la grande coupole tranquille, si mystiquement illuminée, — corne d'argent ou d'or, boule de sang ou face blême, — la Lune, me fascinant peut-être plus encore quand elle y est perdue toute seule, que lorsqu'elle y trône fixement, dans son cortège infini de clignotantes étoiles.
Alors aussi, il m^est délectable d'admirer les hautes fleurs rafraîchies qui se pâment sous les voltigements des sphinx, de voir au loin se spectraliser les chaumières, et, abonne longueur de mon regard, de considérer, surgissants plus graves et grandis, les horizons de rocs et d'arbres.
Mais, je crois vraiment que j aime encore mieux, par les humides et tièdes nuits noires.
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m'en aller, à pas ^e caoutchouc, voûté, une lanterne sourde à la main, les yeux rivés au sol pour observer ce qui s'y passe.
Les pâles et dansants reflets du falot vitré éclairent ombreusement d'un jour cabalistique les coins de terre et d'herbe oii les êtres et les choses semblent vaciller, tout humectés de truine, en prenant des colorations fantomales et des attitudes enchantées.
La surveillance, la précaution que j'apporte dans la façon discrète de présenter malanterne, dans la rareté de mes gestes, dans la tenue de ma respiration, dans le traînement si rampant de ma marche, d'une ouverture de compas si courte, ajoutent encore du secret à ma guetteuse curiosité, m'enveloppent pour moi-même d'une étrangeté mystérieuse qui s'harmonise blafardement avec toute celle qui m'environne.
Cette impression m'est si sensible que les moindres frissons de bruit s'accentuent pour mon oreille avec une intensité singulière, et que, lorsque, tout à coup, je trébuche sur une pierre, ou que je suis accroché par une branche, j'entendrais parfois battre mon cœur au milieu de la taciturnité des choses qui, alors, boivent si
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extatiqiiement les pleurs de la nue, les relents du sol, la langueur de Pair et Tinforme des ténèbres.
Sous un grand chou pomm(^ blanc-jaune, aux grosses feuilles tuyautées et retombantes, voici un énorme crapaud, non moins immobile que les mottes de terre moites avec lesquelles, par l'adhérente posture et la granuleuse couleur, il se confondrait assurément, sans le biseau plat des reins, Tangle évasé, carré du museau, le distendu et le bouffi démesuré des flancs qui, dans un pelotonnement tassé, dissimulant ses quatre pattes, lui donnent la forme d'un as de pique volumineux : pour l'instant, il est bien mort à la promenade, au flûtement comme à la pâture, et Topacité de la nuit remplit son rôve cataleptique.
Au contraire, au bas d'un vieux baquet décerclé, j'aperçois, toute mignonnette, toute cirée d'humidité, le nez en pointe d'aiguille et les doigts filiformes, une liliputienne grenouille grisâtre dont le brusque jet de mon éclairage fait, comme mécaniquement, se rabattre les paupières sur les deux petites perles de jais virolées d'or qui sont ses yeux, cuvant leur
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extase à regarder l'invisible. Mais elle s'habitue aussitôt à ce qu'elle prend sans doute pour un soudain rayon de lune, et elle recontinue fixement sa confrontation avec l'ombre, le frémissement, presque inappréciable de sa gorge et de son côté, révélant seul qu'elle est en vie.
Plus loin, sur la margelle du puits vert-degrisée de lichen, m'apparaît, marchotant par saccades lentes et douces, avec des ébauches de pas qui reprennent et se refigent tout à coup, une belle salamandre noire, à barres jaunes, imitant une sorte de reptileux jouet fabriqué, peint et vernissé par la main de l'homme. Sa bouche, où tortilleusement se débat une grosse et longue chenille velue, prouve qu'elle est organisée pour tramer l'attaque et pratiquer la destruction ; quant h ses allures assoupies, à ses rampements noués et comme englués, ils sont révélateurs de sa digestion lourde. Qu'importe! aux bons souffles si frais qui montent par bouffées du fond du puits béant, elle se traîne pour se redonner de l'appétit, et, gavée sans lâcher cette proie, elle n'attend que le moment où il lui sera possible de se l'ingurgiter comme les autres.
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Puis, voici le tour des limaces grises et jaunes, rouge-brique ou noires comme des sangsues.
Dans les orties et les gravats, tessons de bouteilles et bois pourris, elles se collent, s'empoissent, baveusement inertes, molles et raniassées, ou bien, la chair et les cornes tendues, elles filent allongées rectilignement. Devant tel amas d'escargots, si profond éments renfoncés que leur carapace semble vide, les plus petites, gris-faïence, ont vraiment Tair de limaçons ensorcelés auxquels le pouvoir de la sombre nuit a permis de se désencoquiller de leur maisonnette.
Et, comme il est intéressant le malheureux ver de terre, réputé le plus infime des êtres! Dépourvu de vertèbres, de membres, d'yeux, d'ouïe., d'odorat, et dans sa petite sphère, les suppléant si bien par la subtilité de son tact et surtout par la répercutante sensibilité flaireuse, inquiète, intuitive et comme divinatrice de sa pauvre chair, totalement nue et désarmée, que l'on pourrait croire si tendre, si fragile, si flasque, et qui devient si érectile, si ferme et si perforante, dès qu'il se hasarde à se désemboîter de ses profondeurs !
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156 lA IJ^NTERNE SOURDE
Ainsi doué, ce disgracié en apparence est plus prudent que la vipère, et rapide comme la pensée. D'ailleurs, lui aussi, nVt-il pas son humble parure, sa teinte à la fois couleur de cerise et de la mûre des haies, son annelc délicat, et, quand il est de forte taille, une sorte de bracelet de chair qui le bague, lui faisant un cou plus gros que la tête.
Par la plus complète absence de vent, tout à coup, au pied d'un mur ou d'un buisson, vous voyez de longs et larges fils d'herbe, une feuille basse où tombée, une plante frêle, une fleur naine, un brin de paille, une pierrette menue qui se mettent à tressaillir, à faire un écart, un recul, à se porter en avant, à se soulever, et cela, d'une façon douce... douce, tout juste sensible, mais la première fois qu'on assiste à ce phénomène, on demeure stupéfié, terrifié presque, ces différents mouvements des petites choses, que Ton sait inanimées par ellesmêmes, ayant alors pour les yeux tout le significatif de l'être, toute l'apparence, tout le caractère de la vie.
D'où vient cela? Ce bougement en sens divers de ces objets minuscules provient de la lente
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LA LANTERNE SOURDE d57
et palpeuse, tournante et virante poussée du ver qui, s'étant rendu une fois Tissue libre, ne s'en darde pas moins encore oblique et souvent tout debout; deçà et delà, ta tant avec méfiance; en haut des obstacles vaincus, faisant dodiner le bout de sa tête, de plus en plus pointusé, pour bien s'assurer que le sol, au-dessus et autour de lui, n'en recèle pas d'autres.
Après une journée pluvieuse, dès le soir, il commence à sortir. On le rencontre surtout dans les carrés des vieux jardins, sous des pailles de fumier, dans les allées broussailleuses des vergers incultes, dans tels recoins de marécages boisés, maigres et empierraillés par endroits, sur les talus champignonneux semés çà et là de la sciure et du poudreux vermoulu des arbres, aux rebords des fossés envahis par la ronce, au long des antiques citernes et des lavoirs abandonnés. Il est là, au repos, ou rampant, représentant un joli petit bâton de verre aussi lisse que rond, rosàtre et rouge-bleu-noir, droit, courbe ou tortu ; tout lustré de fraîcheur, toiture d'une fleurette, ceinturé d'un brin d'herbe, il pompe l'ombre infinie de Tespace si délectable à sa stupeur, si élargissante, si commode
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à sa posture, après l'étui gênant, si morne et si étroit du souterrain.
Oh ! le beau que j'aperçois ! Je vais pouvoir le regarder à mon aise! Mais mon pas s'est trahi, j'ai eu un geste de bras, un toussemerit percevables, et, aussitôt, prompt comme l'éclair, il s'est pour ainsi dire, électriquement réenterré : il était soudé encore à son trou par le coudé de sa queue plate et rugueuse, et, sous son apparence de léthargie, sa méticuleuse vigilance tenait toujours prêt à fonctionner le jeu instantané de son ressort renfonceur.
Les pécheurs à la ligne le savent bien, et quand ils cherchent le ver à la chandelle^ comme ils disent, ils ne le saisissent jamais que lorsqu'il s'étale devant eux, complètement sorti de sa cavité, visible d'un bout à l'autre dans son entière longueur.
Quittant à regret la plus sorcière des bêtes rampantes, je me glisse en tapinois dans un pacage tout mamelu de petites éminences de terre attestant le labeur et la patience des taupes. Là, j'assiste à un emménagement hâtif de fourmis rouges, à des amourettes de grillons, au grimpement d'un faucheux au mât de co-
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LA L-V-NTKKNE -ôCKOt
eag„edunelongueU,e.àdesfesUnsdebc tu.
à des bals de fouines; dans une b^J, 2 ied d'un gros arbre courtaud ,u. b.U Lt sou tronc, c'est un corps a corps d-h.a huants et de rats mulots, et. là-bas a la .u e du petit bois, devant un buisson de coudners, !:Lreuil entrevu devant faire an.ple.ent .a
cueillette de noisettes sauvages.
En un vieux fossé, je trouve, attardes al. « f hre besogne, uu couple de nécrophores funèbre oeso^ut:, r ..h-iroo-ne
. allant enfouir au fond de leur g^tc ->--
•' de quelque souris ou batrac.en, et j adm.rc
1' io\ de manœuvres, lopiniàtreté de Tor^ Suchants, le tirage et la poussée t.tus de ce.
jolis petits croque-morts de la nature.
' Qu- sait si, dans le ravin au-dessous a
haieau perdu, ie n'aurai pas la chance
centrer quelque subtil carnassier, puto.s ou bla. 7r., ;. 1 aagrant délit de gaUinac..^^^^^^^^^^
J^.a.e, v.vM-nr. même un renard, la .n ^ --., car une poule, laissant apercovo.r dans offienl d'ombre jaune et rouge, le tour- ^ eue elle pointu de SCS oreilles. ^^^
^ ^vière a débordé, je termine m^
■ lade par une visite a« P»'^"
pré qui la côtoie, et, parfois, je mets le pied sur un gros serpent, lequel, me causant d'abord un réel, frissonnement par sa présence à pareille heure, me tranquillise, aussitôt que j'ai osé l'approcher de tout près, par sa rassurante odeur de poisson non moins que par ses rampades lourdes et gauchement décriveuses de 8.
C'est une superbe anguille qui chasse et respire à son aise, trouvant à la fois dans l'herbe verte et drue plus d'air, de pâture et d'agrément que dans la prison de son eau monotone et bourbeuse.
Ainsi, risquant rhume et courbature, je tâche d'enrichir mes observations naturistes, j'intéresse et captive encore mon goût du mystère, ma passion des êtres et des choses de la nuit, par le fouillement, l'espionnage et le guet de ma rôderie fantastique au milieu des plus épaisses ténèbres que, pour moi, d'ailleurs, par petites places, ma bonne lanterne sourde peut, à maguise,illuneretétoiler partiellement, puisque, si peu qu^elle passe au long d'une flaque ou d'une mare, elle y projette, profonds et tremblés, tous les verts-violets-roses-laiteux, tous les bleuâtres diamantés des scintillants astres nocturnes.
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LINNOCENT
LINNOCENT
Près d'une croix, au carrefour de quatre chemins, je rencontrai le père Jean, .mon vieux mendiant familier, tout inquiet de la disparition prolongée de son pauvre « innocent », comme il appelait son grand fils, un monstreidiot, l\ figure informe, n'ayant qu'un grognement pour parole, et dont les yeux tortus et louches étaient condamnés à toucher ce qu'ils voulaient voir et s'arrachaient pour vous regarder.
« F s'est perdu! me dit le vieux, en passant son bissac sur l'autre épaule, ou p'utôt, non! il est là-bas, dans ceux fonds, à musarder sus r bord d' la rivière! Aller V chercher si loin et si creux, c'est trop dur pour moi. I' doi' èt're près du noir goulfre, pasc' que, chaq' fois qu'i' s'en va, ça m' paraît q' c'est la qu'i' s' rend d'habitude ; donc, si vous V trouvez pendant
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vot' promenade, diles-zy donc, s'i' vous plaît, que j' suis en peine de lui, et q' faut qu'i' r'monte eheux nous avant q' ça fasse brun. V n' cause pas franc, mais il entend ben c' qu'on y dit, et, dans sa manière, i' comprendra vot' langage. — Soyez sûr, mon père Jean, lui répondis-je, je vais justement pêcher dans cet endroit-là et, si je rencontre votre gars, je lui ferai votre commission. »
Et, je descendis, la côte, toute stérilisée, tout horrifiée par les chaos amoncelés des rocs, au bas de laquelle coulait, transparent et massif, le long et profond dormant du noir gouffre.
J'avais à peine fait quelques pas, qu'au premier tournant delà rivière, oii le paysage devient si farouche, j'aperçus l'idiot incliné sur le bord de l'eau silencieuse.
11 était là, dans ce coin de nature si sévère et si fauve, rendu, pour moi, plus saisissant, plus tragiquement sauvage par la présence de cette âme des limbes, blanche et trouble, qui, dans sa quasi inconscience, l'avait pourtant particulièrement adopté, l'avait choisi de préférence pour s'y épanouir en toute rôderie intime, en toute expansion solitaire, pour y
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trouver son atmosphère et son cadre, Taliinent de ses songes, le bruit frère de ses soliloques, le silence ami de sa torpeur.
Marchant à pas de loup, caché par les herbes et les arbres, je pus Tobserver de tout près, sans qu'il me vît.
Avec des pierres et de la terre, il s'était amusé à construire des petits rochers qu'il avait hérissés de ronces et festonnés de lierre. Juchée sur un tertra moussu, une minuscule maisonnette, avec portes et fenêtres, montrait le soin ingénieux qu'il avait dépensé pour lui donner la rectitude des murailles et le juste anguleux de la toiture; il avait façonné des petits bœufs avec des glands et les fruits rouges des haies, chacun ayant quatre bouts d'épines en guise de jambes, et, comme s'il eût voulu dans cet automne mettre un rappel du printemps, il avait fait des bouquets multicolores, bigarrés de feuilles vertes, qui, au bout de souples baguettes enfoncées dans le sable, figuraient de jolis petits arbres féeriques, bercés par leur légèreté môme et se dandinant au moindre souffle.
A sa façon, dans son baroque enfantin, tout cela poétisait le mystère du lieu. C'était un
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hommage touchant et naïf à la vie comme au sommeil des choses, leur étant d'autant mieux approprié qu'il leur venait d'un être, plus près d'elles, plus obscur, plus muré en son monotone végèlement, plus instinctivement compatible et communiant avec la fatale simplicité de la nature.
Et, maintenant, à genoux, les poignets dans rherbe,^tour à tour, faisant dodeliner sa tête ou la tenant fixement penchée, l'idiot se mirait dans Feau vitreuse et pleurait silencieusement devant sa hideuse image.
J'avais certainement surpris, sans l'éveiller, son tête-à-tête avec lui-même, abîmé, si chagrin, dans sa propre horreur; il ne soupçonnait pas ma présence, mais, au mouvement que je fis pour l'aborder, il se dressa, soudain comme un ressort, en poussant un cri de bêle en alarmes, et, avec une précipitation surhumaine, atteignit le haut de la colline d'où il sembla, pour mes yeux, qu'il se perdait dans les nuages.
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Ayant été -orageux et assombri, coupé de pluies et de rafales, ce mois de mai-là finissait dolent et triste, avec des apparences, des coloris et des saveurs d'automne.
Je m'étais enfoncé dans une contrée sauvage oîi je m'aventurais pour la première fois, et, par cette journée grise, de langueur et d'envoilement recueillis, plus je m'avançais, plus mes regards s'ébahissaient de tout cet inconnu de paysages.
Le ciel avait une couverture uniforme de nuage blancs-bleuâtres et couleur cendre et fumée dont, çà et là, les déchirures et accrocs formaient de minuscules îlots d'azur et de lumière , ce qui adoucissait la gravité des feuillages , déchagrinait un peu la mélancolie de l'espace. De même teinte que le firmament, sous son huileux vernis, ayant, elle aussi, par endroits,
dans la monotonie de sa surface, du lumineux et du bleuâtre, la rivière grandie, dont je longeais les détours, coulait, battant ses bords, chargeant, toujours davantage d'ondulations d'écume, le clapotis de plus en plus roulant de ses ondes massives et dentelées.
Tout à coup, je m'arrêtai, véritablement fasciné par le site extraordinaire qui surgissait devant mes yeux : en face de moi, de l'autre côté de la rivière, je voyais des brand es-pacages, des bruyères-prairies, disposées en étage, n'ayant d'autre horizon qu'elles-mêmes, et montant ainsi, par gradins, aussi haut que les collines les plus élevées. Et quelles prairies enchanteresses de rêve poétique, de magie fauve et d'otrangeté pittoresque! Toutes vertes, avec d'harmonieux fourmillements de toutes les fleurs des champs et des forêts, à la fois rocheuses et boisées, et miroitant vague de tous côtés par le luminement discret de leurs mares, de leurs fontaines et de leurs flaques.
Avec leur sauvagerie hautaine, leurdifl^orme, leur monstrueux de structure, avec leur caractère de fantastique et leur expression d'éternité, affectant dans leur majestueuse altitude toutes
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les figures, toutes les formes, depuis le tombeau jusqu'au donjon, depuis la bete jusqu'à l'homme, des rocJiers de toutes les teintes surgissaient du sein des herbes et des plantes, trônaient dans l'épaisseur des genévriers et des houx, des buis énormes et des ronces.
Les allumant à demi, comme à travers un treillis de gaze, le presque invisible soleil ajoutait encore au bizarre de leur apparence qui palpitait, vibrait, s'animait d'un perpétuel va-etvient d'ombre louche et de lumière pâle, du tressaillement des avoisinants feuillages, de l'arrivée de quelque grand oiseau qui les éventait, en s'y perchant, de ses claquants battements d'ailes.
Quant aux arbres, c'étaient certes les plus beaux, les plus tragiques, les plus nobles que j'aie jamais vus!
Au bord de la moutonnante rivière, au bas, au milieu, sur le haut de ces vastes prairies, ils abondaient, prestigieusement distribués, offerts au regard avec un art particulier de la nature : verts-clairet foncé, trapus et géants, monumentaux et sveltes, ils couronnaient ce monde de verdures fleuries d'un empanachement triomphal.
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Devant les rocs, les uns, tronc nu et pommés de la cime, pu rectilignes et fuselés, semblaient des sentinelles de l'espace, inspectantes et fières ; les autres, noueux, tordus, comme en prière, renfrogneusement agenouillés, avaient Tair de raconter leur songerie aux profondeurs de la terre, inclinaient sur les fleurs, comme pour 'S'en consoler, le poids séculaire de leur mélancolie ; ceux-ci, courts et si feuillus jusqu'en bas que Ton ne voyait pas trace de leur écorce, représentaient de grandes fées végétales, de gigantesques génies et fantômes verdâtres qui, se comprenant à seulement se confronter, échangeaient en torpeur des frissons de pensée, des ombres de gestes et des colloques de silence; ceux-là, plus ou moins évasés, fourchus, formaient de volumineuses lyres et harpes qui semblaient accuser l'ennui d'être au repos dans les airs et de n'y pas jouer, sous les doigts musiciens des brises, la symphonie des branches ou la chanson des feuillages. Il y avait des châtaigniers colosses, à rameaux coudés et retombants, imitantdesvoûtesd'église souterraine, des arches de vieux pont où, pour l'œil, des fonds de paysages adaptés par la distance,
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apparaissaient comme d'énormes peintures vivantes, bordurées vert d'un cadre courbe.
J'en admirai aussi plusieurs, configurés tels que des cèpes, arrondis et toitureux, qui, faisant un plafond vert-noir au-dessus des herbes, y portaient une ombre livide et bougeuse oii vacillaient les regards s^attendant à y voir s'ébaucher, comme dans les rêves, des brumes d'apparitions et des vapeurs de formes.
Enmême temps qu'une signification de beauté grave et imposante, de solennelle singularité, traduites par leur teinte, leur attitude, et si j'ose dire, par leur physionomie, il montait de tous ces arbres une exhalation de languissante pensée, d'anxieuse attente, de songe morose et léthargique.
Il vint un instant où le vent s'éveilla qui fit cesser l'inerte sommeil des herbes et des fleurs, lesquelles, d'abord, parcourues de frissons épars, de tremblaisons errantes, pareils à de vagues frémissements de la vie, se mirent à se balancer, à se ployer, à s'agiter élastiques, à onduler comme la rivière.
La vision délicieuse d'innombrables papillons de toutes les couleurs, voltigeant emmêlés au
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ras d'une vaste étendue gazonnée, m'était réalisée par les souples bercements de cette grande nappe omnicolore.
Eux aussi, les arbres frémirent, eurent des mimiques de réveil, gesticulèrent, s'émurent ! Puis, les brises s'animant au large des airs, ils commencèrent en bizarres soupirs, en plaintes équivoques, en mugissements incertains, tant ils étaient vagues, la houleuse mélopée des feuilles, mais si profonde, expressive et mystérieuse, si clameuse d'angoisse, si chantante de tristesse, qu'assurément ! pour moi, l'écouteur familier de toutes les voix des solitudes, ces musiques d'arbres, en cet endroit fantastique, étaient du plus saisissant nouveau, du plus étrange inentendu. Ce ne fut d'ailleurs qu'une courte halte dans le silence et l'immobilité des choses qui reprirent, toutes en même temps, leur stupeur et leur taciturnité.
Mais ce qui plus encore me cloua de surprise, me confondit d'admiration jusqu'à l'extase ensorcelée, ce fut, sur tous les points de ces prairies, particulièrement au milieu, un prodigieux amoncellement de genêts épanouis miraculeux dans le flcurissement de leur jaune.
Certes ! alors, ces arbustes étaient le four millant décor des ravins, des plaines et des vallées, grimpaient les côtes, escaladaient les cimes, ornaient avec une débordante profusion les abords des calvaires, des ruines, des vieux murs, des halliers, des antiques buissons, étendaient aux lisières des forêts penchantes leur immense fresque si somptueusement mélancolique, imposante évocation, dans le démesuré, des immortelles de cimetières, parmi ces rocs verdis pâles et bruns, qui figuraient dans ces herbes humides de gigantesques et glorieux mausolées.
Ces plantes sauvages rehaussaient leur beauté de cet entour infini de verdures si variées qui, elles aussi, se transfiguraient d'une telle floraison sur toute Tétendue de leurs foisonnements. Rendues toujours nouvelles par la disposition, l'étrangeté, l'imprévu des formes et des sites, par la vie des airs et les sorcelleries de la clarté, ces deux grandes monotonies de la nature, le vert et le jaune, s'harmonisaient, s'accordaient entre elles ; en exprimant son renouveau, fêlaient pompeusement la maternité de la terre.
Mais, si superbes que fussent les genêts de tous ces parages que je venais de traverser,
nulle part, comme ici, ik n'avaient ce faste, ce bouffissement, ce rebondi, ce monstrueux et cette magnificence. Si féerique était leur éclat, si despotique leur attirance, que, malgré le voilé du jour, ils éblouissaient mes regards, comme par le plus ardent soleil : je ne voyais plus qu eux dans cette solitude ; ma béante contemplation s'y absorbait tout entière.
La vie et la mort s'exaltaient, se célébraient, clamaient leur majesté dans cet énorme épanouissement végétal où, éclaircies-raâieuses, aiguisées-stridentes, s'amalgamaient, se fondaient, dans sa propre couleur, les plus riches teintes des chromes et des chlores, des safrans et des ocres, des ors et des topazes.
Pour avoir poussé de pareille taille, si plein, si ra massé , si pelo tonneusement compact et soulevé, un fleurissement lumineux d'un tel immaculé jaune, d'un coloris si unique de fraîcheur et dé rutilance, d'un tout neuf d'aspect si persistant, il fallait, me disais-je, que les racines de ces genêts privilégiés de la nature partissent des entrailles mêmes de la terre, y pompant, dans un peu de son àme, la crème de sa force et l'élixir de sa sève; ou bien, autant que j'en pou-
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vais induire par la surprenante architecture de cette solitude, par la parlante morosité des choses qui la meublaient si étrangement, le magique pouvoir qui les enchantait avait jeté sur eux le plus luxuriant de ses charmes.
Si languissante qu'elle fût, la journée ne s'était point passée sans averses, d'ailleurs aussitôt dissipées que survenues, et toujours dans le plein sourire de la lumière qui semblait vouloir ne traverser les nuages que pour se mouiller do leurs larmes. Et voici que ce fascinant paysage me terrifia presque à force de beauté solennelle et grandiose, m'apparaissant tout à coup sous deux arcs-en-ciel, Tun sur l'autre, sous deux arcs de triomphe de l'espace, superposés magnifiques, qui arboraient dans la gloire triste des cieux leurs cabalistiques 7 couleurs, intensément vives et tranchées, — joutant la nue de leur cime, enterrant leurs pieds dans les dessous des profondeurs, et par où s'engouffrait, entre les quatre horizons d'un bleu louche assombri qui se fonçait d'orage, tout le moite poudroiement de l'astre démasqué, d'un flamboiement surnaturel, d'un fulgurant d'apothéose.
Le soir trouva mon admiration recueillie,
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extasiée encore devant ces merveilles, mais, comme je partais à regret, la nature me ménageait une nouvelle surprise de féerie, car, au tournant de la colline, sous un ciel maintenant mauve et lilas, barbouillé de grandes traînées de flammes roses et de vapeurs de cuivre, tout à fait au sommet plat de ces fantastiques prairies, des petites touffes de fleurs de genêts, oblongues et rondelettes, éparses, une à une, ou ramassées par groupes minces, simulèrent exactement à mes regards un immeitse troupeau de moutons jaunes, disséminés, qui broutochaient songeusement dans le vert pùle du crépuscule.
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Par ce lugubre soir d'hiver, en entendant tinter des glas, j'ai eu la sensation que la Mort en personne, frôleuse quoique invisible, m'enfonçait, comme à petits coups de marteau, son rappel pointu dans le cœur : pendant tout le temps qu'elles durèrent, accordant avec le branle de ces sonneries le mesuré de son frappotement, lequel, après leur chaque même intervalle de silence, retombait mécanique, juste à la reprise de leur plainte.
Ma foi ! il a bien raison ce vieux rhumatisant optimiste ! Etant donné le rien de la vie, il n'y a plus qu'à devancer le sommeil qui dure sans fin par l'ordinaire somnolence qui se réveille peu. L'assoupissement volontaire, avant l'éternel dormir, voilà toute la sagesse de l'exis-
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tence, quand on a la vraie notion du soi-môme et qu'on veut tricoter paisiblement les courtes mailles de son destin. Et d'ailleurs, on goûte, à vivre étendu, une sensation aussi reposante que magique : oiï écoute sans entendre, on regarde les yeux fermés, on respire son désir à travers son indifférence, et sans bouger, on se berce dans Tubiquité du nulle part.
Le paysage est aussi déshonoré par les endimanchements villageois qu'il est ennobli par la silhouette haut-perchée d'une fileuse en capote, par le califourchon dodiné d'un meunier blanc sur ses sacs, par le cheminement grave et recourbé d'un pauvre, ou par le fixe accoudement contre un châtaignier de quelque pâtre en limousine j qui, d'un peu loin, fait toujours l'effet d'une grande pierre debout, accotée à un tronc d'arbre.
Le ciel est si mort qu'on le dirait gelé comme la rivière dont il a, moins la rugosité, le vitreux
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louche de sa glace; tout Tespace apparaît saupoudré de givre, contracté, ratatint^, caillé, montrant ses carcasses d'arbres noirs, aussi immobiles que les rocs blancs où- les bras-serpents des grands lierres ajoutent le métallique et le froid de leur âérisoire couleur verte. Qu'importe! ce sinistre paysage reste encore vivant, mais plutôt pour là pensée, pour le sentiment que pour Tœil, animé qu'il est par une toute petite fumée bleuâtre qui sort comme en rêve d'une invisible cheminée.
Et, à la tombée du soir, dans les airs solennels à force de vide et de silence, rien n'est mystique à l'égal de cette haleine d'un feu minuscule qui doit brûler si mélancolique, vapeur-fantôme, ombre de fumée, qui, trahissant si vague une chaumière perdue, s'exhale et monte vers le ciel aussi pieusement qu'une prière.
L'homme se raconte partout dans la nature sauvage, et la pensée y voit sa trace adhérer aux solitudes.
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De jour en jour, davantage, les choses revotent nos passages, endossent nos fugaces et changeantes contemplations qui finissent par y déposer on ne sait quelle couche d'humanité.
C'est pourquoi, souvent, quand on se croit seul à contempler un paysage, on a tout h coup rimpression de sentir braqué sur Jui tout un passé de regards.
Dans la solitude, il y a des bruits qui tiennent de la taciturnité des choses, puisque, comme elles, ils inclinent Pâme au recueillement sans la distraire de ses pensées. De môme que la nature respire avec le souffle du vent, elle soupire avec la discrète voix des petites sources, des insectes, des crapauds et des feuilles ; et tous ces faibles murmures engendrés par sa torpeur, ses songes, ses extases, ne sont que des formes et des expressions du silence.
Tirant tous deux leur beauté de la lumière, la Terre ravit les yeux du corps, le Ciel fascine
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NATURK ET FANTASTIQUE 185
le regard du rêve : car les paysages d'en bas sont reproduits en plus magique par les nuages, et les mers et les montagnes ont leur divine apothéose dans les troubles et les métamorphoses de Tazur.
Mieux que ses léchades et battements de queue, le regard du chien lui sert de parole pour dire amoureusement à son maître, qu'à toute heure et partout, il n'a pas d'autre motif de vivre que d'assister à sa présence.
On use l'amitié, Tamour, le travail! Jamais on n'use l'impression d'un paysage habituel: il vous offre la variété que lui donnent les saisons, et, bien qu'à leur cours vous preniez toujours plus d'années, vous vous figurez moins vieillir, puisque vous avez devant les yeux, sans cesse rajeunie et renouvelée, la même chère vision de votre enfance dont les goûts simples et naïfs vous reviennent ou vous sont restés pour vous illusionner davantage.
Et puis, par ses troubles et ses calmes, par tous ses états et apparences, la nature s'accommode à toutes les situations de votre esprit qui prend inconsciemment la couleur d'impi^ession qu^elle dégage etia subit sans contrainte. Ainsi, vous vivrez content dans cette solitude familière, car c'est encore la seule Nature qui satisfait le mieux notre égoïsme en dépit de sa parfaite indifférence.
Ébranché totalement, l'arbre à tête de cheval s'inclinait, sinistre, en regard d'une rosse inerte et non moins lugubrement penchée. '
Par ce soir d'orage, surgissant de la roche sur le bas du ciel écarlate, à proportion de longévité, aussi vieux, aussi foudroyés l'un que l'autre, ils se faisaient pendants funestes, se correspondaient en misère, avec le môme tragique. L'Etre et la Chose étaient semblables en silence, en stupeur, en immobilité roide; s'appareillant jusque dans la forme, ils se confrontaient plus fraternellement, comme deux jumeaux de la ruine égalementconsommée. Etle paysage/
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déjà si poignant, était dramatisé jusqu'à Tépouvante par le morne face à face de ces deux iiorribles restes, par le hideux vis-à-vis de ce bois et de cette chair qui, tous les deux, se montraient leurs écorchements et se bâillaient leurs blessures.
Lorsqu'en pleine solitude, rôdant au bord d'une petite rivière, il arrive que la marche des nuées, la palpitation des feuillages et le haut vol d un grand oiseau s'harmonisent en lenteur avec le cours de l'eau silencieuse, votre âme, elle aussi, prend le mouvement de ces visions calmes qui la font s'en aller des yeux et lui deviennent au sein du libre espace le plus flottant hamac du songe, la plus berçante escarpolette de l'extase.
Par le tumulte et l'horreur, par la solennité, par le mystère, les mers, les forêts, les grandes âmes tristes se ressemblent et se symbolisent : mais les mers engloutissent les coquilles de noix qui les violent, les forets ébrèchent le tail-
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lant des hacbes qui les coupent, tandis que les grandes âmes désolées bénissent la mort qui les délivre d'elles-mêmes.
La Nature accommode ses bruits à ses couleurs, à ses formes, à ses odeurs, à ses reflets, à ses lumières, à ses ombres. Elle les approprie à l'horreur, à la solitude, à la fraîcheur, à la yéiusté des choses. C'est pourquoi, si bien que module au fond d'un bois la femme la plus suavement amoureuse, sa voix y aura quand même quelque chose de profane et d'intrus, alors que celle du rossignol en est si mystérieusement le soliloque intime et le soupirement familier. Quant au meilleur siffleur de la terre, il aurait tort de siffler immédiatement après que le fin gosier du bouvreuil vient de transpercer l'air de tout le pointu goguenard de son fifre. Et vraiment! le grillon grince encore mieux pour la campagne que la lime du vieux maréchal-ferrant au bord de sa petite ro^ute perdue!
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Les parfums sont bien trop les impondérables et pures haleines de la terre, pour n'être pas contaminés par rinfârae épaisseur de la senteur humaine. Seules, les abeilles, qui sont les chères ventouses des fleurs, seraient dignes de s'imprégner de ces souffles d'àmes des choses et d'en laisser sur leur passage dans les airs le sillage inviolé, la traînée sans souillure, vierge de toute senteur qui ne soit pas elle-même.
Conseillés seulement par la pudeur ou la nécessité, les premiers hommes, en se couvrant de peaux de bêtes, se conformaient sans le savoir aux lois de la noblesse et de la beauté paysagiques, car la nudité humaine fait tache dans la nature qui, parmi ses colorations blancs-grisrosées, n'en a pas qui s'appareillent à la sienne. Les majestueux espaces, les graves solitudes indiquent à l'homme des nuances de costumes assorties aux leurs, en étalant à ses yeux les verdures, les écorces, la mousse et le rocher, leiimon et l'eau. Ainsi teinté de ces couleurs éternelles, l'aspect humain ne profane plus la
nature où Use fond et s'harmonise dans sa nivelante et amalgameuse immensité.
Vers le soir, quand on est malade, on éprouve du soulagement h voir de son lit, par les carreaux, fourmilleusement tomber la' pluie : cela, silencieux, d'une façon languide, vous met comme un rideau vague devant les yeux, comme un voile de gaze sur le rêve, tisse autour de votre âme inquiète on ne sait quelle bienfaisante toile d'araignée.
Oublieux de l'heure, on vit trop vite hélas! et trop hors de soi, par les saisons radieuses ! Tandis que, de tout le lugubre des printemps avortés, des étés brumeux, des automnes morbides, il semble qu'on engrave ses jours. A force de les trouver longs, on les existe davantage en jouissant d'eux en détail, et, d'autant plus sensiblement, qu'on est plus enroulé dans son regret, plus tassé, plus replié sur soi-même.
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Les si tristes adieux terminés, à la seconde oîi la distance va les effacer Tune pour l'autre, deux personnes qui s'aiment tendrement se font comme jaillir l'âme de leurs yeux pour s'embrasser encore une fois dans un dernier regard!
Quand l'horreur dans l'esprit, la mort dans l'âme, il vous arrive de marcher iQugtemps tout seul au creux d'une vallée déserte, sous un ciel bas, par le vent et la pluie, vous subissez cet entour et cette atmosphère d'un symbolisme si lugubre, au point de croire que vous voyagez dans le pays du gémissement, dîJns le royaume des larmes.
Rien ne se perd dans la nature : les soupirs, les frissons, les regards, les reflets, les arômes, les souffles, sont d'indestructibles projections d'âmes, d'immortels éclairs de matière qui, retrouvant h travers les espaces le chemin de leur origine, se restituent à la grande vie éparse dans le vide pour, au fur et h mesure qu'elle '
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se prodigue, intarissablement Tenrichir et la reféconder.
Le jaillissement immaculé des sources, la neige des cimes et les lilas blancs sont bien le triple emblème des vierges: de relancement si pur, mais si aveugle de leurs pensées, de leur glace si tôt fondue, de leur parfum d'âme si vite évanoui.
Il n'y a que la grande Tristesse dans la solitude qui décorporise pleinement Thomme. Certain soir de spleen, aux lointains bourdonnements des cloches, face à face avec le noir de la cheminée vide^ on n'est plus qu'une âme qui flotte sur un glas, devant la nuit de sa destinée.
La joie tumultueuse et le chagrin bruyant détonnent dans un désert. Au contraire, Tallégresse au muet sourire, le deuil au silencieux
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désespoir, s'encadrent liarmonieusement dans la taciturne horreur des choses auxquelles la non moins solitaire âme humaine, en toute sauvage complicité, ajoute la solennité de ses larmes ou le mystère de son extase.
La Pourriture a encore une certaine noblesse, tant qu'elle respecte la forme et la silhouette de la créature qu'elle mange.
La Science, magicienne des corps, aura beau faire pour éclipser la Poésie, enchanteresse des âmes, l'œil du rêve préférera toujours dans la campagne : les cavernes aux tunnels, les fils de la vierge à ceux du télégraphe, et les charrettes à bœufs aux locomotives.
Des très lointaines nuits d'amour dématérialisées par la purifiante vétusté du souvenir, il ne reste guère plus que le regret blanc d'une extase, que la nostalgie vague d'un songe.
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C'est seulement quand elle ourdit quelque trame, souffre et se révolte, que la pensée de l'homme communie avec la Mer. Autrement, elle n'est devant son gouffre que l'infime présence d'un grain de sable de plus.
Le. bruit des villes est maintes fois troublé par le silence des cimetières.
L'accouplement frais de deux superbes adolescents n'a qu'une beauté humaine et suavement animale. Au contraire, l'ébauche d'une étreinte d'un Philémon et d'une Baucis revêt pour l'œil et le songe de la pensée une grandeur surnaturelle, une majesté quasi fantastique par la prolongation indéfinie chez eux du désir et de la tendresse, par la nostalgie de passion, la hantise de volupté, la soif amoureuse de leur âme qui, à force d'élancement de souvenir et de regrets, leur fait revivre quand même l'ardeur et le pâmé de leur jeunesse fleurie, dans
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la décrépitude et les tâtonnements de leurs corps.
En pleine conscience, en pleine vie, lious sommes les laborieux inventeurs de nos rêves de jour qui ne sont hélas! qu'une insuffisante pâture aux indiscrétions de notre esprit. Quant à nos rêves de nuit, c'est la maligne et humiliante nature qui les crée de toutes pièces et les fournit à Tâme devenue impersonnelle., mais restée voyante et sensible pendant notre mort momentanée.
En cet ici-bas monotone, de mêmes redites et recommencements, si, diurnement, ils ne faisaient pas payer si cher leur magie nocturne, les songes seraient pour notre curiosité toujours insatiable, les seuls montreurs toujours nouveaux de l'extraordinaire et de l'inattendu, car devant nous, changeant à Tinfini la forme, Taspect, l'âge et la destination des êtres comme des choses, nous rendant spectateurs et acteurs d'une réalité surnaturellement diminuée, grandie, ou totalement renversée, ils nous font vivre,
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pendant ce trépas provisoire du sommeil, toutes les sensations de l'inconnu, toutes les conceptions de Timpossible.
Sans rinfirmité de sa structure, ce n'est que brièvement et à de rares intervalles que rhomme abaisserait ses regards sur la terre et sur Teau. Longuement, à l'ordinaire, il les tiendrait jaillis et montés tout en haut de l'espace, abîmés dans la grande sorcellerie du ciel qui, n'ayant besoin que d'une cime d'arbre ou d'un vol d'oiseau pour aviver sur son azur la torpeur et le rampement des nuages, compose, en silence comme aux rumeurs de son tonnerre, la prestigieuse symphonie des couleurs, des mouvements et des formes où l'œil et la pensée trouvent indéfiniment pour s'ébahir la contemplation jamais la même et la rêverie toujours neuve.
Il semble que les femmes laides veuillent racheterleurdisgrâcedelanature par la séduction
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du cœur et les artifices de l'esprit. Au rebours des belles qui ne présentent que leur extériorité, les laides n'apparaissent qu'à travers la délicatesse, Tonctueux, le poétique ou la singularité de leurs qualités morales et spirituelles, et toute l'ingéniosité de leur être s'applique à faire appel à ce qu'elles ont de ressources de charme intérieur, de pureté, de passion, de douceur et de tendresse, comme pour s'en imprégner les traits, s'en peindre et s'en masquer la figure.
L'habitude qu'elles ont de ne recourir qu'à leur propre fonds leur permet, parla même, d'en connaître tous les ressorts qui, par elles manœuvres avec tact et savamment combinés, font passer et jouer sur la physionomie toutes ces lueurs nuancées du sentiment, tous ces multiples éclairs de la pensée : échos et frissons, ombres et reflets de la conscience, qui signifient une personne, rendent un esprit, donnent le sens d'un cœur et que l'on nomme : l'expression.
Sachant que les méchantes idées, les rêveries coupables les enlaidiraient encore, elles arrivent à ne ruminer suavement que des songes tranquilles et de blanches réflexions. Ainsi, leur bonté naturelle s'accroît quotidiennement de
tout Teffort qu'elles font pour être plus regardables, et souvent elles y parviennent bien audelà de leurs souhaits ! Grâce à cette gymnastique morale, à cette mimique de la pensée, mystiquement, leur vilain visage s'harmonise et se fond avec la spiritualité de leur être, s'immatérialise jusqu'à devenir angélique. On n'embrasse jamais mieux une âme que sur la figure d'une femme laide!
Chaque jour on se sent toujours plus s'en aller vers le lendemain. Il n'y a que les convalescents, à la suite de très graves maladies, des espèces de revenus de la mort qui ont la sensation de s'arrêter dans le temps, parfois même un peu de retourner en arrière.
Il y a dos choses qui excitent la matière et qui augmentent la bête chez l'homme : comme la guerre, les spectacles sanglants, les fête% publiques et les foules. Au contraire, on se sent
subitement affiné de cœur et d'esprit, en quelque sorte délicatisé dans tout son être, quand on regarde certains paysages et certaines jeunes filles, ou qu'on est l'interlocuteur de certains tout jeunes enfants ou de certaines très vieilles femmes.
La grande musique, la seule qui soit digne du frisson des hommes, tire sa beauté même, h la fois terrestre et surnaturelle, de son absolu indéfini. A l'inverse des assemblages de sons gais ou tristes qui ne répondent qu'au banal sentiment de l'ordinaire humanité, elle n'évoque et n'interprète que les tempêtes et les nuits, les immensités et les solitudes, ou les pensées, douleurs, tristesses, vastes et profondes comme elles. Et Ton se dit, telle est la prodigieuse étrangeté de cet art inexplicable, que, tous les hommes ayant disparu du monde, l'infini qu'il aexprimé de leur vivant, il devrait continuer à lé rendre tout seul par sa propre essence, étant peut-être encore plus que la foudre et l'ouragan le mugissement du vide et la lamentation du mystère.
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200 NATURE ET FANTASTIQiJE
Quel qu'il soit, le côté solide et volumineux de ranimé comme de la matière demeure toujours trivial et grossier pour Toeil de l'àme qui ne goûte, curieux et délicieusement surpris, que les expressions des aspects, des couleurs, des formes, les signifiances des immobilités ou des gestes, les façons des renfrognements, des sourires, produites par le sang et la pensée chez les êtres, par le soleil et le vent chez les choses.
Les objets, ayant été portés ou pratiqués par de chers disparus, prennent pour nous un caractère funèbre, évocateur de l'actuel état de leur mortuaire consomption : leur linge représente leur suaire, et leur lit, leur cercueil ; le collier d'une jeune défunte regrettée vous saisit presque autant que si on voyait un chapelet de ses vertèbres.
Hélas ! l'extase, en étant le sentiment qui dématérialise le mieux l'âme, est aussi celui qui lui fait le plus profondément sentir sa
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pitoyable incarnation, à la seconde même oii elle a réintégré sa bete!
On s'imagine que décrire la nature repose de penser, et pourtant, pour exprimer fidèlement les formes, les couleurs, les sons, avec tout le détail desnuances du surgissement, du renfoncé, du strident et de l'indécis, il faut que Tesprit ait longuement questionné le mystère des cimes et des profondeurs, et que, s'étant volontairement laissé gagner par leur calme ou leur tempête, leur ordre ou leur chaos, il ait, en quelque sorte, rêvé le rêve des gouffres, geste l'ennui des plaines, songé le songe des solitudes.
Quoi qu'en puissent dire les soi-disant penseurs, n'est-ce pas le plus grand effort de Tetre que d'arriver à se dépersonnaliser de son périssable orgueil pour ne concevoir, ne vivre et n'interpréter que l'éternel?
Un pauvre petit ramoneur dans une cheminée' ligure bien un triste et doux repentir dans une conscience.
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Au clair de cette lune sanglante et iixe, là, les fleurettes d'un talujs râpé se berçaient d'un zéphyr à la fois si vague et si insufflant la vie, qu'animées - cataleptiques , bougeuses comme dans les rêves, elles semblaient de toutes petites personnes peintes qui palpitaient, se rapprochaient les unes des autres, se saluaient, chuchotaient entre elles, et l'on avait là sensation que le silence écoutait ce que pouvaient bien se dire si frissonneuseme.nt, et si bas, toutes ces jolies petites fées des brins d'herbes.
Aujourd'hui, les éphémères se rassemblent, se ramassent par tas voltigeotants. Partout grouille, obscurcissant et compact, le tourniquement pressé de leurs tribus impondérables ; et l'on admire, comme dans une nature magique, cet infini foisonnement de moucheronnettes minuscules qui, suspendu cendreux et noir, au bas des airs, y formant un harmonieux et innombrable pêle-mêle de grains de poussière ailés, devient alors l'ombre animée des chemins creux, la buée vivante des rivières, la dansante vapeur des marécages.
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NATURE ET FA>iTASTIQUE 203
Au début d'un glorieux printemps, je vis quatre toutes jeunes filles dans un petit verger campagnard où deux cerisiers et deux pêchers fleurissaient ensemble : et, dans une telle enfantine candeur, dans une telle grâce et naïveté mystique, si rose était le visage de deux de ces jeunes filles, si blanc celui des deux autres, si suavement leurs teints s'appareillaient aux coloris des quatre arbres, que je mêlai, pour l'admiration de mon âme et de mes yeux, le frais éclos de ces fleurissements avec la virginité de ces figures.
Par une compacte obscurité, vous êtes perdu dans une vallée hostile oîi la pierre vous repousse, oii la ronce vous accroche, où le cloaque vous embourbe. Pas un point de repère ! Vous sentez, vous frôlez l'arbre, d'apparence totalement insoupçonnable, enseveli qu'il est, d'en haut comme d'en bas, dans la poix d'une nuit moite, la plus hermétique : en ce labyrinthe de l'ombre, vous marchez donc boiteusement, d'unpasalarmé, défiant etpeureux... Toutàcoup,
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VOS mains touchent des buissons qu'elies reconnaissent façonnés, des piquets de bois, reliés ensemble, qui forment une barrière indéfinie : vous êtes devant une ligne de chemin de fer de la plus sinistrement noire et terrifiante solitude! et certes! à n'en plus douter! car, dans les airs, ces sourdes plaintes, macabrement vibrcuses comme celles de flottants spectres éplorés, ce sont les tremblements gémis des fils chagrins du télégraphe dont le vent pluvieux s'est fait la harpe de Tespace, pour bercer avec ses geignements la sauvage horreur du silence^
Alors, en vérité, par cette iiuit opaque, la locomotive est terriblement, fantastiquement belle, lorsque, seulement devinable dans les ténèbres par le démesuré de ses deux yeux rouges, elle projette, avançant droits dans l'inconnu, ses fixes regards sanglants et lumineux de respirant monstre invisible!
L'hiver, sa capote lui conférant un capiteux et comme une féerie de mystère, toute jeune femme
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NATURE ET FANTASTIQUE 20u
de campagne, marchant à une certaine distance de votre œil, vous fait toujours un peu l'effet de l'inviteuse Volupté qui pudiquement se promène. D'elle, on n'entrevoit que la tôte et le pied, Tune si joliment dodineuse sous la large coiffe blanche, l'autre, si eftleureur du sol, sous le pesant sabot noir. Et, de cette passante inconnue, il émane un charme secret éveillant en tapinois chez l'artiste, tous les songes frais de la romantique adolescence, tout le sentiment exquis de la tendresse amoureuse, tout l'indécis, tout le vague du désir poétisé qui se recueille et qui contemple.
La nature a de ces stupéfiants mystères, de ces déconcertantes anomalies. S'il fallait désigner par une seule note exquise et monotone le son musical qui exprimerait le plus suavement sur terre la plainte angélique d'une belle âme de vierge, c'est encore le chant du hideux crapaud qui s'imposerait par la spiritualité de son charme.
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Ce n'est plus la nuit, et ce n'est pas encore Taube : heure ambiguë des murmures neutres, des tressaillements équivoques, des couleurs indécises oii, du ciel masqué blanc-brumeux comme la terre, on voit. la lumière si vaguement sourdre et filtrer dans la moiteur de l'ombre. Au milieu du silence mouillé, les seuls bruits émoussés, assourdis, gazés, que Ton entende par intervalles, sont le râle des cailles, le gloussement des perdrix se réveillant dans le profond des labours et la fatidique plainte, déjà plus douteuse, du chat-huant qui miaule à fleur d'écorce dans le creux de son arbre; en attendant qu'à la première lueur de jour précise il s'y renfonce et s'y encaverne. Et par degrés, la campagne apparaît comme en songe à travers le brouillard demi-nocturne qui, devenant une délicieuse bruine, se fond, tiède et lacté, en gouttelettes de larmes.
Dans ce vert pacage buissonneux des quatre coins, et planté de genévriers et d'arbustes rabougris imitant de courts cyprès et des sapins en miniature, des moutons gris, blancs et noirs
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étaient couchés, accroupis et ruminochants.
Autour d'eux, familière jusqli'à se percher sur tel ou tel, allait et venait chercheusement, sautelait et voltigeait attentive une pie silencieuse, si bien qu'avec ses couleurs symboliques, l'oiseau m'apparaissait comme un petit génie de cimetière, comme un esprit ailé, vagabond et danseur, qui visitait curieusement la blancheur et le noir des mausolées, l'usure et le décoloré des tombes.
A travers les profondes campagnes, les soudaines intrusions de bandes citadines sont des avalanches de désordre, de tumulte et de bruit qui, dans leur fracas profanateur, emportant, balayant, roulant la pieuse extase de la pensée, du songe et de la contemplation, offensent la pureté des solitudes, blessent la sainteté du silence, font une avilissante contamination des rochers et des arbres, commettent un crime salissant de lèse-poésie contre la solennité de la nature.
Dans le silence, hermétique des campagnes perdues, les coups de hache des bûcherons, tombant un par un, égaux et lents, sur la pile des grands chênes, sont comme un tocsin de massacre, comme un glas de mort acharné qui tinte menaçant pour les arbres d'alentour crispés, tordus ou prostrés alors, selon l'atmosphère, dans une attitude expectante, visionnaire, écouteuse, lugubre et terrifiée.
Et quand des craquements sinistres, quand des bruits de ligneux déchirements, à la fois gémis et grinces, annoncent la chute suprême d'un de leurs semblables, ils s'animent pour les yeux qui savent interpréter la posture, le geste et la physionomie des choses ; ils deviennent expressifs de pitié, d'indignation et d'horreur; et l'on dirait vraiment ! que leurs racines fraternelles ont soudainement ti'essailli dans les entrailles de la terre!
Dans cette petite île submergée, ces trois peupliers si frémissants entre Tonde et les nuées qui glissent simultanément du même
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NATURK ET FANTASTIQUE 209
train sournois et mystérieux, ne sont-ils pas l'image de l'âme, inquiète entre deux mauvais présages, qui, ensemble et pareillement funestes, rampent sous la détresse et sur les frissons de son angoisse?
Par les jours de brumeux soleil et de chauds zéphyrs voltigeants, au-dessus et autour de vous, tout vibre et se correspond en palpitations harmonieuses : la marche des nuages anime glisseusement Tazur moiré du ciel, le terrain frémit par ses herbes, la rivière ondoie, les feuillages tremblent. Et, lorsque par le calme et la' fraîcheur de la conscience on se trouve à Tunisson de cette nature si extatiquement éveillée, on participe de tout son être à ce délicieux frissonnement des choses, tandis qu'halluciné par la contemplation, on croit sentir passer, en mignonnes ombres, sur son âme, comme sur Técorce des arbres, les reflets dansants de la lumière.
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L'âme si inféodée au corps est-elle assez contredite par lui, puisqu'elle ne peut signifier la beauté de sa joie, le drame de son affliction, ni rire, ni pleurer, sans Tignoble grimacerie du visage! Chez Thomme, il n'y a que l'extase du songe et le ravissement de la pensée qui arrivent à ennoblir sa bête en spiritualisant sa figure.
Barrant tout le pacage, le peuplier abattu montrait nue, sans rameaux, la moitié de son énorme pile ronde h Técorce lisse, et tout le reste, jusqu'au fin bout, avec ses branchages écrasés et ses charpies de feuilles, trempées de vase, qui s'y collaient aplaties.
Gigantesque, son seul gisement vous eût déjà saisi au milieu des autres arbres droits et mouvants, mais, avec toute la tragique horreur de son aspect, le souillé de sa couleur, le mutilé de sa forme, lui! couché au ras du sol, il devenait plus saillant, plus surgissant que ses pareils debout, palpitants immaculés dans la gloire des airs. Il ramenait à lui l'attention
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des yeux, il renchaînait à sa monstrueuse longueur qui semblait s'imposer à l'espace, emplir tout le creux du ravin, par ce mélancolique soir de fin d'octobre.
Des saules, que Torage avait rendus plus échevelés qu'à l'ordinaire, avaient l'air de pleurer avec de vagues soupirs autour du géant renversé, et, jusqu'aux lamentations funèbres, étaient figurées par les croassements des corbeaux et des pies qui sautaient boiteusement et rampaient dans l'herbe, dégageant par leur présence au crépuscule, une épouvantable solennité devant ce grand cadavre d'arbre.
Pour le funèbre évocateur qui, du fond d'un sanctuaire de froide et blafarde église, voit entrer, tout à coup, toute revêtue, toute longvoilée de blanc, une mariée et sa suite, n'est-ce pas un peu la brusque apparition de la mort en toilette, précédant avec poihpe et solennité son cortège de vivants qu'elle emmène à la tombe?
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Les gens très pâles ont Tair de jolis cadavres qui se promènent dans la vie pour avertir les personnes très colorées qu'elles seront blêmes tôt ou tard.
Couleur des sources, des eaux de puits et de citernes, d'huile bouillante et de mauvais nuages, toute cette onde massive et folle reluit, s'embrouille, pivote, zigzague, se rue et se cogne contre des rocs qui la renvoient sur d'autres et, sans trêve, dans le même délire écumant, dans les mêmes convulsions courbes, repliées et tournoyantes, elle se bombe, se creuse, croule, bondit, se dépêche grondeusement comme un tonnerre précipité — laissant voir, ça et là, parmi les pierres frangées et cravatées de bave, des trous de cuvettes, si parfaitement arrondis et lisses, qu'on les dirait creusés par la main de l'homme, passés à la lime, râpés au papier de verre.
Et vainement, cette eau frénétique s'acharne et se démène dans sa ruelle de blocs; elle est murée au bout par une grande roche noire
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ayant l'air de trembler sur sa base mais qui la dompte quand même, la refoule, Técrase, la pétrit, la tranche, la morcelle et l'oblige à rouler en arrière, dans toutes les cavités qu'elle s'est faites, ses tronçons de gave enragés qui se soulèvent furieusement et se distendent pour se rejoindre.
Par un azur clair et pâle de septembre, il arrive que le vent du nord, déjà frais, bien qu'à peine marmonnant, souffle de temps à autre dans l'espace bien ensoleillé : aussi, par intervalles, on voit rire et se moirer sourieusement les donnants des oncles qui balancent et renvoient la lumière dans la transparence de leurs plis. Gaiement, toutes les herbes s'animent, toutes les branchettes gesticulent et les fins peupliers, verdoyant jaune presque jusqu'au pied, frémissent et vacillent d'un bout à l'autre, tandis qu'ils agitent de façon claquetanlc et papilloteuse le feuillu plus compact et plus pommé de leur cime.
El, quand parfois, sous le vent qui force pour aussitôt s'apaiser, le bruissement de
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toutes les ambiantes ramures monte, s'enfle et grandit jusqu'à la rumeur large et chantante, alors ces courtes et massives symphonies des arbres font un houleux bercement de plaintes solennelles dans la longueur et la plénitude du silence. On est comme emporté par cette musique des souffles, on sent nager son âme sur ces grands et roulants soupirs de la nature !
La neige, cette chose blanche, froide et monotone, qui, enterrant les bruits, enlinceulant les aspects jusqu'à les rendre informes, fait de tout l'espace une immensité morte, muette et caillée, la neige, dans le même sens, agit également sur l'homme habitant les solitudes. Chez lui, quand la terre en est recouverte, il éprouve une métamorphose dans son être, une altération dans ses facultés; il se surprend à exister, à se comporter autrement qu'à l'ordinaire. 11 subit au-dedans la pâle horreur, le silence et le stagnant de l'au dehors; avare de mouvement, de gestes et de paroles, gourd de la pensée, de l'ouïe et du regard, il a la sensa-
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tion que tous ses organes sont comme prisonniers d'une sourde catalepsie, voilés de langueur, emmaillotés de vague, et qu'à demi animés par une sorte de vie somnambulique, ils rampent à tâtons, végètent cotonneusement dans un brouillard de rêve.
Par le pointu allègre de leurs cris, le mutin mouvement d'ailes de leurs menottes et les voltigeotants crochets de leurs regards', les tout petits enfants sont les frères des hirondelles.
L'hiver, il semble que la nature veuille nous indemniser des frimas, de l'opprimant du silence et de la brièveté de la lumière, en nous donnant la vision totale de la structure des choses que, pendant le printemps, l'été et Tautomne, elle dérobe à nos yeux sous sa pompe verte et multicolore.
Devenue appauvrie, on dirait qu'elle se fait plus savante, plus artiste. Par son éclairage, ses haleines glacées, ses humidités, ses
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neiges, ses grésils, ses brumes, elle charbonne, métallisé, diamante et vitrifie les végétaux. Au beau temps, de son feuillu à la fois onduleux, massif et enveloppant, elle meuble Fimmensité d'une sorte de chair verte, étoffée, trapue, aux courbes harmonieuses, aux croupes lisses, aux moelleux conlours,' mais qui mastjue Tarmature, le type et le caractère de la forme des arbres.
Dans nos conventions humaines, c'est Tombre et le. lugubre qui font le secret : au contraire, la naUirecst plus mystérieuse parle plein flamboiement des cieux et n'a jamais autant d'intimité, d'abandon avec nous, que pendant le deuil des choses et le marasme du soleil.
L'hiver, presque davantage, avec plus d'ordre et de variété que par Tuniforme et compacte énormité des feuillages, l'espace est peuplé par les. innombrables entrecroisements des branches qui, mordant mieux sur le vide, burinent la nue et les airs de la netteté de leurs arabesques d'un relief avivé par le voisinage des hauts panaches de feuilles mortes qui persistent rouilleusement sur l'arqué, la rondeur et l'évasé des cimes.
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Par certains jours de décembre, quel spectacle de poésie grave et de plastique solennité, quand, tout à coup, le blanc rampant des ciels bas se met à encadrer çà et là des coins d'azur profond dans ses entr'ouvrements fantasques ! Le regard monte et se délecte à ces clairières de bleu qui se succèdent extasiées dans le moutonnement des nuôges. Alors, presque tous les arbres s'étalent, profilés dans les moindres détails de leur apparence, dans la pure expression de leur totale nudité, devenant plus impressionnants, plus nobles avec le ton précis de leur écorce et le strict dessiné de leur architecture.
Leurs troncs, glabres et droits comme des colonnes de pierre, surgissent piousemifnt dans le temple des solitudes, et leurs songeuses ramures de corail éteint et de fusain pâle ont tous leurs vides remplis par des petits morceaux de ciel. ,
Tel peuplier, comme une coupe noire et rugueuse, montre, découpé h son sommet, un nid de margot vénérable ; sur ce hêtre vous apparaît, silhouetté, comme à Temporte-pièce, quelque gros oiseau des bois, posture mélancolique, dans le fourchu de deux branches. Et
puis, ne sont-ils pas des commémorateurs du renouveau, ces' bons vieux arbres mutilés et morts pour la plupart, mais, velus de mousse et de lichen, tout pomponnés de guis, tout serpentes de lierres !
Et, si à terre où Tccil redescend pour s'attrister, c'est le pourrissement des feuilles mortes et la langueur des herbes, ce sont aussi les genêts sur les côtes, les jonxîs sur les berges, les ronces, les genévriers et les houx qui continuent d'arborer la couleur de l'espérance dans la livide maigreur des talus et des haies ! Et, surtout, par les damiers des plaines, ce sont ces grands carrés et triangles verts, d'un vernis si neuf et si frais, dont le vif aspect vous console car ils promettent le foisonnement des jaunes épis qui seront bercés par les chaudes haleines de l'espace sous l'immaculé de l'azur et la magniiicence de la lumière.
Avec tout le possible d'éventualités susceptibles d'empêcher sa venue, le fait d'attendre quelqu'un chez soi, la nuit, dans une campagne
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isolée, donne à ce quelqu'un du louche et du drame, revêt son être d'incertain; et, si le retard s'en mêle et prend des proportions imprévues, il vous semble vraiment, tant la personne alors s'enveloppe de lointain, de mystère et d'énigme, que l'on attend l'arrivée d'un hôte fantastique, que Ton guette indéfiniment l'entrée soudaine, toujours plus temporisée d'un spectre ou d'un cadavre !
En somme, le Fantastique que nous prétendons imaginé par l'homme nous vient tout entier de la nature. Avec la voix de la foudre, du vent, de certains oiseaux, du reptile et de rinsecte, avec le trépas du soleil et la demitransparence des nuits, elle arrive à composer, à nuancer toujours neuves, et frissonneusement surgissantes pour notre impression, l'énormité, l'horreur, la fantasmagorique étrangeté des sons, des couleurs et des formes!
Ses intérieurs de forêts, ses grottes et ses cavernes ne semblent-ils pas les couloirs des Spectres, les palais des Esprits, les salles d'attente de la Mort? Sa neige n'est-elle pas le Mys-
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tère blanc ? Sa brume, la tendue des Suaires? Le scaphandrier n'a-t-il pas vécu tous les drames élastiques et tournoyants des ténèbres et du vertige quand il a vu et fouillé un seul point de ses océans, jusque dans les dessous de leur profondeur ?
Est-ce que la féerie de sa lumière ne décorporise pas les ôtres et les choses en les dédoublant impalpables ? Avec ses frémissantes clartés, avec la stagnance ou le rampement de ses reflets et de ses ombres, est-ce qu'elle ne fait pas sur les murs, sur la terre et surTeau, des glissements de fantômes, comme des tressaillements et des croupissements d'âmes ?
Bien qu'elle soi t un oulil de l'industrie humaine, la bonne vieille roue en bois d'un pauvre petit moulin-chaumière ne jure pas dans la sauvagerie d'une vallée, pas plus que toute chose d'ordre fantastique que non seulement la nature encadre et dispose, mais encore qu'elle comporte et produit.
A telle heure, par telle journée dormante,
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pâlotte et voilée, cette roue solitaire, toute noire et moussue, entre ses blocs de pierre, sous ses treillis de feuillages, figure vraiment ! on ne sait quel fantôme de soleil en deuil de ses rayons, qui, échoué depuis dos siècles dans une rivière perdue, y végète, croupissant, la songerie de sa moisissure, ou bien y brasse, y tournique son ennui au rythme clair et chantonneur de l'eau, derrière la stupeurdesrocset la mélancolie des arbres.
Au mois de mai, radieusement fleurie et verte, la terre énamourée s'enivre, en sa langueur féconde, de lumière et de reflets, de frissons et d'haleines, de toutes les voix et chansons de la nature bénie, qui vibrent en joie comme les rayons purs allumant la limpide fraîcheiir de l'air, et qui s'éparpillent avec les arômes pâmés sur l'aile des brises vagabondes pour clamer et fêter au clair profond de Fespace la magnificence de sa métamorphose, la gloire de ses germes, l'allégresse extasiée de sa résurrection.
Aux premiers jours de printemps, le papillon
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et la pensée voltigent côte à côte dans les airs, d'autant plus symboliquement fraternels que ces radieux de la métamorphose sont bien tous deux le produit de la chenille.
A la tombée du jour, quand les derniers feux du soleil embrasent et vermillonnent les ondes et les vitrages, vous subissez tranquillement le voisinage d'un manoir abandonné dont bâille le vide des croisées dans son cadre de granit. Il n'en est pas ainsi, lorsqu'à la môme heure, on a devant ou derrière soi un vieux château désert ayant conservé, aussi découverts qu'intacts, ses hauts carreaux mélancoliques : à ce moment, semble-t-il, tous les yeux de ceux qui furent ses hôtes s'y raniment, hautains et guetteurs, se mettent à luminer dans ces ronds, ces ovales et ces carrés de verre, avec la terrible intensité de leur magique résurrection. Et alors, vraiment! ce n'est pas sans inquiétude que vous sentez, comme peser sur vous, la surveillance farouche de ce manoirqui vous regarde éblouissamment de toute la nudité de ses fenêtres.
Eux seuls, les soupirs, partout, furtivement, et pour ainsi dire occultement, peuvent soulager notre âme en lui épargnant devant témoins la révéleuse indiscrétion du soliloque parlé, des gestes et des larmes. Montées amères ou tendres des regrets comme des désirs, ils épanchent en détail, soutirent, comme par bouffées, le chagrin de Fabsence chez Tamant solitaire, le remords du coupable, les déceptions de l'amitié, la blanche et platonique passion des vierges abîmées dans leur trouble d'extase, pâmées et perdues dans le romanesque et la poésie du cœur, dans Télégiaque rêverie de leur frémissante pureté.
Les soupirs sont à Thomme ce que les frissons, les relents et les reflets sont aux choses.
Ils demeurent à jamais les dolents murmures, les mystérieuses paroles de Tâmc et du cœur dont ils racontent le deuil et Tennui, la souffrance, le drame, et qui, par eux, deviennent leurs propres interlocuteurs dérobés, mystiques et silencieux.
Mais hélas ! s'ils se font les échappées ravies des délices de l'être humain quand ils signifient et rythment sa Volupté, combien funèbres et tra-
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giques ils s'égrènent, s'envolent, lorsque, dans leur secrète horreur, ils sont la plaintive exhalation de la détresse de son rêve et de Tagonie de sa pensée !
Les larmes dos femmes tendres et amoureuses ne sont jamais amères, parce qu'elles viennent autant des sens que du cœur. Elles sontla forme et l'expression de leur crainte bénigne, sans soupçon farouche, toujours excuseuse et pardonneùse d'avance ; et, presque avec une aussi molle douceur qu'elles épanouissent leur joie et leur transport intimes, elles pleurent leurs nostalgies et regrets restant fleuris pour elles d'évocations charmeresses et de délicieux souvenirs. D'ailleurs, pour certaines fois qu'elles ruisselleraient moroses, combien souvent elles tombent toutes radieuses, sous Téclairci des regards et l'arc-en-ciel du sourire !
Et dans le secret des alcôves et des coins ombreux des solitudes, elles s'épanchent, ravies, pour la gloire de la chair et du cœur : sur le figé des lèvres entrebâillées comme des roses
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qui aspireraient du cliarftie, glissant leurs perles silencieuses en s'y parfumant de soupirs. Et à jamais, c'est le dieu Amour qui les boit, à s'en griser, ces bonnes et belles larmes sincères, puisqu'elles sont toujours et partout l'ardente averse du désir, la pluie onctueuse de la passion, la rosée béatifique de la volupté.
Cette jeune vierge toute seule dans cette fraîche nature solitaire est, comme elle, simple et tranquille avec autant de pureté : ses regards s'y harmonisent avec les reflets, son haleine avec le vague zéphyr, son geste avec celui de la fleur, ses frissons, ses murmures avec ceux des fontaines; au môme titrtî que le papillon, son âme flotte et voltige dans le rêve et la poésie des choses, le toc toc de son cœur est aussi calme et discret que celui de la goutte d'eau sur son éponge de mousse ; et, comme l'azur fend ses nuages, sa pensée bleue écarte ses songes; le grand ouvert ou le demi-clos de ses yeux, son sourire ou le rapproché de ses lèvres ont leurs jeux fantasques et doux comme ceux de. l'ombre
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et de la linnière ; et, quand elle se recueille ébahie, sa tête s'incline sous sa pendante chevelure, comme le saule qui médite en stupéfaction, agenouillé sous son feuillage qui pleure .
Inconscients de leur vue et de leur clarté mystiques, les yeux de Tlnnocence aspirent le charme froid de sa pureté dans la nuit neigeuse de son âme, non moins extasiés que les regards du crapaud qui pompent le frais des visions vagues dans les blancheurs du clair de lune.
Dans sa pièce la plus intime, sa chambre à coucher par exemple, chaque meuble, en son langage d'évocation, parle au songe de l'homme que, suivant sa destination rigoureuse, il attriste ou console. Ainsi, pour lui, sont rappelés...
Par sa cheminée :
Les rentrées de l'angoisse dans ses espérances comme du frisson dans ses os ; la lente
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agonie de la nature, avec ses tombées de larmes si blanches qui font des suaires si froids pour le cadavre de l'espace .
Par sa glace :
L'éducation de son masque social, la remise au naturel ou la recomposition de son visage ; le craintif examen de son vieillissement.
Par son fauteuil :
Les bons assoupissements des lassitudes; la langueur extasiée de la convalescence; le mâchonnement distrait des soliloques très vagues, des pensées plutôt confuses.
Par ses commodes et armoires :
Le bien-être du corpsetle Battement d'amourpropre, la certaine complaisance pour lui-môme que lui redonnent, chaque fois, la fraîcheur du linge, l'inusé, le coquet du vêtement; le plaisir familier de retrouver de pauvres chers petits objets blottis dans leur clair-obscur, tout mélancoliquement embaumés de son passé d'enfance et de jeunesse.
Par sa table de toilette :
La si pénible humiliation infligée sans relâche par les tares sordides et les misères de son corps.
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Par sa table de nuit :
Les routinières lectures, plus faites par les seuls yeux que par le cœur et Tesprit qui relisent en eux-mêmes tout leur grimoire de préoccupations ; les qui-vive, les écoutements, les alarmes, les peurs de Tinsommie, à la bleue et dansotante lueur de la bougie pâle qui a toujours Tair de fondre lugubre, de brûler funéraire : cierge mince en attendant l autre!
Enfin par son lit :
L'amour, la luxure, à moins que ce ne soit la corvée d'un devoir ; la maladie, l'universel oubli dans le sommeil, cette bienfaisante mort provisoire; et puis... et puis... le trépas définitif, la grande léthargie suprême qui fait le dormeur à tout jamais inréveillable!
Il y a des gens qui plaignent le sort du crapaud. Une fois, j'en ai rencontré un très gros que j'aurais presque envié pour son paisible ravissement.
C'était au mois de juin, un matin, par une chaleur telle qu'elle pénétrait les voûtes épaisses
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de la verdure et commençait à manger Tombre des recoins. Il était là, sur le sable humecté, à deux doigts des nénuphars de la petite rivière.
Couleur de marbre et de boue, de lichen et d'écorce, quasi informe, évasé, débombé et s'aplatissant en largeur, si gisant, si fixe, les pattes si serrées, si ramenées au corps, il avait plutôt l'aspect d'une pierre gris-jaune brunâtre, pustuleuse d'humidité, triangulaire et terreuse !
Sa gorge allant toujours sous ses yeux roses, il ne bougeait pas, mais tout à coup, importuné par un moucheron, il- changea de place, cligna les paupières, passa rapidement sa patte de devant sur sa tôte, et fit, élastique et lourd, en s allongeant démesurément, d'énormes pas silencieux pour se lover dans un coin frais.
A la fin, à force de rampements chercheurs, il trouva une grande fougère penchée, de quoi lui faire une toiture verte au-dessus de l'herbe limoneuse. L'ombre des arbres et la vapeur de l'eau embrumaient délicieusement cette petite cave de verdure où son blottissement, désormais à l'abri de la mouche taquine, s'écrasait de plus en plus, s'assurait dans le calme, s'immobilisait dans la bonne sécurité.
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Ainsi figé dans une mystérieuse extase, il semblait abreuver son léthargique regard de tous les frissons de la lumière engloutis et rendus par la transparence de Teau. Et toute la^ paix verte et jaune des nénuphars, endormait tendrement ce témoin plat de leurs feuilles plates, tandis que le vague frémissement des herbes s'harmonisait, pour bercer le silence, avec les battements bien égaux de ses deux flancs et de sa gorge qui rythmaient sa rêverie et signifiaient sa béatitude.
La lumière anime les objets dont elle précise la posture, découpe la forme et fourbit la couleur; elle féconde, vitalise, agite, enfièvre, aiguillonne les êtres, y réveillant, à chacun de sesretours,des reprises de projets, de recherches, de labeurs, d'exercices, de rassuremcnts et d'espoirs, de rires et d'illusion.
Avec le mystère qu'elle fait revenir, toujours nouveau, chaque fois, l'Ombre agit tout autrement sur les bêles et les choses, mais principalement sur rhomme, avec un spécial d'in-
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quiétant, une intensité singulière de terrible, un envoûtement particulier : elle attriste le sang ; morbifie les nerfs; déprave diversement le mécanisme du cœur ; halluciné les regards, Touïe, le geste et le pas; impressionne la parole, la rendant brève, saccadée, articulée basse, très rare, et souvent muette par la malsaine contagion de son humide silence.
En la frappant d'engourdissement, d'hésitation maladive, languide, elle ensommeillé la volonté dans une sorte de catalepsie anxieuse; elle enduit l'esprit de secret, de tragique irraisonné, de grave louche, de sinistre confus, l'imagination d'étrange, de perplexe, d'insanité, de dangereux, d'énigmatique, de mortuaire, d'écoutements furtifs, de surveillances dérobées, d'attentes vagues ; elle voile, treillisse et gaze d'indécis, comme de larves et de vapeurs d'âmes, et aussi de regards, de souffles et de frissons de rêves, les sentiments, les sensations, les pensées, la souffrance, la tristesse, qui éprouvent, en même temps, comme dans la nature environnante, le môme ébahissemcnt féerique, la môme stupeur enchantée, le même flottant fixe, extasié morne, que les silhouettes, les teintes, les
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reflets, les haleines, les odeurs, les bruits, qui vont se fondre de plus en plus à cet illimité d'impercevable qui donne laspect du néant d'en bas comme d'en haut, à cette fantastique inapparence de toute matière solide, à cet incolore inexprimable du sol, des airs et des cieux, ne représentant plus pour la vue, devenue ténèbres elle-même, que le seul gouflre infini de labsolument vide.
Et, etTaçant toujours davantage le corps, en insinuant toujours plus de marécageux, de brun, de cendreux, d'informe, d'éteint, de dissous, d'évanoui dans Tàme, l'Ombre s'infuse h vous, elle vous revôt d'invisible, en vous faisant presque croire à votre propre impalpable, et, de partout, vous pénétrant du sortilège de son influence, arrive pour ainsi dire, tant elle vous a gagné, envahi, noyé, engoufl'ré, absorbé en elle, à vous fantôma tiser pour vous-même dans l'obscure magie de son sépulcral, dans le drame de son inconnu et la solennité de son horreur.
Enfant du dieu Soleil, c'est le Jour qui fait la réalité de la vie ; mais, c'est bien la Nuit, la spectrale et démoniaque sorcière, Tefl^rayant^î Nuit, sœur de la Mort, qui en compose le songe !
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En une année, ils avaient enterré six enfants qu'ils allaient voir quotidiennement au cimetière, en se cachant Tun de Tautre, respectivement, s'isolant discrets et furtifs pour ces visites si douloureuses, afin de ne pas envenimer leur mutuelle affliction par un tt^te-à-tôte sangloté devant la croix noire de chaque tombe.
Il leur restait un dernier fils que la mort vint emporter comme ses frères. Cette fois, ils n'eurent pas la force ni le courage d'affronter le bâillement de cette fosse qui allait engloutir le suprême objet de leur commune tendresse; et, quand le soir fut venu, ils se couchèrent, s'étreignircnt en pleurant dans les ténèbres, tandis que les murs de Tunique pauvre grande chambre, à jamais enfunébrée partant de veillées mortuaires, entendait ces paroles de rhomme à la compagne de sa vie : « Ma pauv* femme! t*es ben trop vieille pour nous faire d'aut's enfants, mais, puisque c'est notre amour qui nous les avait donnés, c'est encore lui qui nous les rendra Tmieux en nous rapp'lant not' jeunesse ! Aimons-nous comme aut'fois! Tu sais ben qu'ya q'ça qui pourra nous r'consoler! »
Eux qui narguent toutes les rages des ouragans, toutes les démences des espaces, s'allument et s'opalisent des astres, s'ornent des éclairs, s'encapuchonnent des neiges et se vernissent des pluies, les grands rochers, durables comme le ciel, et groupés souvent comme ses nuages, demeurent ici-bas les plus fiers représentants de l'impérissable.
De forme, de couleur, de posture, de suggestion fantastique et grave, .les rochers, où qu'ils s'étalent, sont les monstres du sol et des océans magnifiés par eux de toute la farouche sorcellerie de leur surgissement.
Ils évoquent dans l'harmonie de leur cadre les chaos dont ils sont les gigantesques vestiges ; leur immobilité dramatise le frisson des choses; leur ton grisâtre solenniseles teintes, comme leur taciturnité mélancolise les bruits ; l'informe de leur masse, en les rendant plus sensibles, exalte et précise encore le modelé, l'écartement, l'écheveléet lepommé des arbres, la plate et sabreuse élégance des roseaux, le clocheux, la rondeur et le dentelé des fleurettes, rendent les eaux plus vives et plus sveltes les herbes.
Et, lorsque par hasard, ils oiit la structure
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déterminée de la bête et de Tétre humain, ils en deviennent les spectres terrifjques, prenant si démesurément dans leurs attitudes si mortes tout le relief et jusqu'à l'expression de toutes les figures de la vie.
Toutes les poésies, tout le paysagique de la nature sont à jamais consacrés par les rocs, ces plus durs et plus vieux enfants de la terre et des mers qu'elles ont poussés des profondeurs de leurs entrailles, et qu'entre leurs dessus qui se métamorphosent et tressaillent, elles gardent fastueusement, dans la fixe immutabilité du songe, pour la gloire des solitudes, le-trônement des aigles et la stupéfaction des hommes.
Une fois, à la tombée du soir, en traversant un petit bourg de campagne presque sinistre, tant il semblait déjà totalement clos et dormant, j'entrai curieusement dans la bonne vieille église pour y goûter, quelques instants, l'humide tristesse et la rigide gravité de la pierre, la poussière mystérieuse et le moisi des siècles.
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Quoique, çà et là, commençant à se noyer d'ombre, elle restait encore assez iouchement éclairée pour me laisser y distinguer, comme dans la brume d'un songe, la structure vague, la silhouette ébauchée de son ameublement léthargique.
Tout à coup, dans une chapelle latérale, je vis un grand corps haillonneux, à chevelure et à barbe blanches, qui dormait tout de son long à même les dalles, devant Tautel. C'était le vieux mendiant que j'avais rencontré tantôt sur ma route,- et qui m'avait payé mon obole inattendue d'un si profond regard de stupéfaction. Sans doute, il n'avait trouvé nulle part h coucher ; , on l'avait chassé de partout; c'est pourquoi il était venu là, s'étant dit que ce qu'on appelle la maison de Dieu peut bien sans se déshonorer devenir le gîte du pauvre.
Il reposait tendu, gisant comme un mort, jambes et bras fixes, ne trahissant la vie que par le bruit régulier de sa respiration plaintive et rauque qui faisait rythmiquement geindre et râler le grand silence : sommeil imposant et vénérable que je me gardai bien de troubler et qu'à mouvements précautionneux, à pas étouffés,
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retenant mon souffle, je contemplai pieusement avec toute la pitié de mon cœur!
Et j'allais me retirer, quand je crus voir, vers la voûte, on ne sait quelle forme humaine engendrée par les ténèbres, qui, sans bruit, se détachant du mur,' une seconde, suspendue flottante et spectrale, venait de s'abattre h terre et se dirigeait vers le-mendiant.
Et cela fut si sensible en son mystère, si solennellement frissonnantde vraisemblance, quej'eus pleinement cette surnaturelle impression que le Christ avait quitté sa croix pour venir bénir ce maudit, pour bercer tendrement le sommeil et Toubli de ce patriarche de la misère, à charge à lui-même et rejeté par ses semblables!
J'ai toute ma journée h moi. Que faire, au bord de Teau, dans ce sous-bois marécageux dont l'insinuant et brutal soleil arrive quand njême à violer le jour de cave et à corrompre la fraîcheur?
Je me mets à observer les tout mignonnets scarabées bleus qui, par leur foisonnement
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d'apparentes pierres précieuses, de vivantes et rêvassantes bijouteries sur les pâquerettes et les boutons d'or, sur les fouillis de ronces, de plantes et d'arbustes, font l'essembler ce coin de solitude à un immense écrin verdâtre, où Ton verrait s'allumer, vaciller, miroiter tout un somptueux épanouissement d'innombrables saphirs.
J'examine, je contemple les délicieux petits insectes au dessus lisse et plat, scintillant bleuâtre dans la pénombre, violet-mauve-rosé au demi-soleil, et montrant toutes ces nuances qui se fondent irisées, moirées, arc-en-ciellées, éblouissamment et trembleusement chatoyantes, sous le fixe embrasement de la pleine lumière.
Leur ventre d'or argenté, teinté de reflet d'émeraude et de diamant pâle, se traîne ou s'assied au gré de leurs six pattes brunes et luisantes comme de l'écaillé, dont les deux dernières, un peu moins nabotes, ayant la faculté de se lever en l'air, demeurent parfois ainsi pendant des heures, dressées droites ou tendues obliques, pour le moment toutes figées, toutes mortes, comme leur petit corps incrusté sur la nervure d'une feuille ou sur la rainure d'un roseau.
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Leurs jambes et leurs antennes varient seules d'un rare frisson, d'un animé imperceptible, leur si cataleptique immobilité qui les repose de leurs fatigues de vampire et de leurs labeurs de destruction : car ils pompent, dessèchent, flétrissent, mangent le végétal oii ils s'abattent dans leur vol qui, toujours au moment où Ton s'y attend le moins, sans un semblant d'essor, sans un tressaillement précurseur, conclut si fanlasquement tous leurs sommeils par la soudaine ouverture de leurs deux petites ailes enchan^tées.
Ils ont leur mission mystérieuse qu'ils accomplissent pour la gloire de la nature qui leur donne en retour la magnificence de l'enveloppe et le délice de la torpeur.
Je les admire jusqu'au soir, et, en partant, je me dis, qu'aux yeux de l'Eternité, tout l'éveil de nos pensées, ne vaut peut-être pas plus que la somnolence de leurs songes.
Dans la création, avec leurs rameaux tout nus, ou habillés de feuillages, les arbres se
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difîérencient de tout ce qui les entoure et ne ressemblent qu'à eux-mêmes.
Étirant, tordant leurs bras et leurs moignons d'écorce, déployant Toblong, la rondeur, le harpe, le fourchu, Féchevelé de leur verdure, si connus, si coutumiers du regard, parés de lichen, de lierre et de gui, hantés d'oiseaux chanteurs, jacassant, sifflant ou si délectablement plaintifs, ils sont d'un voisinage ou d'un lointain sympathique, rassurant; et les plus feuillues et profondes forôts, sortes d'immenses basiliques végétales, temples frais, murmurants et ombreux des choses, ne sont que la consécration des poésies de l'espace, que l'apothéose des pieux mystères de la nature qui vous émeuvent . salubrement, vous pacifient et vous consolent.
Au contraire, ébranchés, amputés totalement par la hache ou la foudre, les arbres, pendant la clarté du jour, vivent déjà pour Toeil la monstrueuse exagération de notre forme dans tout le grave, le prostré, le rébarbatif, le tragique et le menaçant de ses attitudes.
Mais, à la tombée du soir, ils se font encore plus sorciers, plus personnages lugubres, dans le démesuré de leur humaine apparence. Qu'est-
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ce donc, lorsqu'à la grosse nuit, sous la palpitante morosité de la lune, drapés dans lé vague comme dans un suaire, horrifiés mauvais, frissonnants-fatidiques, d'aspect hideux, décomposé, mangé, ils sont la pire évocation d'énormes cadavres, de gigantesques désenterrés qui, dans Teffroi des campagnes, postés et attendant, n'auraient surgi de tel ou tel point du sol que pour s'y enraciner revenants, pour y croupir fantômes.
Certes! à la ville, dès le soir, votre porte fermée ne laisse pas que de vous inquiéter un peu, puisque, vous séparant de la chambre voisine devenue mystérieuse, elle y assiste à la présence, à la vie, aux actions des choses qui ne sont désormais^ pour vous que du songe et de l'invisible.
Mais, vers les minuits, la porte fermée d'une chambre de campagne, presque au ras du sol, donnant sur l'immensité lugubre, est autrement impressionnante pour les alarmes du rêve et lessoupçonsdelapensée. L'insomnie, la solitude,
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le silence, Téclairage plus blême avec l'heure nocturne plus avancée, ajoutent leur solennité fantastique à son suspect redoutable. Le tonnerre qui Tébranle, la pluie qui la tapote, lèvent qui la fait battre ou seulement palpiteusement grinçoler, lui communiquent leur animé sinistre, lui donnent une apparence de vie marmonnante, frissonneuse, ensorcelée, tragique.
Vis-à-vis juste du lit, d'une face, elle regarde votre conscience, de Tautre, elle se confronte avec l'espace et les ténèbres dont, par elle jusqu'à vous, arrivent le vertige et le cauchemar. D'ailleurs, sans cause explicable, n'a-t-elle pas des craquements propres, des tressaillements personnels pour parler sa menace prophétique ou son ierrihle p?r?ids garde? Derrière elle, le crime, la mort, ne sont-ils pas embusqués? Se faisant leur complice, ne va-t-elle pas leur livrer sa fermeture, et soudainement, avec fracas, ne s'ouvrira-t-elle pas toute grande pour donner passage à l'assassin ou au fantôme?
Du louche et de Timprévu y couvent; les pires éventualités du drame et de l'horreur se dégagient de ce haut et grand rectangle de bois noir, ferré de barres oblongues, montrant
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d^énormes gonds et une serrure massive scellée de sa rigide et grosse clef séculaire à tète ovale, couleur de rouille : une telle porte, c'est de rinconnu cadenassé par du mystère et verrouillé par de l'énigme !
En un coin de cimetière, s'exhalent successivement ces différents soliloques, du fond de quatre tombes rangées sur la même ligne, dont une toute fraîche :