CHAPITRE SIXIEME Du 9 au 20 Mars
Dimanche, 9 mars 1990.— Ce matin, j'ai terminé la rédaction du premier mémoire que me demande la quatriéme question : une cinquantaine de pages fool’s cup, avec les documents. Cependant il n’est pas tiré au clair d’une manière définitive ; j'attends, pour cela, le dernier moment, afin de pro: fiter de mes visites chez les cardinaux, de leurs remarques, de leurs manières de voir, pour ajouter ou retrancher certains points de vue. Il s'agit de faire une œuvre complète, précise et embrassant tout, qui sera examiné minutieusement, et discutée jusque dans ses moindres détails. Elle peut prêter occasion à des contradictions, et il ne faut pas qu’elle renferme des armes qu’on retournerait contre moi. 1l m'en reste à faire un second. Celui-ci sera plus court. Eu attendant une chargs à fond de train, je vois l’un, je vois l’autre, J'écris de petits mots préparatoires. Je vouarais entrer définitivement ma quatrième question, dans son ensemble, à la fin du mois, avec ses deux mémoires, afin que les cardinaux la prennent à l’étude avant la semaine sainte, sans cependant rien décider, Pendant ce temps-là arrivera Mgr Labelle, que j'ai converti entièrement à mon plan. Voilà, ma bonne mère et mon bon ami, les précautions que demande la diplomatie humaine. En cela, il n’y a pas de ruse ; tout est franc, tout est légitime. La prudence est une vertu. (Cependant je ne compte que secondairement sur la diplomatie, Ma confiance première repose dans la justice de ma cause, dans la prière des âmes pieuses, et dans le secours de Dieu qui plie les volontés comme il lui plaît.
A midi j'ai reçu quatre lettres ; deux du couvent, une de vous, une de la mère supérieure des Sœurs grises: un vrai festin, J'ai passé mon après-midi presque entière à leur répondre. À 5 heures M. Cousineau vint me prendre, et ensemble,
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parlant de choses sérieuses et de choses pas sérieuses, pour nous délasser, nous ftmeg une promenade deux heures dans les belles rues de la Rome nouvelle.
Je vous remercie bien de votre persévérance à m’écrire chaque semaine. Vous ne sauriez croire comme il me fait plaisir de recevoir à point nommé ce petit journal de nouvelles locales, bien que, au travers, il s’en trouve qui soient tristes.
Dans le dernier mois, vous avez enterré plus de personnes que vous n’aviez fait jusque là depuis votre arrivée à St-Lin. Si vous rencontrez M. Onésime Gauthier, dites-lui combien je suis touché du malheur qui l’a frappé. Voudriez-vous faire en mon nom une visite à M. Edmond Pelletier. Je comprends l'immense douleur, qui s’est abattue sur cette famille ; mais, les premiers moments d’abattement passés, ces parents chrétiens comprendront, à leur tour, que leur fils unique ne les a quittés que pour un monde meilleur, et qu’il jouit déjà d’un héritage plus beau que celui qu’ils auraient pu lui laisser. Les quatre images que je vous envoie sont pour le père, la mère, la grand’ mère et la tante.
Je vous adresse “ La Voce”, où vous pourrez lire le discours du Pape aux cardinaux, une pièce d’éloquence diplomatique. J'y ajoute un entrefilet qui vous apprendra que le Canada sera indépendant en 1892. En même temps vous recevrez le Pater de François Coppée. Je l'ai acheté, en passant à Paris ; ily a longtemps que je voulais vous l'envoyer. Je vous engage à le lire ; c’est un chef-d'œuvre de passion chrétienne, et de style populaire,
Vous terminez en disant au revoir à bientôt, C'est ce qui vous trompe, mon séjour à Rome se prolonge avec des perspectives indéfinies ; cependant expliquez bien à la mère que ca ne peut être très long. C’est dans des temps comme celui-ci, que je me félicite de n’être pas inquiet sur ma maison, ni sur ma paroisse. Le bon Dieu prévoyait cela quand j'ai eu l’idée de m'entourer de monde fiable. Mes félicitations à M. Cabana sur les applaudissements nombreux, divers et éclatants, qui ont
couvert son sermon des Cendres, Continuez toujours à m'écrire,
Lundi, 10 mars. — Journée calme set tranquille. Le Père Tenaillon vient m'inviter pour aller dîner, le jour de Saint Joseph, chez lui, avec le commandeur de Rossi, le grand archéologne de Rome et Mgr. Savelli, le secrétaire de la commission prélatice à la congrégation de la Propagande.
Ma promenade de cet après-midi me porte sur la place MWavone, où je récitai mon bréviaire à l’église du Sacré-Cœur, à l'est de la place, presqu’en face de Ste-Agnès, IT y a là exposée une jolie image de Ste Geneviève ; ça me fit plaisir de rencontrer Ja patronne d’une de mes paroisses natales, Je visitai au nord-est de la place, numéro 33, l’église de St Augustin.
C’est une de* bell + églises de Rome, où toutes sont belles. D'abord une prière pour vous, ma-mère, devant cette madone, “ accablée sou: les ex-voto, et entourée d’une forêt de lumière”; puis, dans l’église ü: St Augustin, je ne pouvais oublier sainte Monique : je lui recommandai toutes les mères chrétiennes de St-Lin, sans omettre celle qui west la plus chère.
Je reviens par la place St Sylvestre, où j'arrêtai à l’église de ce nom, On y vénère la tête de St Jean Baptiste. Certes, il avait une bonne tête, franche et intrépide pour avertir les hommes de son temps. Puisse-t-il communiquer son zèle pur de tout compromis mondain, à celui qui porte son nom, et qui met la plus grande confiance en sa protection, |
En passant chez le libraire de mon choix, M. Peathover, Place d’Espagne, j'achetai le Guide en Grèce, 13 francs, pour en faire une étude préliminaire au cas qu’il me prenne envie de revenir par la patrie de Démosthènes.
Mardi, 11 mars. — Ce matin, à la messe, l’épitre me frappa d’une manière particulière. Elle résonnait à mon oreille comme un cuivre ; l’écha s’en répercutait dans les profondeurs de mon âme. C'était une voix claire, intelligible, pressante, entraînante ; c'était une lumière qui éclairait, nourrissait, fortifiait, Il faut que je vous la cite :
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# J'ai soupiré, et l’on m'a donné l'intelligence ; j'ai invoqué et il est venu en moi l’esprit de sagesse, Je l'ai préférée à la puissance et au trône et j'ai estimé que la richesse n’est rien, comparée à elle. Je ne lui ai pas même comparé la pierre précieuse, parce que devant elle l'or n’est qu’un peu de sable, et l'argent pas plus que de la boue, Je lai aimée plus que la santé et la beauté, et j'ai résolu de n'avoir pas d'autre ornement, car l'éclat de sa lumière est inépuisable. Tous les biens me sont venus en même temps avec elle, et elle m'a procuré des honneurs innombrables, Je me suis réjoui dans toutes mes démarches, parce que cette sagesse précédait mes pas ; et dire que j'ignorais qu’elle était la mère de tous ces biens ! Je ne fais pas un mystère de révéler comment je l'ai apprise, je la communique sans jalousie, et je n’en cache pas le rayonnement, C’est pour les hommes un trésor infini : ceux qui y puiseront, se rendront dignes de participer à l’amitié de Dieu, devenus qu’ils seront recommandables par leurs bonnes œuvres. (Sag.7.)”
Cette sagesse, c’est l'intelligence des choses de Dieu, du néant des choses de la terre, de l'importance qu’il y a de bien employer le temps qui nous est donné pour gagner léternité bienheureuse, de la folie qu’il y a de chercher La gloire humaine en se souciant peu de la gloire des saints. Cette sagesse, je vous la souhaite, je me la souhaite, je nous la souhaite !
Je me rendais à S. Côme et S. Damien, où je croyais que se trouvait aujourd’hui la station de carême : mais ayant dû revirer en chemin, je me contentai d'arrêter à Ste Marie des Monts où je saluai St Benoît Labre, et à Ste Pudentienne, où je m'’agenouillai avec amour sur ces pierres empreintes et embaumées des traces de Saint Pierre. Bonx sera, maire curissima et buonissimo fratre.
Mercredi, 12 mars. — Quel beau temps: pas chaud, pas froid, lumière pourprée, ciel pur, soleil riant, tout le monde sur la rue prenant un bain d'air tiède. Nous n'avons rien de pareil au Canada, excepté peut-être quelques jours à la fin d’un beau mois de septembre. à
J’allai faire une visite chez différents libraires. Depuis qu'ils se sont aperçus que je ne haïssais pas les livres, les catalogues pleuvent sur moi. Chaque jour la poste m’en apporte quelques nouveaux. J'ai acheté un petit volume les Actes des Martyrs. Quelle lecture rafraîchissante ! Je passai, le nez dans ces pages, deux heures qui ne me parurent pas plus longues que dix minutes. De plus, comme il est bon de mêler à l’aridité des chiffres, qui font la base des mémoires que je suis à rédiger, les charmes de la poésie, j'ai acheté “ Curmina e poetis christianis excerpla”, un choix de poëmes chrétiens. J’en veux à mes maîtres d'autrefois de nous avoir fait traduire tant de vers de Virgile et d’'Horace, où fourmillent les idées fausses et matérialistes, où l’on glane ça et là les bons sentiments comme les épis dans un champ après la récolte ; et de nous avoir laissé ignorer cette mine de pensées sublimes, élevées, fortifiantes. Voyez : “ L'âme altérée a soif de s’abreuver à la fontaine de la vie éternelle ; elle cherche à briser les liens qui la retiennent enfermée dans la chair ; elle va, elle vient, elle s'efforce, la pauvre exilée, d'aller jouir de la patrie.
Ad perennis vitae fontem mens sitivit arida Claustra carnis præsto frangi clausa quaesit anima: Glescit, ambit, eluctatur eœul frui patria.
Vous recevrez, en même temps que cette lettre un abbé romain. De peur que vous ne le reconnaissiez pas, je vous envoie pour l’introduire, sa carte de visite, Il avait promis d’être chez lui pour Pâques. Il tient parole. Une des figures est pour ma mère, l’autre est livrée au pillage. Le premier voleur pourra s’en emparer. Cependant je proteste que je cède devant la violence, et je veux pouvoir toujours dire que je ne la donne pas. Ne remarquez-vous pas que la lèvre d’en bas s’avance un peu trop. C’est un trait de ressemblance de plus entre le fils et la mère. — Les invitations se succèdent, Le collège canadien vient de me demander à dîner, le 19, avec la plupart ‘des recteurs des collèges étrangers ; mais comme j'avais promis au père Tenaillon pour ce jour-là, je dus m’excuser, Quand pour-
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rai-je dîner dans le réfectoire de St-Lin ?.. avec le retour des fleurs.
Jeudi, 13 mars. — Par une lettre de M. Payette qne m'apporte aujourd’hui la malle anglaise, je connaîs un peu vos aventures de voyage à Ste-Geneviève, ma chère mère, Vous me conterez cela plus au long dans une prochaine lettre. Qui vous forcait de partir avant d’être certaine que les chars de St- Lin marchaient. Vous étiez bien à Ste-Geneviève, ou à Montréal, Etes-vous tellement attachée à St-Lin, qu'il fallait y revenir absolument ? Ilest vrai que c’est un beau pays. M. P. de N. n’est peut-être pas de cet avis ; mais, n'importe. 6 suis prêt à soutenir mon opinion euvers et contre tous.
En passant devant l’église protestante de la rue Nationale, comme elle était ouverte, j'entrai. Personne à l’intérieur. Et
pourquoi y aurait-il quelqu'un ? le Saint Sacrement n’y étant °
pas, il est aussi bien de dire ses patenôtres chez soi. Aucune image n’est suspendue au mur, ce serait de lidolâtrie : et par contre, les vitres en couleur représentent des sujets de l’ancien et du nouveau testament. Je vous le demande, où est la différence ? Cette église évidemment appartient aux ritualistes. On y voit un autel, un crucifix, et des chandeliers. La bible était ouverte dans la chaire, à l’épitre I de saint Paul aux Corinthiens, chapitre X : “ Le calice de bénédiction, par Jequel nous sommes rendus saints, n’est-ce pas la communion du sang du Christ ? et le pain que nous rompons, n'est-ce pas la participation au corps de notre Seigneur ? ” Ces paroles ne sont-elles pas la condamnation de leur erreur ? Peut-on avoir des yeux pour ne point voir, des oreilles pour ne point entendre ?
Marche, marche, marche, j'arrivai à St Eusèbe, vis-à-vis la ia Leoparde, au coin de la Place Victor Emmanuel, au sudouvst de Ste-Marie Majeure. Il y a peu de choses à voir dans cette église, et je n’en vis rien du tout, un abbé occupant la chaire, et répandant sur ses auditeurs son éloquence de carême. Je suis certain que M. P... et M. C... font mieux que cela. [1