‹ En Europe [microforme]Chapitre 44 sur 59 · RON NE RES · texte numérisé non relu

RON NE RES

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colonisation dans la province de Québec. La conduite respectueuse et filiale du nouveau Protonotaire Apostolique vis-à-vis du Saint-Père, serait-elle, à ses yeux, une condamnation de quelque autre manière de faire ?

“ Je terminerai, dit-il, ma correspondance en adressant deux mots à Mgr Labelle, qui a cru devoir rectifier ce que j'avais raconté à son sujet, ”?

Vraiment, M. J'ustus, c’est pousser trop loin la condescendance que d’adresser deux mots, et deux mots aussi longs, à un homme qui, lorsqu’on fait des erreurs sur son compte et sur le compte de son pays, croit devoir les rectifier. Sont-ils peu civils, ces Canadieus ! quand on les attaque, ils se défendent,

“ Celui qui m’avait fourni les renseignements qui ont servi de bases à mes assertions, interpellé par moi, les a purement et simplement confirmés.”

Ah ! Ah ! Justus ne prend pas la responsabilité première de ses paroles. Il les tient d’un autre J'ustus à la seconde géné. ration ; et, si nous allions à celui-là, qui sait s’il ne nous ren. verrait pas à un troisième Justus, Il a bien fait de dire ce que j'ai raconté à ce sujet, ce sont des racontars.

“ Il se peut qu’en rendant compte de ce qui m'avait été raconté, relata referens, j'aie dit quelque chose de plus ou de moins.”

Il se peut. Voyons, se peut-il ? oui ou non ? pourquoi ne pas parler franchement ? et s’échapper ainsi en queue de pois. son ? desinit in piscem.

Relata referens, j'aurais cru que J'ustus aurait dit, comme Virgile, horresco referens; car les deux récits ont plus d’un trait de ressemblance : dans la bouche du peu véridique Sinon, il s’agit de reptiles; sous la plume de J'ustus, il s'agit de faire avaler au public des couleuvres.

‘C'est affaire de détail, mais le fond est vrai et Monseigoeur voudra bien me pardonner si je ne puis me décider à désavouer ce que j'ai affirmé sur la foi de mon correspondant du Vatican. ”

Ce qui revient à dire: “ Monseigneur, j'ai fait sur votre

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compte des’erreurs que je crois, être, moi, de détail; pardonnez-moi, car je ne me sens pas le courage de m’excuser convenablement,

Maintenant, voyez, horresco referens, le Vatican qui vient verser ses secrets dans le gilet de Justus, afin que J'ustus les fasse connaître Urbi et Orbi par les coivnnes de l'Italie. Pour le coup, c’est trop fort! J'ustus, pour qui prenez-vous vos lecteurs?

“ Son récit a été l’objet d'examen et de sérieuses conversations dans l’enceinte du Sacré Palais, ”

Très bien, mais vous oubliez de nous dire si son récit a été approuvé ou blâmé, s’il a été trouvé viai ou faux.

‘“ On ne saurait concevoir le motif qui aurait pu porter à inventer d’un bout à l’autre de pareilles nouvelles. ”

Ni moi, non plus; et je conçuis encore moins le motif qui fait soutenir ces mêmes nouvelles, après la dénégation formelle d’un honnête homme,

‘“ Et puis Monseigneur est ministre ou a été ministre dans son pays. ”

Non, non, J'ustus, vous n’y êtes pas ; Monseigneur n’est pas et n’a jamais été ministre dans son pays. Il occupe une place de confiance qui peut n’être pas moins honorable ; mais, enfin, il n’est pas ministre. Quand on est aussi bien informé sur les autres points que sur celui-ci, il n’est pas étonnant qu’on se permette de raconter des choses en plus ou en moins.

“ Or, on sait que les ministres sont souvent obligés par des hautes raisons de convenance à atténuer l'importance de faits réels et même quelquefois à les démentir, ”

Pas compris; à moins que cela ne veuille dire que les ministres parlent contre la vérité souvent, et que toujours les chroniqueurs de nouvelles à la main parlent parole d’évangile.

“La traversée de l'Atlantique ne sutfit pas à faire perdre certaines habitudes contractées, et après tout, l’eau de l'Océan n’est pas celle du Léthé, ”

Pas clair. Quand un homme qui a commencé par accuser si carrément, finit par s’excuser si piteusement, en de pareilles

insinuations, il faut que sa cause ne soit pas, même à ses pro- I pres yeux, très forte, ]

“En échange du pardon que j’implore pour quelque légère £ inexactitude que je regrette, puisque Monseigneur s’en est J froissé, je lui accorderai pleine amnistie pour ses fautes de q langue française et pour cette assertion hyperbolique que, loin a d’avoir eu besoin de recourir aux banquiers d'Europe, il les a ci lui-même enrichis par ses dépôts.” 0

Légère ineæactitude... comme c’est jolie! du pardon que al j'implore. comme c’est touchant. Je lui accorderai amnis- | cl tie. comme c’est généreux! surtout quand il s’agit de lapsus hi de langue française, qui n’ont pu faire grand mal ni à la peau, de ni même au style de J'ustus. Savez-vous qu’il vaut mieux po faire un lapsus linguæ qu’un lapsus rationis. Et sans hyper- pr bole, dans une attaque, quand aucune aïson et aucune preuve | le

ne sont apportées, il me semble qu’il doit y avoir un lapsus quelque part.

Autre hyperbole. Mgr. Labelle aurait dit chez les banquiers d'Europe, j'ai autant de crédit que le Czar de Russie ou M. Crispi. J'ustus va-t-il en être scandalisé ?

“ Quant aux coups de cravache dont il gratifie les solliciteurs qui vont faire appel à sa générosité, c'est affaire qui peu m'intéresse, ”

Reste à savoir si ce sont les solliciteurs qui ont attrapé les coups de cravache, ou un autre qui touche de plus près à Justus. Il me semble entendre, dans cette correspondance, l'écho de certains gémissement étouffés.

Après cela, daigne Monseigneur, agréer, ete, etc, ”

Après cela, daigne J'ustus agréer avec cette réponse, la condération et les compliments de

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Joannes,

Le 2 ou le 3 de juillet vient échue la moitié de l'intérêt sur l'emprunt de $25,000.00, c'est-à-dire 8625.00, Au jour dit, vous voudrez bien aller le payer au Bureau de la ‘“ London et Lancashire company,” qui se trouve, dans la haute maison en

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pierre jaune, au coin de la rue St Jacques et la Place d’Armes, Le Bureau est au second étage ; il suffit de savoir lire les grosses lettres et de regarder pour le trouver du premier coup. J'ai coutume de traiter avec un nommé M. Flanagan, ou quelque chose comme cela Veuillez le demander, Si c’est un autre nom, vous pouvez toujours le trouver, en demandant le commis avec lequel j'ai fait la transaction. Si, pour une raison ou pour une autre, vous ne pouviez vous y rendre au jour dit, allez-y le plus tôt possible. Avant de partir, veuillez lire les clauses du contrat, et examiner le reçu qu’ils m’ont signé cet hiver, afin d’être bien sûr qu'il n’y a pas d’erreur ni d’oubli dans le reçu qu’ils vous remettrant. Ainsi, je compte sur vous pour faire cette affaire avec toute la prudence qui vous est propre ; avec ce compliment, je me souscris, de votre révérence le très dévoué serviteur.

Lundi, 2 juin. — Je me sens un peu fatigué, .et je me repose, en faisant ma correspondance. Le climat, pour un homme du Nord, est énervant à Rome. Ce n’est pas qu’il fasse encore très chaud, Vers midi, il y a bien sur les places publiques un étincellement de rayons éclatants qui fatiguent ; mais les soirées sont froides, trop fraîches, plus fraîches qu’au Canada à pareille époque ; mais, je ne sais pas, il y a dans l'air un énervement qui, à la longue, nous rend mou et sans dessein. Bon soir !

Mardi, 3 juin. — Je suis bien ; à midi je vais à la Propagande porter une lettre à Mgr Jacobini puis j'arrête chez Mgr Lal elle, où je passe une partie de l’après-midi. En entrant, je trouve une lettre du Père Tenaillon qui me dit:

“ Demain mercredi Vième anniversaire de notre fondation romaine, Son Eminence le Cardinal Vicaire vient à St-Claude donner la bénédiction vers les 8 heures du soir. Vous seriez bien aimable d’être des nôtres en cette circonstance ; et aussi de vouloir bien prendre part à notre fête de famille du lendemuin midi. Je suis heureux de vous annoncer la bonne nouvelle qui vient de nous arriver du Canada : “Mgr Fabre permet

fondation Montréal.” Vous voyez que les choses marchent du bon côté, A demain donc, cher Monsieur, veuillez croire à mou sentiment bien affectueux en Notre Seigneur Eucharistique.” $ Je lui répoudis de suite : “ Certainement, je serai des vôtres demain soir et jeudi midi ; et je vous remercie de me procurer ce plaisir, cet honneur et cette récréation eucharistique Je me réjouis de votre établissement au Canada, et doublement parce que c'est à Montréal. Je ñe veux pas qu’il soit oublié que j'ai été le premier à écrire à Monseigneur l’Archevêque de Montréal pour cette affaire, au mois de mars 1885, Mon * grain de sel a été d’un bien petit poids dans la balance, je le sais ; mais n'importe, cela prouve ma confiance dans vos destinées canadiennes, Puis je tiens à être prophète, ne seraitce que le plus petit des douze petits. Cependant j'avoue qu'il n'y à pas grand mérite à prophétiser dans une chose aussi

claire. Comment expliquer, sans un Gessein providentiel, ce s courant de vocations du lointain Canada, vers votre commn- Un nauté naissante, à travers les mers, par-dessus des montagnes ava de difficultés, contre tout sens commun. Vous êtes la com. À Bar munauté qu’il nous faut pour organiser d’une- manière régu- {À d'u lière et victorieuse la dévotion du Saint Sacrement si cher au | liqu cœur de notre population ; et nous sommes le champ qu'il vous faut pour vous donner des sujets innombrables, La communauté sera utile au Canada, et le Canada, à la communauté : est comme dit Horace : Alterius sic altera poscit opem res et con- C’es jurat amice. J'irai donc demain, chez vous, me réjouir et prier vast pour le succès de votre fondation canadienne, J’ai encore dans quel la bouche et au cœur un petit goût de Frascati.” plus écrir Mercredi, 4 juin.—Mgr Labelle est venu passer ici une par- pour tie de l'après-midi. Cela me repose. —Le Cardinal Vicaire est de n charmant, Nous avons eu ensemble une longue conversation. % faire I1 m'a invité à l’aller voir. C’est l'ordinaire de Rome, tenant Ces

la place du pape, comme évêque de la Ville Eternelle, Je vous envoie un troisième mémoire. Vous me ferez

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plaisir en en prenant connaissance, Mon quatiième est à s’imprimer.

Continuez de m'écrire ici jusqu’à la Saint-Pierre inclusive ment ; puis adressez comme suit,

Chez madame Durand, 3, cité du Retiro, 3.

Entrée : 30, faub. St-Honoré, 30.

Paris—France.

Continuez de m'écrire souvent, aussi souvent, d’abord à Rome, puis à Paris. Comme je dois faire un petit tour dans le sud et l’ouest de la France, j'aimerais, en arrivant à Paris, à trouver plusieurs lettres de vous. (Continuez jusqu’au bout, sans vous négliger, et vous ne saurez croire le plaisir que vous me ferez. A moins de contre ordre, vous écrirez à Paris jusqu’au 12 de juillet. Ah ! ah!ça sent une petite odeur de retour ! Donc au revoir!

Jeudi, 5 juin. —Je me rendis à 7? hrs. à la Propagande. Un petit mot de Mgr Jacobini m’invitant à y retourner demain avant-midi. J'ai dîné à St-Claude avec Mgr Labelle, Mgr Baroncini, Mgr Savelli et l'avocat Branchi. Le dîner fut suivi d'une conversation très intéressante sur la démocratie catholique et le rôle qu’elle est appelée à jouer dans le monde.

Vendredi, 6 juin. — Je suis allé chez Mgr X. Enfin tout est fini. J'ai vu le texte des dernières réponses promises. C’est incroyable, mais cela est, mes espérances les plus vastes sont dépassées, Ces documents me seront envoyés dans quelques jours au Collège Canadien. Ceci est encore sous le plus grand secret. J’attends que j'aie les pièces en main pour écrire à Mgr l’Archevêque de Montréal. Je garde des surprises pour bien du monde. Cependant cela ne change en rien l’époque de mon départ ; il reste plusieurs petits compléments à parfaire ; et je dois surveiller lés impressions qui sont commencées. Ces mémoires resteront comme références et sources d’études pour le règlement des difficultés à venir, Je bénis Dieu de ce succès complet, et je vous invite à le remercier avec moi. Ces

décisions sont grosses de bienfaits pour notre pays. Tout n’est pas fini chez nous, bien entendu ; la lutte est de ce monde ; mais nous sommes sur la Voie qui mène à la paix véritable,

Samedi, 7 juin. — L'ai-je rêvé ? l’ai-je appris autrement ? Vraiment je ne saurais dire. Mais il me semble qu’un soleil trop ardent, les vitraux étant restés fermés (et qui aurait pensé de les ouvrir après un printemps aussi froid ? ) est venu :ôtir les melons. Allons, pauvre mère, faut-il se faire de la peine pour si peu ? Au lieu de petits melons, maîgres peut-être que nous aurions eus, nous en manugerons de beaux gros succulents qui poussent sur le marché de Montréal. J'ai découvert une mine ‘ * ; et je vais apporter de quoi acheter tous les melons: et tous es concombres de St-Lin. Je n'ai pu m'empêcher de re, Cela m'a rappelé la fois que le vendredi saint, à l’[sle Dizar, M. ; cirault étant chez nous, les messieurs habillés en soie du village, étaient venus passer leurs pattes à travers les vitres de mes vitreaux, Mais alors je ne riais pas; je leur aurais volontiers coupé les oreilles et la queue. Nous n’en sommes pas morts, pour tout cela, Ah! sil n’y avait jamais de plus grand malheur! Allons, n’y pensons plus ; pensons seulement au plaisir que nous aurons de nous revoir au commencement du mois d'août, Les jours passent vite, quand on est rendu à notre âge. Déjà nous y arrivons.

Dimanche, 8 juin. — Mais pour nous revoir mère, il faut se conserver ; il ne faut trotter du matin jusqu’au soir, passer des heures sur la terre fraîche, arracher des herbes ici, renchausser des plantes là, plus loin cultiver des bouquets, et que sais-je ? je vois tout cela d'ici. C'était bon quand on était plus jeuue. Mais les forces diminuent, l'estomac devient plus sensible au rhume ; la respiration est plus courte ; et la jambe est plus rosse. Quand on a des gentes, on s’assied dans sa chaise, on jase [cela, ça ne fatigue pas les vieilles) on se repose, on se fait apporter son mouchoir, Sérieusement, soyez raisonnable. Faites comme moi, quand je suis malade, je m'ar-

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rête. Si quelquefois il m'arrive de ne pas le faire assez tôt, c'est parce que je tiens de vous. Vous n'avez pas le droit de ne le reprocher. De grâce, si vous voulez me faire plaisir, prenez du bon temps ; et que je ne vous trouve pas vieillie au retour.

J'ai reçu votre lettre du 23 mai, dans laquelle vous me racontez la belle fête de la Pentecôte. Mes félicitations. Une lettre de St-Lin me dit : “ Je n: vous donnerai pas des nouvelles de la paroisse, je seis que M. Payette vous tient au courant de tout ; je vous diraï seulement ce qu’il ne vous dit pas, c’est que depuis votre départ la paroisse a été desservie on ne peut mieux.” Vous ne sauriez croire comme il me fait plaisir d'apprendre ces choses. Si je savais ma paroisse en souffrance, mon séjour ici serait empoisonné d’inquiétndes. Je résignerais ou la cure ou le rectorat, — Laissons dire les méfiants, La lumière se fera avant longtemps. C’est pour cela que je fais tout imprimer. JL y aura à peu près 400 pages du format que vous avez reçu. Je me suis tu jusqu'ici, parce que on aurait tourné mes explications les plus sages contre inoi. J'étais entre trois camps qui ne demanderaient pas mieux que de me prendre pour cible, et me tirer dessus. Mais mainte. nant que je suis bien à Rome,que j'ai assuré mes derrières, que je connaîs exactement les limites de mes fonctions et les possibilités extrêmes où l'on peut alier sans faire violence aux décrets ni aux intentions de Rome, je ferai en sorte que mes desseins soient connus, mes actes expliqués, mes paroles rendues publiques, je ne pfétends pas convertir tout le monde, Les vieilles rancunes ne se déclarent jamais satisfaites, les intérêts individuels contents à moins d’avoir une victoire cotuplète et un triomphe insultant : ce qui est impossible, inutile, nuisible, Mais j'espère rallier autour de l’Université à Montréal le concours de tous les hommes de bonne volonté, les raisonnables, les pratiques.

Ce pauvre Roch ; il a suivi de bien près sa femme. VWraiment, vous êtes en train d’enterrer ma paroisse toute entière !

Lundi 9 Juin.— Je viens de me procurer un trésor, une

parcelle assez considérable de la vraie croix, cette relique m'est plus chère que celles que j'ai déjà obtenues toutes ensemble, La croix est l'instrument de notre salut ; et il est doux de pouvoir se dire: ce bois que je vénère, était sur le Calvaire et faisait partie de l’arbre par lequel la mort a été domptée, et la vie

nous est arrivée.

O crux, ave, spes unica, In hac triunrphi gloria Piis adauge gratiam Reisque dele crimina.

Avant midi je suis allé m’abonner à un journal grec, plus petit que celui que je recevais à l’Isle Bizard, et moins cher J’ai payé mon abonnement pour dix huit mois, jusqu’au pre. mier de janvier mil huit cent quatre-vingt-douze. Vous voyez que j'ai confiance en l'avenir.

M. Belnoue part dans quelques minutes. Il retourne à Chartres. Ce départ m'attriste parce qu’il laissera un vide

autour de moi.

Il est arrivé un autre prêtre à midi, vieux,

malade. revenu des missions de l'Isle de Ceylan, religieux de l’ordre des franciscains, parlant un peu d'anglais, et un peu encore plus petit de français, italien de nation, brûlé par le soleil comme un sauvage, dyspeptique, vivant de bouillon. Il prendra la place de M. Belnoue ; mais il ne le remplacera pas.

Mardi 10 Juin.— Hier matin j'ai émigré de ma chambre uouvelle du côté du nord-ouest. Je fuis devant les rayons d’un soleil trop ardent qui donne dans ma fenêtre toute l’avantmidi. Cet hiver, il m'a rendu grand service, remplaçant poële et cheminée, Au nord je trouve l'ombre et le frais. Je suis là comme en villégiature, car la plupart de mes effets restent dans ma chambre d'hiver. La mère supérieure, à cette saison, n’est pas avare de ses chambres. Mais il n’y a pas de médaille sans revers. Je regrette la vue de mon petit jardin, l'odeur des roses et des feuilles vertes, le silence parfait. J'irai me promener de temps en temps dans ce parterre si bien entrete-

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nu, et m’asseoir sous les treilles de son berceau, Sur la rue Melazzo, j'ai le bruit des voitures, quoique ce ne soit pas un endroit très passant ; le cri des vendeurs de journaux. Tribune aa a! Messagero 6 o 0! et des revendeurs : ‘cerises à vendre,”

. fraises, carottes, pommes de verre ! Mais, avant tout, il faut

vivre, et l'air frais vaut bien quelque inconvénient, D'un autre côté, ma nouvelle fenêtre a bien ses avantages, elle donne droit sur la rue Magenta ; et ma vue s'étend, par delà la Place de l'Indépendance, jusqu’à l'extrémité de la rue Curtalome. Quelquefois cela dissipe de regærder passer la foule et s’agiter cette fourmillière humaine. Je la domine de quinze pieds, elle ne se doute pas que j'examine ses mouvements, et que j'étudie ses manières. Où vont toutes ces personnes ? que fontelles ? que pensent-elles ? L’hounme est un voyageur, toujours en mouvement, Dans un mois, moi aussi, je reprendrai le mouvement, je quitterai cette chambre ! en attendant que nous quittions la terre pour la demeure définitive.

Par suite de moa travail d'impression et des chaleurs, mon règlement, depuis le commencement du mois, s’est modifié. Lever, messe, déjeûner à la même heure qu'auparavant. De 8 h à 94 travail. A 94 h. je prends les petits chars en face de la gare, lesquels me conduisent à la place de Venise, de là cinq aipents me séparent de la Pince du Jesus, où se trouve mon imprimeur, Chaque soir M. Befani m'envoie uue liasse d'épreuves, et chaque matin à 10 heures je les lui reporte, les ayant corrigées à la veillée, puis revues le lendemain après ma messe. Quand il ne fait pas trop chaud, à 10 heures je reviens à pied ; sinon je reprends le tramway. C'est aussi le moment que je fais mes petites commissions en ville, profitaut de ce que je suis rendu au centre des affaires. Je rentre donc entre onze ksures et midi ; et en attendant le dîner je fais ma correspondance, celle qui n’est pas d'affaire, A midi et demi, comme les Italiens, je me couche, pour laisser passer sans m'en apercevoir le temps de la grande chaleur. Je me lève vers 4 heures. Travail, bréviaire jusqu'à 7 heures, Souper, petite promenade, Puis de 8 heures à minuit travail, c’est le meilleur de la journée.

Comme déjà j'ai pris une petite nuit vers le milieu du jour, la grande nuit peut être plus courte. Voilà comment ma vie s’est adaptée petit à petit aux exigences de mes occupations et du climat,

Mercredi 11 juin.— J'ouvre ma fenêtre à 54 heures; la ville se réveille, la circulation commence, petite d’abord, puis croissante, Un troupeau de chèvres fait son apparition accoutumée, La barbe au menton, couchées sur le trottoir le long des maisons, elles rumingnt philosophiquement, attendant leur tour. On arrive de tous côtés, qui avec un bol, qui avec une tasse, qui avec un verre, Le maître pousse une chèvre, comme quand on réveille une personne qui dort d’un profond sommeil, et il emplit le vase. Ces gens-là du moins sont certains d’avoir du lait pur. Vers huit heures, les vingt chèvres partiront à la suite l’une de l’autre pour gagner leur pâturage.

J’ai fait venir de Paris. avec les miens, quelques livres pour M. Cousineau. Il est venu les chercher ce matin. Je l'amène avec moi à l'imprimerie, puis ensemble nous aïlâmes visiter un atelier de peinture. Je dis au propriétaire de mettre de côté tous les tableaux qu'il avait dans un certain genre que je lui indiquai, Je retournerai samedi après-midi; et je ferai un choix. Je crois qu'il va m'être possible de faire une bonne affaire. M. Befani, que je presse, m’enterre dans les épreuves, J'en suis bien aise, je n'ai garde de le retarder, et chaque avant-midi, à 10 heures j'entre à son bureau, avec l'exactitude d'une pendule. Dans un mois je serai sur le point de quitter Rome, si je ne l'ai déjà fait. Au revoir!

Vous recevrez dans les premières semaines de juillet un journal grec Anatolè, Vous en conserverez soigneusement la file. ILlest plus de mon goût que le Nea Emera que j'ai reçu pendant deux ans. Il était trop long à lire, coûtant trop cher, et ne venait pas de la Grèce, mais bien de Trieste en ‘Autriche. —Cette fois-ci, je cherchai assez longtemps des renseignements, sans pouvoir tomber sur la veine, Enfin j'appris que le Père Franco était un des collaborateurs du Journal de Rome pour

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les choses helléniques, et que le journal lui passait ses échanges grecques, Je me rendis chez lui, 12 via Carozze, Longue barbe, front chauve, chevelure retombant sur les épaules, “ On me dit que vous recevez plusienrs journaux greus, Je voudrais lire ler nouvelles dans la langue d’Homère, seriez-vous assez bon que de me donner certains renseignements, — “Venez, voici.” Il mit devant moi cinq journaux.—"“ Sur le nombre, y en a-t-il qui soit catholique ? — Oui, l’Anutolè et c’est le seul journal catholique, daus le monde, qui soit publié en grec. Hebdomadaire, 10 francs pour Syros, 12 pour la Grèce, 14 pour les pays de l'Union postale.”

—Ïl est donc publié à Syros. —Oui, monsieur—Eh ! qu'est-ce que Syros? excusez mon ignorance. Je suppose que vous, de votre côté, ne connaissez pas l'Ile Bizard ? —"“ Syros est une ville de 21,000 habitants, capitale de l'Ile de Syros, siège du monarque qui gouverne tout l’archipel des Cyclades, située sur des collines superbes, au fond d’un port magnifique, sur la route des steamers de Naples à Constantinople. C’est le centre catholique le plus nombreux de la Grèce, ancienne colonie de Venise, J1y a un évêque catholique et la cathédrale de St George située sur le sommet le plus élevé de la colline commande une vue admirable de Syros et de toutes les îles environnantes.” Enfin le Père Franco était très talkative, il me lut une pièce de vers grecs de sa composition, qu’il devait présenter le jour même au nouveau bibliothécaire du Vatican, le Cardinal Cupeceltalia, Je n’y compris qu’un mot doz Biblion il veut obtenir une place. Enfin je lui payai dix-huit mois d'abonnement à son Anatole, à partir du premier juillet 1890. —Au revoir!

Jeudi 12 juin. — Reprenons la douce tâche. J'ai travaillé beaucoup pour mettre le dernier clou à la rédaction de mon mémoire, dont l’impression est plus qu’à moitié faite, Je l'aurai daus son entier avant la fin de la semaine prochaine, Quoique j'aie toutes mes réponses, j'imprime toujours afin de laisser mes pièces, multipliées, en tous les endroits nécessaires, et de

m'en servir comme d’un moyen de propagande en haut lieu, ainsi qu'une 1éfutation à tous les paradoxes qu'on a avancés, Mgr Labelle est venu passer avec moi une partie de l’aprèsmidi,

Vendredi 13 juin.— Grand diner chez les Pères du St- Sacrement vu que le Sacré-Cœur, est une des fêt - "rincipales de leur institut. De plus c’est le jour de St-An , et Mur Labelle s'appelle Antoine, ainsi que Mgr Baroncini qui était là présent,

11 y eut discours. Je fis le mien, et j'invital ces messieurs à ma table de St-Lin quand le Père Tenaillon serait provincial de son ordre au Canada, que Mgr Labelle serait retiré à la montagne tremblante gouvernant de haut les affaires du pays, et que Mgr Baroncini serait délégué paral à Ottawa. Je revins passer le reste de l’après-mnidi à l'hôtel Marini, où j'avais à traiter de longues affaires avec Mgr Labelle avant son départ de Rome, qui aura lieu probablement jeudi prochain, 12 du courant. À mon retour je trouvai sur table une li d'épreuves qui me fait veiller jusqu’à une heure du mat;

Samedi, 14 juin.— A huit heures, j'étais à l'imprimerie, à 9, chez Mgr Labelle, Je revins dîner au Collège Canadien, et de là je suis allé avec M. Cousincau faire la visite du magasin de tableaux. J’en ai acheté 16, pas très grands, pas tous des chefs-d’œuvre, mais ils me coûtent si peu cher. J’y retournerai lundi, pour contempler mon emplette. Pour aujourd’hui j'ai fait mettre de côté :

lo L’annonciation—20 La naissance de Jésus, — 30 Le rêve de St-Joseph, — 40 Ste Famille dans le désert — 50 Jésus au milieu des docteurs—60 Jésus soigné par sa mère,—7o Jésus travaillant avec Joseph,— 80 Adoration des mages, — 90 Une scène de la sainte famille, — 100 Jésus apparaissant à Madeleine,— 11o Jésus apparaissant à St-Thomas,— 12 Assomption de Marie,— 130 St-Jean Baptiste enfant,—14o St-Jean

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Baptiste prêchant dans le désert, — 15 St-Augustin, — 160 St-Charles Burromée.

Comme vous le voyez, douze sujets se rapportent à la vie de Jésus ou de Marie, j'espère en trouver encore pour me faire une collection complète duns ce genre.

Je fais copier le médaillon de St-Lin à St. Paul, où le buste a 4 pieds de haut; je le fais copier de grandeur naturelle. C’est le seul tableau de St-Liu qui existe dans tout Rome. Je vais retourner avec des richesses, Reste à savoir comment je m'arrangerai avec les douanes françaises, américaines et cana diennes,

Pour faciliter la lecture du journal Anatole, j'ai acheté un petit dictionnuire grec moderne français; mais il y a bien peu de différence entre le grec moderne écrit et le grec classique ; cependant les mots ont subi assez souvent des nuances de signification dont ce petit dictionnaire nous donnera immédiatement le secret.

Mgr Lubelle vient de télégraphier à M. Mercier une lettre latine destinée à faire du train dans vos journaux. Nous avons un temps splendide, pas trop chaud, avec des nuits plus fraiches que vos nuits de juin. Cependant on dit ici que c’est exceptionnel, et que si je jugeais de toutes les années par celleci, je courrais risque de me faire attrapper, Gardons-nous de généraliser, c'est le moyen de toujours être à côté du vrai.

Dimanche 15 juin. — J'ai passé la journée à la maison travaillant à mon cinquième mémoire, afin de l’entrer à l’imprimerie, aussitôt que le quatrième en sortira. Celui-là n’est pas aussi long que celui-ci. J’imprime avec un cœur placide ; puisque toutes mes réponses sont donnés, sinon livrées, de manu ad Mmanum.

Mais tout de même, mes mémoires et mes lettres se ren. draient devant Sa Sainteté, Maintenant que mes affaires sont finies, je me suis dit: Voyons le Saint-Père. Comme j'ai été raisonnable, on ne m'a pas fait attendre longtemps. J'ai demandé mon audience samedi, et aujourd’hui dimanche, je

reçois avis que le Pape me recevra demain lundi à 94 heures a. m, Voici la lettre : “ Si previene il Curato G. Batista Proulx che Sua Santita si degnera Ammetterlo all’ Udienza lunedi 16 giugno 1890 ore 94 ante, Il imaestro di Camera di S. $, Della Volpe. On prévient le curé 4. Baptiste Proulx que Sa Sainteté daignera l’admettre à l'audience lundi 16 juin 1890, à 94 heures avant midi, Le maître de chambre ue Sa Suinteté, F, Della Volpe.” Bonsoir! je jette ma lettre à la poste, La prochaine vous parlera du pape et de ma visite belle et bonne,

Lundi, 16 juin.—Donc j'ai vu le pape, Ce matin à 8 heures, je me mis en route, avec une voiture à deux chevaux, On ne fait pas le gros, tous les jours. Je passai d’abord par l’imprimerie, pour y déposer mes épreuves; puis jallai prendre Mgr Labelle, Dans ma lettre j'avais demandé d’avoir mon audience pour le même jeur que lui, si c'était possible; je voulais profiter de l'autorité que lui donne dans le monde officiel son titre de sous-ministre, pour lui faire dire des choses que je ne pouvais dire moi-même, Nous traversons Rome le trot, Mgr Labelle en full dress, voiture découverte. Nous passons les corps de gardes, montons des escaliers, traversons des salles; partout on présente les armes Je n’en étais fier aucunement, car je savais que ces honneurs s'udressaient au violet de Mgr Labelle, Un premier secrétaire prend nos billets et nous introduit dans une salle, où nous admirons les gobelins, qui sont superbes ; des gens d'armes partout, galonnés sur ton. tes les coutures. À 94 un majordome vint nous dire; ‘“ Monseigneur, passez dans le cabinet privé du pape; pour vous, Monsieur, Sa Sainteté vous recevra dans la salle du trône.” Dix minutes après le Pape arrive. Je fais trois génuflexions, et je tombe à ses pieds “ Saint Père, je viens vous remercier de ce que vous avez fait, entre autres choses, dans ces derniers temps, pour l’Université à Montréal, et vous demander de la bénir,— Oui, j'ai voulu satisfaire à la fois les droits de Québec et les aspirations de Montréal. Pensez-vous que maintenant, la paix soit solide ?— Elle le deviendra, si le décret Jam

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+ 237 — Dudum est appliqué franchement et dans ses dernières consé-

ures quences.— Mais j'attends bien qu'il le soit, Le pape ne fait oulx pas des décrets pour qu'ils restent lettre morte. Etes-vous con- L 16 tent de votre séjour à Rome ?— Parfaitemert, Saint lère, et Jella je pars satisfait. — Alors il faudra revenir encore. J'aime les nteté | canadiens, j'aime les hommes modérés. Et qui voulez-vous que à 94 | je. bénisse.—Saint Père, ma mère...— Ah! votre mère! vit , F. encore, je la bénis.--Ma paroisse...—C'est vrii, vous avez une pro ! paroisse. Est-elle bonne votre paroisse.— Saint Père, elle a 2. AM beaucoup de foi. Elle compte 1600 communiants, et l’année | dernière, j'ai distribué plus de 10,000 couwimunions. — C’est neue bien, c'est bien ; si elle communie, elle deviendra encore meil- : db leure, Dites à vos: paroissiens que le Pape les bénit.—Saint lime Père...” Je sortis de ma poche une longue liste, il y jeta un endre coup d'œil, ‘“ C’est bien, dit.il, je bénis tous ceux qui sont sur tes cette liste, que Dieu leur donne vie méritoire et fin heureuse.” e; je ne Puis il fut question de quelques affaires, que je dois tenir ne secrètes ; enfin il se leva, me mit la main sur la tête, me bénit ses encore, et sortit d’un pas ferme, plus ferme que sa démarche me: le ordinaire à l'autel, Sa figure avait un air de santé que je ne pe” lui avais pas encore vu, et son sourire était rayonnant, J'étais Fi à heureux d'avoir eu une audience seule, en dehors d’un pélerimen nage, quelqne chose à mon goût. . Je restai longtemps silencn cieux, immobile, comme embaumné du parfum de ses paroles. nn Nous passâmes par chez le Cardinal Rampolla, il était pelins, ° absent, nous, laissâmes nos cartes Mgr Labelle vint me Ft reconduire jusque chez moi, où il fuma un cigare et ne partit Mfop- qu’à midi, enchanté, vous, ône.” xions, ercier CASE PUARS VAE SANS ES ATR rniers de la uébec

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