DU PREMIER AU NEUF DE MA.RS
Samedi, 1er mars. — Temps sombre et pluvieux. Tout de même, nous n'avons pas à nous plaindre. Depuis quatre semaines et trois jours que je suis ici, nous n'avons eu encore qu'un seul jour de pluie, et deux petites averses. Toujours un beau soleil luisant, quelquefois chaud sur le haut du jour ; toujours un beau ciel bleu sans nuages.
Il est bon de temps en temps, d'avoir un revers dans la température, li y a alors dans l'air quelque chose de triste et de mélancolique qui va bien à l'exil de l'homme sur la terre, à l'isolement du voyageur qui vit loin des siens. Ce sont des ombres au tableau de la vie, qui font ressortir les lumières et les rayonnements du contentement intérieur. La rêverie, pourvu qu'elle ne se prolonge pas trop, a le charme et le suave des illusions et des enthousiasmes de la jeunesse. Promenezvous, gros nuages gris, tombez monotones gouttelettes de pluie, sifflez vents ; vous me faites une musique qui résonne à l'unisson de mes sentiments.
Quel avant-midi de travail ! l'atmosphère de plomb force de rentrer en soi-même et chasse toutes les distractions extérieures. La pluie m'empêcha d'aller visiter quelque sanctuaire au loin. A 4 heures, j'allai dire mon bréviaire à l'église la plus prochaine au coin dos via Vicenza et via di Porta S. Lorenzo. Elle est dédiée au Sacré-Cœur. J'y ressentis encore une fois comme il est bon de réciter l'office divin, et comme l'église a été sage d'interrompre les travaux de la journée par une prière obligatoire. Au besoin, ce mélange de Psaumes, de leçons, d'oremus peuvent tenir lieu de tout, de méditations et de lectures spirituelles. Il y a des versets qui dilatent l'âme, transpercent le cœur, illuminent l'intelligence ; et certaines phrases qu'on a lues bien souvent, tout-à-coup nous apparaissent
— ii8 —
sous un jour nouveau, comme cette strophe pour moi aujourd'hui : " mettez un frein à votre langue pour qu'elle ne se prête pas aux horreurs de la dispute, et retenez la curiosité de vos regards, pour que vos yeux ne s'abreuvent pas aux sources de la vanité. "
Linguam refrenans temperet iN'e litis horror insonet :
Visum fovendo contegat Ne vanitates hauriat.
Les Italiens sont on ne peut plus chez eux dans les églises. Pendant que je récitais mon bréviaire, un prêtre surveillait cinq ou six groupes de petites filles, assises en rond, répétant leur catéchisme sous la dictée d'une maîtresse instituée pour la circonstance. C'était un vrai bourdonnement d'abeilles. L'exercice se termina par une dizaine de chapelet. Puis débandade générale. Les unes courent, les autres sautent, toutes jasent. Une troupe vient s'agenouiller à l'autel de Ste Anne où j'étais assis. Celle-ci prie, les mains jointes, cette autre baise le pavé à plusieurs reprises, une troisième monte les marches en les baisant une par une, une quatrième accourt en criant d'une voix suppliante : Annettay Annetta, bonne petite Anne, chère petite Aune ! Puis toutes, comme un voilier de moineaux, elles s'envolent ensemble en sautillant. Je pensais aux petits enfants de M. Desnoyers qui sortaient de l'église, un par un, et parcouraient tout le village, sur une seule file, l'un derrière l'autre comme les moutons de Panurze. Tel pays, tels mœurs.
A 5 h. souper avec beurre et thé. C'est si bon du thé quand on n'en boit pas souvent. A 6 h. chez le Dr Desjardins. Il m'a passé un numéro de où il est dit
qu'il a encore sauvé l'Ecole. Sauvé de quoi ? contre qui ? s'il a réussi à la sauver, je puis vous dire qu'il n'était pas seul. Non, vraiment, dans un certain camp, cela semble un parti pris de dénaturer les faits comme les intentions. Que faire ? se taire, et attendre avec patience la justice de Dieu. La réponse
n'est pas difficile, mais elle a des conséquences de discussion, où la malveillance aime à pêcher en eau trouble. Dieu sauia bien tirer sa gloire de tout cela. En attendant le beau temps, vivons contents.
Et pourquoi ne Têtre pas ? Je viens de me procurer un " Biglietto d'ingresso alla Capella sistina al Vaticano per assistere alla sacra funzione che ivi avra luogo aile ore 10 J antim di lunedi 3 marzo corr, anniversario délia coronazione del Régnante somrao Pontefice. " Beaucoup de visit-eurs envient ma chance, et je fais des jaloux ! Buona sera.
Dimanche^ 2 mars.
Oh ! que j'aime la neige, oh ! que j'aime à la voir Descendre par flocons sur le sol encor noir. Ou bien quand elle tombe en poussière si fine Que l'on dirait qu'un ange épand de la farine Pour donner des gâteaux, à nous petits enfants. Et puis, maman, j'en fais des bonbommes tout blancs, Et j'élève des forts que mon grand frère assiège : Oh 1 que j'aime la neige !
Imaginez- vous que cette nuit, il a neigé ; et les Eo mains, en se levant, ravis, ont vu leur gazon, leurs lauriers, leurs orangers avec les pommes d'or tout soupoudrés comme d'une couche de sucre blanc. C'est vous dire qu'il n'est pas tombé des nuées du ciel des avalanches, qu'il n'y a ni bancs entassés, ni poudrerie ; et que le soleil de dix heures avait déjà réduit en eau cette gloire de l'hiver. Sic transit gloria mundi.
A midi, j'allai dîner chez le Père Tenaillon, à la place St- Claude : trois heures de vraie récréation, sans cérémonie ni contrainte, ce qui arrive rarement à l'étranger.
Je m'en revins par le Corso, et un peu sur la droite, j'arrêtai à St-Ignace. Devant les corps de S. Louis de Gonzague, de S. Jean'Berchmans, arrivés à la plus haute sainteté si jeunes je pensai à la jeunesse de St-Lin, et je demandai pour elle ces fleurs de pureté, et ces fruits de générosité qu'ont cultivés dans leurs cœurs ces patrons du jeune âge.
Toujours desceDdant le Corso, je visitai S. Marcel, où répand ses grâces la Madonna délia grazia.
De là, api es être arrêté à S. Maria in via lata, qui se trouve presqu'en face, je me rendis à S. Marc un peu plus loin que la place de Venise, où brillent au milieu des armes de la célèbre république, maîtresse et reine de l'Adriatique, les colonnes de jaspe, de porphyre et de coralline.
Mais le clou de ma journée a été ma visite à Sta-Maria in via lata, que }e \iens de mentionner. Si vous ne lisez pas les descriptions, que je vous envoie sur feuilles détachées ( ce pourquoi je ne vous ferais pas de reproche, vu leur longueur, et quelquefois leur sécheresse ) je vous engage à lire celle-ci, et vous comprendrez quelles émotions de respect et de vénération on doit éprouver dans ces lieux qu'ont habités S. Pierre, S. Luc, S. Timothé, S. Marc et surtout S. Paul. Je descendis dans ces appartements maintenant sombres et sévères, où l'apôtre des gentils écrivit tant de belles lettres aux diverses églises. Toutes les inscriptions me, parlaient de son éloquence et de son zèle. Je m'y assis, et j'écoutais au fond de mon âme, l'écho lointain de sa prédication. Je repassais dans ma mémoire l'épitre de la messe de ce matin, qui est de lui, et où il est dit : Haec est voluntas De% sandificatio vestra. C'est la volonté de Dieu, que vous vous sanctifiiez. Ici, il écrivit aux Hébreux, aux Colossiens, aux Ephésiens, aux Philippiens, à Philémon et à Timothé, son disciple. De retour à la maison, je pris les épîtres de S. Paul. Je ne pouvais les lire toutes, je lus la seconde à Timothée, me figurant, que j'étais ce disciple lui-même, et que le grand apôtre s'adressait à moi. Comme un flambeau illuminait ces pages ; jamais je n'avais compris, je n'avais goûté aussi bien ces conseils inspirés. " Evite, dit-il, les questions folles et sans raison, sachant qu'elles engendrent les disputes. Un serviteur de Dieu ne doit pas être contentieux, mais plein de mansuétude pour tous, doux et patient. "... Il termine en disant : " Eeçois les saints d'Eubulus, de Pudens, de Lin, de Claudia et de tous les frères. ". St-Lin a été nonseulement le successeur de S. Pierre, mais encore l'ami et le
disciple de S. Paul, Enfin, mon cher et mon bon ami, je vous applique ces autres paroles, parce qu'elles sont vraies : " Je rends grâce à Dieu, que je sers dans la sincérité de ma conscience, du ce que sans cesse je vous ai à la mémoire dans mes prières la nuit et le jour ; désirant vous voir, me ressouvenant de vos larmes, afin que je sois rempli de joie... Gratia vobiscum. Amen. Que la grâce soit avec vous. Ainsi-soit-il. "
Lundi, 3 mars. — A 8 heures je prenais le chemin du Vatican. Il n'y avait pas de danger que je manquasse mon entrée à la chapelle Sixtine. Le Cardinal Simeoni, ignorant que j'avais réussi à me procurer un billet, m'en avait envoyé un second, dont je n'ai pas besoin, et que j'inclus ici pour vous en faire voir la forme et le genre. Gardez-le-moi. J'arrivai cinq minutes avant l'ouverture de la porte. Il n'y avait qu'une di. zaine de personnes. Je pus me choisir une place à mon août. Un quart d'heure après, la chapelle était bondée de monde. J'avais eu le soin de m'appuyer sur la balustrade qui borde la grande allée, contre une colonne, en sorte que j'étais immobile sous les fluctuations de la houle humaine qui allait et venait. Je fus là quatre heures debout ; je ne me sentais plus les jambes.
Vendant deux heures ce fut une attente générale, une excitation nerveuse, un chuchottement universel, le bruit du vent qui bourdonne dans la forêt, au sommet des grands arbres. Tout-à-coup un silence, c'est la garde noble qui arrive au pas militaire pour prendre place sur deux lignes à la porte de la chapelle, à travers la salle royale et la salle ducale, avenue d'un arpent et demi. Puis le bourdonnement des voix recommence. Autre silence : une escouade de suisses, casque en tête, sabre au poing, entre pour prendre place à l'entrée du chœur. Puis le murmure des conversations reprend. Silence : c'est l'ambassadeur d'Autriche, galonné sur toutes les coutures qui s'avance entouré de sa famille, puis un autre ambassadeur, puis un autre, sans excepter notre gros général Symmons en habit rouge. Tout à coup il se produit une émotion inusitée,
c'est Buffiilo Bill avec ses sauvages ; un gros Sioax s'établit près de la porte, calme, immobile, regardant tout d*un œil placide comme un bœuf au repos. C'est un pêle-mêle de costumes divers, de monsignors et de gardes, de casques et de lances, ua va et vient, un trémoussement, la préparation nécessaire de quelque chose de grand.
Enfin au bout de la salle on aperçoit sortir de derrière un rideau la tête de la procession. Tous les yeux sont tournés de ce côté-là, les femmes sont grimpées sur les bancs, on retient son haleine, le silence le plus parfait règne, vous auriez pu entendre tomber une épingle Le cortège s'avance lentement : d'abord des casques à queue de cheval, des lances, des épées nues, puis la croix suivie du collège des cardinaux tout habillés de rouge, puis la sedia portée par douze hommes. Le pape, tiare sur la tête et la main levée, bénit lentement, à gauche à droite ; de temps en temps, il lève les yeux au ciel, il prie. Les têtes s'inclinent comme sous l'impression d'un souffle invisible. Il sourit, mais son sourire est pénétré de grave. Il approche, le cœur me sert. Il passe si près, que je pourrais toucher de ma main le pan de son habit. C'est une vision de l'apocalypse.
Certes ceux, qui prétendent que la religion n'a plus d'empire sur Ips cœurs, n'ont jamais assisté à pareil spectacle. Tous, Français et Anglais, ( et ils étaient nombreux ) Allemands et Espagnols, Eusses et Italiens, protestants et catholiques, tous étaient dominés" par un même sentiment, celui du respect et de l'admiration.
La messe, chantée par le Saint Père fut belle. J'avais récité mon bréviaire, je lus l'épitre de St-Paul aux Romains. Pour la sortie, même cérémonie. J'ai regardé le pape de mes deux yeux, de ce qui s'appelle regardé : son portrait est fixé là, d'une manière ineffaçable. Enfin porté sur les flots de la vague humaine, je fus vomi sur la place St- Pierre. Quel bruit, quel croisement, quel carillonnement de carosses ! c'est à tourner la tête.
Les fêtes se succèdent. M. Desjardins part de Eome, demain. Je voulus lui faire une surprise et un plaisir. Je passai l'après-midi à réunir les Canadiens qui se trouvent à Piome ; et ce soir au nombre de dix, nous allons, à mes frai?, lui faire un fricot : M. Palin, supérieur du collège canadien', MM. Eichard et Caron, chanoines de Trois-Eivières, M. Grandin, curé de St-Valentin, M. Chagnon, curé de Champlain, M. Beaudry, curé de Bedford. M. Meunier, vicaire à Montréal' M. Cousineau de Ste-Thérèse et M. Saint-Germain de Nic'olet,' tous deux suivant les cours des Universités romaines : enfin nous étions douze à table. Vous savez qu'à St-Lin, j'ai toujours fini mes affaires de fabrique ou de paroisse par un dîner. Il est toujours bon de mettre de l'huile dans les mouvements et du vin dans les affaires, — Bonsoir.
Votre dernière lettre, ma chère mère, me dit que vous êtes décidée à vous promener. C'est ce que vous avez de mieux à faire. Il y a longtemps que je vous le prêche, et je suis heureux de vous voir convertie à cette idée. Chassez l'ennui par tous les moyens. Vivez contente et priez pour moi.
Mardi, 4 mars. — Temps pluvieux, journée sombre, temperature humide et crue, jour de travail. — Mais, me direz- vous quel travail si long y a-t-il à faire ? — Ah ! travail plus long qu'on ne le croirait d'abord. La question dont je suis chargée embrasse le présent, le passé et l'avenir ; elle touche à la ""religion, à la politique et à l'éducation. Elle est embarrassée de difficultés, qui s'entassent autour d'elle depuis treize ans. Il s'agit de faire accepter une conciliation dont chacun voudrait, si elle tournait à son profit seul, mais le trouve qui froid, lorsqu'il voit qu'il faut faire des concessions. Il faut passer sans les heurter à travers les intérêts les plus divers, trouver un terrain commun où les loups et les brebis puissent paître ensemble. Je dois démolir certains préjugés, abattre de hautes prétentions, faire accepter des points de vue nouveaux, arrêter des courants' endiguer des invasions, tracer une route. Je suis bien prêt à
plaider ma cause de vive voix sur toutes les faces. Je Tai déjà fait plus d'une fois dans ce palais de la Propagande, où vous voyez que je vais si souvent, mais d'où les secrets d'écho en écho ne doivent pas se transporter au Canada. Malgré toute l'ouverture avec laquelle je vous parle dans tout ce qui m'est possible, je ne crois pas que personne ne puisse me reprocher d'avoir manqué à la discrétion diplomatique. C'est vous qui en connaissez le plus long ; et dites-moi, eu réalité, ce que vous connaissez. Que j'ai réussi dans les deux premières questions ? mais la chose est devenue un fait public, le télégraphe en ayant porté la nouvelle au pays. Mais ce que le pays ignore encore, ce sont les conséquences renfermées dans cette première réponse de la sacrée congrégation. Vous savez que la troisième question est en bonne voie ; mais quelle est-elle ? et je puis ajouter, la quatrième est sur le tapis, avec une montagne de documents. Je vous fais ces remarques, non pour vous narguer, mais pour rassurer ma conscience, et me prouver à moi-même que je n'ai pas trop parlé.
On pourra mal représenter le résultat, c'est ce qu'on a l'air de commencer à faire dans le journal Peu importe, ces insinuations n'auront qu'un temps. On peut être patient, quand on a dans sa poche la réponse claire, nette et précise pour fermer à des adversaires trop loquaces leur bec de corneille. Et on fait cela sans paraître y toucher. Ah ! me voici loin de ce pourquoi j'ai bien de l'ouvrage. Je dis donc que s'il ne s'agissait que de parler, la tâche serait bien allégée ; mais il faut tout mettre par écrit. Et comme les paroles écrites resteront toujours dans les archives de la Congrégation, il faut peser chaque mot, prouver chaque énoncé et tâcher de ne pas compromettre par un faux pas la liberté et les mouvements de l'avenir.
Je l'avoue franchement, c'est une besogne au-dessus de mes forces, surtout pour moi qui n'y vais pas par deux chemins, et qui dis carrément ce que je pense.
Je ne conuais aucun détour ; et j'appelle un chat, un chat ; et un chien, boulé Je fais ce que je puis sincèrement, honnêtement ; et pour le reste, je compte sur la Providence. J'espère beaucoup en les prières des bonnes âmes, et dans la destinée manifeste que le Canada paraît avoir dans les desseins d t Dieu pour l'avancement de l'éducation chrétienne. Si je réussis, il sera évident que c'est l'ouvrage du bon Dieu ; si j'éprouve un échec, je m'en consolerai facilement. Je suis tout, consolé d'avance. C'est pourquoi je travaille bien l'avant-midi ; je mo repose bien l'après-midi ; je me récrée tous les soirs en vous écrivant, et dors bien toute la nuit. Je fais mou devoir comme le soleil fait le sien se levant chaque matin, comme la froidure qui nous glace aujourd'hui, comme l'huile qui m'éclaire en brûlant. Mieux que cela, Dieu nous a donné l'intelligence, afin de pouvoir diriger, élever, sur naturaliser nos intentions, et en fairç des occasions de mérite et des causes de récompense.
J'avais gardé, pour les jours mauvais, dans les environs, à dix minutes d'ici, près de Ste Marie Majeure, sur la via S. Pitdentiana, une église à visiter ; et à 3 h. j'y suis allé. C'est l'oratoire le plus ancien de Rome, puisqu'il a servi de résidence et de chapelle à S. Pierre. Comme à St-Praxède, il y a un puits où l'on conservait les reliques et le sang des martyrs. Un autre attrait pour moi, c'est que S. Lin fut consacré évêque dans ce sanctuaire. Et comme je crois que les saints se rendent généralement à votre appel, j'appelai S. Lin et je lui parlai longtemps sur le sacerdoce, sa dignité et ses obligations. Considérations terribles, mais aussi bien consolantes. Bonne nuit !
Mercredi, 5 mars. — Après une attelée de 4J heures, à midi j'allai au collège canadien, pensant trouver des journaux ou des lettres à mon adresse. Rien. Donc à demain ce plaisir, toujours nouveau, de recevoir des lettres du pays. Je m'en revins par la place Barberini, et sur la place même j'arrêtai à l'église de sainte Marie de la Conception. Le cimetière i6
est quelque chose, qui fait frémir. Hélas ! il nous faut tous mourir, et bientôt. Quand on y pense sérieusement, on comprend la vérité qu'on lit ici écrite sur le pavé : Poussière, cendre, rien.
Jeudi, 6 mars. — Le beau soleil vint réchauffer ma chambre ; j'attendais une lettre de St-Lin pour réchauffer mon cœur. La poste ne m'a apporté qu'un paquet de gazettes, mais pas de ces gazettes intimes, qui ont un intérêt indéfinissable. C'est bien, attendons sans nous plaindre. Pour nous, écrivons fidèlement jusqu'au bout.
Cet après-midi, avec MM. C... et St-J... sortant de la ville par la porte Pia, je me rendis à Ste-Agnès-hors-les-murs, 25 minutes de marche. Quelle jolie église ! mais aussi quelles bonnes petites saintes que celles dont les corps reposent sous le maître-autel, sainte Agnès et sainte Emérentienne !
Nous descendîmes dans les catacombes, sous la Conduite d'un religieux. Ayant chacun une bougie à la main, nous nous avançons dans ces labyrinthes souterrains, comme les appelle, Mgr Gerbet, dans lesquels cent chemins droits, obliques, sinueux, serpentent se coupent et s'entrelacent à l'infini ; tout cela plein de tombeaux, de la poussière des vieux siècles, de recoins étranges, d'histoires tragiques. De chaque côté de ces corridors, on a pratiqué dans le mur, pour y déposer les cadavres, des espèces de niches oblongues, placées horizontalement ; elles sont superposées les unes aux autres de sorte à former deux ou trois rangs de sépulcres, parfois six ou sept ; on dirait les rayons d'une bibliothèque où la mort rangeait ses œuvres. Lorsqu'un corps avait été confié à une de ces niches, on la fermait avea des briques, des pierres ou des plaques de marbre. Nous allions silencieux, nous arrêtant ici et là pour écouter les expUcations du guide, dans ces galeries mortuaires, généralement étroites, respirant un air épais et lourd. De temps en temps, l'espace s'élargissait et nous arrivions à des chambres sépulcrales, à des chapelles, qui conservent encore leurs colonnes, taillées à même le rocher, avec leurs ceintres et leurs cha-
piteaux à demi-brisés. Ici nous voyions des tombeaux fermés et pleins, là des niches ouvertes étalant leurs vieux ossements, plus loin des fragments antiques de marbres, des lampes, des inscriptions, même des bijoux que la pitié des parents avait enterrés avec leurs morts chéris : c*est frais de vétusté, on sent en quelque sorte les temps primitifs. C'est une apparition des premiers âges du christianisme, se dressant avec des décors funèbres, à la lueur des torches, qui produit sur l'âme un effet solennel et profond.
Je demande pardon à Mgr Gerbet, si je lui vole de son bien littéraire ; mais ses idées et ses expressions m'ont tellement frappé, qu'elles se sont comme incrustées dans ma mémoire, et qu'elles reviennent d'elles-mêmes sous ma plume.
Rendu à la lumière du jour, je lus dans Gerbet les paroles de Saint Jérôme ; je vous les cite en entier, parce qu'elles reproduisent, à la lettre, la couleur de mes impressions : "Pendant que je demeurais, dans mon enfance, à Home, où je recevais une instruction libérale, j'avais coutume de visiter, chaque dimanche, avec des condisciples de mon âge, les sépulcres des apôtres et des martyrs : nous entrions souvent dans les cryptes creusées dans les profondeurs de la terre, et dont les murs sont garnis de sépulcres à droite et à gauche. L'obscurité est si grande qu'il semble, en y entrant, qu'on y pourrait s'appliquer à soi-même ce mot du prophète : qu*ils descendent tout vivants dans V abîme.., on continue à marcher pas à pas ; dans la nuit, dont ces souterrains nous entourent, vous vous rappelez ces vers de Virgile : " ici tout fait frissonner d'horreur, et le silence même y est plein d'épouvante. "
" Horror ubique animos, simul ipsa silentia terrent. "
Nous continuâmes notre promenade plus loin dans la campagne, sur une route bordée çà et là de vieux tombeaux, jusqu'au Pont Nomentano qui est jeté sur VAniOy au pied du Mont Sacré, célèbre dans l'histoire des premiers temps de Rome, par la retraite qu'y firent les Plébéiens. Nous montâmes au sommet de la colline, pour admirer le panorama de cette plaine enfermée dans un demi-cercle de hautes montagnes. A cinq
heures je rentrais dans ma chambre, fatigué d'une marche de trois heures, mais sentant circuler, dans mes veines, ma jeunesse de quinze ans. Bon soir ! ne m'oubliez pas.
Vendredi, 7 mars. — Hier, j'avais trouvé, sur ma table, ce petit mot du Procureur général des Oblats, à Eome : " Le P. Cassien Augier des missionnaires Oblats de Marie Immaculée, prie M. le Vice-Eecteur de l'Université de Montréal d'agréer ses hommages. Il espère être plus heureux et de le rencontrer dans une prochaine visite. " A 2 heures p. m. j'allai rendre cette visite, près de St-Pierre-aux-liens, en descendant la via Cavour. Ce père est le frère du P. Augier, provincial du Canada. Il m'annonça la fin du procès Paradis, ce qu'il venait d'apprendre de France, où la nouvelle était arrivée par le télégraphe. Mais je crois que l'affaire va se continuer à Rome ; car il me dit qu'il pensait que son frère serait ici avant que je parte.
De là je me rendis au forum, où je visitai St-Laurent in Miranda, un ancien temple païen, converti en église ; St- Adrien, où je priai devant les reliques de ce saint, qui devint chrétien de persécuteur qu'il était ; et la Prison Mamertine, où furent détenus pendant neuf mois S. Pierre et S. Paul. Je dis mon bréviaire dans S. Pierre in-carcere, qui se trouve immédiatement au-dessus de la prison.
Je ne puis me rassassier de visiter les églises de Rome, unes pour le fond, variées pour la forme. Malgré ce que j'en avais lu, j'étais loin de connaître Rome chrétienne Je me suis procuré, pour aider ma mémoire ou mon ignorance, non-seulement de bons manuels de voyageur, de bonnes cartes tracées avec exactitude, mais encore de bons livres, qui ont extrait, des trésors de la science, une moelle intéressante pour l'esprit et nourrissante pour le cœur. Guidés par eux, je trouve des mines inépuisables de piété, d'instruction et de poésie, au foyer de tous ces monuments sacrés. Il y en a sur terre, il y en a sous terre ; car dans le cours des siècles Rome a grandi en
hauteur par les monurneuts qu'elle a élèves, et en profondeur par les fouilles dans lesquelles elle a retrouvé tant de parties d'elle-même. En face de ces œuvres du génie catholique, on est plus porté à y chercher le secret invisible des vérités qu'ils contiennent qu'à en admirer simplement les formes diverses : c'est un vrai réveil, une véritable exaltation du sentiment religieux. Les réalités visibles de Eome chrétienne, deviennent comme l'empreinte et le portrait de son essence spirituelle ; et peu à peu se forment et ressortent les caractères et les attributs qui constituent le centre du christianisme ; il s'émane de mes visites, des résuhats qui répondent au goût et aux aspirations de mon âme ; et, de soi-même, le regard saisit le côté des choses qui met en relief les vérités enveloppées dans ces monuments divers.
Eome n'est pas toutefois la Jérusalem céleste avec ses portes de saphir et ses habitants surnaturels. Je prends le beau, je laisse le laid. Je n'ai pas la prétention de tout voir, de tout connaître. J'apporte de la modération dans mes promenades et dans mes études. L'important n'est pas d'avoir surabondance de mets, mais de bien déguster ceux qu'on a su choisir, Surtout je recherche ceux qui peuvent noumr la piété ; mes visites deviennent des pèlerinages, des méditations, des études sur ces pierres marquées du sceau du christianisme, des considérations sur les destinées merveilleuses de cette ville, qui est comme le pivot sur lequel tourne l'histoire de la religion.
Ce voyage à Rome me fera beaucoup de bien. Il m'ouvrira des réservoirs de connaissances nouvelles pour moi, qui me serviront, je l'espère, pour d'autres travaux. L'étude de Rome, dans Rome, me fait pénétrer jusqu'aux sources vives du christianisme. Elle rafraîchit tous les bons sentiments de mon cœur, et, au milieu des sécheresses d'une lutte nécessaire mais ennuyeuse, elle répand dans mon âme une merveilleuse sérénité. Il y a, je le sais, un danger dans ce charme qui m'environne : les travaux faits avec trop de goût, courent risque de perdre une partie de leurs mérites. Cependant nous
n'en devons pas moins remercier la bonté divine, qui sait nous composer des plaisirs avec nos devoirs. Tout de même, je dois à mon séjour à Rome, des moments d'une douceur sérieuse qui se renouvelle chaque jour, et qui me suit suavement dans les heures d'un travail aride et difficile.
Samedi, 8 mars. — Vous allez rire de moi, mais n'importe, vous n'en aurez pas les étrennes ; je vous dirai ce que j'ai fait cet après-midi. Après avoir rendu visite à M. l'abbé V..., qui avait laissé sa carte chez moi, je suis allé à l'imprimerie Polyglotte de la Propagande, et là j'ai acheté des alphabets et des grammaires dans les langues suivantes : Malabre, Barbane, Indoustan, Bulgare, Chaldaïque, Cophte, Malabare, Samaritain, Perse, Syriaque, Thibétain, Australie, Arabe, Arménien, Egyptien, Albanais, Hébraïque, Portugais, Géorgien, Illinien, Indien, Ottoman ; sans compter un petit catéchisme grec, que j'ai lu presque dans son entier, admirant comme il est rédigé simplement et à la portée des enfants. Me voici muni de vingt-deux nouvelles langues ; je ne craindrai plus d'entrer en discussion même avec une femme, et je pourrai démêler ou embrouiller tous les malentendus de la Tour de Babel, je veux dire la question Universitaire.
Je visitai, sur la place du peuple, les églises de Ste-Marie in Monte Sancto et de Marie de Miracoli, J'y passai une grande partie de l'après-midi, à réciter mon bréviaire, à assister à une bénédiction du saint Sacrement, à lire mon catéchisme grec, à examiner les beaux tableaux et les beaux tombeaux. Je vais me mettre dans l'image de mon tombeau, le lit. Bon soir ! Mais auparavant récitons VAve Mai'ia comme les Grecs :
Theotoke Parthene — Mère de Dieu Vierge.
Marie pleine de grâces, je te salue ; le Seigneur est avec toi ; tu es bénie entre les femmes, et béni est le fruit de tes entrailles, parce que tu as mis au monde le Sauveur de nos âmes. Ainsi-soit- il.
Maintenant, récitons-le en Italien : " Dio vi salvi, Maria,
piena di grazia, il Signore è con voi ; voi siete benedetta fra tutte le donne, ed è benedetto Gesû frutto délie vostre viscère. Santa Maria, Madré di Dio, pregata per noi peccatori adesso e nell'ora délia nostra morte. Cosi sia.