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CHAPITRE QUATRIÈME

DU 21 FÉVRIER AU PRExMIER MARS

Vendredi, 21 février. — Reprenons notre jouissance. La station du carême était a St Jean et Paul. Je me rendis au Colisée. Prenant la rue S. Gregorio j'arrivai à l'église du même nom.

J'y priai pour nos amis les Anglais qui doivent à ce saint Pape le bienfait de leur conversion au christianisme. Quand l'Angleterre reviendra à la vraie foi, un grand pas sera fait pour la conversion du monde entier. Je m'assis sur le siège de marbre, duquel ce saint docteur délivra de si balles homélies. Il n'est pas dit qu'il laissait filer sa voix sur les eeet ni les quiii. En face se trouve inscrit sur le mur un beau distique latin.

Nocteque dieque vigil lonjo hic defessa lahore Gregorius modicâ memhra quiète levât.

Par la via di S. Giovanni et Paolo je me rends à l'église de la station. Elle est tendue de riches draperies rouges cramoisies ; une foule assez nombreuse la visite, entrant, sortant, priant, examinant, chuchotant. L'orgue soupire. J'y récitai mon bréviaire. J'étais ému. Et en lisant le psaume Dominus régit me, il me semblait que le Seigneur m'en répétait les mots tout à l'oreille.

** Le Seigneur me conduit, je ne manquerai de rien, il m'a placé dans ses pâturages. Il m'a donné de l'eau en abondance pour me rafraîchir, et sa grâce a converti mon âme. Quand bien même je marcherais dans les ombres de la mort, je ne craindrais rien, Seigneur, parce que vous êtes avec moi. Vous êtes mon bâton de voyage, mon appui, ma consolation. Vous m'avez préparé une table abondante et vous me défendez contre mes ennemis. Vous n'avez pas ménagé l'huile à ma tête, et vous m'enivrez du calice de vos consolations. Votre miséricorde me poursuit tous les jours de ma vie. Oui, j'habiterai dans la maison du Seigneur, toujours, toujours. " Comme elle était douce cette prière I comme elle était consolante, fortifiante !

Sous l'église se trouvent les appartements de la maison qu'habitaient saints Jean et Paul ; une vingtaine de chambres ou corridors ont été déblayés. Je m'y promenai, saisi, rêveur, à la lueur insuffisante des chandelles ; et je m'agenouillai à l'endroit où roula la tête des martyrs sous la hache des bourreaux.

Continuant la rue St-Jean et St-Paul, je passai à la petite église de St-Thomas-in-Formis. Fermée. Tant pis pour elle. Je ne reviendrai plus dans ce coin-ci.

J'eus plus de chance en face, à St-Etienne-le-Eond, la plus grande rotonde de Eome, quelque chose qui n'est pas beau par son fini, mais tout-à-fait intéressant par son originalité : un vrai panorama de tous les genres de supplices imaginables par lesquels eurent à passer les martyrs. Il n'y a pas moins de cinquante fresques, à quatre sujets par fresque.

Je rentrai pour lire dans La Presse le procès... Quel déplorable scandale ! Et dire qu'il y a des gens qui approuvent cette conduite, de leurs sympathies et de leur argent ! et notre personnage en est. Mon Dieu, donnez-nous l'intelligence. Mais il paraît qu'il vaut mieux qu'ils ne l'aient pas. Car ils pourront plaider cette excuse : " Seigneur, pardonnez-leur, car ils ne savent pas ce qu'ils font. " Vous, qui n'avez pas ce faux-fuyant, filez droit ; et demandez à Dieu que je marche

dans les sentiers de sa justice, de son humilité et de son obéissance. Bonsoir !

Samedi, 22 février. — Ce matin, je dus porter une lettre au cardinal Simeoni. Rendu à la place d'Espagne, comme je n'étais qu'à 6 minutes de St-Ckarles om Corso, je m'y rendis par la via del Carrozze.

Au milieu des pierres tumulaires qui ornent les murs et les colonnes de cette égKse, j'en remarquai une qui portait cette touchante inscription : Marianae Joannettae Romanae infantulae suaviter arridenti desideratissimae quae ann. /, m, ///. d. 1 nata a hlanditiis nostris ad angeliaos choros erecta hrevissimam vitani explevit. Diem aeternae conjunotionis expectantes Parentes cum lacrymis posuimius. A Marianne Joannette Romaine, toute petite enfant que ses doux sourires nous rendaient très chère. Enlevée à nos caresses pour être transportée au sein des chœurs des anges, elle a terminé sa trop courte existence à l'âge d'un an, trois mois et un jour. Attendant le jour de l'éternelle réunion, nous, ses parents, pour soulager nos larmes, lui avons élevé ce monument ! " Il n'y a que la religion pour inspirer ce doux mélange de sourires et de larmes, de douleur et d'espérances.

Après-midi travail, lecture, repos. Vraiment j'ai ici un peu de vie tranquille, ce que je ne connaissais plus depuis l'île Bizard. Il me fallait venir bien loin pour trouver le loisir. Ce n'est pas que tous mes instants ne soient employés. Mais le travail se met bout à bout, et ne se surchevauche pas. J'avais besoin de ce repos, et Dieu me l'a ménagé. Et tout en me reposant, je m'instruis, je me récrée, je fais du bien à mon âme, et je rends, du moins je le crois, un grand service à mon pays. Dieu soit béni ! Bonsoir !

Dimanche, 2Z février. — J'ai voulu voir tous les S. Laurent dont il est parlé dans les feuilles y annexées. Je me rendis vers deux heures P. M. à la via Lorenzo in jX-'-Ti'^ispeV' na, qui se trouve tout près de Ste Marie Majeure, à l'ouest ; portes fermées. Je passai à S. Laurent in fonte sur la via Urhana, qui court dans le voisinage, portes fermées. Très

bien, très bien, vous aurez l'honneur de. ma visite, s'il me reste du temps. Pour me dédommager, j'arrêtai à l'église du Gesu, sur le corso Victor- EmTïianuel, à quelques arpents de la place de Venise.

C'est une des plus riches de Rome pour le précieux des marbres et l'éclat des décorations. Les Jésuites ne sont pas hommes à rester en arrière. Je m'agenouillai devant le bel autel de S. François Xavier, le second patron du pays, le patron de' la propagation de la foi, l'œuvre de charité que j'ai plus à cœur dans ma paroisse.

Tout de même j'ai pu attraper un S. Laurent, en continuant le corso Victoo^-Erumanuel, jusqu'à la Piazza délia cancellaria. Rien de plus saisissant que l'histoire du saint martyre qui se déroule sur des toiles qui ont bien quarante pieds de long. Si M. Rioux réussit aussi bien pour mon tableau de St-Lin, sa réputation est faite.

De là, je traversai au nord, à la belle Piazza Novona, et sur ma droite j'entrai à Ste- Agnès. On y était à chanter vêpres ; ce qui ne m'empêcha pas, de ma place au centre, de l'examiner très bien. Cette croix grecque surmontée d'une coupole qui y répand des flots de lumière, est belle certainement ; mais pas plus belle que cette vie que je vous envoie sur des feuilles volantes.

Je me suis rappelé que Jésus, dans l'évangile d'aujourd'hui, dit : " L'homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. " A 4J h,, il devait y avoir un sermon à St-Louis-des-Français ; j'en étais à quelques pas. Je traversai la place Navone et entrai dans l'église qui donne sur la Piazza S. Lidgi di Francesi.

L'orgue ronflait. Une nombreuse assistance priait pieusement. Des voix françaises, prononçant le latin comme au Canada, chantaient les psaumes des vêpres. Il y avait un petit air de chez nous, je me sentais attendri. J'y jetai un coup d'œil rapide ; j'y retournerai. Pour aujourd'hui l'intérêt des oreilles a fait taire celui des yeux.

Le prédicateur était un missionnaire Salésien, Savoyard.

Vous connaissez mon admiration, ma dévotion pour S. François de Sales ; déjà je me trouvais prévenu en faveur d'un de ses enfants. Le Père Tissot, pour encourager sans doute ses auditeurs à suivre fidèlement jusqu'au bout le cours de ses instructions pendant tout le carême, a développé ces deux idées : la parole de Dieu nourrit l'esprit, elle réjouit la mémoire. Son style est imagé, mais simple et sobre ; sa phrase est nourrie, sa manière intéressante ; il connaît le chemin du cœur. Il a parlé de patrie lointaine, de souvenirs d'enfance, de tendresse maternelle ; je faisais un retour sur moi-même, bref j'ai pleuré !

Je dois cette jouissance de l'esprit et ce délassement du cœur à un de mes compagnons de pension, dont je vous ai déjà parlé, M. Belnoue, qui a bien voulu aujourd'hui être mon cicérone à travers le dédale de Eome. On gagne toujours à parler avec un savant, on n'y perd jamais à voyager avec un homme qui connaît les lieux. Impossible d'être plus aimable que ce monsieur ; et, si je le voulais, je pourrais user et abuser de ses services, uti et abuti.

A Eome, à raison de la grippe qui fait des ravages, le gras est permis tous les jours du carême. Mais pas plus qu'ailleurs nous ne sommes exempts de méditer ces paroles de S. Paul : " Voici un temps favorable, voici des jours de salut. Soyez patients dans les tribulations ; soyez chastes et purs. Que votre charité ne soit pas feinte. Vivez comme devant mourir bientôt, et possédez comme si les biens de ce monde ne vous appartenaient pas. " En effet quelle folie de s'attacher à des choses qui passent si vite. Dieu seul demeure, qu'il soit notre seul bien. — Pardonnez-moi ce petit bout de sermon ; je trouve cela singulier de ne pas donner mes deux ou trois instructions tous les dimanches. — Bonsoir et à demain !

Lundi, 24 février. — Cet avant-midi, M. le Dr Desjardins, qui est revenu de Naples, a passé une heure avec moi. Il donne un dîner demain soir, auquel il m'a invité.

A trois heures cet après-midi, je portais une nouvelle lettre

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an cardinal Simeoni. Comme vons le voyez, tont en attendant le retour de Mgr Jacobini aux affaires et tout en préparant mes grosses batteries, je ne reste pas inactif. Réellement je pense que ma troisième question n*est pas loin d'être mûre. Le moment va se présenter bientôt, je crois, de porter la lancette dans l'abcès. Je suis sûr de la réponse, comme si je l'avais dans ma poche. Restera la quatrième question, l'importante, la compliquée. Dans tous les cas, quand elle arrivera, je ne puis pas dire que je ne serai pas préparé. Toutes mes pièces sont déjà rangées en ordre comme des soldats en ligne de bataille ; mes canons sont chargés jusqu'à la gueule. J'ai apporté ici toutes mes batteries, que je n'avais pas eu le loisir de monter dans le tourbillon qui compose ma vie Montréalaise. A Rome, j'ai le temps pour calculer mes moyens, et préparer mes attaques. J'ouvrirai le feu, je crois, d'ici à une quinzaine de jours ; et cette question gagnée, ou perdue, il ne me restera plus rien à faire ici. Je reprendrai le chemin du Canada et de St-Lin, où se trouvent le fover de mes affaires et le centre de mes pensées. Je ferai ce qui dépend de moi ; à Dieu le reste. Il en arrivera ce que le bon Maître voudra. Dans tous les cas, n'apporterai-je que le résultat obtenu jusqu'à maintenant, le voyage sera loin d'avoir été inutile. Priez pour moi. Quand vous recevrez cette lettre je serai au plus fort des explications de ma dernière question. Ne ménagez pas les Ave Maria. Faites prier les enfants avec un redoublement de ferveur. Pas long, mais bien. Rien ne résiste à la prière. Le but que je poursuis me semble bon. Je suis certain de l'intention. Oh ! que le résultat soit un trésor de paix, de conciliation et d'apaisement. Je ne veux le triomphe d'aucun parti, seulement celui de la vérité. Que Dieu règne sur nous et sur notre enseignement. Ainsi soit-il.

Je revins par St-Pierre-aux-liens, la station du carême. Ce n'était pas directement sur mon chemin ; mais tout chemin mène à Rome, surtout quand on y est. Le Corso me mena à la place de Venise, la via Nationale à la place Magnanopoli ; la via del Grillo et la via For di Conti me menèrent à la via

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Oavottr, et celle-ci à Tescalier qui me monta à St-Pierre-auxliens.

Les religieux entraient pour chanter Matines, Je récitai mon bréviaire aux douces et mélancoliques modulations de leur chant, aux soupirs et aux ronflements de l'orgue. L'âme se berce et s'enivre dans la prière. Au chant des litanies, tout le chœur, croix en tête, fit la procession autour de la basilique : une vision du paradis, un écho du ciel.

Avant de sortir je jetai encore un coup d'ceil sur le Moïse de Michel-Ange, monstrueux et merveilleux œuvre d'art ; et je m'agenouillai devant les chaînes de St-Pierre, qu'on expose aujourd'hui dans la confession à la vénération des fidèles. Que des chaînes d'amour nous attachent à Dieu, Nous aurons bien perdu notre temps, si nous nous attachons à autre chose. Tout le reste passe si vite, et nous appartient si peu.

Hier je recevais trois lettres du presbytère, M. C. et

M. St-G me les ont apportées après le dîner. Bientôt

vous m'arriverez directement à ma villa de la via Milazzo. Je vois bien que je ne changerai pas de domicile. Quand on est bien, on y reste. Il ne faut pae chercher de médailles sans revers. Le mieux est l'ennemi du bien. Il n'y a ici qu'un revers, c'est l'éloignement du centre. Encore en est-ce un ? j'ai par là, le repos. Je vous souhaite le repos de l'âme et du cœur. Adieu ! au revoir !

Donc j'ai reçu votre lettre du 9 courant, pleine de nouvelles. Vos photographies ne sont pas encore arrivées. Ce retard vient peut-être de leur enregistrement à St-Lin, ou de leur distribution à Montréal. Les lettres passent toujours avant les paquets. Vous avez bien fait de fermer les châssis au soleil. Je ne crains pas que vous cassiez les cordons de la bourse, de manière à ce que je ne puisse mettre les deux bouts ensemble. Faites pour le mieux et tout ira bien. Je vous félicite, ou plutôt je nous félicite d'avoir obtenu une subvention annuelle de $500.00 pour la construction de notre futur collège. Je dis nous^ car j'ai écrit, pendant la traversée, une lettre très pressante à M. Mercier. Sous quelle forme cet octroi

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viendra-t'il ? qui en assurera la prolongation indéfinie ? ce sont des détails auxquels on pourra voir plus tard. C'est déjà beaucoup que d'avoir le pied dans l'étriller. Vous en présenterez mes compliments à mes collègues, les commissaires, à M. le Maire, et à M. Gauthier, représentant du comté. Maintenant il ne faut pas laisser tomber la poire à l'eaa. Il faut saisir la balle au bond. Il importe de commencer de suite à préparer l'opinion publique à faire un sacrifice pour la construction de cette maison. Le plus tôt on commencera le mieux ce sera. Il faut d'abord y aller avec prudence. Contentezvous, dans l'occasion, d'appuyer sur le principe, et de démontrer les avantages d'un collèg3. Laissez les gens venir de l'avant et fixer eux-mêmes la somme de leurs sacrifices. Voici venir l'octroi des licences d'auberge. J'espère qu'on n'en augmentera pas le nombre. Ce serait ouvrir une porte au désordre ; s'il est nécessaire, voyez à cet effet le maire et les conseillers, en particulier. Où est l'affaire de M. Moody ? pense-t-il toujours à transporter ses boutiques à St-Liu ? Au revoir, mon cher ami et croyez à l'affection avec laquelle, je suis...

Mardi, 25 février. — Douce besogne. Je me suis levé ce matin avec un gros mal de tête. J'ai essayé le travail. Le crâne m'ouvrait. Je me mis à copier, ouvrage machinal ; après deux pages, je voyais du feu. " C'est bien, me dis-je ; quand le bon Dieu veut une chose, il faut la faire, c'est-à-dire aujourd'hui ne rien faire. " Je me contentai de lire un peu d'histoire romaine, sous forme de délassement, de feuilleter quelques pages de grammaire italienne, et de parcourir mon journal italien.

Car je deviens italien. Pour celui qui sait le latin, l'italien est facile. Pour l'apprendre parfaitement, il suffit de manger trois fois par jour du macaroni ; au bout de deux semaines, on lit ; au bout d'un mois on parle. Comme je ne puis m'astreiudre à ce régime, mon instruction va plus lentement. Tout de même, si ça continue, quand je partirai, je lirai l'italien comme le français.

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Après dîner, pour prendre l'air, je me rendis à la porte Pia, au nord ; c'est par là que les Piémontais sont entrés dans Rome le vingt septembre 1870, lorsqu'ils sont venus dépouiller le pape de ses Etats. Je revins par la Via de Venti Septernhre et la Fiazza di Termini, arrêtant à Notre-Dame des Anges. On ne se fatigue pas de revenir à cette église. Les tableaux sont si beaux, si grands et exposés dans un jour si favorable. Pour un moment je me trouvai seul dans cet immense édifice ; je me sentis près de Dieu. J'aurais pu me mettre à chanter de bonheur et d'enthousiasme.

A six heures, je me rendis chez M. Desjardins, 36 via del Tritone. Et je soupai avec Mgr F.i., prélat romain, employé à la bibliothèque du Vatican, et recteur de Ste-Marie-des- Anges, dont je viens de vous parler ; et avec l'abbé V... Madame Desjardins est enchantée de son voyage. Ils arrivent de Naples, où ils ont été quatre jours. Ils quitteront Rome, mardi le 4 de mars ; mais, s'amusant en France, ils ne rentreront pas au pays avant la fin d'avril.

Mercredi, 2Q février. — Après la pluie, le beau temps. Je me suis levé tout refait, frais, dispos. Ça vaut la peine d'être malade pour goûter tout le prix et la saveur de la santé. Un beau soleil entre dans ma chambre, assainit l'atmosphère, réchauffe les tiédeurs, danse sur les chaises, dore les tapis et fait briller le blanc immaculé de mes rideaux de lit. C'est un plaisir de travailler. ]:.e travail alors n'est plus un fardeau, un châtiment ; -c'est un devoir doux et facile. Donc travaillons ; mais pas comme vous, ma bonne mère, plus que nos forces, jusqu'à être rendus ; mais tranquillement, modérément, sachant nous arrêter à temps ; c'est le moyen de vivre vieux. Je vous l'ai toujours dit que vous feriez une jolie vieille ! Mais, pour cela, reposez- vous. Quand les deux filles ne pourront suffire à l'ouvrage, prenez une femme de journée. Ne vous gênez pas de ce côté-là. Il y a de l'argent ; et quand il n'y en aura plus, il y en aura encore.

A uce heure j'étais au collège canadieD, attiré par un pressentiment qui me trompe rarement. Je trouvai sur la table de M. C... les images annoncées, un paquet de journaux, une lettre de M. Archambeault et la vôtre du 13 courant. Merci. Elle n'était pas longue, mais elle était bonne. Pour les nouvelles de chez nous, je suis comme un enfant, je ne m'accoutume pas au plaisir qu'elles me causent ; l'impression est toujours aussi agréable. C'est comme de coucher sous la tente, dans un bois, au bord d'un lac.

Je revins par la place de St-Bernard et je récitai mon bréviaire à Notre-Dame des Victoires, une des trois églises, qui ont la façade sur cette place. Elle donne son titre cardinalice à l'archevêque de Québec. Je priai pour lui et pour moi.

A cinq heures je soupais, et me mettais en route pour la Propagande. J'eus une longue entrevue avec le cardinal Simeoni. Une heure durant, je lui donnai des explications sur l'objet de ma troisième question. Déjà le terrain avait été préparé par deux lettres antécédentes, que je lui avais adressées. Il finit par me demander un mémoire court. Ce qui vient à dire : Je vous répoudrai. Je vais faire le mémoire, mais pas de suite. Par le journal du 13, je vois que M, Kingston rencontre de l'opposition au Parlement de la part des dissidents. Je n'en suis pas surpris. Je vais attendre l'issue de la lutte. La couleur de mes preuves dépendra du résultat.

Comme vous voyez, ça va bien. Pourquoi briser mes lunettes couleur de rose ? J'aime mieux être optimiste que pessimiste. Il y a toujours assez de sombre dans ia vie, sans se mettre à boire de l'encre. Prenons les choses du bon côté. Kéjouissez-vous, dit St-Paul, mais réjouissez vous dans le Seigneur. Bonheur ! bonsoir ! — Ah ! ah ! vous savez l'italien, vous m'appelez Padre ; moi aussi, à mes heures, j'italianise. Buon giorno, mia madré. Come sta Ella. I o sto benone. La regrazio délia sua lettera. Spero di rivedere a presto. Ora ])ro me.

Jeudi, 27 février. — A 11 heures A. M., j'entrais à la

Propagande ; de là je gagnais le Vatican. Je dînai à un restaurant près de la place St-Pierre. J'arrêtai chez M. Desjardins à la via del Tritone. Je rentrai à 4 heures, travail jusqu'à 7 h. Puis avant de me coucher, la correspondance, laquelle n'est pas un travail, quand c'est avec vous. Voilà ma journée.

J'ai marché au moins deux heures. Il en est de même presque chaque jour. Quelquefois la marche se prolonge jusqu'à trois heures. Cet exercice sauve ma santé contre les malignités d'un climat étranger, conserve la vigueur de mon jarret, la vivacité de mon appétit, l'aisance de ma digestion, la lucidité de ma tête, la bonne humear de mon cœur et la placidité de mon âme. Quand le foie est malade ou paresseux, la bile monte au cerveau, et des vapeurs sombres s'étendent sur la vie et le caractère.

En m'en revenant du 'Vatican, à quelques pas de chez M. Desjardins, sur la Piazza S. Claudio, presque à la jonction de la via del Tritone et du Corso, j'airêtai dire mon bréviaire à l'église St-Claude. C'est une des moins remarquables de Kome. Bedeker n'en dit rien,' et de Bléser, peu de chose. Mais elle renferme une richesse dont bien peu d'églises peuvent se vanter, un privilège supérieur à tout autre, celui de posséder le saint sacrement exposé jour et nuit du commencement à la fin de l'année.

J'y priai pour ma paroisse, pour les malades de St-Lin, pour moi, pour vous. Que Dieu a été bon de nous donner la prière. Elle rafraîchit les sentiments du cœur, et répand la sérénité dans l'âme ; elle donne du goût et du charme au travail et elle assaisonne de plaisir nos devoirs même les plus pénibles. Je traverse un temps de douceur sereine, qui, je le sais, ne durera pas toujours. La mer a ses tempêtes et ses flots tumultueux ; la vie a ses revers et ses fluctuations douloureuses. Mais n'importe, c'est autant de l'existence passée sans abattement stérile ; ce sont autant de pas allègres de faits vers les délices sans retour d'amertume, vers des joies immuables. Travaillons chacun de notre côté pour y arriver par les voies

souvent diverses, que Dieu nous a tracées ; et dans cette réunion de la félicité, il n'y aura plus d'éloignement ni d'absence ; présence inséparable dans le sein de la Divinité.

J'ai reçu, en bon ordre, les photographies que vous m'avez envoyées, trois paquets. Merci. Je vous envoie un journal, celui d'aujourd'hui, où vous trouverez une belle lettre latine, eu style cicéronien, ou plutôt en style supérieur à celui de Marcus Taliius, qui ne connaissait pas la majesté sereine de l'Eglise, laquelle domine de cent coudées la majesté dure du senatus populusque romanus. Mes souvenirs classiques se réveillent, se dressent à chaque pas devant moi. Depuis le De Viris, passant par Ovide, Virgile, Horace, Tacite, jusqu'au pro Milone, on nous a tant parlé de la ville aux sept collines, puis à mon tour professeur, j'en ai tant parlé aux autres, que maintenant je ne puis pas faire un pas sans m'accrocher le pied dans quelque sommet historique ou légendaire. Ici c'est le Capitole, où je me réfugie avec les Romains vaincus par les giands-pères de nos grands-pères ; ou bien j'y monte en triomphe avec César ou Trajan. Là c'est le Palatin, le berceau, le noyau de la cité romaine, où vécurent plus tard Crassus, Cicéron et Catilina, Auguste et Néron. A côté, séparé par le Forum, s'élève le Quirinal, où s'établirent les Sabins après l'enlèvement de leurs filles, sur la hauteur qu'habite le roi Humbert dans un palais volé par la révolution. En face l'EsquiUn, où avait son palais, le protecteur des lettres, Mécènes, que Horace, dans sa première ode, par nous apprise par cœur en Belles-Lettres, appelle : - " ,

Moecenas, atiwù édite regibus,

0 et praesidium et dulce decus meum.

Il ne faut pas oublier le Viminal, où Dioclétien bâtit ses Thermes immenses, ni l'Aventin, qui vit naître et mourir Alexis, ni le Coelius, couvert de chênes qiierquetunalus. Et me direZ'Vous, que faites-vous du Janicule ? Ce qu'en firent le^ Eomains dès les premiers temps, je l'admettrai dans

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la ville, bien qu'il soit de l'autre côté du Tibre. Il y a une huitième merveille du monde, pourquoi "Rome n'aurait-elle une huitième colline ? C'est sur ses contreforts que sont bâtis St- Pierre et le Vatican : ou plutôt le Vatican forme un autre mont à part.

Sur quelle colline habitez-vous ? — Sur le Viminal, dans le voisinage des Thermes de Dioclétien, sur l'emplacement de l'ancien caiwp prétorien, où résidait cette milice formidable, qui nommait et destituait à sou gré les Césars.

A Demoiselle 0. C, — Ma chère enfant, j'ai reçu la lettre du 11 courant, elle me donne douze nouvelles bien comptées. Pas trop mal.. Une lettre est d'autant plus précieuse à un exilé qu'elle lui apprend plus de choses du pays. Parmi ces nouvelles il en est une qui m'a peiné : la maladie de ta campagne Z... J'espère que le bon Dieu la conservera à ses parents. Aujourd'hui, en passant dans une église, où le Saint Sacrement est toujours exposé, j'ai bien prié pour elle, je lui envoie deux anges, pour la garder à la vie, à la mort ; à toi, j'envoie un Pape. Je ne lui ai pas encore demandé mon audience, bien que j'aie déjà traité avec lui par écrit. Je l'ai vu à un service funèbre, qui a eu lieu le jour anniversaire de Pie IX. Il est bien vieux, mais sa voix est forte, et sa figure porte l'empreinte de l'énergie.

Je suis à acheter pour mes paroissiens de StLin, des souvenirs de toutes soites, que je ferai bénir par le pape, j'en aurai [)Our tous les goûts. La pensée de St-Lin me suit dans tous les sanctuaires. Je suis attaché aux Laurentides plus que je ne l'aurais cru : aussi j'y ai rencontré tant de zèle, tant de foi et tant de bonne volonté.

A St-Paul-hors-les-murs, il y a un médaillon de St-Lin, qui a près de cinq pieds de haut ; et l'on s'est servi pour faire les yeux du saint de deux diamants qu'une dame avait donnés pour avoir été sauvée d'une maladie grave. Quand le soleil donne, vous diriez que le portrait fixe sur vous ses regards étincelants. Le soleil donnait, je le regardai, il me regarda, nous nous regardâmes longtemps, enfin ébloui je dus baisser la

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vue le preiiûer ; et il me semblait que d^^eii haut du ciel saint Lin regardait en moi tous ses protégés du Canada ici représentés. Tu salueras bien pour moi ton père, ta mère, tau frère et tessœurs. Au revoir I car je retournerai à St~Lin, avant que tu partes pour Hochelaga. As- tu commencé à faire ton petit bonnet de postulante ? Je demeure

Vendredi, 28 février. — Bon avant- midi pour tracer son sillon, pauvres bêtes de somme que nous sommes ! Cet aprèsmidi, je partais lorsqu'arriva, pour me faire visite le Père Tenaillon, le supérieur des Pères du Saint Sacrement. C'est le ij^rand ami de Mademoiselle de la Risselière. Il m*a invité pour aller dîner chez lui dimanche.

A 3 heures, par le tramway je me rendis à la place de Venise, par rornnib'îs au Ponte GariJyxldi. De là sur mes jambes je visitai l'église de S. Chrysogone en face du pont, temple assez commun où l'on voit le tombeau de Marie Taigi,. la célèbre voyante que Pie IX a déclaré vénérable le 8 janvier

Puis passant par les rues di S. Chrysogono, di Genevosi et di S. Cecilia, j'arrivai au but principal de mon voyage, Sainte Cécile. J'y ai joui. Si vous voulez avoir quelques détails, je vous renverrai aux élèves du couvent. A elles la primeur des parfums qui émanent du sanctuaire de cette jeune vierge.

SuivaLit les rues di S. Cecitia, di Genevosi, délia luce et Lunqaretta, je revins par Sainte- Marie au Transtevère, une des belles églises de liome pour la richesse de son pavé, de sa voùttj et de ses colonups. Comme vous l'expliquera le commode de Bléser, il jaillIÉici une source d'huih\ L'huile est le syrabjle de l'onction. Je demandai à la Sainte Vierge une parole, non pas éloquente ( l'éloquence charme mais ne convertit pas) mais onctueuse pour aller droit au cœur, et aussi ne pas blesser les oreilles délicates par des qiieee trop longs et des ece4 trop suspendus.

Assez pour ce soir, je deviens raisonnable, un peu. J'ai pitié de vous.

Les ^'lèves du Couvent de St Lin, Lanrentides. — Mes chères enfants, je vous dois une lettre. Je sais combien vous priez pour moi, pour le succès de mes affaires. J'ai 6té touché de votre bon vouloir et de votre persévérance. Je vous renouvelle aujourd'hui directement l'expression de mon remercîment, que je vous ai déjà fait parvenir par l'entremise de votre révérende Supérieure. Veuillez continuer votre œuvre de haute charité. Dieu vous écoute. Je trouve ici bien des portes ouvertes sans que j'aie besoin de me servir de clef, et des grâces nombreuses m'arrivent sans que j'aie songé à les demander. Vous n'êtes pas les seules à mettre la main à la roue, mais je crois que vous y avez votre bonne part de travail et de succès. Serait-ce trop que de vous demander de communier à mon intention le jour de Saint- Joseph, si ma lettre arrive à temps. De mon côté je dirai ce jour-là la messe pour le couvent de St-Lin, pour toutes celles qui l'habitent ou le fréquentent. Partout des deux bouts du monde, nous nous trouverons réunis dans le cœur de Jésus. Seulement je m'y trouverai rendu cinq heures avant vous. Laquelle d'entre vous peut me dire pourquoi ?

Croyez, mes chères enfants, que je pense souvent à vous quand je visite les pieux sanctuaires de Rome, surtout ceux qui nous parlent de saintes et de saints, jeunes et purs, comme Saint Stanislas, Saint Louis de Gonzague, Sainte Agnès, Sainte Lucie, Sainte Cécile. Pas plus tard qu'aujourd'hui, pour vous, je visitais l'église de Sainte Cécile au Transtevère. Afin de m'épargner de l'écriture, je vous envoie sur des ieuilles imprimées, la description de cette église et le récit abrégé de la vie de cette charmante petite sainte. Ecoutez-en bien la lecture. V^otre âme sera embaumée comme de parfums célestes. Qu'elle fasse naître en vous des désirs de piété, de pureté, de générosité, de sainteté et j'ajouterai de vocation religieuse.' 11 y eu a parmi vous que Dieu appelle à une vie plus parfaite ; qu'elles ne soient pas sourdes à sa voix. Dites-lui : est-ce moi, Seigneur, est-ce moi ? Fiancées du Christ, soyez bonnes, soyez sages. Ne laissez pas se perdre dans la boue de ce monde la plus belle perle de votre couronne.

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Uu religieux me conduisit dans la salle de bain, où fut martyrisée la sainte. Le marbre sur lequel elle est tombée et qu'elle a arrosé de son sang, sert de pierre d*autel. Je le baisai, La statue, couchée sous le maître autel, représente Cécile telle qu'on Ta trouvée dans son tombeau 1370 ans après sa movt ; elle est belle à ravir. On ne peut se rassasier de la regarder. Je descendis l'escalier qui conduit à la Crypte, et je le parcourus une bougie à la main, frissonnant d'un saint tressaillement en pensant que Cécile avait passé ici une partie de sa vie, qu'elle y avait prié, qu*elle y avait catéchisé les pauvres. Les os de Tiburce, de Valérien, de Maxime semblaient prendre la parole pour me raconter leur merveilleuse légende.

N'oubliez pas que sainte Cécile est la patronne de la musique. Si vous avez de la voix, rappelez vous de ne faire servir ces dons qu'à la gloire de Dieu, jamais à la vanité et aux frivolités dangereuses pour ne pas dire coupables. Ce qui fait le mérite d'une femme, c'est Tordre, c'est le travail, c'est l'économie, c'est la propreté, c'est la modestie, c'est la piété. Oui, soyez pieuses, et le reste, avec un peu d'attention, viendra comme tout naturellement.

Allons, assez pour une lettre. Eemettons la partie, de vive voix, an couvent, dans la grande salle. J'ai bien des choses à vous conter. Je vous vois, là, pressées en cercle, le cou allongé, les yeux flamboyants, et la langue en arrêt 1... allons, laissons tranquille la langue des petites filles. Si elle sert à caqueter, elle sert à prier aussi ; et priez pour moi qui suis — Votre tout dévoué père en Jésus Christ.

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