‹ En Europe: par ciChapitre 20 sur 33 · DU 28 AVRIL AU 8 MAI · texte numérisé non relu

DU 28 AVRIL AU 8 MAI

Lundi, 28 am^l. — Abondance de biens ne nuit pas. Je viens de recevoir votre lettre du 11 avril, et celle du 14, en même temps. Je les ai lues trois fois, une fois seul, une fois avec M. Belnoue, qui croit y avoir un droit, et une autre fois seul. Cependant M. Belnoue n'entre pas dans le vif des choses intimes, j'en ai la clef, et ne la passe à personne.

Il faut que je vous dise quelque chose. Je suis malade, mais n'allez pas vous inquiéter. Cette maladie est ennuyeuse mais elle n'est pas dangeureuse. Je connais plusieurs personnes au Canada, qui l'ont eue, et qui en sont heureusement débarrassés. Les deux purgations que j'ai prises dernièrement étaient pour en arriver là, elles n'ont pas réussi. J'ai fait demander un médecin de réputation, et il va me soumettre à un régime qui va aboutir, dit-il, infailliblement. Je commence demain matin.

Mon cher ami, j'cti reçu votre lettre du 8 avril, pleine de nouvelles. En effet, j'espère qu'on n'augmentera pas le nombre des licences. Mes félicitations sur votre semaine sainte. J'en reçois des nouvelles de tout côté. Une lettre me dit : " La semaine sainte nous a paru très-courte. MM. Fayette, Cabana et Ethier ne se sont pas épargnés. Sermons, chant, cérémonies, tout était très-bien. Ils sont pieux, attentifs, gracieux. C'était très édifiant de les voir. " Une autre ; " La discipline des enfants de chœur, était excellente, c'était superfine" Une autre : "Quelle belle semaine ! qu'il fera bon au ciel

de ne jamais offenser Dieu, l'aimer uniquement, ne jamais souffrir ! " Une autre : " Cérémonies, chant, préparation de l'église, rien n'a été négligé. M. Fayette a été admirable dans l'organisation de tout cela, M. Cabana a sondé les voûtes de votre église dans VEzultet et les Lamentations . " Donc encore une fois mes remercîments et félicitations !

Je sais que vous aimez à faire ce qu'il y a de mieux. Or voici ce qu'il y a de mieux pour les bouteilles de vin de messe. — Vous les coucherez sur des planches dans une partie sèche de la cave. Vous mettrez des planches sur la terre, parce que le sol à St-Lin est trop humide. Vous coucherez la bouteille, afin que le gaz ne soit pas en contact avec le bouchon. Puis vous les ahrillerez de sable, en ayant soin d'en mettre un peu sur les planches pour empêcher l'humidité d'ariiver à la bouteille. Deux pouces de sable dessous, quatre pouces ou trois dessus seront suffisants. Mettez du sable, non de la terre forte, c'est plus sain. De même, le vin aura la température qu'il lui faut, toujours égale; il sera à l'abri de la fermentation indue et de l'acidation. Ne manquez pas de prendre cette précaution avant la chaleur. Elle est nécessaire, vu que ce vin n'ayant pas reçu de sucre, n'est pas très riche en alcool, et est bien plus sensible que l'autre aux variations de l'atmosphère. Enterrez, aussitôt cette lettre reçue.

En même temps que moi, M. Cousineau a reçu de vous une lettre qui lui a fait un sapré mille tonnerres de plaisir. Depuis un mois il vient deux fois par jour, à dix pas, dire la messe et déposer le saint Sacrement à 4 h. P. M., dans un couvent demi-contemplatif, dont le chapelain est allé en vacances. Au revoir : mes saluts à M. Cabana !

Mardi, 27 avril. — Je n'ai rien pris de la journée. Cette diète est la préparation prc»chaine.

Mercredi, 30 avril. — J'ai pris par trois fois cinquante-cinq pilules de Kusso, à peu près ce qu'il a de plus mauvais, en fait de remède, sous le soleil. Succès complet !

Jeudi, 1 mai. — Purgation avec l'huile de ricin. Je restai mon comme un chiffon. Je pris ce soir du solide pour la première fois, depuis trois jours.

Vendredi, 2 mai. — Je me réveillai ce matin, refait. Un steak releva mes forces complètement. On me donne trois jours de répit, pour continuer le traitement lundi et mardi, en cas qu'il soit reuté dans les intestins des germes de cette maladie. Ainsi, comme j'ai la franchise de vous tenir au courant de tout, soyez assez raisonnable pour ne pas vous inquiéter.

Aujourd'hui j'ai été assez bien pour aller avec M. Belnoue, en voiture à la Propagande, chez Mgr Labelle, chez le tailleur, chez l'imprimeur.

Je bénis le ciel de m'avoir envoyé dans cette maison. Vous ne sauriez croire comme je suis soigné avec intelligence, avec dévouement, je dirai avec affection. Mon infirmière est cette petite sœur, dont je vous ai déjà parlé. Son nom est Véronique, et elle a la charité de sa sainte patronne. Anglaise par son père, irlandaise par sa mère, elle est de bonne famille, instruite, d'une éducation tout à fait délicate. Et c'est plaisir de voir comme elle accomplit avec aisance et bonheur tous les travaux pénibles qu'entraîne le soin des malades. Une nuit que la surexcitation des nerfs ne me laissait pas de repos, elle a passé tout le temps à mon chevet, sans clore l'œil du soir au matin. Et que d'attention / et que de prévenances ! d'avertissements ! et j'ajouterai que de réprimandes ! car je ne suis pas changé. Elle s'est aperçu que je portais en même temps un chausson rouge et un chausson bleu. Faites pour cette religieuse une petite prière, car elle m'a été bien bonne.

Je vous envoie aujourd'hui par la poste un mémoire. Vous pourrez en prendre connaissance, mais il ne faudra le montrer, ni le passer à personne. Pendant quelques mois encore, pour le Canada, c'est un secret. Avant huit jours l'imprimerie m'en livrera un autre. Il m'en restera encore trois à imprimer, iviage est fait ; cependant le travail du rabot

est pleifi de minuties. La question va se trouver discutée sous toutes ses faces.

Ma maladie me coûte vingt piastres. Le médecin m'a pris dix piastres. Je voulais d'un autre côté récompenser les leligieuses qui m'ont soigné avec tant de bonté. Je savais qu'elles refuseraient un offre direct. Voici le moyen que je pris. La mère supérieure est partie cette semaine pour la France, pour Tours, où se trouve la maison-mère de sa communauté. Je lui ai donné dix piastres pour payer les dragées du voyage, ou loute autre dépense à son choix. Et je me considère heureux d'en être quitte à ce prix. La mère reviendra vers le 20 du présent mois. Le médecin, qui m'a soigné, s'appelle Mugnai.

Samedi, 3 unai, — Une lettre de partie, une autre entre sur le métier.

Je suis bien, mes forces reviennent. J'ai passé une partie de la journée à corriger les épreuves d'un autre mémoire qui sortira des presses mardi ou mercredi prochain. Cet aprèsmidi, je suis allé à la Banque retirer deux-cents piastres ; cependant, pour ne pas me fatiguer j'ai pris les omnibus. Cette banque se trouve sur le Corso près de la place CoLona. Nous avons célébré aujourd'hui la fête de l'Invention de la croix ; '1 faisait bon de réciter ces paroles de S. Paul : " Je ne veux rien savoir que la croix de Jésus crucifié. "

Demain, j'irai dîner chez le Père Tenaillon. Voici sa lettre d'invitation : Cher Monsieur Proulx, Dimanche prochain, nous possédons Monseigneur Labelle, c'est vous dire tout de suite ce dont il s'agit. J'espère que votre mauvaise santé ne nous privera pas de votre présence. — Nous aurons aussi Monseigneur Baroncini de la secrétairerie d'Etat, un de nos amis, et qui a grand désir de faire votre connaissance. "

J'ai reçu votre lettre du 16 avril, avec un plaisir égal aux plaisirs qu'ont causés les lettres précédentes. Je n'ai pu remettre votre image à la mère Supérieure, puisqu'elle est à Tours ; mais je l'ai déposée chez son assistante Sr Providence, qui a été très flattée de cette attention.

M. Belnoue a été touché de son scapulaire. C'est une âme sensible qui n'est pas indifférente aux attentions délicates. Il vous remercie. Je vais le perdre. Il part lundi, dit-il, pour Munich en Bavière, où il va passer l'été. Il y fait moins chaud et la vie coûte moins cher. M. Belnoue est un ancien professeur au petit séminaire de Chartres, qui a enseigné vingtcinq ans, prêtre digne, fatigué, qui se repose depuis trois ans pour refaire sa santé. Il a beaucoup voyagé, a visité la Terre- Sainte, l'Allemagne, la Suisse et T Angleterre, sans compter la France et l'Italie. Il est humble et pieux. Ce m'était un bon ami. Il m'a rendu de grands services, non seulement pour copier, mais encore dans la correction des épreuves. Il connaît à fond les mille et une minuties de l'orthographe française. Tout de même pour moi le gros du copiage est fini. Je remercie la Providence d'avoir mis ce prêtre digne et sympathique sur mon chemin.

Mon voyage en Grèce e^tjlainhé, le séjour à Kome se prolongeant trop. D'un autre côté, je vais connaître Rome comme Montréal, et je me mets au courant de bien des choses, qu'il sera toujours utile de savoir. Bon soir !

Dimanche 4 mai. — J'ai dîné avec Mgr Labelle et Mgr Baroncini, chez le Père Tenaillon. J'avais reçu dans l'avantraidi ce mot de Mgr Labelle : " Cher ami, j'ai lu votre mémoire avec un grand plaisir. Il est logique, clair, concluant. La chaîne de l'argumentation se soutient d'un bout à l'autre, et celle de Québec me paraît rompue en plus d'un endroit. A mes yeux, ce mémoire assure le gain de votre cause. Enfin la cause de Montréal a donc été plaidée parfaitement une bonne seule fois, et c'est celle-ci. C'est une grande consolation pour moi de pouvoir dire : le plaidoyer est complet sous toutes ses faces. Si l'on perd, la cause a -été magnifiquement plaidée. Je n'ai pu me rendre ce témoignage dans les autres plaidoyers de Montréal. Celui-ci soulage ma conscience."

M. Belnoue ne partira pas maintenant. J'en suis fort heureux. Je lui ai trouvé de l'ouvrage chez Mgr Labelle. Voici l'introduction que je lui donnai :

" J'ai entendu dire que vous aviez de l'écriture à faire faire. Dans ce cas-U si vous n'avez pris encore aucun engagement, je me permettrai de vous présenter M. Belnoue . Vous ne pouvez trouver mieux, nulle part II a une belle main, il est très discret, il connaît à fond toutes les minuties de l'orthographe française, et il entend parfaitement ces choses-là. 11 m'a rendu sous ce rapport de très grands services. Il m'a épargné un gros mois de travail, sans compter qu'il a soulagé mes journées et m'a rendu agréable le séjour de Kome dans les circonstances. Il me semble que vous feriez bien de copier toutes vos lettres et tous vos documents dans un cahier, comme celui que je vous envoie pour l'examiner. On sauve beaucoup de temps et de trouble, quand il faut référer à une pièce justificative. Vous pourriez même mettre un index à la fin du cahier. M. Belnoue devait partir pour Munich en Bavière, lundi ; mais si vous étiez prêt à lui donner de l'ouvrage dès maintenant, il retarderait son départ d'autant de semaines qu'il sera nécessaire. Enfin ayant trouvé l'homme aisé, facile et maniable, tel qu'il le faut pour ce genre de travail, j'ai voulu vous assurer ses services, si vous en aviez besoin, n'ayant pas oublié ce que je vous dois moi-même."

M. Belnoue restant, je profiterai de sa présence. J'ai reçu des lettres de Mélina, d'Adéline et de Marie-Louise. En rentrant je trouvai sur ma table la lettre de celui qui s'appelle luimême le Vicaire Noir,avec une lettre de Madame Judes Ethier. Je me trouve à suivre les affaires de St-Lin de près, comme celles de la Propagande. M. Fayette m'a écrit de la capitale fédérale. Au revoir ! et priez pour moi. Il faut en prendre son parti, je fais une affaire qui est longue ; mais, comme toutes les choses humaines, ca finira.

Lundi, o mai. — J'ai reçu votre lettre datée d'Ottawa. Je suis heureux que vous vous soyiez donné une petite vacance pour vous refaire des fatigues du carême. Comme cela, on croit dans la Capitale que je pourrais bien m'occuper ici d'autres choses que de l'Université !

Le Père Paradis est arrivé à Eome depuis huit jours. Il est venu me voir, et m'assure que sa cause va entrer cette fois régulièrement. Avec d'autres choses, ce qui va lui nuire, c'est qu'il veut se mettre fondateur d'un ordre qui s'appellera *' Missionnaires Oblats de St-Jean Baptiste," ayant pour motto : Vox clamantis in deserto. Il pourrait bien en effet crier dans le désert. Ses idées sont exposées dans un petit volume de cinquante pages, où le bon grain est mêlé à l'ivraie. Ce n'est pas le moment, lorsqu'il veut rentrer de force dans sa communauté, de se poser en fondateur. L'un exclut l'autre.

M. Belnoue a été voir Mgr Labelle, et il en est revenu avec une botte de documents qu'il doit copier trois fois. Cela lui donne de l'ouvrage, des revenus et lui permet de rester avec nous. Je sais qu'il lui est agréable de prolonger son séjour à Eome, et je me réjouis d'en être la cause accidentelle.

Les forces reviennent complètement, avec l'appétit. Je sens la vigueur reprendre tous mes nerfs. Mais il faut avouer que j'ai été soigné avec intelligence, avec des attentions toutes maternelles par un ange de bonté et de délicatesse. J'ai compris encore une fois ce que je sais depuis longtemps, que la manière de rendre un service peut en doubler le prix, quand elle est dictée par les meilleurs sentiments de l'âme. Buana notte I madré et fratre.

A M. J. 0. Cabana, ptre. — Mon cher ami, j'ai reçu votre lettre du 16 avril, alors que vous étiez curé de Ste-Henriette, et que vous visitiez cette côte chère à votre cœur. Faune /... Betsy... Vous n'avez pas besoin d'excuse, car personne ne vous accuse. Le proverbe dit : Mieux vaut tard que jamais.

Vous vous appelez le " Vicaire Noir " par opposition, je suppose, à la couleur rouge, et aucunement pour médire de ce poil-là, qui généralement est très fin, luisant et chic. Du reste, l'Ecriture elle-même ne dit-elle pas : " Nigra sum, sed for- Tiiosa." De Jormosa à formosus, il n'y a pas loin ; et pourquoi ne serait-ce pas à vous que s'appliquerait ce vers de Virgile :

Formosus Corydon ardebat Alexin.

J'ai reçu une lettre de St-Lin, qui me parle de votre passage aux soucis de la cure : " M. Fayette est à Ottawa. M, Cabana est un bon petit curé, obligeant, sans un sou de malice." C'est un certificat sérieux. Avec la douceur, on va loin : *' Bienheureux les doux, car ils posséderont la terre." Surtout quand ils ne prêchent pas longtemps. Il vaut mieux rester sur son appétit que de trop manger.. Il paraît qu'il en sera parlé de votre semaine sainte. Un autre m'écrit : ''Que c'était donc beau le jour de Pâques I et les offices de la Semaine Sainte avaient ëté bien imposants."

Eien d'étonnant que vos cérémonies soient si gracieuses, et vos paroles si sucrées, quand on a visité tant de cabanes à sucre, mangé tant de tir, de toques et de trempettes, que huit jours après les boyaux en geignent encore. Pendant ce. temps-là, ici, je mangeais des pilules de Kusso, à peu près ce que l'on peut imaginer de plus désagréable au goût, sans compter que la couleur ne dit rien qui vaille.

Au revoir \ vous dites que vous avez hâte que je retourne : hâte partagée, croyez-moi. Cependant une chose me console, c'est que je suis tranquille sur ma paroisse, de quelque côté que je me tourne et que je dise comme au jeu de la bataille, rouge ou noir ! Vale. Ora pro me. Et persuasum habe quod tibi sum Totus in Christo.

Mardi, 6 '\nai, — Bonne nouvelle ■ Monseigneur Labelle, ces jours-ci, a été voir le cardinal Simeoni ; Son Eminence lui a parlé très favorablement de mes projets. Hier soir, il rencontrait Mgr Jacobini qui lui dit : " Nous sommes pour donner une réponse favorable à M. Proulx, mais je ne lui ai pas encore annoncé la nouvelle. Nous attendons pour cela son mémoire. Ne lui dites rien." Mgr Labelle était tenu au secret, c'est pour cela qu'il s'est dépêché de me le dire. Que l'on me réservait une réponse favorable, je m'en doutais fort bien, c'était facile à voir ; mais enfin le mot n'avait pas encore été lâché. Tout de même, ce m'est un plaisir de le savoir d'une manière formelle. J'ai plus de courage pour travailler. Vous ne sauriez croire

le soin que je voudrais apporter à la rédaction de ces mémoires ; ce sont, voyez-vous, des pièces qui resteront. Je me couche content et je vous invite à bénir le bon Dieu avec moi.

A Madame Judes Ethier. — Madame, j'ai l'honneur d'accuser réception de votre lettre du 20 avril, et je vous remercie de toutes les bonnes paroles qu'elle renferme. Je comprends vos joies maternelles en voyant Ubald prendre part d'une manière active aux offices de l'église pendant la Semaine Sainte. Votre foi vous fait comprendre la hauteur des fonctions auxquelles Dieu l'appelle. Mère chrétienne, c'est là la plus belle récompense de tous les sacrifices que vous vous êtes imposés pour l'éducation de votre famille. Si j'ai pu faire quelque chose pour Ubald, j'en suis heureux. Pour moi personnellement jusqu'ici, je n'ai eu qu'à me louer de lui. Il faut espérer que Dieu finira son œuvre et que, avant longtemps, il vous sera donné de voir monter votre fils à l'autel.

Quand je suis parti cet hiver, je calculais bien revenir pour le mois de Marie à St-Lin ; mais l'homme propose et Dieu dispose. Cette prolongation d'absence est pour moi un supplice. Mes affaires vont bien ; mais à Eome, c'est le pays des gens pas pressés. Du reste, ces lenteurs sont sages, et j'en comprends la nécessité. Je me fais d'avance un gros plaisir de mon retour à St-Lin. Je retournerai chargé des bénédictions du Saint Père pour les paroissiens de St-Lin et de bien d'autres choses.

Je me -recommande à vos bonnes prières. Je salue votre mari, votre père et son épouse, votre beau-père et son épouse. Vous direz au Père Breume qu'il ait bien soin de sa vieille ; car, s'il la perd, pour le coup, je lui refuserai un certificat pour aller en chercher une cinquième dans les paroisses voisines. Ma santé est bonne. Vous n'oubliez pas sans doute, que l'année dernière, à peu près à même époque, vous avez été préservée d'un grand accident, probablement par la protection d'un petit ange qui prie pour vous au ciel.

Au revoir ! et croyez-moi, etc..

A Monsieur Ephrem Hudon. — Monsieur, mieux vaut tard que jamais, c'est pourquoi, je viens remplir aujourd'hui la pro-

messe qi-e je vous ai faite de vous écrire. Mais je n'avais pas encore visité votre cimetière de Capucins. Quoi ! vous avez le courage de trouver cela beau !... C'est une horreur.... Je l'ai parcouru les cheveux droits sur la tête et le frisson dans les veines. Tout de même il est curieux, en même temps que saisissant, de visiter ces vastes caveaux bien éclairés, cette voûte et ces parois ornés de dessins, de rosaces, <ie guirlandes, de lustres suspendus faits d'ossements humains. En voyant dans l'attitude de la prière et du sommeil, apparaître ces morts, anciens et nouveaux, revêtus de leur robe grossière, on croirait assister à la résurrection du jugement dernier. Dans tous les cas, je ne conseillerais pas à Madame Hudon de visiter, ce souterrain, c'est pire que traverser de l'île d'Orléans à Ste-Anne.

Mes affaires vont bien. Mon voyage se prolonge. J'ai bien hâte de retourner. Quand bien même on voudrait me retenir, ici, pour avoir le spécimen d'un beau canayen, n'allez pas craindre que je reste. Kome a de beaux monuments, aucun ne me parle au cœur comme le clocher de St-Lin. Le Fincio vaut-il cette rue qui longe une petite rivière, sur le bord de laquelle s'élève un cottage où se trouve, à l'étage supérieur, une gentille petite chapelle, et où l'on croque de si bonne tir. M. Cousineau en retient un bâton pour la prochaine fois qu'il ira y dire la messe.

J'apprends que Madame Hudon se mêle encore d'être malade. Allons, qu'elle soit sage. Je lui envoie dans ce but un Sacré-Cœur de Jésus. Pour vous, j'ajoute un Très-Saint Cœ.ur de Marie. Vous lui adresserez pour moi une petite prière, lorsque vous irez à l'Eglise pour le Chemin de la croix. Comme je sais que tous les étés, Madame Hudon prend une fille po\ir l'aider, je lui envoie une Lumina italienne.

H n'est pas possible de souhaiter une plus belle température sur la terre que celle du mois d'avril et de la première partie de mai à Eome : beau ciel pur. douce chaleur, verdure du feuillage, parfums des fleurs, chants des oiseaux, lumière pourprée du soleil, partant gaieté dans l'atmosphère et dans les cœurs. Il ne manque qu'une chose, une petite brise des Lau-

rentides, Eq atteadaut que j'aille ia respirer avec vous, croyez que je demeure avec considération, etc..

Mercredi 7 finai. — Oui, bénissons le bon Dieu. Il nous a fait une vie bien douce. Il nous a donné les biens de la terre avec largesse. Horace appelait cet état "la médiocrité dorée.'* Ceux qui sont très riches, généralement sont inquiets, et ont une foule de désirs qu'ils ne peuvent satisfaire. Ceux qui sont très pauvres ont besoin d'une gj'ande patience, pour ne pas murmurer. Pour nous, nous n'avons jamais manqué de rien, ni nécessaire, ni superflu. Kotre maison est un nid propre et chaud. Notre table est abondante. Notre lit est mol, excepté le mien ; mais c'est que je préfère coucher sur la dure.

Dieii a tourné notre âme vers les choses d'en haut...

Vous y pensez sans doute. N'importe. Je vous le dirai. N'oupaiement bliez pas que le mois de juin est consacré à recevoir un de la réparation. Il faudra en avertir les paroissiens d'avance. Vous choisirez au moins une couple de jours chaque semaine, oii vous vous tiendrez au bureau. Arrangez cela comme il vous plaira, vous rappelant toujours qu'à la campagne, il faut donner plus de latitude qu'à la ville. Ce serait mieux si on pouvait les soumettre complètement à la règle, mais le mieux n'est pas de ce monde. Ce sont là les petits inconvénients du métier.

Le premier de mai, l'artillerie et la cavalerie se sont promenées toute la journée dans la ville, pour prévenir les manifestations d'ouvriers ; et tout le temps d'ouvriers manifestants, il n'y en avait point. Les italiens sont des gens prudents. Ils savent se battre sans verser de Sang, et faire des révolutions sans se tirer inutilement. Il n'est pas moins vrai qu'ils ont la finesse en partage. Sans sacrifier le principe, ils savent être opportunistes jusqu'à l'extrême limite pour le bien comme pour le mal. Leur esprit est délié, ils ont le génie des distinctions ; et à la vivacité des Français, ils joignent le flegme de l'Anglais et la lenteur de l'Allemand. C'est un peuple fait pour la diplomatie. Humainement parlant le centre de l'éghse ne pouvait être mieux placé qu'au milieu de l'Itahe. Pas un peuple ne saurait comme eux ménager la susceptibilité des autres nationalités.

CHAPITKE ONZIÈME

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