DU 15 AU 28 AVRIL
Mardi, 15 avril. — Je travaillai cet avant-midi comme on travaille après une journée de repos. Puis comme je connais maintenant clairement le joint où il faut frapper, tout coup porte.
Après dîner, je me rendis à Ste-Marie-des- Anges sur la place des Thermes, dans cette belle église aux beaux tableaux sous une belle lumière. J'étais seul, j'y récitai mon office en me promenant dans la grande nef, au bruit de mes pas, me mirant dans le pavé de marbre sur lequel j'allais et venais. De temps en temps, il entrait un visiteur ; alors je serrais un peu le long du mur; puis quand il était parti, je reprenais possession de l'église à moi seul. Il me faisait du bien de ne sentir pour compagnon près de moi que Jésus.
Je vins lire la Voce, dans un petit jardin public qu'il y a sur la place même des Thermes. Je m'amusai à regarder longtemps quatre petits garçons qui jouaient aux billes. Cela me rappelait mes dix ans. Ils agissaient, allaient, venaient, sautaient tout comme des petits canadiens : même excitation, mêmes tours, mêmes ruses, mêmes privilèges d'une palme pour approcher l'ennemi ou le but. Vraiement les règles du jeu de billes sont l'objet d'un code international ; ou bien tous les petits garçons du monde entier obéissent au même instinct, comme le font dans tous les pays les chats et les abeilles qui grafignent et qui piquent.
A sept heures, j'entrais chez le cardinal Z... pour en sortir à 8 heures. Les affaires continuent à avoir bonne mine. Comme l'homme de Lafoutaine, dans la fable du " Gland et de la Citrouille " je suis tout surpris d'avoir tant d'esprit :
On ne dort pas, dit-il, quand on a tant d'esprit ;
Sous un chêne aussitôt il va prendre un somme.
Un gland tombe ; le nez du dormeur en pâtit, etc.
Je vais faire de même. Heureusement, ce n'est pas " sous la
feuille d'un chêue ", mon nez sera en sûreté ; c'est sous les plis de rideaux blancs, sous un ciel de lit s'élevant en faite à pic; sous le regard de Dieu, et la garde de mon ange. Pensez- vous que cet ange va faire comme celui dont parle Keboul :
Un ange au radieux visage, Penché sur le bord d'un berceau, Semblait contempler son image, Comme dans l'onde d'un ruisseau.
J'entends quelqu'une penser : oh ! alors on ne pourrait pas
dire de cet esprit céleste : beaiu comme un ange, et son visage
ne serait pas radieux.
Allons, de grâce, mère, ami, pas de malices ! Et du sommeil goûtons les paisibles délices.
Mercredi, 16 Avril. — J'arrive de la Propagande, où j'ai porté deux longues lettres, l'une au cardinal Simeoni, l'autre à Mgr Jacobini : c'était le fruit du travail de toute ma journée, avant-midi et après-midi moins une heure que j'ai prise pour ma promenade. M. Belnoue pouvait à peine sufiâre, il faisait trois copies, deux pour la Propagande, et la troisième pour être conservée dans mes archives.
Ma promenade me porte à Ste Marie des Monts, sur la rue S. Maria di Monti, où il y a fête aujourd'hui â l'occasion de Saint Benoît-Joseph Labre.
L'épître de la messe de ce matin m'avait frappé. Je la relus devant l'image de ce Saint de la pauvreté, du détachement ; et il me semble que je la comprenais mieux :
" C'est un grand gain que la piété avec le contentement. Nous n'avons rien apporté dans ce monde, et il est certain que nous n'en rapporterons rien. Si nous avons de quoi boire et manger, si nous avons de quoi nous couvrir, soyons contents. Car ceux qui veulent s'enrichir, tombent dans la tentation, dans les pièges du démon, dans beaucoup de désirs vains et inutiles qui précipitent les hommes à leur perte et à leur per-
dition. La source de tous les maux est la cupidité ; plusieurs de ceux, qui en sont esclaves, ont erré loin des sentiers de la foi, et se sont plongés dans bien des douleurs. Pour vous, fuyez ces erreurs, attachez-vous à la justice, à la piété, à la foi, à la charité, à la patience, à la douceur. Combattez le bon combat de la foi, et poursuivez la vie éternelle. "
Par la même malle, vous recevrez la Voce, où il y a ua petit article sur Mgr Labelle, que j'ai traduit mot à mot, et un grand article sur Guillaume et la France, que je ne traduis pas du tout.
Je vous charge de distribuer mes présents :
A vous, M. Payette, grand promoteur de la dévotion du rosaire, la Madone du rosaire, que l'on voit à Ste Sabine, une des plus belles de Kome ;
A M. Cabana, le martyre de je ne me rappelle plus quel saint ; mais dans tous les cas, un tableau splendide ;
A madame Brunet, saint Benoît- Joseph Labre, le saint dont on fait aujourd'hui l'office au bréviaire romain ;
A Alphonsine, qui a un moulin à coudre, une couturière avec sa machine : une demoiselle fine et fluette ;
Mais à Caroline, il faut quelque chose de plus robuste : une fileuse à la quenouille, ouvrage qui n'empêche pas de dire ses patenôtres ;
A Moïse, comme voici venir les travaux du printemps, un bêcheur pour l'aider dans son jardin.
Ici l'été vient toujours et n'arrive pas. La température se tient longtemps au même niveau. Il y a un printemps, ce que nous ne connaissons pas au Canada. Nous passons subitement de l'hiver à l'été.
Passant de cette lettre à mon lit, je vous dis bon soir et au revoir !
Jeudi, 17 avril, — Vais-je le dire ?... Yais-je le taire ?... Je vais le dire, ma chère mère, espérant que cet acte de franchise vous empêchera de soupçonner que je vous cache quelque chose, afin de ne pas vous inquiéter. Ce soupçon serait luimême la plus cruelle des inquiétudes.
J'ai daté cette page du 17 avril, et pourtant je ne la remplis que le dix-huit ; car hier une révolution de bile m'ôtait le goût et l'entrain nécessaires pour tenir une plume. Hier matin donc, je pris médecine. Voyez si je suis devenu raisonnable, depuis que j'habite la capitale de la catholicité : vous ne pouviez me décider au Canada à prendre des purgations ; ici, de moi-même, j'en prends deux dans l'espace de quinze jours.
Qui change de pjiys Change aussi d'habits.
Or cette première médecine ne produisit pas l'effet que j'en attendais. J'en ajoutai une seconde, voulant aller plus vite en besogne, ménager un temps qui m'est précieux. Mais j'avais oublié le proverbe :
Qui court à tomber Ferait mieux marcher.
Celle-ci fit trop d'effet. Elle porta au cœur, la bile reflua au cerveau et je dus me coucher.
Vous disiez vrai dans votre avant- dernière lettre : " S'il tombe malade, ces bonnes sœurs le soigneront." Le proverbe ne ment pas :
Rien au monde n'égale une mère en bonté, Si ce n'est, toutefois, la sœur de charité.
La mère supérieure, qui est un vétéran dans le métier, connaît une foule de recettes, et me fit bénéficier de quelques-unes. Elle me donna pour infirmière une petite sœur, native de Birmingham en Angleterre, irlandaise comme sœur Thérèse, qui me soigna à St Laurent, Véronique de nom, et, grâce à ses soins, un quatrième proverbe se vérifia :
Souvent le matin qui est noir Devient brillant et beau le soir.
Je craignais la fièvre romaine. On fit Tessai du thermomètie en le plaçant sous l'ais^cHo du bras gauche près du cœur. Après vingt minutes, oii h. rtîiju, pas glacé, mais }«resque. Cette expérience était plu s ane ms -mante ; et je pus demander au sommeil le repos qui lev'aii n mettre la cerveliij à sa place et le cœur dans son assiette.
Et tout est bien Qui finit bien.
Vendredi, 18 avril. — Journée tranquille. Je suis mieux, un peu faible des suites de mes remèdes. Je travaille peu. Cependant, mon infirmière, faisant sa petite mère, me gronde. C'est la première fois que je me fais gronder depuis que j'ai quitté St-Lin. C'est la même chose absolument, on dirait que cette petite sœur répète sa leçon mot à mot. Vous pouvez juger si la gronderie a produit son effet. A 8 heures, ce soir, une petite tasse de quelque chose, nouvelle gronderie,parce que je n'étais pas encore couché. Les femmes sont bien partout pareilles; mais enfin cette sœur a raison. Je vais me mettre au lit.
Pas de lettre encore aujourd'hui. Mais je n'ai aucun soupçon que vous m'oubliez, que vous me négligez. La faute en est à la poste, au chemin de fer, à la mer, au bâtiment, au Canada, à l'Angleterre, à la France, à l'Italie, à tout le monde, à vous excepté ô mère et ami. Et ce plaisir est pour demain, pour après-demain ; attendu vivement il n'en sera que plus doux.
Demoiselle Maria Goulet, St-Lin. — Ma chère enfant. Par toi, je réponds à toutes, puisque toutes m'ont écrit par toi.
Votre communion de la St Joseph a produit un effet immédiat. J'ai commencé ce jour-là une affaire, qui va comme sur des roulettes. Vous avez fait un miracle. Je vous en demande un second pour le commencement de mai, au jour que choisira M. Payette.
" La Trinité se passe, et Marlborough ne revient pas. S'il n'est pas revenu, il ne sera pas loin. Il en aura des histoires dans son sac ! Mais pour le comprendre, il vous faudra un die-
tionnaire. Il ne parlera plus que de Colisée, de Thermes, de Forum, de Catacombes, et tout cela émaillé de mots italiens, de ragazze, ciuramelle, ou bien de carissime giovanne (1). Une image pour celle qui traduira la première ces deux derniers mots : deux poui celle qui me donnera la signi fi cation des deux premiers ; et cinq pour celle qui n'en sera pas elle-même la signification personnelle.
L'Italie est un bien beau pays, avec un mois d'avril superbe, un soleil qui dore les objets, et des oranges jaunes dans les arbres verts. Mais il y a au monde quelque chose que l'Italie n'a poiut. Devinez quoi ? Des belles neiges profondes ? Oui, mais ce n'est pas cela. Des coteaux moelleux pour glisser en topagane ? Oui, mais pas cela ? De la belle glace vive pour patiner ? Oui, pas cela encore. Du suc d'érable ? Pas cela. Des casques en vison ? pas cela. Des mitaines de poil ? Non, non, non, pas cela, vous dis-je, pas cela. Vous ne pouvez deviner ? Vais-je vous le dire ? Voyons... Eh bien !... Je vais le dire... Ecoutez bien... Ce que le plus beau pays du monde, ce que l'Italie n'a pas, ce sont de petites CanayenneSy de bonnes petites Canadiennes, pieuses, pures, les yeux noirs, malignes, pétillantes, sages, telles que j'en connais sur les rives de ce grand fleuve qu'on appelle l'Achigau.
J'ai dit le plus beau pays du monde, je me trompe. Savezvous quel est le plus beau pays ? C'est celui auquel mille liens, tous plus forts les uns que les autres, nous attachent et que vous aimez. Et devinez lequel il est pour moi ? Croyez, ma chère enfant, que je suis votre curé et père tout dévoué...
Samedi, 19 avril. — Le plaisir est arrivé : mère, ami, et Mgr Eabre, les trois ensemble, ayant fait le voyage de compagnie.
Ma chère mère, je suis heureux que vous preniez avec résignation la prolongation de mon absence, j'attendais cela de votre foi. Je vous retournerai, pas tout de suite encore,mais avant trop longtemps, j'espère. Le bon Dieu saura bien vous récompenser de ce sacrifice.
J'ai été content d'apprendre que Ph... a passé avec vous la
( 1 ) CbèrcB enfants. Note de l'éditeur.
semaiue sainte. C'est une fille si sage, si raisonnable, si intelligente dans les œuvres et les vues de Dieu. Dieu lui parle. Je suis redevenu tout à fait bien ; et j'ai pas^é une partie de l'après-midi à me promener dans la ville avec M. B.^aoue.
Dimanche, 20 avril.
Anticamera Pontificia al Vaticano.
Biglietto d'ammissione alla Basilica Vaticana per assistera alla Messa, che Sua Santità dira ai Pelligrini Italiaui Lunedi 21 aprile 1890, aile ore 8 A. M.
Il Maestro di caméra di sua Santità.
F. Della Volpe.
N. B. — Questo biglietto è personale e devra esibersi spiegato all'ingresso. L'iugresso e al portico di Carlo Magno.
Traduction, ^
Antichambre pontificale au Vatican.
Billet d'admission à la Basilique Vaticaue pour assister à la messe que Sa Sainteté dira aux Pèlerins Italiens lundi 21 avril 1890 à 8 heures avant-midi.
Le maître de chambre de Sa Sainteté
. F. Della Volpë.
N. B. — Ce billet est personnel et devra être exhibé déplié à l'entrée. L'entrée est au portique de Charlemagne.
Ce billet vous dit que j'ai obtenu une entrée à St Pierre, pour assister demain à la messe du Pape. Depuis 1890, St
Pierre est fermé quand le Pape y officie, et, pour être admis, il faut se procurer une permission. II faut avouer que, de eu côté, je suis privilégié ; et il ne s'est^pas fait une fête religieuse h Eome depuis mon arrivée, où il ne m'ait été donné d'assister. Profitons-en, on ne vient pas à Rome tous les jours. Mais quand on y est, on n'en part pas facilement. Mon séjour continue à y être agréable. Mes affaires avancent lentement, mais sûrement.
J'ai acheté pour vous un petit volume, de 212 pages, qui vient de paraître à Monza, 1890, intitulé "Vita e Martirio di S. Giorgio, per cura d'un sacerdote délia diocesi Milanese." Je n'ose pas le confier à la malle, de peur qu'il lui arrive la même aventure qu'à un paquet que Ton m'a adressé du Canada. Je viens de recevoir un avis d'Ottawa qu'il est au bureau de let- . très mortes.
J'ai reçu vos notices sur Jean Préaux, François Fleury et Gilles Lauzon. Si le dictionnaire de Mgr Tanguay dit quelque chose sur votre premier ancêtre Fayette, si cela vous fait plaisir que je regarde dans les registres de sa place natale en France, supposé que je passe dans le voisinage; écrivez-le-moi.
Les horizons de ma mission ici s'étendent toujours, à des profondeurs insaisissables, ce qui m'empêche de pouvoir préciser le terme de mes travaux et de mon séjour à Rome.
En attendant l'issue vivons tranquilles et confiants :
En attendant le beau temps Vivons contents, vivons contents.
Lundi, 21 avril. J'ai vu le Saint-Père à 7 heures ce matin, je prenais la route de St Pierre par le chemin que vous savez. Les petits chars ne marchent pas encore ; en Italie, ils mettent du temps le matin à se mettre en mouvement, comme toutes choses du reste. Pas de voiture sur la place publique, les pèlerins italiens qui remplissent la ville par milliers les avaient employés. Il fallait faire le trajet h pied.
Arrivé au Pont Saint- Ange, la foule se pressait. Une file de voitures chargées allait, une file de voitures allèges venait. Tout cela avançait le petit pas, et les piétons s'en retiraient comme ils le pouvaient. Sur la place St Pierre, il nous fut donné plus d'espace et plus d'air. Un flot de population incessant, intarissable, s'engouffrait dans le portique de Charlemague ; un tas de billets s'entassait à la porte asâez gros pour charger une grande charrette. Enfin quinze mille personnes se promenaient sous les voûtes de l'immense basilique ; et je vous assure qu'il y avait de l'espace pour en mettre trois ou quatre fois autant. Les uns se pressaient comme des harengs sur le chemin que devait suivre le Saint-Pière, bordé de haies de gardes suisses. Les autres étaient grimpés sur les corniches, sur les confessionnaux, sur les pilastres, partout où il était possible de se jucher. Une anglaise était assise sur les genoux de la Statue de St Pierre, et de temps en temps elle lui flattait la joue de ses mains. Enfin le Pape parut, porté sur sa chaise. Il s'éleva de la foule une vaste acclamation, semblable aux roulements du tonnerre ; puis un murmure continuel se prolongea comme le clapotis de la vague sur le bord d'un grand lac. Quand des trompettes, les cloches et les clochettes annoncèrent l'élévation, toute cette foule tomba à genoux, le silence le plus profond s'établit ; puis reprit, pour ne plus cesser, le gémissement des flots clapotants. Après la messe du Pape, une messe d'actions de grâce. Le Pape se retire dans un pavillon dressé dans une chapelle pour prendre son déjeûner. Ensuite il se met à recevoir les pèlerins par groupe, et la cérémonie dura jusqu'à trois heures de l'après-midi. A onze heures, je revins à ma Villa délia Presentazione, où j'arrivai juste pour le dîner. Cette aprèsmidi, il fallut reprendre le temps perdu ; je ne sortis que vers six heures pour humer une bouffée d'air pur. Bon soir 1
Mardiy 22 avril. — Je suis dans les épreuves par-dessus la tête, pas les épreuves qui portent le nom de croix, mais celles qui viennent de l'imprimerie. Samedi soir j'ai fait un marché
serré avec M. Béfani pour Timpressiou d'un nouveau mémoire.
Voici ce qu'il me signait : •* Je m'engage à imprimer pour vingt francs par quatre pages, même formât, même caractère et même papier que le mémoire de Mgr Gibbons sur les chevaliers du travail, cent exemplaires du mémoire sur les comptes de l'abbé J. B. Proulx, avec permission pour lui de faire de courtes corrections, d'ici à samedi soir. Si l'ouvrage n'est pas livré au jour dit, je perdrai cent francs sur le tout. Je reconnais avoir reçu cpnt francs en acomptfc. Eome 19 avril 1890. A. Befani. P. S. "Prière d'avoir les épreuves corrigées le matin après leur délivrance, à 10 heures au plus tard. A. B. "
Hier au soir je recevais la note que voici : " Je vous envoie les premières épreuves de votre mémoire avec la prière de me les rendre demain matin à 10 heures à terreur de nos accords." Je compris que si je le retardais d'un quart d'heure, il se croirait relevé de sa pénalité de cent francs. A 10 heures moins le quart, j'entrais dans la boutique. Une autre liste d'épreuves m'attendait, je les porterai demain matin. Kien de plus facile que de se rendre à cet ateUer. Je prends les petits chars de la via Nationale, qui me déposent à la place Venezia; de là quelques pas me conduisent à la place du Gesu ; et le Stahilimento Tipographicto e Libéria .del Car, Alessandro Befani est situé sur la Piazza del Gesu, à l'entrée de la petite rue, qui conduit à la via délia Boteghe. C'est l'affaire d'une demi-heure de marche à pied, d'un quart d'heure en petits chars.
Le travail de la correction des épreuves n'est pas écrasant, épuisant comme celui de la composition ; mais il est taquinant de minuties. Celui-là seul qui a passé par les soucis qu'entraîne le soin de stéréotyper sa pensée dans une forme qui ne variera plus, comprend ce qu'il y a de vrai dans le mot qui désigne les phases de cette évolution : épreuves. Il faut bien que chacun ait les siennes, le bon Dieu me faisant grâce des autres ! Bonne nuit !
Mercredi 23 avril. — J'attends M. Labelle ces jours-ci. Il
m'écrit de Saint-Claude dans le Jura ; Je suis en route pour Rome ; mais il me faut faire halte ici, à Annecy et à la Grande Chartreuse... J'arriverai à Rome vers le milieu de la semaine." Le temps est d'un beau ravissant. Rien de plus charmant que le mois d'avril à Rome. Chaleur douce, feuilles dans les arbres, fleurs dans les parterres, senteurs embaumées, lumière pourprée, ciel d'un azur immaculé : c'est le plus beau mois de l'année.
Jendi^ 24 avril. — Ce matin après ma messe, la supérieure me remettait un télégramme cacheté. Le cœur me battit bien fort. Vient-il d'Amérique ? est-ce une mauvaise nouvelle ? m'annonce-t-il un malheur à St.-Lin ? Je me mis à genoux sur le prie-dieu, et fis une courte prière ; puis je brisai le cachet d'une main tremblante.
" Pise, j'arriverai ce soir à 11 heures et 13 minutes. A. Labelle. "
Je poussai un soupir de soulagement. — La nouvelle arrivait trop tard. J'aurais dû la recevoir la veille au soir. J'aurais été recevoir Mgr Labelle, à la gare et je l'aurais auiené coucher
Il descendit à un hôtel dans le voisinage. Je l'ignorais. A 9 heures, j'allais porter mes épreuves à la place du Gesu, puis je gagnai à St-Louis des Français. M. Labelle n'y était pas. Je laissai une carte. Je revins au Collège Canadien. Il n'avait pas encore fait là d'apparition. Je laissai une seconde carte, et m'en revins chez moi.
A 11 heures on me demande au salon ; grande joie de se revoir sur la terre étrangère. Il m'annonce qu'il est ici pour deux mois. Il ne part qu'à trois heures, tout le temps son cocher attendant à la porte.
Q me dit : " Où dois-je aller loger...? Je ne puis descendre au Collège Canadien. — Dans ce cas, lui dis-je, n'allez pas à St-Louis des Français. Quant à rester ici, il n'y a pas à y penser. Vous n'êtes pas un homme de couvent. Du reste ne vous mettez pas chez les prêtres ; avec vos affaires multiples,
vous ne pourriez pas suivre la règle de leur maison. Vous finirez par partir. Une chose qui ne doit pas se continuer, il ne faut pas la commencer. Votre place est dans un bon hôtel. — Eu connais-tu un ? Il faut que je sois près d'une église où il me soit facile de dire la messe. — Vous connaissez bien le Père Tenaillon du St Sacrement. Il demeure maintenant Place St-Claude. Il a bâti auprès de son église une vaste maison, qu'il a louée pour un hôtel, qu'on appelle hôtel MaHni. Nulle part vous ne seriez mieux que là. " D'ici M. Labelle est allé à Marini. Il y est resté, je viens de l'apprendre par le Collège Canadien. J'ai donné un bon conseil, j'ai fait une bonne action.
Vendredi, 25 avriL — Belle journée, j'ai reçu une longue lettre de M. Payette, qui me donne bien des nouvelles, une autre de M. Ethier, très-intéressante, et deux de vous, ma chère mère ; l'une datée du 6 avril, Pâques, et l'autre du 8, renfermant le programme de la petite séance du couvent. Après dîner, je dépouillai cette correspondance, et j'en eus pour une heure de jouissances multipliées. «le ne recevais que des nouvelles. Pour moi je n'en ai que de bonnes aussi à vous envoyer. Seulement mon absence se prolonge, mais croyez que je fais de la besogne. Le retour sera d'autant plus joyeux que l'absence aura été plus longue, Dieu le veut. Il veille sur nous. Il nous réunira. L'épreuve et l'éloignement purifient et et accroissent notre affection mutuelle et font que nous nous tournons davantage vers Dieu. Alors tout tourne à bien!
Samedi, 26 avril. — Or ça il ne faut pas oubher de remercier M. J. de ses deux feuilles de saule pliant. Elles avaient le goût de tout ce qu'elle donne. J'en ai servi une feuille à notre table, chacun s'en disputant un petit morceau. C'est une friandise inconnue en Europe. Il me fallut faire l'historique de la confection de ce produit, depuis l'eau qui tombe goutte à goutte, en passant par la chaudière, les togues, la tire jusqu'au refroidissement du sirop. Que c'est bon, disait-on,
que c'est bon ! Et je répondais : Ah ! si vous connaissiez celle qui Vd envoyée, vous la trouveriez encore bien meilleure. L'autre feuille a été le partage des sœurs ; en sorte que j'en ai goûté à peu près gros comme une noisette. Mais j'ai fait des heureux, ou plutôt c'est M. J. qui les a faits.
J'ai passé la grande après-midi à l'Hôtel Marini, chez Mgr Labelle. Ce matin à 10 heures, comme j'étais sorti pour aller à l'imprimerie, Mgr. Labelle est venu, et il me laissa sa carte avec les mots : " J'ai reçu une lettre confidentielle de M. M. Il y a quelque chose qui pourrait vous intéresser pour votre affaire. Je passerai l'après-midi à l'Hôtel Marini. " Il peut me donner un bon coup de main. Je lui expliquai toutes mes affaires au long ; je tenais à lui donner ce cours complet, avant qu'il vit les cardinaux, afin qu'il frappe dans le joint, qu'il chante dans le ton, et qu'il joue sur la note : est-ce comme cela qu'on dit en musique ? Bona sera ! Traduction, je vais me serrer entre mes couvertures : Bon soir !
Dimanche, 27 avril. — Grand dîner au Collège Canadien en l'honneur de Mgr Labelle. Après la récréation passée en commun au salon, nous nous rendîmes, chez le joyeux M. H. ; une dizaine de bons lurons du Canada vinrent nous rejoindre, avec des cigares, des pipes et trois bouteilles de Nebrolo ; je me croyais à St Lin. Je fume rarement. Je fis comme les autres. Toutes les histoires du pays revinrent sur le tapis. Il était sept heures quand nous nous séparâmes. On a besoin de temps en temps de pareils délassements, afin de reprendre avec un nouveau courage le collier des misères. La vie est un long acte de dévoûment, dont Dieu est le principe, le soutien et le couronnement. Aimons-le et soyons pleins d'espérance.