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rendis, avec M. Cousineau, au cours du Père Lepidi, dararnrcaio, qui traitait de ce que rJiomme peut faire sans la grâce : leçon charmante de bonhomie, de clarté, de petits mots pour rire, de science profonde mise à la portée de la capacité la plushumble.

Promenade avant-midi, travail après-midi.

Samedi, 31 mai. — Déjà le mois de mai fini ! Nqus passons du cœur de Marie dans le cœur de Jésus. La conversion que j'étais allé chercher à St André del Fratte, m'est arrivée ce soir,, douce, boune, tendre consolante, lumineuse. Le Dieu qui vous soutient à St-Lin, me soutient ici, et m'envoie des forces et des consolations au milieu de mon rude labeur. Xous faisons son œuvre en nous soumettant à sa volonté. Nos sacrifices(et qu'on ne croit pas qu'il n'en existe point pour moi) sont des germes de félicité. Si l'avant-goût en est si suave, que sera-ce de la réalité.

CHAPITKE TREIZIÈME

DU 1er au 17 JUIN

Dimanche^ 1 juin. — La pluie tombe en gouttelettes tranquilles ; aucun souffle ne remue l'atmosphère ; un ciel gris s'étend sur nos têtes ; l'air est pénétré de mélancolie, et par contraste le rossignol caché sous les feuilles fait entendre ses roulades si gaies. Mon âme résonne à l'unisson de la température.

Toutes les petites filles sous la conduite de sœur Véronique sont allées à la messe à la place Navonne, Elles doivent prendre l'omnibus pour l'aller et le retour, six sous par tête. Ce qui me fait plaisir dans ce voyage, c'est qu'elles se servent pour le réaliser de l'argent que je leur ai donné de temps en temps, à l'occasion de petits services rendus. Un orphelin m'a toujours fait pitié ; car, lui, il n'a pas de mère. Souvent il passe sur la terre, sans être aimé véritablement de personne.

Moi j'ai une mère, une bonne encore, qui s'intéresse à mes affaires, sur laquelle je puis me reposer pour l'intérieur de ma maison, et qui prie pour moi. Aussi, il ne se passe pas de jour sans que je ne pense à elle, sans que je ne la recommande à Dieu : et, par cette pensée et par cette prière, mon cœur devient meilleur.

Adieu ! et au revoir ! lorsque vos melons seront mûrs.

L'Italie du 27 mai a renouvelé son attaque contre Mgr Labelle. Monseigneur a répondu dans la Voce du 29, et le Moniteur du 31 publie une lettre de Joannes sur le même sujet. Je vous assure que tout cela ne passe pas inaperçu dans le monde romain où l'on n'est pas accoutumé à des ripostes de ce genre.

(In Justus

Qui ne frappe pas toujours juste.

Dans Vltalie de mardi dernier, Justus revient à la charge

contre Mgr Labelle, assistant- ministre de l'agriculture et de la

colonisation dans la province de Québec. La conduite respectueuse et filiale du nouveau Protonotaire Apostolique vis-à-vis du Saint-Père, serait-elle, à ses yeux, une condamnation de quelque autre manière de faire ?

" Je terminerai, dit-il, ma correspondance en adressant deux mots à Mgr Labelle, qui a cru devoir rectifier ce que j'avais raconté à son sujet. "

Vraiment, M. Justus, c'est pousser trop loin la condescendance que d'adresser deux mots, et deux mots aussi longs, à un homme qui, lorsqu'on fait des erreurs sur son compte et sur le compte de son pays, croit devoir les rectifier. Sont-ils peu civils, ces Canadiens ! quand on les attaque, ils se défendent.

" Celui qui m'avait fourni les renseignements qui ont servi de bases à mes assertions, interpellé par moi, les a purement et simplement confirmés."

Ah ! Ah ! Justus ne prend pas la responsabilité première de ses paroles. Il les tient d'un autre Justus à la seconde génération ; et, si nous allions à celui-là, qui sait s'il ne nous renverrait pas à un troisième Justus. Il a bien fait de dire ce que j'ai raconté à ce sujet, ce sont des racontars.

" Il se peut qu'en rendant compte de ce qui m'avait été raconté, relata referens, j'aie dit quelque chose de plus ou de

moins."

Il se peut... Voyons, se peut-il ? oui ou non ? pourquoi ne pas parler franchement ? et s'échapper ainsi en queue de poisson ? desinit in piscem.

Relata refereris, j'aurais cru que Justus aurait dit, comme Virgile, horresco rejerens ; car les deux récits ont plus d'un trait de ressemblance : dans la bouche du peu véridique Sinon, il s'agit de reptiles ; . sous la plume de Justus^ il s'agit de faire avaler au public des couleuvres.

" C'est affaire de détail, mais le fond est vrai et Monseigneur voudra bien me pardonner si je ne puis me décider à désavouer ce que j'ai affirmé sur la foi de mon correspondant du Vatican. "

Ce qui revient à dire : " Monseigneur, j'ai fait sur votre

compte des erreurs que je crois, être, moi, de détail ; pardonnez-moi, car je ue me sens pas le courage de m'excuser convenablement.

Maintenant, voyez, horresco referens, le Vatican qui vient verser ses secrets dans le gilet de Justus, afin que Justus les fasse connaître Urhi et Orhi par les colonnes de Vltalie. Pour le coup, c'est trop fort ! Justus, pour qui prenez- vous vos lecteurs?

*' Son récit a été l'objet d'examen et de sérieuses conversations dans l'enceinte du Sacré Palais. "

Très bien, mais vous oubliez de nous dire si son récit a été approuvé ou blâmé, s'il a été trouvé vrai ou faux.

" On ne saurait concevoir le motif qui aurait pu porter à inventer d'un bout à l'autre de pareilles nouvelles."

Ni moi, non plus ; et je conçois encore moins le motif qui fait soutenir ces mêmes nouvelles, après la dénégation formelle d'un honnête homme.

" Et puis Monseigneur est ministre ou a été ministre dans son pays. "

Non, non, Justus, vous n'y êtes pas ; Monseigneur n'est pas et n'a jamais été ministre dans son pays. Il occupe une place de confiance qui peut n'être pas moins honorable ; mais, enfin, il n'est pas ministre. Quand on est aussi bien informé sur les autres points que sur celui-ci, il n'est pas étonnant qu'on se permette de raconter des choses en plus ou en moins.

" Or, on sait que les ministres sont souvent obligés par des hautes raisons de convenance à atténuer l'importance de faits réels et même quelquefois à les démentir. "

Pas compris ,^ à moins que cela ne veuille dire que les ministres parlent contre la vérité souvent, et que toujours les chroniqueurs de nouvelles à la main parlent parole d'évangile.

" La traversée de l'Atlantique ne suffit pas à faire perdre certaines habitudes contractées, et après tout, l'eau de l'Océan n'est pas celle du Léthé. "

Pas clair. Quand un homme qui a commence par accuser si carrément, finit par s'excuser si piteusement, en de pareilles

JEsi Dilations, il faut que sa cause ne soit pas, même à ses propres yeux, très forte.

" En échange du pardon que j'implore pour quelque légère inexactitude que je regrette, puisque Monseigneur s'en est froissé, je lui accorderai pleine amnistie pour ses fautes de langue française et pour cette assertion hyperbolique que, loin d'avoir eu besoin de recourir aux banquiers d'Europe, il les a lui-même enrichis par ses dépôts."

Légère inexactitude... comme c'est jolie ! du pardon que /implore... comme c'est touchant. Je lui accorderai amnistie... comme c'est généreux! surtout quand il s'agit de lapsus de langue française, qui n'ont pu faire grand mal ni à la peau, ni même au style de Justus. Savez-vous qu'il vaut mieux faire un lapsus linguœ qu'un lapsvs rationis. Et sans hyperbole, dans une attaque, quand aucune aison et aucune preuve ne sont apportées, il me semble qu'il doit y avoir un lapsus quelque part.

Autre hyperbole. Mgr. Labelle aurait dit chez les banquiers d'Europe, j'ai autant de crédit que le Czar de Eussie ou M. Crispi. Justus va-t-il en être scandalisé ?

*' Quant aux coups de cravache dont il gratifie les solliciteurs qui vont faire appel à sa générosité, c'est affaire qui peu m'intv^resse. "

Eeste à savoir si ce sont les solliciteurs qui ont attrapé les coups de cravache, ou un autre qui touche de plus près à Justus. Il me semble entendre, dans cette correspondance, l'écho de certains gémissement étouffés.

Après cela, daigne Monseigneur, agréer, etc., etc. "

Après cela, daigne Justus agréer avec cette f éponse, la condération et les compliments de

Joannes.

Le 2 ou le 3 de juillet vient échue la moitié de l'intérêt sur l'emprunt de $25,000.00, c'est-à-dire 8625.00. Au jour dit, vous voudrez bien aller le payer au Bureau de la " Londou et Lancashire company," qui se trouve, dans la haute maison en

pierre jaune, au coin de la rue St Jacques et la Place dMrmes. Le Bureau est au second étage ; il suffit de savoir lire les grosses lettres et de regarder pour le trouver du premier coup. J*ai coutume de traiter avec un nommé M. Flanagan, ou quelque chose comme cela Veuillez le demander. Si c'est un autre nom, vous pouvez toujours le trouver, en demandant le commis avec lequel j'ai fait la t^-ansaction. Si, pour une raison ou pour une autre, vous ne pouviez vous j rendre an jour dit, allez-y le plus tôt possible. Avant de partir, veuillez lire les clauses du contrat, et examiner le reçu qu'ils m'ont signé cet hiver, afin d'être bien sûr qu'il n'y a pas d'erreur ni d'oubli dans le reçu qu'ils vous remettront. Ainsi, je compte sur vous pour faire cette affaire avec toutf- la priideace qui vous est propre ; avec ce compliment, je me souscris, de votre révérence le très dévoué serviteur.

Lundij 2 juin. — Je me sens un peu fatigué, et je me repose, en faisant ma correspondance. Le climat, pour un homme du Nord, est énervant à Eome. Ce n'est pas qu'il fasse encore très chaud. Vers midi, il y a bien sur les places publiques un étincellement de rayons éclatants qui fatiguent ; mais les soirées sont froides, trop fraîches, plus fraîches qu'au Canada à pareille époque ; mais, je ne sais pas, il y a dans l'air un énervement qui, à la longue, nous rend mou et sans dessein. Bon soir !

Mardi, 3 juin. — Je suis bien ; à midi je vais à la Propagande porter une lettre à Mgr Jacobini puis j'arrête chez Mgr Lai elle, où je passe une partie de l'après-midi. En entrant, je trouve une lettre du Père Tenaillon qui me dit :

" Demain mercredi Vième anniversaire de notre fondation romaine, Son Eminence le Cardinal Vicaire vient à St-Claude donner la bénédiction vers les 8 heures du soir. Vous seriez bien aimable d'être des nôtres en cette circonstance ; et aussi de vouloir bien prendre part à notre fête de famille du lendemain midi. Je suis heureux de vous annoncer la bonne nouvelle qui vient de nous arriver du Canada : "Mgr Fabre permet

fondation Montréal." Vous voyez que les choses marchent du bon côté. A demain donc, cher Monsieur, veuillez croire à mon sentiment bien affectueux en Notre Seigneur Eucharistique."

Je lui répondis de suite : " Certainement, je serai des vôtres demain soir et j«^udi midi ; et je vous remercie de me procurer ce plaisir, cet honneur et cette récréation eucharistique Je me réjouis de votre établissement au Canada, et doublement parce que c'est à Montréal. Je ne veux pas qu'il soit oublié que j'ai été le premier à écrire à Monseigneur T Archevêque de Montréal pour cette affaire, au mois de mars 1885. Mon grain de sel a été d'un bien petit poids dans la balance, je le sais ; mais n'importe, cela prouve ma confiance dans vos destinées canadiennes. Puis je tiens à être prophète, ne seraitce que le plus petit des douze petits. Cependant j'avoue qu'il n'y a pas grand mérite à prophétiser dans une chose aussi claire. Comment expliquer, sans un dessein providentiel, ce courant de vocations du lointain Canada, vers votre communauté naissante, à travers les mers, par-dessus des montagnes de difficultés, contre tout sens commun. Vous êtes la communauté qu'il nous faut pour organiser d'une manière régulière et victorieuse la dévotion du Saint Sacrement si cher au cœur de notre population ; et nous sommes le champ qu'il vous faut pour vous donner des sujets innombrables. La communauté sera utile au Canada, et le Canada, à la commuaauté comme dit Horace : Alterius sic altéra poscit opem res et conjurât amice. J'irai donc demain, chez vous, me réjouir et prier pour le succès de votre fondation canadienne. J'ai encore dans la bouche et au cœur un petit goût de Frascati."

Mercredi^ 4 juin. — Mgr Labelle est venu passer ici une partie de l'après-midi. Cela me repose. — Le Cardinal Vicaire est charmant. Nous avons eu ensemble une longue conversation. Il m'a invité à l'aller voir. C'est l'ordinaire de Eome, tenant la place du pape, comme évêque de la Ville Eternelle.

Je vous envoie un troisième mémoire. Vous me ferez

plaisir en en prenant connaissance. Mon quatrième est à s'im» primer.

Continuez de m'écrire ici jusqu'à la Saint-Pierre inclusivement ; puis adressez comme suit.

Chez madame Durand, 3, cité du Ketiro, 3. Entrée : 30, faub. St- Honoré, 30.

Paris — France.

Continuez de m'écrire souvent, aus^i souvent, d'abord à Rome, puis à Paris. Comme je dois faire un petit tour dans le sud et l'ouest de la France, j'aimerais, en arrivant à Paris, à trouver plusieurs lettres de vous. Continuez jusqu'au bout, sans vous négliger, et vous ne saunez croire le plaisir que vous me ferez. A moins de contre ordre, vous écrirez à Paris jusqu'au 12 de juillet. Ah ! ah ! ça sent une petite odeur de retour ! Donc au revoir !

Jeudi, 5 juin. —Je me rendis à 7f hrs. à la Propagande. Un petit mot de Mgr Jacobini m'invitant à y retourner demain avant-midi. J'ai dîné à St-Claude avec Mgr Labelle, Mgr Baroncini, Mgr Savelli et l'avocat Branchi. Le dîner fut suivi d'une conversation très intéressante sur la démocratie catholique et le rôle qu'elle est appelée à jouer dans le monde.

Vendredi, 6 juin. — Je suis allé chez Mgr X. Enfin tout est fini. J'ai vu le texte 'des dernières réponses promises. C'est incroyable, mais cela est, mes espérances les plus vastes sont dépassées. Ces documents me seront envoyés dans quelques jours au Collège Canadien. Ceci est encore sous le plus grand secret. J'attends que j'aie les pièces en main pour écrire à Mgr l'Archevêque de Montréal. Je garde des surprises pour bien du monde. Cependant cela ne change en rien l'époque de mon départ ; il reste plusieurs petits compléments à parfaire ; et je dois surveiller les impressions qui sont commencées. Ces mémoires resteront comme références et source» d'études pour le règlement des difficultés à venir. Je bénis Dieu de ce succès complet, et je vous invite à le remercier avec moi. Ces

décisions sont grosses de bienfaits pour notre pays. Tout n'est pas fini chez nous, bien entendu ; la lutte est de ce monde ; mais nous sommes sur la voie qui mène à la paix véritable.

Samedi^ 7 juin. — L*ai-je rêvé ? l'ai-je appris autrement ? Vraiment je ne saurais dire. Mais il me semble qu'un soleil trop ardent, les vitraux étant restés fermés ( et qui aurait pensé de les ouvrir après un printemps aussi froid ? ) est venu îôtir les melons. Allons, pauvre mère, faut-il se faire de la peine pour si peu ? Au lieu de petits melons, maigres peut-être que nous aurions eus, nous en mangerons de beaux gros succulents qui poussent sur le marché de Montréal. J'ai découvert une mine ici ; et je vais apporter de quoi acheter tous les melons et tous les concombres de St-Lin. Je n'ai pu m'empêcher de rire. Cela m'a rappelé la fois que le vendredi saint, à l'Isle Bizard, M. Perrault étant chez nous, les messieurs habillés en soie du village, étaient venus passer leurs pattes à travers les vitres de mes vitreaux. Mais alors je ne riais pas ; je leur aurais volontiers coupé les oreilles et la queue. Nous n'en sommes pas morts, pour tout cela. Ah I s'il n'y avait jamais de plus grand malheur ! Allons, n'y pensons plus ; pensons seulement au plaiâir que nous aurons de nous revoir au commencement du mois d'août. Les jours passent vite, quand on est rendu à notre âge. Déjà nous y arrivons.

Dimanche^ 8 juin. — Mais pour nous revoir mère, il faut .se conserver ; il ne faut trotter du matin jusqu'au soir, passer des heures sur la teire fraîche, arracher des herbes ici, renchausser des plantes là, plus loin cultiver des bouquets, et que sais-je ? je vois tout cela d'ici. C'était bon quand on était plus jeune. Mais les forces diminuent, l'estomac devient plus sensible au rhume ; la respiration est plus courte ; et la jambe est plus rosse. Quand on a des rentes, on s'assied dans sa chaise, on jase [cela, ça ne fatigue pas les vieilles) on se repose, on se fait apporter son mouchoir. Sérieusement, soyez raisonnable. Faites comme moi, quand je suis malade^ je m'ar-

rête. Si quelquefois il m'arrive de ne pas le faire assez tôt, c'est parce que je tiens de vous. Vous n'avez pas le droit de me le reprocher. De grâce, si vous voulez me faire plaisir, prenez dn bon temps ; et que je ne vous trouve pas vieillie au retour.

J'ai reçu votre lettre du 23 mai, dans laquelle vous me racontez la belle fête de la Pentecôte. Mes félicitations. Une lettre de St-Lin me dit : " Je n * vous donnerai pas des nouvelles de la paroisse, je sr.is que M. Fayette vous tient au courant de tout ; je voms dirai seulement ce qu'il ne vous dit pas, c'est que depuis votre départ la paroisse a été desservie ou ne peut mieux. " Vous ne sauriez croire comme il me fait plaisir d'apprendre ces choses. Si je savais ma paroisse en souffrance, mou séjour ici serait empoisonné d'inquiétudes. Je résignerais ou la cure ou le rectoiat. — Laissons dire les méfiants. La lumière se fera avant longtemps. C'est pour cela que je fais tout imprimer. Il y aura à peu près 400 pages du format que vous avez reçu. Je me suis tu jusqu'ici, parce que on aurait tourné mes explications les plus sages contre moi. J'étais entre trois camps qui ne demanderaient pas mieux que de me prendre pour cible, et me tirer dessus. Mais maintenant que je suis bien à Rome,que j'ii assuré m3s derrières, que je connais exactement les limites de mes fonctions et les possibilité» extrêmes où l'on peut alier sans faire violence aux décrets ni aux intentions de Rouk^, je ferai en sorte que mes desseins soient connus, mes actes exj)liqiiés, mes paroles rendues publiques, je ne prétends p.is convertir tout le monde. Les vieilles rancunes ne se déclarent jamais satisfaites, les intérêts individuels contents à moins d'avoir une victoire complète et un triomphe insultant : ce qui est impossible, inutile, nuisible. Mais j'espère rallier autour de l'Université à Montréal le concours de tous les hommes de bonne volonté, les raisonnables, les pratiques.

Ce pauyre Roch ; il a suivi de bien près sa femme. Vraiment, vous êtes en train d'enterrer ma paroisse toute entière !

Lundi 9 Juin. — Je viens de me procurer un trésor, une parcelle assez considérable de la vraie croix, cette relique m'est plus chère que celles que j'ai déjà obtenues toutes ensemble. La croix est l'instrument de notre salut ; et il est doux de pouvoir se dire : ce bois que je vénère, était sur le Calvaire et faisait partie de l'arbre par lequel la mort a été domptée, et la ,vie nous est arrivée.

O crnx, ave, spes unica,

In hac triumphi gloria ^

Piis adauçe gratiam

Reisque dele crimina.

Avant midi je suis allé m'abonner à un journal grec, plus petit que celui que je recevais à l'Isle Bizard, et moins cher. J'ai payé mon abonnement pour dix huit mois, jusqu'au premier de janvier mil huit cent quatre-vingt-douze. Vous voyez que j'ai confiance en l'avenir.

M. Belnoue part dans quelques minutes. Il retourne à Chartres. Ce départ m'attriste parce qu'il laissera un vide autour de moi. Il est arrivé un autre prêtre à midi, vieux, malade, revenu des missions de Tlsle de Ceylan, religieux de l'ordre des franciscains, parlant un peu d'anglais, et un peu encore plus petit de français, italien de nation, brûlé par le soleil comme un sauvage, dyspeptique, vivant de bouillon. Il prendra la place de M. Belnoue ; mais il ne le remplacera pas.

Mardi 10 Juin. — Hier matin j'ai émigré de ma chambre nouvelle du côté du nord-ouest. Je fuis devant les rayons d'un soleil trop ardent qui donne dans ma fenêtre toute l'avantmidi. Cet hiver, il m'a rendu grand s^Tvice, remplaçant poêle et cheminée. Au nord je trouve l'ombre et le frais. Je suis là comme en villégiature, car la plupart de mes effets restent dans ma chambre d'hiver. La mère supérieure, à cette saison, n'est pas avare de ses chambres. Mais il n'y a pas de médaille sans revers. Je regrette la vue de mon petit jardin, l'odeur des roses et des feuilles vertes, le sileuce parfait. J'irai me promener de temps en temps dans ce parterre si bien entrete-

ni), et m*asseoir sous les treilles de son berceau. Sur la rue Melazzo, j'ai le bruit des voitures, quoique ce ne soit pas uu endroit très passant ; le cri des vendeurs de journaux. Trib'iii'i aa a ! Mf^ssagero e o o ! et des revendeurs : "cerises à vendre," fraises, carottes, pommes de terre ! Mais, avant tout, il faut vivre, et l'air frais vaut bien quelque inconvénient. D'un autre côte, ma nouvelle fenêtre a bien ses avantages, elle donne droit sur la rue Magenta ; et ma vue s'étend, par delà la Place de l'Indépendance, jusqu'à l'extrémité de la rue Cartalone. Quelquefois cela dissipe de regarder passer la foule et s'agiter cette fourmillière humaine. J e la domine de quinze pieds, elle ne se doute pas que j'examine ses mouvement^, et que j'étudie ses manières. Où vont toutes ces personnes ? que fontelles ? que pensent-elles ? L'homme est un voyageur, toujours en mouvem^^nt. Dans un mois, moi aussi, je reprendrai le mouvement, je quitterai cette chambre ! en attendant que nous quittions la terre pour la demeure définitive.

Par suite de moi travail d'impression et des chaleurs, mon règlement, depuis le commencement du mois, s'est modifié. Lever, messe, déjeuner à la même heure qu'auparavant. De 8 h à 9J travail. A 9J h. je prends les petits chars en face de la gare, lesquels me conduisent à la place de Venise, de là cinq aipents me séparent de la Piace da Jésus, où se trouve mon imprimeur. Chaque soir M. Bv^fani m'envoie une liasse d'épreuves, et chaque matin à 10 heun^s je les lui reporte, les ayant corrigées à la veillée, puis reva«:s le lendemain après ma messe. Quand il ne fait pas trop chaud, à 10 heures je reviens à pied ; sinon je reprends le tramway. C'est aussi le moment que je fais mes petites commissions en ville, profitant de ce que je suis rendu au centre des affaires. Je rentre donc entre onze heures et midi ; et en attendant le dîner je fais ma correspondance, celle qui n'est pas d'affaire. A midi et demi, comme les Italiens, je me couche, pour laisser passer sans m'en apercevoir le temps de la grande chaleur. Je me lève vers 4 heures. Travail, bréviaire jusqu'à 7 heures. Souper, petite promenade. Puis de 8 heures à minuit travail, c'est le meilleur de la journée.

Comme déjà j'ai pris une petite nuit vers le milieu Ha jour, la grande nuit peut être plus courte. Voilà comment ma vie s*est adaptée petit à petit aux exigences de mes occupations et du climat.

Mercredi 11 juin. — J'ouvre ma fenêtre à oj heures; la ville se réveille, la circulation cooimence, petite d'abord, puis croissante. Un troupeau de chèvres fait son apparition accoutumée. La barbe au menton, couchées sur le trottoir le long des maisons, elles ruminent philosophiquement, attendant leur tour. On arrive de tous côtés, qui avec un bol, qui avec une tasse, qui avec un verre. Le maître pousse une chèvre, comme quand on réveille une personne qui dort d'un profond sommeil, et il emplit le vase. Ces gens-là du moins sont certains d'avoir du lait pur. Vers huit heures, les vingt chèvres partiront à la suite l'une de l'autre pour gagner leur pâturage.

J'ai fait venir de Paris, avec les miens, quelques livres pour ^I. Cousineau. 11 est venu les chercher ce matin. Je l'amène avec moi à l'imprimerie, puis ensemble nous allâmes visiter un atelier de peinture. Je dis au propriétaire de mettre de côté tous les tableaux .qu'il avait dans un certain genre que je lui indiquai. Je retournerai samedi après-midi; et je ferai un choix. Je crois qu'il va m'être possible de faire une bonne affaire. ^1. Befani, que je presse, m'enterre dans les épreuves. J'en suis bien aise, je n'ai garde de le retarder, et chaque avant-midi, à 10 heures j'entre à son bureau, avec l'exactitude d'une pendule. Dans un mois je serai sur le point de quitter Eome, si je ne l'ai déjà fait. Au revoir !

Voas recevrez dans les premières semaines da juillet un journal grec Anatole. Vous en conserverez soigneusement la file. 11 est plus de mon goût que le Xea E niera que j'ai reçu pendant deux ans. Il était trop long à lire, coûtant trop cher, et ne venait pas de la Grèce, mais bien de Trieste en Autriche. — Cette fois-ci, je cherchai assez longtemps des renseignements, sans pouvoir tomber sur la veine. Enfin j'appris que le Père Franco était un des collaborateurs du Journal de iîome pour

les choses helléniques, et que le journal lui passait ses échanges grecques. Je me rendis cliez lui, 12 via Carozze. Longue barbe, front chauve, chevelure retombant sur les épaules, "On me dit que vous recevez plusieurs journaux greus. Je voudrais lire les nouvelles dans la langue d'Homère, seriez- vous assez bon que de me donner certains renseignements. — "Venez, voici." Il mit devant moi cinq journaux. — " Sur le nombre, y en a-t-il qui soit catholique ? — Oui, V Anatole et c'est le seul journal catholique, dans le monde, qui soit publié en grec. Hebdomadaire, 10 francs pour Syros, 12 pour la Grèce, 14 pour les pays de l'Union postale."

— Il est donc publié à Syros. — Oui, monsieur — Eh ! qu'est-ce que Syros ? excusez mon ignorance. Je suppose que vous, de votre côté, ne connaissez pas l'Ile Bizard ? — "Syros est une ville de 21,000 habitants, capitale de l'Ile de Syros, siège du monarque qui gouverne tout l'archipel des Cyclades, située sur des collines superbes, au fond d'un port magnifique, sur la route des steamers de Naples à Constantinople. C'est le centre catholique le plus nombreux de la Grèce, ancienne colonie de Venise. Il y a un évêque catholique et la cathédrale de St George située sur le sommet le plus élevé de la colline commande une vue admirable de Syros et de toutes les îles environnantes." Enfin le Père Franco était très talkative, il me lut une pièce de vers grecs de sa composition, qu'il devait présenter le jour même au nouveau bibliothécaire du Vatican, le Cardinal Capeceltalia. Je n'y compris qu'un mot doz Biblion il veut obtenir une place. Enfin je lui payai dix-huit mois d'abonnement à son Anatole, à partir du premier juillet 1890. — Au revoir!

Jeudi 12 j ain. — Reprenons la douce tâche. J'ai travaillé beaucoup pour mettre le dernier clou à la rédaction de mon mémoire, dont l'impression est plus qu'à moitié faite. Je l'aurai dans son entier avant la fin de la semaine prochaine. Quoique j'aie toutes mes réponses, j'imprime toujours afin de laisser mes pièces, multipliées, en tous les endroits nécessaires, et de

m'en servir comme d'un moyen de propagande en haut lieu, ainsi qu'une léfutation à tous les paradoxes qu'on a avancés. Mgr Labelle est venu pass<^r avec moi une partie de l'aprèsmidi.

Vendredi 13 juin. — Grand dîner chez les Pères du St- Saciement vu que le Sacré-Cœur, est une des fêtes principales de leur institut. De plus c'est le jour de St-Antoine, et Mgr Labelle s'appelle Antoine, ainsi que Mgr Baroncini qui était là présent.

11 y eut discours. Je fis le mien, et j'invitai ces messieurs à ma table de St-Lin quand le Père Tenaillon serait provincial de son ordre au Canada, que Mgr Labelle serait retiré à la montagne tremblante gouvernant de haut les affaires du pays, et que Mgr Baroncini serait délégué papal à Ottawa. Je revins passer le reste de l'après-midi à l'hôtel Marini, où j'avais à traicer de longues affaires avec Mgr Labelle avant son départ de Rome, qui aura lieu probablement jeudi prochain, 12 du courant. A mon retour je trouvai sur table une liasse d'épreuves qui me fait veiller jusqu'à une heure du matin.-

Sawedi, 14: juin. — A huit heures, j'étais à l'imprimerie, à 9, chez Mgr Labelle. Je revins dîner au Collège Canadien, et de là je suis allé avec M. Cousineau faire la visite du magasin de tableaux. J'en ai acheté 16, pas très grands, pas tons des chefs-d'œuvre, mais ils me coûtent si peu cher. J'y retournerai lundi, pour contempler mon emplette. Pour aujourd'hui j'ai fait mettre de côté :

lo L'annonciation — 2o La naissance de Jésus, — 3o Le rêve de St- Joseph, — 4o Ste Famille dans le désert — oo Jésus au milieu des docteurs — 6o. Jésus soigné par sa mère, — 7o Jésus travaillant avec Joseph, — 8o Adoration des mages, — 9o Une scène de la sainte famille, — lOo Jésus apparaissant à Madeleine,— llo Jésus apparaissant à St-Thomas, — 12 Assomption de Marie, — 13o St-Jean Baptiste enfant,— 14o St-Jean

Baptiste prêchant dans le désert, — 15 St-Augustin, — 16o St-Charles Borromée.

Comme vous le voyez, douze sujets se rapportent à la vie de Jésus ou de Marie, j'espère en trouver encore pour me faire une collection complète dans ce genre.

Je fais copier le médaillon de St-Lin à St-Paul, où le buste a 4 pieds de haut ; je le fais copier de grandeur naturelle. C'est le seul tableau de St-Lia qui existe dans tout Eome. Je vais retourner avec des richesses. Eeste à savoir comment je m'arrangerai avec les douanes françaises, américaines et canadieunes.

Pour faciliter la lecture du journal Anatole, j'ai acheté un petit dictionnaire grec moderne français ; mais il y a bien peu de différence entre le grec moderne écrit et le grec classique ; cependant les mots ont subi assez souvent des nuances de signification dont ce petit dictionnaire nous donnera immédiatement le secret.

Mgr Labelle vient de télégraphier à M. Mercier une lettre latine destinée à faire du train dans vos journaux. Nous avons un temps splendide, pas trop chaud, avec des nuits plus fraîches que vos nuits de juin. Cependant on dit ici que c'est exceptionnel, et que si je jugeais de toutes les années par celleci, je courrais risque de me faire attrapper. Gardons-nous de généraliser, c'est le moyen de toujours être à côté du vrai.

Dimanche 15 juin. — J'ai passé la journée à la maison travaillant à mon cinquième mémoire, afin de l'entrer à l'imprimerie, aussitôt que le quatrième en sortira. Celui-là n'est pas aussi long que celui-ci. J'imprime avec un cœur placide ; puisque toutes mes réponses sont données, sinon livrées, de manu ad manuvi.

Mais tout de même, mes mémoires et mes lettres se rendraient devant Sa Sainteté. Maintenant que mes affdires sont finies, je me suis dit : Voyons le Saint Père. Comme j'ai été raisonnable, on ne m'a pas fait attendre longtemps. J'ai demandé mon audience samedi, et aujourd'hui dimanche, je

reçois avis que le Pape ine recevra demain lundi à 9J heures a. ni. Voici la lettre : " Si previene il Curato G. Batista Proulx che Sua Santita si deenera Ammetterlo all'UJienza lunedi 16 oiugno 1890 ore 9J ante. Il maestro di Caméra di S. S. Délia Volpe. On prévient le curé J. Baptiste Proulx que Sa Sainteté daionera l'admettre à l'audience lundi 16 juin 1890, à 9^ heures avant midi. Le maître de chambre de Sa Sainteté. F. I)ella Volpe. " Bonsoir ! je jette ma lettre à la poste. La procliaine vous parlera du pape et de ma visite belle et bonne.

Luîcdi, 16 juin. — Donc j'ai vu le pape. Ce matin à 8 heures, je me mis eu route, avec une voiture à deux chevaux. On ne ffiit pas le gros, tous les jours. Je passai d'abord par l'imprimerie, pour y dé] os^r mes épreuves ; puis j'allai prendre Mgr Labelle. Dans ma lettre j'avais demandé d'avoir mon audience pour le même j(»ur que lui, si c'était possible; je voulais profiter de l'p.utorité que lui donne dans le monde officiel son titre de sous-ministre, pour lui faire dire des choses que je ne pouvais dire moi-même. Nous traversons liome le trot, Mgr Labelle en full dress, voiture découverte. Nous passons les corps de gardes, montons des escaliers, traversons des salles; partout on présente les armes Je n'en étais fier aucunement, car je savais que ces honneurs s'adressaient au violet de Mgr Labelle, Un premier secrétaire prend nos billets et nous introduit dans une salle, où nous admirons les gobelins, qui sont superbes ; des gens d'armes partout, galonnés sur toutes les coutures. A 9| un majordome vint nous dire ; " Mouseigneur, passez dans le cabinet privé du pape ; pour vous, Monsieur, Sa Sainteté vous recevra dans la salle du trône." Dix minutes après le Pape arrive. Je fais trois génuflexions, et je tombe à ses pieds " Saint Père, je viens vous remercier de ce que vous avez fait, entre autres choses, dans ces derniers temps, pour l'Université à Montréal, et vous demander de la bénir. — Oui, j'ai voulu satisfaire à la fois If-s droits de Québec et les aspirations de Montréal... Pensez- vous que maintenant, la paix soit solide ? — Elle le deviendra, si le décret Jam

Dudum est appliqué franchement et dans ses dernières conséquences.— Mais j'attends bien qu'il le soit. Le pape ne fait pas des décrets pour qu'ils restent lettre morte. Etes-vous content de votre séjour à Rome ? — Parfaitement, Saint Père, et je pars satisfait. — Alors il faudra revenir encore. J'aime les canadiens, j'aime les hommes modérés. Et qui voulez-vous que je bénisse. — Saint Père, ma mère... — Ah! votre mère vit encore, je la bénis. — Ma paroisse... — C'est vrai, vous avez une paroisse. Est-elle bonne votre paroisse. — Saint Père, elle a beaucoup de foi. Elle compte 1600 communiants, et l'année dernière, j'ai distribué plus de 10,000 communions. — C'est bien, c'est bien ; si elle communie, elle deviendra encore meilleure. Dites à vos paroissiens que le Pape les bénit. — Saint Père..." Je sortis de ma poche une longue liste, il y jeta un coup d'œil. " C'est bien, dit-il, je bénis tous ceux qui sont sur cette liste, que Dieu leur donne vie méritoire et fin heureuse."

Puis il fut question de quelques affaires, que je dois tenir secrètes ; enfin il se leva, me mit la main sur la tête, me bénit encore, et sortit d'un pas ferme, plus ferme que sa démarche ordinaire à l'autel. Sa figure avait un air de santé que je ne lui avais pas encore vu, et son sourire était rayonnant. J'étais heureux d'avoir eu une audience seule, en dehors d'un pèlerinage, quelque chose à mon goût. Je restai longtemps silencieux, immobile, comme embaumé du parfum de ses paroles.

Nous passâmes par chez le Cardinal RampoUa, il était absent, nous laissâmes nos cartes. Mgr Labelle vint me reconduire jusque chez moi, où il fuma un cigare et ne partit qu'à midi, enchanté.

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