CHAPITRE DOUZIÈME
DU 19 MAI AU 1er juin.
Lundi 19 Mai. — Fatigué par les émotions du cœur et les tensions d'esprit de la journée d'hier, je me suis reposé aujourd'hui, et j'ai mis ordre à ma correspondance.
Mardi 20 Mai. — Je corrige des épreuves. Je va's à la Propagande chercher des documents que j'y fais lever ; sur quatre qui devaient être prêts, j'en rapporte un. Je passe une partie de l'après-midi avec Mgr. Labelle, et nous vendons le pays. Je vais trouver le Père P. pour lui faire un sermon de ma façon, et l'amener à une autre manière de faire.
Mercredi 21 Mai. — Je reçois vos bonnes, bonnes lettres du 6 et 7 mai. Vous me dites de raccourcir mes lettres si mes occupations le demandent.
Je le fais pour cette semaine ; mais une fois ne fait pas loi. Et je reprendrai dès demain mon journal avec l'étendue ordinaire. Cependant je jeterai à la poste cette enveloppe presque vide, afin de ne pas causer d'inquiétude par mon silence. Bon jour ! Bon soir ! Bonne nuit !
La Sœur Véronique, mon infirmière, envoie une image à maman. J'en ajoute une pour Alphonsine qui se sauve en souârant, pour Caroline qui se sauve en priant et une pour Aimé qui se sauve en blanchissant la clôture.
J'ai reçu, mon cher ami, Y Enfant perdu^ Jacques Archambault, Antoine Dubois et Pierre Payet dit St-Amour. Merci. Bordeaux est sur mon chemin. Je m'arrêterai voir vos cousins de Florence. Oui, payez le dernier volume des mandements, exigez une carte postale comme reçu, et faites relier le
volume avec la même couverture que les autres chez Oadieux et Derorae. S'il vient des maudements de St. Hyacinthe, faites de même, paiement et reliure. 80 enfants du catéchisme ! d'où sortent tous ces petits lins ? Je pensais que, l'année dernière, M. Desnoyers avait fait une disette qui durerait une couple d'années. Vltalie a attaqué Mgr Labelle, à l'occasion de son entrevue avec le Pape. J'ai vu l'attaque, je n'ai pu me la procurer, le journal était épuisé. Je vous envoie la réponse qui est coupante.— Bon jour et au revoir !
Jeudi 22 Mai. — L'impression de mon troisième mémoire marche rapidement. Toute la copie est rendue chez l'imprimeur, j'en ai déjà corrigé une première fois presque toutes les épreuves ; il ne reste plus en arrière que trois documents dont la Propagande m'a promis la copie pour demain.
Il est sept heures. J'ai soupe à cinq. Je rais prendre un bain, puis me mettre de suite entre mes deux couvertes, afin de passer une bonne et lougue nuit. Bon soir ! Que Marie vous aime, vous bénisse et vous protège !
Vendredi 23 mai. — Je suis retourné au secrétariat de' la Propagande chercher mes trois documents restants : un seul était prêt. C'est un cheval qui ne trotte pas, il faut se résigner à aller le pas. A cinq heures Monseigneur Labelle et M. Couaineau entrent ici. Ils soupent avec moi, jasent, le dernier jusqu'à huit heures qu'il doit entrer au séminaire et le premier jusqu'à neuf heures et demi. — La mère Supérieure est arrivée de France ce matin, avec un énorme bagage et deux sœurs nouvelles.
Samedi 24 mai. — Après-midi de travail, j'allai porter une lettre latine au secrétariat de la Propagande, et en m'en revenant je rejoignis Mr. Cousineau qui venait m'inviter à aller dîner au Collège Canadien, demain jour de la Pentecôte.
Dimanche 25 mai. — Avant- midi de prières. Je me renfermai dans la chapelle et fis une petite retraite. J'ai tant vu
d'églises, que je n'éprouve plus de désir de sortir, d'affronter les ardeurs du soleil, pour aller prier dans les sanctuaires éloignés. Le recueillement de la chapelle du couvent me va. Je pensais aux grandes solennités paroissiales qui passent les unes après les autres sans que j'y sois ; ça devient un véritable sacrifice pour moi. Je pensais à vous, ma chère mère, qui êtes isolée, pendant que je suis seul ici. J'étais enclin à m'attrister lorsque cet esprit de lumière qui vient d'en haut me fit voir les choses sous un autre aspect, me -montra les grandes obligations du devoir, et les récompenses qu'apporte l'accomplissement généreux de la volonté de Dieu. L'après-midi se passa au Canada de la Rue des Quatre-Fontaines, d'où je revins à 6|heures pour m'acquitter de mes fonctions de chapelain.
Je vous envoie la Voce où vous trouverez, traduite, l'attaque de Vltalia contre Mgr. Labelle et la réponse avec quelques réflexions élogieuses. Vous ne sauriez croire l'impression favorable que ces quelques lignes ont produites à la cour romaine Ils ne sont pas accoutumés à cette liberté et à cette franchise de riposte. Mgr. SatoUi, à son cours, arrêtait un chacun pour leur montrer ces " coups de massues," comme il disait. — Pour les enfants de la première communion, vous pouvez acheter, sur ma caisse, des images, pas trop laides, pas trop belles, à peu près comme celles de l'année dernière. In medio stat virtus. N'oubliez pas, ce jour-là, de leur faire réciter une prière à mon intention.
Une nouvelle ! M. Cousineau a toujours surpris son monde, il le surprendra jusqu'au bout. Lui qui s'est tant ennuyé à Rome la première année, qu'il en était dans l'équilibre, s'il ne s'en retournerait pas au pays, non content, maintenant, d'être resté ici deux ans et d'avoir pris tous ses degrés en dogme et en morale, demeure encore au Collège Canaditi» pour suivre les cours de droit canon, et qui sait s'il ne s'engage pas dans une voie qui le mènera à deux ans. Il fait bien. C'est un jeune homme de talent, de bon sens pratique, qui peut rendre service à tout un diocèse, à tout un pays, et que le bon Dieu proba-
blement, destine à occuper une position dont l'influence s'étend à tout un ordre de choses général.
Lundi, 26 mai. — Fête aujourd'hui. L'imprimerie ne marche pas. Grand'messe et sermon, dans toutes les églises. C'est la fête patronale de Rome, comme ville particulière, fête d'obligation, St Philippe de Néri. J'allai un instant chez M. Cousineau, pour lui demander de venir dire la messe à ma place demain matin ; je fis une visite à la Chiesa Nuova ; je rentrai à 6 J hrs, et dans une minute à 9 heures, je serai souche. Bon soir !
Mardi, 27 mai. — Lever à 5 heures ; à 5 J heures messe ; à <j\ déjeûner ; à 6 heures et trente cinq minutes, j'arrivais à la gare où m'attendait le P. Tenaillon, M. Labelle, le P. Lambert et un missionnaire apostolique, M. Cancanes; à 6 heures et 40, le train se met en marche, à travers la campagne romaine, une plaine sans maisons, couverte de pâturages ou de vignobles, où vou^ voyez ici et là les ruines d'un monument du passé, de longs aqueducs dont les arcades ont résisté au temps, des restes de murailles et d'éJifices, et où régnent actuellement la solitude et le silence.
Une heure après nous débarquions à Frascati. Je préférai me rendre à pied à la maison de campagne pendant que M. Labelle et le Père Tenaillon montaient en voiture. Il y avait pour une demi-heure de marche, mal m'en a pris. La pluie commença par tomber averse. Nous arrivâmes tout trempés. Kien dans la maison pour nous changer. Nous fîmes un bon feu dans la cheminée, je dus me contenter de la chaussure de S. François, n'ayant que de vieilles savates pour remplacer chaussures et bottes. Ce qui n'empêcha pas que nous passâmes une agréable avant-midi à jaser à qui mieux mieux. Le dîner fut excellent. Dans l'après-midi, nous montâmes au sommet d'une montagne où Cicéron, autrefois, avait sa maison de campagne, au milieu du plus beau paysage.du monde. Nous foulons le sol* de Tusculanum. Il n'en re^ste plus qu'un amas de ruines ; l'amphithéâtre, désignée par les Ita-
îiens sous le nom de Scuola di Cicérone, ranciera Forum, le théâtre, et une villa en décombres qu'on dit être celle du grand orateur. Tout cela se trouve dans les environs de Frascati, sur une hauteur d'où le point de vue est admirable, on voit à travers les paysages les plus frais, sur un plateau entouré de colline», le Camp d'Annihal^ où se serait arrêté le vainqueur de Capoue dans sa marche contre Rome, le mont Albin (Monte Cavo) au sommet duquel se trouvait dan& les temps antiques le temple de Jupiter Latran, sanctuaire de la confédération latine, et où avaient lieu chaque année les grands sacrifices des Feries Latines^ et sur le revers de la montagne Albano (Albe-la longue), la mère de Rome, puis sa rivale, là où Pompée eut sa maison de campagne. Tous mes souvenirs classiques se réveillèrent, pour ne s'endormir que le soir, au retour, lorsque je tombai de nouveau dans les souvenirs et les réalités universitaires.
A cinq heures, nous prenions un petit souper ; à 6 heures, nous étions assis dans les wagons ; à 7 heures j'entrais dans ma villa Presentazione, fatigué de corps, mais reposé d'esprit. Ma pauvre tête avait besoin de cette petite vacance.
Mercredi, 28 mai. — J'ai repris ici le mémoire. Toutes les épreuves sont terminées, la mise en page a presque été toute revue, et le tirage se fera à la fin de la semaine. Tout cela me rapproche du Canada. Espérons, l'homme vit d'espérance. Quand les melons, que vous avez semés, commenceront à jaunir, je serai là pour les manger. Dieu fait tout servir à notre plus grand bien, ma chère mère. Vous avez toujours été pieuse ; mais dans la communication avec Dieu, il y a des degrés, des préparations et des consommations. Les échos de St-Lin m'apprennent que vous communiez bien plus souvent depuis mon départ. Cela a été l'occasion providentielle pour déterminer chez vous un pas de plus vers l'Eucharistie ; il y a longtemps que ce mouvement se prépare, peut-être sans que vous en doutiez ; il ne manquait plus qu'une circonstance favorable pour en précipiter la consommation. Séparée de votre famille,
de vos anciens amis, de vos co- paroissiens, tout à-coup isolée^ vous vous êtes trouvée dans la condition qu'il faut pour que Jësus entre de plein pied chez vous ; et il y est entré. Voilà un des grands avantages de mon absence ; voici déjà, ?ur terre, la récompense de votre sacrifice. Je retournerai et la -communion restera. Ne m'oubliez pas dans ces communications avec Jésus. Il écoute tout le monde, itiais la prière d'une mère lui est plus sensible. Il a une mère, lui aussi ; il l'aime, et ne lui refuse rien. Moi, de même, à son exemple, j'essaie d'aimer ma mère ; et mon plus grand désir est qu'un jour nous soyons au ciel ensemi le.
Jeudi 29 mai. — Belle journée, pas chaude. J'ai commencé à mettre k dernière main à mon quatrième mémoire, afin de îe passer à l'imprimeur aussitôt que le* troisième aura été tiré. Les affaires et l'ouvrage se précipitent.
Je vis ce soir sur la Voce^ que j'envoie à M, Fayette, qu'à St André del Fratte était exposée l'image miraculeuse devant laquelle se convertit de Ratisbonne, avec indulgence pour ceux qui la visiteraient ces trois jours, " Allons-y, me dis-je ; je prierai pour ma conve^'sion, pour celle des autres, pour celle des étrangers, pour celle des parents, pour celle des cousins^ pour celle des cousines, pour celle des desservants et vicaires." Demain; si rien ne vient se mettre en travers, j'irai entendre dans sa classe le plus brillant professeur de Rome, Mgr. Sa» tolli, qui est venu l'automne dernier au centenaire de Baltimore et à l'inauguration de l'Université de Washington, et que j'ai rencontré à Montréal.
Vendredi 30 mai, — A 7f heures j'étais chez Mgr Labelle. M. Barcelo, un jeune prêtre du Collège Canadien, vint nous chercher pour nous conduire au cours de Mgr Satolli. Nous prîmes place sur deux fauteuils près de la tribune. Le professeur donna une conférence on ne peut plus intéressante sur la Paternité de Dieu, avec entrain, verve, grande volubilité d'expressions, aperçus de vues nouvelles, éloquence. De là je me