DU 8 AU 19 MAI
Jeudi, 8 mai. — Voilà qui est original, je suis devenu cliapelain à Eome. M. l'abbé Morlot, chapelain de ce couvent, vint me trouver la semaine dernière, et me dit : " J'aimerais à aller faire une promenade d'un mois à Paris, dans ma famille. Au temps des vacances, il n'y aura peut-être plus de prêtres pensionnaires ici, vu les chaleurs, et il sera difficile, de me trouver un remplaçant. Pouiriez-vous dire la messe à ma place chaque matin et chanter le salut deux fois par semaine. " " Je le ferai avec plaisir tant que je serai ici, mais si mes affaires m'appellent ailleurs, ou si je suis prêt à partir avant votre retour, je ne m'engage à rien. " — " C'est bien, dit-il, risquons. " Et, hier à neuf heures, il prenait le train pour Paris.
Depuis un mois, je disais la messe à 7 heures, je vais maintenant reprendre 6J h., cela m'arrange mieux. L'avant-midi se trouve plus longue, et c'est le temps du travail fructueux. Ce soir à 6J h., j'ai donné ma première bénédiction du Saint Sacrement, comme chapelain. Ce ne m'est aucun dérangement, car j'avais coutume d'y assister, qug,nd j'étais dans la maison. C'est assez tôt que j'ai amplement le temps de me rendre à la Propaigande, lorsque j'y aurai affaire, vu que les audiences là ne commencent qu'à 7 heures. Je souperai à six, et tout se suivra comme par enchantement.
Le chapelain du couvent ici n'est pas le confesseur ; du reste je n'aurais pas voulu me charger de cette besogne. Le confesseur est un Père Dominicain qui vient faire son apparition chaque samedi après-midi, tous les quinze jours, j'en profite. Je vais profiter du sommeil qui s'appesantit sur mes paupières pour passer une bonne nuit de repos. P>on soir !
Vendredi, 9 mai. — J'ai omis de vous dire que hier j'ai été à une audience du pape. Il recevait dans la salle du trône un pèlerinage allemand, j'ai obtenu un billet, et pour une heure j'ai été allemand d'yeux et d'oreilles.
Le pape était frais, dispos, jeune pl*s que je ne l'avais jamais vu. Sa voix était forte et distincte, ses gestes larges et vastes. Debout il avait un air de majesté qui impose. C'était enlevant que de l'entendre exprimer ses grandes idées dans un latin majestueux et superbe, comme vous pouvez en avoir une idée par la Voce que je vous envoie.
Mon billet me donnait droit à la messe papale ce matin ; mais il n'y a pas moyen de jouir de toutes les bonnes choses, il faut savoir se borner. Je restai à la Villa pour travailler, bénissant Dieu d'avoir tant d'occasions de voir le Saint-Père.
Samedi, 10 mai. — J'ai passé la journée à travailler mon troisième mémoire. Je terminai la rédaction définitive de la première partie. Si rien ne vient me déranger, la dernière sera complète avec la semaine prochaine. Puis on fera imprimer de suite. Celui-ci est presque aussi long que celui que je vous ai déjà envoyé ; son titre est Mémoire sur les Ressources à créer pour la Succursale,
Dimamche, 11 mai. — J'ai été dîner au Collège Canadien, puis j'ai passé l'après-midi à jaser et à m'amuser avec les jeunes gens.
Je suis rentré pour le salut à 6 heures, pour mon salut de chapelain.
Je vous envoie mon Mémoire sur V Union. Il y a longtemps qu'il a été présenté à la Propagande, et que j'ai obtenu une réponse, laquelle est tout à fait favorable ; mais il est bon de l'avoir imprimé, pour le laisser dans les archives de la Propagande. Pendant que j'ai été malade, comme je ne pouvais faire grand chose, je l'envoyai à l'imprimerie ; et, comme les épreuves ne peuvent me corriger, je passai mon temps à corriger des épreuves.
Mes nouvelles de St-Lin vont au 27 avril. Je suis bien. J'avais perdu de l'embonpoint, je le reprends cliaque jour. Priez pour moi, je le fais pour vous souvent, et surtout aujourd'hui où il est dit à la messe : " Tout ce que vous demanderez à Dieu en mon nom, il vous l'accordera. " Au revoir ! que Dieu vous console, qu'il vous soutienne dans les misères et les contradictions de cette pauvre vie ; qu'il vous donne un cœur joyeux, qui prenne tout du bon côté, sans impatience, sans iuquiétude, sachant que tout ce qui nous arrive est pour le mieux.
Les petits intérêts mesquins s'agitent, tant dans l'un que dans l'autre camp. C'est un mal qui doit arriver pour un plus grand bien. C'est l'écume qui passe. Quand toutes les idées étroites seront usées, alors sur leurs cendres s'élèvera l'édifice large de la concorde et du progrès universitaire. Tout cela fortifie mon espérance et donne de la vie à mon action. Continuez par votre dévouement et votre esprit d'ordre à me rendre tranquille sur ma paroisse, et vous aurez fait une bonne œuvre, même au point de vue universitaire. Pour mille raisons, je dois rester curé, ne serait-ce que pour avoir l'autorité extérieure que donne ce titre au Canada ; mais je ne pourrais garder une cure, si je n'en savais la desserte parfaitement remplie. Merci, et croyez que pour ce service je vous aime deux fois.
Vous me demandez si, pour placer le tableau de St-Lin, vous devez m'attendre. Non. Si vous trouvez le tableau beau, ou au moins convenable, s'il embellit l'église, ou au moins ne la dépare pas ; si vous avez raison de croire que je l'accepterais, ce dont je n'ai aucun doute ; dans ces hypothèses, placez le tableau.
Il reste toujours assez à faire, il ne faut pas remettre h demain ce que l'on peut faire aujourd'hui. A mon retour, nous aurons la consécration de l'église, sans compter l'intronisation de nos reliques. Je viens de m'en procurer encore treize nouvelles.
Vous pourrez faire une fête, annoncée d'avance, afin d'attirer un concours. Il y aurait diacre et sous-diacre. Le tableau serait voilé jusqu'à l'évangile, à ce moment le rideau tomberait.
La chair retentirait d'un beau sermon sur S. Lin. Puis suivrait une quête, dont une part raisonnable servirait à payer le prédicateur, que ce prédicateur fut Eouleau, ou vous, ou un autre. Si tout était prêt, la St-Pierre serait un beau jour pour une telle fête. Vous pourriez avoir des secours de Ste-Thèrèse à cette époque.
Quant à l'homme qui posera le cadre, je ne puis avoir d'opinion à cette distance. Seulement, comme il faudrait peut-être tailler un peu dans la corniche il ne faudrait pas fournir occasion à M. Pauzé de se plaindre que son ouvrage a été gâté ; et à ce point de vue, s'il peut faire le travail aussi bien, il serait peut-être préférable de le lui donner. Voyez.
Lundi, 12 mai. — Je me suis remis à l'ouvrage pour de bon. A la fin de cette semaine, j'aurai fini le plus important de mes mémoires. J'ai copié quatre fois de ma main le mémoire sur les comptes ; et celui qui est actuellement sur le métier, je le rabotte pour la cinquième fois. S'il n'est pas mieux fait, c'est que je n'en suis pas capable.
Le Père Paradis est tombé ici comme une bombe, et il partiia comme un pétard ; je crains fort qu'il ne fasse long fen. Ah ! s'il y avait moyen d'arranger cela à l'amiable, quel sujet de scandale on enlèverait ! Je voudrais voir le Père Augier ici, je m'offrirais comme entremetteur.
Mardi, 13 mai. — Je vous écris après onze heures du soir. Mgr Labelle et le Père Paradis sortent d'ici. Ils m'ont tellement réveillé que je ne puis me mettre au lit. J'avais reçu cet après-midi la visite de M. C. qui est un grand Seigneur du reste bien modeste et bien ecclésiastique. Je vous envoie sa carte.
Mercredi 14 Mai. — Quand partirai-je du Havre ou de Liverpool, très probablement dans la dernière semaine de juillet. Dans tous les cas je ferai l'impossible pour arriver pour la retraite des curés. J'aimerais à avoir une quinzaine de jours en France.
Ainsi continuez de m'écrire et souvent, à Eome. Deux mois après la réception de cette lettre, vous pourrez dire que je ne serai pas loin de St-Lin.
Merci, mon cher ami, pour l'état de comptes que vous me donnez dans votre dernière lettre. Nos affaires ne sont pas si mauvaises après tout.
Voulez- vous que je vous donne un aperçu d'un de nos dîners. Vous allez voir si nous sommeB Français, et si nous avons l'esprit en taillant de rasoir.
lo Un coup de dent aux chanoines Centiim oves faciunt ovile ; trigenta porci Jaciunt gregeim ; decem hoves faciunt armentum ; et quo majores sunt hestiae, er minor requirituo nuonerus ; ideo très canoneci faciunt capltulum.
2o Traduction de S. ?. Q. R. le fameux senatus populas que romanus.
Sono pigrissivii questi Romani^ Sono veut dire sont et qvesti, sce.
3o Autre application, qu'un prélat faisait à un Pape, S.P.Q.R, Sancia Pater Quare rides ! Le Pape répondit en reprenant les lettres au rebours ; Rideo quid papa sum.
4o On disait que le Cardinal Bona ne serait jamais pape parce que son nom était féminin ; passe encore s'il s'appelait Bonus. Aussitôt un malin répliqua par ce distique :
Vana Solicismi non conturhet imago :
Esset papa Bonus, si Bona papa foret.
00 Autre distique sur le marin Euiter, Hollandais, qui défit si souvent les Anglais, les Français et les Espagnols.
Terruit Hispanos Ruiter, ter terruit Anglos, Terruit et Gallos, territus ipse ruit.
60 Quelle serait la plus belle église du monde ?
Celle qui réunirait le portique de Rheims, la nef d'Amiens, le chœur de Bauvais, le clocher de Chartres et les vitraux de Sens.
7o Un problème d'orthographe pour un étranger. J'ai vu cinq capucins, salas de corps et d'esprit, cijats dô leur ceinture portant sur leur sein le seing du Saint- Père.
80 Les Normands passent pour avoir les doigts croches ; n'oubliez pas que nous sommes à moitié normands. Voici la prière d'un de ces buveurs de cidre :
Mon Dieu, je ne vous demande pas la richesse, seulement mettez-moi auprès de celui qui a de quoi.
9o Le vol conduit à l'échafaud, il paraît qu'il y avait toujours un cadavre qui pendait au gibat de Djmfront : Domfront, ville de malheur !
Arrivé à midi, pendu à une heure.
lOo Si le Normand vole, le Breton boit, et pourquoi. • Un chien normand, cherchant son maître, regarde toujours dans les arbres ; et un chien breton dans les fossés.
llo Pour dresser un aussi copieux dessert, un verre de vin n'est pas de trop ; on peut toujours le prendre pour la cinquième raison, car.
Si bene commemini, causae sunt quinque bibendi. Hospitis adovutus, praesens sitis atque futura, Et vini bonitas, et quaelibet altéra causa.
Jeudi, 15 mai. — Ascendit Deus in juhiloMone. Dieu est monté dans la jubilation, et nous nous restons dans la tristesse Cependant ne nous plaignons pas trop, car Ascendens Christus in altum captivam duxit captivitatem, le Christ montant au ciel a fait captive la captivité ; c'est-à-dire, la captivité de la vie finira, les absences s'effaceront, les distances se rapprocheront et nous nous trouverons tous réunis un jour dans la grand paroisse du bon Dieu, dans le presbytère de Jés us-Christ.
Vendredi^ 16 mai. — Je viens de porter chez M. Befani la pre«iiière partie de mon " mémoire sur les ressources." Ça marche petit à petit.
J'arrive de chez le Cardinal Siméoni, où j'ai passé une demiheure. Je lui portai trois exemplaires de mou " mémoire sur rUnion. " Les nouvelles sont bonnes. Le Saint-Père voit d'un bon œil mes demandes, et la manière dont elles sont présentées.
La mère supérieure est toujours à Tours. J'ai reçu une lettre d'elle. Je lui ai répondu. Je vais vous copier cette réponse. Vous allez voir comme je suis gentil avec les Sœurs de par ici ; si je l'étais autant avec celles de XX, je ne me ferais pas chicaner si souvent.
" Ma révérende mère, dimanche, à 10 heures, un rayon de soleil est entré par ma porte, c'était votre lettre. Je me suis acquitté de toutes vos commissions, je regrette qu'il n'y en ait pas eu plus, cela m'aurait donné occasion de faire plaisir à plus de monde. De même que je vous ai saluée avant que vous entriez, comme Moïse, dans la solitude, ainsi je veux me trouver au pied de la montagne, larsque vous y descendrez ; mais de grâce, n'ayez pas l'air du Moïse de St. Pierre aux liens ; il a le torse trop raide, le galbe trop fier, et le regard trop farouche. Du reste, votre peuple, pendant votie absence, ne s'est pas livré à l'idôlatrie, donc revenez toujours bonne et contente. — Vous faites bien d'amener du renfort. Les malades ariivent dru comme mouche. Si cela continue, les pensionnaires vont être obligés de s'engager comme gardes- malades. Imaginez si les pauvres opérés qui me tomberont entre les mains seront à plaindre. Si quand je sers à l'autel, à l'offertoire de la messe, j'oublie de donner du vin au prêtre, jugez si leur bouillon sera souvent oublié ! Ou^' ! j'ai gagné une image à prendre des pilules. Il paraît que j'en aurais gagné deux, si l'on m'avait mis des cataplasmes chauds comme à une certaine mère^ et trois dans le cas de vésicatoire ! — Je connais bien peu de nouvelles. De notre côté, chez les pensionnaires, tout le monde est bien, et..,. le petit chat aussi. — J'allais oublier de vous
dire que je suis chapelain d'une grande institution. Comme il y a peu de choses à faire, on est d'avis que je pourrai peut-être m'acquitter de ma besogne assez bien. Seulement on craint que quelque bon soir, je ne donne la bénédiction sans ostensoir ni Saint-Sacrement. La n:ière et le frère du Canada continuent toujours à écrire régulièrement toutes les semaines, et me chargent de compliments pour la mère et les sœurs de Eome qui gâtent de leur côté le fils, le frère et le chapelain. — Priez pour celui qui se souscrit, etc, etc.
Samedi, 17 mai. — J'ai reçu à midi votre lettre du 4 mai, avec le journal Le Moacle où il est question des Nez. Si un grand nez droit et charnu est le roi des nez ; s'il indique la rectitude dans les idées et les sentiments, la vivacité dans les sensibilités, la pénétrati; n dans l'intelligence, et l'amour de l'indépendance ; s'il donne des airs de parenté avec Shakespeare, Milton, Thomas Morus, Corneille, La Bruyère, Franklin, Bernardin de St-Pierre, Fey, Arago, et Théophile Gauthier, je me réconcilie à mon sort.
Bien plus, je sens, deus ecce deus, je sens la muse qui m'inspire et qui me dicte les strophes suivantes :
Amis ne riez point du nez de J. B.Proulx ; C'est le plus bel objet de sa belle figure, Juste, vos petits nez feraient dans tous les tr... Trouvez m'en, pour le sien, qui seraient de mesure.
Aux beaux jours du printemps, quand les roses fleuries De suaves parfums embaument les prairies, En vain, je vous le jure, alors vous lui direz : Veux-tu, cousin, veux-tu nous prêter ton gros nez ?
Je ne suis point, vois-tu, de ces esprits bornés, Vieillards toujours enfants, hommes toujours en herbe, Dont le regard obtus, comme dit le proverbe. Ni ne voit ni ne sent pas plus loin que leur nez.
Dimanche^ 18 mai. — Reçu votre lettre du 2 mai. Déjà le mois de Marie sera fini, quand vous parviendra cette réponse. La vie passe comme une ombre, plus vite à Rome que partout ailleurs. Je voudrais que les jours eussent 10 heures de plus. Trente-six cadavres dans le charnier ! que de vides depuis mon départ ! ainsi nous nous en allons tous ! Vous avez perdu en n'entendant pas le Père Babonneau ; ce que j'ai vu de lui dans les journaux à propos de sa réponse aux citoyens de Montréal, était délicieux. Nous avons eu ici, pendant deux mois, comme compagnon de pension, un de ses amis, le Père Moitier, charmant, doux, malade, mieux maintenant, et de retour dans son couvent de Dijon. Si vous inaugurez le tableau, rappelezvous qu'il revient ce jour-là à M. Rioux, un premier paiement de $75 00. Je vous envoie un travail assez curieux qui traite de la composition du Reichstadt allemand. — Au revoir au mois d'août.
Voici la lettre que je recevais avant-midi ! " Monseigneur X m'a chargé ce matin de vous faire savoir que la question touchant les honoraires de messes était réglée en faveur de Montréal, comme vous le désiriez. Pour ce qui est de la dette dont Laval réclame le remboursement, la Propagande a écrit au Cardinal Taschereau pour avoir son avis ; quand sa réponse sera venue on tranchera la question par une sentence définitive, ou l'on renverra la solution à un tribunal d'arbitrage. M^jr X sera content de vous voir et de causer avec vous. Je suis bien respectueusement tout vôtre en J. C. "
A 7 heures, ma carte entrait chez Mgr X., et moi à 7J, pour en sortir à huit. Nous avons réglé ensemble les détails de la grande réponse ; elle sera rédigée cette semaine ou dans l'autre.
Vraiment Dieu m'est bon. Je reconnais là le fruit des prières de toutes les bonnes âmes, des vôtres, des élèves du couvent. Je vous demande une communion d'actions de grâces. Ce n'est pas tout de demander, il faut remercier. La reconnaissance ouvre la porte à de nouvelles faveurs. La cause est entrée carrément le 19 mars, le jour de St- Joseph, après avoir été préparée depuis le commencement de février ; deux mois après, le 18 mai, la réponse arrive privément. Le ciel est avec nous.
CHAPITEE DOUZIÈME.
DU 19 MAI AU 1er juin.
Lundi 19 Mai. — Fatigué par les émotions du cœur et les tensions d'esprit de la journée d'hier, je me suis reposé aujourd'hui, et j'ai mis ordre à ma correspondance.
Mardi 20 Mai. — Je corrige des épreuves. Je va^'s à la Propagande chercher des documents que j'y fais lever ; sur quatre qui devaient être prêts, j'en rapporte un. Je passe une partie de l'après-midi avec Mgr. Labelle, et nous vendons le pays. Je vais trouver le Père P. pour lui faire un sermon de ma façon, et l'amener à une autre manière de faire.
Mercredi 21 Mai. — Je reçois vos bonnes, bonnes lettres du 6 et 7 mai. Vous me dites de raccourcir mes lettres si mes occupations le demandent.
Je le fais pour cette semaine ; mais une fois ne fait pas loi. Et je reprendrai dès demain mon journal avec l'étendue ordinaire. Cependant je jeterai à la poste cette enveloppe presque vide, afin de ne pas causer d'inquiétude par mon silence. Bon jour ! Bon soir ! Bonne nuit !
La Sœur Véronique, mon infirmière, envoie une image à maman. J'en ajoute une pour Alphonsine qui se sauve en souffrant, pour Caroline qui se sauve en priant et une pour Aimé qui se sauve en blanchissant la clôture.
J'ai reçu, mon cher ami, V Enfant perdu, Jacques Archambault, Antoine Dubois et Pierre Payet dit St-Amour. Merci. Bordeaux est sur mon chemin. Je m'arrêterai voir vos cousins de Florence. Oui, payez le dernier volume des mandements, exigez une carte postale comme reçu, et faites relier le
et Derorae. S'il vient des maudements de St. Hyacinthe, faites de même, paiement et reliure. 80 enfants du catéchisme ! d'où sortent tous ces petits lins ? Je pensais que, l'année dernière, M. Desnoyers avait fait une disette qui durerait une couple d'années. Vltalie a attaqué Mgr Labelle, à l'occasion de son entrevue avec le Pape. J'ai vu l'attaque, je n'ai pu me la procurer, le journal était épuisé. Je vous envoie la réponse qui est coupante.— Bon jour et au revoir !
Jeudi 22 Mai. — L'impression de mon troisième mémoire marche rapidement. Toute la copie est rendue chez l'imprimeur, j'en ai déjà corrigé une première fois presque toutes les épreuves ; il ne reste plus en arrière que trois documents dont la Propagande m'a promis la copie pour demain.
Il est sept heures. J'ai soupe à cinq. Je rais prendre un bain, puis me mettre de suite entre mes deux couvertes, afin de passer une bonne et longue nuit. Bon soir ! Que Marie vous aime, vous bénisse et vous protège !
Vendredi 23 mai. — Je suis retourné au secrétariat de la Propagande chercher mes trois documents restants : un seul était prêt. C'est un cheval qui ne trotte pas, il faut se résigner à aller le pas. A cinq heures Monseigneur Labelle et M. Cousineau entrent ici. Ils soupent avec moi, jasent, le dernier jusqu'à huit heures qu'il doit entrer au séminaire «t le premier jusqu'à neuf heures et demi. — La mère Supérieure est arrivée de France ce matin, avec un énorme bagage et deux sœurs nouvelles.
Samedi 24 mai. — Après-midi de travail, j'allai porter une lettre latine au secrétariat de la Propagande, et en m'en revenant je rejoignis Mr. Cousineau qui venait m'inviter à aller dîner au Collège Canadien, demain jour de la Pentecôte.
Dimanche 25 mai. — Avant-midi de prières. Je me renfermai dans la chapelle et fis une petite retraite. J'ai tant vu
d'églises, que je n'éprouve plus de désir de sortir, d anronter les ardeurs du soleil, pour aller prier dans les sanctuaires éloignés. Le recueillement de la chapelle du couvent me va. Je pensais aux grandes solennités paroissiales qui passent les unes après les autres sans que j'y sois ; ça devient un véritable sacrifice pour moi. Je pensais à vous, ma chère mère, qui êtes isolée, pendant que je suis seul ici. J'étais enclin à m'attrister lorsque cet esprit de lumière qui vient d'en haut me fit voir les choses sous un autre aspect, me montra les grandes obligations du devoir, et les récompenses qu'apporte l'accomplissement généreux de la volonté de Dieu. L'après-midi se passa au Canada de la Rue des Quatre-Fontaines, d'où je revins à 6J heures pour m'acquitter de mes fonctions de chapelain.
Je vous envoie la Voce où vous trouverez, traduite, l'attaque de Vltalia contre Mgr. Labelle et la léponse avec quelques réflexions élogieuses. Vous ne sauriez croire l'impression favorable que ces quelques lignes ont produites à la cour romaine Ils ne sont pas accoutumés à cette liberté et à cette franchise de riposte. Mgr. Satolli, à son cours, arrêtait un chacun pour leur montrer ces " coups de massues," comme il disait. — Pour les enfants de la première communion, vous pouvez acheter, sur ma caisse, des images, pas trop laides, pas trop belles, à peu près comme celles de l'année dernière. In medio stat virtus. N'oubliez pas, ce jour-là, de leur faire réciter une prière à mon intention.
Une nouvelle ! M. Cousineau a toujours surpris son monde, il le surprendra jusqu'au bout. Lui qui s'est tant ennuyé à Kome la première année, qu'il en était dans l'équilibre, s'il ne s'en retournerait pas au pays, non content, maintenant, d'être resté ici deux ans et d'avoir pris tous ses degrés en dogme et en morale, demeure encore au Collège Canadit»» pour suivre les cours de droit canon, et qui sait s'il ne s'engage pas dans une voie qui le mènera à deux ans. Il fait bien. C'est un jeune homme de talent, de bon sens pratique, qui peut rendre service à tout un diocèse, à tout un pays, et que le bon Dieu proba-
iHement, destine à occuper une position dont 1 influence s étend à tout un ordre de choses génëral.
Lundi, 26 mai. — Fête aujourd'hui. L'imprimerie ne marche pas. Grand'messe et sermon, dans toutes les églises. C'est la fête patronale de Rome, comme ville particulière, fête d'obligation, St Philippe de Néri. J'allai un instant chez M. Cousineau, pour lui demander de venir dire la messe à ma place demain matin ; je fis une visite à la Chiesa Nuova ; je rentrai à 6{ hrs, et dans une minute à 9 heures, je serai touché. Bon soiri
Mardi, 27 mai. — Lever à 5 heures ; à 5^ heures messe ; à <jj dt^eûner ; à 6 heures et trente cinq minutes, j'arrivais à la gare où m'attendait le P. Tenaillon, M. Labelle, le P. Lambert «t un missionnaire apostolique, M. Cancanes; à 6 heures et 40, le train se met en marche, à travers la campagne romaine, une plaine sans maisons, couverte de pâturages ou de vignobles, où V0U3 voyez ici et là les ruines d'un monument du passé, de longs aqueducs dont les arcades ont résisté au temps, des restes de murailles et d'éJifices, et où régnent actuellement la solitude et le silence.
Une heure après nous débarquions à Frascati. Je préférai me rendre à pied à la maison de campagne pendant que M. Labelle et le Père Tenaillon montaient en voiture. Il y avait pour une demi-heure de marche, mal m'en a pris. La pluie commença par tomber averse. Nous arrivâmes tout trempés. Itien dans la maison pour nous changer. Nous fîmes un bon feu dans la cheminée, je dus me contenter de la chaussure de S. François, n'ayant que de vieilles savates pour remplacer chaussures et bottes. Ce qui n'empêcha pas que nous passâmes une agréable avant-midi à jaser à qui mieux mieux. Le dîner fut excellent. Dans l'après-midi, nous montâmes au sommet d'une montagne où Cicéron, autrefois, avait sa maison de campagne, au milieu du plus beau paysage,du monde. Nous foulons le sol de Tusculanum. Il n'en reste plus qu'un amas de ruines ; l'amphithéâtre, désignée par les Ita-
îreiî^s sous le nom de Scuola m Cicérone, l anctere Forum, le théâtre, et une villa en décombres qu'on dit être celle du grand orateur. Tout cela se trouve dans les environs de Frascati,. sur une hauteur d*oit le point do vueest admirable, on voit à travers les paysages les plus frais, sur un plateau entouré de collines, le Camp d* Annihaly où. se serait arrêté le vainqueur de Capoue dans sa marche contre Eome, le mont Albin (Monte Cavo) au sommet duquel se trouvait dan& les temps antiques le temple de Jupiter Latrun, sanctuairede la confédération latirte, et où avaient lieu chaque année les grands sacrifices des Feries Latines, et sur le revers de la montagne Albano (Albe-la longue), la mère de Kome, puis sa rivale,, là où Pompée eut sa maison de campagne. Tous mes souvenirs classiques se réveillèrent, pour ne s'endormir que le soir, au retour, lorsque je tombai de nouveau daiis les souvenirs et lesréalités universitaires.
A cinq heures, nous prenions un petit souper ; à 6 heures, nous étions assis dans les wagons ; à 7 heures j'entrais dans ma villa Fre9enta2done, fatigué de corps, mais reposé d'esprit. Ma pauvre tête avait besoin de cette petite vacance.
Mercredi, 28 mai. — J'ai repris ici le mémoire. Toutes les épreuves sont terminées, la mise en page a presque été toute revue, et le tirage se fera à la fin de la semaine. Tout cela me rapproche du Canada. Espérons, l'homme vit d'espérance. Quand les melons, que vous avez semés, commenceront à jaunir, je serai là pour les manger. Dieu fait tout servir à notre plus grand bien, ma chère mère. Vous avez toujours été pieuse ; mais dans la communication avec Dieu, il y a des degrés, des préparations et des consommations. Les échos de St-Lin m'apprennent que vous communiez bien plus souvent depuis mon départ. Cela a été l'occasion providentielle pour déterminer chez vous un pas de plus vers l'Eucharistie ; il y a longtemps que ce mouvement se prépare, peut-être sans que vous en doutiez ; il ne manquait plus qu'une circonstance favorable pour en précipiter la consommation. Séparée de votre famille,
<ie vos aiîcieiîs amis, de vos co paroissiens, tout à- coup isolée, vous vous êtes trouvée dans la condition qu'il faut pour <iue Jësus entre de plein pied chez vous ; et il y est entré. Yoilà un des grands avantages de mon absence ; voici déjà. ?ur terre, la récompense de votre sacrifice. Je retournerai et la «communion restera. Ne m'oublie-E pas dans ces comiunnications avec Jésus. Il écoute tout le monde, mais la prière d'une mère lui est plus sensible. Il a une mère, lui aussi ; il Taime, et ne lui refuse rien.. Moi, de même, à son exemple, j'essaie d'aimer îna mère ; et moîi jJus grand désir est qu'un jour nous soyons <iu ciel ensemi le.
Jeudi 2'9 mai. — Belle journée, pas cliaude. J'ai commencé à mettre la dernière main à mon quatrième mémoire, afin de le passer à l'imprimeur aussitôt que le troisième aura été tiré. Les affaires et l'ouvrage se précipitent.
Je vis ce soir sur la Voce, que j'envoie à M, Fayette, qu'à St André del Fratte était exposée Timage miraculeuse devant laquelle s« convertit de Ratisbonne, avec indulgence pour ceux qui la visiteraient ces trois jours. " Allons-y, me dis-je ; je prierai pour ma conversion, pour celle des autres, pour celle des étrangers, pour celle des parents, pour celle des cousins^ pour celle des cousines, pour celle des desservants et vicaires." Demain, si rien ne vient se mettre en travers, j'irai entendre dans sa classe le plus brillant professeur de Rome, Mgr. Sa* tolli, qui est venu l'automne dernier au centenaire de Baltimore et à l'inauguration de l'Université de Washington, et q(ie j'ai rencontré à Montréal.
Vend'ixdi 30 mai. — A TJ heures j'étais chez Mgr Labelle. M. Barcelo, un jeune prêtre du Collège Canadien, vint nous chercher pour nous conduire au cours de Mgr Satolh'. Nous prîmes place sur deux fauteuils près de la tribum^ Le profes- .seur donna une conférence on ne peut plus intéressante sur la Paternité de Dieu, avec entrain, verve, grande volubilité d'expressions, aperçus de vues nouvelles, éloquence. De là je me
?endis, avec M. Cousioeau, au cours du Fëre Lepidî, dominïcain, qui traitait de ce que Vhorame 'peut faire sans la grâce :• leçon cliai mante de bonhomie, de clarté, de petits mots pour rire, de science profonde mise à la portée de la capacité la plushumble.
Promenade aTant-midi, travail après-midi.
Samedi, 3Î mai. — Pejà le mois de mai fini t Nous passonsdu cœur de Marie dans le cœur de Jésus. La conversion que j'étais allé c^ercber à St André del ¥ratte,. m*est arrivée ce soir^ douce, bonne, tendre consolante, lumineuse. Le Dieu qui vous soutient à St-Lin,. me soutient ici, et nrenvoie des forces et des consolations au milieu de mon rude labeur. Nous faisons suO' œuvre en nous soumettant h sa voîonté. Nos sacrifice&(et qu'onne croit pas qu'il n'en existe point pour moi) sont des germes de félicité.. Si l'avant-goût en est si suave, que sera-ce de la réalité.
CHAPITEE TREIZIÈME
DU 1er au 17 JUIN
Dimanche, 1 juin. — La pluie tombe en gouttelettes tranquilles ; aucun souffle ne remue l'atmosphère ; un ciel gris s'étend sur nos têtes ; l'air est pénétré de mélancolie, et par contraste le rossignol caché sous les feuilles fait entendre ses roulades si gaies. Mon âme résonne à l'unisson de la température.
Toutes les petites filles sous la conduite de sœur Véronique sont allées à la messe à la place Navonne. Elles doivent prendre l'omnibus pour l'aller et le retour, six sous par tête. Ce qui me fait plaisir dans ce voyage, c'est qu'elles se servent pour le réaliser de l'argent que je leur ai donné de temps en temps, à l'occasion de petits services rendus. Un orphelin m'a toujours fait pitié ; car, lui, il n'a pas de mère. Souvent il passe sur la terre, sans être aimé véritablement de personne.
Moi j'ai une mère, une bonne encore, qui s'intéresse à mes affaires, sur laquelle je puis me reposer pour l'intérieur de ma maison, et qui prie pour moi. Aussi, il ne se passe pas de jour sans que je ne pense à elle, sans que je ne la recommande à Dieu : et, par cette pensée et par cette prière, mon cœur devient meilleur.
Adieu ! et au revoir ! lorsque vos melons seront mûrs.
L'Italie du 27 mai a renouvelé son attaque contre Algr Labelle. Monseigneur a répondu dans la Voce du 29, et le Moniteur du 31 publie une lettre de Joannes sur le même sujet. Je vous assure que tout cela ne passe pas inaperçu dans le monde romain où l'on n'est pas accoutumé à des ripostes de
ce genre.
Un Justus Qui ne frappe pas toujours juste.
Dans l'Italie de mardi dernier, Justus revient à la charge contre Mgr Labelle, assistant-ministre de l'agriculture et de la
colonisation dans la province de Québec. La conduite respectueuse et filiale du nouveau Protonotaire Apostolique vis-à-vis du Saint-Père, serait-elle, à ses yeux, une condamnation de quelque autre manière de faire ?
" Je terminerai, dit-il, ma correspondance en adressant deux mots à Mgr Labelle, qui a cru devoir rectifier ce que j'avais raconté à son sujet. "
Vraiment, M. Justus, c'est pousser trop loin la condescendance que d'adresser deux mots, et deux mots aussi longs, à un homme qui, lorsqu'on fait des erreurs sur son compte et sur le compte de son pays, croit devoir les rectifier. Sont-ils peu civils, ces Canadiens ! quand on les attaque, ils se défendent.
" Celui qui m'avait fourni les renseignements qui ont servi de bases à mes assertions, interpellé par moi, les a purement et simplement confirmés."
Ah ! Ah ! Justus ne prend pas la responsabilité première de ses paroles. Il les tient d'un autre Justus à la seconde génération ; et, si nous allions à celui-là, qui sait s'il ne nous renverrait pas à un troisième Justus. Il a bien fait de dire ce que j'ai raconté à ce sujet, ce sont des racontars.
" Il se peut qu'en rendant compte de ce qui m'avait été raconté, relata referens, j'aie dit^ quelque chose de plus ou de moins."
Il se peut.,. Voyons, se peut-il ? oui ou non ? pourquoi ne pas parler franchement ? et s'échapper ainsi en queue de poisson ? desinit in piscem.
Relata referens, j'aurais cru que Justus aurait dit, comme Virgile, horresco referens ; car les deux récits ont plus d'un trait de ressemblance : dans la bouche du peu véridique Sinon, il s'agit de reptiles ; sous la plume de Justus, il s'agit de faire avaler au public des couleuvres.
" C'est affaire de détail, mais le fond est vrai et Monseigneur voudra bien me pardonner si je ne puis me décider à désavouer ce que j'ai affirmé sur la foi de mon correspondant du Vatican. "
Ce qui revient à dire : " Monseigneur, j'ai fait sur votre
compte des erreurs que je crois, être, moi, de détail ; pardonnez-moi, car je ue me sens pas le courage de m'excuser convenablement.
Maintenant, voyez, horresco referens, le Vatican qui vient verser ses secrets dans le gilet de Justus, afin que Justus les fasse connaître Urhi et Orbi par les colonnes de Vltalie. Pour le coup, c'est trop fort ! Justus, pour qui prenez-vous vos lecteurs?
" Son récit a été l'objet d'examen et de sérieuses conversations dans l'enceinte du Sacré Palais. "
. Très bien, mais vous oubliez de nous dire si son récit a été approuvé ou blâmé, s'il a été trouvé vrai ou faux.
" On ne saurait concevoir le motif qui aurait pu porter à inventer d'un bout à l'autre de pareilles nouvelles. "
.Ni moi, non plus ; et je conçois encore moins le motif qui fait soutenir ces mêmes nouvelles, après la dénégation formelle d'un honnête homme.
" Et puis Monseigneur est ministre ou a été ministre dans son pays. "
Non, non, Justus, vous n'y êtes pas ; Monseigneur n'est pas et n'a jamais été ministre dans son pays. Il occupe une place de confiance qui peut n'être pas moins honorable ; mais, enfin, il n'est pas ministre. Quand on est aussi bien informé sur les autres points que sur celui-ci, il n'est pas étonnant qu'on se permette de raconter des choses en plus ou en moins.
" Or, on sait que les ministres sont souvent obligés par des hautes raisons de convenance à atténuer l'importance de faits réels et même quelquefois à les démentir. "
Pas compris ; à moins que cela ne veuille dire que les ministres parlent contre la vérité souvent, et que toujours les chroniqueurs de nouvelles à la main parlent parole d'évangile.
" La traversée de l'Atlantique ne suffit pas à faire perdre certaines habitudes contractées, et après tout, l'eau de l'Océan n'est pas celle du Léthé. "
Pas clair. Quand un homme qui a commence par accuser si carrément, finit par s'excuser si piteusement, en de pareilles
icsinuations, il faut que sa cause ne soit pas, même à ses propres yeux, très forte.
" En échange dti pardon que j'implore pour quelque légère inexactitude que je regrette, puisque Monseigneur s'en est froissé, je lui accorderai pleine amnistie pour ses fautes de langue française et pour cette assertion hyperbolique que, loin d'avoir eu besoin de recourir aux banquiers d'Europe, il les a lui-même enrichis par ses dépôts."
Légère inexactitude,,, comme c'est jolie ! du pardon que j* implore... comme c'est touchant. Je lui accorderai amnistie... comme c'est généreux ! surtout quand il s'agit de lapsus de langue française, qui n'ont pu faire grand mal ni à la peau, ni même au style de Justus. Savez-vous qu'il vaut mieux faire un lapsus linguœ qu'un lapsvs rationis. Et sans hyperbole, dans une attaque, quand aucune aison et aucune preuve ne sont apportées, il me semble qu'il doit y avoir un lapsus quelque part.
Autre hyperbole. Mgr. Labelle aurait dit chez les banquiers d'Europe, j'ai autant de crédit que le Czar de Eussie ou M. Crispi. Justus va-t-il en être scandalisé ?
*' Quant aux coups de cravache dont il gratifie les solliciteurs qui vont faire appel à sa générosité, c'est affaire qui peu m'intéresse. "
Eeste à savoir si ce sont les solliciteurs qui ont attrapa les coups de cravache, ou un autre qui touche de plus près à Justus. Il me semble entendre, dans cette correspondance, l'écho de certains gémissement étouffés.
Après cela, daigne Monseigneur, agréer, etc , etc. " *
Après cela, daigne Justus agréer avec cette réponse, la condération et les compliments de
Joannes.
Le 2 ou le 3 de juillet vient échue la moitié de l'intérêt sur l'emprunt de $25,000.00, c'est-à-dire $625.00. Au jour dit, vous voudrez bien aller le payer au Bureau de la " Londou et Lancashire company," qui se trouve, dans la haute maison en
pierre jaune, au coin de la rue St Jacques et la Place d'Armes. Le Bureau est au second étage ; il suffit de savoir lire les grosses lettres et de regarder pour le trouver du premier coup. J'ai coutume de traiter avec un nommé M. Flanagan, ou quelque chose comme cela Veuillez le demander. Si c'est un autre nom, vous pouvez toujours le trouver, en demandant le commis avec lequel j'ai fait la tmnsaction. Si, pour une raison ou pour une autre, vous ne pouviez vous y rendre au jour dit, allez-y le plus tôt possible. Avant de partir, veuillez lire les clauses du contrat, et examiner le reçu qu'ils m'ont signé cet hiver, afin d'être bien sûr qu'il n'y a pas d'erieur ni d'oubli dans le reçu qu'ils vous remettront. Ainsi, je compte sur vous pour faire cette affaire avec toutf- la prudence qui vous est propre ; avec ce compliment, je me souscris, de votre révérence le très dévoué serviteur.
Lundi, 2 juin. — Je me sens un peu fatigué, et je me repose, en faisant ma correspondance. Le climat, pour un homme du Nord, est énervant à Eome. Ce n'est pas qu'il fasse encore très chaud. Vers midi, il y a bien sur les places publiques un étincellement de rayons éclatants qui fatiguent ; mais les soirées sont froides, trop fraîches, plus fraîcbes qu'au Canada à pareille époque ; mais, je ne sais pas, il y a dans l'air un énervement qui, à la longue, nous rend mou et sans dessein. Bon soir !
Mardi, 3 juin. — Je suis bien ; à midi je vais à la Propagande porter une lettre à Mgr Jacobini puis j'arrête chez Mgr Lai elle, où je passe une partie de l'après-midi. En entrant, je trouve une lettre du Père Tenaillon qui me dit :
" Demain mercredi Vièrae anniversaire de notre fondation romaine, SotÎ Eminence le Cardinal Vicaire vient à St-Claude donner la bénédiction vers les 8 heures du soir. Vous seriez bien aimable d'être des nôtres en cette circonstance ; et aussi de vouloir bien prendre part à notre fête de famille du lendemain midi. Je suis heureux de vous annoncer la bonne nonvelle qui vient de nous arriver du Canada : "Mgr Fabre permet
fondation Montréal." Vous voyez que les choses marchent du bon côté. A demain donc, cher Monsieur, veuillez croire à mon sentiment bien affectueux en Notre Seigneur Eucharistique."
Je lui répondis de suite : " Certainement, je serai des vôtres demain soir et j'^udi midi ; et je vous remercie de me procurer ce plaisir, cet honneur et cette récréation eucharistique J e me réjouis de votre établissement au Canada, et doublement parce que c'est à Montréal. Je ne veux pas qu'il soit oublié que j'ai été le premier à écrire à Monseigneur l'Archevêque de Montréal pour cette affaire, au mois de mars 1885. Mon grain de sel a été d'un bien petit poids dans la balance, je le sais ; mais n'importe, cela prouve ma confiance dans vos destinées canadiennes. Puis je tiens à être prophète, ne seraitce que le plus petit des douze petits. Cependant j'avoue qu'il n'y a pas grand mérite à prophétiser dans une chose aussi claire. Comment expliquer, sans un dessein providentiel, ce courant de vocations du lointain Canada, vers votre communauté naissante, à travers les mers, par-dessus des moutagnes de difficultés, contre tout sens commun. Vous êtes la communauté qu'il nous faut pour organiser d'une manière régulière et victorieuse la dévotion du Saint Sacrement si cher au cœur de notre population ; et nous sommes le champ qu'il vous faut pour vous donner des sujets innombrables. La communauté sera utile au Canada, et le*Canada, à la coramuQauté comme dit Horace : Alterius sic altéra poscit opem res et conjurât amice. J'irai donc demain, chez vous, me réjouir et prier pour le succès de votre fondation canadienne. J'ai encore dans la bouche et au cœur un petit goût de Frascati."
Mercredi, 4: juin. — Mgr Labelle est venu passer ici une partie de l'après-midi. Cela me repose. — Le Cardinal Vicaire est charmant. Nous avons eu ensemble une longue conversation. Il m'a invité à l'aller voir. C'est l'ordinaire de Eorae, tenant la place du pape, comme évêque de la Ville Eternelle.
Je vous envoie un troisième mémoire. Vous me ferez
plaisir en en prenant connaissance. Mon quatrième est à s'imprimer.
Continuez de m'écrire ici jusqu'à la Saint-Pierre inclusivement ; puis adressez comme suit.
Chez madame Durand, 3, cité du Eetiro, 3. Entrée : 30, faub. St- Honoré, 30.
Paris — France.
Continuez de m'écrire souvent, aus^i souvent, d'abord à Rome, puis à Paris. Comme je dois faire un petit tour dans le sud et l'ouest de la France, j'aimerais, en arrivant à Paris, à trouver plusieurs lettres de voua. Continuez jusqu'au bout, sans vous négliger, et vous ne sauriez croire le plaisir que vous me ferez. A moins de contre ordre, vous écrirez à Paris jusqu'au 12 de juillet. Ah ! ah ! ça sent une petite odeur de retour ! Donc au revoir !
Jeudi, 5 juiii. —Je me rendis à 7| hrs. à la Propagande. Un petit mot de Mgr Jacobini m'invitant à y retourner demain avant-midi. J'ai dîné à St-Claude avec Mgr Labelle, Mgr Baroncini, Mgr Savelli et l'avocat Branchi. Le dîner fut suivi d'une conversation très intéressante sur la démocratie catholique et le rôle qu'elle est appelée à jouer dans le monde.
Vendredi, 6 juin. — Je suis allé chez Mgr X. Enfin tout est fini. J'ai vu le texte des dernières réponses promises. C'est incroyable, mais cela est, mes espérances les plus vastes sont dépassées. Ces documents me seront envoyés dans quelques jours au Collège Canadien. Ceci est encore sous le plus grand secret. J'attends que j'aie les pièces en main pour écrire à Mgr l'Archevêque de Montréal. Je garde des surprises pour bien du monde. Cependant cela ne change en rien l'époque de mon départ ; il reste plusieurs petits compléments à parfaire ; et je dois surveiller les impressions qui sont commencées. Ces mémoires resteront comme références et sources d'études pour le règlement des difficultés à venir. Je bénis Dieu de ce succès complet, et je vous invite à le remercier avec moi. Ces
décisions sont grosses de bienfaits pour notre pays. Tout n'est pas fini chez nous, bien entendu ; la lutte est de ce inonde ; mais nous sommes sur la voie qui mène à la paix véritable.
Samedi, 7 juin. — L'ai-je rêvé ? l'ai-je appris autrement ? Vraiment je ne saurais dire. Mais il me semble qu'un soleil trop ardent, les vitraux étant restés fermés ( et qui aurait pensé de les ouvrir après un printemps aussi froid ? ) est venu lôtir les melons. Allons, pauvre mère, faut-il se faire de la peine pour si peu ? Au lieu de petits melons, maigres peut-être que nous aurions eus, nous en mangerons de beaux gros succulents qui poussent sur le marché de Montréal. J'ai découvert une mine ici ; et je vais apporter de quoi acheter tous les melons et tous les concombres de St-Lin. Je n'ai pu m'empêcher de rire. Cela m'a rappelé la fois que le vendredi saint, à l'Isle Bizard, M. Perrault étant chez nous, les messieurs habillés en soie du village, étaient venus passer leurs pattes à travers les vitres de mes vitreaux. Mais alors je ne riais pas ; je leur aurais volontiers coupé les oreilles et la queue. Nous n'en sommes pas morts, pour tout cela. Ah ! s'il n'y avait jamais de plus grand malheur ! Allons, n'y pensons plus ; pensons seulement au plaiâir que nous aurons de nous revoir au commencement du mois d'août. Les jours passent vite, quand on est rendu à notre âge. Déjà nous y arrivons.
Dimanche, S juin. — Mais pour nous revoir mère, il faut se conserver ; il ne faut trotter du matin jusqu'au soir, passer des heures sur la teire fraîche, arracher des herbes ici, renchausser des 'plantes là, plus loin cultiver des bouquets, et que sais-je ? je vois tout cela d'ici. C'était bon quand on était plus jeuue. Mais les forces diminuent, l'estomac devient plus sensible au rhume ; la respiration est plus courte ; et la jambe est plus rosse. Quand on a des rentes, on s'assied dans sa chaise, on jase [cela, ça ne fatigue pas les vieilles) on se repose, on se fait apporter son mouchoir. Sérieusement, soyez raisonnable. Faites comme moi, quand je suis malade^ je m'ar-
rête. Si quelquefois il m'arrive de ne pas le faire assez tôt, c'est parce que je tiens de vous. Vous n'avez pas le droit de ine le reprocher. De grâce, si vous voulez me faire plaisir, prenez da bon temps ; et que je ne vous trouve pas vieillie au retour.
J'ai reçu votre lettre du 23 mai, dans laquelle vous me racontez la belle fête de la Pentecôte. Mes félicitations. Une lettre de St-Lin me dit : " Je n ' vous donnerai pis des nouvelles de la paroisse, je sp.is que M. Fayette vous tient au courant de tout ; je vous dirai seulement ce qu'il ne vous dit pas, c'est que depuis votre départ la paroisse a été desservie on ne peut mieux. " Vous ne sauriez croire comme il me fait plaisir d'apprendre ces choses. Si je savais ma paroisse en souffrance, mon séjour ici serait empoisonné d'inquiétudes. Je résignerais ou la cure ou le rectorat. — Laissons dire les méfiants. La lumière se fera avant longtemps. C'est pour cela que je fais tout imprimer. Il y aura à peu près 400 pages du format que vous avez reçu. Je me suis tu jusqu'ici, parce que on aurait tourné mes explications les plus sages contre moi. J'étais entre trois camps qui ne demanderaient pas mieux que de me prendre pour cible, et me tirer dessus. Mais maintenant que je suis bien à Eome,qne j'ai assuré mes derrières, que je connais exactement les limites de mes fonctions et les possibilités extrêmes où l'on pt^it aller sans faire violence aux décrets ni aux intentions de Rom^», je ferai en sorte que mes desseins soient connus, mes actes expli»|ués, mes paroles rendues publiques, je ne prétends pus conv-ertir tout le monde. Les vieilles rancunes ne se déclarent jamais satisfaites, les intérêts individuels contents à moins d'avoir une victoire complète et un triomphe insultant : ce qui est impossible, inutile, nuisible. Mais j'espère rallier autour de l'Université à Montréal le concours de tous les hommes de bonne volonté, les raisonnables, les pratiques.
Ce pauvre Roch ; il a suivi de bien près sa femme. Vraiment, vous êt(;s en train d'enterrer ma paroisse toute entière !
Lundi 9 Juin. — Je viens de me procurer un trésor, une parcelle assez considérable de la vraie croix, cette relique m'est plus chère que celles que j'ai déjà obtenues toutes ensemble. La croix est l'instrument de notre salut ; et il est doux de pouvoir se dire : ce bois que je vénère, était sur le Calvaire et faisait partie de l'arbre par lequel la mort a été domptée, et la vie nous est arrivée.
O cmx, ave, spes «nica, In hac triumphi gloria Piis adauge gratiam Reisque dele crimina.
Avant midi je suis allé m'abonner à un journal grec, plus petit que celui que je recevais à l'Isle Bizard, et moins cher. J'ai payé mon abonnement pour dix huit mois, jusqu'au premier de janvier mil huit cent quatre-vingt-douze. Vous voyez que j'ai confiance en l'avenir.
M. Belnoue part dans quelques minutes. Il retourne à Chartres. Ce départ m'attriste parce qu'il laissera un vide autour de moi. Il est arrivé un autre prêtre à midi, vieux, malade, revenu des missions de l'Isle de Ceylan, religieux de l'ordre des franciscains, parlant un peu d'anglais, et un peu encore plus petit de français, italien de nation, brûlé par le soleil comme un sauvage, dyspeptique, vivant de bouillon. Il prendra la place de M. Belnoue ; mais il ne le remplacera pas.
Mardi 10 Juin. — Hier matin j'ai émigré de ma chambre nouvelle du côté du nord-ouest. Je fuis devant les rayons d'un soleil trop ardent qui donne dans ma fenêtre toute l'avantmidi. Cet hiver, il m'a rendu grand service, remplaçant poêle et cheminée. Au nord je trouve l'ombre et le frais. Je suis là comme en villégiature, car la plupart de mes effets restent dans ma chambre d'hiver. La mère supérieure, à cette saison, n'est pas avare de ses chambres. Mais il n'y a pas de médaille sans revers. Je regrette la vue de mon petit jardin, l'odeur des roses et des feuilles vertes, le silence parfait. J'irai me promener de temps en temps dans ce parterre si bien entrete-
nu, et m asseoir sous les treiiles ae son berceau. Sur la rue Melazzo, j'ai le bruit des voitures, quoique ce ne soit pas un endroit très passant ; le cri des vendeurs de journaux. Trlhn.n^i aa a ! Messagero e o o ! et des revendeurs : "cerises à vendre," fraises, carottes, pommes de terre ! Mais, avant tout, il faut vivre, et l'air frais vaut bien quelque inconvénient. D'un autre côté, ma nouvelle fenêtre a bien ses avantages, elle donne droit sur la rue Magenta ; et ma vue s'étend, par delà la Place de l'Indépendance, jusqu'à l'extrémité de la rue Cartalone. Quelquefois cela dissipe de regarder passer la foule et s'agiter cette fourmillière humaine. Je la domine de quinze [)ieds, elle ne se doute pas que j'examine ses mouvement^ et que j'étudie ses manières. Où vont toutes ces personnes î que fontelles ? que pensent-elles ? L'homme est un voyageur, toujours en mouvem^^nt. Dans un mois, moi aussi, je reprendrai le mouvement, je quitterai cette chambre 1 en attendant que nous quittions la terre pour la demeure définitive.
Par suite de raoa travail d'impression et des chaleurs, mon règlement, depuis le commencement du mois, s'est modifié. Lever, messe, déjeuner à la même heure qu'auparavant. De 8 h à 9J travail. A 9| h. je prends les petits chars en face de la gare, lesquels me conduisent à la place de Venise, de là cinq aipents me séparent de la Place da Jésus, où se trouve mon imprimeur. Chaque soir M. Bi^fani m'envoie une liasse d'épreuves, et chaque matin à 10 heur»-îs je les lui reporte, les ayant corrigées à la veillée, puis revues le lendemain après ma messe. Quand il ne fait pas trop chaud, à 10 heures je reviens à pied ; sinon je reprends le tramway. C'est aussi le moment que je fais mes petites commissions en ville, profitant de ce que je suis rendu au centre des affaires. Je rentre donc entre onze heures et midi ; et en attendant le dîner je fais ma correspondance, celle qui n'est pas d'aftaire. A midi et demi, comme les Italiens, je me couche, pour laisser passer sans m'en apercevoir le temps de la grande chaleur. Je me lève vers 4 heures. Travail, bréviaire jusqu'à 7 heures. Souper, petite promenade. Puis de 8 heures à minuit travail, c'est le meilleur de la jourmie.
Comme dëjà j'ai pris une petite nuit vers le milieu Ha jour, la grande nuit peut être plus courte. Voilà comment ma vie s'est adaptée petit à petit aux exigences de mes occupations et du climat.
Mercredi 11 juin. — J'ouvre ma fenêtre à 5| heures; la ville se réveille, la circulation commence, petite d'abord, puis croissante. Un troupeau de chèvres fait son apparition accoutumée. La barbe au menton, couchées sur le trottoir le long des maisons, elles ruminent philosophiquement, attendant leur tour. On arrive de tous côtés, qui avec un bol, qui avec une tasse, qui avec un verre. Le maître pousse une chèvre, comme quand on réveille une personne qui dort d'un profond sommeil, et il emplit le vase. Ces gens-là du moins sont certains d'avoir du lait pur. Vers huit heures, les vingt chèvres partiront à la suite l'une de l'autre pour gagner leur pâturage.
J'ai fait venir de Paris, avec les miens, quelques livres pour M. Cousineau. Il est venu les chercher ce matin. Je l'amène avec moi à l'imprimerie, puis ensemble nous allâmes visiter un atelier de peinture. Je dis au propriétaire de mettre de côté tous les tableaux qu'il avait dans un certain genre que je lui indiquai. Je retournerai samedi après-midi; et je ferai un choix. Je crois qu'il va m'être possible de faire une bonne affaire. M. Befani, que je presse, m'enterre dans les épreuves. J'en suis bien aise, je n'ai garde de le retarder, et chaque avant-midi, à 10 heures j'entre à son bureau, avec l'exactitude d'une pendule. Dans un mois je serai sur le point de quitter Eome, si je ne l'ai déjà fait. Au revoir !
Vous recevrez dans les premières semaines de juillet un journal grec Anatole. Vous en conserverez soigneusement la file. Il est plus de mon goût que le JS^ea Emera que j'ai reçu pendant deux ans. Il était trop long à lire, coûtant trop cher, et ne venait pas de la Grèce, mais bien de Trieste en Autriche. — Cette fois-ci, je cherchai assez longtemps des renseignements, sans pouvoir tomber sur la veine. Enfin j'appris que le Père Franco était un des collaborateurs du Journal de Rome pour
les choses helléniques, et que le journal lui passait ses échanges grecques. Je me rendis chez lui, 12 via Carozze. Longue barbe, front chauve, chevelure retombant sur les épaules, " On me dit que vous recevez plusieurs journaux greua. Je voudrais lire les nouvelles dans la langue d'Homère, seriez- vous assez bon que de me donner certains renseignements. — "Venez, voici." Il mit devant moi cinq journaux. — " Sur le nombre, y en a-t-ii qui soit catholique? — Oui, V Anatole et c'est le seul journal catholique, dans le monde, qui soit pubhé en grec. Hebdomadaire, 10 francs pour Syros, 12 pour la Grèce, 14 pour les pays de l'Union postale."
— 11 est donc pubhé à Syros. — Oui, monsieur — Eh ! qu'est-ce que Syros ? excusez mon ignorance. Je suppose que vous, de votre côté, ne connaissez pas l'Ile Bizard ? — " Syros est une ville de 21,000 habitants, capitale de l'Ile de Syros, sièf^e du monarque qui gouverne tout l'archipel des Cyclades, située sur des collines superbes, au fond d'un port magnifique, sur la route des steamers de Naples à Constantinople. C'est le centre catholique le plus nombreux de la Grèce, ancienne colonie de Venise. Il y a un évêque catholique et la cathédrale de St George située sur le sommet le plus élevé de la colline commande une vue admirable de Syros et de toutes les îles environnantes." Enfin le Père Franco était très talkative, il me lut une pièce de vers grecs de sa composition, qu'il devait présenter le jour même au nouveau bibliothécaire du Vatican, le Cardinal Capeceltalia. Je n'y compris qu'un mot doz Biblion il veut obtenir une lÂace. Enfin je lui payai dix-huit mois d'abonnement à son Anatole, à partir du premier juillet 1890. — Au revoir!
Jeudi 12 juin. — Eeprenons la douce tâche. J'ai travaillé beaucoup pour mettre le dernier clou à la rédaction de mon mémoire, dont l'impression est plus qu'à moitié faite. Je l'aurai dans son entier avant la fin de la semaine prochaine. Quoique j'aie toutes mes réponses, j'imprime toujours afin de laisser mes x^ièces, multipliées, en tous les endroits nécessaires, et de
m'en servir comme d'un moyen de propagande en haut lieu, ainsi qu'une léfutation à tous les paradoxes qu'on a avancés. Mgr Labelle est venu pp.ss'^r avec moi une partie de l'aprèsmidi.
Vendredi 13 juin. — Grand dîner chez les Pères du St- Sacrement vu que le Sacré-Cœur, est une des fêtes principales de leur institut. De plus c'est le jour de St- Antoine, et Mgr Labelle s'appelle Antoine, ainsi que Mgr Baroncini qui était là présent.
11 y eut discours. Je fis le mien, et j'invitai ces messieurs à ma table de St-Lin quand le Père Tenaillon serait provincial de son ordre au Canada, que Mgr Labelle serait retiré à la montagne tremblante gouvernant de haut les affaires du pays, et que Mgr Baroncini serait délégué papal à Ottawa. Je revins passer le reste de l'après-midi à l'hôtel Marini, où j'avais à traicer de longues affaires avec Mgr Labelle avant son départ de Kome, qui aura lieu probablement jeudi prochain, 12 du courant. A mon retour je trouvai sur table une liasse d'épreuves qui me fait veiller jusqu'à une heure du matin.
Sawedi, 14: juin. — A huit heures, j'étais à l'imprimerie, à 9, chez Mgr Labelle. Je revins dîner au Collège Canadien, et de là je suis allé avec M. Cousincau faire la visite du magasin de tableaux. J'en ai acheté 16, pas très grands, pas tous des chefs-d'œuvre, mais ils me coûtent si peu cher. J'y retournerai lundi, pour contempler mon emplette. Pour aujourd'hui j'ai fait mettre de côté :
lo L'annonciation — 2o La naissance de Jésus, — 3o Le rêve de St-Joseph, — 4o Ste Famille dans le désert — 5o Jésus au milieu des docteurs — 6o Jésus soigné par sa mère, — 7o Jésus travaillant avec Joseph, — 8o Adoration des mages, — 9o Une scène de la sainte famille, — lOo Jésus apparaissant à Madeleine,— llo Jésus apparaissant à St- Thomas, — 12 Assomption de Marie, — 13o St-Jean Baptiste enfant, — 14o St-Jean
Baptiste prêchant dans le désert, — 15 St-Augustin, — 16o St-Charles Borroniée.
Comme vous le voyez, douze sujets se rapportent à la vie de Jésus ou de Marie, j'espère en trouver encore pour me faire une collection complète dans ce genre.
Je fais copier le médaillon de St-Lin à St-Paul, où le buste a 4 pieds de haut ; je le fais copier de grandeur naturelle. C'est le seul tableau de St-Liu qui existe dans tout Rome. Je vais retourner avec des richesses. Reste à savoir comment je m'arrangerai avec les douanes françaises, américaines et canadiennes.
Pour faciliter la lecture du journal J.Mato?é, j'ai acheté un petit dictionnaire grec moderne français ; mais il y a bien peu de différence entre le grec moderne écrit et le grec classique ; cependant les mots ont subi assez souvent des nuances de signification dont ce petit dictionnaire nous donnera immédiatement le secret.
Mgr Labelle vient de télégraphier à M. Mercier une lettre latine destinée à faire du train dans vos journaux. Nous avons un temps splendide, pas trop chaud, avec des nuits plus fraîches que vos nuits de juin. Cependant on dit ici que c'est exceptionnel, et que si je jugeais de toutes les années par celleci, je courrais risque de me faire attrapper. Gardons-nous de généraliser, c'est le moyen de toujours être à côté du vrai.
Dimanche 15 juin. — J'ai passé la journée à la maison travaillant à mon cinquième mémoire, afin de l'entrer à l'imprimerie, aussitôt que le quatrième en sortira. Celui-là n'est pas aussi long que celui-ci. J'imprime avec un cœur placide ; puisque toutes mes réponses sont données, sinon livrées, de 7nanu ad manum.
Mais tout de même, mes mémoires et mes lettres se rendraient devant Sa Sainteté. Maintenant que mes affaires sont finies, je me suis dit : Voyons le Saint-Père. Comme j'ai été raisonna])le, on ne m'a pas fait attendre longtemps. J'ai demandé mon audience samedi, et aujourd'hui dimanche, je
reçois avis que le Pape me recevra demain lundi à 9J heures a. m. Voici la lettre : " Si previene il Curato G. Balista Proulx che Sua Santita si degnera Ammetterlo all'Udienza lunedi 16 giugno 1890 ore O-J ante. 11 maestro di Caméra di S. S. Délia Volpe. On prévient le curé J. Baptiste Proulx que Sa Sainteté daignera l'admettre à l'audience lundi 16 juin 1890, à 9J heures avant midi. Le maître de chambre de Sa Sainteté. F. ])ella A^olpe. " Bonsoir ! je jette ma lettre à la poste. La prochaine vous parlera du pape et de ma visite belle et bonne.
Lu7tdiy 16 juin. — Donc j'ai vu le pape. Ce matin à 8 heures, je nie mis en route, avec une voiture à deux chevaux. On ne fait pas le gros, tous les jours. Je passai d'abord par l'imprimerie, pour y dépos'^r mes épreuves ; puis j'allai prendre Mgr Labelle. Dans ma lettre j'avais demandé d'avoir mon audience pour le même jcur que lui, si c'était possible; je voulais profiter de l'p.utorité que lui donne dans le monde officiel son titre de sous-ministre, pour lui faire dire des choses que je ne pouvais dire moi-même. Nous traversons Rome le trot, Mgr Labelle en full dress, voiture découverte. Nous passons les corps de gardes, montons des escaliers, traversons des salles ; partout on présente les armes Je n'en étais fier aucunement, car je savais que ces honneurs s'adressaient au violet de Mgr Labelle. Un premier secrétaire prend nos billets et nous introduit dans une salle, où nous admirons les gobelins, qui sont superbes ; des gens d'armes partout, galonnés sur toutes les coutures. A 9J un majordome vint nous dire; " Monseigneur, passez dans le cabinet privé du pape ; pour vous, Monsieur, Sa Sainteté vous recevra dans la salle du trône." Dix minutes après le Pape arrive. Je fais trois génuflexions, et je tombe à ses pieds " Saint Père, je viens vous remercier de ce que vous avez fait, entre autres choses, dans ces derniers temps, pour l'Université à Montréal, et vous demander de la bénir. — Oui, j'ai voulu satisfaire à la fois les droits de Québec et les aspirations de Montréal... Pensez- vous que maintenant, la paix soit solide ? — Elle le deviendra, si le décret Jam
Dudum est appliqué franchement et dans ses dernières conséquences.— Mais j'attends bien qu'il le soit. Le pape ne fait pas des décrets pour qu'ils restent lettre morte. Etes-vous content de votre séjour à Rome ? — Parfaitement, Saint Père, et je pars satisfait. — Alors il faudra revenir encore. J'aime les canadiens, j'aime les hommes modérés. Et qui voulez-vous que je bénisse. — Saint Père, ma mère... — Ah! votre mère vit encore, je la bénis. — Ma paroisse... — C'est vrai, vous avez une paroisse. Est-elle bonne votre paroisse. — Saint Père, elle a beaucoup de foi. Elle compte 1600 communiants, et l'année dernière, j'ai distribué plus de 10,000 communions. — C'est bien, c'est bien ; si elle communie, elle deviendra encore meilleure. Dites à vos paroissiens que le Pape les bénit. — Saint Père..." Je sortis de ma poche une longue liste, il y jeta un coup d'œil. " C'est bien, dit-il, je bénis tous ceux qui sont sur cette liste, que Dieu leur donne vie méritoire et fin heureuse."
Puis il fut question de quelques affaires, que je dois tenir secrètes ; enfin il se leva, me mit la main sur la tête, me bénit encore, et sortit d'un pas ferme, plus ferme que sa démarche ordinaire à l'autel. Sa figure avait un air de santé que je ne lui avais pas encore vu, et son sourire était rayonnant. J'étais heureux d'avoir eu une audience seule, en dehors d'un pèlerinage, quelque chose à mon goût. Je restai longtemps silencieux, immobile, comme embaumé du parfum de ses paroles.
Nous passâmes par chez le Cardinal RampoUa, il était absent, nous laissâmes nos cartes. Mgr Labelle vint me reconduire jusque chez moi, où il fuma un cigare et ne partit qu'à midi, enchanté.
CHAPITKE QUATOKZIÈME.