DU 17 JUIN AU 12 JUILLET
Mardi, 17 juin. — J'ai été revoir mon vendeur de tableaux et j'ai complété mon emplette :
lo La Vierge et S te- Elisabeth, 2o la Vierge et l'enfant, 3o le Kédempteur, 4o le songe de St- Joseph, 5o Ecce Homo, 6o Déposition de la Croix, 7o la fuite en Egypte, 8o Ste-Madeleine, 9o St- Antoine de Padoue, lOo St-Isidore le laboureur, llo St- Erançois d'Assises, 12o Fête de St-Jean Baptiste
Ah ! qui pourrait disposer de quelques centaines de francs, tm pourrait se procurer quelque chose de bien plus joli, et à très bon marché. Le saint Antoine est pour maman, elle l'a tant prié dans sa vie, il lui a fait trouver tant d'objets perdus, que je ne pourrai laisser passer cette occasion de lui apporter le saint de sa dévotion intéressée. ^
Mercredi, 18 juin. — Je suis allé voir Mgr X. On ne peut être plus charmant. Demain j'irai chercher au secrétariat la copie d'une de mes réponses ; et il m'a dit de retourner le voir lundi à 4J heures P. M. pour une autre réponse ; et si elle ne m'est pas remise ce jour-là, elle viendra bientôt après. Et remarquez, ce sont des réponses meilleures que celles que j'attendais et que j'étais chargé de solliciter. Dieu soit béni !
J'aimerais bien à trouver une journée pour aller à Lorette. Si je puis, c'est bien ; mais je tiens à partir de Rome au quinze de juillet au plus tard, afin de faire mes petites affaires en France et pouvoir prendre au Havre le bateau du 2 août pour New-York. — Donc au revoir !
Jeudi, 1^ juin — Mon quatrième mémoire, le plus long, m'arrive tout frais de l'imprimerie. J'y porte la copie du cinquième presque tout entier. Je vais chercher une réponse à
la congrégation ; il ne m'en reste plus qu'une à avoir, elle est promise, je la connais.
Mgr Labelle est parti à midi, content. Il a été près de deux mois ici.
Vendredi, 20 juin. — Je ne suis pas bien aujourd'hui. Je ne m'occupe à aucun travail sérieux. J'enveloppe des mémoires et je les adresse. Je lis quelcjue peu. Je me couche et dors. Je prends une soupe et un œuf à la coque dans mon lit ; et à cinq heures du soir je me lève pour vous tracer ces lignes. Je me sens mieux. Demain quand j'aurai dormi, je serai très bien. Bonsoir !
Samedi, 21 juin. — Je suis bien, très bien, parfaitement bien. J'écris une lettre à Mgr Jacobini, et je la lui porte. Je reçois votre lettre du 8 juin.
Les grandes fêtes se succèdent et je n'y suis pas ; la Pentecôte, la procession, et dans quelques jours l'inauguration du tableau de St-Lin. Croyez que c'est pour moi un sacrifice. Je le mets sur l'autel du calvaire secret avec les autres victimes ignorées. Mais, à mon retour, nous aurons d'autres fêtes, et j'y serai : la consécration de l'église, l'installation des reliques, etc.
Ne craignez pas que le travail me prédispose à quelque longue maladie. Je travaille beaucoup, mais avec mesure. L'expérience m'a appris depuis longtemps que l'esprit est un arc qu'il faut débander de temps en temps ; et voilà pourquoi je me donne si souvent de petites récréations ; voilà pourquoi je m'arrête quand je me sens indisposé. Du reste travailler malade n'avance à rien. Avec beaucoup d'efforts, on ne produit que des pages languissantes, qu'il faut reprendre le lendemain, avec une peine d'autant plus grande que l'ouvrage a été gâtée une première fois. Alors, pour ne pas perdre complètement mon temps, je fais de petites besognes de détail qui ne fatiguent pas, au contraire qui empêchent de s'ennuyer, et qui tout de même sauvent des heures piécieuses pour plus tard.
Vous me dites que M. Belnoue vous semble bien bon. Jugez en vous-même. Je vous envoie une de ses lettres, qui est gentille, charmante, délicieuse ; et vous prendrez un petit mot pour vous, dans les malices d'outre mer,
Dim,artchey 22 juin. — J*ai mis la dernière main à la table de mon cinquième mémoire qui est intitulé : " Mémoire sur la Nécessité de l'Influence épiscopale dans le règlement de nos difficultés Universitaires à Montréal."
N'oubliez pas de m'écrire à Paris jusqu'au milieu de juillet, et qu'il y ait une lettre, la dernière, le 15 de ce mois.
Allons, chère mère, au revoir ! soignez- vous bien, afin que je vous retrouve toujours une^'o^ie vieille.
Par cette même malle je vous envoie un quatrième mémoire : " Collections de documents sur certaines questions universitaires à Montréal." Je vous demande de le laisser voir à maman, ; puis ensevelissez le avec les autres dans le coffre -fort, jusqu'à mon retour. Sous peu je vous en verrai trois exemplaires de chacun de mes mémoires, que vous conserverez bien. J'ai besoin d'en avoir quelques-uns à mon retour. Si par hasard, mes malles venaient à rester en arrière, je ne voudrais pas me trouver dans l'embarras. Pour prévenir ce désappointement, je charge les postes de rendre ces opuscules avant moi.
Monseigneur m'a écrit, il semble croire que M. Cabana ira à Joliette l'année prochaine au collège. Dans quelques jours je vais lui envoyer une lettre à St-Lin ; comme je ne connais pas sa nouvelle destination, soyez donc assez bon que de la lui faire suivre,
Lundiy 23 juin, — Aujourd'hui, veille de St-Jean Baptiste, je passe une bonne partie de la journée à recevoir des visites, entr'autres celle de M. Vacher, procureur du Collège Canadien, qui m'invite à aller célébrer la fête nationale demain au Canada de Rome, M. Hévé, curé de Manchester, M. Marcil, curé de
Minissota, le Père Païadis, à qui j'ai vendu un trèa grand service, M. Cousineau etc.
Je prends une voiture à l'heure ; et avec ce dernier, je vais chez mon peintre et j'achète encore :
lo La scène — 2o Jésus au jardin — 3o Un autre repos en Egypte ; ^r-4o Ste Agathe, — oo Hërodiade portant la tête de Jean Baptiste dans un plat, ce qui porte le nombre de mes tableaux à 32 ou 33. Je me suis fait faire une boîte exprès, de sorte qu'ils s'en iront couchés sur le dos déployés ; et j'espère qu'ils arriveront sains et saufs.
De là nous allâmes chez M. Beretti acheter des souvenirs pour St-Lin, trop long de tout énumérer. J'ai plus de 600 chapelets ; ma richesse en objets de piété dépasse la valeur de S150.00. Vous savez que je n'ai jamais eu de dettes. Un homme qui, à la tin d'un long voyage très dispendieux, où les impressions seulement dépassent $500 00, qui peut mettre autant en graines de chaplet, n'est pas si pauvre qu'on pense. Soyez tranquille, pauvre mère, nous avons de quoi souper jusqu'à la fin de nos jours. Je dépense facilement, mais j'ai la précaution de faire entrer plus abondamment. L'Université à Montréal s'en apercevra. Je viens de fairo tomber dans son escarcelle au moins $6000.00 annuellement.
De là je déposai M. Cousineau à la place Barberini, et je m'envins prendre un bain à la salle Ostori, sur la Via Volturno, à huit arpents de chez nous.
Mardi 24 juin. — Diner au Collège Canadien avec Mgr. Vender Stein, belge, homme important à Rome. Puis je me rends chez Mgr Jacobini.
Je devais y aller hier à 4J heures P. M. Mais j'avais reçu dimanche cet avis : " Il signer Proulx, abita via Milazzo, B, villa délia Presentazione. Faccia il favore di recarsi de S. E. Mons. Jacobini sollanto Martedi aile ore 4J e non demani, essendo assente da Borna. Faites- moi la faveur de venir chez son Eminence Monseigneur Jacobini, seulement mardi à 4J et non demain, comme il est absent de Rome."
Le bon Dieu permettait ce retard pour readre ma joie plus complète. Le 19 mars, fête du Premier Patron du Canada, j'entrais à la Congrr^gation ma question la plus difficile, question qu'on me prédisait devoir être insoluble. Petit à petit, je vis que le jeu tournait dans mes cartes, à la fin je fus certain. Bien plus j'eus connaissance des réponses ; mais à raison de certains retards nécessaires, quand deviendraient-elles officielles ? elles le sont devenues pour moi le 24 juin, jour de la fête du pation des Canadiens-français, de mon patron bien-aimé. Allez-dire, qu'il n'y a pas de fatalité. Fides omnia vincit. La foi vainc tout. Comme Mgr Jacobini était très occupé, et qu'il voulait me parler plus longuement, il me pria de repasser demain à 10 J hrs A. M. Mou audience n'avait pas été longue, mais j'emportais la pièce, c'est la dernière. Ma mission est finie, elle a réussi au-delà de toute espérance. Je m'en retourne content. Le bon Dieu se sert de qui il veut pour faire s^^n œuvre. Tous les hommes capables de Montréal sont venus échouer au pied du roc de Pierre. Moi, qui ne suis qu'un petit curé de campagne, j'en ai trotivé l'accès aisé et le séjour fécond. Oh 1 que je dormis d'un sommeil profond et réparateur.
Mercredi, 25 juin — A neuf heures à l'imprimerie. L'omnibus du Corso me conduisit à la via Fialtina ; à lOJ h : j'en trais chez Mgr Jacobini. D'être plus aimable, ce n'est pas possible, ni plus gracieux, ni plus amical. Il me donna un ouvrage très précieux publié sous sa direction ; il y mit sa griffe. E. D. J.-B. Proulx vice-Rectori Uuive Lavall, in Monteiigio. D. arch Tyrenessis, S. C. de prop. Fide secret.
Il est à la tête d'une nombreuse société d'ouvriers, il m'invita à une séance qu'il donnent vendredi soir. Je n'y manquerai si je le puis. On vint annoncer PAchevêque de New- York. Je voulus me retirer, il me garda encore assez longtemps. Je n'étais aucunement confus, mais content. Il me dit de Mgr Labelle ! "J'avais entendu parler de lui souvent, il est mieux encore que je n'ai entendu dire. J e dois vous dire qu'il m'a parlé en bien de vous et qu'il m'a dit que pour les affaires
universitaires, vous étiez riiomme de la circoastance." Je ne me gourmai pas du tout ; mais je regarde ces bonnes impressions comme ua moyen de paix et de force qun Dieu me met entre les mains. Vous pouvez croire que je m'en servirai. Aujourd'hui je suis si content, que je suis sans dessein et je me lève de dessus mou lit pour vous tracer ces ligues ; La chaleur y est p.ussi peut-être pour quelque chose.
Mon départ est fixé ; j'ai retenu mon pas^agre du Havre pour le 2 du mois d'août. J'arriverai à New- York vers le onze, à Montréal le 12 ou le 13; et comme il peut se faire que les affaires me retiennent quelque jours auprès de Monseigneur, je ne me rendrai à St Lin que le 16 samedi, ni avant, ni après. Il faut toujours laisser une marge si l'on ne veut pas être désappointé. J'aimerais à quitter Rome le 13 de juillet au soir. Si je le puis, je le ferai plus tôt ; si non plus tard, alors ma course à travers la France sera raccourcie d'autant. Car le 2 d'août est une date immuable autour de laquelle tourne tout le reste. Ainsi donc au revoir. Quand cette lettre nous arrivera nous ne serons plus séparés que par cinq semaines d'absence. Ca passera vite. Et mon plaisir sera d'autant plus pur, plus léger de vous revoir tous, que ma mission a été couronnée d'un succès plus complet. Je n'apporte aucune ombre à mon voyage et beucoup de lumière inondante.
J*ai reçu votre lettre, où vous me parlez de première communion, de consécration au Sacré-Cœur, de tableau de St Lin, des quêtes qui sont abondantes, de drapeaux, des cousins et cousines de M. Lavallée, et d'une foule d'autres bonnes choses. Quant au tableau, il faudra tourner l'accident à bien. J'ai en tête quelque chose qui est beau ou laid. Il faudra faire comme pour l'Université. Chaque embarras qu'on a voulu me mettre dans les jambes, m'a donné une chance de parler, d'avancer, de remporter un nouveau succès. La bonne politique consiste à se servir des fautes de ses adversaires comme d'un levier pour élever sa propre cause. C'est pourquoi les défauts de la toile tourneront en beautés du cadre. J'ai toutes
nies réponses, bonnes, belles, complètes, plus que satisfciisantes. Mes espérances sont dépassées. Les détails au retour. Vous pouvez dire cela aux amis, si vous le jugez à propos. Mais, faites eu sorte qu'il n'arrive rien aux journaux. Si vous le craignez, gardez un silence prudent. Ces êtres de journaux, pour la plupart sont malfaisants. Ils n'ont pas la conscience des responsabilités ; ils gâtent les meilleures affaires. Ils n'ont en général, aucun sens de la mission qu'ils pourraient remplir. Kapporter des nouvelles à tort et à travers semble être la raison d'être de leur existence. Aussi, que demander autre chose de la plupart de ceux qui les réiigant, Où sont leurs études ?où est leur expérience des choses et des hommes ? A propos de journaux, je vous en envoie un qui n'est pas mauvais, la Voce. Vous y verrai un discours du Pape sur les Maronites en latin iuperbe. Je vous enverrai la suite des nominations du Conclave demain, quand elle aura paru.
Jeudi, 26 jitin. — Je me mets à travailler au Rapjport de ma mission à Monseigneur Fabre. Je le fais ici, parce que je suis plus tranquille, et que je veux profiter des avantages de prix, de fini, et de rapidité que m'offre mon imprimeur M. Befani. C'est un opuscule qui, avec la correspondance d'affaires y annexées, aura plus de 80 pages grand format comme les mémoires que j'envoie au Canada. J'aurai imprimé plus de 400 pages : la question aura été traitée sous toutes ses faces. Vous rappelez- vous qu'en partant, je disais : je ne lâcherai prise que quand j'aurai emporté le morceau ; j'emporte plus que le morceau, j'emporte le tout. Dieu soit béni !
Vendredi, 27 juin, — Mon " mémoire sur la nécessité de l'Influence épiscopale dans le règlement de nos difficultés Universitaires à Montréal " vient de sortir des presses. Je vous en envoie un exemplaire. Lisez-le et dites-moi si Monseigneur ne sera pas trop fier. Et ce qu'il y a de mieux, la congrégation a traduit mot par mot ma demande, et en a fait une réponse ; le Cardinal me disant. " Si ce n'est pas assez, vous n'au-
rez pas à vous plaindre. Nous nous servons de vos propres mots. " — Eminence, il y a un prov^erbe qui dit : il faut demander plus pour avoir moins. Mais Rome est si généreuse qu'il suffit de demander moins pour avoir plus. — Ah ! dit-il, ce? Canadiens sont bien demeurés des Franchesi, ils ont toujours le coinplimento à la bouche. — Eminence, pour un complhnento je veux dire les ressources pécuniaires ; pour la succursale, que vous nous avez accordée ce n'est pas trop d'un autre compliment. Bene, hene va hene ! " — Le rapport est toujours sui la sellette.
Samedi 2S j uin. — Le rapport est fini. Je viens de le porter à M. Befani qui se mettra à composer dès lundi matin. Il ne me reste plus qu'à revoir la correspondance y annexée^ ce qui prendra trois jours environ. Cette correspondance va être piquante : elle comprend les lettres que j'ai adressées, depuis que je suis à Rome, , sur la question universitaire, à Monseigneur Fabre, au cardinal Simeoni, à Monseigneur Jacobini, à M. Collin, supérieur de St-Sulpice, à M. Archambaalt, mon remplaçant, au Dr Desjardins, à Monseigneur Labelle, etc. Elles renferment une foule de vérités que je ne pouvais pas faire parvenir autrement à mon public. J'ai reçu votre lettre du 15 où vous m'annoncez que la première communion est faite ce jour là. Oui j'ai reçu, dans le temps, la lettre des préparantes. Des occupations incessantes m'ont empêché de leur répondre, mais non pas de prier pour elles ; car, plus d'une fois, j'ai dit mon bréviaire à leur intention, et à l'intention des bonnes maîtresses qui préparaient leur âme à être le tabernacle du doux Jésus. Je ne crois pas que la poste ait manqué de me remettre une seule de vos lettres. Elles sont toutes paginées, jusqu'ici 325 pages ; et comme il doit y eu avoir encore quatre de la St-Pierre au 15 de juillet, je compte que vous aurez écrit un voluuie de 360 à 370 pages. Merci, vous avez grandement contribué à alléger les ennuis de mon exil. Aussi voyez comme j'ai été persévérante vous griffonner mon jour-
ual chaque jour, vu que j'écoutais peu vos recommandations : '' si vous êtes fatigué, écrivez court " ; sachant fort bien qu'une lettre courte produirait un désappointement. Avouez, au moins, que ma persévérance mérite une bonne note. Il y en a tant qui oommencent et n'achèvent pas. Dans l'amitié comme dans le salut, c'est la fin qui importe.