‹ En Extrême-Orient, 1900-1901Chapitre 5 sur 7 · i astres · texte numérisé non relu

i astres

Total général. . So.ooo piastres

Notons qu'il existe encore en Indo-Chine plusieurs établissements scientifiques :

L'Institut Pasteur de Nhatrang, qui reçoit un subside annuel de 28.000 piastres ;

L'Ecole de médecine, subside : 28.(K)o piastres ;

Un observatoire et une station météorologique avec un subside de 28.000 piastres ;

Et que bientôt sera établi un jardin de culture coloniale, probablement sur le modèle de celui de Buitenzorg dont nous avons parlé précédemment, mais, semble-t-il, complété par un enseignement théorique et pratique de la culture des plantes de rapport.

Nous aurons l'occasion dans la suite d'examiner comment des Belges, ayant reçu dans les Universités de l'Etat des leçons de langue chinoise, pourront comi)léter leur connaissance de cette langue d'une manière pratique ; nous croyons que ces études devraient être couronnées, pour ceux qui se destinent à l'enseignement des langues, de l'histoire et de la civilisation d'un des peuples de l'Extrême-Orient, par un séjour plus ou moins long à l'Ecole française de Saigon, 011 ils trouveraient un atelier scientifique supérieurement outillé pour l'étude de l'Annam, de la Chine, de l'Asie centrale notamment.

Une semaine de séjour, à peine, en Cochinchine, ne permet pas une étude, même superficielle, des

variétés humaines qui peuplent cette belle colonie française. Néanmoins voici quelques renseignements généraux.

La variété la plus nombreuse est la variété annamite que Ton rencontre surtout sur les côtes est et sud de la colonie et dans le delta du fleuve llouge. Les Annamites sont i^roclies parents des Siamois et, s'il faut en croire leurs traditions, viendraient de rOccident. Quoique leur tyi)e soit assez uniforme, on retrouve chez eux un mélange de sang siamois, cambodgien, chinois et malais. Leur civilisation se rapi)roche beaucoup de celle des Chinois, mais elle en est différente surtout en ce que les Annamites peuvent plus facilement s'assimiler la civilisation européenne. Le Gouvernement français, par des écoles nombreuses, a fait pénétrer les idées européennes parmi cette variété asiatique d'ailleurs très intelligente, et, depuis, les i)rogrès sont très sensibles.

Avant l'arrivée des Annamites, le sol de l'Indo- Chine était occupé i)ar les Cambodgiens ou Klimers, qui ont laissé de merveilleux monuments, notamment l'Angkor-Wat ou temple d'Angkor, dont une reconstitution en i^etit est conservée à Bangkok dans le Wat Prakéo. Ces Klimers, comme les Annamites, sont des métis ; ils habitent actuellement certains districts du centre de la colonie.

Parmi les autres variétés humaines dont les membres peuplent l' Indo-Chine, il faut citer les Laotiens, au nord-ouest, les Chinois ou des tribus où le sang cliinois est mélangé au sang aborigène,

dans le nord et sur la frontière de Chine, des peuplades plus ou moins barbares disséminées dans les montagnes ou les hautes vallées ; ces dernières portent divers noms, ont une langue et des mœurs différentes.

Enfin, les Euroi)éens, presque tous Français, qui sont environ huit mille, fonctionnaires pour la plupart ; les autres, commerçants, planteurs ou industriels.

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La Chine méridionale

La Chine méridionale

DE Saigon, je pars le dimanehe lo mars pour liong--koiig- où mon arrêt iie sera que de deux jours, le temps de prendre les renseignements nécessaires au sujet des voyages possibles dans la Chine méridionale.

Malgré toutes les descriptions du port de Victoria, malgré tout ce qu'il a pu lire sur l'aspect de sa rade et de la colonie anglaise, le voyageur est émerveillé lorsqu'il passe entre les derniers rocs qui ferment le port et voit s'étendre devant lui un immense lac de 25 kilomètres carrés de superficie, couvert de navires et de barques, si

vaste que les plus massifs cuirassés européens y semblent de petits steamers. Inutile d'essayer de compter les mâts et les cheminées ; la côte, là-bas, émerge à peine au travers de ce fouillis et le regard ne peut se détacher de cette quantité innombrable de bateaux de toutes formes et de toutes nationalités.

La ville s'étage en partie sur le flanc d'une montagne abrupte qu'escalade un léger tramway funiculaire, transportant jusque dans les nuages qui baignent la cîme, les Européens désireux de respirer un air plus pur et plus frais.

Au bas, le long de la mer, l'Anglais tenace a fait reculer les flots pour avoir un peu de sol plat où il a élevé des hôtels, des clubs, des magasins, tracé quelques rues étroites, installé un tennis tout près de la statue de la Queen. Et la longueur des quais est immense : ils s'étendent à perte de vue de part et d'autre, toujours enserrés entre la mer et le rocher. Mais les rues sont étroites, tortueuses, raboteuses, presque toutes en pente, bordées de maisons hautes empiétant sur les trottoirs qui souvent ne sont que des galeries ; aussi l'atmosphère y est-elle malsaine, surchauffée, empestée par les relents qui sortent, surtout dans certains quartiers, des demeures nauséabondes des Chinois.

Partout des magasins, tout le long des rues et des galeries; partout des enseignes; partout un encombrement de marchands de fruits et de fleurs, de tireurs de djinricksha et de porteurs de palanquins, d'ouvriers chinois traînant des

charrettes lourdement chargées ou hissant vers le haut de la ville des matériaux de construction.

Un va et vient continuel : il y a des Européens, en petit nombre, des Anglais allant à leurs affaires, des globe-trotters de i^assage; il y a des Chinois, les i)lus nombreux, Tair dégagé dans leurs amples costumes de soie : on les croirait les maîtres de cette immense ville où ils sont à Tabri de la cupidité des mandarins ; il y a des Philippins, petits de taille au teint foncé, que la guerre récente a chassé de leurs îles ; il y a des Macaïstes, presque tous commis aux écritures dans les maisons européennes, gens intelligents mais peu considérés à cause de leurs origines ; il y a des Indous, marchands de i)roduits de leur pays, de bijoux et d'objets pour collectionneurs; il y a des Annamites au large pantalon de lustrine noire, petits, les traits de la figure accentués, la tête entourée d'un turban; il y a des Malais presque nus ; et encore des Afghans, des Japonais, des Parsis, quelques Nègres.

Les femmes, par contre, sont rares : quelques Chinoises de classe inférieure, i)ropriétaires de barques ou de jonques qui sont leurs demeures habituelles; des Macaïstes qui cachent sous un ample châle noir de belles toilettes et quelquefois un joli minois; des pauvresses qui pour gagner quelque argent transportent de Teau, des briques ou du mortier; des courtisanes qui se font véhiculer en palanquin, la figure fardée de rouge, de blanc, de noir, les cheveux fortement pommadés et retenus par des épingles d'argent ciselé.

Si, quittant la ville basse, les quartiers commerçants et affairés, on s'élève vers le Peak jmr une de ces rues en pente qui partent des environs de la vieille tour — Clock Tower — ou du Tennis Ground, on rencontre d'abord le petit jmrc, puis la cathédrale catholique, beau monument de style gothique, enfin des villas et des bungalows accrochés au flanc de la montagne. On monte par des routes bien entretenues, taillées dans le roc et, à mî-côte, on jouit d'une vue incomparable sur la rade au fond de laquelle dort le port de Kowloon, annexe de Victoria.

Au sommet de la montagne, soit près de l'observatoire, soit près de l'hôtel du Peak, l'horizon s'élargit indéfiniment, l^a ville basse n'est plus qu'une ligne noire de 7 kilomètres de longueur qui se déroule le long d'une baie terminée par des collines rocheuses et dénudées, au delà de Kowloon; iniis la haute mer que relient à la rade d'étroits chenaux courant entre des îlots rocheux ; au i^ied du versant sud, s'élève le sanatorium des Missions étrangères. C'est là, qu'après avoir usé leurs forces en mission, les Pères viennent se remettre de leurs fatigues afin de pouvoir reprendre leur apostolat. Sur le liant de la montagne, une belle route fait le tour des sommets de l'île, passe entre de magnifiques villas et, par des lacets en pente douce, C(mduit soit aux citernes qui alimentent la ville d'eau i)otable, soit à la « IIai)py Vallej-», le cimetière européen, soit encore aux casernes ou à l'hôpital nouvellement construit et de là dans la ville basse.

Le i5 mars , départ de Ilony-kong* ])ar le steamer Hankoiv , bateau à roues , qui lève Taiicre à 5 heures pour Canton. La temi)érature est assez fraîche l'après-midi; après avoir subi pendant près de deux mois le climat chaud et humide de Colombo, de Batavia, de Bangkok et de Saigon, on est heureux de cette fraîcheur qui ravive le courage et met en goût de longues promenades. Aussi , lorsque des coolies s'en sont allés porter mes bagages à bord du steamer, refusant les services empressés des Chinois traîneurs de pousse-pousse ou porteurs de chaise, je me dirige à pied de Thôtel au quai d où le Uankow doit partir.

Canton est relié à Hong-kong par un service de bateaux à vapeur qui partent de la dernière de ces villes deux fois i)ar jour, à 8 heures du matin et à 5 heures du soir, sauf le dimanche. Ces bateaux sont bien aménagés et spacieux ; les Européens ont à leur disposition Tavant avec les cabines, la salle à manger et deux vastes promenoirs; les Chinois sont parqués à l'arrière et, chose curieuse, ils sont enfermés, mesure de I)récaution prise contre eux parce qu'il est arrivé à ces passagers jaunes de se mutiner, d'attaquer l'équipage et d'essayer de se rendre maîtres du bateau pour le piller. Le Ilankow est d'ailleurs muni d'armes et, si les gueules de canons ne se montrent i)as à l'avant, à bâbord ou à tribord, je sais un endroit où quelques bons fusils permettraient une défense sérieuse. Contre ces steamers qui font le service régulier entre Hong-

koiîR- et Canton, il ne s'est pas produit, dans ces derniers ternies du moins, d'attaques de pirates, mais souvent des bateaux i)lus petits ont été l)oursui\is par des jonques chinoises. On cite ce fait : deux i)etits yachts à vapeur se rencontrèrent dans Testuaire du Si-kiang et Tun d'eux croyant l'autre dirigé par des pirates, tira des coups de feu dans sa direction ; l'autre se défendit de son mieux et ils se poursuivirent, se lan^*ant des i)rojectiles, mais sans se faire grand mal; ce ne fut que lorsqu'ils furent entrés tous deux dans le i^ort de Hong-kong qu'ils reconnurent leur erreur. Il n'y a pas bien longtemps des pirates furent exécutés non loin de Hongkong i)our avoir assailli une barque dans laquelle se trouvaient des Euroi^éens; si, cependant, les actes de piraterie sont en somme peu fréquents sur le cours de la Rivière des Perles, ils ne sont pas rares en amont de Canton, et il est recommandé aux Européens de ne voyager qu'armés. Autant l'animation est grande dans les rues de Victoria, autant le mouvement est considérable dans le port; des jonques chinoises le parcourent en tout sens, allant accoster les grands navires qui mouillent à (]uelque distance des quais, leur portant leur cargaison ou l'amenant à terre. Ces jonques, dont l'avant émerge à peine de l'eau, tandis que l'arrière, i)lus élevé, sert d'habitation au propriétaire, sont mues au moyen de grandes rames et conduites à la godille ; elles avancent aussi à la voile et les Chinois ne craignent pas d'affronter avec elles la haute mer ; on en

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rencontre assez loin des côtes même par les gros temps. Ces jonques sont en nombre incalculable à Hong-kong"; elles servent de demeure à une ou plusieurs familles, les femmes étant occupées aussi à la manœuvre quand elles ne sont pas retenues par l'apprêt des repas. D'autres barques sont plus intéressantes encore : leur moyen de propulsion est une roue à palettes placée à Tarricre et mue par des Chinois qui appuyent de tout leur i^oids sur des roues à dents i)lacées à rintérieur. Ils sont huit, douze ou quinze, pendus par les bras à des poutres, se dandinant tantôt sur le pied droit, tantôt sur le gauche, faisant descendre les dents d'une roue qui transmet son mouvement à la roue motrice. Le Chinois travaille d'ailleurs des pieds autant qu'il le peut ; les doigts en sont assez agiles soit pour maintenir le bloc de bois qu'il sculpte, soit pour tirer la corde qui, dans les hôtels, fait marcher le punka ou éventail suspendu au plafond.

A 5 1/2 heures, le bateau quitte le quai et s'engage entre les nombreux ilôts qui entourent l'île de Hong-kong; mais les brouillards, qui à cette époque de l'année sont fréquents, empêchent de voir distinctement la route et nous stoppons à l'embouchure de la Kivière des Perles.

Samedi, 16 mars, — A G heures du matin, le sifflet de la machine demande aux jonques rivière libre et éveille les passagers encore endormis. Au dehors un brouillard assez épais voile l'iml)ortante cité dont les habitations sont à l'horizon, mais déjà la grande ville s'annonce jmr le

niouvoment des barques à vapeur et des jonques sur le fleuve : des remorqueurs tirent de lourds chalands chargés de marchandises et de passagers jaunes juchés sur le toit ou accroupis au milieu des ballots de riz.

A 6 1/2 heures, on aperçoit la tour de l'église française construite au milieu de la concession et, ai)rès avoir pris à bord les employés de la douane chinoise qui n*ont i)oint à s'occuper des I)assagers européens, le Hankow s'avance doucement au milieu de la rivière remplie d'embarcations; quatre canonnières françaises sont à l'ancre devant l'île de Shameen ; des steamers dorment le long des quais; des jonques grandes et petites évoluent dans le port tandis que des sampans ou petites barques se pressent contre les flancs du Hankow i)our transporter à terre les passagers chinois — ils sont très nombreux — et les quelques Européens montés à Hong-kong. Ces sami)ans, au nombre d'une trentaine, se pressent tous au bas de l'échelle; des Chinois descendent et i)assent d'une barque dans l'autre avec leurs bagages jusqu'à ce qu'ils arrivent à celle qui doit les mener à terre.

Il faut voir du pont du steamer tout ce mouvement ; c'est un brouhaha indescriptible, une masse confuse de sami)ans qui s'accrochent, s'emmêlent et se heurtent.

Pendant ce temps, le Hankow s'est fixé à son embarcadère sur le quai de Canton et des Chinois, voire même des Chinoises, viennent offrir leurs services aux i)assagers soit pour les conduire à

Sliameen (Cliamîne), au Victoria Hôtel, soît pour leur servir de guide dans la grande cité. Déjà même avant Tarrêt complet, de nombreux coolies, agiles comme des singes, avaient pris d'assaut le navire et s'étaient répandus un i)eu partout en quête de travail.

Le sampan de Tliôtel arrive; le commandant Baesens et moi y i)renons place; un quart d'heure après il s'arrête devant Tliôtel ai)rès avoir navigué sur un petit canal qui sépare les concessions d'un des faubourgs de Canton. Et en arrivant à l'hôtel, je suis heureux de x>ouvoir serrer la main à deux amis qui furent avec moi à Bangkok. — Le brouillard ne s'est jms complètement dissipé; il se résoud en une petite pluie fine qui ne laisse pas espérer une belle journée.

Ma première visite à Shameen est i)our le consul de France, l'aimable M. Ilardouin ; défenseur des intérêts de la France dans la Chine méridionale, il a pu, grâce à son énergie et à son tact, augmenter considérablement l'influence fran^*aise sur les bords du Si-kiang. 11 me prie de revenir au consulat dans l'après-midi i)our y faire la connaissance du Père Laurent des Missions étrangères avec lequel est combiné un petit programme d'excursions dans les environs de Canton, excursions (jui feront la matière d'un autre entretien avec le pro-vicaire, le Père Sorin, lundi prochain dans la matinée.

Après cette visite au consulat de France, promenade dans le faubourg de Canton situé vis-à-vis de Shameen ; les rues en sont étroites, très

étroites même — la largeur ne dépassant pas deux mètres et demi — sales, plus ou moins tortueuses et d'une traversée difficile à cause de la quantité de Chinois qui y pataugent dans la boue : mendiants, vendeurs de billets de loterie, marchands de toutes espèces, coolies et porteurs de marchandises ; des palanquins viennent encore rendre le passage moins aisé.

L'île de Shameen n'est pas bien grande : en une demi heure, il est facile d'en faire le tour à pied. Elle comprend deux concessions, la française et l'anglaise, sur lesquelles s'élèvent environ trente à quarante grosses maisons séparées par des allées. Deux i)onts gardés par des postes militaires chinois la relient au faubourg de Canton ; la ville est située un peu plus en aval. Pour protéger cette concession, de petits navires de guerre stationnent sur le fleuve et V Avalanche est à l'ancre au meilleur endroit prête, en cas de besoin, à canonner Canton.

Vers 3 heures de l'après-midi, on entend une sonnerie de trompettes et un bruit assourdissant de gongs : c'est le gouverneur de Canton qui rend sa visite au consul du Japon. Une longue cavalcade de soldats chinois, les uns portant de grands écriteaux, les autres des lances, tels des drapeaux, tels des oriflammes, s'avance sur le pont anglais et se dirige vers le Victoria Hôtel ; le poste militaire chargé de la garde du pont est sous les armes et se place en ligne pour être passé en revue par le gouverneur. Ces soldats ne sont pas bien terribles avec leurs vieux fusils

rouilles se chargeant par la jçiieule, leurs vêtements noirs et rouges i^resque en loques et leurs chaussures excessivement primitives ; les porteurs (le lances ne i)araissent pas i)lus farouches avec leurs armes d'une autre époque. Derrière les soldats, s'avance, sur un cheval maigre et vicieux, un officier de la maison du gouverneur, leciuel arrive enfin i)orté dans sa chaise officielle ; le cortège est fermé par quelques soldats commandés par un officier à cheval. Le gouverneur paraît un vieux brave homme ; il gravit allègrement lescalier de Thôtel, où le consul du Japon échange avec lui de nombreux saluts à la chinoise. Tandis qu'ils conversent i)ar interprète, je fais visite à M. Martel, professeur de fran(j;ais à l'école chinoise de Canton; la soirée est passée au Canton Club.

Dimanche ly mars. — Dès le point du jour, le ciel est clair et quoique le soleil n'ait pas encore percé les nuages qui flottent au dessus de la ville, il semble que la journée sera belle ; la tenii)érature s'est un peu élevée et l'humidité a diminué. La sainte Messe dite dans la coquette petite église de Shameen par le Père Laurent de la Mission de Canton, nouvelle promenade d'exploration dans le faubourg de Canton.

Quittons Shameen i)ar le i^ont fran^*ais dont un des gardiens ouvre la i)orte et voici le quai le long du canal , dit Canal road ; suivons-le quelques instants et obliquons ensuite à gauche par une étroite ruelle dont l'entrée, la nuit, est fermée par une porte massive en bois.

Il est à noter qu'après le coucher du soleil, il est l^resque impossible de voyager dans Canton et dans ses faubourgs, toutes les rues et ruelles étant closes par d énormes portes ou par des barrières dont Touverture ne s'obtient pas facilement. Dès rentrée dans cette ruelle, une odeur d'un genre spécial frappe désagréablement les nerfs olfactifs : les rues de Canton ne sont pas arrosées d'eau de Cologne et leur étroitesse empêche les courants d'air de chasser ces émanations infectes qui empestent l'air. En général, cependant, dans cette promenade, je ne fus pas aussi . incommodé que cela m'est arrivé souvent dans la suite. Les ruelles de Canton sont très étroites et rares sont celles qui i)ermettraient la circulation d'un i)ousse-pousse ; elles sont dallées de l)i erres longues, nml assujetties souvent, entre lesciuelles l'eau s'écoule dans des canaux ou drains lavés par la rivière à marée haute. Des bâtisses qui bordent ces rues descendent de longues bandes de toiles ou de grandes planches sur lesquelles est écrit du haut en bas l'enseigne de la maison ou le nom du propriétaire. Tous les rez-de-chaussée sont occupés par des boutiques et des marchands d'articles de tout genre et de produits de toute espèce ; on pourrait dire que cette i)artie de Canton n'est qu'une vaste agglomération de boutiques. Après avoir marché près de trois quarts d'heure dans la direction du nord, prenons une rue parallèle au canal : ici, l'on ne rencontre que des marchands de chaussures ; tout à l'heure, dans une autre ruelle, ce n'était que marchands

(le pièces (Vartifiee et de pétards. De temps à autre, nous passons près d'une boucherie, près d'un marchand de poisson ou nous côtoyons 1 échoppe d'un restaurateur. Tout est sale et dégoûtant. Les rues et ruelles sont pleines de population toujours en mouvement ; on croise des chaises dans lesquelles trônent des Chinoises, des processions portant à l'un ou l'autre temple les tablettes des ancêtres, des espèces de forts de la halle trottinant avec, sur l'épaule, une branche de bambou aux extrémités de laquelle sont suspendus des briques, des caisses, des paquets de bois ou des paniers remplis de mortier, de terre, de sable ou de victuailles. Si vous vous arrêtez dans une boutique pour examiner les objets offerts en vente ou pour voir découper le tabac indigène ou encore pour examiner la façon de travailler des artisans cantonnais, aussitôt vous êtes entouré par une douzaine de jaunes qui vous examinent des pieds à la tète et souvent s'attachent à vos pas.

Lundi i8 mars, — A 8 heures du matin, heure pour laquelle je les ai commandés, quatre coolies chinois m'attendent avec une chaise devant l'hôtel pour me transj)orter à la cathédrale de Canton et à la Maison des Pères des Missions étrangères, où je dois taire visite au Père Sorin, in*o-vicaîre de la Mission du Kwang-tung en attendant la nomination d'un nouvel évèque. Mes porteurs, de solides gaillards, aux membres bien musclés, passent par le pont français, puis traversent la ville chinoise par une série de rues

étroites où la lumière du jour ne pénètre qu'avec difficulté.

Toutes les rues du Canton commercial se ressemblent et elles ne pourraient différer que imr la nature des objets offerts en vente dans les magasins. Qu'on se figure une étroite ruelle, rarement droite, bordée de maisons assez hautes dont les toits se rejoignent presque au dessus de la ruelle, quand ils ne sont pas réunis par un autre toit qui intercepte les rayons du soleil ; de longues planches de toutes couleurs accrochées à la partie supérieure des maisons et descendant juscju'à deux mètres du sol, sortes d'enseignes où sont i)eints des caractères signalant le nom et la profession du marchand ; une succession de boutiques à droite et à gauche et, de temps à autre, un restaurant, une boucherie, un marchand de fruits, une banque ; une i)opulation nombreuse très affairée ; des porteurs et des chaises, mais pas de voitures, et Ton aura l'idée d'une rue cantonnaise et de toutes les rues des quartiers et faubourgs commer(^*ants. Canton est, sous ce rapport, intéressant lors d'une première visite, mais à la seconde déjà, cette monotonie fatigue et les rues perdent une grande part de leur intérêt pour le voyageur ; les boutiques seules et les étalages, de même que les ateliers présentent toujours beaucoup d'attrait : on y voit les Chinois travailler patiemment l'ivoire, les plumes, le bois noir, le cuir, faire des broderies sur soie, agencer des meubles, etc.

Après un quart d'iieure de route, je franchis le

rempart de la nouvelle ville dans laquelle se trouve la Mission et, une demi heure plus tard, mes porteurs me déposent près de la cathédrale, dans la cour du poste de police qui, sous le commandement d'un Chinois catholique, est chargé de la garde des Pères et de leurs propriétés.

La cathédrale du chef-lieu du Kwang-tung est un bel édifice de style gothique, à trois nefs et à deux tours, tout en granit; elle domine la cité de sa masse imposante quoique légèrement élancée vers le ciel. A peu de distance, la maison des missionnaires, l'orphelinat des garçons et celui des filles, le séminaire entourés d'arbres et de jardins et séparés des maisons chinoises par des murs élevés.

A l'entrée de la Mission, le Père Laurent me reçoit très cordialement et une conversation à bâtons rompus s'entame sur les nouvelles d'Europe, du Transvaal, de la Chine, puis sur un sujet plus spécial : les Chinois du Kwang-tung se divisant en Poun-tis, Ilak-kas et Ilok-los, variétés dont je puis étudier des spécimens parmi les enfants du séminaire. Le Père Laurent me fait voir une carte chinoise de l'Empire du Milieu où les visées des puissances européennes sont caractérisées: la JUissie, symbolisée par un ours, étend ses griffes et son ventre sur la Mongolie et la Mandchourie, fixant son regard sur Pékin; le Japon, derrière lequel luit le soleil, darde ses rayons envahisseurs sur la Chine endormie et entoure Formose ; l'Allemagne, embusquée à Kiaou-tchéou, tâche d'agrandir son domaine,

sur lesquels brûlent des feuilles de papier qui répandent une fumée très désagréable. Voici un Chinois plus intéressant que les autres : il tient en mains une boite ronde très profonde contenant une trentaine de morceaux de bois assez long-s charg-és de signes; il agite cette boîte et en fait sortir trois bâtonnets qu'il va présenter à un autre Chinois assis près d'une tfiible. Celui-ci transcrit les inscriptions que portent les bâtonnets et explique au quémandeur comment les dieux ont décidé qu'il devait s'y prendre pour réussir dans son entreprise. Les diseurs de bonne aventure foisonnent dans ce temple, les uns basant leurs prédictions sur la disposition des lignes de la main, d'autres sur l'examen des traits du visage, etc. La superstition du Chinois est extrême, et l'on peut dire que sa religion — s'il en a une, car il est de nature très sceptique ou i^arfaitement indifférent — ne consiste qu'en une crainte des mauvais esprits qu'il essaye de se concilier par toutes espèces de moyens. Ce temple est dit « des supplices » parce que, sur les côtés de la cour qui précède la partie principale , de l'édifice, des groupes en pierre et en bois repré-

j sentent « la décollation, l'asphyxie par l'eau, la

j cuisson et la métamorphose de l'homme en bête » ;

i . le tout d'ailleurs est très sale et déi)ourvu de

I cachet artistique.

! Bientôt, après avoir traversé de nombreuses

ruelles très étroites, il faut passer sous le rempart ; et nous voici en pleine campagne; le changement

î est complet; ici, on resinre à l'aise, on A'oit le

ciel qui, bien que gris, paraît plus clair aux yeux privés de sa vue pendant toute la traversée de Canton. Nous suiA^ons un sentier qui serpente entre des jardins où le Chinois cultive en hiver les légumes qui, chez nous, grandissent en été; nous côtoyons des collines nombreuses, mais point hautes; de loin, elles semblent incultes et parsemées de roches ; de plus près, on distingue des tombeaux chinois en quantité incalculable qui couvrent toutes les éminences et jonchent les flancs des montagnes. A gauche, le fort de Canton, des misérables huttes, puis le camp militaire placé sous le commandement de Tancien chef des Pavillons noirs; à Thorizon, la croix dominant le cimetière des catholiques. Après quelques nouveaux coudes, le sentier nous amène au petit village chrétien, dit du Cimetière, qui compte cent vingt habitants. C'est la veille de la fête de saint Joseph et le bon Père qui nous re(,*oit ne peut nous consacrer que quelques instants, car ses pénitents l'attendent à la chapelle. Je parcours alors le cimetière plus vaste que Ton ne pourrait se l'imaginer, i)uisque sur les montagnes les plus lointaines on aperc^oit encore des tombes chinoises facilement reconnaissables à leur forme demi-circulaire. Derrière le village chrétien s'élève le sépulcre des soldats fran(;ais tués sous les murs de Canton; en 1884, pendant la dernière guerre de la France contre les Pavillons noirs, les tombes chrétiennes furent fouillées, les cendres des morts dispersées au vent, les dalles funéraires brisées; depuis, les morceaux de la dalle qui

tandis que le Portugal, représenté par une crevette, s'efforce d'augmenter ses i>ossessions de Maeao ; la France, venant du Tonkin, étend son Influence sur les trois i)rovinces du sud, ce i>endant que l'Angleterre prend la forme d'un tigre allongeant ses pattes au centre de Tempire. tout en fermant Tœil gauche pour permettre aux Américains de prendre un petit morceau ; et pendant ce temps la Chine dort, s amuse ou continue à étudier la doctrine de Confucius. « Jusques à quand, dit la légende, jusques à quand, ô Chine, te désintéresseras-tu de ton avenir? Un regax^d sur cette carte te montrera ce que veulent les diables étrangers ».

Dans rintéressante collection réunie parlePère Laurent, il y a aussi des ])lacards relatifs à la guerre actuelle, qui expliquent d'une fac^on originale la politique de l'impératrice et de ses ministres : les Européens, y est-il dit entre autres choses, se sont engagés à i)ayer de fortes sommes à la Chine et un navire chinois partira bientôt pour aller, en grande pompe, chercher cet argent en Europe. Les faits de la guerre sont complètement dénaturés, de telle sorte que le peuple croit que les Européens sont battus sur toute la ligne; quelques Chinois, notamment les nmndarins et les commerc^ants qui sont en rai)port avec les étrangers, connaissent cependant les résultats réels de la guerre, mais ils se gardent bien de les divulguer. Je recrois aussi confirmation de certains faits déjà connus : fac^on d'agir des vice-rois, des gouverneurs et en général de tous

les fonctionnaires vis à vis du peuple, lui extorquant le plus d'argent possible; mode de perception des impôts, recrutement de Tarmée, politique des mandarins qui s'opposent au déveloi)pement de la civilisation et empêchent les nouveautés, prêchant le retour aux anciennes coutumes. Le Chinois, en g*énéral, exception faite des lettrés et des fonctionnaires, n'est pas rebelle à la civilisation européenne, et on voit dans les boutiques chinoises quantité de produits de l'ancien continent; ainsi il ne faut i)as s'étonner de trouver dans l'arrière-boutique d'un marchand de meubles un petit moteur à essence de i)étrole servant à produire l'électricité nécessaire à l'éclairage de la maison et de l'atelier.

Après la visite de la mission dont tous les Pères ont été très aimables, nous nous dirigeons hors la ville, vers le cimetière catholique ; le Père Gauthier veut bien m'accompagner et me servir de guide. Premier arrêt en face de la concession fran^*aise dans l'intérieur de la vieille ville, non loin du palais du vice-roi ; c'est là que résidait autrefois le consul de France, mais depuis que les Fran(;ais ont obtenu leur concession de Shameen, le consul a cru i)lus prudent de résider dans cette île, sous la protection de ses canonnières, que de rester dans l'intérieur de la ville chinoise, d'où, en cas de révolte, il n'aurait pu ni sortir, ni se maintenir en communication avec le port. A la place de l'ancien consulat, la France, dont les intérêts vont grandissant au Kwang-tung l'influence anglaise semble diminuer - fait

construire une magnifique école où les Chinois seront admis et où on leur enseignera, outre le chinois, la langue française ; déjà à l'Ecole de Canton — on dit aussi l'Université de Canton — un cours de français est donné. Sous peu, il y aura à Shameen une poste française.

La Belgique devrait aussi faire des efforts pour obtenir une petite concession près de Canton : le chemin de fer Ilankow-Pekin, entreprise franco-belge, sera bientôt continué par celui de Hankow-Canton, entreprise belgo-américaine ; et il n'est pas impossible que dans un avenir très rapproché la Belgique ait de grands intérêts dans le Kwang-tung i)ar ces voies ferrées, par des lignes de tramways reliant les grands centres du bas Si-kiang et par des entrei)rises commerciales et minières; mais il faut pour cela qu'elle se décide à faire les sacrifices nécessaires pour envoyer sur place de jeunes commerçants qui se mettront d'abord au courant dos nécessités locales, jmis fonderont un ccmiptoir commercial, ainsi ([ue des ingénieurs qui étudieront les mines, leur rapi)ort et leur valeur, et nous renseigneront sur les voies ferrées à établir.

11 ne faut pas croire qu'un Belge, si intelligent qu'il soit, puisse d'un jour à l'autre créer des relations commerciales entre les Chinois et les commerçants belges; qu'il puisse écouler assez rapidement sur les marchés de Ilong-kong, de Canton et d'ailleurs les ju'oduits belges; que la maison ([ui l'aura envoyé fasse dès les i)remîères années des bénéfices tant soit i)eu considérables;

c est là une illusion. Il est utile et nécessaire d'envoyer des jeunes g-ens en Chine, beaucoup de jeunes g-ens jouissant de connaissances commerciales et linguistiques sérieuses et soutenus pécuniairement i)endant deux ans au moins par le Gouvernement ou par un syndicat d'industriels ou de commerçants ; arrivés sur place, ces jeunes g-ens entreraient dans les g-randes maisons d'importation ou d'exportation comme emi)loyés salariés ou volontaires et ju'of itéraient de leur séjour I)our étudier le marché; au bout de leurs études, ils deviendraient les agents des industriels et des commerçants belges. Qu'arrive-t-il souvent? Des maisons belges s'informent si la vente de tel produit est facile en Extrême-Orient, mais en même temps elles posent leurs conditions de vente et de i)ayement; le Chinois ne connaît pas les lois ou les coutumes du commerce européen ; il a les siennes et prétend les imposer; il ne paiera que lorsque la marchandise sera chez lui et souvent il veut un terme pour solder sa facture.

Après avoir visité l'Ecole française, nous allons voir le Temple des supplices qui n'est curieux ni par son caractère monumental, ni par son architecture, mais par le peuple qu'on y rencontre. Devant l'autel principal, plus de cinquante personnes sont agenouillées, élevant les mains jusqu'au front, i)uis les rabaissant jusque terre, présentant en offrande des i)apiers de diverses dimensions et de i)etits bâtonnets auxquels elles ont mis le feu, se répandant en oraisons et frappant le sol de leur front; près d'elles, deux petits autels

sur lesquels brûlent des feuilles de papier qui répandent une fumée très désagréable. Voici un Chinois plus intéressant que les autres : il tient en mains une boîte ronde très profonde contenant une trentaine de morceaux de bois assez longes chargés de signes; il agite cette boîte et en fait sortir trois bâtonnets qu'il va présenter à un autre Chinois assis près d'une table. Celui-ci transcrit les inscriptions que portent les bâtonnets et explique au quémandeur comment les dieux ont décidé qu'il devait s'y prendre pour réussir dans son entreprise. Les diseurs de bonne aventure foisonnent dans ce temple, les uns basant leurs prédictions sur la disposition des lignes de la main, d'autres sur l'examen des traits du visage, etc. La superstition du Chinois est extrême, et l'on peut dire que sa religion — s'il en a une, car il est de nature très sceptique ou jDarfaitement indifférent — ne consiste qu'en une crainte des mauvais esprits qu'il essaye de se concilier par toutes espèces de moyens. Ce ! temple est dit « des supplices » parce que, sur les

;| côtés de la cour qui précède la partie principale

! de rôditice, des groupes en pierre et en bois repré-

' sentent « la décollation, l'asphyxie par Teau, la

: cuisson et la métamorphose de l'homme en bête » ;

, . le tout d'ailleurs est très sale et dépourvu de

! cachet artistique.

Bientôt, après aA'oir traA-ersô de nombreuses ruelles très étroites, il faut passer sous le remi)art et nous voici en pleine campagne; le changement est complet; ici, on respire à l'aise, on voit le

ciel qui, bien que gris, paraît plus clair aux yeux privés de sa vue pendant toute la traversée de Canton. Nous suivons un sentier qui serpente entre des jardins où le Chinois cultive en hiver les légumes qui, chez nous, grandissent en été; nous cotovons des collines nombreuses, mais point hautes; de loin, elles semblent incultes et l)arsemées de roches ; de plus prés, on distingue des tombeaux chinois en quantité incalculable qui couvrent toutes les éminences et jonchent les flancs des montagnes. A gauche, le fort de Canton, des misérables huttes, i)uis le camp militaire placé sous le commandement de l'ancien chef des Pavillons noirs; à riiorizon, la croix dominant le cimetière des catholiques. Après quelques nou- A-eaux coudes, le sentier nous amène au petit village chrétien, dit du Cimetière, qui comi)te cent vingt habitants. C'est la veille de la fête de saint Joseph et le bon Père qui nous reçoit ne peut nous consacrer (lue quelques instants, car ses pénitents Tattendent à la chapelle. Je i)arcours alors le cimetière plus vaste que Ton ne l)ourrait se Timaginer, i)uisque sur les montagnes les plus lointaines on aperçoit encore des tombes chinoises facilement reconnaissables à leur forme demi-circulaire. Derrière le village chrétien s'élève le sépulcre des soldats français tués sous les murs de Canton; en 1884, pendant la dernière guerre de la France contre les Pavillons noirs, les tombes chrétiennes furent fouillées, les cendres des morts dispersées au vent, les dalles funéraires brisées; depuis, les morceaux de la dalle (jui

couvraient la tombe des soldats ont été rejoints et le monument rétabli. Une autre tombe française, non loin de là, celle de la femme d'un consul de France à Canton, est restée dans l'état de ruine où Tont mise les Chinois. De la sépulture des soldats, un escalier conduit au sommet d'un mamelon au haut duquel est élevé un petit monument surmonté d une croix. Le cimetière catholique a une i3orte donnant sur la campagne, mais il n'est pas encore clôturé de murs; une plantation de jeunes bambous délimite la concession.

On sait le profond respect que les Chinois professent pour les tombeaux de leurs ancêtres; ils ne permettent jamais qu'on y porte la main. On a i)réteiidu quune des causes de la dernière guerre aurait été le déplacement des tombes opéré pour construire les voies ferrées, mais il semble que ce soit une erreur, car les Chinois I dont les ancêtres étaient enterrés dans le terrain

J que devait traverser le chemin de fer du Péhan

ont accepté avec plaisir l'indemnité que leur a proposée la comi)ag"nie et aiunin ne s'est refuse à j transporter ailleurs les restes de ses parents

j moyennant une somme assez minime. Plusieurs

' mêmes ont enterré leurs parents à l'endroit où

! devait passer la voie ferrée pour reccToir cette

J somme.

1 La pluie continue à tomber ; il faut remonter

en chaise» pour rentrer à Canton par d'autres chemins : le Père (iauthier va à la cathédrale et ie rentre à l'hôtel. Nouvelle ti*aversce de nombreuses rizières ; mes porteurs font des prodiges

de force et d'adresse pour conserver l'équilibre sui" les petits sentiers glissants qui délimitent les champs de riz ; dans les endroits les plus difficiles, surtout lorsqu'il s'agit de faire un coude brusque, je veux descendre, d'abord pour qu'ils puissent se reposer, ensuite i)our ne pas courir le risque d'être versé dans la rizière ; mais ils ne le permettent i)as, mettant une sorte d'amourpropre à se tirer d'affaire. Que de fois j'ai craint une chute î 11 n'eût fallu qu'un faux pas ou une glissade d'un i)orteur pour me faire prendre un bain de boue intempestif. Toute la ville est ensuite retraversée au pas gymnastique de mes infatigables porteurs; en une heure et quart, ils me ramènent à Shameen.

Mardi, ig mars, — Aujourd'hui, une bonne partie de la journée est donnée à la correspondance et à la rédaction de mes notes de voyage ; la pluie ne cesse de tomber, de sorte qu'il est presque impossible de sortir.

L'après-midi, nouvelle visite à M. Ilardouin, pour régler mes excursions à l'intérieur du pays. Hier, il m'avait été proposé d'accomi)agner le Père Gauthier qui partira vers la fin de la semaine pour Yeung-kong, dans le sud, et de m'arreter à San-nink auprès du Père Fournier, puis de revenir seul à Canton ou à Macao. Ces parages ne sont pas très sûrs j^our le moment, d'abord parce que la navigation y est assez difficile, ensuite parce que les pirates y pullulent; le consul de France ne me conseille pas ce voyage qui pourrait m'exi)oser à de grands dangers.

Autre idée : un syndicat franco -belg:e vient d'obtenir du vice-roi de Canton un avis favorable pour la construction d'un tramway électrique reliant Canton et Fa-tschan, agglomération importante à laquelle on n'arrive d'ici que par le fleuve et moyennant un long détour. Les jours précédents, j'avais examiné si je ne pouvais explorer à ined le pays qui sépare ces deux villes et même pousser jusque Sam-sliui, ville populeuse sur le Si-kiang à quarante-cinq kilomètres de Canton, afin d'étudier le tracé du chemin de fer, les habitants de la i)laine et les ressources qu'offrent les localités des environs. Mais ce voyage, vu l'état des esprits, n'est pas non i)lus sans difficultés, car il est dangereux de s'aventurer seul dans ces régions. D'accord avec le consul, il est remplacé i)ar une excursion en bateau jusque Wu-chow-fou dans le Kwang-si ; d'après les renseignements (lui pourront m'être fournis dans cet endroit, je verrai s'il est utile ou possible d'aller en barque jusque Nan-ning, de là à Lang-son, puis de gagner le Tonkin.

D'autre part, le taotaï de l'île de Haï-nan est désireux de voir exploiter les mines de l'île et aurait l'intention d'accueillir favorablement les étrangers disposés à l'aider. Le consul de France me promet un mot de recommandation pour son représentant à Hoï-how et je décide de faire une exploration dans l'île de Haï-nan au commencement du mois d'avril.

Mercredi 20 mars, — Ce matin, le soleil fait mine de se montrer et la journée s'annonce belle.

Visite au consul de Hollande et à Tagence à l'effet de retenir une cabine sur le bateau qui doit quitter Canton vendredi prochain pour Wu-chow-fou. Avant midi, départ de Shanieen pour la pagode des cinq étages où rendez-vous a été fixé avec le consul de Hollande et ([uelques voyageurs pour déjeuner. Nous traversons en palanquin toute la ville, puis, ])assant au-dessus de la porte nord, nous laissons à gauche un fortin construit pour défendre la ville de ce côté. I^e rempart que nous suivons offre à sa partie supérieure un chemin ])lus agréable que les ruelles de la ville : il est très large et surélevé avec des murs à créneaux, mais c'est ])resque une ruine ; de ci de là des traces de réparations récentes (jui ne rendent ])as cette ceinture de murs caimble de résister longtemps à une attaque ; quelques canons (^ue Ton n'entretient pas, ont la gueule tournée vers l'extérieur, et par les créneaux, on voit le faubourg ouest de la ville ; à droite, l'agglomération immense qu'est Canton, d'où émergent la pagode fleurie, l'ancienne tour mahométane, et au loin, près de la rivière, les deux tours de la cathédrale. Près lie la i)ag()de à cinq étages, le spectacle change : ])lus d'habitations à l'extérieur des murs ; à l'intérieur, de misérables maisons sans étage, des terrains en culture et des mares infectes. A droite, sur une colline, non loin du rempart, s'élève le Kun-yan, tem])le dont le bâtiment principal, construit il y a environ 500 ans, contient la statue dorée de l'idole Kunyan, déesse de la miséricorde, honorée surtout

par les jeunes mères qui viennent mettre leurs enfants sous sa protection.

La i)agode à cinq étages date de la même époque ; élevée sur le rempart, c'est un édifice très long, i)eu profond et d'une hauteur respectable. On va d'un étage à l'autre par des escaliers en bois ; du dernier étage on jouit d'une belle vue sur la capitale du Kwang-tung : au dernier plan, des montagnes; plus près la rivière sillonnée de nombreux bateaux à voile; enfin la ville chinoise, un fouillis de toits parmi lesquels on ne distingue rien. Les édifices que Ton reconnaît le mieux sont la cathédrale, l'école française et ; le ])alais du vice-roi signalé par ses mâts; de

fi h)in en loin aussi des échafaudages surmontés

5 de petites maisonnettes en bois où se placent, la

S nuit, des veilleurs pour annoncer les incendies.

* La ville de Canton a une population très dense;

quoique moins étendue que Paris, on suppose ([u'elle contient entre deux et trois millions d'habitants; plusieurs môme estiment sa population à quatre millions, ce qui ne serait pas impossible.

Ai)rès avoir déjeuné d'une série de mets préparés sur i)lace, derrière l'autel d'un immense dieu, i)ar un cuisinier chinois, nous quittons la pagode, remontons en i)alanquin et sortons par la ])orte nord pour visiter le cimetière des Chinois de hi classe opulente. J'ai dit ])récédemment que les collines avoisinant hx ville étaient couvertes de tombes; de la pagode à cinq étages, on ai>erçoit sur toutes les collines ces séimltures de

forme semî-circulaîre et des tombes plus pauvres signalées par une pierre encastrée dans la terre et portant une inscription. Les Chinois très riches de Canton ne sont pas enterrés, mais transportés dans un édifice si)écial où leurs corps, reposant dans un cercueil de bois très épais recouvert le plus souvent de laque, sont placés dans de petites chambres. Le cercueil est au fond tandis que devant est une table chargée de fleurs et de fruits en papier offerts i)ar ses descendants. Tant que ces derniers payent aux gardiens une scmime déterminée, les chambres tenant lieu de sépulcre sont bien entretenues; si, au contraire, la somme n'est plus versée, le cercueil est transporté sur une colline voisine et laissé là à l'abandon. Rien dans cette nécropole n'incite à la tristesse : de belles fleurs enjolivent les allées entre les compartiments mortuaires dont certains sont ornés de statues de Chinoises souriantes ; tous les bâtiments sont en blanc, car le blanc est la couleur de deuil pour les habitants de l'empire du Milieu.

Et cette remarque nie remet en mémoire quantité de faits qui tendraient à prouver que le Chinois agit et pense au rebours de nous : sa boussole indi(iue le sud ; il salue en gardant la tête couverte ; au lieu de baiser, il aspire fortement en frottant le nez sur la peau ; le potage est, en Chine, le dernier plat d'un repas; il lit en commen(;ant le volume par la fin, de droite à gauche et de haut en bas ; sa femme porte le pantalon visible tandis que lui le cache au moyen

d'une robe ; ses titres de noblesse vont en diminuant d'importance dans les générations successives, de sorte que ses descendants directs de la douzième génération n'en ont plus ; il serre sa propre main au lieu de serrer celle de la personne qu'il veut lionorer de son amitié, etc.

Nous quittons cette construction composée de chambres alignées, pour nous rendre, en traversant le quartier tartare, à la haute cour de justice dite de Nam-hoi. Dans la cour sont alignées des cages de bois, plus étroites du haut que du bas et fermées à la i>artie supérieure par une planche munie d'un trou où on enserre le cou du prisonnier, le cori)s étant enfermé dans la cage ; ces prisonniers sont ainsi transportés à l'endroit où ils ont commis leurs méfaits et une inscription signale leurs noms et les motifs de l'arrestation. 2 Dans la seconde cour est le tribunal, et à droite

^ sont enfermés les détenus, dont les jambes sont

«•[ ornées de cercles de fer qui les attachent. Cette

prison est le réduit le plus sale et le plus abject que l'on puisse se figurer; les prisonniers y sont laissés dans un état de malpropreté indicible, couverts de loques imantes. Ces captifs ont l'air aussi béatement tranquilles et satisfaits que s'ils étaient dans leur demeure habituelle ; c'est à se ».j denmnder si le Chinois n'est pas aussi fataliste

que le disciple de ^Mahomet. Près de là sont les instruments de supplice : de longs bambous destinés à leur administrer des coups sur les reins ou à leur briser les orteils et les os des bras ; de lourdes pierres qu'ils doivent porter au cou ;

des morceaux de cuir, espèces de semelles, pour leur donner des soufflets ; des bancs auxquels ils sont attachés i)ar les cheveux dans une position qui les fait horriblement souffrir, etc. Le Chinois n'est pas tendre dans ses punitions, ce qui se comprend quand on connaît le peu de sensibilité des jaunes. Me promenant dernièrement dans une rue de Canton, je posai par mégarde mon talon sur les doigts du pied nu d'un Chinois ; je dus les écraser fortement : aucun muscle de la figure ne bougea et il ne montra i)as la moindre souffrance. De même, le Chinois est insensible aux douleurs de ses congénères ; il en rit môme. La cause de son insensibilité semble être sa nourriture toute végétale , composée presque exclusivement de riz. Quand on voit les tortures qu'ils infligent aux leurs, on comprend la cruauté avec laquelle ils ont martyrisé les Européens tombés entre leurs mains, notamment lors de la révolte des Boxeurs.

En retournant vers Touest, on arrive au temple des cinq génies, dédié aux cinq esprits qui, suivant la tradition cantonnaise, auraient visité la ville il y a deux mille ans, chevauchant sur des brebis; ils auraient dit, en passant près du marché, que Canton ne souffrirait jamais de la famine; c'est pour cette raison que cette ville est aussi appelée la cité des brebis ou la cité des anges. Au fond du temple, cinq statues bien coloriées représentent les cinq esprits ; dans une cour, on montre l'empreinte du pied d'un géant qui aurait fait un saut de Canton à un autre

endroit distant de plus de i8 lieues, où paraît-il, une semblable empreinte se voit dans le roc. C'est aussi dans ce temple que Ton conserve la plus grande cloche de la Chine méridionale : elle pèse cinq tonnes et elle est vieille de 5oo ans ; elle est sensée protéger la ville.

Du temple des cinq génies, je rentre directement à Shameen. Le soir, visite des « flowei*s boat » célèbres à Canton : ce sont des maisons sur bateaux, où de spacieux et riches salons réunissent les Chinois qui viennent y souper et s'y amuser. La morale en est bannie, de même que les Européens qui ne peuvent que passer devant sans stationner trop longtemps, f- Jeudi 21 mars, — Voici la première journée de

■i: beau temps depuis le 16; c'est le moment d'ex-

*i cursionner à rintérieur de la ville chinoise.

Canton est réputée la ville où Ton s'égare le plus facilement; il est conseillé aux Européens de ne s'y i)romener ([u'en chaise et avec un bon guide. Ni les guides, ni les chaises ne sont nécessaires pour qm sait s'orienter, faire attention aux endroits par où il passe, se rendre bien compte (lu chemin parcouru dans tel ou tel sens et ne pas vouloir tout visiter en peu de temps. Certes il n'est i)as facile de se retrouver dans ce dédale de rues et de ruelles, mais la chose n'est pas imi)ossil)le. La chaise ou le palanquin n'est pas non plus nécessaire; à pied on va moins vite, mais on observe mieux, (^uant au danger qu'il y aurait, suivant certains, à i)arc(mrir seul la ville chinoise, je n'en vois i)as l'ombre : jamais je n'ai

ri

eu la moindre difficulté avec le Chinois de Canton, réputé cependant le plus méchant; je n'ai jamais reçu de coups, jamais je n'ai été molesté.

Seul donc, dès le matin, j'entrepends une i^romenade dans les rues de Canton ; je traverse le faubourg* de Touest i^our me rendre par le plus court chemin - ce n'est pas une ligne droite — au temple des 5oo génies fondé, dit-on, cinq siècles avant Jésus-Christ; ce temi)le est très grand et comprend nombre de bâtiments, d'allées et de cours. I^a partie la plus intéressante est la salle contenant les statues des 5oo disciples de Bouddha dont les noms sont reproduits en caractères chinois. On n'est pas peu surpris de reconnaître parmi ces génies le célèbre Marco Polo ; on y voit aussi une statue de l'empereur Kienlung et une pagode à six étages en marbre blanc.

Si l'on s'éloigne de ce temple, en se dirigeant vers l'est, on franchit, par la porte occidentale, les remparts de la vieille cité; obliquant vers le nord, on atteint l'ancien monastère de Kwanghan. A l'entrée sont deux bâtiments à toits très curieux, à droite un beffroi et à gauche une tour rondo. Dans un pavillon, trois Bouddhas avec leurs nombreux disciples, en tout Gi statues d'ailleurs peu intéressantes. Plus loin, c'est le yamen du général major, celui du général tartare, celui du vice-roi, puis voici à l'extrémité sud-est de la ville la série de petits bâtiments où les Chinois vont subir les examens pour l'obtention du titre tant désiré de Ku-yan, titre qui peut s'obtenir à partir de l'âge de 18 ans et

qu*il est permis de briguer jusque 80 ans. Après avoir passé rentrée connue sous le nom de Porte (lu Dragon, on suit un eliemin pavé auquel aboutissent des séries de ruelles ; sur ces ruelles s'ouvrent de petites cellules longues de 2 mètres, larges de 1 et hautes de 2 environ, où les étudiants doivent s'enfermer pendant deux jours et deux nuits pour y mûrir leurs travaux littéraires ; une grille en bois ferme l'entrée de chaque ruelle et du haut d'une petite tour un gardien surveille. A l'autre bout de la grande allée sont des a])partements réservés aux examinateurs et aux autorités provinciales qui doivent être présentes.

De là, il n'est i)as difficile de gagner la rivière d'où l'on rentre à Shameen sur une des nombreuses l)arques chinoises ou sampans qui sillonnent le fleuve.

L'après-midi, nouvelle promenade dans l'intérieur de la ville et visite d'ateliers d'ébénistes, travailleurs de jade , arrangeurs de plumes d'oiseaux, ciseleurs d'ivoire, etc.; excursion terminée par une visite aux Pères des Missions étrangères.

Les rues de Canton sont fréquentées de mendiants nombreux ; ils paraissent former une corporation et se partagent les divers quartiers de la ville. Ils sont en général très sales, les cheveux en désordre, couverts de loques et de guenilles. L'un d'eux, ])lus malpropre que les autres, un l)ied complètement tuméfié et couvert d'ulcères, est accroupi dans la boue au seuil d'une des

fi

tu

portes qui ferment chaque ruelle, occupé à faire la chasse aux insectes qui ont pris logement dans ses hardes ; avec un fleg-me cocasse, il les saisit de la main droite, les tue en les écrasant dans la paume de sa main gauche, puis quand il a fait ainsi une petite provision de cadavres de puces, de poux et autres bêtes semblables, il porte le tout à sa bouche sans le moindre dégoût. La même coutume se retrouve chez les Malais : là les enfants pratiquent dans la tignasse de leur mère une chasse effrénée et le produit en est passé à la mère qui, après avoir bien examiné les insectes,les mange. Plus loin, un malheureux, ou mieux un ancien malfaiteur dans Timpossibilité de nuire désormais : par ordre des mandarins, ses orteils ont été brisés à coups de bâton et ses pieds ne forment plus qu^une plaie violacée avec des traces de tumeurs et de gangrène; il se traîne comme il peut sur les mains projetant devant lui ses pieds meurtris. Enfin, sur le point de rentrer à Shameen, mon attention est attirée par un rassemblement près du port : ce sont des brigands que Ton expose dans des cages en bois; peu après, ils furent reconduits en prison la chaîne au cou. A la nuit tombante, je regagne riiôtel pour faire mes préparatifs de départ.

Vendredi 22 murs. — Dès 7 heures du matin, je suis au « French Step», escalier par lequel on aborde à la concession française de Shameen; aussitôt des jonques chinoises se précipitent i>our me transporter au bateau qui va à Wu-chow-fou et qui est à Tancre i)rès de la rive opposée, celle

de Tîle de Ilo-naii. Ces sampans, dont il a été dit un mot précédemment, servent d'habitation à une population spéciale méprisée des Cantonnais et évaluée à près d'un demi million de personnes. Cette variété humaine, que Ion considère comme aborigène, est toute dévouée aux Européens.

En quelques minutes, le sampan habilement conduit par deux femmes m'amène au Sai-nairiy bateau d'une compagnie anglaise; c'est un tout nouveau stern-while, de 60 mètres de long sur 12 de large, calant i'"5o environ, mu par la vapeur qui actionne une roue à palettes située à l'arrière, large de 6 à 7 mètres, faisant environ 20 tours à la minute. A 8 heures i)récises, on largue les amarres et le Sai-nnm se met en routç après avoir tourné sur lui-même. Le i^ort présente à cette heure une animation extraordinaire; sans comj> ter les vaisseaux de guerre et les bateaux qui font le service entre Canton, Ilong-kong et Ma(*ao, de nombreux steam-boat et des barques chinoises plus nombreuses encore remontent et descendent la rivière; en amont de Shameen, c'est une vraie forêt de nuits. Canton est une ville essentiellement commerciale : son port est rempli de jonques marchandes, ses rues sont bordées de magasins. Pas de maisons européennes dans hi ville; toutes sont dirigées par des Chinois, I mais les i)roduits européens y abondent ; les

fabricats allemands dcmiinent. L'industrie belge pourrait aussi y ])]acer des ])roduits si elle avait sur pla(*e un repiésentant habile. A Canton, comme dans la Chine tout entière, le rôle du

commerçant européen est pour ainsi dire effacé : le marchand chinois ne traite qu'indirectement avec lui ; chaque maison européenne a un compradore qui, outre un appointement fixe, reçoit un I)ourcentage sur les produits achetés et vendus.

Bien que Sham-sui, la première ville où le bateau doit s^arrêter, se trouve à Touest de Canton, nous allons vers Test, puis faisons route vers le sud et, après maints circuits, reprenons la direction ouest i^uis nord. Nous mettons ainsi douze heures pour faire un trajet qui en ligne droite ne comporte que vingt-six minutes de degré ; c'est que les bras de rivière qui relient Canton à Fa-tschan et cette ville à Sham-sui ne sont guère navigables et qu'il faut aller bien plus au sud pour trouver un jmssage.

Vue du fleuve, la ville de Canton paraît immense ; elle s'étend en effet, faubourgs com- I)ris, sur plus d'une lieue le long de la rive ; au dessus des toits émergent de distance en distance des tours carrées en pierre qui sont des montsde-piété ou imwnshoi^s : plus il y en a dans une ville, plus cette ville est riche. Non loin de la rive, les deux clochers de la cathédrale lancent leurs flèches vers le ciel tandis que sur la rivière sont serrés les uns contre les autres les bateaux de fleurs ou f h)wers-boat ; à l'horizon s'élèvent les collines qui bordent la ville vers le nord et se continuent vers l'est jusqu'aux bords de la rivière.

Nous descendons le Chu-kiang et passons entre des champs de riz, de vastes étendues couvertes

de mûriers; ça et là apparaissent de nombreux villages et, sur les collines comme dans la plaine, des pagodes à i)lusieurs étages encore majestueuses dans leur vétusté. Après quelques heures de navigation, nous quittons la rivière des Perles pour nous engager dans le Sai-wan Cliannel, un des bras formés par le Si-kiang ou West River ; reprenant ensuite la direction du sud par le canal de Tam-cliau, nous laissons à droite Yung-ki, ville qui paraît très importante. Après un nouveau coude, nous empruntons le canal de jonction, dépassons la petite ville de Mali-ning et arrivons l'après-midi dans le Si-kiang. Jusque Sam-shui où nous serons à 8 heures du soir, nous devons suivre la direction nord-ouest. Le trajet parcouru n'est pas sans intérêt et, quoique le delta soit large, on rencontre cependant de temps à autre des collines et même des montagnes. Dans le voisinage des bourgs, qui s'alignent nombreux sur les rives du fleuve, les éminences sont couvertes de tombes chinoises. Quelques collines sont surmontées de pagodes ou grandes tours rondes à étages; dans les agglomérations on aper- (j'oit les toits ouvragés des temples et les mâts qui signalent la demeure du mandarin.

Un des villages les plus curieux rencontrés sur notre route est celui de Kum-chuk dont presque toutes les habitations, du moins celles bâties le long du fleuve, sont élevées sur pilotis ; ou y remarciue un ])etit nombre de tours carrées, un théâtre dont le toit, semblable à celui des maisons javanaises, dépasse toutes les maisons, et un

magnifique bâtiment, la douane. A i)artir de cet endroit, les villages se pressent sur la rive.

Le Si-kiang est le plus grand fleuve de la Chine méridionale ; sa profondeur varie entre vingt et quarante pieds dans son cours inférieur tandis que sa largeur atteint quelquefois trois milles anglais. La navigation y est très intense mais assez dangereuse à cause des pirates qui attaquent et pillent non seulement les jonques chinoises, mais parfois aussi des bateaux à vapeur commandés par des Européens et naviguant sous pavillon chinois ; ils ne s'attaquent jamais aux grands bateaux appartenant à des sociétés ou des armateurs européens. Le moyen qu'ils emploient est simple : profitant d'une escale, une vingtaine de Chinois se présentent comme passagers et prennent place sur le bateau ; lorsque celui-ci passe là où se trouvent leurs complices, ils se jettent sur l'équipage et se rendent maîtres du bateau. Les Européens, plus prudents, mettent tous les Chinois dans des salles où, à la moindre velléité de révolte, ils sont enfermés solidement et tenus en respect par des grilles de fer. Les escaliers conduisant aux cabines de première classe et au pont du pilote, de même qu'à la chaufferie, sont toujours fermés par dos grilles ou des portes de fer. Le capitaine emi)orte des fusils et des revolvers pour se défendre en cas d'attaque.

A 6 heures, nous longeons l'île Taïping-chan et passons au pied du rocher dit « Red Cliff » ; l'obscurité envahit les rives qui deviennent

îiidistinetes ; une pluie fine rend le séjour du pont très désagréable. A 9 heures, nous jetons l'ancre en face de la douane et du consulat de Sliam-sui ; le bateau i)rend des passagers chinois tandis que do nombreux sampans chargés de victuailles nous entourent. A 10 heures, par un brouillard éi)aîs, le Sui-nam reprend sa route.

Samedi ii3 mars. — Au point du jour, nous passons au pied du « Cocks Conib»,» rocher de marbre en forme de crête de coq ; nous traversons une contrée très montagneuse sur les deux rives ; les montagnes de la rive droite sont assez élevées et baignent dans le Si-kiang. Des villages avec temples et pagodes sont blottis dans les vallées, et les bords du fleuve sont parsemés d'habitations. A 7 heures, nous dépassons Kankoan sur la rive gauche tandis que la rive droite semble être un repaire de brigands et de pirates.

Le paysage est magnificiue : le Si-kiang roule dans son large lit ses eaux jaunâtres; de nombreuses barques montent et descendent le cou- 1 rant : les rives, recouvertes lors des grandes

eaux, sont très fertiles et le Chinois y cultive des légumes de toute esi)èce; plus loin, ce sont de vastes chami)s de mûriers qui se terminent aux pieds de montagnes rougeâtres et incultes.

Nous rejoignons des barques tirées par un vapeur et pavoisées de drapeaux à inscrii)tions bizarres : elles transportent un mandarin. De temps à autre des coups de canon se font entendre, les Chinois croyant que le bruit de la l^oudre éloigne les mauvais esprits; dans les

villes ils usent de pétards dans la même pensée. Le bateau s'arrête quelques instants devant Takhing, ville entourée de murs, près de laquelle est élevée une pagode à neuf étages ; plus loin les montagnes vont se resserrant et rétrécissent le lit du fleuve, maïs de distance en distance de jolies vallées s'ouvrent à droite et à gauche et des villages de quelque importance s'étendent dans les plaines.

De loin on aperçoit une montagne de 3()o mètres environ de hauteur que les Chinois appellent Fa-piu ou le nez du moine ; c'est un énorme rocher qui de l'est imraît cylindrique, mais du sud-ouest semble une grande muraille avec trois dentelures. Une légende raconte qu'un géant étant devenu amoureux d'une jolie i)rincesse se mit à sa recherche et allait s'en emparer quand celle-ci disparut sous terre et fut remplacée par ce rocher; furieux le géant donna sur le roc trois coups de sabre si violents que les éclats volèrent jusque dans le fleuve. Les entailles, vous les voyez là haut; et dans le courant du Sl-kiang, on retrouve aux eaux basses trois rocs.

IjC cours du fleuve se modifie à environ quatre milles du Fa-piu et nous faisons route vers le nord-nord-ouest pendant une vingtaine de milles ; nous laissons à gauche Tu-ching, à droite Pachung, Tu-lok-heu au pied d'une montagne, Chiong-kong, petite ville resserrée entre une colline, le fleuve et un affluent, et enfin Fong-chuen, cité entourée de murs. Peu après, nous reprenons la direction ouest et i)assons entre des plantations

de bambous qui couvrent les rives. A 2 heures 5o minutes nous quittons la province du Kwang*tung" i)our entrer dans celle du Kwang-si et à 3 1/2 heures nous apercevons la ville de Wuchow-fou, située au confluent du Fu-ho qui vient du nord et du Si-kiang qui vient de l'ouest. En face de la ville s'élèvent, sur la rive droite du fleuve, des montagnes dont Tune est couronnée d'une pagode; deux rochers émergent de l'eau : le plus grand a servi de base à un temi)le.

Le long du trajet i)arcouru aujourd'hui, il n'y a ims moins d'une trentaine de Joss-house ou petits temples chinois épari)illés le long des rives ; les grands temples sont moins nombreux, mais chaque agglomération en ccmipte au moins un.

Wu-chow-fou, i)ort ouvert au commerce eurol)éen, est une préfecture de première classe fondée, d'après les dires des Chinois, il y a environ treize siècles. La ville elle-même, c'est à dire la cité, ne se découvre guère de la rive car elle est bâtie à une centaine de mètres du fleuve et les commer(;ants ont établi leurs boutiques entre la rive et les murs qui entourent Wu-chow-fou. Ces rem])arts, cachés par les maisons du faubourg, sont presciue circulaires et courent de bas en haut i)uis de haut en bas d'une colline qui borde la ville vers le nord. Lorsque les Chinois veulent bâtir une ville fortifiée, ils s'adressent à des géomanciers qui déterminent le centre de l'agglomération future et, avant que d'v élever des maisons, on construit les murs et

j les portes. Or il arrive souvent — c'est le cas

WU-CHOW-FOU. Vu» gêné

S%l^31Iâ9

à Wu-chow et à Canton — que les marchands trouvent la cité trop éloignée de la voie de communication — c'est ici le fleuve — et s'établissent sur les rives.

Quand les eaux n'atteignent pas leur maximum de volume un rivage large de plus de cent mètres reste libre entre l'eau et les maisons, et des constructeurs de bateaux s'y sont installés pour travailler plus à l'aise les bois destinés à former des embarcations ; des enfants y courent et y jouent, des porcs y cherchent leur i)âture. Le long de la rive, c'est i)resque la môme affluence de bateaux et de sampans qu'à Canton ; ici encore, des embarcations sont habitées par une population plus ou moins différente de celle de la ville et qui s'adonne surtout à la pèche et au transport par eau des marchandises. A Wu-chow est établi un bureau de douane dirigé par des Européens ; ce bureau, de même que la demeure des employés et la poste, n'est pas un bâtiment, mais un bateau.

Aussitôt arrivé à quai, le Sahiinm est solidement amarré, car le courant du Si-kiang est rapide. Descendu à terre en passant sur une série de petits i)onts qui relient le débarcadère à la rive, Je me rends à la poste, puis au bureau de douane dont le commissaire, M. Uarris, un Anglais, met à ma disjiosition un employé chinois pour me conduire à la Mission des Itères des Missions étrangères. C'est i)ar un dédale de ruelles puantes et dégoûtantes que je traverse le faubourg et arrive à la porte sud de la cité et

de là chez le R. P. Pélamourgues. Ces rues et ces ruelles sont identiques à celles de Canton : même population , mêmes boutiques , mêmes enseignes, mais en outre il s'y rencontre des pores, des chiens, des poules, des animaux domestiques de tout genre et Tair de Wu-cliow-fou est encore plus empesté que celui de Canton !

Le Père Pélamourgues me re(^*oit très aimablement; nous combinons pour le lendemain un programme de promenade « intra et extra muros » , après la messe que le Père célébrera à 8 heures. Interrogé par moi sur Theure de la messe le dimanche, il me répond : Theure que vous préférez ; 0, 7 ou 8 heures ; c'est que, à part les Chinois qui forment sa domesticité, nous sommes, lui et moi, les seuls catholiques deWuchow-fou; je m'empresse d'ajouter que la mission est récente et que pour faire quelque progrès, le Père doit former un catéchiste qui se mettra, l)lus facilement que lui, en contact avec le peuple.

DLmnnchc 2^ mars, - Dès 7 heures du matin, le soleil chasse les brouillards qui pendant la nuit s'étaient accumulés dans la vallée du Sikiang et i)eu à pou il dore de ses rayons déjà chauds les montagnes (^ui dominent la ville. Je me dirige vers la ^Mission on faisant quelques détours dans l'agghmiération afin de voir les habitants d'un i)eu i)his près ; ils sont debout dci)uis longtemps et vaquent déjà à leurs occul)ations : ici des découpeurs de feuilles de tabac qui, en Chine, sont imi)régnées d'huile ; des travailleurs d'étain (jui ne font que des ouvrages

grossiers ; des fondeurs d*argent fabriquant des bracelets, des épingles à clieveux d'un modèle très commun ; là, des bouchers dont les uns vendent dans des boutiques la viande d'animaux tués, les autres étalent au coin des rues sur de petites tables la chair de bêtes mortes ; des marchands de chair de chevreaux et de chevrottins ; des maraîchers, des restaurateurs, des magasins rem 1)1 i s de fabricats européens ; des forges où des artisans habiles travaillent le fer et l'acier pour en fabriquer des lances, des couteaux, des sabres et des hachettes, etc.

La rue commerc^ante va de l'est à l'ouest en contournant à l'extérieur les remparts du côté sud; les autres rues sont moins animées : nul bruit, nul cri; l'on se croirait dans un petit village aux maisons en torchis, en bois de bam-

bou, avec des toits et souvent des cloisons en feuilles de i)almier.

Sur un petit pont jeté au dessus de mares jaunâtres, les joueurs sont déjà à la besogne ; le long du chemin, de petites tables ; d'un coté le croui)ier avec des piles de sapèques, d'un autre le jeteur de bout(ms, compagnon du croui)ier; sur les cotés restants, les joueurs. Ils placent sur un carré de zinc leurs mises, un croupier les couvre; le compagnon de ce dernier i)rend une i)oignée de bout(ms, les place au milieu de la table, jiuis les ramène vers lui quatre i)ar quatre; le nombre restant, soit '{, 2, 1 ou zéro, indique le gagnant.

J'arrive sans encombre à la Mission et le Père célèbre la sainte Messe dans sa petite chapelle

bien pauvre mais bien proi)re; les assistants sont au nombre de trois. Après la messe, nous faisons une petite lu'omenade dans la ville tout en parlant de la Chine et des Chinois, des derniers événements politiques de l'Europe. Le Père nie déconseille le voyage vers Nan-ning; il revient précisément d'une excursion poussée jusqu'au- I)rès de cette ville et n'augure rien de bon des dispositions des habitants : il a du pendant la plus grande partie du voyage rester caché au fcmd de sa barque.

Aj^rès le déjeuner, nous quittons Wu-chow par la porte du sud, près du prétoire du préfet et nous nous engageons dans la rue commerçante vers Touest jusqu'au confluent de la rivière. En chemin, visite du plus beau temple de la ville qui, ayant été incendié, fut reconstruit il y a trois ans; un bas-relief sculi)té est de toute beauté; malheureusement les Chinois, pas plus que les Siamois, n'entretiennent leurs temi)les qui au bout de quelques années deviennent hideux. En descendant vers la rivière, nous suivons une ruelle d'une saleté répugnante où les porcs se vautrent dans la boue ; leau qui doit servir à tous les usages est transportée par des femmes et des coolies de la rivière à la ville et en trottinant avec leurs seaux de bois pendus aux extrémités d'un bambou flexible, ils en versent un peu tout le long du chemin.

La rivière se traverse en barque ; au delà s'étend un autre faubourg de Wu-chow-fou, au pied d'une colline qui bientôt sera surmontée

d'une résidence de missionnaires américains ; ils ont aclieté la colline et construit une belle route non carossable mais cimentée qui monte en serpentant; les Chinois qui y étaient enterrés ont dû être transportés ailleurs; aussi voit-on dans une vallée adjacente quelques cercueils qui attendent que le bonze ou le sorcier ait déterminé leur nouvelle demeure.

Le culte des morts ou des ancêtres est, comme Ton sait, fort en honneur chez les Chinois, mais ce culte, suivant le P. Pélamourgues, n'est pas, quoi qu'on en ait dit, une conséquence de l'amour filial qui ferait totalement défaut. Si le Chinois fait à ses ancêtres de belles funérailles et a soin de brûler sur leurs tombes des bâtonnets, des boîtes de vêtements et des dollars en papier, c'est plus par crainte de l'esprit du mort qui pourrait se venger d'eux, que par affection pour le parent trépassé ; c'est souvent aussi dans le seul but de faire étalage de leurs richesses qu'ils élèvent à leurs défunts des superbes tombeaux près desquels ils renouvellent chaque année leurs salutations. Les collines qui environnent la ville de Wu-chow-fou sont couvertes de tombes.

Du haut de la colline, on jouit d'une belle vue sur la ville, le fleuve et son affluent; on voit les murailles qui courent le long du monticule bornant la cité au nord-est, le tombeau d'une femme de mandarin élevé au sommet d'une montagne voisine, de nombreuses joni[ues sur la rivière et au centre de l'agglomération la maison blanche de la mission catholique.

Pi

En redescendant, nous passons près du nouveau bâtiment qui servira de consulat anglais, puis nous longeons le fleuve par un sentier à mi-côte pour arriver après une heure de marche dans un petit village au bord d'un canal.

Les villages de la Chine méridionale sont composés d'une ruelle non pavée et boueuse bordée de misérables huttes en torchis ou en bois comi^renant ordinairement deux places au rez-dechaussée, sans étage. Le Chinois cultive sa petite rizière, va à la ]>eche, et peut nourrir sa famille avec quelques sapèques par jour. En général chaque famille cultive le riz qui lui est nécessaire pendant Vannée, et ce riz étant sa nourriture presque exclusive, elle est à l'abri de la faim quand la récolte est bonne. Le riz préparé par les Chinois n'est pas aussi bon que celui que préparent les Javanais et les Indiens. Impossible pour un Européen de se nourrir de riz seulement : cet aliment n est pas assez nutritif pour nous, vu que nous ne i)ouvons en absorber une grande quantité : le Chinois au contraire en avale de grands bols ; la capacité de son estomac doit être colossale imisqu'il ne mange ordinairement que deux fois par jour.

Après un court rei^os à l'ombre de grands bambous — le thermomètre marque 82 degrés — nous traversons de nouveau la rivière pour rentrer en ville par la i)orte nord et faire une promenade dans les i-uelles de l'intérieur. En sortant d'une de ces ruelles i'ai)er(^'ois dans un carrefour au seuil d'un temple que je veux visiter

et Tobstruant, une truie énorme accompagnée de de sa prog-éniture. Il nous faut la faire déguerpir pour entrer dans le sanctuaire. Nous visitons ensuite quelques yamens sales et mal entretenus, puis nous rentrons à la Mission. Peu ai3rès je regagne le Sai-nani qui repartira demain pour Canton.

Lundi a5 mars. — Le retour vers Canton s'effectuera avec plus de rai)iditô que l'aller, car le Sai-nani sera poussé par le courant; alors que nous avions quitté Sam-sliui à 9 1/2 heures du soir pour arriver à Ou-tcliéou-fou (orthographe française de Wu-chow-fou) vers 5 heures de laprès-mldi, nous atteindrons aujourd'hui Samshui vers 8 heures du soir; et douze heures après, le Sai'jiam nous déposera à Canton.

Je revois avec plaisir les montagnes, les vallées, les bourgs, les pagodes, les temples vus à la montée ; le paysage se présente sous un autre aspect : il n'en est pas moins beau. A partir des rochers dits de la Crête de coq, le pays est nouveau pour moi puisque, de Sam-shui à Chau-sun, c'est de nuit que j'ai remonté le fleuve. « Kaikwan-shek » conmie disent les Chinois, est un bloc de marbre corrodé par la pluie et ressemblant à une crête de coq qui se dresse sur le bord du Si-kiang. Yuet-shing, i)etite ville située à une lieue et demie de ce rocher, sur les bords du fleuve, est un lieu de pèlerinage où les Chinois viennent faire leurs dévotions dans le temple de la mère du dragon; ce temi)le, pas plus que la ville, n'a rien de spécial comme architecture; toutes

les villes et toutes les agg-lomératîons cliinoîses vues jusqu'ici se ressemblent d'ailleurs.

Voici ensuite le bourg de Kum-chin, puis Lukpu et Tai-kang, enfin la gorge de Siusiang où les rives du fleuve très resserrées sont formées de collines élevées, les Pak-tink, à travers lesquelles le Si-kiang a dû se creuser un lit.

Au sortir de cette gorge, le fleuve traverse une vaste plaine basse où il est maintenu dans son lit par de solides digues; derrière celle de gauche est bâtie la ville de Sliau-king où Von voit de nombreuses pagodes et, non loin de la rive, le palais d'été du préfet. Toute cette plaine est une vaste rizière coupée vers le milieu par d'immenses blocs de granit suffisamment hauts pour qu'on ait pu les surnommer les sept Chandelles.

Une fois dans cette plaine, le Si-kiang n'a pas dû aisément trouver une issue. Derrière lui, à l'ouest et au nord-ouest la chaîne des Pak-ting, au sud-ouest la colline Spike qu'il vient de contourner, au sud et à l'est un massif montagneux dont le point i)rincipal est le mont Parkes, haut de 800 mètres environ ; le nord lui était fermé par les sept Cliandelles et l'énorme massif dont le sommet le plus élevé est le Ling-shan ou mont Straubenzie. 11 est probable qu'entre les monts Straubenzie et Parkes, existait un col assez bas dans lequel le Si-kiang se précipita et qu'il agrandit. Actuellement, ce canal a environ 200 mètres de largeur et sa profondeur maximum est de So mètres ; c'est la passe de Ling-yang où le courant surtout à Tépoque des grandes

eaux est très rapide; avant et après la passe, longue cVenviron une lieue, le fleuve n*a pas moins de looo mètres de largeur.

Près d'un des sommets qui bornent la passe vers Test se trouve un bloc de granit en forme d'aiguille, mais qui, à un certain moment, représente très bien une femme assise portant la main au dessus des yeux pour les abriter des rayons du soleil.

Autrefois, aucune barque conduite par des Chinois ne franchissait cette gorge sans envoyer un homme porter au pied de ce roc du riz et d'autres offrandes afin d'avoir un bon voyage. On raconte au sujet de cette femme de pierre une légende curieuse : un ménage vivait heureux dans un petit village au pied des montagnes et rien n'avait pu, pendant de longues années, diminuer l'amour des époux. Le mari dut un certain jour quitter sa femme i)our aller traiter des affaires à Nan-ning, au-delà de Wu-chow-fou ; il y rencontra de si belles filles qu'il ne revint plus. Sa femme anxieuse et désolée montait chaque jour au simimet do la montagne dans l'espérance de reconnaître de loin la barque de son mari. Sa douleur faisait peine à voir, elle restait inconsolable. Le ciel en fut ému et pour mettre un terme à ses souffrances, il la changea en pierre au moment où elle regardait vers l'ouest.

Un peu au nord de la passe, le fleuve se courbe et i)rend la direction est jusque Sam-shui; il forme l'île de Kwang-li située en face de la ville du

même nom. A 8 1/2 heures du soir, nous arrivoils à Sam-shui ou mieux à Kong-kun, petite localité reconnue par la Chine comme port ouvert aux Euroi)éens, qui est à Ventrée du canal conduisant à Sam-shui, cette dernière ville étant à environ un kilomètre du cours d*eau.

Sam-shui est une ville très importante qui entretient des relations commerciales nombreuses avec Fat-shan et Canton d'une part, et Hong-kong* de l'autre.

Vers minuit, nous serons à Kum-chuk, toujours sur le Si-kiang" que nous quitterons peu après pour nous engager dans les nombreux bras fluviaux de la plaine basse au sud de Canton, puis remonter la rivière des Perles jusqu en face de Shameen où nous arriverons demain matin vers 8 heures.

Mardi 26 mars, — Le Sai-nam entre dans le l)ort de Canton à 8 heures du matin par un temi)s de pluie peu favorable au débarquement. Descendu à Shameen, je fais visite au consul de France et aux autres membres de la colonie euroi)eenne ; l'après-midi est consacré à une dernière excursion dans la ville chinoise et dans ses faubourgs, au cours de laquelle je vais i)résenter mes devoirs aux Pères des Missions étrangères et leur donner des nouvelles de Wu-chow-fou, qu'aucun Belge n'avait encore vu.

Mercredi 2^ mars. — A 8 heures du matin, embarquement à bord du Kiaiiff-tiing , beau vapeur à hélice appartenant à la « China merchants steamsliips C" L*^ », qui va à Macao. îsous

repassons devant Canton , puis descendons la rivière des Perles ou Cliu-kiang:, précédés du Han-koiv qui retourne à Hong-kong. Le Cliukiang, de Canton à Macao, ne présente rien de bien intéressant : sur le fleuve, un mouvement continuel de barques, de jonques, de steamers et, plus vers Temboucliure, des barques de pêche en grande quantité. Les rives sont basses avec, de-ci de-là, des collines et des villages. Court arrêt à Wampoo, ville autrefois florissante dont le commerce de thé s'est transporté aujourd'hui à Hankow. L*estuaire devient de plus en plus large ; nous côtoyons des îles rocheuses habitées par de rares pêcheurs.

Vers 3 heures, on aperc^oit au loin la colonie I)ortugaise de Macao et son phare, le plus ancien établi dans les mers de Chine ; nous passons peu ai)rès devant la ville elle-même pour aller aborder dans le port intérieur, après avoir doublé la pointe sud.

L'île de Macao est occupée par les Portugais depuis le milieu du xvr' siècle ; leur établissement dans cette île fut autorisé par un décret impérial chinois comme récompense des services rendus par eux dans la chasse donnée aux pirates qui infestaient les environs. Jusqu'en 1848, les Portugais payèrent une redevance annuelle de 5oo taëls au gouvernement chinois, mais cette année-là le gouverneur Ferreira Amaral prétendit ne plus devoir le tribut et chassa les autorités chinoises de Macao ; ce territoire fut reconnu Ijossession portugaise en 1887. Avant 1841, le

commerce de Macao était très prospère ; il diminua rapidement lorsque les Anglais eurent obtenu la cession de Hong-kong. Actuellement, Macao fait le commerce de tabac, de thé, de soie, d*opium et de ciment.

La population européenne de Macao s'est composée originairement de Portugais, mais il y a eu, semble-t-il, un tel mélange avec les Chinois et surtout avec les métis portugais -indiens, qu'il est assez rare de rencontrer en ville le vrai type portugais ; ce sont, comme disent les Anglais, des half-castes, dont beaucoup sont établis à Ilong-kong et qui sont très reconnaissables à leurs cheveux d'un noir d'ébène et à leur teint basané ou jaunâtre; en général, les Macaïstes ne S(mt pas estimés : ils ont perdu les qualités de l'Européen et acquis les défauts des variétés avec lesquelles leurs ancêtres se sont mélangés.

La ville elle-même semble pauvre et, à part quelques grandes artères comme lePrayaGrande, très mal entretenue; on croirait, en se promenant par les rues étroites, tortueuses et jamais horizontales, que Ton parcourt une ville du moyen âge, les maisons ressemblant à des prisons peintes d un blanc devenu grisâtre, et construites presque toutes en style médiéval. Le quartier du l^ort et le quartier chinois rappellent les rues de Canton, plus sales encore et remi)lis d'une population pauvre; la plupart dos Chinois sont déguenillés; je n'ai jamais vu tant de mendiants et de miséreux ; les ruelles, dans ces quartiers, sont mal pavées, coupées d'énormes flatjues de boues

et exhalent une odeur plus nauséabonde encore que les rues de Bangkok ou de Wu-chow-fou.

Comme il ne m'est guère possible de réserver plusieurs journées à la visite de cette colonie européenne, je prends un pousse -pousse et j'accepte les offres d'un guide.

Ma première visite est pour la très intéressante fa^*ade de l'église Saint-Paul, érigée à la fin du xvr siècle en l'honneur de « Nossa Senhora da Mai de Deos». Virgini Magnae Malri ciuiias Macensis libens posiiit anno 1602, telle est l'inscription qu'on y lit encore. Au milieu de dix piliers de style ionique se trouvent trois portes conduisant dans l'église ; le j)remier étage est la reproduction du rez-de-chaussée, dix piliers et trois ouvertures, plus quatre niches abritant des statues de saints. Au dessus de la fenêtre centrale, une Vierge marchant sur le globe, avec cette inscription « Mater Dei ». Au dessus une autre niche dans laquelle est placée une statue de saint Paul. Un escalier imposant conduit à l'église dont il ne reste plus que la faCj'ade, le chœur, le transept et les nefs ayant été détruits par un incendie en i885.

Ensuite visite d'une manufacture de soie où des Chinoises en grand nombre, pour un salaire de 125 centimes par jour, dévident les cocons et enroulent les fils ; ces fils de soie sont réunis en torsades puis envoyés à Canton ou à Hong-kong où ils sont achetés par les grandes maisons de soieries de Lyon et de Zurich. L'Européen n'achète en Chine que le fil de soie ; grâce à ses

madiiiipR. il raliiif|iic un tissu i)lus rc-fïnlier et I)lus heau que lU' peut le faire le Cliinois avec ses primitifs métiers à tisser.

l'nc des curiosités de Maeao c'est le jardin de Camoens où un buste de ce célèbre ijoète a été érïffé par I^aurençu Marques dans une petite «Totte naturelle formée de blocs de ruchers superposé» et ombragée d'arbres au feuillage touffu. Le site est ravissant et a inspiré de beaux vers sur cette gloire de la littérature portugaise.

Traversant dans toute sa longueur la colonie — elle n'est pas d'ailleurs bien étendue — on arrive â la Porta Cerco. porte monumentale gardée par un peloton de soldats portugais et servant de limite entre le territoire chinois et niacaïste. Je reviens ensuite sur mes pas pour parcourir cette magnifique avenue dénommée lïella Vista d'où l'on jouit d'une superbe vue sur l'Area Prêta, un des golfes de Macao dominé par le fort ; puis, redescendant vers la ville, je visite le jardin du palais d'été du Gouverneur qui fait contraste par son bon entretien avec l'état misérable des rues du quartier chinois ; le jardin public aussi très joli, mais petit ; la cathédrale catholique élevée dans la Rua da Se et qui n'a guère de caractère architectural. Je suis ensuite la plus large artère de Macao, le Praya Grande, bordé d'un coté par la mer, de l'autre par de iiautes maisons blanches d'un style uniforme parmi lesquelles la poste, le consulat de France et le palais du (ïouverneur attirent surtout les regards; de là, une série de rues étroites et de montées quel- ,

quefois très fortes mène au Boa Vista Hôtel, (Voù la vue sur la ville et la mer est splendide.

Dans la soirée, je visite les trois établissements de quelque intérêt qui restent à voir : un salon de jeu, une maison où Ton fume Topium et un restaurant chinois. Alors qu'à Canton, il est difficile sinon impossible, de se rendre compte de ce qu'est une ville chinoise le soir ou la nuit à cause des portes qui ferment les ruelles, à Macao le spectacle des rues chinoises est attrayant et Ton peut dire qu'il y a plus de mouvement la nuit que le jour.

Les rues sont éclairées presque à giorno par les multiples lumières qui illuminent les magasins toujours ouverts, par ces grandes lanternes vénitiennes sur lesquelles est i)eint le nom du prol^riétaire de la maison, par les lampes allumées aux devantures des fréquentes échoppes qui garnissent les ruelles et offrent dans une saleté répugnante des mets divers et peu appétissants aux Chinois affamés.

Voyons d'abord le salon de jeu, au premier étage d'une belle maison dont la fa^'ade estétoilée de nombreuses lanternes : dans la salle une grande table au milieu de laquelle est une plaque carrée en i)lomb portant sur chaque côté un des chiffres i, 2, 3 et 4; à l'un des côtés de la table, le croupier et près de lui un autre Chinois qui compte les jetons. Ce jeu est très répandu en Chine et j'en ai parlé déjà. Ces salles de jeu sont mieux tenues et plus propres que celles de Bangkok où le tapis est par terre et où les joueurs

et surtout les joueuses viennent avec leurs enfants perdre le peu d'argent qu'ils possèdent; ici on est plus tranquille, mais le jeu n'en fait pas moins de victimes. Le Chinois est d'ailleurs grand joueur : s'il a fait quelques économies, il vient les dépenser dans ces salles de jeu. Les Macaïstes, sous ce rapport, ont hérité des défauts des Chinois. Ces maisons de jeu et les maisons où l'on fume l'opium sont les deux plaies de Macao ; il est évident que si le gouvernement interdisait les unes et les autres, le bien-être général et des Chinois et des Macaïstes s'en accroîtrait.

Quant au restaurant chinois, où je ne fais qu'une courte appariticm, c'est l'exacte reproduction des « f lowers boat » de Canton, la propreté en moins mais la corruption égale.

Jeudi 28 mars. — Je quitte Macao le matin et arrivé à liong-kong je prends mes dispositions afin de i)ouvoir partir le lendemain pour l'île de Ilaï-nan.

La Chine méridionale (i) comprend tout le bassin du Si-kiang, borné vers le nord par la chaîne des Xan-shan ou des Nan-ling coupée de nombreuses gorges dont la principale est celle de Meiling ou col du Prunier par où i)asse la route allant de Canton dans le Ilo-nan ; au sud, une

(Il Voir E. et O. Ukcms. L'Empire du Milieu. Paris, Hachette. Kt à la fin <îe ce volume, une l)iblioj;rai)hie où sont signalés les ]>rinei])aux ouvraj^es sur la géographie de la Chine.

chaîne de montagnes se détachant des monts du Laos et se dirigeant vers le sud-est dans le golfe du Tonkin sépare ce bassin de celui du Song-koî. Il faut y ajouter le bassin du Han-kiang qui se jette dans la mer à Swa-tow.

Le Tchou-kiang (Chu-kiang)^ appelé aussi Rivière des Perles, se jette dans la mer par un large estuaire à rentrée duquel sont Tile de Hongkong et la colonie i)ortugaise de Macao. Le Sikiang a son embouchure un peu j^lus à Touest, mais des canaux nombreux relient en aval de Canton ces deux cours d'eau et forment de grandes îles. Le Si-kiang ou fleuve de TOuest a environ 200 lieues de longueur ; ses principaux affluents sont le Pe-kiang ou fleuve du Nord et le Toung-kiang ou fleuve de TEst.

La Chine méridionale est située sur la limite des zones tropicale et équatoriale ; la température moyenne de juillet à Canton est de + Si** et en janvier de + 7". En général le climat est humide et malsain pour les Européens.

Les productions naturelles sont :

Minérales : cuivre, fer, mercure, argent, étain, plomb et marbre ; végétales : blé, riz, tabac, thé, indigo, canne à sucre, mûriers, oranges, bananes, mangues, litchi, pèches, choux, navets, pois et fèves; animales : tigres, chevreuils, renards, buffles, volailles et abeilles; sur les côtes, tortues et huîtres.

Dans le Kwang-tung, les villes les plus importantes sont : Canton, le chef -lieu, Fat-shan, Sam-shui, Tchau-king, Pak-hoï, Swa-tow et les

trois coloincs européennes Hong-kong, ^Faeao et Quan-tcliéou-wan. Dans le K\vang-si, Nan-nin^ et Wu-cliow-fou.

N'ayant pu pousser mes investigations dans le K\vang-si, je n'ai réuni sur les populations de cette province que des données générales.

La province de Kwang-tung est habitée par quatre variétés humaines principales : les Pountis, les Hok-lo, les Hak-kas et les Miao-tse.

Les Miao-tse sont les anciens aborigènes du bassin du 8i-kiang; ils ont été refoulés dans les districts du nord-ouest cm bien autorisés à habiter sur le fleuve et les rivières où ils forment, notamment à Canton, une population spéciale dénommée Tan-ka ou Mia-ka; à cette variété aborigène, il faut rattacher les Miao-tse que l'on rencontre encore dans l'île de Haï-nan et très probablement aussi une bonne i)artie de la population du Kwang-si méridional et oriental sur les frontières du Tonkin. Les Tan-kas ne peuvent établir leur domicile en terre ferme : ils sont obligés de résider toute leur vie sur des bateaux. Réunis, ils forment des villages flottants près des agglomérations, s'occupent de pêche ou de transport de marchandises; ceux de Canton sont très dévoués aux Européens.

Les Poun-tis, venus ajn'ès les Miao-tse, se consi-

dèrent comme la variété vraiment aborigène et comme les maîtres du pays ; ils proviennent du nord, ainsi que le prouve la comparaison de leur dialecte, le cantonnais, avec le dialecte mandarinal. Ils sont fiers de leur civilisation plus polie et plus raffinée que celle des Chinois du Hoangho et n'aiment pas qu'on les confonde avec ces derniers.

Le mot Hak-ka signifie étranger ou ennemi ou encore famille en visite; ce nom fut donné aux Hak-kas par les Poun-tis à l'époque où ils entrèrent pour la première fois dans la province du Kwang-tung. Ils sont dans- le sud les plus proches parents des Chinois du nord et sont arrivés du Kiang-si en suivant d'abord les montagnes et les collines qui de cette province vont vers le sud; ils s'occupent spécialement d'agriculture.

Les Hok-los ou originaires du Foh-kien sont l)roclies parents des Hak-kas ; ils viennent du nord-est de la province, mais ont suivi le rivage de la mer et se sont établis dans la plaine du Si-kiang inférieur.

Dans l'est de la province du Kwang-tung, on trouve trois préfectures qui relativement à la superficie et à la population forment le tiers de la province ; sur les 24 districts ou subdivisions de ces préfectures, i3 sont Hak-kas et 11 Hok-los. Vers l'ouest, au contraire, ces deux variétés deviennent moins nombreuses : ainsi dans la préfecture de Kwang-chow (Canton) comprenant

Quan-chow-wan

L'île de Haï-nan

PAKTi k' '^H mars de Macao à 8 lieures du iiifitiii, j'arrive à Hoiig-kong vers midi. Mon )ireniier soin est de me rendre au bureau des Messageries fluviales tonkinoises où M. Marty m'apprend que le lendemain un de ses navires quittera Hong'-kong- et fera escale à IIoï-Iiow, port septentrional de l'Ile de Ilaï-nan. Je n'avais pu accepter les propositions des missionnaires fran(;ais de Canton au sujet de certains voyages dans l'intérieur. Le commandant lîaesens que j'avais vu à Ilong-kong et rencontré de nouveau à Canton, m'entretint un jour

d'un voyage à Haï-nan; il avait appris du consul de France que le taotaï de Kiung-chow désirait vivement que des ingénieurs fussent envoyés pour explorer son île et vérifier si les dires des habitants étaient exacts en ce qui concerne les gisements miniers des montagnes centrales. Le taotaï avait fait à ce sujet des ouvertures au vice-consul de France, et une entente entre le représentant de la France et les autorités chinoises était sur le point de se conclure. D'autre part, le consul de France à Canton, avec lequel j'eus un entretien à ce sujet, m'assura qu'il verrait avec plaisir des Belges engager des capitaux dans cette affaire. Je me décidai à me rendre à Haï-nan pour étudier les peuplades habitant cette île et examiner les affaires industrielles ou commerciales auxquelles les Belges pourraient prendre part; M. Hardouin m'avait donné une lettre de recommandation pour son vice-consul à Iloï-how.

Le vendredi 29 mars, j'étais prêt à partir et j'allais m'embarquer après avoir mis M. Drion, notre vice-consul à Ilong-kong, au courant de mes projets, quand j'appris que le navire en partance n'avait pas de cargaison pour Iloï-how et n'y ferait point escale ; le mercredi suivant seulement il y aurait un départ pour Ilaï-nan par le bateau Hué; c'étaient cinq jours de perdus ! Je dus les passer à Hong-kong faute d'autre moyen pour me rendre à Haï-nan. Pour comble de malheur, à la suite des fatigues des jours précédents, je tombai malade et dus garder la chambre. Le 3 avril,

QUAN-CHOW-WAN. ProoiMian ghtnoK*.

riligitgi* pour élolgn*

ïi

heureusement, mon état de santé me permit de partir par le Hué qui doit lever Tancre à midi. Après une conversation avec le commandant du navire, (jui me renseig-na sur la marche des bateaux faisant le service entre le Tonkin et Hong-kong, je décide d'aller jusqu'au Tonkin.

A I heure de Taprùs-midi, le 3 avril, le Hué lève Tancre, traverse le port de Ilonfç-kong", fait route vers le sud-ouest, entre les nombreuses îles rocheuses qui constellent Tembouchure de la rivière des Perles, passe au sud de Macao et se tient au large des îles qui s'étendent le long* de la côte du Kvvang'-tung'. La nuit est mauvaise, le brouillard retarde la marche du navire et cache pendant longtemps les points de repère sur les côtes de la presqu'île de Lei-tchow ; nous n'arrivons que vers 8 heures du matin, le 4» à l'entrée de la passe qui conduit dans la baie de Quanchow ; à 9 heures, le capitaine fait jeter l'ancre en face des quehiues établissements français construits depuis 1898.

Le Hué ne devant repartir que le lendemain matin, une barque chinoise me transportera terre et je m'adresse aux coolies qui sont nonchalamment étendus sur la grève pour obtenir une chaise afin de me rendre à Tche-kan et d'y faire visite à l'administrateur d'une des plus récentes colonies françaises. Aucun ne veut m'y ])orter, ni m'y conduire. Je finis par découvrir une chaise, mais i)as de i)orteurs, car c'était pour les Chinois jour de fête, ainsi que je l'appris dans la suite, et à pareils jours c'est i)eine inutile que

de leur offrir un prix double ou triple de Tordînaire pour obtenir leurs services. Force m'est donc de rester à Fort-Bayard : ce n'est qu'une I)etite agglomération composée de quelques maisons chinoises, d'une ou deux maisons habitées par deux Européens, d'une caserne et d'une église en construction. J'y fais visite au Père Feron, des Missions étrangères ; il est occupé en ce moment à surveiller les fours à briques qui doivent lui fournir les matériaux nécessaires à l'achèvement de son église, arrivée déjà à une certaine hauteur. Je lie aussi connaissance avec les quelques Français de résidence à Quan-chowwan et avec des gardes coloniaux qui repartent l'après-midi i)our l'intérieur ; ils me in'oi)osent très aimablement une imrtie de chasse et la visite de villages chinois : mais force m'est de refuser, vu le i)rochain déi)art du Hué. Je profite de mon séjour i)our me documenter sur cette nouvelle colonie.

La i)este avait fait les jours jnécédents un assez grand nombre de victimes dans la population indigène, et les Chinois les i)lus cossus de l'endroit s'étaient cotisés pour i^ayer les frais d'une cérémonie dont le but était d'éloigner le terrible fléau.

Une procession grotesque parcourt les rues au son des gongs ; d'abord des drai)eaux rouges et blancs portés par des Chinois en haillons suivis déjeunes filles, la figure peinte de rouge, de noir et de blanc et hissées sur des chevaux sales et vicieux ; puis des statues de Bouddhas renfermées

dans des châsses en bois peint et i)ortées sur les éi)aules par des coolies ; enfin des musiciens et des frai)peurs de gongs qui font un vacarme assourdissant. Cette procession marche sans ordre, fait deux fois le tour du village et se disloque sur une place. Les Bouddhas sont déposés à terre tandis que des tables chargées de victuailles et d'offrandes, poulets, jeunes porcs, riz et fruits, sont placées devant eux ; les particil)ants à la procession s'empressent alors de quitter les vieilles nipi)es aux couleurs déteintes dont ils s'étaient affublés.

Deux Chinois d'une malpropreté phénoménale font l'office de bonzes, se prosternent et dansent devant leurs idoles, alors que derrière eux, les Chinois qui iraient les frais de cette cérémonie, vêtus de leurs plus beaux costumes, restent agenouillés, prient et font des révérences sans fin. Tout cela dure, sous un soleil de plomb, plus d'une heure, avec accompagnement du vacarme des gongs, les bonzes se relayant pour réciter d'une voix inintelligible des prières interminables ; les incantations ne cessent pas et les chants se mêlent dans une cacophonie à rendre malades tous les chiens de la terre. Le bruit est rendu i^lus agaçant encore i)ar les détonations de i)étards et de fusées sans lesquelles une fête de Chinois ne serait pas complète.

A grands renforts de gestes rituels, on immole un poulet dont les ailes et les pattes sont jetées aux quatre vents. Un des coolies, devenu bonze l)our la circonstance, se couvre les épaules de

vieilles loques et saisissant d'une main un sabre rouillé et de Tautre un instrument qui a quelque ressemblance avec nos ciseaux, commence une danse effrénée, mais d'une monotonie désespérante, répétant indéfiniment les mêmes mouvements et accompagnant de cris et de chants rauques les contorsions de son corps. La danse finie, le bonze distribue des rameaux secs aux coolies rangés en spectateurs et un nouveau cortège se reforme composé des porteurs de rameaux, de coolies tenant en mains des torches allumées, d'un Chinois portant un bateau en papier, du bonze armé de son sabre et de deux joueurs de gongs.

Ce cortège parcourt au pas de course les différentes rues du village, entre dans plusieurs maisons pour se livrer à la chasse de la peste. Lorsque les bonzes se figurent qu'ils l'ont forcée, ils s'en saisissent et l'enferment dans le bateau de papier que l'on brûle sur un bûcher formé des rameaux distribués précédemment. La cérémonie se termine par la procession du Dragon.

Ces pratiques superstitieuses ayant pour but d'éloigner une maladie contagieuse ou épidémique — il paraît que la peste est endémique à Quanchow-wan — sont assez communes en Chine ; voici comment, dans une cérémonie exclusivement familiale, on croit éloigner les influences mauvaises : on fabrique des poupées en papier en nombre égal à celui des membres de la famille. Ces poupées sont réunies dans un panier, et, pour attirer en elles les esprits malins qui auraient pu

se loger dans le corps des assistants, on place près de la corbeille des mets recherchés. Chaque membre prend à tour de rôle la i)oup6e qui le représente et lui ordonne d'attirer sur soi tous les maux ; ensuite toutes ensemble, elles sont brûlées et les cendres sont dispersées. Les Chinois se croient désormais à l'abri des mauvaises influences.

Le soir, retour à bord, non sans difficultés : c'est marée basse et les barques chinoises ne l)euvent arriver près de l'espèce de jetée construite trop hâtivement en face de Fort-Bayard ; des Chinois enfonçant dans la vase presque jusqu'aux genoux me transportent sur leurs épaules à bord des sampans arrêtés à une centaine de mètres de la rive.

Le lendemain 5 avril, nous partons au lever du soleil et à 2 heures nous entrons dans le canal de Jlaï-nan ; à 4 ^/4 heures le Hué jette l'ancre devant Hoï-how. Dans rai)rès-midi, le capitaine m'avait fait savoir qu'il n'entrerait pas en douane à Hoï-how, c'est à dire qu'il ne s'arrêterait qu'exactement le temps nécessaire i)our porter la poste à terre et qu'il repartirait le plus vite I)ossible voulant arriver à Pak-hoï le lendemain au petit jour. Je dus donc abandonner mon projet de voyage à Haïphong et à Hanoï.

Haï-nan (i) présente au voyageur qui arrive en

(i) I/ile <le Ilaï-iiaii n'est pas encore explorée en entier; nous donnerons à la fin de ce chapitre une bibliographie des ouvrages et articles publiés sur cette île.

vue de ses côtes une ligne non interrompue de petites dunes d'un sable jaunâtre dont la vue produit une impression de tristesse ; au loin, se I)erdant dans la brume, quelques collines et dans les plaines un peu de verdure. De l'endroit où le Hué jette l'ancre, Hoï-liow, le port septentrional de l'île, paraît une ville importante; le regard est spécialement attiré par quelques maisons européennes bâties entre les remparts et la mer, et par le consulat de France, édifice imposant construit en face de la ville sur la rive droite d'un bras de rivière.

Les navires sont obligés de mouiller à près de trois milles de la ville à cause des nombreux bancs de sable qui obstruent la baie de Hoïhow. Ici, comme dans beaucoup d'autres ports d'Extrême-Orient, les passagers et les marchandises sont amenés à teiTe dans des sampans ou barques indigènes. Une jonque s'approche du navire et j'y prends place au milieu de mes valises et des sacs de la poste ; une demi-lieue nous sépare de la ville, mais la mer est un peu démontée et nous avons le vent debout ; il faut louvoyer entre les bancs de sable et se tenir, sous peine d'échouement, dans l'étroit chenal qui, en zig-zag, conduit à la ville. Ce n'est pas sans avoir été plus d'une fois copieusement arrosé par les lames que j'arrive enfin après deux heures de cahottement, dans la rivière qui arrose Hoï-hbw et dont l'entrée est défendue par deux forts : ils ont été élevés il y a quelques années et tombent déjà en ruines, les canons sont rouilles, les murs

crevassés ou écroulés dans le fossé; plus loin, un troisième fortin semble en meilleur état. Enfin le sampan me dépose au consulat de France où je suis reçu avec la plus grande affabilité par M. Blanchet, vice-consul, et par le docteur Féray qui dirige à Hoï-how et à Kiung-chow un dispensaire médical, et, dans la première de ces villes, une école française.

Ma première journée à Hoï-liow est consacrée à une visite de la ville ; dès 9 heures du matin, je suis au dispensaire médical avec le docteur Féray ; ce dispensaire dont les frais sont supportés i)ar la France a pour objet de fournir gratuitement aux malades qui en font la demande ou qui s'y présentent tous les soins nécessaires et tous les médicaments que leur état requiert. Le D^ Féray se dévoue vraiment à la tâche qu'il s'est imposée, consacrant journellement plusieurs heures au soulagement des malheureux dont le nombre est en moyenne de soixante à soixante-dix par jour; il est secondé dans sa tâche par un infirmier annamite et par des aides chinois. Les maladies sont pour la plupart des maladies de la peau, car sous ce climat chaud et humide et chez un peuple qui ne connaît guère les principes élémentaires de l'hygiène, les plaies les plus bénignes, celles des jambes et des pieds surtout, se transforment en ulcères si elles ne sont pas immédiatement soignées.

Ensuite, visite de l'école française installée au premier étage d'une maison chinoise ; des fils de Han au nombre d'une trentaine forment trois

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classes et y reçoivent des leçons de français donnée^ par le D*" Féray et deux lettrés.

La ville de Iloï-how qui eomi)te environ 35.000 habitants est située sur la rive gauche d un bras du fleuve le plus important de l'île, le Ta-kiang ou Fou-ho. Ses rues ne jirésentent pas Tanimation de celles de Canton ; elles ne sont ni plus larges, ni plus i)ropres, ni moins tortueuses ; ses maisons peu élevées donnent moins de prise aux typhons qui ravagent assez régulièrement la plaine septentrionale. La rue principale court l)arallôlement à la rivière ; arrivée à Textrémité sud de la ville, elle fait un crochet en longeant les remparts. C'est dans cette artère que se concentre presque tout le commerce de Iloï-how ; il est souvent difficile de s'y fraj^er un passage au milieu des Chinois en guenilles, des tables chargées de victuailles et de viande de porc, des étaux s'avançant en dehors des boutiques et des brouettes qui servent au transport des marchandises. Ici, comme à Wu-chow-fou, porcs, poules, chiens courent en liberté dans les rues et s'étendent sur le seuil des portes; une odeur infecte règne i)artout et l'on baigne dans Tatmosphère moite d'une serre surchauffée.

Point de riches maisons aux meubles incrustés de nacre, aux autels de famille rehaussés de tentures de soie et d'or, peu de Chinois cossus dont la robe de soie signale la richesse, i)eu de chaises à porteurs, mais un grand nombre de brouettes tout en bois, dont la roue faite d'une planche arrondie grince continuellement. Ces

KIUNQ-CHOW (il* da Hli-n4i». Li .

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brouettes, que Ton retrouve dans presque toutes les villes de la Chine et même dans les concessions européennes, ont la roue presque au milieu, les marchandises et les personnes qui emploient ce moyen de locomotion étant placées de part et d'autre de la roue ; le grincement en est très désagréable et Ton n'a pas réussi à faire comprendre aux Chinois qu'ils devraient dans leur intérêt mettre un peu d'huile ou de graisse pour adoucir le frottement.

Peu d'édifices curieux à visiter : quelques pagodes seulement et le yamen du commandant ; ces bâtiments sont malpropres et manquent d'entretien. Un fort récemment construit sur une éminence dominant la ville et la baie est occupé par des soldats en guenilles, armés de fusils rouilles et d'ancien modèle. Les abords de la ville vers l'occident sont de vastes plaines où les Chinois cultivent le riz, la canne à sucre et, tout près des remparts, quelques plantes potagères. Vers le sud s'étend un cimetière et à l'est, au delà de la rivière, ce ne sont que broussailles et taillis, repaire de serpents.

Les industries spéciales de Hoï-how sont la fabrication d'ustensiles en étain, le travail de la noix de coco dont ils font de jolies choses, des objets en argent émaillé et cloisonné faits avec art et délicatesse, des paniers en bambous pour enfermer les porcs dont Hoï-how fait une grande exportation. Le nombre des Européens en résidence dans ce port ouvert est très restreint : un consul anglais, un vice-consul français, un agent-

fxjnsulaire alleiiianil, les eliefs do la douane l'iiînoîse, le inédet-jn du consulat de Frauce, quelques missioniiaires eatlioliques portugais et des missionnaires américains.

Le lendemain, dimanche 7 avril, je donne une letton de français d'après la méthode intuitive à quelques Chinois venus à l'école ; ils sont très intelligents ces Cliinoîs et j'arrive sans difficulté à leur faire constniire de petites phrases à l'aide des dénominations de choses présentes. J'étais étonné de leur rapidité de compréhension d'autant plus que je ne leur parlais qu'en français et me faisais comprendre par signes. L'aprèsmidi la chaleur étouffante me force à me reposer des courses de la veille.

Le lundi 8 avril, en route pour Kiung-chow. la eai»itale de l'île, éloignée d'une lieue un quart environ de Hoï-how. Une assez bonne route — elles sont rares en Cliine — y conduit en partant de la porte sud de Hoï-how. Sur une étendue de plus d'un demi kilomètre, cette route n'a que deux mètres de largeur et elle passe entre des étangs et des rizières; plus loin, elle s'élargit et atteint quelquefois six mètres. Le sol est sablonneux et des deux côtés de la voie s'étend un immense cimetière qui a plus d'une lieue de largeur. Les cimetières chinois sont en général immenses, tel celui de Canton dont j'ai parlé précédemment. Ici, les tombes sont formées par un dôme de terre surmonté d'une touffe d'herbes. Non loin de la route, les monuments funéraires de trois Pères Jésuites décédés dans l'île, Jean

Forget en 1661, Stanislas Ferreo en 1681 et Joachim Cornas décédé en 1686.

A égale distance à peu près de Ploï-how et de Kiung-cliow a été construite une espèce de porte en pierre qui sert de lieu de repos et d'abri en temps de pluie; plus loin des arcs de triomphe en bois sculpté élevés en Thonneur de veuves qui ont refusé de prendre un second mari par respect pour la mémoire du défunt, ou de jeunes filles qui n'ont pas voulu se marier j^our mieux se dévouer au service de leurs parents; ces arcs sont élevés par souscriptions volontaires.

Tout le long de la route, le paysage est magnifique quoique le terrain ne soit guère accidenté. Un peu avant d'arriver à Kiung-cliow est situé un village de lépreux comi)osé de huttes misérables ; ces malheureux s'échelonnent le long de la route tendant vers les passants leurs mains informes.

Kiung-tchéou-fou en dialecte pékinois, Keingtchao en cantonnais, Keing-tsiou en hok-lo, Kingtéa en i)atois local est une ville assez importante d'environ 5o,ooo habitants, entourée d'un mur crénelé couvert de verdure et planté de figuiers ; ce mur fut construit, dit-on, au xiv*' siècle sous le règne du premier empereur de la dynastie des Ming. Des casernes à deux étages surmontent les portes. Kiung-chow est la capitale de l'ile, résidence du lieutenant gouverneur et du général commandant la lieutenance.

Dans les rues commerçantes, par exemple celle qui de la i)oi'te nord conduit au yamen du taotaï.

le mouvement est intense, mais en dehors de ces quelques artères d'ailleurs assez étroites et bordées de boutiques et d'échoppes, les mes de la ville sont mornos et tristes; beaucoup d'endroits sont plantés de bambous ou transformés en mares infectes, réceptacles des immondices du voisina.f!;e. Toute proportion gardée, les rues de la partie occidentale de la ville ressemblent assez aux rues pékinoises situées entre la Cité interdite et le rempart de la Cité chinoise, à l'ouest de la porte de Tsieu.

Les pagodes sont mal entretenues et d'une saleté repoussante; les yamens ne présentent rien d'intéressant; dans celui du sous-préfet ont lieu les examens du tir à l'arc qui servent encore de base à la collation des grades militaires.

A la nuit tombante, je reprends le chemin de Iloï-how après être monté en divers endroits sur les remparts pour examiner les environs qui sont bien peuplés, couverts de verdure ou cultivés.

Le peu de temps dont je disi)0se m'oblige à choisir entre trois voyages : le premier me conduirait à Cheng-mai et à Lim-ko ; le deuxième consisterait à excursionner vers Wen-cliang ; le troisième à remonter le fleuve jusqu'au-delà de Ting-an, ville de quelque importance non loin du territoire habité par les Lis, peuplade aborigène du centre de l'île. Je donne la préférence à ce dernier parce qu'il doit me permettre de voir des variétés Immaines nouvelles.

La première difficulté est de trouver des Chinois et une barque ; tous prétendent qu'il

leur est impossible de remonter au delà de Kîungeliow. Grâce à Tamabilité du taotaï et aux démarches que veut bien faire le vice-consul de France, j'obtiens un sampan que réquisitionne le mandarin de Hoï-how, un passeport en règle et, malgré tout, il me faut accepter une escorte de six soldats pour me protéger en cas d'attaque. Le taotaï, qui sans doute trouve avantageux de me les donner, puisque je dois les nourrir, m'en envoie vingt, mais je le fais remercier et trouve que six suffisent amplement.

Ces préparatifs demandent deux jours ; le mercredi lo avril, dans Taprès-midi, je m'embarque dans un sampan en forme de cigare ou d'œuf allongé. Divisée en quatre compartiments, cette barque est recouverte d'un toit circulaire, trop bas pour que je puisse me tenir debout; l'avant, ainsi que l'arrière, est occupé par les bateliers. Des compartiments du milieu, l'un est destiné à mon boy ou domestique chinois qui doit me servir d'interprète dans mes relations avec les indigènes et avec les autorités, Tautre est pour moi. Je m'y installe tant bien que mal, ayant pour tout matelas ma couverture de voyage étendue sur le fond de la barque et pour oreiller ma valise; l'ameublement de mon «lumie» est complété par un fusil Mauser et une caisse servant tour à t(mr de siège et de table. Mon domestique s'est installé aussi confortablement qu'il le peut au milieu des boîtes de conserve, des bouteilles d'eau et en compagnie de deux poulets qui forment mes provisions de voyage ; dans un

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coin, il place le fourneau qui doit servir à préparer les aliments, et la batterie de cuisine dont la pièce principale est un gros vase en terre cuite pour faire bouillir le riz. Les «oldats ont réquisitionné un autre sampan, mais j'ai plus de confiance en mon revolver et mon fusil qu'en leurs vieux flingots rouilles dont ils ne se sont munis que pour la forme, puisqu'ils n'ont ni poudre ni cartouches : ils ne payent pas non plus de mine, quoique le taotaï leur ait délivré à chacun un costume flambant neuf avec de belles bandes rouges sur la poitrine et de grandes inscriptions dans le dos.

Ce jour-là, nous remontons le fleuve autant que possible à l'aide de la marée montante; le lendemain matin, nous mettons à la voile dès la i^remière heure et on aperçoit sur la droite la pagode de Kiung-chow et le petit village de Ma-po. La navigation devient plus pénible : il faut faire de nombreux détours pour éviter les bancs de sable et se tenir dans le vent ; souvent les bateliers doivent se jeter à l'eau pour hisser la barque au delà d'un banc do sable sur lequel nous sommes échoués. Les rives ne manquent pas de pittoresque mais sont monotones ; elles s'élèvent de trois ou quatre mètres au-dessus du niveau de l'eau et les terrains avoisinants sont convertis en rizières ou en champs de canne à sucre ; à l'horizon, sur la gauche, quelques collines couvertes de verdure et de cultures : ce sont les dernières ramifications des numtagnes centrales.

A 7 heures du matin, nous faisons halte au

I)etit village de Pé-tchoung, réunion de quelques pauvres cabanes en bambous et torchis. De nombreuses barques descendent la rivière chargées de marchandises à destination de Hoï-how. A II lieures, nouvelle halte : les bateliers ont faim, désirent se reposer d'autant plus que la température est très élevée ; j'en profite pour exciirsionner le long du fleuve au milieu des champs de canne à sucre sans y rencontrer âme qui vive, mais quelques serpents. A i heure, nous arrivons à Ling-chan, bourg d'une certaine importance que je parcours en tous sens accompagné de mon boy et de mes soldats : deux ou trois rues malpropres et étroites où courent pêle-mêle enfants et animaux domestiques, des boutiques plus dégoûtantes encore et une population chinoise s'occupant de la culture du riz.

Un autre village devant leciuel nous faisons arrêt vers 5 heures du soir, présente de loin un aspect étrange : de la rive du fleuve aux premières habitations que Ton devine à travers les arbres posées sur une petite éminence, s'alignent des rangées parallèles de huttes en terre séchée, au toit arrondi, les unes petites, les autres plus grandes. Descendu à terre, je constate que ce sont des séries de fours à cuire les pots en terre fabriqués dans l'endroit même ; ces pots n'ont rien d'artistique et servent soit à conserver l'eau soit à faire bouillir le riz. A la chute du jour, nouvel arrêt dont je profite pour faire une partie de chasse, pas très longue, n'ayant trouvé pour tout gibier que quelques serpents do belle dimension. Nous

passons la nuit à Tancre près d'une rive plate et déserte.

Le lendemain, de très bonne heure, les bateliers

se remettent en route ; vers lo heures nous arri-

j vous à Tchin-to, villajçe chinois bâti sur une

espèce de promontoire ; dans les rues sont alignées des cliarrettes aux roues immenses faites de planches clouées les unes aux autres et grossièrement arrondies ; ces lourds véhicules, beaucoup employés dans l'île, sont tirés par des jj 1 buffles, le plus souvent attelés en flèche. A partir

Ij de cet endroit, le fleuve s'encaisse de plus en plus

îj entre des berges argileuses; les bancs de sable

se multiplient et, comme nous avons le vent debout, les bateliers pratiquent le halage à la cordelle. Le fleuve est fréquemment coupé de barrages qui conduisent l'eau vers d'immenses roues; celles-ci, mues i)ar le courant, élèvent 1 I l'eau au-dessus des berges pour arroser les ri-

j zières. Vers midi, le sampan échoue sur un banc

I I de sable : plus moyen ni d'avancer ni de reculer,

! et ce n'est qu'après deux heures de travail sous

un soleil ardent que les Chinois parviennent à le dégager.

I Enfin, vers 3 heures de l'après-midi, nous

accostons sur la rive droite au pied des murs de la ville de Ting-an. Tout d'abord, je décide de ne pas remonter le fleuve plus haut. Je dois me trouver lundi à Iloï-how afin d'y reprendre le bateau-poste annoncé pour le 15 ; il ne me reste donc i)lus assez de temi)S pour aller jusque dans les villages habités par les peuplades abori-

gènes du centre de Tîle. ^les bateliers, d'ailleurs, m'affirment pouvoir remonter encore l'espace de (lueU^ues lieues peut-être, mais ajoutent qu'aune demi journée de Ting-an, ils devront s'arrêter.

La ville de Ting-an, vue du fleuve, paraît imposante avec sa ceinture de murs crénelés qui d'un (*ôté touche à la rive du fleuve; bâtie sur un i)etit promontoire, ses remparts se détachent vivement sur le ciel bleu : la ville semble dormir. De l'endroit où le sampan est attaché, un chemin s'engage dans un taillis de bambous et conduit à une porte basse dont on aper<;oit le toit aux angles recourbés vers le haut. Pas de Chinois dans les environs : quelques gamins seulement jouant le long- de la rive ; deux d'entre eux sont occupés à délier un radeau de bois amené de l'intérieur par le fleuve. Je perds près d'une heure à attendre mes soldats dont le sampan m'avait dépassé tandis que ma jonque s'ensablait, mais que j'avais devancés depuis ; ils arrivent enfin et j'en laisse deux à la g-arde de mon embarcation, de mes valises et de mon fusil. Les quatre autres m'accompagnent, ainsi que mon boy i^ortant bien précieusement mon passeport délivré par le taotaï de Kiung-chow et mes cartes de visite, longues bandes de i)apier rouge sur lesquelles est écrit mon nom chinois Ila-lou-kine.

Je gravis le petit sentier qui conduit à la porte de la ville ; quelques marches d'un escalier en ruines entre des maisons sales et infectes m'amènent sous la porte défendue par deux vieux canons chinois. Au-delà une ruelle étroite,

aux pavés irréguliers, bordée de maisons sans étage, ni fenêtres sur la rue, mène au centre de l'agglomérat ion : c'est une i)lace très étroite se terminant en un long boyau où sont massées des échoppes : restaurateurs, marchands de fruits, de légumes et de viande. Mon arrivée semble les étonner un i)eu, et aussitôt je suis entouré de Chinois qui me regardent curieusement ; mes soldats ont peine à se frayer un passage au milieu de cette foule presque nue et d un jaune très foncé. Du marché, une rue assez large où sont î élevés une demi douzaine d'arcs de triomphe,

] donne accès à la demeure du mandarin ou yamen,

I édifice qui sert aussi d'hôtel-de-ville, de bureau

I de police et de prison ; ce mandarin étant absent,

I je laisse ma carte.

j Les rues ne sont guère animées ; maisons et

I Chinois ressemblent à ce que j'ai vu déjà. Cepen-

\ dant les Tinganais ont le teint plus bronzé peut-

être et la figure certainement moins distinguée que leurs frères de Canton. Quelques types plus particuliers attirent mon attention : ce sont des métis, descendants de Chinois et do Lis. Mes promenades dans la ville m'amènent jn^ès des remparts longeant le fleuve; sur une place au bord d'étangs remi)lis d'une eau verdàtre, un théâtre est élevé pour ramusement do la population. Ce théâtre est primitif : une estrade couverte d'un toit de bambous et fermée d'un seul côté par une cloison ; sur la scène deux acteurs oxooutent une danse lente et monotone. La foule écoute et . regarde avec attention, mais mon arrivée la met

en émoi et tous les regards se tournent de mon côté ; tous veulent me voir et il s'ensuit une poussée qui fait culbuter plusieurs tables et des fourneaux de restaurateurs établis non loin de l'endroit où je me trouve. Je continue ma visite de la ville escorté par une bonne partie des spectateurs.

Des remparts, la vue s'étend au loin sur la campagne où le Chinois cultive le riz, le sorgho, le millet et quelques plantes potagères et que traverse le Fou-ho. Parmi les rares édifices qui méritent l'attention, il faut citer la grande pagode qui ne sert plus au culte, mais qui par sa dimension, l'espace qu'elle occupe, les bâtiments qui la composent et les réservoirs de marbre qui ornent les cours intérieures, porte à croire qu'autrefois Ting-an fut une ville plus importante qu'elle ne l'est aujourd'hui.

Une visite reste à faire, et je traverse toute la ville pour aller présenter mes devoirs au mandarin militaire; il est devant son yamen accompagné de ses frères ; il me fait entrer par la porto du centre, ce qui est une marque d'honneur. Nous échangeons compliments et cartes de visite; il me présente toute sa famille moins les femmes qui ne se montrent jamais. Nous i)renons place ensuite sur les sièges incommodes qui en Chine remplacent nos chaises. Le mandarin militaire me donne la gauche qui est la place d'honneur, car les Chinois veulent conserver libre leur bras droit pour pouvoir i)lus facilement protéger leurs amis. La conversation, qui se fait par interprète,

est naturellement peu animée; je demande quelques renseignements au sujet des Lis et le mandarin m'assure qu'il est rare de voir des I^îs barbares àTinjç-an; des Lis civilisés, r est-à-dire ceux qui ont accepté la domination chinoise y viennent souvent au marché. Le mandarin fait servir des tasses de thé et d'excellents fruits confits; peu après, la nuit étant proche, je me retire en donnant force salutations qui me sont rendues par tous les membres de la famille. Pour saluer, on lève lea poings réunis et fermés, l'un serrant l'autre, jusqu'à la hauteur de la figure, puis on les agite en s'inclinant et on répète ce manège trois fois ; le Chinois préfère serrer sa propre main que celle de la personne qu'il veut saluer. Les Chinois européanisés se contentent d'une bonne i)oignée de mains.

De retour au sampan, je reçois un lettré charg-é par le mandarin de m'ai)porter la carte et les compliments de son maître; celui-ci s'excuse de n'avoir pu me recevoir. Peu après, le mandarin militaire vient me rendre ma visite. Knfin, vers 8 heures du soir, je puis prendre un i)eu de repos dans ma barque.

Le lendemain matin , les mandarins civil et militaire m'envoyèrent le ])remier un magnifique passeport sur papier de soie bariolé de (caractères noirs et rouges, l'autre douze soldats i)ourm'acconîpagner à la descente ; je les fais remercier tous deux et garde (juatre soldats. A[>rès déjeuner, nouvelle promenade en ville, mais à mon grand désappointement, je ne rencontre que peu de

métis lis. Vers ii heures, la chaleur devient tellement accablante qu'il est imimssible de rester dans les rues : je re{^aj»'ne ma barque et peu après je donne Tordre du retour à Hoï-how. Poussé par le courant, le sami)an marche à bonne allure et j'arrive à Iloï-how le lendemain dimanche, trop tard pour reprendre le Hue qui, arrivé plus tôt que je ne m'y attendais, est déjà reparti pour Ilong-kong\

Ce contre-temps me rend i)erplexe ; quand passera un autre navire en destination de Hongkong*? Dans cinq, six ou huit jours, m'est-il répondu aux agences et à la douane, et encore cela n'est-il pas certain. Je dois me résig-ner à attendre. L'après-midi un navire de guerre fran- (;ais jette l'ancre dans la baie ; s'il pouvait se dirig:er vers Hong-konjf ou Macao, voire même vers Canton, et me prendre à son bord!

Au consulat de France, je fais la connaissance du commandant et de plusieurs officiers qui, mis au courant de ma situation, m'offrent de prendre place sur leur canonnière qui repartira le mardi au point du jour pour Ilong-kong*. J'accepte avec reconnaissance, bien que je ne jmisse jouir d'une cabine et que je doive passer la nuit sur un banc dans le carré des officiers.

Le lundi i5 avril, dernière visite dans la ville de Iloï-how et le i(), à 7 heures du matin, embarquement. La matinée est belle et dans le détroit de Haï-nan le commandant ordonne une séance de tir avec tous les canons du bord ; quel vacarme, mais le beau spectacle ! Le soir, la mer devient

mauvaise au point que la marche de notre petit navire en est considérablement retardée et que nous ne pouvons i)lus espérer arriver à Hongkong" le mercredi ; nous passons la nuit à l'ancre dans Fanse Boddam de Tîle Hong-lo, au sud de Macao, où nous trouvons un employé de la douane chinoise, le seul Européen habitant llle. Le 18 avril, peu avant midi, je descends à Hong-kong-, d'où, quelques jours après, je pars l)our Schang-haï.

La baie de Quan-chow (orthographe fran^*aise : Quang-tchéou) est située entre les 20" 4^' et 21^17' de latitude nord et 107" 55' et to6** 16' de longitude est, à environ 200 milles de Ilong-kong, sur la côte orientale de la i)resqu'île de Lei-tchow, au nord du détroit de Ilaï-nan et tout près de l'endroit où cette presqu'ile se rattache au continent. Cette V)aie est formée par les estuaires de deux rivières Tune venant du nord, le Ma-tché et l'autre venant di» l'ouest, la rivière de Leitchow. La baie est formée du côté de la mer i)ar deux îles, celles de Tong-haï et de ]S'an-chow, mais deux passes y donnent accès.

Les Fran(;ais crurent trouver dans cette baie un point d'appui pour leur flotte ; ils espéraient l)ouvoir ainsi contrebalancer l'influence anglaise dans le Kwang-tung tout en augmentant la leur dans le Kwang-si et le Yun-nan, mais il est démontré aujourd'hui que Quang-tchéou-an ne

convient nullement pour un port de g-uerro à moins que Ton n'y dépense de fortes sommes. L'entrée en est difficile aux navires de fort tonnage, môme par la plus jn^ofonde des deux passes et à marée haute.

Le port est long* d'environ 2()milles et la largeur qui est, d'abord, d'une dizaine de kilomètres, se rétrécit bientôt de fa(;on à former un estuaire large de i à 2 kilomètres.

La ville franc^aise ne forme pas un tout compact : ce sont quatre quartiers assez éloignés les uns des autres; il semble que chaque administration a choisi l'emplacement qui lui convenait le mieux. Ainsi le point primitivement occupé est Fort-Bayard; là sont actuellement quelques maisons de commerce, l'église qui se construit sous la direction et sur les plans du Père Feron, et quelques demeures de Chinois ; plus loin dans l'intérieur est To-taï, la ville militaire occupée par des troupes d'infanterie coloniale et i)ar quelques compagnies chinoises exercées à l'européenne; sur le bord de la baie et du même côté. Port Beaumont, avec l'administration de la marine; en face de Fort-J^avard, au-delà du golfe. Pointe Nivet, où se construisent la poste, les établissements civils et la résidence de l'administrateur ; ce dernier habite pour le moment la ville chinoise de Tche-kan, située à deux lieues de Fort-Havard.

Le territoire de Quan-chow-wan n'est guère accidenté : quelques collines seulement et un pic volcanique qui sert de i)oint de réitère i^our

rontréo do la passe. Do nombreuses rizières sont cultivées dans les environs.

Le territoire cédé en bail à la France a une étendue d'environ i.ooo kilomètres carrés avec une population d'environ 150.000 habitants. I^e climat est chaud et le thermomètre v atteint 36 vt 37 de«»Tés à Tombre en été ; les typhons y sont très à craindre. J^a peste y est endémique chez la l)oi)ulation indif>ène, mais n'y fait de nombreuses victimes que dans la période qui précède innnédiatement la saison dos pluies.

Lorsque la paix de Shimcmoseki, en i8y5, mît fin à la «guerre sino-japonaise, les puissances eur()i)éennos n'oublièrent point de faire payer à la Chine leurs bons offices et s'assurèrent de grands avantages. L*Allemaf>ne,d()nt le commerce extérieur prenait un accroissement inattendu, n'obtint alors que des concessions de territoire à Tien-tsin et à Ilan-kow ; cela ne pouvait lui suffire, car elle ne possédait sur les côtes chinoises aucun ])()rt où elle put abriter et ravitailler sa flotte de guerre d'Kxtrème- Orient. Elle se décida à s'emparer de la baie de Kiau-tschou, (lu'elle occupa sans couj) férir. 1^0 prétexte de cette occupation fut le meurtre de missionnaires, mais le vrai motif fut le désir de l'empire allemand do posséder aussi un bon ])ort en Chine, de se créer dans le vaste (Mn])ire du Ciel une splière d'influence, de jouer un plus grand rôle dans les

affaires chinoises et de pouvoir, le cas éelieant, prétendre i)lus facilement à une part du territoire chinois. Le G mars i8()8, un traité fut conclu aux termes duquel la Chine donnait à bail à rAllema^ne pour quatre-vingt-dix ans la baie de Kiau-tschou, les presqu'îles de Jjan-schan et de Hwang-tau qui se trouvent à son entrée et les îles situées dans le golfe.

Mais les g^randes puissances ne furent i)as contentes de la cession faite à Tempire gernn\ni(iue et, comme tcmjcmrs. elles s'en prirent à la Chine ; la liussie obtint le 27 mars la prescju^ile de Liau-tung avec la baie de Talien-wan et la ville de Port-Arthur; rAngleterre recjut le 24 mai à bail le port de Wei-hai-wei sur la (*6te nord du Schan-tung* ; et la France i)rit à bail le <) avril hi baie de Quan-chow et y planta son drapeau le 22 avril 1898.

Le territoire de (Juan-chow-wan ayant fait partie, avant Toccupation française, de la i)rovince chinoise du Kwang-tung, les variétés humaines (lui le peuplent ont été étudiées dans le chapitre i)récédent. On n'y trouve i)as l'élément i)oun-ti si nombreux à Canton et dans les environs; ici, ce sont les llok-los (]ui sont en majorité et qui comi)osent i)resque S(»uls hi i)oi)Ulation indigène. Quant aux dialectes i)arlés, on V rencontre le cantonnais, le hok-lo, le hak-ka et aussi, mais plus rarement, le liuï-imnais.

î; L'île de Ilaï-nan est la partie la plus niéri-

': (lionale de Tempire chinois. Ilaï-nan en dialecte

[ de Pékin ou mandarinal, Ilaé-nan en dialecte

local, Ilae-non en patois liok-lo et Haï-nam dans Jj la lang-ue de Canton, signifie midi de la mer,

Il sud maritime ou île placée au sud. Elle est située

|îi entre i8" lo' et 20" 11' de latitude nord et 108** 3o'

et m" de longitude est de Greenwicli. Sa superficie est évaluée à environ 87.000 kilomètres carrés ; sa plus grande longueur est de 200 kilomètres et sa largeur de iio kilomètres. Iillle est séparée du continent, qui forme en face d'elle la presqu'île de Lei-tchow, par un détroit dit de Ilaï-nan qui n'a qu'environ 25 kilomètres de large à son entrée orientale et i5 kilomètres à son entrée occidentale. Du côté de l'orient, ce détroit est fermé par des bancs de sable laissant entre eux deux passages principaux : le canal du Sud et le canal du Milieu. Dans le détroit se fait sentir un courant d'une vitesse de 4 à 7 kilomètres à l'heure.

Les côtes septentrionales sont basses avec quelques collines d'origine volcanique. Les montagnes forment un massif élevé situé au sudouest de l'île, dont l'axe est dans le sens du sud-ouest au nord-est, i)ar conséquent parallèle à la direction générale des montagnes du système sinique. Les montagnes situées au centre du massif portent le nom de Wou-chi-shan ou Toslian ou Montagnes aux cinq doigts, auxquelles

se rattachent au nord les Cinq Monts, au sud les Sept Sommets et vers Touest le mont Etna. On donne aussi au massif central le nom de Li-mou ou Mère des aborigènes. De ces montagnes coulent de tous côtés vers la mer des rivières, dont la plus importante est le Ta-kiang qui a son embouchure à Test du port de lloï-how.

Le climat de Tile est généralement chaud, humide et malsain, pendant les mois de mai et de juin surtout. La partie méridionale, le long des côtes principalement, est considérée comme la plus insalubre, tandis que la plaine du nord et de Touest jouit d'un climat plus agréable. L'île souffre des typhons qui déracinent les arbres et abattent les maisons ; la mousson du nord-est qui souffle en hiver apporte de la pluie et quelque fraîcheur, tandis que la mousson du sud-ouest amène des orages et une température lourde. Le thermomètre atteint souvent 35" centigrades à Tombre et la nuit il ne descend guère. A Iloï-how, à Kiung-chow et à Ting-an, j'ai constaté, au commencement d'avril, lîti et 34 degrés à l'ombre.

Le règne végétal est représenté, entr' autres, par i>3 espèces de riz, des aréquiers, des cocotiers et d'autres variétés de palmiers, des cannes à sucre, joncs, bois odoriférants, des manguiers, indigotiers, tabac, ricin, figuiers, bananiers, dattiers, orge, maïs, millet, sorgho, etc. Il paraît que l'arbre à caoutchouc pourrait y être acclimaté aisément; on trouverait dans le Chinois un agriculteur habile pouvant facilement cultiver

iî

cette plante de grand rapi^ort. Parmi les animaux, il il faut citer les perroquets, corbeaux, perdrix,

|| pies, éi)erviers, aigles, hérons, pigeons, ours,

jî écureuils, singes, i)orcs, beaucoup de serpents de

toutes espèces, buffles, zébus, sangsues, lézards, j scorpions et vers à soie. Les i)roductions miné-

rales sont les suivantes : marbre, minerais d'or, l)l()mb argentifère, cuivre et étain.

Les moyens de communication ne sont pas Il nombreux ; il n'existe pas une seule voie ferrée

à Ilaï-nan. Une route fait le tour de Vile en suî- I vaut à certaine distance le littoral de la mer; une

autre, meilleure, va de TIoï-liow à Kiung-chow ; des sentiers non entretenus permettent aux habitants de se rendre d'un endroit à l'autre. Le service de navigation entre les différents ports de l'île et Iloï-how, s(m port principal, se fait par jonques chinoises ; c'est aussi sur des jonques ou des sampans que l'on i)eut remonter quelques rivières, notamment le Ta-kiang qui a 2i5 kilomètres environ de longueur, mais qui n'est plus navigable en amont de Ting-an ; en général cette navigation est lente et souvent difficile : sur les rivières à cause des bancs de sable et du manc^ue d'eau, sur la mer à cause des pirates. Les communications entre Tile et le continent se font d'abord par des barques chinoises de Iloï-how à Haï-on-so dans la presqu'île de Lei-tchow, de Iloï-how à Hong-kong et à Macao vers l'est et à Haï-phong et vers la Cochinchine à l'ouest ; ensuite par un service postal régulier des messageries fluviales tonkinoises entre Haï-phong-

et Hong-kong- avec escale à Hoï-how, enfin par (les navires mareliands ou cargo-boats anglais, allemands et français de Hoï-how à Hong-kong ; le pavillon allemand est le mieux représenté.

Les villes principales de l'île sont : Kiung-chow, la capitale, qui dépend au point de vue administratif de la province du Kwang-tung ; Hoï-how, le port à 290 milles de Hong-kong, Ting-an à l'intérieur, Cheng-maï, ville entourée de remparts, située à peu de distance d'une baie qui pourrait facilement être convertie en un port meilleur que celui de Hoï-how, Xgai-tchow et Tou-tchow.

Les plus anciens textes historiques que l'on a pu retrouver jusqu'ici sur l'île de Ilaï-nan nous api)rennent que, dans le courant du iT"*" siècle avant l'ère chrétienne, les emi)ereurs de Chine n'avaient point encore pris possession des i)rovinces actuelles du Kwang-tung, du Kwang-si, du Foh-kien et du Yun-nan ; ce territoire était alors gouverné par plusieurs chefs. p]n m avant le Christ, ces contrées furent soumises aux Célestes et un général chinois, à la fin de la guerre, fit une expédition maritime vers Haï-nan, y débarqua des soldats, battit les indigènes qui se réfugièrent dans l'intérieur, et occupa toute la partie septentrionale.

A partir de ce moment, des luttes continuelles eurent lieu entre les Chinois transplantés sur les côtes et les aborigènes réfugiés dans les

montagnes, avec des alternatives de succès et de revers. Lonjçtenips cette île servit de lieu d'exil aux hommes politiques condamnés au bannissement. ]Malf»Té les efforts tentés par les empereurs au xvii'"' siècle pour pacifier complètement Ilaï-nan, les luttes continuèrent jusque dans ces derniers temps. Actuellement encore, les plaines seules sont au pouvoir des Chinois, les aborigènes demeurant indépendants et ne permettant pas aux troupes des mandarins de s'aventurer dans les montagnes où ils se sontréfugfiôs.

Les premières relations que les Européens eurent avec les habitants de Ilaï-nan ont été établies par des missionnaires qui en i56o et liV).") firent naufrag:e en vue des côtes, mais ils n\v restèrent guère. En 1632, les Pères de la Société de Jésus s'installèrent à Ilaï-nan et y établirent des chrétientés ; mais leur séjour fut intermittent jusqu'à la fin du xvii'"'" siècle ; au commencement du XYiii""', les missionnaires durent quitter la Chine. Vue tentative de relèvement des missions catholiques eut lieu en i84î) et, en 187."), Rcmie donna aux missionnaires portugais le soin d'évang-éliser les habitants de l'île. Notons que, dans le sud, il y a une mosquée et une école mahométanc près de la baie de Yuling:kang-, ainsi qu'un cimetière dans lequel auraient été inhumés des emi)l()yés de la Comi)agnie des Indes (U'ientales.

L'île de Ilaï-nan n'a ])as encore été explorée complètement. Jusciu'à ce jour, des voyag:eurs ([ui ont i)arcouru des j)arties de cette île, six seule-

ment ont publié les résultats de leurs explorations. Le premier fut un Anglais, James Purefoy, explorateur de Tile malgré lui, car il fit naufrage en 1804 sur la côte sud-est, gagna la ville de Vang-tsiou, puis se rendit à IIoï-liow par IJouïtong et Ting-an; à l'en croire, Tile est de toute beauté et il ne tarit pas d'éloges à son égard ; il relate, entre autres choses, que les habitants sont mieux vêtus que certaines classes d'individus en Angleterre ; or, au cours du voyage que j'ai entrepris dans Tintérieur, 'j'ai rencontré quantité de Chinois absolument nus.

En i85o, le Père Mail fait, missionnaire fran- (;ais, pénétra jusqu'au centre de l'île; en 1871. le consul anglais Swin-hoe parcourut le même itinéraire.

En 1882, le pasteur danois Jérémiassen, attaché à une mission américaine, fit le tour de l'île, imis la traversa du nord au sud en compagnie du pasteur Henry, missionnaire anglican.

Enfin en 1896, M. Claudius Madrolle, un Fran- (,*ais, refit le tour de l'île et publia à la suite de ce voj-age plusieurs articles sur Ilaï-nan.

Pour ma part, j'allai jusque Ting-an, mais je ne i)us explorer le centre de l'île, exploration pour laquelle j'aurais dû i)ouvoir disposer de plusieurs mois.

Quel sort est réservé à l'île de Ilaï-nan? Il semble que par sa position à l'entrée de la mer de Chine et du golfe du Tonkin, elle doive tomber un jour sous le protectorat franc^ais.

• Il

i 1 d'autant plus que la France occupe depuis plu-

î* sieurs années un point i)lus à Test, Quan-cliow-

\ wan. La prise de possession de Haï-nan par la

j France aurait pour ce dernier pays Tavantag'e

d'augmenter beaucoup la valeur de ses colonies d' Indo-Chine, de planter plus près de Canton et en face de Hong-kong* son drapeau tricolore, de faire de cette île un poste avancé i)rotégeant le Tonkin et de regagner au Siam Tinfluence perdue depuis la dernière guerre : en effet, les nombreux i 'j Chinois établis au Siam sont presque tous d'ori-

gîne haïnanaise et le nombre de protégés français dans le pays de 1 éléphant blanc serait plus que centuplé. L'influence française dans le Kwangtung, le Kwang-si et le Yun-nan tend à devenir prépondérante ; elle augmenterait encore par Toccupation de Ilaï-nan et par la création des voies ferrées qui relieront le Tonkin au Yun-nan et le port de Pak-hoï au Si-kiang.

L'Angleterre fera son possible pour empêcher la France de mettre Ilaï-nan sous sa domination, et, si la question du protectorat sur cette île était un jour soulevée, il ne faudrait pas s'étonner de voir les Anglais abandonner le Siam aux Français pour sauver leurs droits dans le sud de la Chine et arrêter de ce côté l'expansion française. L'Angleterre et la France sont les deux seules puissances qm ont intérêt immédiat à posséder liaï-nan, mais il ne faut pas oublier que le Kaiser jota les yeux sur cette île avant de faire occui)cr Tsing-tau et (juc le Mikado crut pouvoir compter un jour Ilaï-nan parmi ses possessions.

Llle (le Haï-iian, ainsi que la presqu'île de Leitchow, est i)lacée sous la direction d'un préfet ou taotaï dont la résidence est Kiung-cliow, qui dépend de la province de Kwang-tung et du viceroi des deux Kwang, résidant à Canton. L'île est divisée en treize districts, trois cliow et dix hsien ; chacun de ces districts est administré par un mandarin. L'autorité militaire est entre les mains d'un général résidant à Kiung-cliow, lequel a des subordonnés (mandarins militaires) dans les principales villes.

Les chefs-lieux de district sont :

Taut-chéou ou Dam-tiao sur la côte nord-ouest ;

Ngaï-tchéou ouNgaï-tsiou sur une petite rivière qui descend des montagnes et se jette dans la mer au sud de l'île;

Ouan-tehéou ou Vang-tsiou sur la côte sudouest ;

Kiung-tchau-hien ou King-téa sur le Ta-kiang, à une lieue un quart de Iloï-how;

Tchen-maï ou Dio-vaï à l'ouest de la précédente;

Lin-kao ou Lim-ko, plus à l'ouest encore;

Tchang-houa ou Sang-hoï, sur la côte occidentale ;

Kanguen ou Kamoun sur la côte sud-ouest ;

Lo-houi sur la côte orientale ;

Ilouï-tong sur la même côte, mais plus au nord;

Ting-an, sur le Ta-kiang, à l'intérieur;

Ouen-tchang ou Vountsio, près de la pointe nord-ouest, et Kam-kong, au pied des Cinq Monts.

A partir de 1876, date de Touverture effective du port de Hoï-liow au comineree européen — ce port fut déclaré ouvert en i858, mais aucun Européen ne s'y était établi, — le mouvement des affaires est allé en augmentant jusqu'en 1881, : jj puis est resté plus ou moins stationnaire et a

repris ensuite de fa^on à arriver en 1899 au total de 4-^74-7^^^ liai-kwan taëls, se décomposant comme suit :

Importations et marchandises venant de l'étranger et de Hong- \ kong 2.510.2G1 H. T.

Marchandises réexportées la plus grande partie vers les ports chinois 77.788 H. T.

Total net de Timportation , . 2.4^^^2.47^ ^ • 1^-

Importation de i)roduits indigènes venant de Jlaï-nan même (noix de coco, noix de bétel, sel, poisson salé, suif) i().o6i H. T.

Exportations de produits indigènes vers les contrées étrangères 2. 142.210 II. T.

Exportations de produits indigènes vers les ports chinois . . 56.954 H. T.

Total de l'exportation . . . 2. 199.172 H. T.

Parmi les marchandises les plus importées il faut compter : l'opium, les tissus de coton et de

laine, le coton brut, les métaux; i)armi les produits les i)lus exportés, le sucre, les porcs (qui sont surtout consoniniés à IIonf»-kong), les tourteaux d'arachides, le cuir, les peaux, la soie et riiuile.

Le commerce direct de la liel*»ique avec l'île de Ilaï-nan est nul; les produits l)elj»es qui pourraient être imi)ortés dans cette île, font escale à Ilong-kon*»-. Cependant, il y aurait lieu d'établir à Iloï-how une maison de commerce belge pour la vente des produits alimentaires, des tissus, des métaux et des objets manufactui-és né(*essaires aux indigènes ; cette maison aurait une agence à Kiung-chow. Afin de s'assurer un avenir certain, il faudrait qu'elle fût le comptoir d'une compagnie de navigation dont les bateaux feraient un service régulier entre l'île et les ports de Ilong-konget Macao d une i)art, de TIaï-i>liong et de Saigon d'autre part, laquelle compagnie s'occuperait du commerce d'importation et d'exportation.

J^eut-etre conviendrait-il de favoriser la formation d'un syndicat franco-belge ayant i)()ur but :

i" la création de la ligne de navigation dont nous venons de parler; ce syndicat trouverait assez aisément à II ong-kong des cargo-boats à acheter et peut-être ])(mrrait-il s'entendre avec les lU'opriétaires actuels (MM. Murty) de la ligne IlaïplKmg-lIongkong qui est subventionnée i)ar le Gouvernement fran(;ais pour le transport des correspondan(*es postales ;

2" l'établissement d'une maison commerciale à

Hoï-lîow pour la vente des produits importés et ra(*liat dans Vîle des produits à exporter, avec une usine dans le sud pour la fabrication de Tliuile de palme et, éventuellement, dans les endroits propices des plantations d'arbres à caoutchouc.

3" la création d'une ligne de navig-ation autour de nie ; partant de IIoMiow, elle ferait escale dans les ports principaux de Haï-nan. Cette lig-ne donnerait de bons résultats, semble-t-il, car elle accaparerait le trafic assez considérable entre ces i^orts, trafic qui ne se fait actuellement que par jonques et qui est rendu souvent difficile à cause des pirates qui infestent les côtes ; elle pourrait, de i^lus, être subventionnée par le grouvernement de Tlndo-Cliine pour le transi)ort de la poste, et serait assurée d'un grand nombre de passagers chinois ;

4" la création d'une voie ferrée entre IIoï-liow, le port de l'île, et Kiung-chow, la capitale. Ce chemin de for, d'une longueur de 5 à 6 kilomètres, serait d'un établissement facile, la route entre ces deux villes pouvant être utilisée sur la i>lus grande i)artie de son i)arcours. Le mouvement entre Kiung-chow et Iloï-how est très considérable et toutes les marchandises et les personnes sont transportées i)ar brouettes. Il y aurait lieu d'examiner si cette voie ferrée ne pcmrrait être jn^olongée vers le sud jusque Ting-an, centre commercial assez important, et vers le nord-est, jusque la baie de Cheng-maï, où un port meilleur que celui de Hoï-how serait facilement établi ;

5** enfin l'exploitation des gisements miniers

qui, au dire des habitants, sont nombreux et rielies dans les montagnes de Tintérieur. En allant à Ilaï-nan, j'espérais pouvoir me rendre compte de visu de rimi)ortance de ces mines, qu'on assure contenir de l'argent, de l'or, du cuivre, du fer et de l'étain, mais le temps et les moyens m'ont manqué pour organiser une expédition dans l'intérieur.

Le voyageur qui pari^ourt l'île de Ilaï-nan est frappé par deux choses : le sol et la population, deux éléments qui agissent l'un sur l'autre, le sol modifiant les mœurs et les coutumes des indigènes et ceux-ci par leurs travaux rendant le sol habitable et productif. Les Chinois qui débarquèrent dans cette île, il y a plus de vingt siècles, trouvèrent devant eux un sol aride et une population aborigène ; par le travail continuel et la ténacité proverbiale des Célestes, le sol a dû se laisser cxmvertir d'aride qu'il était en un terrain propre à la culture : les plaines sablonneuses sont devenues des rizières et de vastes champs de canne à sucre ; les rivages de la mer se S(mt changés en immenses champs de patates et d'arachides ; les forets qui couvraient les pentes des montagnes ont été éclaircies afin de protéger les vallées ; mais le centre, défendu i)ar une population qui tient à son indépendance, n'a pu encore être mis à profit. Grâce à leurs aptitudes colonisatrices et à des immi-

grations continuelles, les Chinois ont refoulé de plus en plus vers l'intérieur les aborigènes, se sont établis <lans les plaines et les vallées, formant aux confins de cette région dont raeeès leur était interdit, une population de métis, michinoise, mi-aborigène. La i)artie septentrionale de Tîle fut assez facilement occupée, mais dans le sud, où les montagnes viennent presque baigner dans la mer, les Chinois ne jjurent s'établir que dans quatre petites vallées.

Au point de vue ethnographique, on pourrait \ diviser Tîle de Ilaï-nan en trois régions : un

A cercle extérieur plus large au nord qu'au sud, est

habité par des Chinois venus un peu de tous les j coins de Tempire : soldats amenés lors de la con-

l quête de la partie septentrionale, cultivateurs

\ provenant du Kwang-tung et pour la plupart

J Hak-kas ou Ilok-los, exilés politiques condamnés

\ à passer leur vie dans cette île, commerçants

} attirés par l'espoir du lucre, des gens de toute

.' esi)èce en quôte de moyens de vivre ou de faire

fortune. Tous ces immigrants ou colons se sont i mélangés, ])ortent la tresse et reconnaissent

l'autorité du hMls du Ciel , nmis ont conservé 1 leurs dialectes, de sorte que d'un bout à l'autre

{ de Ilaï-nan, on entend ])arler les patois du

; Kwang-tung, du Foh-kien et d'autres i)arties de

l'empire chinois; cependant le cantonnais, l'hok- . lo et le ki-wo ou dialecte haïnanais dominent. Ce

I dernier diale(*te semble avoir une assez grande

affinité avec le parler d'Emouy et (*elui du sud de Formose; i)eut-ètre a-t-il été introduit à Haï-nan

par les exilés politiques dont une bonne part provenait du Foh-kien.

Les hautes vallées et les plateaux du nord sont en yénéral habités par une poi)ulation mi-chinoise, mi-aborigène, par des Chinois que la crainte des indigènes ne retient i)as trop i)rès des côtes, par des aborigènes qui ont accepté jusqu'à un certain point la domination chinoise ou ses mœurs et ses coutumes, par des groupes de métis provenant du mélange des aborigfènes et des Chinois, et aussi i)ar un certain nombre de Miao-tse originaires de la Chine méridionale et, semble-t-il, apparentés avec les Lis ; ils ont conservé leur dialecte ju'opre contrairement aux aborig-ènes de l'intérieur qui de plus en i^lus parlent le dialecte haïnanais ; ils auraient été transplantés à Haï-nan pour aider les Chinois dans la colonisation de l'île.

Enfin le centre de l'île ou plutôt le centre des rég-ions couvertes de montagnes est habité j^ar une variété humaine jusqu'à ce jour restée indépendante.

Cette population aborigène se divise en deux g-rands gnmpes : les Lis barbares (Sheng-li ou Shang-li), et les Lis civilisés (Shon-li ou Shuk-li); ces derniers se trouvent sous la dépendance et l'administration des Chinois ; ils ont adopté presciue complètement leur manière de se vêtir et ne s'en différencient que par leur stature, les traits de leurs visages et leur langage. Ils sont en rapports fréquents avec les fils de Han.

Les Sliang-li, indépendants, forment plus d'une

douzaine de trihus vivant en bon accord et qui diffèrent entre elles surtout par le vêtement et la manière de vivre ; on peut cependant les considérer comme formant une seule variété humaine, proche parente semblo-t-il des Tibétains on population non mongole du Tibet.

Us s'appellent Li, Lai, Loi et dans quelques endroits Moi. Leur nombre ne peut pas ôtre déterminé exactement, d'autant plus qu'il s'accroît souvent de Chinois ou de Lis civilisés qui ont eu maille à partir avec la justice danoise. Chaque tribu possède un chef, mais ces chefs sont indépendants les uns des autres. Ils tirent vengeance eux-mêmes du tort qu'on leur a fait; quand un des leurs est tué, ils essayent de s'emparer du meurtrier ou à son défaut d'un membre de sa famille qu'ils retiennent jusqu'à ce qu'il' ait payé une rant;on.

Les jeunes gens choisissent eux-mêmes lei future et après avoir demandé la main d'uajj jeune fille, ils déterminent avec les parents nombre de têtes de bétail qu'ils devront donner.; Peu de temps après, le père conduit sa fille près de la hutte du fiancé où un repas a été préparé en plein air. Quand les invités ont suffisamment mangé, la mère et les autres femmes accompagnent la future jusqu'au seuil de sa nouvelle maison où elle est reçue par le mari. A partir de ce moment, ils sont unis sans cérémonie religieuse. Au soir la fête cesse pour permettre aux invités de dormir. Mais elle reprend le lendemain et ainsi de suite tant qu'il reste des mets ou de la

jre

boisson; cette fête ffastroiiomique est accompagnée de danses et de cliants. Souvent, en signe de fidélité, on brise une flèche en deux. Si la femme ne devient pas mère, son mari peut la répudier et en prendre une autre, mais les Lis n'ont pas plus d'une femme à la fois sauf le cas où le mari venant à mourir, son épouse devient là femme de son frère, même si celui-ci est déjà marié.

Les femmes portent leurs enfants à cheval sur une de leurs hanches à la manière de maints peuples orientaux, notamment des Siamois.

La religion des Lis est inconnue et tout porte à croire qu'ils n'ont pas de culte, car ils ne possèdent ni temples, ni images de dieux ; ils font quelquefois aux esprits des sacrifices de bœufs, chiens, poules et coqs.

Ils habitent des huttes bâties sur pieux : l'espace libre en dessous sert d'étable ; la partie supérieure, qui est l'habitation, est surmontée d'un toit rond, de sorte que le tout ressemble à un bateau retourné. La construction est très simple : deux rangées de pieux d'un bois très dur et enfoncés dans la terre sont reliés par un solide plancher ; le toit est rendu imperméable par une couverture d'herbes. Les i3arois sont faites de bambous et quelquefois l'intérieur est divisé en compartiments dans lesquels sont établis des lits; souvent la femme habite seule tandis que le mari a pour lui et ses armes une hutte si)éciale. Les Lis barbares vivent du produit de leur chasse ; les Lis civilisés cultivent des patates

■; <louees, (les corotîers et du riz ; ils ont aussi des

.: petits troupeaux de bêtes à corne.

* Leurs cheveux noirs, lisses et droits sont

^ réunis en nœud ou tire-bouclion sur le sommet de

? la tête et sont retenus par des épinjçles en argent,

en cuivre ou en étain ; quelques tribus, notam-

'' nient celles des environs de Samanteen se rasent

: le devant de la tête à la chinoise, mais ne partent

3 cependant pas la tresse.

Le costume est simple : une bande de cotonnade passant entre les jambes et quelquefois une veste de coton pour les hommes; les femmes portent un court jupon qui va de la ceinture aux genoux, leur poitrine est cachée par une ample camisole de couleur foncée attachée par un seul coin. Quant à la chaussure, elle est inconnue. Les femmes i)ortent des bagues et des boucles d'oreille qui pendent jusque sur les épaules. Les jeunes filles devenues femmes se font tatouer les joues et le menton de jolis dessins; aussitôt que 1(» tatouage est terminé, une fête réunit les parents et les amis.

Les Lis sortent ordinairement armés d'un long

glaive ou d'une lance et d'un arc ; les armes à feu

sont rares, mais ceux qui en possèdent sont fiers

, et savent s'en servir; les flèches ont la pointe en

fer, en os ou en bois durci au feu.

Lors(|u'ils font la guerre, ils s'en vont par bandes dans les jungles et dans les épaisses forêts qui les séparent des Chinois ; ceux-ci, (luoiciu'ils possèdent des fusils et des canons, n'osent les attaquer. La dernière guerre eut lieu

en 1882 dans le sud; les années chinoises décimées par les fièvres n'arrivèrent pas à vaincre les indif»ènes. Un nouveau chef ayant été mis à la tête des troupes impériales, proposa la paix et offrit en otage deux hauts mandarins et des coolies qu'ils présenta comme ses frères. Les Lis lui livrèrent comme otages quatre de leurs chefs qui furent mis aussitôt dans les fers puis envoyés à Canton où ils furent exécutés.

Comme le pays ne produit ni sel, ni fer, les aborigènes font des échanges avec les Chinois pour se procurer ces matières ; ils donnent du bois et re(j;oivent du coton, du chanvre, du sel, etc. ; ils achètent de môme par échange des armes, mais ne se servent pas de monnaie.

Ils ne paraissent pas connaître l'écriture, (juoi- (lu'ils aient cependant des signes écrits pour désigner certaines choses ; ils ne savent pas non plus compter et n'ont aucune mesure de temps : ils ne peuvent dire leur âge.

Leur intelligence est assez développée ; c'est ainsi qu'en appuyant l'oreille sur le sol , ils peuvent reconnaître l'approclie d'un animal et distinguer à quelle espèce il appartient.

Les femmes sont très expertes dans l'art de tisser et de coudre ; elles achètent aux Chinois des étoffes de soie coloriée, en enlèvent les fils et les retravaillent avec des fils de coton pour en faii'c de nouvelles étoffes ; elles savent aussi tisser le coton.

Les liis ont le visage allongé, cependant la face est assez large aux pommettes ; elle se

rétrécit vers le menton qui est petit ; la bouche est g-rande et le nez large à la base ; les yeux ne sont pas bridés. Les femmes sont réservées, enjouées et robustes ; contrairement aux Chinoises, elles se montrent affables dans leui^s rapports avec Tétranger.

lUnLIOGRAPHIE IIAÏXAXAISE

l)K l.A ROQiiKTrK. Xoie Hitr Vile d'Hai-non, sur les religieux de in Mission de lu (Jhine et sur les Chinois iHuIIctiii <le la Société (le (fé<)^ra|»hie <Io I^aris, t. vii, 1H27, ]>p. !2i2-î22'i). Réponse à une critique faite par un anonyme danfi VAsiatic Journal sur IcB niiKHionnaires en Cliino et reproduction d'une partie <lu journal de voyage du capitaine .lames Furefoy.

i»K l.A RogrKiTK. \otes sur l'île de Ilai-nan (Bulletin de la Société <le (léo^rapliie de Paris, 4*^ série, t. m, i852, pp. r)iç^5a9). Reproduction de (pielques informations fournies ])ar le Pure Mailfait et publiées ])récé<len)ment ]>ar les Annales de la propaffnlion de In Foi, iH5a.

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'*. Jieschreibunff der neuen'iffnelen Hiifen Iloi-how auf der Insel Ilai-nan und Uni phong in Tong-king^ nuch einer Denkschrift des D' \.-Ii. Dcnnys (Annalen der Hydrographie und maritimen Météorologie, t. iv, i8;(>, i)p. 5o4-5iij.

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Ixsi»ECTORATi-: (ÎEXERAL OK CusTOMS. Reports on Trade at the ports in China. Schanghaï, publication annuelle, 4**-

ij

•jc,S

La Chine septentrionale

La Chine septentrionale.

¥ ES nombreux steamers qui relient Hong-kong à I Sehang-liaï ne mettent que trois jours pour i — * franchir les i5(i5 kilomètres qui séparent Victoria de Woosung. A peine a-t-on contourné l'ile de Hong-kong. que l'on vogue en pleine mer. laissant au loin à bâbord les côtes du Kwang-tung et du Foh-kien ; on ne retrouve la terre qu'un peu avant d'arriver à Woosung.

Woosung est une petite localité située à environ douze milles de Sciiang-liaï, à l'embouchure du \Vhang-i)o, rivière qui arrose la capitale eonimercialc du nord et se jette dans l'estuaire du

Yang-tsé. l^es grands navires restent à l'ancre en plein fleuve à l'abri de l'île Tsung-mîng ; les passagers sont alors transbordés sur un steamer à faible tirant d'eau qui peut traverser la barre.

L'estuaire du Yang-tsé, large de plusieurs kilomètres, est fortement agité lorsque le paquebot qui m'amène de Ilong-kong y entre le 25 avril dans l'après-midi. Un vent presque glacial remue ses flots jaunâtres et empêche pendant plusieurs heures le transbordement ; de toutes parts le fleuve en furie, des lames écumantes ; au loin, des navires de guerre fran^*ais, allemands, anglais, japonais et russes; et plus loin encore une ligne noire qui se confond avec le ciel chargé de nuages, le rivage de la province de Kiang-su.

Avec mille difficultés, les passagers, mais non les bagages, parviennent à descendre dans le petit steamer secoué comme une coquille de noix; la remonte du Whang-po se fait ensuite facilement. Voilà d'abord Woosung, sur la droite, avec son quai et la gare du chemin de fer qui le relie à Schang-haï, puis les rives marécageuses de la rivière, ensuite des ateliers de construction, des docks, des godowns, des usines à peine perceptibles dans la pénombre du soir. Nous marchons toujours et sans doute nous approchons d'une grande ville, car voici des lumières électriques éclairant les quais, de nombreux steamers entourés d'allèges et d'embarcations, des maisons alignées sur la rive droite. Le bateau stoppe, nous sommes à Schang-haï, il fait nuit !

Dare dare, les passagers se précipitent sur le

quai, car les liotels sont toujours remplis; je suis liélé par dix coolies à la fois qui, selon leur aimable habitude, concentrent sur le client leur p()usse-i)0usse, au risque de Técraser.

J'en choisis un, celui qui me paraît le moins pressé, et me voilà emporté dans une course furibonde le lony d'un quai, puis brusquement je tourne à gauche le long* d'un canal, et encore à gau(*he dans la rue Montauban. Arrêt subit, descente i)réci])itée.... j'arrive le premier à l'Hôtel des (.'olonies et obtiens la seule chambre non occupée ou non retenue, car d'autres passagers ont télégra])hîé de Ilong-kong leur arrivée.

Faut-il rester longtemps à Schang-haï ? Ou bien aller tout de suite à Ilan-kow ou à Pékin ? lia capitale chinoise m'attire d'autant plus que je voudrais la voir avant qu'elle ne soit rebâtie complètement et que la Cour n'y ait fait sa rentrée; en outre, je désire avoir le plus tôt possible un entretien avec M. Joostens, ministre plénipotentiaire de Belgique, qui a fait si vaillamment son devoir lors du siège des légations.

IjO 2(), dans la matinée, visite au consulat belge, où M. de Snick remplit les fonctions de consul en attendant l'arrivée de M. Siffert encore à Ilan-kow. Puis promenade dans les concessions fran(;aise, anglaise et américaine, séparées, les deux premières, i)ar le canal dit Yang-king-pang, les deux dernières par la rivière de Soo-chow.

Ija concession frani^aise, plus longue que large, se trouve tout près de la ville chinoise et se divise en deux parties plus ou moins distinctes :

le quartier est, le long du Whang-po, renferme tous les établissements européens, le consulat, les missions des Pères Lazaristes et des Pères de la Compagnie de Jésus, Thôtel des Colonies, la poste, la banque de Tlndo-Chine et l'imprimerie du journal français lEcho de Chine, Le quartier ouest est habité par des Chinois, qui y ont bâti de belles maisons de commerce dans des rues larges et propres.

La concession anglaise, la plus étendue des trois, possède le long de la rivière un quai magnifique, le Bund, centre des affaires, terminé vers le nord par un parc, rendez-vous de la société européennie ; on y remarque les grandes banques anglaise, russe et jai^onaise, la douane, vaste bâtiment en briques surmonté d'une haute tour carrée, des temi^les, un théâtre et le Club. Sur le Soo-chow Creek plusieurs ponts ont été jetés pour relier la concession anglaise à la concession américaine, laquelle porte aussi le nom de Hongkew ; on y rencontre TAstor House, le consulat du Japon, la Mission belge des Pères de Scheut et de nombreux wharfs et établissements qui s échelonnent le long de la rivière.

Le Kniosbergy petit steamer allemand qui fait le service entre Schang-haï et Tien-tsîn, quitte la première de ces villes le mardi 3o à 9 heures du matin ; peu de passagers, et pour cause, le nombre des cabines étant très restreint. Au départ, plusieurs Pères français viennent dire un dernier adieu à Monseigneur de JMarchi, éveque du Schan-tung, et depuis plus de quarante ans

missionnaire en Chine. C'est la première fois qu'il voit Schang-haï où il est venu pour faire soigner ses yeux. Il me raconte ses impressions, lui qui n'avait jamais vu d'éclairage électrique et ne connaissait que par ouï dire les grandes inventions modernes. Bien qu'affaibli par l'âge, il ne songe qu'à reprendre son poste de dévouement au milieu des Chinois, malgré les épreuves de toutes sortes qu'il a dû souffrir pendant le mouvement boxeur.

Dans la nuit du i*'*" au 2 mai, le Knivsberg jette l'ancre dans le port de Tsing-tau. Au point du jour, le petit port allemand apparaît à v5oq mètres du navire, pas très distinctement, car le soleil est caché par de gros nuages. De la haute mer souffle un vont froid peu agréable. Le port extérieur est assez grand, avec une ouverture à l'ouest vers la pleine mer et une autre vers le nord-est, entre les presqu'îles de Lau-shan et l'île Tchi-po-san et conduisant dans la baie de Kiau-tschou. Tsing-tau est bâti à l'extrémité sudouest de la presqu'île de Lau-shan sur un promontoire étroit baigné par la mer et par la baie de Kiau-tschou, où se construit un port intérieur.

Des barques chinoises montées par des jaunes qui baragouinent un allemand très drôle se pressent aux flancs du navire pour transporter les passagers jusqu'au pier où Ton accède par un escalier de bois. Voici peut-être une des villes les l)lus rapidement construites de l'ancien continent : en 1898, il n'en existait rien, si ce n'est quelques maisons et un camx) chinois que les

Allemands se sont empressés de démolir ; trois ans se passent : de belles maisons européennes sont sorties de terre, trois hôtels offrent au voyaf^eiir de Texeel lente bière allemande et des locaux réunissant tout le confort moderne ; la l)Oste est établie dans un bel édifice, le g-ouverneur dispose d'un petit palais, les sociétés commerciales ont leurs bureaux et leurs dépôts. De ncmibreuses maisons sont alifçnées face à la mer ; sur les collines, vers l'intérieur, de coquettes villas sont entourées de i)etits parcs, tandis qu'au haut du Diederichsberj^ un observatoire laisse flotter au vont le drapeîiu g-ermanique.Sur l'autre versant du lu'omontoire, s'élèvent la çare du chemin de fer de Schan-tung", les bureaux et les maj^'asins du i)()rt que Ton a construit à l'abri des vents dans la baie de Kiau-tschou.

I^a ville est longue, mais i)eu large, traversée de belles avenues, dotée d'un bon système d'égouts et de l'éclairage électriciue.De nombreux 1 Chinois, d'asi)ect absolument différent de leurs

f frères de Canton ou de Ilong-kong, travaillent à

î rembcllissement de la nouvelle ville et des

soldats allemands s'y promènent ou y font l'exercice, (^uel contraste entre Tsing-tau et Quan- , ' chow-wan ! Ici le génie méthodic^ue et pratique

i des Allemands a fait sortir d'un roc aride et

\ dénudé une ville immense, la rivale future de

) Schang-haï et de Tien-tsin; là, tout ou presque

} t(mt est encore à établir. Ici, un pcnt magnifique,

• deux rades môme accessibles à tous les navires

et leur offrant un abri de premier ordre, un dépôt

(le charbon facilement alimenté par les mines inépuisables du Schan-tung, une place aisée à défendre ; là, une étroite baie en communication avec la mer par des passes dangereuses pour les gros navires, une ville en construction mais disséminée sur différents points, un hinterland assez pauvre. Les Allemands ont voulu avoir un bon port sur la côte chinoise ; le baron de Richthofen avait i)roposé, dès 1870, la baie de Kiau-tschou. Malgré tout, ils sont arrivés à leur but et ils l'auraient atteint même sans avoir recours au prétexte mis en avant pour une prise de territoire : l'assassinat de deux missionnaires catholiques par des Chinois.

Après une promenade dans la ville et un rej^as pris à riiôtel Prinz Heinrich où, n'étaient les boys chinois, on se croirait volontiers dans une petite ville du pays rhénan, Andernach ou Bonn, je me dirige vers le nord-est pour escalader le Diederichsfels, rocher de granit sur lequel se lit cette inscri lotion en-dessous de l'aigle allemand :

» Der hier fur Kaiser warb nnd Reich ringsher das Land » iVwc/i ihm sei dieser Felseii Diedrichstein gcnannt.

Au sommet de la colline est établi un poste militaire qui domine tout le port, les baies intérieure et extérieure, le chemin de fer qui va de Tsing-tau à Kiau-tschou en faisant un petit coude pour passer près de Tsimo-hsien et atteindre Tien-kou-; et vers le nord un camp militaire derrière lequel on aperçoit à l'horizon la ville chinoise de Taî-tung-scheng.

Le vcndredî 4 mai, départ de Tsîng:-tau ; le lendeiimin nous contournons le cap Tsclieng--shan et saluons de loin la colonie anglaise de Weî-haîwei ; à 9 heures du soir, le Knivsberg- jette Tancre à Chef 00.

fî Le vrai nom de ce port est Yen-tai, car Chefoo

I est un village situé à l'autre côté de la rade.

J Yentai est port ouvert depuis i863, mais ne

I possède aucune concession; il contient seulement

i un quartier euroi)éen administré par un comité

î d'habitants. Cette ville est surtout connue en

Chine comme station estivale : les blancs de Jà Schang-haï et d'ailleurs y vont passer les jour-

P nées de la saison chaude, de juillet à la fin de

•: septembre. Ses fruits délicieux, fraises, raisins,

.\ poires, etc., sont renommés dans toute la Chine

^ septentrionale.

^ Bâti sur une colline escarpée s'avançant en

promontoire dans la mer, le (luartier européen se compose d'une série de petites villas proprettes entourées de jardins et séparées par des ruelles (jui montent et descendent en zigzaguant ; une seule bonne route contourne la colline et conduit de ce (juartier au village chinois le long- de la mer, dans la plaine avoisinante.

Dès () heures du nmtin. le dimanche 5 mai, le Kniosbcrf^ lève l'ancre, se remet en route vers Tong-kou où il arrive le lendemain matin dès 5 1 2 heures. Un train devant partir vers Tîeu-tsin aux environs de () heures, je me fais conduire en barque chinoise jusqu'en face de la gare.

La Chine du Nord ! Une horde de brigands et

(le pillards ameutant tes habitants contre TEuropéen, a mis à feu et à sang ton sol sablonneux et aride. Que de massacres, que de tueries dans tes villages à l'arrivée de ces Boxeurs endiablés; quel carnage encore quand ils en furent chassés l)ar les Européens qui vengeaient leurs frères morts sur le champ de bataille !

Tong-kou qui fut autrefois un village de quelque importance n'est plus qu'un amas de ruines sur lesquelles se sont élevés des baraquements européens, des magasins, des hôtels, des cafés tenus par des Grecs, des Russes, des Japonais, des Français, des Maltais, par toute espèce de gens qui ont suivi les armées européennes à la curée.

Et de Tong-kou à Tien-tsin une plaine, morne, triste, sablonneuse, avec des cimetières et des villages dont les maisons sans toit ne sont que des pans de murs branlants. Les gares n'existent plus; elles sont remplacées par des maisonnettes en bois qu'occupent des militaires ; le long de la voie circulent des patrouilles armées et les employés du chemin de fer sont des soldats. Tien-tsin aussi n'est que ruines amassées dans les environs de la gare et au delà du Pei-ho qm charrie son eau redevenue jaunâtre d'ensanglantée qu'elle était naguère.

Arrivé à Tien-tsin à ii heures du matin, je descends à l'Astor llouse dans la concession anglaise. L'après-midi, visite au consulat belge où l'on m'apprend que le consul, M. de Mélotte, est à Pékin. Le premier train pour la capitale de

TEmpire du Milieu part le lendemain à 7 heures du matin ; je décide de le prendre.

Le trajet deTien-tsin à Pékin est écœurant dans sa dévastation monotone : toujours des rizières abandonnées, des villages détruits, des patrouilles militaires et des postes de soldats, des gares en ruines, des ponts renversés, des locomotives éventrées, des rails tordus, des wagons brûlés ; puis encore des tombes, de vastes cimetières composés de petits monticules de terre jaune de différentes grandeurs; et de nouveau des villages déserts, une plaine immense dont le sable se lève en tourbillons jaunes au moindre coup de vent. Aux arrêts, des Chinois en guenilles, sales, repoussants, vendent aux soldats envoyés à Pékin des fruits, poires et pommes, des œufs, des gâteaux de riz sur lesquels se i)rélassent des mouches; ou bien ils implorent quelques cents en faisant le salut militaire et en tremblant ; ou encore ils regardent d'un air hébété tous ces soldats de nationalités diverses : Allemands, Japonais, Américains retour des Philippines ou Sicks envoyés des Indes par les Anglais. Quelquefois dans les champs, des Chinois qui labourent une terre presque stérile avec des charrues primitives qu'ils tirent eux-mêmes; de-ci de-là, des arbres rabougris qui commencent à se couvrir de feuilles, des champs de maïs, de larges fosses dans lesquelles on a enfoui des monceaux de cadavres.

Vers midi, nous sommes à Machapou, la gare terminus d'autrefois ; c'est d'ici qu'il fallait aller

3io

on voiture chinoise jusque Pékin. Aujourd'hui les remparts de la ville chinoise sont éventrés et le chemin de fer s'arrête près de l'entrée du temple du Ciel, où une gare a été improvisée. Dans quelque temps, la voie ferrée contournera la ville chinoise vers l'est, ti'aversera les remparts de ce côté pour aboutir à droite de la porte de Tsien au sud de la ville tartare.

Alors qu'en dehors de la capitale, tout est triste, vide, désert, ici sur la yrande plaine (jui s'étend devant la gare, c'est le mouvement, l'animation, une vie intense : des Chinois en grand nombre , coolies , conducteurs de charrettes , tireurs de djinricksha ou simples curieux; des Européens, soldats et officiers de toutes les nations, des bourgeois aussi. Des coolies accourent à un signe, s'emparent qui d'une valise, qui d'une malle, celui-ci de ma couverture de voyage, celui-là d'une autre valise, et transportent le tout jusqu'à la grand'route qui mène de la porte sud de la ville chinoise à la porte sud de la ville mongole.

J^à, deux pousse-pousse attendent les clients ; mes bagages dans l'un, moi dans l'autre et en route ! Pendant près d'une demi-heure, c'est la môme rue que nous suivons, véritable avenue îivec une partie pavée au centre tandis que les côtés en contre-bas sont des marécages. Au bout de cette i)laine qui s'étend entre le temple du Ciel et celui de l'Agriculture, nous passons le Pont des mendiants jeté sur un canal boueux, i)uis nous voici au milieu d'un marché établi en contrebas

3ii

des doux côtes du pavé où des Chinois vendent les objets les plus disparates : boutons de culotte et lampes européennes à moitié brisées, tasses en faïences et brûle-encens en cuivre, vieilles nippes et vieux clous, fines broderies et pinceaux pour écrire, un ramassis de choses trouvées dans les 31 j décombres des maisons ou volées pendant la

guerre. Nous croisons des soldats allemands,

fran^*ais, russes, japonais, indous, américains,

I m italiens; nous rencontrons des convois militaires,

des caravanes de chameaux pour lesquelles il faut se garer. Partout un brouhaha indescriptible, partout aussi des vestiges de la guerre, murs renversés, maisons sans toit, quartiers entiers jetés à terre; et au bout de cette rue, ' ' la porte de Tsien i)resque démolie par les bou-

lets et consumée i)ar l'incendie.

Un ])ont franchit le fossé de la ville tartare et conduit à Ventrée principale de la Tsien-men. Autrefois, Tempereur seul avait le droit d'y passer, tandis (lue ses sujets devaient faire un circuit par des portes latérales. Puis une place carrée entourée de toutes parts de hauts murs, puis une autre porte et de nouveau une grande place d'oii se détache, à droite, la rue des Ijégati(ms. Ici plus une mais(m n'est debout: tous les murs sont éraflés ou troués par des balles et des

1 boulets ; toutes les ambassades sont presque

I détruites, mais par contre les casernes alle-

\\ mandes dressent déjà vers le bout de la rue leur

I masse imposante.

I Enfin, me voici à Thôtel du Nord, dans la

;li

VA

rue où le baron von Ketteler trouva la mort. L'hôtel est comble, pas une chambre libre, pas même un coin pour dormir. Après le dîner, visite à M. Joostens, auquel je narre ma situation ; il a Vamabilité de me procurer un gîte chez M. Splingaerd, interprète de légation, le fils aîné du compatriote qui, peu de temps auparavant, sauva une expédition belge dans le Kan-sou.

Dans la maison chinoise de M. Splingaerd, j'occupe une chambre gentiment aménagée, tout près d'un poste fran^*ais. Cette chambre a deux parois en carreaux de papier et je la partage avec un Belge, le commandant Baesens, ancien instructeur de l'armée de Yuan-chi-kai. Et la première soirée, après un repas pris à l'hôtel, s'écoule rapidement à passer en revue avec mon compagnon de chambre les événements arrivés depuis notre rencontre à Canton.

Quand il pleut à Pékin, les rues deviennent impraticables, et, en attendant que le soleil ait changé la boue en poussière, on ne peut faire deux pas dehors. Toute la journée du 7, une pluie fine ne cesse de tomber. A midi, déjeuner à la légation ; M. Joostens m'avait honoré d'une invitation et nous nous y retrouvons tous Belges : deux Anversois, le ministre et le commandant, deux Liégeois, M. de Mélotte et moi, un Flamand- Chinois, l'aimable et obligeant M. Splingaerd. Dans l'après-midi, visite à Sir Kobert llaii, directeur général des douanes chinoises, qui veut bien me donner plusieurs renseignements sur Pékin et notamment sur les cours de chinois organisés

■ il

f dans la capitale et à Xan-kin poar les jeones

• employés de la douane impériale.

Ensuite, promenade dans cette partie de Pékin appelée communément ville chinoise : c'est un

jlî énorme faubourg appendice delà \Taîe ville vers

î* { le sud et entouré «le murailles de près de 16 kilo-

il \ mètres île longueur. Trois portes livrent passade

•v j au sud de la ville tartare vei's la ville chinoise,

. :;î celle de Hatta à lest, celle de Cliun-ehi a Tonest

j 1 et celle de Tsien au centre: la route uni passe

; '[ * sous cette dernière porte conduit dii*ectenient

^1 vers le nord au palais impérial et vers le sud à

\] \ la porte Vounj^-tiuf»: au-delà des grandes étendues

vagues (jui entourent les temples du Ciel et

de l'Agriculture. La plupart des maisons de la

ville chinoise sont renversées, surtout celles qui

l se trouvent entre Tsien-men et . Chun<*hî-nieu

unen ^ porte.; vers Test de nouvelles demeures ont été reconstruites depuis la guerre et plusieurs l)outi(]ues y sont ouvertes, beaucoup de mouvement dans cette i)artîe du faubourg sud, uialfyré rinfecte boue où le (.'hinois patauge.

La l(Mi(leniain jeudi 9 mai, la matinée est prise par la rédaction d'un rai)p()rt à M. le ministre de Belgique i)our lui exposer mon désir de faire un voyage sur les cotes chinoises de Schang-haï à llong-kong en faisant escale à Xing-po, Foutcliéou, Swa-tow et Amoy, et en profitant de ces arrêts i)our i)ousser jusc^u'à Chau-chau-fou et Tchang-chau-fou, deux villes de Tintérieur. Un l)eu avant midi, visite à la légation. L'après- .3 midi, pronuMiadc» d'orientation dans la ville tar-

3ii

tare, visite du quartier des légations et des environs. Partout des ruines, des murs crevés par des boulets, des fossés creusés par des mines; les ambassades se reconstruisent peu à peu, notamment celle d'Autriche qui a beaucoup souffert pendant la guerre.

Pékin est une ville immense de trente-trois kilomètres de tour, dont la largeur de Test à l'ouest est d'environ 7 kilomètres et la longueur de 8 I 2 kilomètres. Les distances v sont énormes et, pour aller le 10 mai, de la rue des Légations au Pé-tang^ situé près de la i)orte ouest, Si-hoamen, de la ville impériale, il me faut près de trois ([uarts d'heure en djinricksha. La température s'est fortement abaissée et un vent de Mongolie soulève la poussière en nuages opaques.

Voici d'abord la continuation de la grande rue qui conduit de l'extrémité sud de la ville au palais de l'empereur, puis les entrées gigantes(iues de la ville impériale, portes monumentales au delà desquelles sont les casernes abandonnées des soldats mandchoux préposés à la garde du Fils du Ciel , puis l'entrée de la cité interdite flanquée de tours et de pavillons de garde, où les p]uroi)éens n'avaient que très rarement pénétré avant la guerre. 11 faut ici obli- (luer à gauche, suivre les remparts de ce palais immense caché derrière des murailles inqjénétrables jusqu'à la porte qui s'ouvre vers l'ouest, traverser le beau pont de nmrbre, Ju-ho-kiao, jeté sur le San-haé ou lac des Lotus, vaste nappe d'eau stagnante qui s'étend du nord au sud de la

vîlk* îinporiale et (Mitoiiro do petites îles surmontées (le i)avilli)ns. Du pont de marbre, après être passé par de hautes portes et sous de beaux arcs de triomplie, on suit une lon}»^ue avenue nouvellement établie par les Franeais (jui lui ont donné le nom d'Avenue «général Voyron ; elle eonduit a la porte ouest de la ville impériale.

Près de cette porte est le Pé-tanj»;, hv eatliédrale et les bâtiments «le la Mission catholique. De nombreux ouvriers travaillent à la reconstruction de la cathédrale d(mt la facjade résista aux assauts des Boxeurs : [)as une pierre qui ne soît éeornée ou abînu'»e juir les balles ou les boulets, l)artout des trous i)lus ou moins profonds. Les bas eotés et le toit sont déjà restaïu'és. L'intérieur (»st d'une jolie arehiteeture gothique ; les l)iliers et les murs montrent encore les éraflures des balles ou les fosses ereusées parles boulets. A H*aii**be de l'église sont les bâtiments de la Mission où les Pères et les ehrétiens soutinrent un ^ié^e mémorable.

Monseii;neur P'avier, avee leciuel j'avais déjà eu riiniiniMir di» lier i-onnaissanee précédemment dans la travi'rsée de Saïi»on à Hon«»:-konf«;', me reeoit très eor<liali'm(Mit et (|Uoique très occupé veut bien me donner (luidcpies instants. Ma ])remièr(» question (»si relative à l'état actuel. Les nouv<»lles ne sont pas rassurantes, me dit-il ; des bri^^ands armés infestent les routes à tel point qu'aucun Kurni)éen ne s'éloigne de Pékin sans (*scorte militaire. J^es armées alliées rendent jjctil à iu»tit aux Chinois li»s villes qu'elles ont

oceiipoes, ajaiit reconnu qu'il est quasi impossible (l'y maintenir Tordre ; on vient d'évacuer Clieng-ting"-fou et la plus g-rande partie des troupes s'est retirée sur Pao-ting ; mais les Boxeurs restent nombreux et à Pékin même on eii compte plus de trois cents. Les Européens ne peuvent les reconnaître, car Chinois et Boxeurs ont le même visage et sont couverts de loques identiques.. Deviennent Boxeurs tous ceux qui veulent pêcher en eau trouble, tous ceux qui ont faim et sont pauvres ; la guerre a désolé le pays, il n'y a plus de riz ; le commerce est nul. Que font alors ces pauvres diables ? Ils se rassemblent par bandes et i)illent des villages. D'autre part, des escarmouches ont lieu aux avant-postes ; on signale de nouveaux mouvements de Mongols et de Musulmans au delà de la grande muraille; à Pékin même et dans les environs, les coups do feu sont fréquents.

Contrairement à l'avis de beaucoup. M"*" Favier croit au retour de la cour à Pékin, dès que les Alliés auront remis la ville aux Chinois - et les événements survenus depuis lui ont donné raison.

Puis la conversation roule sur les faits du siège, l'héroïque défense dirigée par l'enseigne Henry, les déprédations commises dans les clu'étientés : des trois cents chapelles de la province de Pé-tchili, il en reste debout une dizaine et, sur une vingtaine d'églises, quatre seulement n'ont l)as été anéanties.

M»^'' Favier me fait voir alors les dégâts commis par les Boxeurs dans l'enceinte de la résidence :

plus cVun million de balles ont atteint les maisons Qccupées par les Pères et les Scx^urs de Saint- Vincent de Paul; des bâtiments entiers se sont écroulés sous ravalanche des obus et des boulets de canon ; des dépendances ont été incendiées : ne pouvant approcher de certains bâtiments, les Boxeurs les avaient arrosés de pétrole au moyen de pompes à incendie ; une de ces pompes fut enlevée aux assiég'eants de même qu'un ft-rand (*anon. Ce ([ui fit le plus de mal, ce furent les mines que les Boxeurs creusèrent sous le couvent des Sœurs ; Tune de ces mines en éclatant creusa un trou de plus de 7 mètres de profondeur et de 15 mètres de diamètre et engloutit ou détruisit un bâtiment avec les cin- ,f\ (puante enfants qui s'j' étaient réfug^iés. Plus

:. )i loin, une autre mine a ébranlé toute une série de

!j bâtiments et tué nombre de chrétiens; la clia-

pclle a été rasée. Depuis la prise de Pékin, huit cents ouvriers travaillent à remettre le tout en bon état.

Dans ce quartier de la ville, beaucoup de maisons sont démolies; dans les rues beaucoup de Cliinois, mais un nombre i)resqu'ég'al de soldats et d'officiers européens; (][uelques malheureux coolies traînant des ])ousse-pousse ou conduisant } des charrettes. Le Pékin actuel n'est plus que

! l'ombre du Pékin d'avant la guerre,

ji En sortant <lu Pé-tang, je rencontre le P. Sano

îî qui revient de voir le fcld-maréchal de Walder-

.^1 sc(». 11 était arrivé de* Mongolie depuis quelques

'J jours et nous nous étions rencontrés à la légation

le jour môme où j'avais demandé à M. le Ministre s'il était possible d'aller jusqu'au delà de la Orande Muraille. Le V. Sano devait précisément repartir le lo ou le ii avec une petite caravane transportant des armes destinées à la défense des chrétiens. C'était une occasion exceptionnelle pour moi et j'allais faire mes préparatifs de départ quand M. Joostens me communique la lettre suivante du Père :

(( ... Pour dire cmi chiffre rond et coini)ter iivec les imprévus, je i)ense qu'il serait i)rudent d'évaluer les frais du voya<çe de 75 à 100 taels (environ 35() francs)... ÎjOs Chinois ne louent pas de chevaux de selle juscpie Kalgan. .le ne puis laisser d'insister sur la difficulté du voyafçe dans les circonstances présentes, la route ét^nt ()ccui)ée en partie par les troupes, ce (pii a fait fuir les po])ulations et il se peut (pie la situation se soit encore afçgravée depuis mon dernier passage. Je ne vimix pas laisser ijçnorer non plus à mon compatriote (pi'un voyage de 7 jours à la suite de transi>orts (»st hien fatigant et peu confortahle, surtout si on y ajoute cpie la saison d(»vient ass(»z chau(h\ Ces réserves faites, ce me sera un vrai ])laisir th» i)ouvoir rendre service à mon compatriote... »

Tout cela n'est pas engageant ; jmis les nouvelles de Kalgan sont décidément mauvaises : un l)oste allemand a dû se replier aujourd'hui même devant de nombreux J^oxeurs qui cernent deux missions. Les avant-postes demandent du renfort et le feld-maréchal vient d'en envoyer. Le Père Sano lui-même se voit oblig'é de retarder son déi)art et le lendemain, après renseignements

pris à d*autres sources, je lui fais savoir que je ne compte pas raccompagner, d*autant plus qu'il ne peut me dire avec certitude quel jour il quittera Pékin.

Samedi ii mai, promenade dans la partie est de la ville tartare. D'abord la Hatta-men-tadje, rue principale de ce quartier, appelée rue Ketteler du nom de l'ambassadeur allemand tué dans le guet-apens que l'on sait; imis l'ancienne légation de Belgique que les Boxeurs ont complètement détruite : de la demeure du Ministre, de celle des attachés, il ne reste que des tas de matériaux de construction et quelques pans de murs que des Chinois achèvent de démolir à la dérobée pour se procurer quelques pierres destinées à la reconstruction de leurs demeures. Lors de l'attaque des légations, celle de Belgique fut abattue l'une des premières, car elle était très éloignée des autres et n'aurait pu être défendue. La légation actuelle se trouve provisoirement dans une maison chinoise plus ou moins appropriée, mais la nouvelle sera construite dans la rue des Légations sur un bel emplacement signalé par ces mots écrits sur une grande pancarte : Réservé par la légation de Belgique.

De l'ancienne légation au temple des lamas, but extrême de la promenade, il faut une bonne demi-heure en pousse-pousse par une route en ligne droite, mais, comme toutes les rues de Pékin, mal entretenue, accidentée de tertres et de fossés, sillonnée d'ornières profondes, embarrassée de pierres jetées ça et là, le centre surélevé

par des dépôts d*immondices et de boues. Cette partie de la ville est confiée à la garde des Japonais; grâce à leur bonne administration, peut-être aussi aux nombreux points de ressemblance que présentent ces deux peuples jaunes, presque tous les Chinois sont revenus. A certains carrefours, Vanimation est très grande et de nombreuses échoppes sont établies le long du chemin; on se heurte au stationnement des consommateurs dans les débits et restaurants qui encombrent même le milieu de la rue.

Le temple des lamas ou Yung-ho-kung est habité par des bonzes mongols portant cheveux courts. Comme c'est Tempereur qui les entretenait, ils vivent maintenant d*aumônes qu'ils obtiennent des Chinois et surtout des visiteurs européens; ils emploient, à l'égard de ceux-ci, un moyen usité dans toute laChine du Nord, maisplus spécialement à Pékin : ils offrent i)our une pièce d'argent d'un dollar loo cents de monnaie d'argent (pièces de 5, lo et 20 cents) ; or le dollar fait prime, tandis que la monnaie divisionnaire, sans compter qu'elle est souvent fausse, a diminué dé valeur, de telle sorte qu'un dollar vaut 120 cents. Avant la guerre, ces lamas étaient très nombreux, près de i5()o; actuellement, on n'en voit qu'un très petit nombre. Leur chef est un bouddha vivant, d'origine tibétaine, qui à sa mort est enterré dans un temple célèbre à Woutai-shan dans la province du Schan-si.

De l'entrée sud, une large avenue conduit au temple en passant sous un arc do triomphe

inunuiîiental; de chaque côté de cette avenue s'ouvrent les cellules des bonzes et les écoles, car entrés ici tout jeunes, les futurs lamas y reçoivent l'instruction et l'éducation ; ils sont répartis en quatre sections suivant leur grenre d'études : aux uns, on enseigne la métaphysique. aux autres les Tantras ou morale et ascétisme ; les élèves de la troisième section étudient l'astronomio et l'astrologie, ceux de la quatrième, la médecine. IMus loin, on rencontre deux énormes lions de bronze et une pierre quadrangiilaire sur laquelle est gravée l'histoire du lamaïsme en quatre langues : mongol, mandchou, cliinois et tibétain.

Viennent ensuite d'immenses halles situées i»aralièlenient les unes aux autres et séparées l)ar do grandes cours intérieures ; ce sont les temples. Dans le plus soptentridnal, une statue colossale de Maitreya, le lîouddha revenant. d'une liauteur d'environ 25 mètres. Dos escaliers ménagés dans l'intérieur de l'édifice permettent d'arriver jusqu'à lu hauteur de la tête qui, lors des visites de l'eniporour, est éclairée par une forte lanipo. Ce temple ne semble jias avoir souffert du siège; sa situation près d'une des ])oitcs noi'<l do la villo tartare, la Ngan-tîng'-nien, et dans un dos (luartiors les ])lus éloignés du palais ot des légations l'aura probablement i>réservc du piUage; les lanms au milieu du bruit de la guerre et dos attaques hoxours et européennes ont continué à nuironnci" leurs prières et personne ne s'est soucié d'eux. Tous les objets qui ornaient

ce temple sont encore là : autels riclienient rehaussés (Vors de toutes nuances dans les trois temples qui se succèdent identiques en tous l)olnts, brule-parfums en cuivre doré, tapis par terre, peintures accrochées aux parois qu'aucune fenêtre ne brise, sculptures majçnifiques des colonnes de soutènement et du plafond élevé. Mais que tout est triste, silencieux, vieux et poussiéreux î

A Touest du temi)le des Lamas se dresse celui de Confucius appelé Kwo-tsi-kien. Ici, personne; et il me faut recourir à des Chinois qui passent nonchalamment dans la rue pour trouver une porte d'entrée ouverte sur un jardin latéral.

A rentrée, un jçrand arc de triomphe à trois portes, en porcelaine jaune sur soubassements de marbre blanc ; il se dresse seul comme un monument perdu entre la rue et la place qui précède le temple, plantée de vieux cyprès. Sur les côtés courent des espèces de hangars ou de cloîtres abritant, gravé sur pierre, le texte des neuf classiques. Dans le fond une rotonde d'une (quinzaine de mètres de hauteur entourée d'un fossé circulaire où végètent des roseaux et des i)lantes aquatiques. Des ponts légèrement jetés sur le fossé conduisent à une terrasse de marbre bordée de balustrades. L'intérieur de la rotonde ne mérite guère qu'on s'y arrête ; la poussière de sable apportée i)ar le vent de Mongolie recouvre le sol et les rares objets que l'on y conserve.

Derrière la rotonde, un vaste temple ou mieux une immense salle, car aucune cérémonie reli-

j^-îeiiso n'y est célôbive, reiifernu* des tablettes portant les noms do Confucîus et de ses disciples^ Dans une salle attenante ont lieu les examens l)oiir le titre de Tsin-hsi ou docteur es lettres, et I le nom de t(ms eeux ([ui depuis cinq siècles ont

réussi cet examen est }»ravé sur des stèles de l)îerre.

Toujours en djinrieksha, je rentre au quartier des lé^aticms ])ar une rue [)arallèle à la Ilattar men-tadje, entre eelle-ci et la ville impériale. Ici, t<mt est solitude et ruines : surtout le parcours juscju'â la hauteur de la porte d'entrée du palais, on ne rencontre pas ame qui vive; seuls deux ou trois pauvres diaMes sont eouehés sur le bord du chemin et une caravane de chameaux conduite

par un yamîn }»'an*^^ ^^^^^ *^^*^ [)ortes du nord.

lu (les temi)lcs les plus célèbres de Pékin est celui du Ciel, Tien-tan, construit au sud de la ville chinoise, au milieu cVun parc immense de jïrès de n kilomètres de tour, enfermé de murs et l)lantc d'arbres <;i^antes(|ues. C'est là que trois fois i)ar an rempereur en i)ersonne vient prier jiour son (Mupirc, offrir «les sacrifices et, quelquefois en été, <li»manil(*r de la pluie. Des sieks de rin<U\ (jue la ( iran<le-Hrcta^ne à défaut de soldats anglais occui)és «lans une autre partie du Uiniich», a envoyé rhàtier les Hoxeurs, ont dressé leur camj) à l'ombre tles i*èdres centenaires et sont les «gardiens di» <*e licui sacré. Le sanctuaire lui-même est là-bas. tout au iHMître: vaste rotonde à triple toit, bàtic sur \\\w trîidi» esjïlanado en marbre blanc à huiuelle on accède par un double

escalier encadrant de grandes plaques en marbre blanc qui sont le chemin réservé à Tempereur.

L'intérieur est ju^esque vide ; n'étaient les dorures des i)iliers et les belles sculptures des parois, il ne vaudrait pas la peine de déranger, jmur le voir, Tlndou qui en a la garde. Dans le l)arc sont disséminés d'autres petits temples de moindre importance.

A Touest du temple du Ciel, dans un parc semblable mais i)lufe petit, est le temple de l'Agriculture où au commencement de chaque printemps le Fils du Ciel i)lante cinq graines de riz et autant de millet.

Le soir a lieu la grande fête donnée par l'armée française au palais de la Rotonde ; les invitations ont été lancées par le général Voyron. Vers 7 lieures, je quitte en pousse-pousse le quartier euroi)éen et j'arrive une heure après au coin nord-ouest de la ville impériale près du j^ont de marbre déjà tout illuminé.

La fête s'ouvre par un banquet donné sur l'esplanade de la Rotonde, juste en face du pont de marbre, sur la rive orientale du lac des Lotus ; les ambassadeurs y sont tous, les cliefs des armées alliées. Monseigneur Favier, des officiers, quohiues dames et trois Chinois dont JJ-IIung- Cliang, vieux et courbé, et le prince Cheng, ministre plénii)otentiaire de l'impératrice. Le repas servi sur une longue table en i)lein air manque d'entrain; on dirait que les Européens sont mal à l'aise sur cette esplanade réservée autrefois au Fils du Ciel tandis que de leur côte les Chinois

présents doivent faire de douloureux rapprochements. Vers la fin du banquet, toasts. Au général Voyron répond avec esprit le prince Cheng, tandis que le vieux Li tire en cachette quelques bouffées de la jupe que vient de lui allumer un de ses satellites.

Pendant le banquet arrivent tous les Euroj)éens installés à Pékin ; les uniformes chamarrés d'or mélangés aux habits noirs et aux toilettes claires des dames donnent de Taiiimation à cette foule d'invités qui se j^romène sur la Rotonde, cependant que, au loin, des coups de canon annoncent la fête et font trembler sur leurs assises ces lourds palais autrefois silencieux. Le banquet terminé, tous les invités descendent vers le pont de marbre éclairé par des milliers de lumières, traversent le pont et reçoivent chacun une lanterne peinturlurée avant d'aller prendre place sur l'estrade devant laquelle doit défiler un cortège aux flambeaux.

Et voici venir du bout de l'Avenue général Voyron un cortège lumineux. Un bruit sourd d'abord, i^uis plus distinct à mesure qu'il s'approche : des musiques de régiments français suivies de soldats joyeux qui ont oublié les fatigues des jours précédents; rangs serrés, bi^as dessus dessous, des Français minces, sautillants, l'œil vif; des Allemands à la lourde démarche, les mouvements plus brusques; des Russes hauts de stature et larges d'épaules; des Italiens le chapeau orné de plumes i)osé crânement sur l'oreille ; des Japonais petits, travestis, dirait-on,

dans leurs costumes imités de raceoutrement européen ; des Chinois aussi, poussés par Tentrain général, sautent et chantent avec les Francjais, leurs amis ce soir. Des musiques encore, des soldats toujours, même des enfants, tous jmrtant des lanternes et des falots. Joveusement ils défilent en criant : \^ive la France ! vive le Général ! passent le i)ont de marbre et, comme un ruban <le lumière, vont se perdre dans les allées séculaires de la grande Pagode déjà toute illuminée.

Au retour, les invités font en barque une promenade sur le lac des Lotus étonné de tant de lumières et de tant de bruit; puis, du haut de la Kotonde, ils assistent à un défilé d'échassiers cliinoîs, de dragons énormes de toutes couleurs et longs de 15 mètres, tandis que le canon tonne, que les fusées partent et que du haut de la pagode de Tîle de Jade (Pé-ta), des torrents d'étincelles s'élancent et viennent mourir dans le lac. Fête féerique digne de son organisateur, le colonel Marchand. Et les Chinois accourus en foule la regardent paisiblement, stupéfaits de tant d'audace et de tant de sacrilèges, riant quelquefois au déi)art d'une fusée, à la pétarade d'une bombe ou au spectacle nouveau d'un joli feu d'artifice, mais d'un rire jaune sur leur face jaune.

Sous la rotonde, un orchestre habilement dissimulé dans une profusion de feuillage invite à la danse et les quelques dames européennes tournoient lentement aux bras de danseurs chamarrés

d'or pendant que les invités admirent les illuminations ou se réunissent par petits groupes autour d'un buffet bien fourni. Peu après minuit, chacun s'en retourne chez soi ; d'abord ceux qui habitent là-bas, à l'autre bout de Pékin, car ils ont des kilomètres à faire par des rues non éclairées, puis les officiers qui ont leur quartier tout près. Et le lac rentre dans son impénétrable tranquillité, maintenant que les lumières se sont éteintes, que toutes les fusées sont parties et que la musique se tait.

Et, au retour, assis dans un pousse -pousse que traînent deux Chinois à peine habillés, je rappelle mes souvenirs; est-ce un rêve?... Dans cette ville impériale d'accès jusqu'alors interdit, inconnue des blancs; dans ce i)alais où un jeune homme au corps d'enfant arrêté dans sa croissance par une vie molle et prématurément débauchée, se cachait aux yeux de tous ; dans ces allées, où l'impératrice, femme de tête s'il en fut, une seconde Catherine IJ, se laissait porter en chaise toute dorée et recevait les hommages d'une nation de 4^0.000.000 d'individus ; dans cette vaste enceinte réservée au Fils du Ciel, les diables étrangers sont venus, ont osé marteler de leurs bottes ce beau pont de marbre, fouler les pelouses impériales, parcourir en barques ce lac des Lotus, danser une valse européenne aux pieds de l'idole qu'abrite le dôme de la Rotonde et faire retentir de marches joyeuses les vieux palais qui frémissent d'indignation !

Mes coolies courent toujours par les rues défon-

cées et dans la poussière noire de la ville jaune au milieu d'une profonde obscurité, aux pieds des remparts immenses du palais impérial, parfois arrêtés brusquement par le « Qui vive?» d'une sentinelle. Tout est morne et ténébreux au sortir de cette fête d'allégresse : les arcs de triomphe branlant sur leurs bases j^rennent des proportions gigantesques, les recoins semblent plus sombres, les ruines i)araissent plus imposantes. Un des jours précédents, M. Joostens m'avait remis une lettre d'introduction pour les officiers gardant le i)alais d'été, en dehors de Pékin. Le dimanche 12 mai, avec M. Splingaerd qui veut bien me servir de guide, je pars i^our la résidence impériale vers 9 heures du matin, monté sur un petit cheval chinois qui tentera de me jouer i)lus d'un mauvais tour. De nouveau, voici la route parcourue la nuit i)récédente en djinricksha,puis au-delà du Pé-tang, nous suivons la Chu-chilimen-tadje, une grande artère qui traverse toute la partie ouest de la ville, du sud au nord. Ici, dans ce coin nord-ouest, les ruines sont rares; de ci de là une maison détruite ; aussi la j^opulation y est-elle considérable, les rues encombrées de charrettes, de caravanes de chameaux, de boutiques et de restaurants où des Chinois accroupis mangent leur riz ; les habitations se succèdent et les Pékinois ont repris leur train de vie habituel. Nous sortons de la ville par la Si-chi-men située près du coin nord-ouest des remparts ; de là, une route pavée de gros blocs de pierre équarris nous conduit jusqu'à Hai-tien,

petit village à mi-distance entre Pékin et le palais d'été. Peu après nous quittons la grand'route pour prendre un chemin de traverse qui nous amène vers ii heures à l'entrée du palais. Nous laissons nos chevaux à la garde de ma-fous ou palefreniers et passons par une série de portes pour arriver au bord du beau lac Kwun-ming-hu.

Le palais apparaît alors dans tout son ensemble : au centre un édifice octogonal élevé à mi-côte sur une base carrée; plus haut, sur le sommet d'une colline» un temple bouddhiste; en bas, des appartements et sur les côtés, de petits pavillons en grand nombre séparés par de petites allées de verdure.

Un chemin suit tout le lac et donne accès à un charmant promenoir couvert, courant au milieu de pelouses et de jardins ; le plafond est une merveille de sculpture et les piliers qui le soutiennent sont peints et taillés délicieusement. Au centre, de vastes salles de réception où les ors se marient aux plus tendres couleurs, tandis que presque toutes les parois sont des vitres immenses que des soldats européens ont cassées à coup de crosse de fusil. Et ces salles se répètent, plus petites, en nombre indéfini, surmontées de clochetons, de petits pavillons, de dragons à la figure grimaçante.

Par deux escaliers très raides, on accède à la plate-forme au pied du temple octogonal, centre du Wan-sheu-shan ; dans ce temple, une statue de Çakia-Mouni, haute de près de six mètres, dont la tête arrive au deuxième étage. Du pavil-

Ion supérieur, la vue est superbe : vers le sud, le lac coupé par une île à laquelle un i)ont de marbre donne accès ; vers l'ouest une plaine immense, steppe grise et jaune, que termine une colline couronnée par le temple Yu-tsiuen-shan ; vers Test une autre plaine bornée par les remparts de Pékin et les toits de ses palais. Et tout en bas, une multitude de pavillons de faïence et de bronze, des chutes d'eau, des sentiers ombragés qui mènent au sommet de la colline.

Là haut, le Choung-foun-tchien, temple que les soldats européens ont tenté en vain d'incendier. Les idoles, trois Bouddhas dorés, gisent en morceaux sur le sol, au milieu des débris calcinés. Mais, par cette température de hautfourneau, il n'est pas agréable de rester i)erché au-dessus de la colline : je m'empresse de descendre vers des endroits plus frais.

Les jardins du palais sont très jolis, beaucoup d'arbres et d'allées, des ponts en marbre blanc avec des reposoirs au centre, et sur le lac même, une barque énorme aussi toute en marbre. Dans une des belles salles dont les fenêtres donnent sur le lac, un restaurant italien est installé; nous y déjeunons avant de reprendre le chemin de la capitale où nous arrivons vers 6 heures.

Le lendemain, repos plus ou moins forcé à la suite des fatigues des deux journées précédentes; néanmoins je vais présenter mes devoirs à M. de Giers, ambassadeur de Russie, qui veut bien me i)romettre des lettres de recommandation pour les autorités sibériennes.

P«^kîn se r<»nii)o>e tle deux cités : Tune la chinoise Xan-tclieni: placée au sud. Vautre la tartarc Xé-tr'lien;y:. la plu> ancienne. Celle-ci est de forme carrée, mesurant i»'j kilomètres de tour. Le remjiart qui renserre est percé de neuf portes, trois vers la ville chinoise, deux sur chacun des aatres eûtes: sa hauteur est d'environ treize mètres et sa lar^'^eur à la i»aitie supérieure est telle que deux chars i»euvcnt aisément s'y croiser. Aus anjrles. des tours can'écs surmontées de pavillons hauts de vin«rt-neuf pieds, l.es portes principales, comme la Ilatta-men ou la Chu-chi-nien, sont pré cédées d'une demi lune percée d'une enti'ée sui un seul côté: la Tsien-men — on écrit aussi Chien-men est la plus imposante : elle comprend d'abruMl.en venant de l'intérieur, la Talung:men, puis une place cairée communiquant avec l'intérieur par trois portes, dimt deux, celles de l'est et de louest sont à lusafçe de tous, tandis que celle du sud était réservée à Tempereur.

Dans la ville nionj»ole ou tartare, une autre ville a été construite au commencement du W siècle et entourée de remparts de i^Ius de dix kilonictr(»s et «le forme carrée, sauf au coin sud-ouest: c'est la ville impériale ou Iloan-tclieng'. Kntre la Tsien-men et la T«)i-men, première i>orte (le la ville impériale, s'étend une f^rande place entre la rue des JA^f^ations à Test et la rue dite Sî-eliou-mi-clian à l'ouest.

l)e]mis r()ccu])ation de Pékin par les alliés, le l)assaHe est libre ])ar la Toi-men et les autres ])ortes (lit(,*s Wu-nien ([ui la continuent jusqu'à la

porte irentrée, Tai-lio-men, du palais impérial. Et ce palais impérial, Tseu-kin-cheng, forme aussi une nouvelle ville centrale d'environ 35oo mètres de i)ourtour, fermée par des murs crénelés et par un large fossé.

En compagnie de M. Splingaerd et munis d'un laissez-passer que nous a obligeamment fourni son Excellence le Ministre de Belgique, je m'y rends le 14 mai. Nous traversons les premières portes de la ville imi)ériale, passons entre des bâtiments qui furent des casernes, franchissons de nouvelles i)ortes (Wu-men), puis arrivons en face du palais dont la première porte Tai-lio-men est gardée j^ar des Américains. Au vu de nos laissez-passer, l'entrée nous est jiermise et des eunuques, à la face glabre, nous reçoivent.

Au sortir de cette massive entrée, tunnel creusé sous le large rempart, on reste émerveillé : une large place, dallée de marbre, ornée çà et là de monstres en bronze sur des socles de marbre blanc et en face une longue estrade ; on y accède par deux escaliers tandis que le plan incliné central réservé à l'empereur est formé d'une dalle énorme de marbre sur laciuelle est sculpté un dragon. Sur l'estrade aux balustrades de marbre blanc, la salle du trône, Tae-lio-tien, vaste bâtiment rectangulaire couvert de tuiles en faïence jaune. C'est la première salle de réception ; l'em- I)ereur s'y rend le jour de l'an et le jour anniversaire de sa naissance pour recevoir les vœux de ses sujets. A l'intérieur, profusion de sculptures et d'ors au i)lafond, sur les piliers, partout ; au

«•'^•iitî»'. !ir Tii'iii».- aii4ii».-l «b.innent ae^ês trois e*k-;i li^-is s»!-i>ar*'»-; j.ai'jU*s lirril«--[iarfunis : sur le sol ui •'•pai- t-ipi-? r»-<*'iuvert «l'une c«»iiehe «le i>oussièr <jiu' -oul«'vont iio< iûiimIs sacrîlêires.

ronîoïirnanr !♦• trûn**, on arrive «lerrîère un jiorTi* il«* -nitii* i.'t vf»i<'i ont'ore «le majestuou: ^•-•«•ali**!*"^ TMi iiiailuv lilani-. îles bnmzos. îles lion a la '^\\**m\*' .miiiiat-anti*. une i»lai.-e îmniense, pui au fond, unr* nouvelle salle du tn'ine. Tehouniï lio-ti<Mî. id(Mitîï|ue à la iireniiiTe.

Va puis, rest cnror** le nii-nie speetac*le, mai iiVi'r pins th' niarl»res blancs, plus île balustrade? j»lus daniniaux en bronze ou en marbre: enfi un<* rlernirif salb» du trt"»ne. Pao-ho-tîen.

Cf'tti» sLTÎr* de salh*s du trône parallèles e lilaciM's dans laxr di* Pékin est eonstriiite d t(dlf srirtc* (pM* de la d(*rnière le Fils du Ciel ai devant lui en li^ne droite la «rrande artère qu mène à la pr»rte <ud d«* la ville. A jyauehe de ee î*alle*^ >oiit les a|»]»arliMnt»nts de l'enipereiir et d rini|H'-ratrie(*-nièie : à droite, les demeures de er»nrMiliiMcs dont , |»aiait-il, un «»'rand nombre u'on \n\< «jïiitté Ie> |»avillons où cdles attemlent leu sei^iienr et maître.

l'ai' une snite de ru(*lles entre d(»s murs élevés de |>oi'tes «iai"d<''es i»ai* Umits eonfrères, d'esealien et de e(»iirs. les eunu<j!n»s nous conduisent au: ap|)arteinents de l'enipen»ur et de rinij)ératriee ce sont des bâtiments sans et a «^e, (dos de mur: élev<'*s et divisés en (diambres i)ar des cloison: «le vei r(». Tout y est en désordre et indi(iue un( l'nitc» pi"<'M'i|»itée, mais déjà la ]»oussière a i*eeou

vert tous les objets qui n'ont i^u être emportés, des pendules et des horloges si nombreuses qu'il y en a partout, même dans les cours à terre, des meubles ciselés de Canlon, des livres, des tapis, etc. Puis ce sont d'autres appartements du même genre et du même style qui se répètent indéfiniment jusque derrière la troisième salle du trône. Ici, un petit jardin, un i)etit i)arc, tout mignon avec des allées étroites sous des jnns rabougris, autour d'arbres aux formes bizarres et tourmentées, i)rès d'une grotte et d'une fontaine; c'est le jardin de l'impératrice, appelé aussi jardin des fleurs, Yu-lioa-yen.

Au fond, une j^orte lourde et massive par laquelle nous devons sortir du palais. Des Japonais la gardent de l'extérieur et ne veulent pas la laisser ouvrir; nous tirons les verrous, enlevons les madriers qui la ferment, mais le petit homme du îsippon i)lacé en sentinelle de l'autre côté a appelé du renfort et menace de casser la tête aux eunuques s'ils enfreignent la consigne. Ceux-ci veulent retourner dans le i^alais et nous revenons sur nos pas, i)arcourant une seconde fois le petit jardin, les corridors des appartements privés et les salles du trône. A la porte de sortie sud, des Américains veillent et la consigne défend de laisser sortir qui que ce soit. Que faire? Passer la nuit dans quelque i)avillon ou sur le trône du Fils du Ciel? Attendre le j(mr au milieu de ces eunuques à l'air hébété et à la voix de femme? Persi)ective i)eu agréable! Nous tentons une dernière démarche : au relevé de la sentinelle nous

appelons, par une fente de la porte, le caporal qui vient examiner les postes. Il nous promet de présenter nos réclamations à l'officier de garde qui, vingt minutes îaprès, arrive et, après interrogatoire, nous permet de passer.

En me promenant le lendemain matin dans la Hatta-men-tadje (tadje - rue), j'apprends d'un sous-officier anglais qu'on exécutera cinq brigands vers II heures dans le quartier nord-est de la ville chinoise. Une charrette chinoise passe, je saute dessus et me fais conduire au lieu de l'exécution. Si les chevaux chinois sont désagréables, les voitures chinoises sont détestables : elles ne sont pas suspendues; il faut ou bien s'asseoir à la turque à l'intérieur ou bien se cramponner sur un des timons. Ce qu'on y est cahotté et secoué, c'est vraiment inouï.

J'arrive trop tôt; un Chinois, fournisseur de vivres aux troupes allemandes, m'invite à me reposer chez lui en attendant l'exécution; puis, quand les officiers anglais arrivent, me conduit chez un de ses parents qui me cède une i)lace sur son toit à une dizaine de mètres de l'endroit du supplice. La foule, dans la rue, grossit graduellement et voici les bourreaux avec deux grands sabres cachés dans des fourreaux de soie ; puis des officiers anglais, des coolies portant cinq cercueils et cinq cages en bois. Les têtes qui vont tomber y seront placées et suspendues au-dessus de la porte de Ilatta.

A II 1/2 heures arrivent les condamnés, à pied, les mains liées derrière le dos, une pancarte

attachée aux épaules indique le motif de leur condamnation. Ils paraissent joyeux, chantent et discourent, s'adressent au public qui les regarde sans s'émouvoir et avancent sans crainte. A dix mètres du bourreau, les soldats anglais qui les ont amenés, les arrêtent, puis un à un, ils sont conduits près de Texécuteur et de ses aides qui leur font la dernière toilette. Tout en laissant au condamné les mains liées sur le dos, les aides ramènent sa camisole en arrière de fac^on à découvrir le cou et le haut des bras, puis 1«? mettent à genoux, lui i)assent dans la bouche une corde qui est fortement nouée sur la nuque et enroulée autour de la tresse. Un des aid^s ramenant cette tresse par dessus la tète, tire dessus de fa(;on à ce que le condamné, toujours à genoux, ait le buste dans une position horizontale. Enfin, le bourreau appuie fortement sur les omoplates pour bien dégager la nuque, et d'un coup de sabre fait rouler la tête dans le sable jaune de la rue. Une clameur s'élève de la foule, clameur qui n'a rien de triste, car presque toutes les figures des Chinois sourient; près de moi, un gamin d'une quinzaine d'années ne peut contenir sa joie; il est charmé de l'adresse du bourreau. Et les cinq têtes tombent l'une après l'autre.

Le jeudi et le vendredi, visite de (luelqiies quartiers (lue je n'ai pas encore parcourus, notamment les environs de Chu-chi-men, les ruines de l'église de Xan-tang (ancienne cathédrale), le quartier ouest, les environs de la ville, les remparts de Pékin d'où la cax)itale ressemble à un

immense parc planté d'arbres entre lesquels sont semées des maisons sans étage ; la montagne de charbon Mee-chan, surmontée de pavillons d'où le regard plonge dans le palais impérial situé au sud ; le Pé-ta, ou île de Jade, montagne artificielle au milieu du lac du nord, Pé-haé, couronnée d'une pagode et décorée de pavillons et de balustrades. Puis visites de départ à la légation de Belgique, au Pé-tang, aux ambassades de France et de Russie, à M. Jadot, directeur général du chemin de fer Pékin-Hankow. .

Samedi 20 mai, départ de Pékin à 8 heures du matin pour Tchang-hsin-tien où je passerai les journées de dimanche et de lundi.

Tchang-hsin-tien est devenu célèbre à la suite du mouvement boxeur ; c'est là qu'eurent lieu les premières attaques contre les Européens ; tous les bâtiments de la gare, les ateliers de réparation et de construction de la section nord du Péhan furent détruits, incendiés et rasés. Aujourd'hui l'administration du chemin de fer reconstruit des bureaux, des ateliers ; quelques Belges et Français dirigent une centaine de Chinois employés comme maçons, charpentiers, monteurs, etc. La circulation des trains entre la porte Tsienmen et Pao-ting-fou est régulière trois fois par semaine. Autrefois la ligne s'arrêtait au sud de la capitale, mais depuis sa destruction par les Boxeurs et son rétablissement par le génie français, elle traverse le rempart de la ville chinoise.

Tchang-hsin-tien est un tout petit village composé de quelques habitations à l'est de la

gare ; à Touest, la Société franco-belge a clôturé un terrain spacieux pour ses ateliers. Les environs sont pauvres, grandes plaines jaunes sablonneuses s'étendant jusqu'aux derniers contreforts des montagnes qui bornent Pékin au nord.

Une des villes les plus imi)ortantes des environs est Lou-kou-cliow, au delà d'un fleuve large mais presque à sec que Ton traverse sur un pont dit de Marco-Polo. Ce pont, construit à la fin du xir siècle, fut magnifique ; tout en pierres, il a près de 225 mètres de longueur sur i5 de large et repose sur une dizaine de piliers ; ses balustrades sont de toute beauté et divisées par de petits lions. Mais ici comme ailleurs, personne ne veille à l'entretien des monuments : le pont menace ruine, son pavé de pierre est fortement creusé d'ornières et de fosses profondes. Le Iloun-lio ne trouvant plus un écoulement facile sous les arches où le sable s'est accumulé, s'est creusé vers l'est un autre lit. La ville, de forme carrée, est entourée de murs et défendue par des tours élevées au dessus des portes; des Anglais et desFran- ^•ais y tiennent garnison. A l'intérieur, silence de mort, dans les rues larges et sablonneuses.

Vers 3 heures, le soleil s'obscurcit tout à coup, un vent du nord commence à souffler et soulève tout le sable des environs. Tout est jaune ; c'est une temi)ète de sable comme on en voit souvent dans le nord de la Chine, et ce sable fin poussé en tourbillons fouette le visage, entre dans le nez, les oreilles, les yeux et rend la marche très difficile. Ces vents sont tellement fréquents que la

moitié, pour ainsi dire, de la ville de Lou-koueliow est remplie de sable et que de Tintèrieur les remparts ne sont plus visibles.

Avec un compatriote, M. Collet, et des Chinois, nous allons le dimanche après-midi, faire une excursion à cheval dans les collines avoisinantes, mais notre guide, après une heure de marche, déclare ne pas vouloir aller plus loin à cause des brigands qui infestent la contrée.

Le même train qui m'avait amené le samedi me reprend le lundi matin après avoir été jusque Pao-ting-fou, point terminus de la ligne exploitée régulièrement. Au-delà, les rails sont posés et des trains de ballast circulent jusque près de Tcheng-ting-fou, tandis que les études sont poussées plus au sud. A Pékin, je ne fais qu'un court arrêt et le mardi à midi j'arrive à Tien-tsin où l'hospitalité m'est très agréablement offerte par un Belge, M. Robert Geerts, qui fit vaillamment son devoir lors du bombardement de la ville et prit part à une expédition de secours vers Tchang-hsin-tien.

La ville chinoise de Tien-tsin est située à l'intersection du canal impérial Yun-ho et du fleuve Pei-ho. Distante de quatre-vingt milles anglais de la capitale, elle en est le port; malgré l'ouverture du chemin de fer en 1897, le commerce se fait encore par jonques qui remontent le Pei-ho jusque Tung-chow, d'où une route longue de quatre lieues permet d'atteindre Pékin par son côté oriental. Mais Tien-tsin, dont l'importance a grandi prodigieusement sous l'autorité de Li-hung-chang,

Il *

pourrait être un jour éclipsée par Tong-kou et Ta-kou, petits ports à remboueliure du Pei-ho, le premier desservi par le railw ay, à moins toutefois que des mesures ne soient prises pour régulariser le cours du fleuve et supprimer la barre qui en obstrue l'entrée.

La ville formait naguère un quadrilatère protégé par des murailles et contenait approximativement près d'un million d'habitants; des faubourgs très importants entouraient l'enceinte et c'est là que se faisait tout le commerce. Au sud de la ville chinoise, le long de la rive droite du Pei-ho s'étendent les concessions française, anglaise et allemande, cette dernière la moins ancienne et la plus éloignée de la ville chinoise.

La guerre récente et la prise de Tien-tsin par les armées alliées a modifié complètement l'aspect de la ville. Du Tien-tsin chinois, il ne reste plus que des décombres, presque toutes les maisons ayant été abattues ; les remparts n'existent plus et à leur place le gouvernement provisoire fait construire un boulevard. Entre la concession française et le faubourg sud où des Chinois en grand nombre ont rebâti des maisonnettes en planches, les Japonais ont occupé un petit territoire et élevé un quai que j'ai vu inaugurer le 25 mai. La concession française, qui a le plus souffert des boulets et des obus envoyés par le fort de Tien-tsin, se reconstruit petit à petit et s'agrandira probablement vers l'ouest ; la concession anglaise, dont le plus beau monument est le Town Hall terminé en 1889, recevra aussi une

augmentation de territoire jusqu'au mur de terre élevé vers l'ouest.

Sur la rive gauche du Veî-ho est la gare du chemin de fer Pékin-Tongkou-Shanhaikwan ; les Russes ont [iris iiossessioD du territoire adjacent entre la gare et le fleuve que longe la voie fen-ée. Plus au sud sur la même rive, des Belges ont acquis un grand ten-ain qui deviendra, espéronsle, une concession.

Il serait, en effet, de la plus grande utilité pour nos compatriotes de posséder en Chine des settlements. Le traité conclu à Pékin le 2 novembre i8fJ5 entre la Belgique et la Chine stipule (article 12) que les Belges pourront bâtir des maisons, des magasins, des églises, des iiûpitaux, des écoles, etc., dans les ports ouverts au commerce en Chine, et l'article 4^'. complétant ces dispositions, ajoute que les Belges et la Belgique jouiront sous ce rapport des avantages qui ont été ou seront accordés aux sujets ou au gouvernement des autres nations.

Des négociations seraient entamées entre la Belgique et le gouvernement chinois pour obtenir la reconnaissance comme concession belge du territoire acquis; eBi)éron8 un résultat heureux, spécialement en ce qui concerne Tien-tsin et Han-kow. Sa Majesté LéopoUl II, à la suite de conférences diplomatiques avec les gouvernements chinois et français, a obtenu pour une société franco-belge la concession d'un cliemin de fer reliant la capitale de l'empire, Pékin, au centre commercial le plus important de la vraie

Chine, Han-kow. Les deux tiers du capital sont faits par la France, le dernier tiers par la Belgique; la moitié du matériel est fourni par les usines françaises et belges, Vautre moitié par les usines chinoises de Ilan-yang qui actuellement sont dirigées par des ingénieurs belges. Le personnel d'exi)loitation est belge et français et le contrôleur général directeur de l'entreprise est un compatriote, ^L Jadot. 11 est question de construire un embranchement allant de Pao-ting-fou vers Tien-tsin et la gare terminus de cette ligne secondaire serait sur le terrain acquis par des Belges. D'autre part, la Compagnie d'Orient, fondée le 28 mars 1900 à Bruxelles au capital de 8.5oo.ocK) francs, a repris rexi)loitation des mines de houille très importantes situées à Kaï-ping et dans les environs, à quelques lieues de Tientsin ; c'est aujourd'hui l'affaire la plus considérable de ce genre en Chine et les capitaux belges y sont fortement engagés. Enfin il existe en Chine un certain nombre de maisons commerciales belges : citons la Belgo-Chine, les Comptoirs Belges et la maison Jacqmin ; des navires battant i)avillon belge et frétés par une maison anversoise se montrent dans les eaux chinoises; des missionnaires belges évangélisent la Mongolie. Ce sont autant de motifs i)our justifier l'existence de concessions belges en Chine.

Un des édifices (|ui a le plus souffert de l'attaque des Boxeurs est la belle cathédrale bâtie sur la rive droite du Pei-ho. Déjà détruite une première fois en 1870 lors de cette révolte qui

causa la mort de beaucoup d'Européens et notamment de plusieurs sœurs de charité, elle avait été reconstruite complètement et consacrée en 1897. Du chœur et des nefs, il ne reste rien debout ; seule la façade a résisté aux assauts des Boxeurs et des obus lancés du fort. Celui-ci, érigé non loin de la cathédrale, est aussi fortement endommagé : la tour centrale et les casernes sont éventrées.

Tien-tsin ne tardera pas à reprendre sa physionomie d'autrefois; les Chinois reviennent en masse reconstruire leurs maisons sous la protection du gouvernement provisoire composé de députés de chaque nation ; les rues seront seulement plus droites et plus larges. Les environs de la ville sont couverts de huttes où habitent les coolies employés par les Européens pour les travaux de réfection.

Dans les rues du Tien-tsin européen, c'est un va et vient de soldats et d'officiers, de troupes qui partent vers Pékin ou en reviennent, de militaires de toutes nationalités, qui ne s'entendent pas toujours et entre lesquels des rixes et des bagarres s'élèvent trop fréquemment, notamment dans la Takou road, bordée de cafés, de maisons louches, de bars où chante et danse un ramassis de tout ce que les armées européennes traînent après elles ; tel est le spectacle que notre civilisation dite supérieure offre aux Chinois.

Voulant consacrer un mois environ à la visite des ports de la côte chinoise entre Schang-haï et Hong-kong, je ne m'attarde pas à Tien-tsin; parti de Tong-kou par un bateau qui me permet

de revoir une dernière fois Che-foo et Tsîng-tau, je rentre à Seliang-haï le 3 juin.

lia Chine septentrionale est presque tout entière comprise dans les deux bassins du Pei-ho et du IIoanj>-ho, et est limitée d'un côte par Tocéan Pacifique, formant la mer Jaune et le golfe du Pé-tchili, de l'autre par la Mandchourie, les déserts de Mongolie et une suite de montagnes au-delà desquelles coule le majestueux Yang-tsé.

Le Pei-ho est un petit fleuve qui i)rend sa source dans les confins orientaux du désert de Gobi et se jette au fond du golfe de Pé-tchili après avoir arrosé les environs de Pékin et Tien-tsin ; le nombre de ses affluents est assez considérable, car ils drainent les eaux de près de i5o mille kilomètres carrés de territoire.

Le Hoang-ho ou fleuve Jaune vient du plateau du Kou-kou-noor en décrivant vers le nord une grande courbe jusqu'en Mongolie; sortant delà I)artie montagneuse au nitmient où il se dirige vers Test, il coule ensuite dans une plaine basse et fertile qu'il inonde fréquemment, puis se jette dans le golfe de Pé-tchili ai)rès avoir arrose Tsi-nan-fou.

En dehors de ces deux bassins, se trouve la I)resqu'île du Schan-tung, qui comj^orte trois ports : Che-foo, Wei-haï-wei et Tsing-tau.

Le nord de la Chine est i)eut-être la partie la plus riche de l'Empire du Milieu : d'une part, la

fertile vallée du Hoang-ho, dont la terre jaone est inépuisable ; d'autre part , les nombreux gisements miniers du Sehan-tung, de Fouest de Pékin et de Kaî-ping. De multiples voies ferrées relieront bientôt et relient déjà en partie les différentes régions : de Tien-tsin à Pékin, de Pékin à Han-kow% de Tien-tsin à Shan-hai-kwan et vers le Transsibérien, de Tsing-tau dans la plaine du Hoang-ho.

Au point de vue ethnographique, la Chine septentrionale, et plus spécialement le bassin du Hoang-ho, est habitée par des Chinois. Dans le nord, le mélange avec les Mandehoux est patent « tandis qu'il semble qu'on ait dans le Schan-tung un peuple métis provenant du croisement avec les habitants des plaines du Hoang-ho avant Tarrivée des fils de Han. Les différences entre les populations de ces régions sont peu nombreuses : ces peuples sont, depuis trop longtemps, en contact continuel pour que les particularités ethniques se soient conservées.

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La Chine centrale

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La Chine centrale

VOICI de nouveau Scliang-liaï, ville européenne transportée en Extrême-Orient; c'est dire qu'elle n'attire pas beaucoup le voyageur en quête de nouveautés. Chaque concession conserve sou cachet national : voulez-vous Être en France 1 allez à l'intersectinn des rues du Consusulat et Montauban : ce sont l'hôtel des Colonies, des maisons de commerce françaises, l'imprimerie de l'Echo de Chine, le seul journal de l'empire du Milieu rédigé dans la belle langTie des bords de la Seine, et, tout près, le Consulat, élégante demeure, les Missions, l'église Saint-Joseph, la

poste. Passez le Yaog-king-pang, vous vous seiitirez tout de suite sur territoire anglais : voici les Siclts ou Indous chargés de la police, les pelouses et les chemins tirés au cordeau, la cathédrale de la Trinité de style gothique et en briques rouges qui domine les maisons de banque construites le long (lu Bund, et la tour de la douane surgissant haute et fière au milieu de petits bâtiments.

La ville chinoise est plus attrayante, odeur et propreté à part ; sans y rencontrer l'animation et le mouvement qui caractérisent Canton, on y trouve cependant plus d'un quartier remarquable. C'est, pourrait-on dire, le troisième Schang-haï ou mieux, le premier si l'on tient compte de l'ordre chronologique. Un canal, autrefois assez large et assez profond, aujourd'hui à moitié comblé et rempli de vase où sont échouées des barques, sépare la vraie ville chinoise des concessions européennes et des quartiers sînoeuropéens. Un pont de bois à moitié croulant donne accès à une immense porte précédée d'une demi-lune; le jiassage est étroit et difficile au milieu de la boue, des immondices et des Chinois qui entrent et sortent. Dos mendiants v&tus de loques pouilleuses sont couchés dans les détritus infects au pied dos murs et implorent d'une voie cassée la pitié des ])assants qui, habitués à ces misères, n'y font pas attention.

Les ruos de la cité sont étroites, à peine dallées et plus tortueuses que partout ailleurs; plus sales aussi. Une marc d'eau verdàtre croupit au centre de l'agglomération ; au milieu de cet étang - ■ les

Chinois de Schang-haï le nomment un lac — une maison de thé a été construite. Serait-ce daqs cette mare que les tenanciers de la maison de thé puisent Teau qui leur est nécessaire? Il ne faudrait pas trop s'en étonner ; mon boy, dans l'île de Haï-nan, ne me préparait-il pas du thé avec l'eau fétide du fleuve ! Mais approchons : un pont de granit, tout en lignes brisées, conduit à l'îlot et voici près de la porte d'énormes jarres remplies d'une eau plus claire sans être cependant limpide : elle y est apportée au fur et à mesure des besoins par des coolies qui vont la chercher dans la concession française. La maison de thé est quelconque à l'intérieur; des Chinois, commerçants en costume de soie, l^'éventail à la main, et pauvres diables à moitié nus y boivent à lentes gorgées leur boisson préférée. La façade et le toit ont du cachet.

Le yamen du vice-roi mérite d'être mentionné ; il est plus grand et, semble-t-il, plus confortable que ceux vus précédemment. Les temples n'ont rien de spécial : devant de gros Bouddhas cachés dans une i)énombre mystérieuse, des fidèles font brûler des morceaux de papier de diverses couleurs, tandis qu'à rentrée de nombreux diseurs de bonne aventure extorquent aux imbéciles le peu de sapèques qu'ils ont gagnées.

Enfin, voici un endroit charmant : un petit jardin où l'on entre par une porte basse, presque une poterne de château féodal, et un couloir froid et sombre. A la sortie, de la verdure partout; des rochers dans tous les coins; de i)etits sentiers

faits, dirait-on, pour les pieds mignons des nobles dames de Chine, serpentent malicieusement autour des bosquets torturés à plaisir; puis ce sont des promenoirs aux i)arois de marbre et de granit qui donnent une fraîcheur agréable, de petites salles où des Chinois jouent et boivent du thé, et encore des jardins mignons, i)etits ruisseaux et l)etits bassins en rocaille, où grandissent des lotus. C'est un endroit tranquille dont les Chinois eux-mêmes savent apprécier la fraîcheur et la gentillesse.

Toute la journée du 4 j^ii^ est occupée jiar la visite de la cité chinoise. Le lendemain, le R. P. de Cock, procureur des missions belges en Chine, veut bien me servir de guide dans une excursion à Zi-ka-wei, chez les Pères de la Société de Jésus. Une belle route ombragée, le long d'un canal, mène de Schang-haï à la ^Mission des Jésuites. Le Père Recteur nous re(;oit d'une façon charmante et nous montre les diverses bâtisses et notamment labibliothèque très riche en ouvrages européens et chinois. Puis le Père Lefloc nous fait voir l'observatoire météorologitiue très bien installé. Knfin, pendant plus d'une heure, nous visitons la maison des apprentis où de pauvres enfants, recueillis par la charité des Pères, sont instruits dans divers métiers et reçoivent une excellente éducation ; ils arrivent à de très beaux résultats en fait de peinture, statuaire, ébénisterie et menuiserie.

Le G, travail au Club anglais dont la bibliothèque bien fournie renferme la majeure partie

des livres anglais traitant de la Chine et de TExtrême-Orient. L'après-midi, quelques visites, puis départ pour Han-kow.

Le Siii-an, petit steamer de la maison Arnliold, Karberg and C°, quitte Scliang-liaï le soir et pendant la nuit descend le Whang-po, puis tournant vers Touest, remonte le plus i^uissant fleuve de la Chine, le Yang-tse-kiang, dont Tembouchure a plus de 8 kilomètres de largeur. Le premier arrêt a lieu le 7, à 8 1/2 heures du matin, à Tungcliow, petite ville sur la rive gauche du fleuve, à 75 milles environ de Schang-haï. L'arrêt n'est pas de longue durée : un canot se détache de la rive et amène quelques Chinois.

Le nombre des passagers Jaunes est considérable : ils sont massés dans les immenses salles de Tentrepont où ils passent le temps à bavarder, à fumer et à dormir. En première classe, je suis seul passager; aussi avec le cai^itaine, un Allemand, je fais de longues et fréquentes causettes sur le pont, tout en regardant les rives se dérouler devant nous. Elles sont basses, couvertes de verdure, joncs, roseaux et arbres, au milieu desquels se cachent des villages. Le fleuve, majestueux et large comme un bras de mer, roule des eaux jaunâtres; de temps à autre, la rive est coupée par rembouchure d'un canal ou d'une rivière et par de petits golfes où sont ancrées des barques chinoises.

A II heures, deuxième arrêt à Tung-lo-to; puis à I heure, nous laissons à gauche les ouvrages de défense de Kiang-yin : deux forts, quatre fortins

et soixante-dix canons ; les soldats sont éparpillés dans différents camps bâtis dans les environs.

En face à i)eu près, sur la rive gauche, nouvelles fortifications; puis des cuirassés chinois de fabrication allemande et anglaise qui se sont réfugiés sous la protection de ces forts de peur d'être capturés par les Européens; enfin la ville même de Kiang-yin, entourée de murailles et d'un canal qui la met en communication avec le fleuve.

Le Yang-tsé-kiang, qui s'est considérablement rétréci dans la passe de Kiang-yin, reprend en amont de cette ville sa largeur accoutumée ; ses eaux d'un jaune d'argile sont sillonnées par des quantités de Jonques. Les fortifications sont nombreuses sur le Yang-tsé : à ïscliu-san, où nous arrivons vers 7 heures du soir, un fort à coupole domine une colline de la rive droite et est flan- (lué d'un autre fort, de batteries et d'un camp fortifié. Voici le grand canal imi^érial qui coui)e le Yang-tsé à Tan-tu, œuvre colossale que l'on admire encore malgré l'état déi)lorable où le laisse l'incurie des autorités chinoises.

A 8 lieures du soir, nous abordons à Chin-kiang, ville importante et port ouvert au commerce avec les Européens qui y possèdent un quartier. Le commerce y est très actif : toiles, syicre, tabac, cire, pétrole et bois à l'importation ; riz, blé, soie et fi'uits à rexi)ortation. La ville qui compte plus (\o 100. (XM) habitants est construite en aval du quartier européen et ceinte de longs et larges murs; une branche du canal impérial la protège

vers Touest et le sud tandis qu'une colline, sur laquelle est bâti le consulat anglais, la sépare du fleuve. En amont la Gold Island que Ton dit être un des plus beaux endroits de la contrée ; aussi des moines bouddhistes y ont-ils fondé un temple et un monastère.

Pendant la nuit, nous passons Yi-cheng qui possède une belle pagode à sept étages, puis nous traversons une passe étroite que les Chinois ont encore eu soin de fortifier. Vers 3 heures du matin, c'est Nan-kin, ancienne capitale bien déchue, cachée derrière d'énormes remparts que l'on aperçoit à peine du fleuve. Cette ville, appelée aussi Kiang-ning-fou, est ouverte au commerce européen depuis 1899 ; elle renferme plusieurs monuments curieux, une fabrique de canons et un camp militaire.

Le 8 juin nous réserve une superbe journée : un ciel sans nuage, un soleil dont l'ardeur est tempérée par une légère brise, le fleuve moins large, les vues plus animées et les villages moins rares. A 8 heures du matin, nous laissons à gauche Taï-ping-fou, célèbre i)ar la révolte qui y prit naissance il y a quelques années. Un i)eu avant 10 heures, traversée d'une gorge étroite : sur la rive droite l'East Pillar, montagne de 76 mètres de hauteur tombant à pie dans le fleuve, entourée d'un mur blanc et surmontée d'un fortin en pierre ; sur la rive gauche le West Pillar, autre montagne aussi abrupte sur laquelle des batteries ont été montées.

Qu'est ceci ? Une ville, dirait-on. C'est une

ville, en effet, Wou-hou, localité importante au point de vue commercial, car elle est réunie par de nombreux canaux aux centres de production du thé et de la soie. Voyez ces tours rondes et les étages des pagodes ; et là bas, sur la petite émînence, Téglise catholique et la mission ; et la belle rive avec ses habitations européennes et chinoises. Même... est-ce possible? Là, dans le fleuve, en face de la ville, deux navires de guerre autrichiens. Que viennent-ils faire dans ces parages ?

Nous passons. Les rives redeviennent basses et couvertes de joncs; j'ai pour horizon le fleuve et la ceinture verte derrière laquelle s'étendent des plaines d'alluvion. Puis, brusquement, les plaines se relèvent en collines (les Ta-wa-shan derrière Kieu-shien) ; et du fleuve émergent des îles : la plus belle est Pau-sé-ki.

6 heures! ïa-tung, arrêt î Quelques Chinois descendent. Et d'une colline escarpée s'élancent les toits de la pagode de Kian-schau-ki qui tranchent fortement sur le ciel empouri)ré aux derniers feux du jour.

Avançons. Ngan-king, ville curieuse. Un mur long de près de 2 kilomètres la sépare du fleuve; elle possède une des plus belles pagodes de la Chine centrale. Malheureusement le Sui-nn n'y fait qu'un arrêt très court et la nuit n'est pas suffisamment claire pour qu'on puisse distinguer les beautés architecturales de cet édifice.

Le 9, au point du jour, nous remontons la dangereuse passe de Ma-tung, x)uis à 7 heures nous

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SCHANO-HAÏ. EKIIg* .

HAN-KOW. La Vlng-t**-klin

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dépassons Peng-tsé et contournons un immense roc de loo mètres de hauteur qui se dresse solitaire au milieu des eaux. En cet endroit le paysage est vraiment splendide : vers l'ouest, ce rocher, appelé Siau-kou-shan ou petit orphelin, séparé par un bras du fleuve, d'une rive plate où croissent des joncs; vers l'est, de hautes montagnes dont les sommets pointus se détachent à l'horizon comme les dents d'une scie, et dans une vallée élevée une croix i)lantée sur la tombe de missionnaires morts i)our la foi. Le petit orphelin vu d'aval n'est qu'une masse calcaire aux parois arides; vu d'amont, on dirait un dôme de verdure. Un petit temple le surmonte; et sur l'un de ses flancs, au travers du feuillage, on aperçoit un monastère de bonzes.

Peu après, sur la gauche, une large rivière : c'est la partie nord du lac Po-yang. Le lac, immense masse d'eau qui s'étend vers le sud, est la route suivie par les jonques qui apportent à Kiu-kiang les produits de la i)rovince du Kiangsî, notamment les porcelaines de lao-tscheu. A l'entrée de ce lac, la petite ville fortifiée de Hou-kau.

Kiu-kiang, bâtie sur la rive droite un peu en amont de Ilou-kau, est un i^ort ouvert; la ville est entourée de murailles, défendue par plusieurs fortins sur les rives du fleuve et comi)te plus de Oo,ooo habitants; elle est considérée comme l'endroit le plus chaud de Chine et, en effet, le thermomètre marque 3i degrés lors de notre passage à lo heures du matin. Beaucoui) de mouvement à

notre arrivée, sur le quai et sous les arbres qui le bordent; c'est dimanche et la messe vient de finir.

Après Kiu-kiang, la première ville de quelque importance que nous rencontrons est Wusueh, sur la rive gauche. A 8 milles de là, nous passons la Porte du Yang-tsé ou Pwan-pien-shan : un rocher se détache à notre gaucho et avance dans le fleuve, tandis que l'autre rive est formée de montagnes hautes d'une centaine de mètres. Et pendant près d'une heure se déroule un paysage merveilleux : le fleuve est encaissé ; sur ses bords de petits villages de pêcheurs et d'agriculteurs, où des femmes battent le grain avec des fléaux. Nous sommes aussi en plein district minier; un petit chemin de fer amène la houille au bord du fleuve.

Nous dépassons Ki-chan et Ki-tau. A Shi-wuyan, de grandes usines d'étain et de zinc sont reliées par une voie ferrée aux mines de houille de Tich-shan-pu.

Enfin le lundi 9 juin, à l'aube, après un coude du fleuve, nous apercevons l'agglomération la plus considérable de !a Chine centrale, cette trinité de villes : Ilan-kow la commerçante, Han-yang l'industrielle, Wu-chang la militaire; les deux premières de part et d'autre du Han, la dernière en face du confluent du Han et du Yang-tsé. A 8 heures du matin, le commandant du Sui-an fait jeter l'ancre non loin du quai de la concession allemande.

Il n'y a qu'un hôtel à ilan-kow; avant d'y faire

transporter mes bagages, je fais visite à M. de Villegas, vice-consul de Belgique, qui a l'obligeance de me recommander à un compatriote, M. van der Stegen, fixé en Chine depuis de nombreuses années ; ce dernier me permet d'occuper une chambre dans sa vaste demeure et aussitôt je m'y installe.

Han-kow, disent les Chinois, doit son développement et son importance au « Fengchoui » , c'est à dire que son emplacement i)ossède toutes les bonnes qualités requises parla géomancie; elle est en réalité redevable de sa puissance commerciale à sa position géographique au milieu d'une province fertile et très peuplée, au confluent du Han, rivière qui vient du nord, et du Yang-tsé, la grande voie de communication de l'hinterland avec la côte. Elle deviendra plus importante encore lorsqu'elle sera reliée aux provinces septentrionales et méridionales de l'empire par deux voies ferrées, dont l'une est en construction et l'autre à l'étude, toutes deux établies en partie avec des capitaux belges et par des compatriotes. Récemment un journal de Schang-haï publiait un article sur les entreprises belges et ne pouvait dissimuler l'envie que fait naître chez nos puissants voisins notre activité débordante et couronnée de succès. C'est une vraie joie de voir notre pays, si petit sur la carte de l'Europe, lutter courageusement et victorieusement contre de plus grands. Dans le domaine économique, nous gagnons du terrain ; nous en gagnerons encore si , comprenant mieux l'importance du marché mondial et la

nécessité de nous y créer des débouchés, nos industriels et nos commerçants se lancent dans les entreprises étrangères au-delà des mers et créent, entre autres, une marine belge pour le transport des j)roduits de la patrie.

Ilan-kow a, en outre, le grand avantage d'être peu distant de bassins liouillers et de mines de fer, de se trouver i)resque au centre des districts cultivant le thé, la soie et le coton. Les Chinois ont, dans l'agglomération dont Han-kow fait partie, des usines : hauts-fourneaux, laminoirs, fonderies de canons, fabriques de fusils, usines à tisser, atelier monétaire; les Européens possèdent en outre une fabrique d'albumine et des manufactures d'allumettes. En mai, lors de la récolte du thé, Han-kow prend une animation excei)tionnelle; plus de trois mille jonques se rencontrent dans son i^ort avec beaucoup de navires à vai)eur, particulièrement des steamers russes.

Des trois villes voisines, Wu-chang, Han-yang et Han-kow, la dernière seule est ouverte au commerce européen; dès 18G1 les Anglais obtenaient une concession tout i)rès et en aval de la ville chinoise; les Ilusses, les Français et les Allemands reçurent des territoires plus à Test; un magnifique quai court le long de ces concessions. Viennent ensuite, en descendant le fleuve, la concession jai^onaise, un terrain inoccui)é, le quartier belge et la gare maritime du chemin de fer Hankow-Pékin.

La colonie belge est nombreuse à Han-kow^; ma première journée dans cette ville se passe en

visites à quelques Belges, entre autres au docteur Spruit et à MM. Clavier et Jadot, ingénieurs chargés de la direction des travaux du chemin de fer. Ces aimables compatriotes m'accordent l'autorisation de visiter le tronçon construit et rendezvous est fixe à 2 heures au Cercle belge, beau local composé de trois pièces avec salle de billard et cabinet de lecture, où les Belges se réunissent presque chaque soir.

La voie ferrée Pékin -Hankow aura sa gare terminus au nord-ouest de la ville chinoise de Han-kow, une autre gare dans la concession française et enfin une troisième au nord-est de la concession belge; cette dernière, ouverte au service des voyageurs et des marchandises, s'appelle la gare maritime, nom qui n'est pas usurpé, car le Yang-tsé jusqu'au confluent du Han peut être considéré, au point de vue du commerce et des communications, comme un long fiord s' avançant jusqu'au centre de la Chine. Aux plus basses eaux, il mesure au minimum 6 mètres de profondeur et, à Han-kow, lors des fortes eaux, le niveau s'élève de i3 mètres au dessus de l'étiage.

De la gare maritime, la voie ferrée s'infléchit doucement vers le nord pour traverser plusieurs canaux et rivières sur des ponts non encore complètement terminés. C'est pourquoi nous nous embarquons dans un petit bateau à vapeur qui nous attend au quai anglais ; il nous emmène à travers les innombrables barques chinoises qui couvrent le Yang-tsé et passe devant les concessions russe, française et allemande.

Voici la concession Japonaise, terrain à peine aplani sur lequel des Chinois ont construit des huttes en bambous; ici plus de quai, les eaux du fleuve rongent les rives et diminuent chaque jour un peu la surface du teiTain concédé.

Voilà la future concession belge que délimitent des bornes de pierres marquées de trois lettres dont personne ne i)eut expliquer la signification. Espérons que ce terrain acheté par le Roi, disent les uns, par une société belge, disent les autres, deviendra à bref délai une concession ; placé près de la gare maritime et entre celle-ci et Han-kow, il est tout désigné pour être le centre des affaires, d'autant plus que précisément en face, sur l'autre rive (lu fleuve, s'élèvera la gare maritime du chemin de fer Hankow-Ganton.

Au delà de la gare maritime, s'étend une plaine couverte de joncs et de roseaux, entrecoupée de canaux et de ravins. Notre steamer quitte le Yang-tsé et s'engage dans une rivière pour nous déposer au kilomètre 17, aux abords d'un des plus beaux ponts de la ligne déjà construite.

Une drésino mise en mouvement par six Chinois nous mène aux ateliers du kilomètre 20 et plus loin à la gare de Neik-ko. La voie solidement assise traverse une plaine qui, lors des crues du fleuve, est complètement inondée ; aussi a^t-on dû faire de hauts remblais et construire de nombreux viaducs et ijonts dont l'un est long- de 280 mèti'es. Les rails sont placés jusqu'au kilomètre 149 et, il y a quelques jours encore, des trains réguliers circulaient entre les kilomètres

17 et iio. Pour le moment, ils sont supprimés, toutes les locomotives étant employées au transport du matériel à l'extrémité de la ligne où il faut creuser un tunnel (i). Jusqu'au kilomètre loo, le paysage est le même partout : de légères ondulations de terrain dans une plaine convertie en rizières et en i)lantations de thé, avec yà et là des villages chinois. A partir du kilomètre loo, la voie entre dans une contrée montagneuse et s'élève en pente douce pour commencer l'ascension de la ligne de faîte entre le bassin du Yangtsé et celui du Hoang-ho.

Nous revenons sur nos pas véhiculés par la drésine jusqu'au kilomètre lo, c'est à dire jusqu'à la gare maritime où des navires déchargent de lourdes pièces de pont, des poutres et des ferrailles de toutes espèces. Près du quai, notre steamer nous attend et nous rentrons à Ilan-kow par le Yang-tsé-kiang.

Le soir, réunion très cordiale de presque toute la colonie belge de Ilan-kow au Cercle, où l'on cause de la Belgique et de la Chine.

La pluie qui menaçait de tomber le ii, vient le 12 juin rafraîchir la temi)érature, mais aussi rendre plus difficiles les promenades dans des rues qui se transforment aisément en marécages. Je prends un peu de repos; rai)rès-midi, petite excursion dans la ville chinoise ; les rues, celles

(i) Actuellement (i9o3), les travaux sont activement poussés de Ilan-kow vers le Hoang-ho et de Cheug-ting-fou vers le Sud. Un embranchement de Cheng-ting-fou vers Tai-yuen-fou dans la province du Shan-si est en construction.

surtout qui conduisent au Yang-tsé ou au Han, présentent une animation extraordinaire, de même que les rives où sont ancrées des milliers de jonques ; on se croirait à Canton dans le faubourg commerçant. Mais si l'on s'éloigne du fleuve, les mes deviennent désertes presque et les maisons plus espacées ; entre elles quelquefois des mares d'eau stagnante.

Le i3 juin, chaleur torride; c'est le moment d'aller visiter les hauts -fourneaux d'Han-yang où je suis cordialement reçu par trois Belges, M. Robert, ingénieur, et MM. Dyckmans et FranquignouUe, deux contremaîtres de la vallée de la Meuse. L'usine est située sur la rive droite du Han; elle est reliée au Yang-tsé par une voie ferrée qui sert à amener près des liauts-fourneaux la houille et le minerais de fer. Un train spécial eomiiosé d'une locomotive et d'un fourgon me conduit en quelques minutes à l'usine même qui possède deux hauts-fourneaux, un four Martin, un four Bessemer, des laminoirs, et qui occupe environ lôoo ouvriers chinois. Elle a été construite par la Société Cockerill et est actuellement la propriété de S. E. Cheng.

Au dire des ingénieurs qui dirigent cette usine, les Chinois sont d'excellents ouvriers qui, - ceux du moins qui ont fait leur apprentissage en Europe, — sont capables de mener à bonne fin la besogne qu'on leur confie ; cependant on leur reproche, non sans raison, leur lenteur et leur manque d'initiative. Cette usine produit do l'acier dont une partie est transformée en rails pour

le Pé-han ; l'autre est transportée à l'arsenal voisin, où Ton en fait des canons.

Grâce aux démarches qu'avaient bien voulu faire la veille MM. de Villegas et Robert, je puis visiter cet arsenal. D'abord la salle où se fabriquent les fusils ; toutes les machines, plus de deux cents, proviennent de la maison Lchve de Berlin. Abstraction faite des ouvriers qui sont tous Chinois sauf deux contre-maîtres chargés de les diriger, on se croirait volontiers dans quelque manufacture d'armes du pays de Liège : tout est en ordre parfait, les machines et les outils sont bien entretenus; le travail se fait avec régularité et les nombreux fusils qui sortent de ces ateliers ne le cèdent en rien à ceux importés d'Europe. Ensuite la cartoucherie où je suis la fabrication d'une cartouche depuis son état primitif sous forme de platine de cuivre jusqu'à sa mise en caisse. Enfin la manufacture de canons d'où sortent principalement des pièces de campagne que l'on dirait nouvellement importées d'Europe, tellement le travail est soigné.

Au retour, j'ai le plaisir de voir des soldats chinois faire l'exercice à l'européenne sous le commandement d'officiers chinois : marches, contre-marches, mouvements tournants, déploiements en tirailleurs, rassemblements, exercices de tir, tout se fait avec un ordre presque parfait, une exactitude étonnante.

Et i3endant que les vagues du Yang-tsé balancent la jonque chinoise qui me ramène à llan-kow, je ne jmis m'empêcher de souder ces

trois choses : hauts-fourneaux, arsenal, armée ; l'industrie métallurgique implantée au centre de TEmpire du Milieu, les engins de guerre fabriqués par les Jaunes qui semblent savoir se plier à la discipline militaire et former de bonnes armées. Cependant il n*est pas à craindre que la vieille Europe soit attaquée un jour par la Chine nouvelle et s*il existe un péril jaune, ce n'est certes pas un péril militaire. Péril économique alors ? Pas davantage, je pense; car si le Chinois est capable de certains travaux, il les exécute d'une façon machinale et ne saurait lui-même améliorer les procédés (i).

Le lendemain 14, mon état de santé devient mauvais et je ne puis faire qu'une promenade dans la ville chinoise et visiter le temple principal, beau monument perdu au milieu de ruelles malpropres et tortueuses. Atteint de dysenterie, je dois garder la chambre la matinée du i5 et, sur les conseils du médecin, quitter Han-kow par le premier bateau. Affaibli par la maladie qui, sans être très dangereuse à ses débuts, vous coupe bras et jambes, je m'embarque le soir du même jour sur le Mei-shiin \}ovlv rentrer à Schang-haï.

Quoique s'effectuanti)lus rapidement que l'aller, le retour me paraît très long, car il me faut rester toute la journée couché sur une longue chaise ; la chaleur est insupportable et un i)eu de fièvre se déclare le lendemain du départ. Le 17, arrivé à

(i) Voir des considérations très intéressantes sur ce sujet dans Weulersse, Chine ancienne et nonuelle (Paris, Colin) où un chapitre est consacré à l'étude du prétendu péril jaune.

Schang-haï, je consulte un médecin qui me déconseille fortement de retourner à Hong-kong dans rétat où je suis; il m'ordonne d'aller directement au Japon et de m'y reposer jusqu'à guérison complète. Tout ce que je puis faire pendant les quelques jours restants, est d'aller dire adieu aux amis et connaissances, notamment à M. Siffert, l'aimable consul de Belgique et au R. P. de Cook, l'obligeant procureur des Missions belges. Le vendredi 21 juin, je quitte la Chine.

La Chine centrale est comprise toute entière dans le bassin du Yang-tsé-kiang, un des fleuves les plus importants du monde, dont les sources sont dans le Tibet et l'embouchure dans l'océan Pacifique. 11 a pour limite au nord les ramifications orientales des Kuen-lun et au sud-est une série de montagnes décrites par Richthofen (1) qui leur donna le nom de Nan-shan ou Nan-ling. Par de nombreux affluents de gauche et de droite, le Yang-tsé draine les eaux d'un territoire immense où ont été construites des villes importantes, telles que Tching-tou-fou, métropole du Se-tchuen, Tchoung-king, Koei-yang, Itchang, les trois centres Wu-chang, Ilan-yang et Ilan-kow, Kiu-kiang, An-king, Nan-king et Schang-haï.

Le moyen et le bas Yang-tsé sont le centre de la culture du thé et de la soie ; c'est la imrtie la i)lus i^oi)uleuse de la Chine et la i)lus fertile.

(n Frcihcrr von RinrriiOFEX. China. On a donné à une partie de ces montagnes le nom de Richthofen Gebirge.

Dans la Chine centrale, il n*y a pas que des Chinois. Aux sources du Yang-tsé, on trouve des Tibétains : les uns plus ou moins civilisés et dirigés par des lamas, les autres à demi sauvages ou Fans qui se rencontrent surtout dans les montagnes du Se-tchuen. Près d'eux vit une autre variété, celle des Lolos, qui semble n'être nullement apparentée avec les Chinois. Puis viennent les Chinois proprement dits parmi lesquels vivent, comme en des oasis, des Miaos réfugiés dans les endroits les plus inaccessibles; ces Miaos, que des liens de parenté unissent très probablement à d'autres tribus non policées de la Chine méridionale, sont les restes des anciennes populations aborigènes que les Chinois ont refoulées et finiront par éliminer ii).

L'Ecole d'interprètes belges pour la Ciiixe

La connaissance de la langue chinoise est nécessaire à tous ceux qui veulent s'établir dans l'empire du Milieu pour y faire le commerce ou y entreprendre des explorations : elle est plus

I Nous ne nous étendrons pas ici sur les mœurs. les coutumes, la société et le gouvernement de la Chine : nons y reviendrons ailleurs. Outre les ouvrages cités de Groot. Richthofex, Recms, Weilersse. il faut lire aussi Smith. Village life in Chinn et Chinese characterisiics; Simon. La cite chinoise; Courant, En Chine, Mœurs et institutions ; D' >L\t1(;non, Superstition, crime et misère en Chine; M*?^ Favier. Pékin : PlOi.ET, La France au dehors. Les missions catholiques au AVA'' siècle, t. m : KùRSOHNER, China; E. TiESSEN, China, et d'autres ouvrages dont les principaux ont été réunis dans un essai de bibliographie chinoise en appendice au volume de E. et O. Reclus, L'empire du Milieu.

indispensable encore aux Européens attachés aux Compagnies de chemins de fer et aux Sociétés d'exploitation ainsi qu'aux consuls et diplomates.

Les grandes puissances forment leurs interprètes en Chine de la façon suivante :

Les Français suivent les cours de TEcole des langues orientales à Paris, où ils reçoivent des leçons de professeurs européens et de répétiteurs chinois ; après trois ans d'études, ils passent un examen final qui leur donne le titre d'élèveinterprète pour la Chine et comme tels ils sont envoyés sans retard à Pékin. Ils sont attachés à la légation de France, se choisissent un lettré qui leur donne des leçons de chinois, restent sous la surveillance du premier interprète de la légation et après quelque temps d'étude, sont chargés pour la légation de certains travaux de traduction de plus en plus difficiles. Ils entrent ensuite dans la carrière consulaire ou restent attachés à la légation à Pékin.

Les Allemands suivent les cours de l'Orientalisches Seminar à Berlin, où leurs études semblent beaucoup plus approfondies que celles des Français à Paris ; ils sont envoyés ensuite soit à la légation à Pékin, soit dans les consulats de Chine où ils continuent leurs études avec des lettrés sans surveillance aucune. Petit à petit, ils sont chargés de traduction et entrent dans la carrière consulaire en qualité de vice-consuls.

Les Russes font leurs premières études à l'Institut oriental de Saint-Pétersbourg, puis arrivent

à Pékin avec un traitement annuel de 7200 francs, y continuent leurs études de chinois avec des lettrés et travaillent à la chancellerie ; ensuite ils entrent dans la carrière consulaire (i).

Les Anglais passent à Londres un examen assez facile qui ne demande guère de préparation spéciale ; puis ils sont envoyés à Pékin où ils demeurent deux ou trois ans, étudiant le chinois sous la direction d'un lettré. Ils deviennent ensuite élèves-interprètes et travaillent sous la surveillance du premier interprète ; ou bien ils sont envoyés dans les ports comme adjoints au consul et après deux ou trois ans de stage sont nommés vice-consuls (2).

Les légations de Hollande et d'Autriche ont pris leurs interprètes parmi les jeunes gens de ces pays qui ont été ou sont au service des douanes chinoises.

De ces informations résultent ces conclusions importantes : i" que le séjour à Pékin doit être assez long, deux ans me paraissent nécessaires (3);

fi) L'institut oriental de Vladivostok, dont nous ferons connaitre l'organisation, formera aussi des élèves inter])rètes.

{•2} Voir dans Cii. Bkresford, The break-up of China, p. 344 et suivantes, une étude critique sur la carrière consulaire en Chine.

(3) La multiplicité et la délicatesse des accentuations rend les lanp^ues jaunes impossibles à apprendre hors du pays où on les ])ar]e et stérilise tous les efforts de linguistique faits à leur sujet dans les écoles coloniales ou orientales établies en Europe. D'où la nécessité d'un long séjour en Extrême-Orient i)our celui qui veut étudier et savoir le chinois. M. Courant, En Chine. Mœurs et institutions, hommes et faits. Paris, Alcan, 1901.

2** que le meilleur moyen d'apprendre le chinois est de se faire donner des leçons par un lettré, — chaque élève en ayant un pour lui seul, — même si Von a suivi des cours de chinois dans les écoles spéciales de Berlin, Paris ou Pétersbourg.

Le 8 mai, j*eus un entretien avec Sir Robert Hart à Pékin au sujet des cours organisés par l'administration des douanes chinoises. Il résulte des réponses et des renseignements qu'il m'a donnés que l'administration des douanes n'a pas d'école proprement dite pour ses employés. Quelques-uns de ceux-ci ont été appelés à Pékin pour étudier la langue chinoise ; ils y ont loué une maison, y habitent et y vivent en commun, ont choisi des lettrés chinois pour leur donner des leçons et, suivant leurs aptitudes, ont fait à Pékin un séjour plus ou moins long et par conséquent des études plus ou moins approfondies : ceux qui montraient des dispositions spéciales pouvaient rester plus longtemps. D'autres sont parvenus à se faire recevoir comme pensionnaires dans des familles chinoises et, en contact continuel avec des Chinois de tout âge, parents et enfants, ils ont fait de rapides progrès et se sont bien trouvés de l'expérience qu'ils avaient tentée. D'autres enfin se sont réunis à Nan-kin dans une maison louée par eux où ils se faisaient préparer leur nourriture et prenaient des leçons de chinois avec des lettrés qu'ils choisissaient eux-mêmes. Les autres employés européens des douanes chinoises doivent au bout de trois ans do service

connaître la langue du pays et passer un examen sur le dialecte mandarinal.

Pour le moment, à cause de la guerre, il n'y a plus de jeunes gens des douanes à Pékin pour y étudier le chinois, mais aussitôt la paix conclue, d'autres y reviendront et suivront la méthode de leurs prédécesseurs; l'expérience tentée par quelques-uns de vivre en pension dans une famille chinoise ne sera probablement pas continuée.

A mon avis, une école d'interprètes belges pour la Chine devrait être créée et je ne crois pas nécessaire d'insister ici sur les avantages que procurerait aux Belges cette école, non seulement au point de vue commercial et industriel, mais aussi pour la formation de consuls; troj) souvent, hélas, ces derniers, tout comme les commerçants ou les directeurs d'usines ou d'entreprises, sont à la merci d'interprètes dont la fidélité n'est pas toujours à Tabri de toute suspicion.

Je me permets de proposer un plan d'organisation de cette école que l'on pourrait rattacher à une do nos Universités ; je tiens surtout compte des renseignements que j'ai recueillis en Chine à différentes sources, dos observations que j'ai faites autrefois au Séminaire des langues orientales de Berlin (i) et récemment au cours de mes enquêtes sur l'organisation de l'Ecole française d'Extrême-Orient à Saigon et de l'Institut oriental à Vladivostok.

y\) Jos. IlAl.KIN, L'enseig^nement de la géographie en Allemagne et la réforme de l'enseignement géographique dans les unioersités belges j 1900.

But : Former des interprètes, i° pour faciliter par leur entremise les rapports entre les industriels et commerçants belges d'une part, et les autorités, commerçants et ouvriers chinois d'autre part ; 2" pour permettre aux consuls de traiter par leur moyen avec les autorités chinoises sans l'intermédiaire d'interprètes étrangers d'abord, personnellement dans la suite ; 3" pour avoir à la légation de Belgique à Pékin — et même aussi près des consuls généraux — un petit nombre de jeunes gens connaissant suffisamment le chinois pour être chargés de missions spéciales dans l'intérieur du pays (i) ou de travaux de chancellerie ; 4** ^'fin d'arriver aussi rapidement que possible à former pour la Chine un corps consulaire spécial composé de personnes connaissant à fond le chinois (2).

Admission : Seraient admissibles les jeunes gens qui auraient terminé leurs études moyennes et subi un examen d'entrée sur la langue française, deux langues étrangères (allemand et anglais), la géographie générale, la géographie détaillée de l'Asie, l'histoire contemporaine, les mathématiques élémentaires. Si le candidat avait

(1) Chaque consulat général en Chine, de même que la légation ù Pékin, devrait avoir à sa disposition au moins un attaclié technique qui eût fait des études d'ingénieur et ]>uisse être envoyé en mission pour faire des rapports s])éciaux sur les affaires industrielles ou commerciales à entreprendre parxles Belges. La Chine est une vaste contrée (^ui s ouvre à tous ; il ne faut pas que nous soyons des derniers à la connaître toute entière.

(2) La Chine est le pays où les consuls et vice-consuU ont le plus difficile à mener à bien la besogne qui leur est confiée ; ils ont eu général trop peu do rapports directs avec les Chinois ;

fait (les études de commerce ou de nmtliéniatiques supérieures, il en serait tenu eomiite.

Durée uks étudks : a) on Bel^^ique. La durée des études serait de deux ans ; le nombre des élèves de six au maximum par année. Pourraient être admis des élèves auditeurs en nombre illimité ; ces derniers obtiendraient des certificats constatant leur deg;ré d'instruction, b) en Chine. La durée des études en Chine serait de deux ans et le programme de ces études, laissé au clioix des élèves, devrait être approuvé par l'envoyé extraordinaire de Sa Majesté et à son défaut par rinterjjrète de la lég:ation.

Pendant les deux ans de séjour en Cliine, les élèves se tiendraient à ladîspositiondela légation pour faire des travauxouêtre envoyés en mission. .Te ne crois pas qu'il soit absolument nécessaire d'obliger les futurs interprètes à résider à Pékin; il convient même que certains d'entre eux se fixent pendant la deuxième année à Nan-kin. à H an-kow, à Canton, voire même dans l'intérieur, au Kan-sou ou dans le Se-tclmen, pour y étudier le patois local et les besoins des populations.

leur iioiubi'o osl, li>o]i restreini: ilit sont tro|i suuvenl ilùjilacés. L'école d'interprùtos belgtig pour lu Chlnu reiiiédierait à cette Mtuniion : nos ngetiU cotisiilaircB c un n ni traient la langue uliinoîse el, <\éê leiii' cnti-ée en fonctions, auraient déjà pu se mettre au uouranttles affaires et <]c la façon Uo les traiter; ils ne désireraient pas quitter ta Chine, surtout si à cause de leurs études ils reeevaient des appointements plus élevés ; ils formeraient un corps consulaire aanex nombreux pour que la Belgique puises ëlro représentée dans tous les enilroils importante au point de vue uommerulal et industriel.

Examens: Des examens oraux et écrits auraient lieu à la fin de chaque année. En Belgique, ils seraient subis devant un jury composé des professeurs chargés de cours à l'école d'interprètes belges pour la Chine, en tenant spécialement comi)te des résultats des cours pratiques dirigés parle ou les lettrés chinois. En Chine, les examens seront subis devant un jury composé de l'envoyé extraordinaire, des interprètes de la légation et autres personnes à désigner (interprètes d'autres légations, employés supérieurs de la douane chinoise, etc.). Le dernier examen conférerait le titre d'interjjrète belge en Chine.

Bourses de voyage : La gratuité des cours en Belgique serait accordée aussi souvent que possible. Le dernier examen subi en Belgique permettrait de classer les élèves et les plus méritants recevraient une bourse de voyage de G.ooo fr., le prix du billet jusque Pékin en plus.

Cours : En Belgique, les cours devraient avoir pour but la connaissance théorique et pratique, autant que faire se peut, de la langue chinoise, l'étude plus approfondie des langues modernes, spécialement de l'anglais, la connaissance de la géographie et de l'ethnographie de la Chine, des notions diverses sur le droit, le commerce et l'industrie, l'histoire contemporaine de l'Asie. Il serait peut-être utile de laisser aux élèves la faculté de choisir parmi les cours donnés à l'Université deux cours par année qui feront, sur leur demande, partie de l'examen ; tel, par exemple, qui a des aptitudes pour l'étude des sciences

commerciales pourra présenter chaque année deux cours choisis dans la licence en sciences commerciales et consulaires, tel autre présentera les éléments du droit international privé, la science financière, la géographie coloniale, etc.

L'organisation de ces cours dans les universités belges ne présenterait guère de difficultés, car des cours de langue chinoise sont établis depuis plusieurs années déjà.

En Chine, les élèves devraient s'attacher à rétude de la langue chinoise (parler, écrire et traduire) et de toutes les questions qui intéressent la Belgique (commerce, industrie, etc.).

Si, parmi les interprètes belges, il s'en trouvait qui eussent des dispositions plus spéciales pour l'étude des langues et des civilisations asiatiques, ils seraient envoyés à Saigon à l'Ecole française d'Extrême-Orient.

Le Japon. La Corée

Le Japon. La Corée.

t\ traversée (le Scliang-haï à Nag'asaki, première escale sur la route de Chine à Tokio, •^ est certainement celle qui me laissera le souvenir le moins agréable de tout mon voyage en Asie. Couché toute la journée sur une chaise longue, atteint de dysenterie et de fièvre, j'étais eontraint à un farniente réparateur.

Nagasaki est un des plus beaux porta du Japon; une anse de vaste étendue communiquant avec la mer par un étroit goulot, enserrée de tous cotés de hautes montagnes verdoyantes ; le long de la rive, une ville bâtie en amphithéâtre sur les

derniers contreforts des collines de l'île ; dans li rade de nombreux bateaux, malles en partanci pour l'Europe ou l'Amérique, cuirassés de di verses nationalités, steamers et carg^o-boats jonques japonaises qui servent au transborde ment des personnes et des marchandises ou ou: reviennent de la poche.

De Nagasaki, la route ordinairement suivie pour se rendre à Yokohama est la mer intérieure, vaste canal d'eau salée entouré de terres et d( rochers, entre l'île Xippon au nord et les îles Kiou-Siou et Si-Kok au sud, d'une longTieur d* 450 kilomètres envirou sur une largeur variant entre 10 et 5o kilomètres. Kons arrivons à cette nier par le détroit de Scliimonoseki qui la termine à l'ouest, entre les localités do Scliimonoseki dans l'Ile de Ilondo et Moji dans l'ile Kiou-Siou où notre steamer fait vm court arrêt.

La mer intérieure est de toute beauté et sa traversée est un des voyages les plus intéressants que l'on puisse rêver; à chaque instant le paysage cliange. De temps en temps le steamer vog-ue dans une passe étroite entre des montag'nes élevées couvertes d'arbres et de jolis villages; plus souvent, on «(■ trouve sur une vaste napjie d'eau semée d'écucils et de rochers émergeant à peine ou se dressant assez haut au dessus des flots, tantôt nus et arides, tantôt jwrtant une végétation hixuriante. Et de temps à autre, des villages de pêcheurs, des petites villes aux maisons gracieuses, des phares construits à l'extrémité de collines suri)lombant l'onde azurée, des

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jonques nombreuses et des barques de pêche réunies en groupes de trois ou quatre et montées par des indigènes à peine habillés.

A Kobé, troisième escale au Japon ; on ne s'arrête que quelques heures, assez cependant I)our faire le tour de la ville en djinricksha. Enfin le 26 juin arrivée à Yokohama, le plus grand et le meilleur port de Tempire du Soleil levant. Après la visite de la douane sur le pier, je me fais conduire à TOriental Hôtel, puis je fais visite au consul de Belgique, M. de Wappenaert, et au représentant de la Société Cockerill, M. Mulkay, un concitoj^en.

Le surlendemain 28, mon état de santé ne s'améliorant guère, je quitte Yokohama i)our aller à Myanoshita, petite localité où pendant les grandes chaleurs se réfugient les Européens, puis de là à Kowakidani, endroit perdu dans les montagnes et station balnéaire dont les bains chauds, sulfureux et ferrugineux ont une très grande vogue. MM. Mulkay et Heller veulent bien nfaccompagner. Voyage des plus agréables : en chemin de fer jusque Kodzu pour traverser un magnifique pays couvert de verdure et de rizières dans lesquelles des indigènes en costume très primitif repiquent le riz ; en tramway électrique juscjue Yumoto, près d'une heure le long d'une grande route bordée de maisonnettes japonaises ouvertes à tous les vents et qui offrent aux passants indiscrets le si^ectacle de scènes de famille quelquefois amusantes; en j^ousse-pousso ou korouma jusque Myanoshita par un chemin

étroit et fortement en pente qui escalade les coteaux de montagnes boisées et présente très souvent des points de vue charmants sur des gorges profondes ou des cascatelles au refrain joyeux ; à pied jusque Kowakidani par un petit sentier sous les arbres, ascension un peu difficile car il faut s'élever de plus de 200 mètres, mais dont la peine est compensée par le plaisir de respirer un air frais, de marcher bon pas sans s'échauffer, de vivre enfin une nouvelle vie et de retrouver une temx^érature fraîche et reconstituante.

Kowakidani ne possède qu'un hôtel, à la japonaise, mais avec service fait à l'européenne ; c'est, non pas un de ces bâtiments rectangulaires tels que sont souvent nos hôtels dans les villes d'eaux, mais une série de petits pavillons accolés çà et là au flanc de la montagne et à l'ombre (le grands arbres, réunis par de mignons couloirs, le tout en sapin clair et à cloisons mobiles garnies de carreaux de papier.

A l'entrée, il faut enlever ses souliers et chausser de légères sandales, car dans les maisons japonaises la propreté est remarquable. On est re(;u par des « mousmés « ou servantes qui ne sont pas avares de révérences et i)ar le maître d'hôtel aussi peu sympathique que ses domestiques sont avenantes et gaies.

La chambre mise à ma disposition est sj)acieuse avec un lit énorme et un ameublement très simple; de trois côtés des cloisons de bois glissent dans des rainures et i)ermettent de laisser la

chambre ouverte des trois côtés à la fois ; une vérandali la contourne. Le panorama sur la vallée et les coteaux boisés vers Yokohama est splendide, tandis que de l'autre côté le Futagoyama cache le lac Hakone, mais laisse apercevoir la cime du Fudji-yama.

Nous nous étions promis, mes compagnons et moi, de jouir une journée entière de la fraîcheur de Kowakidani et d'excursionner les jours suivants au lac Hakone et plus loin près du grand volcan. Le vent a tourné pendant la nuit, et le lendemain nous nous réveillons en plein nuage ; la pluie vient mettre nos projets à néant, car elle ne discontinue pas pendant quatre jours ; les vallées et les montagnes sont ensevelies dans un opaque brouillard.

Rester plus longtemps à Kowakidani manquait de charmes quoique ces jours de repos m'eussent fait le plus grand bien. Aussi le i^"* juillet, nous faisons venir de Myanoshita des chaises et des porteurs. Bien emmitouflés dans d'épaisses couvertures de laine qui doivent nous protéger contre la pluie et riiumidité, munis chacun d'un immense parapluie en papier huilé, nous dévallons au i^as de course de nos porteurs les chemins étroits transformés en ruisseaux impétueux tandis que dans le fond du ravin, le torrent démesurément grossi brise ses flots mugissants contre d'énormes blocs de rochers et couvre d'écume ses rives abruptes. En une heure et demie, nous sommes à Yumoto, pas trop mouillés, mais assez fatigués des secousses et cahots donnés à la chaise par

nos infatigables porteurs. Le tramway électrique doit nous conduire à Kodzu, mais au delà d'Odawara, il s'arrête brusquement ; la rivière très large qui se jette là tout près dans la mer, la Sakawagawa, est sortie tout à coup de son lit, a renversé les digues et emporté le pont du tramway. Le pont principal, bien qu'en bois, tient ferme contre les flots qui l'assiègent ; pour y arriver il faut traverser des champs inondés. Non sans peine, soit sur le dos de Japonais que l'eau n'effraie pas mais qui doivent lutter pour résister au courant, soit dans des koroumas ou sur une charrette que l'eau entraine dans des bas fonds, nous arrivons. Le pont tremble comme une feuille sous la formidable pression du fleuve. Enfin nous voilà au bout ! Quelques heures après le i)ont était enlevé par l'eau et les communications complètement interrompues pendant plusieurs jours.

A I heure, le train nous dépose à Yokohama d'où je rei)ars le même jour à 5 heures par le direct vers Tokio.

La cai^itale de l'empire japonais couvre une étendue immense de près de deux lieues de diamètre, le centre étant occupé par le palais impérial et le côté sud baigné par la mer. Il est impossible au voyageur de se faire une idée plus ou moins exacte de l'agglomération, même par une course d'orientation de tout un jour; il lui faut en j^artant de l'hôtel plusieurs demi-journées pour se rendre aux endroits les plus remarquables : les parcs de Shiba et d'Ueno, le temple

de Kwannon à Asakusa, le Musée ou Hakubutsu- Kwan, le palais impérial et quelques édifices de style européen comme le palais de justice et la poste. Sauf ces curiosités, la ville avec son million et demi d'habitants n'est guère intéressante : les maisons sont toutes en bois, construites dans un style uniforme, le plus souvent sans étages, alignées le long de rues très larges ou de grandes avenues qui emi^êclient les incendies très fréquents de s'étendre, ou bien serrées les unes contre les autres dans des ruelles. Par ce temps de pluie, les voies de communication sont sales et boueuses.

Mes premières visites sont pour M. le baron d'Anetlian, ministre de Belgique; M. le Ministre de Russie qui veut bien m'accorder des lettres de recommandation pour la traversée de la Sibérie; M. Blockliuyse, i)rofesseur à l'Ecole commerciale; M. Ruppert, ingénieur, attaché autrefois aux usines de Han-yang; M. Kawamura et M. Riess, professeur à l'Université. Le lendemain, je visite avec ce dernier le local et les collections de la Société de l'Est asiatique allemand. Mais la i)luie ne cesse de tomber tous les jours; ce n'est que le 4 juillet à midi que le soleil veut enfin se montrer et permettre quelques excursions dans les endroits les i)lus remarquables.

Le parc de Shiba, situé dans le quartier ouest de la ville, non loin de la gare de Shimbasi, mérite une visite; on y arrive parla Ilikage-cho, longue rue où des milliers de boutiques offrent en vente les objets les plus en usage chez les

Japonais. Dans le parc lui-même, aux largues avenues bien ombragées par d'énormes arbres et (le magnifiques cerisiers, sont les mausolées de quehiues chogouns de Tokugawa; les sépultures des autres ehogouns sont au jmrc d'Ueno ou à Nikko. Ces mausolées présentent une profusion de sculptures et de ciselures de toute beauté, riches portiques, galeries à claire-voie finement ouvragées, lanternes votives en granit et torchères en bronze, pavillcms de bois et de métal distribués dans trois enceintes dont la plus reculée ou Honden renferme un temple plus majestueux et plus décoré.

Et pour relier ces temples et ces tombes, ces pavillons et ces enceintes, des portes monumentales, des temples i)lus petits, une pagode, le tout formant un ensemble peut-être unique au monde comme décoration et harmonie de couleurs et de sculptures.

Les diverses parties de ce parc, notamment les cours qui précèdent les temples, sont remplies d'une foule sans cesse changeante, femmes au kimono gracieusement serré à la taille par une large ceinture de prix; enfants courant presque nus; liommes affublés de costumes assez grotesques, mélange d'habits européens et indigènes; marchands de comestibles; clianteuses de rues et joueuses de samicen; koroumas en quête de promeneurs a ramener au centre de la ville ou guides cherchant un étranger (jui aurait besoin de leurs services.

A i)eu près au centre de la capitale, s'élève.

entouré de fossés remplis (Veau et de murs surmontés de pavillons, le palais impérial que Ton ne peut visiter. Il est précédé d'une place immense sur laquelle on voit le tracé de rues, mais qui reste à rétat de terrain vague, abandonné aux herbes et aux chardons : on se croirait en pleine campagne. Au nord du palais, TUniversité impériale déjà fermée, car les vacances ont commencé.

Non loin de là, l'endroit le plus fréquenté de Tokio : le parc d'Ueno, fameux par ses temples, ses mausolées de chogouns, ses allées fraîches et ombragées. Les édifices religieux disposés (ja et là parmi les arbres ne le cèdent en rien à ceux du parc de Shiba quant à Tornementation et à la beauté des sculi)tures.

Au milieu du jardin, le Musée ou Ueno Ilakubutsu-Kwan. Le rez-de-chaussée est occupé par les collections zoologique, minéralogique et industrielle à droite, par les sections historique et archéologique à gauche. Au j^remier étage, des collections d'anciens kimonos et costumes japonais, d'instruments de musique et d'équipements militaires. Au j^oint de vue ethnogral)hique, ce musée est de la plus haute imi)ortance, car on y a rassemblé quantité d'objets l)rovenant des époques anciennes ; ces belles collections permettent d'étudier l'état de la civilisation japonaise avant qu'elle n'ait subi l'influence de l'Occident.

Parmi les autres édifices remarquables de Tokio, citons le temple d'Higashi-IIongwanji, temi)le bouddhiste de la secte de Monto, le

temple de Kwannon ou déesse de la pitié, les bâtiments réservés aux départements ministériels et la poste. \

Une des promenades les plus intéressantes pour rétranger consiste à parcourir, le soir, une des grandes rues qui traversent la ville, de la gare de Sliimbasi à celle d'Ueno : une file double et interminable de boutiques offre au passant tous les produits de Tart japonais et européen, depuis les fragiles et mignonnes sculptures sur ivoire et les magnifiques vases en cloisonné jusqu'aux poupées d'un sou. De ci de là des restaurants populaires toujours remplis de monde ; des maisons de thé d'où sortent les accords peu mélodieux d orchestres japonais ou les accents l^laintifs de geishas, chanteuses et danseuses tout à la fois ; des théâtres dont la façade est placardée de peintures reproduisant les principales scènes du drame ; des marchands d'étoffes chez lesquels s'attardent de jolies Japonaises en quête d'une belle éeharpe ou d'un kimono à leur goût.

L'endroit le plus visité du Japon tout entier est Nikko, petite localité dont les Japonais disent, non sans raison : « Nikko wo minai ouchi wa, kekko to iou na î » Si vous n'avez pas vu >^Mkko n'employez i)as le mot magnifique.

Je n'essayerai x)as de décrire ici les beautés des temples que j'ai admirés à Kikko; ma descrii)tion demanderait trop de i^lace et ne serait pas digne d'eux. J'emi)runterai seulement à un ouvrage récent les lignes suivantes dans les-

quelles l'auteur décrit un des nombreux portiques des temples de Nikko :

« Le Yoméï-mon — portique auquel on accède par un escalier de douze marches — est soutenu par des colonnes quadrangulaires, teintées de blanc et couronnées, en guise de chapiteaux, de têtes dekirin, sortes de lions fabuleux imrti cul iers à riconographie bouddhiste. Ces lions font, pour ainsi dire, partie intégrante de Tarchitrave, d'où ils semblent s'élancer. Quant à celle-ci, elle est surmontée d'entrelacs sur lesquels se détachent des groupes polychromes un peu trop mignards pour qu'on puisse en déterminer exactement le sujet. Il en résulte peut-être un certain papillo tage au point de vue esthétique; mais la frise que forme une pareille profusion de creux et de saillies est assurément d'un art très étudié. Tout autour de l'édifice, sur des consoles vigoureuses et dentelées comme une parure de Malines, court un large balcon, coupé de distance en distance par des médaillons à dessin varié. La tète des consoles représente une face de dragon. Enfin, au beau milieu, dans le tymi)an, juste au dessus de la baie et de la fastueuse galerie (lue nous venons d'esquisser, se trouve enchâssé un large bas-relief où s'enroule en plis désordonnés un énorme dragon aux griffes d'or étincelant. Quelle exubérance de richesses ! Quel merveilleux effort d'invention ! Ce ne sont, partout où l'on jette les yeux, que motifs gracieux ou sévères, mascarons, clochettes , enroulements , fleurages, animaux fantastiques, i)rofilés en forme de gargouilles.

hauts et bas-relîefs, statues, saillies, refouîUements, et le tout si admirablement conçu, harmonisé et exécuté, qu'on croirait rêver en les regardant. En ce qui concerne la toiture, aux surfaces convexes ou concaves, aux profils savants et mouvementés, elle est formée de lamelles de bois et de tuiles imbriquées avec un soin, un art, une précision, une netteté inimaginables. Comme toujours aussi, conformément aux exigences du style japonais, les extrémités en sont relevées en manière de croissant.

Le Yoméï-mon abrite des génies et des animaux fabuleux, auxquels incombe la tâche commune d'éloigner les esprits malfaisants. Tandis qu'au fond des niches de la façade antérieure deux personnages armés d'arcs et de flèches se tiennent dans l'attitude de la méditation, du côté opi^osé sont assis des cerbères. Ce portique admirable, sous le double point de vue de l'art et de la richesse, et d'où émerge de chaque côté, une galerie également recouverte de bas-reliefs exquis représentant des fleurs, des arbres et des animaux, donne accès à une vaste cour au fond de laquelle s'élève le temi^le de Jyoyas proprement dit (i). »

De retour à Yokohama et ayant renoncé à visiter les ports du Foh-kien, à cause de l'état toujours précaire de ma santé, je m'informe des moyens de communication entre le Japon et lia,

(i) I. Eggermont, Autour du Globe, Jai)on, p. 95, Paris. Delàgrave, 1900.

Sibérie. J'avais cru pouvoir visiter le nord de rîle de Nippon et m'embarquer à Hakodate dans rîle.d'Yesso pour Vladivostok; la compagnie japonaise qui faisait autrefois ce service Fa sup- I)rimé comme trop peu rémunérateur ; des bateaux de la flotte volontaire russe font quelquefois espale à Hakodate, mais d'une façon irrégulière. Cette route cependant me tente beaucoup : traverser tout le Japon du sud au nord, voir des contrées où la civilisation occidentale ne doit guère avoir pénétré, faire des constatations ethnographiques chez les peuplades Aïnos, quelle persi^ective î mais je dois y renoncer. L'autre route a d'ailleurs aussi ses attraits : séjourner presqu'une semaine à Kyoto, l'ancienne capitale, visiter Osaka, cité industrielle, revoir Kobé et Nagasaki, passer deux journées en Corée, l'une à Fusan, l'autre à Gensan et arriver à Vladivostok à une époque où l'on peut sans trop de difficulté remonter l'Amour. Le 19 juillet, un steamer quittera Kjobé i)our Vladivostok.

La journée du 9 juillet est consacrée à des promenades dans Yokohama, notamment à la visite de la rue des théâtres, de divers temples et de la colline dite le Bluff, qui est le quartier européen par excellence. Yokohama est peut-être la ville la moins japonaise du Japon moderne; le nombre des étrangers y est considérable et certaines rues ne contiennent que des boutiques de marchands de curiosités : cloisonnés, ivoires, broderies, bijoux, etc. Par contre, on peut faire de belles excursions soit à Kamakura, où l'on admire le

temple de la guerre et le célèbre daibntsu en bronze, un grand Bouddha de près de i6 mètres de haut, soit à Enoshima, jolie localité sur une presqu'île étroite dans la baie de Sagami, soit à Oyama, d'où l'on jouit d'une belle vue sur le Fudji-yama.

Le jour même de mon départ de Yokohama pour Kobé par le Kobé Maru de la Nippon Yusen Kaisha, j'ai le plaisir de voir M. Bure, ancien consul de Belgique à Hong- kong , qui vient (l'arriver par la Sibérie, très peu charmé de son voyage d'Irkoutsk à Vladivostok. Le 12 juillet. arrivée à Kobé et le soir même à Kyoto où je retrouve un ami de Chine, M. Geerts, qui va rentrer aussi en Europe par le transsibérien. La rencontre d'un Belge en Exti-ôme-Orient n'est pas chose journalière; aussi la soirée se pas&e-t-elle rai^idement en mille récits et combinaisons de voyages et excursions, notamment dans la ville de Kyoto et aux environs.

Aujourd'liui i3 juillet, voici une des rares belles journées dont est favorisé mon voyage au Japon; du haut de la vérandnh qui longe les chambres du Yaami Hôtel sur le ilarouyama, une des collines à l'est de Kyoto, la vue est charmante : une plaine immense couverte de maisons en bois, traversée de rues en lignes droites et bordée de collines sur lesquelles s'élèvent des pagodes; et au milieu de ce fouillis d'arbres et de toits, ^-a et là, les faîtes des temples majestueux et du palais impérial.

C'est vers ce palais impérial que je dirig-e

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