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En famille

Un khalife de Perse avait un fils unique destiné à lui succéder. Rien ne manquait à l'enfant de ce que la nature peut donner : il était fort comme un cèdre, beau comme le soleil couchant, et quant h son esprit, il ressemblait à une terre opulente ; tous les bons enseignements y germaient et portaient leurs fleurs.

Le khalife voulut cultiver un naturel si heureux,

et faire, s'il se pouvait, du jeune prince un souverain accompli.

— Les vices d'un simple particulier ne nuisent qu'à lui-même, disait-il souvent ; mais ceux d'un prince peuvent rendre un peuple entier misérable. Nous autres rois, nous ressemblons à ces géants enfermés sous les montagnes de l'Occident, et qui ne peuvent faire un mouvement sans que le continent tout entier ne tremble. C'est pourquoi je veux confier l'éducation d'Azaël à un homme sage, qui puisse le rendre utile et bon pour ceux qu'il doit un jour gouverner.

Des messagers furent donc envoyés en Perse et dans tous les royaumes voisins, pour annoncer que le grand roi Arould-Archirck demandait un gouverneur qui pût préparer son fils à bien régner. On promettait à celui qui présenterait le meilleur plan d'éducation plus de richesses qu'il n'en avait vu dans ses songes de jeunesse.

Il vint de tous côtés des savants, quelques-uns attir

rés par l'espérance d'accomplir Je bien, d'autres par Je désir orgueilleux de faire régner leurs doctrines, mais presque tous par l'appât de la récompense promise.

Au jour indiqué, ils se trouvèrent réunis dans la plus grande salle du palais. Le roi était sur son trône, entouré de ses plus habiles conseillers : à ses pieds se tenait AzaëL, comme un jeune lion, promenant son doux et puissant regard sur l'assemblée.

Le signal fut donné, et chaque candidat s'avança par ordre d'inscription pour faire valoir ses droits au titre de précepteur. Mais tant de systèmes furent alors développés, qu'il serait plus facile de compter les courbes que décrit le cerf-volant lancé sur la montagne. Il y en eut qui soutinrent que le seul enseignement à donner à un roi était celui de la guerre, parce qu'il fallait avant tout qu'il se rendît redoutable aux ennemis; d'autres développèrent les avantages du

commerce, et soutinrent que le principal devoir d'un

prince était de le favoriser; d'autres présentèrent la piété, la justice, la générosité, la clémence, la sensibilité, comme les vertus qu'il devait surtout cultiver.

La plupart firent de fort beaux discours pour soutenir leur opinion, et il se prononça ce jour-là dans le palais du grand Arould-Archirck plus de paroles fines, éloquentes ou harmonieuses, qu'il n'en avait été dit depuis sa fondation, bien qu'elle datât de plusieurs siècles.

Cependant le khalife ne paraissait pas convaincu.

— Ce que j'ai entendu a réjoui mon esprit, dit-il, mais sans le satisfaire. Vous êtes pour moi autant d'étoiles dont chacune répand une clarté charmante; mais les étoiles sont encore la nuit, et toutes ensemble ne peuvent égaler un seul soleil. Vous avez songé à faire de mon fils un prince selon vos désirs, et non un roi préparé à tous les événements. Vous avez agi, enfin, comme d'habiles tailleurs à qui l'on demande-

rail; un vêtement que l'on pût toujours garder, et qui apporteraient, les uns une cuirasse de guerre, les autres une pelisse de fête, ceux-ci un habit noir pour le chaud, ceux-là pour la froidure. N'y a-t-il donc aucun de vous qui puisse préparer à l'âme d'Azaël un vêtement convenable pour tous les temps, tous les lieux et tous les usages.

Les savants se regardèrent, mais aucun ne répondit, et il y eut un long silence.

Alors un officier du palais dit qu'il y avait à la porte une sorte de mendiant qu'on n'avait point voulu admettre à cause de son aspect misérable, et qui se vantait de pouvoir satisfaire aux désirs du roi. Arould- Archirck ordonna qu'on le fît venir.

C'était un pauvre derviche, vêtu de toile, et portant une barbe blanche qui lui descendait jusqu'à la ceinture. Comme il s'était prosterné, en entrant, devant le trône, le khalife lui dit doucement de se relever, et s'excusa de ce que l'on eût refusé de le recevoir plus tôt.

— Cela devait être, observa le derviche; quand un homme franchit le seuil d'une porte, on le reçoit toujours selon l'habit qui le couvre; mais lorsqu'il sort, on le reconduit selon l'esprit qu'il a montré.

Arould-Archiek sourit.

— Nous allons juger alors de quelle manière tu dois être reconduit, dit-il. Que feras-tu de mon fils pour le rendre digne de régner?

— J'en ferai un homme, répondit le derviche.

— Et quels moyens faut-il employer pour cela?

— Il n'y en a que deux : vouloir et attendre. Avec la volonté et la patience, la feuille de mûrier devient satin.

— Mais quelles sont les vertus qui, à tes yeux, co stituent l'homme ?

— Je suis prêt à vous le dire, khalife.

— Expose ton système.

Le derviche leva la tête, et, promenant autour de

lui un regard tranquille, il commença en ces termes :

« Il existait autrefois au Caire un jeune homme, appelé Ismar, que le hasard avait fait pauvre et obscur, mais que la nature avait comblé de ses dons. Lorsqu'il vint au monde, sa mère, qui était veuve, faible et misérable, accusa Dieu de lui imposer une charge à laquelle elle ne pourrait suffire, et elle eût maudit la naissance d'Ismar si une mère pouvait maudire son fils.

» Un soir qu'elle était penchée sur le berceau de l'enfant, pleurant le présent et songeant avec effroi h l'avenir, elle entendit une voix mystérieuse qui lui disait d'avoir confiance, et que Ismar était réservé à d'heureuses destinées.

» Celui-ci grandit, en effet, joyeusement au milieu de la pauvreté, uniquement occupé d'aimer sa mère et d'alléger pour elle le fardeau des jours.

» Il venait de toucher à sa vingtième année lorsque la pauvre femme mourut. Après lui avoir rendu les honneurs funèbres, Ismar ne voulut point habiter

plus longtemps une ville qui lui rappellerait sans cesse la perte qu'il venait de faire; il désirait d'ailleurs tenter la fortune, et il quitta le Caire en prenant au hasard le premier chemin qui s'offrit devant lui.

» Il cheminait assez tristement (car la solitude est un vent desséchant qui énerve l'âme), lorsque, vers le soir du premier jour, il aperçut un étrange assis près d'une fontaine.

» Ismar, qui avait soif, s'approcha en lui adressant un vœu de bonheur auquel l'étranger répondit ; il offrit même au jeune Égyptien sa tasse pour boire à la source, et lui fit place à côté de lui sous l'ombre du palmier. C'était un homme d'apparence presque grossière, mais dont la taille élevée et les membres robustes annonçaient une vigueur peu commune.

» Après une assez courte conversation, dans laquelle il apprit à Ismar qu'il s'appelait Rocad et avait aussi quitté son pays pour chercher fortune, il pro-

posa au jeune homme de faire route ensemble, afin de diminuer l'ennui et les dangers du voyage. Celui-ci accepta volontiers, et tous deux continuèrent à marcher vers l'Occident.

» Le second jour, ils arrivèrent, un peu avant la nuit, sur le bord d'une rivière qu'avaient gonflée les pluies d'orage, et dont les eaux débordées roulaient avec fracas. Ils se demandaient comment il leur serait possible de la traverser, lorsque deux autres voyageurs arrivèrent. L'un était un jeune homme au regard d'aigle, au geste hardi, et portant l'habit de guerre; l'autre, plus âgé, avait le front large et pensif : il s'appelait Ourphaly, et son compagnon Akor. Tous deux s'arrêtèrent près de Rocad et d'Ismar en regardant le fleuve.

» — Avez-vous quelque moyen de passer sur Vautre rive? demanda Ourphaly à ce dernier.

» — Nous en cherchions un lorsque vous êtes arrivés, répondit le jeune homme.

» — Qui nous empêche d'attendre que le débordement ait diminué? observa Rocad.

» — Ou de passer le torrent à la nage? ajouta Akor.

» Le voyageur au regard pensif secoua la tête.

» — Si nous attendons, il faudra demeurer la nuit sur ce rivage, répondit-il, et nous serons égorgés par les brigands du désert ou dévorés par les bêtes sauvages ; quant à traverser ce fleuve à la nage , vous seul, Akor, pourriez ressayer. Cherchons donc quelque autre moyen de sortir d'embarras. N'avons-nous point vu ici près une barque tirée à sec et renversée sur la rive?

» — En effet, répliqua Akor; mais il faudrait vingt hommes pour la retourner, et six boeufs pour la traîner au fleuve.

» — Qu'à cela ne tienne, observa Rocad ; ce n'est point un travail au-dessus de mes forces.

» Et, en effet, lorsqu'il eut été conduit vers la barque, il la renversa seul et la mit à flot.

» — Maintenant, par quel moyen pourrons-nous la

diriger, sans rames, sur ces vagues? demanda Ismar.

» — Ne vois-tu pas cette longue corde ? reprit Ourphaly; en se jetant à la nage, Akor peut en attacher un Bout aux arbres de la rive opposée, tandis que nous garderons F autre.

» — Je comprends, dit Ismar; mais ton compagnon ne craindra-t-il point de s'exposer à un tel danger?... „

» — Donne! interrompit brusquement le jeune guerrier en saisissant la corde.

» Et, s'élançant dans les eaux, il atteignit bientôt le bord opposé ; ses compagnons ne tardèrent pas à le rejoindre.

» — Par le ciel ! dit alors Rocad en ^adressant aux deux nouveaux venus, notre association a été trop heureuse pour que nous nous séparions ainsi.

» — Vous plaît-il que nous continuions ensemble? demanda Ourphaly.

» — Où allez-vous?

» — A la recherche de notre destinée.

» — Nous de même.

» — Alors, soyons frères, et que Dieu nous protège!

» Les quatre voyageurs se serrèrent la main, et se dirigèrent ensemble vers le plus prochain village.

» Ils trouvèrent les habitants réunis devant les cabanes, et s'avancèrent vers eux pour demander un gîte. Après les avoir considérés quelque temps avec des regards scrutateurs, un vieillard se leva et leur fit signe de le suivre. Il les conduisit vers une maison construite avec des troncs d'arbres et composée de deux pièces, les fit entrer dans la seconde, étendit sur une natte quelques provisions, puis se retira.

» Bien qu'un tel accueil eût droit d'étonner les quatre étrangers, ils se mirent h souper sans trop s'inquiéter de la rudesse de leur hôte.

» L'autre chambre de la cabane s'était remplie peu

à peu d'hommes qui causaient vivement dans une langue étrangère. Ourphaly se leva pour les entendre de plus près ; mais après avoir prêté l'oreille quelque temps, il revint tout ému vers ses compagnons.

» — Nous sommes tombés au milieu d'une tribu d'assassins ! dit-il à voix basse, et nos hôtes complotent de nous égorger dès que nous serons endormis.

» — Qu'ils y viennent! s'écria Akor en tirant son épée.

» Ourphaly lui imposa silence.

» — La lutte serait inutile, reprit-il, car ils sont trop nombreux; nous ne pouvons songer qu'à la fuite.

» — Malheureusement cette chambre est fermée de tous côtés, et nous ne pouvons sortir qu'en traversant la pièce voisine, où sont nos ennemis.

» — Je trouverai moyen de tout arranger, reprit Ourphaly. Toi, seulement, Akor, va trouver nos hôtes afin de leur ôter toute défiance, et détourne leur at-

tention jusqu'à ce que tu entendes le signal de nous rejoindre. Pendant ce temps, Rocad, dont nous connaissons la vigueur, arrachera quelques-uns des troncs d'arbre qui forment la cabane , et nous ouvrira ainsi une issue par laquelle nous pourrons fuir.

» Les quatre voyageurs approuvèrent l'expédient d'Ourphaly. Tout réussit au gré de leurs désirs; et lorsque les bandits entrèrent au milieu de la nuit pour les égorger, ils trouvèrent la pièce vide, et comprirent que leur dessein avait été découvert.

» Cependant les voyageurs continuaient leur route, traversant tour à tour des déserts et des pays cultivés. Ils coururent beaucoup de dangers; mais la sagesse d'Ourphaly, aidée de la force de Rocad et de la bravoure d'Akor, réussit toujours à les sauver.

» I1& arrivèrent ainsi à une grande ville de l'Abyssinie, où régnait le grand roi Lire, surnommé le Tigre- Noir h cause de sa cruauté. Leurs bourses étaient

épuisées, et ils auraient eu honte de mendier.. Ils se consultèrent sur les moyens de se procurer de quoi vivre en attendant la grande fortune que tous espéraient ; mais Rocad leur dit de ne point se mettre en peine pour si peu, et qu'il se chargeait de pourvoir à leur subsistance.

» Il se rendit, en effet, sur le marché, au lieu où se tenaient les portefaix, et offrit ses services aux marchands qui venaient y faire de gros achats. Sa force prodigieuse le fit bientôt rechercher; et comme il portait des fardeaux que vingt hommes ordinaires n'auraient pu soulever, il parut très-modéré en demandant le salaire que l'on eût donné à dix travailleurs. De cette manière, ses compagnons et lui vécurent dans l'abondance de toute chose.

» Mais aucun d'eux ne trouvait la destinée qu'il avait attendue, et tous commençaient à se désespérer, excepté Ourohaly, qui leur répétait sans cesse la belle maxime de Saadi : « Ne renonce jamais au bonheur.

» Les sources du bien et du mal sont cachées, et tu » ignores laquelle doit s'ouvrir pour arroser l'espace » de l'avenir. 0 homme ! ô toi, qui que tu sois, mon » frère, dans le malheur sois patient et espère. »

» Il y avait déjà plusieurs mois qu'ils vivaient ainsi, ballottés entre le découragement et les mauvaises pensées (car les esprits oisifs ressemblent au maisons vides, où les animaux destructeurs et mal faisants se multiplient sans obstacle), lorsque tout à coup la ville retentit du bruit des cymbales et du cliquetis des armes.

» C'était une révolte contre le Tigre-Noir, dont les iniquités avaient lassé le peuple. On voyait accourir de tous côtés, dans la campagne, des bandes armées qui entraient en poussant des cris de mort, et grossissaient les rangs des révoltés.

» Cependant le roi Lire était sorti de son palais à tête de ses gardes, et il dispersa une première fois les mécontents; mais un peuple irrité est comme la vague

de TOcéan, qui revient toujours j usqu'à ce qu'elle ait renversé l'obstacle : les vaincus se réunirent de nouveau, et livrèrent au Tigre-Noir plusieurs combats avec des succès différents.

» Àkor, qui s'était mêlé aux révoltés dès le premier jour, n'avait point tardé à se faire remarquer par son audace, et, les principaux chefs ayant succombé, il fut proclamé général d'une voix unanime. Dès lors tout changea de face : Lire, vaincu dans trois combats successifs, fut assiégé, et tué de la main même d'Akor, qui jeta son cadavre au peuple réuni autour du palais.

» Les principaux de la ville se réunirent alors pour nommer un roi qui pût succéder au Tigre-Noir. Quelques-uns proposèrent Akor; mais la plupart craignirent, en prenant un guerrier aussi audacieux, de se donner un maître qui les conduirait dans la vie comme à la bataille, toujours l'épée haute et la fureur dans les yeux. Enfin, comme on ne pouvait s'entendre, il

fut décidé qu'on laisserait le soin de choisir à un solitaire qui habitait une caverne de la montagne et passait pour être en communication directe avec le ciel. On alla donc chercher le saint homme, et on le ramena à la ville, après l'avoir averti de ce que Ton attendait de lui.

» Arrivé au lieu où le peuple avait été assemblé, le solitaire promena longtemps ses yeux sur la foule, puis, les arrêtant tout à coup sur Ismar, qui était venu comme curieux à ce spectacle :

» — Voilà le prince que le ciel vous destine, dit-il.

» Et l'ayant fait approcher, il lui posa sur le front la couronne.

» Cependant les principaux habitants murmuraient, disant à demi-voix :

» — Quel est cet homme que nul ne connaît, et comment saurons-nous s'il est vraiment digne de nous commander ?

» — Demandons-lui de composer les nouvelles lois

dont nous avons besoin, ajoutèrent quelques vieillards, et nous jugerons ainsi de sa sagesse.

» Ce conseil fut approuvé de tous, et l'on dit à Ismar ce que l'on désirait de lui.

» — Qu'à cela ne tienne, répliqua Ourphaly qui ne l'avait point quitté ; votre nouveau maître y avait songé, et voici les lois qu'il a résolu de vous imposer.

» Alors il remit à l'un des vieillards un manuscrit que celui-ci commença à lire à haute voix. C'étaient des règles établies pour l'intérêt de la nation entière, et si sagement combinées, que chacun y trouvait sa sûreté et son avantage. Lorsque le vieillard eut fini, de longs cris d'admiration s'élevèrent de tous côtés. Ismar fut proclamé roi et conduit en triomphe au palais; à ses côtés marchaient Rocad, Akor et Ourphaly.

» Dès queles quatre amis se trouvèrent seuls, Ismar se tourna vers ses compagnons, et, leur tendant les mains :

» — Si j'ai accepté la couronne, dit-il, c'est seule-

ment dans l'espoir que vous m'aideriez à la porter ; car sans vous je ne puis régner un seul instant. Aussi ne consentirai-je à garder le titre de roi que lorsque vous m'aurez promis de ne jamais me quitter.

» — Ne crains rien, lui dit Ourphaly en souriant, nous te demeurerons toujours fidèles ; car nous sommes nés et nous avons grandi avec toi. Nous ne sommes que les trois principes de ta vie : Rocad est la force, Âkor le courage, moi l'intelligence; sans notre alliance il n'est point d'homme digne de ce nom, et elle seule peut faire un grand roi. »

Ici le derviche s'arrêta, et, se tournant vers le khalife Arould-Archirck après une courte pause :

— Chef des croyants, ajouta-t-il, cette histoire t'a dit mon secret. Je ne donnerai à ton fils ni le bonheur ni la sagesse, mais je lui dirai quelles sont les grandes facultés qu'il doit cultiver en lui pour y atteindre. C'est en portant au plus haut degré sa force, son courage et son intelligence que l'on peut bien vivre, et

par conséquent bien régner; car régner n'est autre chose que vivre dans un grand nombre.

A ces mots, le khalife frappa ses mains Tune contre l'autre en signe de joie; il saisit son fils, et, descendant les marches du trône :

— Derviche! s'écria-t-il, prends cet enfant et sois son précepteur. Toutes les richesses que j'avais promises au vainqueur sont à toi, et toutes celles que tu as pu désirer avec elles.

— Garde tes trésors, répondit le sage en souriant; quiconque croit pouvoir contenter ses désirs par la possession ressemble à celui qui voudrait étouffer du feu avec de la paille. Donne-moi seulement ton fils, afin que je tâche d'en faire un bon roi. Si je réussis, je serai assez payé parla reconnaissance des peuples; c'est la seule récompense qui n'allume en nous ni l'avarice ni l'ambition.

I/ÀVEUGLE D'ÀRMAGH

Il y avait, en \ 795, à Armagh, petite ville d'Irlande, un aveugle nommé William Kennedy, qui faisait l'admiration de tout le comté par son adresse prodigieuse. Il fabriquait toutes sortes d'instruments à corde, des pendules, des meubles, des métiers pour manufactures, et surtout d'excellentes cornemuses qui étaient fort recherchées dans le pays. On s'émerveillait qu'un homme privé de la lumière pût exécuter des ouvrages aussi compliqués, et lorsqu'il travaillait dans sa pe-

tite boutique, il y avait toujours près de lui quelque oisif qui le regardait faire. Parmi ceux-ci se trouvait souvent Georges Fitzel, le fils d'un voisin de William , qui avait déjà quinze ans et n'avait encore pris aucun état. Ce n'était pas que Georges fût un libertin ; mais il aimait à regarder, en sifflant et les mains dans ses poches, les autres travailler sous ses yeux, et à dépenser ses jours selon son caprice, endormi dans les prai ries ou debout contre la porte de son logis. Le père Fitzel était bien chagrin de cette humeur paresseus de Georges, car il était pauvre et l'âge lui venait. Il avait souvent exprimé ses inquiétudes devant William Kennedy, et celui-ci lui avait promis de donner à Georges de bons conseils .

Un soir que les curieux rassemblés dans la bouti que de Kennedy étaient en plus grand nombre qu'à l'ordinaire, l'aveugle quitta son travail pour venir s'asseoir devant sa porte toute dorée par les rayons du soleil couchant. Il se fit un grand cercle autour de

lai, et Georges s'étant assis à ses côtés : — Par saint Patrice! William, lui dit-il, je voudrais bien savoir comment vous avez pu sans y voir apprendre tant de métiers. — Oh! c'est une longue histoire, dit Kennedy en secouant la tête et relevant son bonnet de laine bleue avec une gravité importante.— Contez-lanous ! s'écria Georges ; contez-la-nous, père Kennedy. — Je le veux bien, dit l'aveugle après un moment de réflexion ; aussi bien, elle pourra être utile ici à quelqu'un. Le cercle se resserra autour de William. — Je vais vous raconter toute ma vie, reprit celui-ci ; mais avant il faut vous asseoir à mes côtés, car en vous tenant ainsi tous devant moi, vous m'ombragez roule, et vous m'empêchez d'entendre le grand air. Tous les auditeurs se rangèrent, afin de laisser à William la libre possession de la brise et du soleil du soir ; alors l'aveugle commença de cette voix grave, mais douce, qui lui était habituelle. Quand je suis né, en 1776, mes yeux étaient ouverts à la lumière comme

les vôtres, et ce ne fut qu'à l'âge de cinq ans que je perdis la vue. J'étais encore bien jeune pour comprendre la grandeur de cette perte, cependant je la sentis par l'ennui qui s'empara subitement de moi. Jusqu'alors j'avais vécu avec d'autres êtres qui me ressemblaient, et au milieu de mille objets auxquels je m'intéressais; je me trouvai subitement seul et comme dans le vide. Cependant insensiblement le monde, qui était tout à coup devenu désert pour moi, se repeupla; jusqu'alors j'avais pris connaissance des choses par la vue, je m'accoutumai h en prendre connaissance par le toucher et par l'ouïe. A mesure que je grandissais, je sentais combien il était important pour moi de perfectionner ces moyens de voir; je m'accoutumai h juger la distance par le son et à deviner la nature des objets par le tact; mais ces exercices étaient pour moi plutôt une nécessité qu'un amusement. Vous avez quelquefois peut-être passé une nuit sans sommeil. Vous savez combien alors le

temps paraît long, et quel ennui on éprouve au milieu des ténèbres qui vous environnent. Eh bien, figurez-vous une nuit pareille, mais sans fin... Telle était ma vie ; j'avais bien quelques jeux avec lesquels je pouvais me distraire un instant, mais cette distraction était sans but et je m'en lassais vite. D'ailleurs, j'entendais toujours autour de moi tout le monde déplorer mon sort et plaindre mes parents delà charge que Dieu leur avait imposée; cette pitié m'irritait; je ne pouvais m'habituer à l'idée d'être perpétuellement une cause d'affliction et de gêne ]5our ceux qui m'avaient donné la vie.

Faire du mal à ceux qu'on aime, même involontairement, est la plus grande douleur que Ton puisse éprouver. Mais était-il bien vrai que je ne pusse être utile à rien? N'était-ce point de l'ingratitude et de la lâcheté d'accepter cette position d'impuissance qui de -

vait faire souffrir mes parents? Toutes ces idées me

I ; préoccupaient, car on pense beaucoup quand on ne

voit pas; je résolus de faire tous mes efforts pour tirer des facultés qui me restaient tout le parti possible, et pour les utiliser autant que je le pourrais. En conséquence, je me mis à étudier les jouets que l'on m'avait donnés, je les démontai pièce à pièce, et bientôt je les connus assez parfaitement pour en fabriquer de semblables. Ce fut là une première industrie; mais je ne voulus pas m'arrêter en si beau chemin. Je venais d'acquérir la certitude que la volonté réchauffée pai le sentiment du devoir pouvait tout accomplir ; je voulus adopter une profession qui pût me rendre indépendant, et j'étudiai la musique. Mes parents, qui virent mes efforts et mes progrès, m'envoyèrent à Armagh, où j'appris le violon. Cependant je ne m'en tins pas à cette étude, je savais que dans le monde on a souvent besoin de recourir à plusieurs moyens d'existence, et je devais prendre mes précautions plus qu'un autre. Je profitai donc du hasard qui m'avait fait loger chez un tapissier pour apprendre, pendant mes

moments de loisir, à faire des meubles de diverses espèces; de retour dans mon village, j'ajoutai cette industrie à celle de ménétrier, et je gagnai en peu de temps plus d'argent qu'il ne m'en fallait pour vivre. Mais mon père et ma mère avaient fait des pertes et étaient devenus vieux; bientôt ils ne purent se suffire et ils eurent recours à moi : ce jour fut un des plus beaux de ma vie; moi, pauvre enfant aveugle, qui devais être toujours un fardeau pour ma famille, j'étais parvenu à force de courage à lui donner un appui ! Je sus alors ce qu'un grand devoir accompli donne de force et de bonheur. Chaque soir je prenais sous le bras mon vieux père et ma vieille mère, et nous allions nous promener ensemble le long des prairies ; ils me conduisaient, je les soutenais; les passants s'arrêtaient pour nous voir, on se rangeait devant nous, et on saluait mes deux compagnons un peu à cause de moi... Jugez quelle joie de faire honorer ainsi mes vieux parents! Cependant je ne ralentissais

So EN FAMILLE.

ni mes efforts, ni mes essais ; j'avais continué à m'occuper de musique, j'achetai quelques cornemuses irlandaises hors de service clans la vue de les accorder et de les perfectionner. Après beaucoup de peines, je paryins à en découvrir le mécanisme, et au bout de neuf mois j'en avais confectionné une de mon invention qui réussit parfaitement.

Il y avait, dans le village que j'habitais, un horloger qui aimait beaucoup la musique et qui avait toujours désiré l'apprendre. Il me proposa de lui donner des leçons de cornemuse ; j'y consentis à condition que nous ferions échange de nos connaissances et qu'il m'apprendrait son état. Je me trouvai ainsi capable de soutenir ma famille par plusieurs industries que j'exerçais tour à tour et selon que j'y trouvais plus d'avantage. Ce fut vers cette époque que je perdis mon père, puis ma mère qui le suivit de près. Ne voulant plus habiter mon village, qui me rappelait cette perte douloureuse, je vins à Armagh, où je me suis

marié et où je vis depuis plusieurs années heureux et à l'abri du besoin ; la seule chose que je demande à Dieu maintenant, c'est la santé, car pour la fortune il m'en a donné une inépuisable, en m'accordant la persévérance et l'amour du travail. Souvent, quand je suis h mon atelier et que j'entends les chansons de mendiants qui pourraient gagner leur vie, ou d'ivrognes qui la perdent en débauche, je me dis tout bas à moi-même : — Les aveugles dans ce monde ne sont point ceux qui ne voient point le soleil, mais ceux qui ne voient point le devoir.

Quand William eut fini son histoire, tous les auditeurs se levèrent et chacun fit ses réflexions sur ce qu'il venait d'entendre : il n'y en eut qu'un qui resta et qui ne dit rien ; c'était Georges Fitzel. Il demeura longtemps les deux coudes appuyés sur ses genoux et la tête dans ses mains, paraissant réfléchir profondément, et il fallut l'appeler deux fois pour le souper. Mais le lendemain, dès le matin, il revint avec son

père dans la boutique de William Kennedy. — Voisin,

dit le vieux Fitzel ; voici un enfant que votre histoire «

a rendu sage : Georges veut aussi être utile, et il vient vous prier de le prendre pour apprenti.

V Angélus du soir avait sonné h l'église de Caregliano; les troupeaux venaient de rentrer, et les portes des cabanes s'étaient refermées. C'était l'heure où les pères, de retour du travail, font danser leurs enfants sur leurs genoux, en attendant le repas du j soir.

Dans une des plus petites maisons du village, un jeune homme et une jeune femme étaient assis devant une table où le souper avait été servi ; mais ils ne

mangeaient pas, et de grosses larmes coulaient le long des joues de la jeune femme.

— Margarita, dit tout à coup le mari en lui prenant la main, si tu pleures ainsi, comment veux-tu que j'aie du courage ?

— C'est vrai, Pietro, on ne paie pas ses créanciers avec des larmes.

— Nous avons encore tout un mois devant nous, femme; une bonne occasion peut venir. Voilà que les troubles de Naples ont pris fin ; Mazaniel a été tué et ses partisans sont en fuite : le commerce reprendra peut-être, et nous pourrons vendre la laine de nos moutons.

Margarita secoua doucement la tête ; puis, voyant que son mari la regardait, elle tâcha de sourire, et lui répondit :

— Dieu t'entende, ami !

— Allons, reprit celui-ci d*une voix tendre, ta main dans la mienne, Margarita ; et sois ce que doit être une

vraie femme, douce et forte dans l'affliction. Dieu est bon pour nous, puisqu'il nous a préservés jusqu'à présent d'absence et de maladie. Apporte ici notre enfant. La jeune femme se leva vivement, passa dans une chambre voisine, et reparut presque aussitôt, tenant dans ses bras une petite fille de trois ans.

— Mettez-vous là toutes deux, à mes côtés, dit Pietro ; lorsque je vous vois cela me donne du courage, et je sens que je vous aime trop pour que vous tombiez dans la peine. Quand je devrais suer du sang, toi et ton enfant vous serez heureuses.

Margarita attendrie embrassa son mari.

— Tu es bon comme un saint, Pietro, lui dit-elle, et je voudrais souffrir six mois pour racheter chacune de tes heures de souffrance.

Dieu a mis dans les affections de famille la consolation de toutes les douleurs. Margarita et Pietro se trouvèrent bientôt moins à plaindre, en sentant combien ils étaient précieux l'un pour l'autre. C'étaient

des âmes simples et aimantes qui se consolent facilement du malheur par la tendresse.

Et cependant leur situation était bien triste. Mariés depuis quatre ans, tout leur avait d'abord réussi : mais, pendant les deux dernières années, des désastres de tout genre les avaient frappés. Leur récolte avait été détruite par la grêle, leur troupeau décimé parla maladie. Pour comble d'infortune, les troubles de Naples étaient survenus, et les avaient empêchés de vendre leur récolte. Pressés par la nécessité, ils s'étaient donc adressés à un usurier qui leur avait prêté à gros intérêts ; mais, ne pouvant payer ces intérêts aux termes convenus, ils avaient renouvelé leurs emprunts, leurs dettes s'étaient accrues, si bien qu'au moment où commence notre récit, il ne leur restait plus aucun moyen d'éviter la ruine qui les menaçait.

Cependant la vue de leur petite Laura avait un peu dissipé la tristesse des deux époux ; la nuit était ve-

nue, ils commençaient à souper, lorsque la porte s'ouvrit tout à coup, et un étranger dont les vêtements étaient en désordre et couverts de poussière, entra précipitamment dans la cabane. A cette apparition inattendue, Margarita avait jeté un cri, et Pietro s'était levé presque effrayé.

— Que voulez-vous ? demanda-t-il brusquement à l'inconnu.

Mais celui-ci regardait autour de lui d'un œil soupçonneux. Enfin il s'avança vers la table où les deux paysans étaient assis, et, rassuré sans doute par le doux visage de la jeune femme et la présence de l'enfant :

— Je suis un proscrit de Naples, dit- il ; je cherche un asile.

Pietro se découvrit, et Margarita se leva avec un empressement plein de compassion et de respect.

— Soyez le bien-venu, dirent-ils ensemble à l'étranger, en lui montrant une place à côté d'eux.

Tout cela s'était passé rapidement, et avec autant de simplicité que s'il se fût agi d'un fait journalier et vulgaire. Ce n'était point, en effet, la première fois que la cabane de Pietro servait de retraite à un proscrit. A cette époque, les guerres civiles désolaient toutes les cités de l'Italie; chaque parti y perdait ou y reprenait successivement le pouvoir, et les monta gnes étaient toujours pleines d'exilés fuyant la pro cription du vainqueur. Étrangers à ces querelles, les paysans offraient tour à tour l'hospitalité aux vaincus de la veille et à ceux du lendemain. Ils ne s'informaient pas de l'opinion que le fugitif avait défendue, mais des périls qu'il courait; ils ne regardaient point à sa cocarde, mais à la pâleur que la souffrance avait répandue sur son front.

Après avoir fait souper l'étranger, Margarita se hâta de lui préparer un lit pour qu'il pût se reposer. Il y avait à l'extrémité de la cabane un réduit peu apparent et faiblement éclairé; ils pensèrent que ce

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lieu était le plus sûr, et ils y conduisirent l'inconnu.

Cependant Pietro passa une nuit fort inquiète ; il craignait que Ton n'eût vu le proscrit entrer dans sa cabane et qu'il n'y fût découvert. Aussi que l'on juge de son effroi lorsque le lendemain, en sortant de grand matin, il aperçut des soldats arrivés pendant la nuit, et qui remplissaient le village. Pietro courut avertir l'étranger en lui recommandant d'éviter tout ce qui pourrait trahir sa présence. Il ajouta que sans doute les soldats quitteraient Caregliano dans la journée, et qu'alors il pourrait s'échapper sûrement. Mais les soldats ne partirent point, et l'on sut bientôt qu'ils avaient été envoyés dans le village comme poste d'observation et pour arrêter les proscrits. Pietro fut donc obligé de garder son hôte.

Les jours s'écoulèrent sans améliorer la position des deux époux. La présence de l'étranger leur avait même occasionné un surcroît de dépense qui hâtait leur ruine ; car c'est beaucoup pour le pauvre qu'une

faim de plus à satisfaire. Cependant Pietro n'eut pas un seul instant la pensée de se débarrasser de cette charge nouvelle en engageant le proscrit à quitter sa maison; il savait trop que c'était l'envoyer à une mort certaine. Quelque onéreux que fût pour lui l'hôte que Dieu lui avait donné, il le garda sans rien dire, sans rien laisser paraître.

Margarita se taisait aussi, mais avec plus d'efforts. Son âme moins élevée comprenait moins facilement les dévouements généreux; elle était trop bonne pour ne point se résigner au sacrifice, mais trop faible pour ne point le regretter parfois. Aussi, lorsque le soir les réunissait tous autour du chétif repas qu'elle avait préparé, son regard demeurait fixé sur le proscrit; elle s'effrayait de sa faim, comptait chaque bouchée, et sentait en elle comme un sourd repentir de l'hospitalité qu'elle lui avait donnée. Mais si dans ce moment ses yeux rencontraient ceux de Pietro, elle baissait la tête en rougissant; car elle avait honte

de Téclair d'égoïsme qui avait traversé son âme.

Quant au proscrit, c'était un homme sombre, qui parlait peu, et semblait s'occuper de choses plus grandes que celles de la vie vulgaire. Sa reconnaissance ne s'exprimait jamais que par un geste ou par un regard. Le plus souvent, penché sur la table et le front dans une de ses mains, il traçait du doigt, devant lui, d'invisibles images dont il semblait chercher les formes et la pose. Cependant sa rêverie n'avait rien d'inquiet; elle était noble, calme et souriante. Il était aisé de voir que le passé qui avait creusé de larges rides sur son front encore jeune ne lui avait point laissé de remords ; et que si ses lèvres demeuraient fermées, ce n'était point par prudence, mais parce qu'il y avait au fond de ce cœur beaucoup de ces grandes choses que la parole n'exprime pas.

Après avoir passé la journée entière dans sa retraite, le proscrit, comme nous l'avons déjà dit, en sortait le soir pour prendre part au repas de la famille.

Un jour qu'ils étaient tous à table, on frappa à la porte de la maison : Pietro courut regarder par une lucarne placée au-dessus du seuil.

— C'est Pedrill ! s'écria-t-il en revenant. Et vite, signor, retournez à votre cachette! cet homme est avare et méchant ; s'il vous apercevait, tout serait perdu.

L'étranger se hâta de fuir, et Margarita, encore tremblante, alla ouvrir à Pedrill qui continuait à frapper.

— J'ai cru que vous ne vouliez point me recevoir, dit le vieil usurier en entrant et jetant autour de lui des regards scrutateurs.

— Pourquoi cela, maître Pedrill ?

— C'est ce que vous pourriez dire mieux que moi, Pietro. Du dehors il me semblait entendre chuchoter ici ; on eût dit qu'il y avait quelqu'un avec vous.

— Vous voyez, en effet, que je ne suis point seul, répondit le paysan en montrant sa femme et sa petite fille.

Mais Pedrill regardait toujours avec une curiosité soupçonneuse.

— Je venais, dit-il enfin, pour savoir si vous êtes en mesure de me payer ce qui m'est dû.

Margarita devint pâle, et serra son enfant dans ses bras.

— Je ne le puis, en vérité, répondit Pietro d'une voix basse et triste.

— Alors, mes enfants, votre maison et votre mobilier répondront pour vous ; car je ne suis nullement disposé à perdre mon argent.

Tout en parlant ainsi, Pedrill s'était avancé vers le foyer, et il se trouvait dans ce moment vis-àvis de la table, que le proscrit avait subitement quittée.

— Pardieu, dit-il tout à coup, il me semble, Pietro, que vous pouvez payer vos dettes, s'il vous reste de quoi acheter de telles coiffures.

En parlant ainsi, il montrait la toque de velours

que l'étranger avait oubliée en se retirant. Margarita jeta un cri. Pietro embarrassé garda le silence.

— Trois couverts et trois chaises, ajouta à demivoix Pedrill.

Puis, se tournant vers le jeune paysan :

— Il est clair que j'ai effarouché votre compagnie, mes enfants ! reprit-il en ricanant.

Il s'assit ensuite et parla d'autre chose ; mais au moment de sortir, il attira Pietro dans un coin, et lui dit :

— J'aurais pu vous donner encore quelque délai ; mais votre imprudence compromettrait mes intérêts. Vous recevez des proscrits ; si on le savait, vous s< riez condamné à la prison et vos biens confisqués Je ne veux pas courir cette chance ; voyez donc à m payer dans huit jours comme vous l'aviez promis, sinon je fais tout vendre.

A ces mots Pedrill se retira, laissant Pietro et sa femme immobiles d'effroi,

Cependant, au bout d'un instant, le paysan reprit courage.

— Il ne me dénoncera pas, dit-il; car si Ton confisquait notre maison, il perdrait sa créance : nous n'avons donc rien à craindre de ce côté. Quant à vendre tout ce qui est ici, voilà longtemps que nous sommes menacés de ce malheur, et nous avons eu le temps de nous habituer à une pareille idée. L'oiseau du ciel trouve une feuille pour se mettre à l'abri ; Dieu ne sera pas moins bon pour nous que pour l'oiseau.

Cependant les huit jours s'écoulèrent dans une angoisse cruelle pour Piétro et pour sa femme. Sans moyen d'échapper au désastre qui les menaçait, ils ne pouvaient être sauvés que par un de ces miracles que l'on espère toujours, mais sur lesquels la raison défend de compter. Chacun d'eux s'efforçait de cacher ses angoisses, afin de ne pas attrister l'autre ; chacun s'efforçait de causer et de sourire, mais cette causerie

m EN FAMILLE.

était distraite, ces sourires convulsifs ; et au fond de cette tranquillité jouée on sentait s'agiter une douleur amère.

Le proscrit ne savait rien de ce qui se passait, Pietro n'ayant pas voulu ajouter à ses chagrins cette nouvelle inquiétude.

— Il sera toujours assez tôt pour l'avertir que nous ne pouvons plus lui donner asile, dit-il à Margarita ; attendons au dernier instant.

Cependant Pedrill était revenu plusieurs fois sous prétexte de s'informer si Pietro pouvait le payer, mais en réalité pour savoir ce qui se passait chez lui. Un soir il avait failli surprendre l'étranger au moment où il sortait de sa retraite; mais il avait feint de ne rien voir, et n'avait fait aucune observation.

Les choses en étaient là, lorsqu'un malheur imprévu frappa la pauvre famille de Caregliano : leur petite fille tomba malade. Pietro et Margarita avaient réuni sur cette unique enfant toutes leurs espérances ;

c'était à la fois leur force et leur consolation. Cette frêle créature, née un an après leur mariage, et qui avait assisté à toutes leurs joies comme à toutes leurs souffrances, était leur passé et leur avenir ; ils s'aimaient dans cet enfant, anneau vivant qui semblait réunir leurs deux existences. Que Ton juge de leur douleur en la voyant menacée de mort! toute autre inquiétude disparut dans cette grande douleur; et pendant les deux nuits qui s'écoulèrent, nuits de désespoir et de larmes, la pensée de leur ruine ne revint pas une seule fois aux deux époux. Ah ! que leur importaient la pauvreté et l'humiliation, pourvu que leur enfant pût vivre! le travail ou les hommes pouvaient leur rendre tous les biens perdus ; mais il n'y a que Dieu qui puisse donner un enfant !

Margarita passa deux nuits en prières auprès du berceau de sa fille, demandant, comme Jésus- Christ au jardin des Olives, que l'on éloignât d'elle ce calice. Enfin elle fut exaucée, et le troisième jour la

malade parut se ranimer. Oh! qui n'a connu cette joie d' une guérison inattendue, cette ivresse qui inonde l'âme près de l'être aimé qui vient d'échapper à la mort ! Jamais peut-être bonheur si grand n'avait rempli les cœurs de Margarita et de Pietro.

Mais avec la tranquillité de l'âme revinrent la pré-' voyance et les inquiétudes de l'esprit. On était à la veille du jour fatal indiqué par Pedrill pour le payement de sa créance ou pour la vente de sa maison. Pietro comprit qu'il était temps d'avertir le proscrit de ce qui allait arriver. Il le fit avec une noble simplicité. L'étranger l'écouta sans rien dire; mais quand le paysan releva la tête, il aperçut une larme qui roulait sur ses joues sillonnées. Il recula étonné. Le proscrit lui tendit la main.

— Je suis aussi pauvre que toi, dit-il, et je ne puis te sauver. »

— N'ayez point de souci de nous, signor, mon travail suffira pour nous faire vivre; et d'ailleurs.

LE PAYSAN DE CAREGLIANO. ftfr

ne faut-il point que chacun ait ses peines ici-bas?

— Tu as raison ; mais puisse Dieu être indulgent pour toi ! Je partirai cette nuit.

Le soir vint, et Pietro allait fermer sa porte, lorsque Pedrill se présenta.

— Eh bien, dit-il, c'est demain que tu dois me payer; y as- tu songé?

— Plus que je ne l'aurais voulu , murmura le paysan.

— Et à quoi t'es-tu décidé ?

— A subir toutes les conséquences de mon malheur.

— C'est-à-dire que tu ne peux pas me satisfaire?

— C'est la vérité.

Le petit usurier garda un instant le silence; puis il i jeta les yeux autour de lui pour s'assurer que personne ne l'écoutait, et Rapprochant davantage de Pietro :

— Que dirais-tu, reprit-il à demi-voix, si je te don-

nais un moyen de gagner du temps et de me payer en partie sans vendre ta maison ?

— Sainte Vierge! est-ce possible? s'écria Pietro en reculant.

— Écoute, ajouta Pedrill rapidement, tu caches ici quelqu'un. — Oh! ne cherche pas h le nier, j'en suis sûr. — On a promis vingt ducats à quiconque livrera un proscrit; va dénoncer le tien au commandant de Carigliano, et tu toucheras la somme convenue.

— Seigneur Dieu ! que me proposez-vous là? dit Pietro en reculant.

— Un moyen simple et facile de retarder ta ruine, et peut-être de te tirer d'affaire.

— Une infâme trahison, Pedrill!

— Trahison, trahison... Je ne m'arrête point aux mots, vois-tu. Puisque le gouvernement encourage à dénoncer les proscrits, c'est qu'il trouve cela bien, n'est-ce pas? pourquoi veux-tu être plus honnête homme que le gouvernement?

— Assez, assez, Pedrill !

— D'ailleurs, songes-y bien, si tu refuses, tu es perdu; demain je mets en vente tout ce qu'il y a ici, et il ne te restera pas même un berceau pour ton enfant malade.

— Hors d'ici, Satan ! s'écria Pietro en repoussant l'usurier; hors d'ici! tu espères me tenter en me parlant de mon enfant, mais je ne veux plus t'entendre !

— Perds-toi donc, imbécile, grommela Pedrill en se retirant.

Mais après avoir fait quelques pas, il revint de nouveau.

— Réfléchis bien, Pietro, dit-il ; ce que je t'ai proposé est dans ton intérêt. Mon cœur saigne quand je songe à la position dans laquelle tu vas te trouver.

Écoute, ajouta-t-il plus bas, s'il te répugne de dénoncer toi-même ce proscrit, fais-le sortir de chez toi : je le livrerai, et nous partagerons les vingt ducats.

Pietro poussa Pedrill sans lui répondre, et referma la porte avec violence.

Ce que venait de lui dire cet homme l'avait jeté dans une singulière agitation. Il n'avait point balancé un seul instant à faire son devoir; mais la pensée que le lendemain sa femme et sa fille encore malade seraient sans asile le bouleversait.

Cependant il voulut avertir l'étranger de ce qui venait de se passer, non qu'il craignît les dénonciations de Pedrill, qui en livrant la retraite du proscrit se fût exposé à voir confisquer une maison qui allait lui appartenir ; mais le vieil usurier pouvait espionner la fuite de l'étranger, et devenir la cause de sa perte. Pietro courut à l'endroit où celui-ci était caché, et l'appela sans recevoir de réponse. Surpris, il poussa la porte, entra ; il n'y avait personne, mais la lucarne était ouverte, et l'étranger avait pris la fuite.

— Il aura voulu éviter de pénibles adieux, et empêcher que je ne m'expose en le conduisant hors du vil-

lage, pensa Pietro. Brave homme ! que le ciel le conduise !

Il vint annoncer à Margarita le départ de leur hôte.

La nuit s'écoula pour eux dans une triste attente, et ils se levèrent au point du jour. Pedrill arriva bientôt, avec les gens de justice qui devaient lui prêter appui.

— La nuit vous aurait-elle rendu plus sage ? demanda-t-il bas à Pietro ; et trouvez -vous maintenant qu'il soit bon de gagner vingt ducats?

— L'homme que tu voulais livrer est loin d'ici et en sûreté, répondit le paysan avec mépris.

— C'est ce que je voulais savoir; puisque ta demeure ne renferme plus rien de suspect, je puis y faire entrer la justice.

En effet, les gens qui avaient accompagné Pedrill se

répandirent aussitôt dans la maison. On somma Pie-

! tro, au nom de la loi, de payer la créance qui lui était

présentée, ou de se reconnaître dépossédé de tout ce qui lui appartenait...

— Rien n'est plus à toi ici, ajouta brutalement l'homme de loi ; va-t'en.

Pietro jeta autour de lui un regard éperdu. Cette demeure qu'il avait reçue de son père, où il avait grandi, où sa mère était morte, où il avait conduit sa jeune épouse le jour de leur mariage, il fallait la quitter. Rien n'était plus à lui dans cette maison où il laissait toutes ses habitudes et tous ses souvenirs!.. — Pietro égaré ouvrit les bras comme s'il eût voulu embrasser les murs et tout ce qu'il allait abandonner ; mais en se refermant ses bras rencontrèrent Margarita qui tenait son enfant.

— Venez! s'écria-t-il; venez, mes seuls, mes vrais trésors! puisque vous me restez, je n'ai rien perdu.

Et il sortit en les tenant pressées sur son cœur.

Cependant l'effort avait été trop grand ; à quelques

pas du seuil il s'arrêta, se laissa tomber sur un ter-

tre de gazon, et tourna les yeux vers sa demeure. Margarita s'assit en silence à ses pieds, avec cette muette résignation que trouvent les femmes dans les douleurs sans remède. Oh ! qui peut dire ce qui se passa alors dans le cœur de Pietro? Jusqu'à ce moment sa vie avait été pure de toute mauvaise action, jamais la calomnie elle-même n'avait osé le toucher de son souffle, et cependant tout avait tourné contre lui : le sort avait fait un mendiant de l'homme laborieux, aimant et généreux, et avait enrichi de ses dépouilles un lâche méprisé de tous. Qu'était-ce donc qu'un monde où la vertu n'était rien, et où les bons devenaient la proie des méchants? Oh! quels doutes devaient entrer dans un esprit simple, en face de telles iniquités! comme ses mains croisées avec rage devaient se lever vers le ciel pour invoquer la justice de Dieu ! Hélas ! le premier et le plus dangereux poison du malheur est le doute !... Mais après ce premier vaciliement les âmes bien faites reprennent leur attitude ; et l'on com-

prend que la force elle-même ne peut avoir qu'une base solide, la patience!

Pietro voyait transporter hors de sa maison des meubles qui tous lui rappelaient une habitude ou une affection : c'était le banc où il s'asseyait avec Margarita et sa fille sur ses genoux, un lit où sa mère était morte, le miroir dont sa femme se servait étant jeune fille. Tout cela s'entassait sous ses yeux, et déjà la vente commençait. Déjà des voisins avides de profiter de sa ruine achetaient à bas prix ces souvenirs, et chacun d'eux emportait comme un lambeau de sa vie, quand tout à coup les enchères furent suspendues. Il se fit un mouvement dans la foule qui se pressait à la porte de la maison, et l'on sembla s'interroger comme s'il s'était passé quelque chose d'extraordinaire. Deux villageois passèrent rapidement près de Pietro.

— Pedrill a ordonné d'avertir le comte de Corsino, dit l'un d'eux.

— Que se passe-t-il donc? demanda Pietro.

Mais les villageois étaient déjà loin et ne l'entendaient plus.

Après avoir hésité quelque temps, le paysan se leva et s'approcha de la foule. Dans ce moment le comte de Corsino arrivait; Pietro entra avec lui dans la maison.

— Venez, signor comte ! s'écria Pedrill ; nous avons découvert ici des peintures extraordinaires et que nous avons voulu vous montrer avant d'y toucher.

On le conduisit aussitôt dans le lieu obscur où avait été caché le proscrit, et Pietro suivit ses pas. Alors, à la clarté des torches que l'on avait allumées et qui répandaient dans cet étroit réduit une vive lumière, le paysan aperçut pour la première fois de grandes figures qui couvraient les cloisons et les murs. La plupart n'étaient que grossièrement ébauchées ; mais il y avait tant de hardiesse dans le trait, tant de fierté et de puissance dans les poses, qu'il était 'impossible de ne point reconnaître la main d'un maître. Le comte

Corsino s'arrêta avec un cri d'extase devant cette merveilleuse composition ; c'était un connaisseur habile, et qui avait consacré une partie de son immense fortune h se former une galerie de tableaux qui ps sait pour une des plus riches de l'Italie.

— Pietro, dit-il en apercevant près de lui le paysan qui contemplait avec stupéfaction les esquisses dont les murailles étaient couvertes, depuis quand possèdes-tu ce trésor?

— En vérité, je l'ignore, signor comte; car je vois comme vous ces dessins pour la première fois.

Corsino regarda de nouveau avec attention ces admirables ébauches, et s'écria :

— Par le ciel ! il n'y a en Italie qu'un seul peintre qui ait pu dessiner ces figures, et ceci est de Salvator Rosa.

— C'était en effet son nom, murmura le paysan.

— Que veux-tu dire?

Pietro regarda autour de lui ; voyant qu'il était seul

avec Pedrill et le comte de Corsino, il raconta à celuici tout ce qui s'était passé, comment il avait recueilli un partisan de Mazaniel, et le long séjour du proscrit dans cet endroit caché. Quand il eut achevé :

— Plus de doute, dit le comte, ces dessins sont du grand Salvator ! Pietro, je paye tes dettes et je t'achète ta maison. Mais pars sur-le-champ; car on saura que tu as donné asile à un proscrit, et tu serais inquiété.

Le soir même, Pietro, muni d'une forte somme, suivait joyeusement, avec sa femme et sa petite Laura, la grande route de Milan.

Une bonne action laissée derrière soi dans la vie est une économie que l'on trouve tôt ou lard.

Cette maxime d'un poëte arabe trouve sans cesse son application. Il est rare, en effet, que le bien accompli n'apporte pas un jour sa récompense, soit en joie, soit en bonne réputation. Quand on dit que les hommes de dévouement ne sont point ici-bas les plus heureux, on se trompe le plus souvent, et l'on confond le bonheur réel avec ses apparences : pour être

vrai, il faudrait dire seulement qu'ils ne sont ni les plus riches, ni les plus puissants. Qui n'a, au moins une fois en sa vie, tiré parti d'un acte honorable qu'il croyait oublié? Quel homme de bien n'a rencontré, au moins une fois, dans le monde, un inconnu dont sa bonne renommée lui avait fait un ami? Et n'est-ce donc rien que cette fraternité qui s'établit entre toutes les âmes honnêtes, et qui vous assure, après une bonne action, l'appui de ceux qui sont capables de vous comprendre et de vous imiter? Puis, qui peu dire ce que nous réserve le hasard des événements, e quel fruit nous rapportera dans l'avenir un bienfait Il ne faut point être bon dans l'idée d'une récompense, car ce serait faire l'usure avec son cœur; mais sans prétendre au payement du devoir rempli, on peut espérer que Ton trouvera chez les autres le dévouement qu'ils ont trouvé chez nous, et que à l'occasion, on moissonnera un peu de reconnaissais là où l'on a semé beaucoup (Je bienfaits.

L'anecdote suivante, qui nous est fournie par l'histoire d'Angleterre, nous semble présenter un touchant exemple de cette vérité.

C'était à l'époque des querelles du parlement et du roi. Les deux partis avaient pris les armes, et se faisaient la guerre avec acharnement; cependant l'armée du roi Charles avait été défaite plusieurs fois, et ceux de ses partisans qui avaient été pris les armes à la main étaient conduits devant les juges établis par Cromwell dans chaque ville , pour être condamnés comme rebelles.

Sir Patrick de Newcastle était un de ces juges. C'était un homme de mœurs austères, dont on citait le républicanisme solide, mais sans emportement, et auquel Cromwell accordait une estime toute particu-

, lière. Sa constitution maladive ne lui ayant point permis de se rendre aux armées, il s'était appliqué à

; servir la cause politique qu'il avait adoptée par ses lumières, et on le citait comme le magistrat le plus

m EN FAMILLE.

actif, le plus habile, mais aussi le plus rigoureusement équitable dans le comté.

Un soir que sir Patrick avait réuni quelques amis, et qu'il soupait gaiement au milieu de sa famille, des soldats entrèrent avec un prisonnier royaliste qu'ils venaient de surprendre. C'était un officier qui, après la déroute de l'armée de Charles, avait cherché à regagner les côtes afin de trouver les moyens de s'embarquer pour la France. Sir Patrick ordonna de lui délier les mains; puis faisant apporter près du foyer une nouvelle table :

— C'est aujourd'hui mon jour de naissance, dit-il, je veux finir joyeusement le repas que j'ai commencé; servez des rafraîchissements au cavalier et à ceux qui l'ont conduit. En ce moment, je ne veux être que son hôte, dans une heure je deviendrai son juge.

Les 'soldats remercièrent et s'assirent à table près de leur prisonnier, qui semblait avoir pris courageusement son parti, et se mit à souper avec eux de bon appétit.

Cependant Patrick était revenu prendre place au banquet avec ses amis, et avait repris l'entretien interrompu par l'arrivée des soldats.

— Or donc, je vous disais, continua-t-il, qu'à quinze ans j'étais encore si chétif que tout le monde méprisait ma faiblesse ou en abusait pour me faire souffrir. J'avais eu d'abord à supporter les mauvais traitements de ma belle-mère, il me fallut bientôt endurer ceux de mes camarades. Le courage n'est chez l'enfant que le sentiment de sa force. Ma faiblesse me rendit lâche : loin de m'endurcir au mal, les brutalités auxquelles j'étais en butte me rendirent plus sensible à la douleur, plus tremblant devant elle. Je vivais dans un continuel effroi; mais je redoutais par-dessus tout la férule du maître : deux fois j'avais subi ce châtiment cruel, et j'en avais conservé un souvenir si terrible, que la seule pensée d'y être exposé de nouveau me faisait trembler de tout mon corps.

Je suivais,, comme je vous l'ai déjà dit, les cours du

collège de Westminster; les deux classes de ce collège étaient séparées par un simple rideau auquel il nous était expressément défendu de toucher. Un jour d'été, le sommeil me gagna au milieu d'une explication que le professeur nous faisait de la Poétique d'Aristote; un mouvement qui se fit dans la classe me réveilla en sursaut, et ayant failli tomber, je me rattrapai au rideau qui se déchira sous ma main, et une vaste trouée laissa voir la classe voisine. Les deux professeurs se détournèrent au bruit, et aperçurent en même temps le dégât qui avait été fait. On pouvait accuser aussi bien que moi l'écolier qui se trouvait dans la seconde classe, de l'autre côté du rideau ; mais mon trouble me trahit, et le professeur m'ordonna avec colère de venir recevoir douze coups de férule. Je me levai en chancelant comme un homme ivre; j'essayai de parler pour demander grâce, mais la peur avait glacé ma langue, mes genoux se dérobaient sous moi, une sueur froide ruisselait dans mes cheveux;

enfin, arrivé près du professeur, je tombai à genoux. La terrible lanière était déjà levée sur moi, lorsque j'entendis quelqu'un dire : — Ne le frappez pas, je suis le seul coupable. — C'était l'écolier placé de l'autre côté du rideau qui venait de parler. On le fit venir dans notre classe, et il reçut les douze coups de férule. Mon premier mouvement avait été d'arrêter ce châtiment injuste, en le réclamant pour moi; mais la ■ force me manqua, et, une fois le premier coup donné, j'eus honte de parler.

Après avoir subi sa punition, l'écolier passa près de moi, les mains saignantes, et me dit à demi-voix, avec un sourire que je n'oublierai de ma vie :

— Ne t'accroche plus au rideau, petit, car la férule fait mal.

Je tombai à genoux en poussant des sanglots, et | l'on fut obligé de me faire sortir.

Depuis ce jour, j'eus en horreur ma lâcheté, et je fis tout pour la surmonter. J'espère enfin y être parvenu.

— Et vous ne connaissez point ce généreux camarade? demanda un des convives; vous ne l'avez jamais revu?

— Jamais , malheureusement. Il n'était point de ma classe, et je quittai le collège de Westminster peu après. Ah! Dieu m'est témoin, ajouta Patrick avec une larme dans les yeux, que j'ai souvent demandé dans mes prières à revoir celui qui avait tant souffert pour moi, et que je donnerais plusieurs années de ma vie pour pouvoir heurter ici une fois mon verre contre le sien.

Dans ce moment un verre s'avança vers celui de Patrick, il leva les yeux avec étonnement : c'était |e prisonnier royaliste qui lui offrait un toast ei) souriant.

— En mémoire du rideau déchiré de Westminster, sir Patrick, dit l'officier; mais, sur ma parole, la mémoire vous a fait défaut; ce n'est point douze coups que je reçus, mais bien le double, pour avoir exposé

un autre à la punition en ne déclarant pas de suite ma faute.

— Cela est vrai , je me le rappelle maintenant , s'écria le juge.

— Et votre digne professeur vous donna à faire, si je ne me trompe, à cette occasion, un discours latin sur les iniquités volontaires.

— Je me le rappelle, je me le rappelle, répéta Patrick ; mais est-il possible que ce soit vous?... Oui; ajouta-t-il après l'avoir regardé, je reconnais ces traits.... c'est lui, c'est bien lui.... et dans quelle situation , et sous quel uniforme !...

— Sous celui de mon roi, sir Patrick. Gentilhomme et Écossais, j'ai obéi à ce que l'on m'a enseigné comme un devoir. J'ai suivi mon père dans l'armée de Charles; mon père est mort, et je vais en faire autant. Tout est bien ; je ne demande qu'une chose : Dieu sauve le roi !

Après ces mots, l'officier retourna près des soldats et continua tranquillement son repas.

Mais Patrick était sombre et préoccupé. Le soir même, après avoir donné tous les ordres nécessaires pour que le prisonnier fût bien traité, il partit sans dire où il allait, et fut trois jours absent. Enfin, le quatrième jour, il arriva,' et dit qu'on lui amenât l'officier royaliste.

— Va-t-on enfin me juger? demanda gravement celui-ci. Il est temps d'en finir, ne fût-ce que par humanité; je suis si bien chez toi, sir Patrick, que si j'y reste encore longtemps je finirai par regretter la vie.

— Lord Derby, dit le juge d'un ton ému, il y a vingt ans que tu me dis en me montrant tes mains saignantes : — Ne t'accroche plus au rideau, car la férule fait mal. — Voici ta lettre de grâce, signée par le protecteur, mais, à mon tour, je te dirai : — Ne prends plus les armes

contre le parlement, car Cromwell est difficile à fléchir.

À ces mots, sir Patrick et lord Derby se jetèrent dans les bras l'un de l'autre, et ils vécurent depuis ce temps dans la plus grande intimité, malgré la différence de leurs opinions politiques.

Un caractère envieux et mécontent est pour l'homme une cause perpétuelle de souffrance ; c'est un poison jeté sur ses plus douces joies, une épine attachée à sa chaussure, et dont il sent la piqûre à chaque nouveau pas dans la vie.

Robert Hope et Samuel Hullins habitaient porte à porte depuis plus de douze ans : il est probable que les voisins auraient vécu dans une parfaite intelligence, si Samuel, qui avait servi sous l'amiral Nelson,

n'eût gagné à Trafalgar une petite pension qu'il avait payée par la perte d'une de ses jambes. Celte jambe de moins et cette pension de plus étaient pour Robert un motif continuel de jalousie; il accusait le sorfc de lui avoir laissé ses deux pieds, et il se plaignait amèrement à Dieu de n'avoir pu, comme il le disait, vendre ses jambes au même prix que Hullins. Toutes les fois qu'il allait payer son loyer, il répétait en grommelant que son voisin était bien heureux; qu'il était en état de solder une redevance puisque le roi lui faisait une bonne pension, tandis que lui, pauvre hère, avait grand'peine à nouer les deux bouts de l'année sans laisser en dehors des créanciers.

Robert se contenta d'abord de faire ses réflexions tout bas, et de s'adresser à lui-même ces doléances ; mais peu à peu son mécontentement s'exprima plus haut, et ce fut bientôt son thème habituel et favori de conversation.

Une semaine qu'il s'était laissé arriérer pour son

loyer, et qu'il s'avançait tristement vers la maison de M. Taylor afin de lui faire ses excuses sur ce retard, il rencontra le voisin Hullins, qui était aussi régulier qu'une horloge pour sa rente et qui venait de la payer. La vue seule de Samuel faisait sur Robert l'effet d'une maladie ; aussi, quand il baissa la tête en réponse au salut d'Hullins, son regard ressemblait-il singulièrement à celui d'un taureau qui montre ses cornes à un chien. Arrivé chez le propriétaire, Hope ne manqua point d'être réprimandé;" on lui cita l'exemple de son voisin qui payait toujours régulièrement, et jusqu'au dernier penny.

— Oui, oui, murmura Robert; il y en a qui naissent la bouche pleine d'argent; Hullins est bien heureux, lui, et je ne m'étonne pas que Ton paye régulièrement quand on a une pension comme la sienne.

— Hullins a une pension, il est vrai, reprit M. Taylor, mais son infirmité est une lourde croix, et, si

vous en étiez affligé, vous vous plaindriez bien davantage.

— Non pas, répondit Hope ; si j'avais élé assez heureux pour perdre une jambe, comme lui, il y a vingt ans, c'eût été pour moi une journée fameusement productive. Je vendrais tous mes membres au même prix que Samuel. Diable ! vous appelez sa jambe de chêne une lourde croix?... moi je pense que sa pension doit la lui rendre légère. La plus lourde croix que je connaisse c'est d'être obligé de travailler sans cesse pour solder son loyer.

M. Taylor était un homme de joyeuse humeur, mais bon observateur. Il avait remarqué depuis longtemps l'envieuse disposition de Robert, et il résolut de le convaincre que la plus légère croix devenait bientôt pesante pour un esprit mal fait.

— Je vois, dit-il à Hope, que vous êtes parfaitement disposé à ne rien faire; eh bien, je puis vous exempter de cette obligation de travail dont vous vous

plaignez si douloureusement. La croix de votre voisin Samuel est bien facile à porter, dites-vous?... Voulezvous en accepter une beaucoup plus légère, et je m'engage à vous tenir quitte de votre rente?

— Mais quelle espèce de croix me mettrez-vous sur l'épaule? demanda avec inquiétude Robert, qui craignait que la proposition ne fût pas acceptable.

— Celle-ci, dit M. Taylor en prenant un morceau de craie et traçant une croix blanche sur l'habit de Robert ; pendant tout le temps que vous la porterez, je ne vous demanderai pas un penny de votre loyer.

Hope pensa d'abord que son propriétaire voulait plaisanter; mais s'étant assuré qu'il parlait sérieusement :

— Par Saint-George ! s'écria-t-il, vous pouvez dire que vous avez vu mon dernier argent, car je suis disposé à porter une telle croix toute ma vie.

Robert sortit aussitôt en se félicitant de son bonheur, et, tout le long du chemin, il rit en lui-même

de la folie de M. Taylor qui le rendait quitte de sa rente à si bon marché.

Il n'avait jamais été en si joyeuse disposition qu'au moment où il rentra chez lui ; aussi ne trouvat-il à redire sur rien, et son chien vint s'asseoir à ses pieds sans qu'il songeât à le punir de sa familiarité.

Comme il s'était assis en arrivant, sa femme n'avait point d'abord remarqué la croix blanche qu'il avait sur l'épaule; mais ayant passé derrière son mari pour remonter le poids de sa pendule à coucou, elle s'écria tout à coup d'une voix aigre :

— Eh ! grand Dieu, Robert, où êtes-vous allé?... Vous avez là sur le dos une croix longue d'un pied : vous venez sans doute de la taverne, et quelque ivrogne de vos amis vous aura joué ce tour pour vous donner l'air d'un nigaud... comme si vous aviez "besoin d'un accoutrement ridicule pour cela!... Levezvous, et restez tranquille, que je brosse cette croix !

— Arrière ! s'écria Hope en s'écartant vivement ; mes habits n'ont pas besoin de vous ; allez tricoter vos bas, et laissez ma veste en repos.

— Cela ne sera point! s'écria mistress Hope d'une voix encore plus perçante; je ne veux pas que mon mari devienne la risée du village, et dussé-je mettre en pièces votre habit, vous ne garderez point cette croix ridicule.

En parlant ainsi, la ménagère s'efforçait de brosser l'épaule de Robert ; et celui-ci, qui savait que toute résistance eût été inutile, s'enfuit en blasphémant, et repoussa la porte après lui avec violence.

— Quelle furie! murmura-t-il en s'éloignant; si elle avait été plus douce, je lui eusse appris quel bonheur m'était arrivé; mais elle ne mérite pas de le savoir.

— Oh ! oh ! Robert, cria le vieux Fox au moment où Hope tournait le coin de sa maison ; qu'est-ce donc que cette croix blanche que vous portez sur le dos?

— Mêlez-vous de vos propres habits, répondit insolemment Hope en continuant sa route.

— Monsieur Hope, dit la petite Patty Steevens, la fille de l'épicière; un moment, s'il vous plaît, que j'efface la grande croix que l'on vous a faite sur l'épaule.

— Allez vendre vos harengs, paresseuse, répliqua Robert, et ne vous occupez point de ceux qui passent.

La petite fille, tout interdite, se hâta de rentrer dans la boutique de sa mère.

Dans ce moment Hope arrivait devant la maison du boucher qui causait sur le seuil avec le forgeron son voisin.

— Vous êtes justement l'homme dont j'avais besoin, dit celui-ci en arrêtant Robert; et il se mit à lui parler d'affaires; mais à peine avait-il commencé, que la vieille Peggy Turton arriva habillée de son plaid bariolé et de son tablier bleu.

— Jésus ! monsieur Hope, s'écria-t-elle en rassem-

blant son tablier dans ses mains, c'est une horreur que votre dos !

Robert se détourna pour lui répondre de le laisser en repos ; mais le forgeron aperçut alors la marque faite par M. Taylor.

— Par le ciel ! regardez, dit-il en riant, il pourrait servir d'enseigne au cabaret de la Croix-Blanche.

— Je suppose, ajouta le boucher, que sa femme lui a mis ce signe sur l'épaule de peur de le perdre.

Hope sentit qu'il n'y avait pour lui qu'un seul moyen d'échapper en même temps au tablier dePeggy et aux plaisanteries du boucher et du forgeron; aussi se hâta-t-il de vider la place, [non sans avoir traité la bonne femme de vieille sorcière et ses deux voisins de fous désœuvrés ; mais la croix commençait à peser sur son épaule plus qu'il ne l'avait d'abord supposé.

Du reste, le malheureux Robert semblait destiné ce jour-là aux fâcheuses rencontres ; car à peine eut-il fait quelques pas qu'il se trouva en face de l'école. La

classe finissait, et les écoliers s'élançaient dans ce moment sur la route, disposés à profiter de toutes les occasions d'espiègleries qui se présenteraient. Hope fut pris d'une terrible inquiétude, et il lui semblait déjà entendre des huées s'élever derrière lui. Ses craintes ne tardèrent point à se réaliser ; à peine eut-il dépassé la porte de l'école qu'un long cri de moquerie s'éleva, et que cinquante écoliers au moins se mirent à le poursuivre en le montrant au doigt, et en faisant voler en l'air bonnets et casquettes.

— Regarde, regarde, s'écriait l'un, il a l'air d'.un mouton marqué pour la boucherie.

— Ne vois-tu pas, répondait un autre, qu'il vient de se faire croisé, et qu'il part pour la Palestine?

Et les huées et les éclats de rire de recommencer plus fort.

Hope devint pâle de colère; il se détourna comme un dogue hargneux poursuivi par des enfants, et peutêtre se fût- il cruellement vengé sur ses jeunes perse-

cuteurs, si M. Johson, le maître d'école, ne se fût tout à coup montré à la porte de sa maison.

Robert s'avança vers lui en se plaignant que sa classe ne fût composée que de vauriens et d'insolents. M. Johson lui répondit doucement qu'il ne voudrait pour rien au monde encourager l'impertinence de ses élèves ; mais que la croix blanche qu'il avait sur le dos pouvait faire rire des gens plus sages que des écoliers.

— Que vous importé cette croix? répliqua Robert d'un ton hargneux; mon dos n'est-il donc plus ma propriété ?

Le maître d'école s'inclina en souriant, et Hope continua son chemin. Mais la croix était de plus en plus lourde à ses épaules.

Il commença à penser qu'il ne lui serait point si facile de rester quitte de son loyer envers M. Taylor. Si tant de railleries l'accablaient déjà, que serait-ce donc lorsqu'on saurait la cause du bizarre ornement qu'il

portait ; autant eût valu que son propriétaire lui attachât au dos une quittance générale. Tout en réfléchissant ainsi, Robert arriva près de la Taverne; il allait passer outre, lorsqu'il aperçut M. Taylor lui-même à quelques pas, et de l'autre côté son voisin Hullins traînant sa jambe de bois, et causant avec Harry Stoke, le charpentier. Harry Stoke était le bel esprit du village, et pour rien au monde Hope n'eût voulu être plaisanté par lui devant Hullins. Il se réfugia donc dans la taverne ; mais la place ne fut pas longtemps tenable. Les buveurs ne tardèrent point à apercevoir la croix et à railler Hope qui se fâcha ; la querelle s'anima, et l'aubergiste, craignant quelque rixe sérieuse, fit mettre Robert h la porte par ses garçons.

Celui-ci avait quitté sa maison dans l'intention d'aller examiner de l'ouvrage qu'on lui proposait au village le plus voisin; mais son esprit avait été tellement bouleversé par le vieux Fox, Patty Steevens, le forgeron, le boucher, Peggy Turton et les écoliers, qu'il

se décida à revenir chez lui, pensant qu'après tout il y serait plus tranquille.

Avez-vous jamais vu, dans le mois de septembre, une jeune perdrix, la dernière de la couvée, atteinte par un coup de feu, et cherchant à s'enfuir dans le chaume, en traînant une aile blessée?... Tel était Robert (en regagnant sa maison placée à l'autre bout du village. Parfois il marchait rapidement pour n'être point atteint ; parfois il ne faisait qu'un pas par minute afin de ne point dépasser quelqu'un qu'il avait aperçu devant; tantôt dans le chemin, tantôt dans les champs, il se glissait derrière les buissons, rasant les murs, et fuyant les regards avec autant de soin qu'un Bohémien qui a volé une poule près de la grange d'un fermier. Dans ce moment la croix blanche était pour lui d'une pesanteur insupportable.

Enfin pourtant il atteignit sa demeure, et il espérait cette fois trouver un peu de repos. Mais dès que sa femme l'aperçut, elle se mit à lui crier :

— N'est-ce pas une honte que vous reveniez comme vous êtes parti ? Cinq ou six de nos voisins m'ont déjà demandé si vous aviez perdu la raison... Et vite, laissez-moi passer ma manche sur cette croix.

— N'approche pas , femme ! s'écria Robert exaspéré.

— Quand je devrais perdre mon âme, vous ne resterez pas ainsi, Hope; je ne veux pas que ceux qui m'appartiennent se rendent ridicules. Quittez cette veste; quittez-la sur le champ, vous dis-je.

En parlant ainsi, mistress Hope voulut saisir le bras de son mari ; mais celui-ci la repoussa rudement; mistress Hope, qui ne brillait pas par la patience, riposta par un soufflet, et il en résulta un véritable combat entre les deux époux, au grand scandale des voisins qui accoururent pour les séparer.

Il va sans dire que tout le monde donna tort à Robert, qui brava d'abord la réprobation générale, et trouva de la force de caractère dans sa fureur elle-

môme : mais plus un feu brûle avec impétuosité, plus vite il consume ce qui l'alimente; de même les gens passionnés épuisent bientôt leur énergie par la violence de leurs émotions. Robert, devenu plus calme, ne se sentit point le courage de continuer une lutte aussi pénible; il comprit qu'il n'y avait plus d'espérance de repos pour lui, soit au dehors, soit dans sa ; propre maison, aussi longtemps qu'il porterait cette croix sur ses habits, et il se décida à l'effacer le soir même de son propre mouvement.

Le lundi suivant, il se rendit de bonne heure chez son propriétaire, le loyer de sa semaine à la main.

— Ah f ah ! Robert, dit M. Taylor dès qu'il l'aperçut, je pensais bien que vous ne tarderiez pas à vous repentir de votre marché. Ceci est une bonne leçon pour les caractères envieux et impatients, qui se plaignent sans cesse de Dieu et de la vie. Rappelez-vous ceci à l'occasion, sir Hope : celui qui nous a créés a

proportionné les épreuves aux forces de chacun. Ne vous plaignez plus d'être moins heureux que les autres, car vous ne savez point ce que souffre le voisin. Toutes les croix sont lourdes ; ce qui les rend légères, c'est la patience, le courage et la bonne volonté.

Gontran Raucourt se tenait debout à quelques pas de la porte, les bras croisés sur la poitrine, et promenant autour de lui des regards qu'il s'efforçait en vain de rendre indifférents. Prêt à quitter l'appartement de garçon qu'il avait jusqu'alors habité, il contemplait pour la dernière fois toutes ces apparences de luxe et d'élégance auxquelles il allait renoncer ; car rien de

ce qui l'entourait ne lui appartenait plus ; tout venait d'être abandonné à des créanciers fatigués d'attendre, et qu'il avait enfin fallu satisfaire.

Trois années avaient suffi à Gontran pour en arriver là. Resté maître à vingt-quatre ans d'une brillante fortune, il avait cédé, comme tant d'autres, à la fatale attraction de Paris, et s'était séparé de la bonne tante Catherine qui lui avait jusqu'alors tenu lieu de mère. Ce ne fut point toutefois sans remettre à son notaire une somme qui assurait à la vieille fille une aisance qu'elle regardait comme de la richesse , et qui ne lui eût rien laissé à désirer sans le départ de Gontran.

Les craintes instinctives que lui inspirait la nouvelle vie à laquelle celui-ci allait se livrer ne tardèrent point à se justifier. Emporté comme le pigeon voyageur au milieu de cet inconnu qui l'avait attiré et séduit, notre jeune homme s'y laissa prendre à tous les pièges, et perdit successivement les plus brillantes plumes de ces ailes trompeuses que l'on nomme les

illusions. Avec la ruine étaient venus le désenchantement et ce mépris railleur, tristes maladies d'un cœur épuisé. Le désordre élégant auquel il devait la perte de sa fortune avait en même temps effacé ses généreux instincts, exalté son orgueil et substitué aux naïves inspirations de la conscience ce code des préjugés, qu'un certain monde a mis à la place du devoir.

Gontran Raucourt avait pris rang dans cette gen-

tilhommerie moderne qui, en oubliant la grandeur et

la loyauté de la vieille noblesse , n'a su ressusciter

! que ses vices. Flétri par l'abus de toutes les joies,

il était arrivé à la vieillesse morale qui forme toute

; la philosophie de ces libertins ennuyés, dont l'éter-

1 nel ricanement attriste le bonheur des âmes simples.

Aussi eût-il rougi de montrer quelque regret en

quittant ce qui avait fait jusqu'alors sa vanité, sinon

sa gloire ! Au moment où le portier vint lui annoncer

que le fiacre demandé par lui venait d'arriver, il saisit

une boîte de palissandre, sortit brusquement sans jeter un regard d'adieu à cet appartement qu'il ne devait plus revoir, et franchit le marche-pied de la voiture qui l'attendait en laissant tomber ces mots :

— Rue Copeau, 4 6.

Le cocher remonta sur son siège et partit.

Une heure après, Raucourt se retrouvait seul dans une mansarde presque démeublée, achevant de brûler quelques lettres qui auraient pu le faire reconnaître.

Lorsque les derniers débris du papier se furent éteints sur le foyer vide , il s'approcha de la boîte de palissandre déposée sur une chaise, et il l'ouvrit.

Elle renfermait une paire de pisiolets de combat, richement incrustés : c'était le seul objet de luxe ar-

raché au naufrage de sa fortune ; il l'avait conservé à titre de dernier ami, de libérateur ! car lui aussi appartenait à ces farouches voluptueux qui ne peuvent accepter de la vie que les fêtes, et qui, le jour des épreuves venu, se dressent à eux-mêmes, comme Sardanapale, un bûcher parfumé. Incapable de supporter sa déchéance, il avait résolu d'y échapper par un suicide : seulement, il voulait en éviter l'éclat, et il s'était rendu dans ce logement éloigné pour accomplir secrètement son projet. N'ayant fait connaître à personne sa nouvelle demeure, et venant de détruire tous les papiers qui auraient pu révéler son nom , il était sûr de mourir inconnu et d'éviter à sa mémoire la honte de la défaite.

Il venait, comme nous l'avons dit, de tendre la main vers ses armes, lorsqu'un bruit de voix et de pas retentit dans l'escalier. Par un mouvement involontaire, et comme s'il eût craint d'être surpris, Gontran approcha vivement le pistolet d'une de ses tempes.

n EN FAMILLE.

Son nom, prononcé .distinctement par une voix qu'il crut reconnaître, l'arrêta court. Il eut à peine le temps de replacer l'arme dans son étui ; presque au même instant la porte fut brusquement ouverte, et la tante Catherine parut sur le seuil, chargée de cartons !

Le cri de surprise du jeune homme fut étouffé par le cri de joie de la vieille fille qui s'était élancée vers lui. Étourdi par cette arrivée inattendue , Gontran se laissa embrasser sans pouvoir comprendre. Ses questions elles-mêmes ne lui procurèrent d'abord que peu d'éclaircissements, car mademoiselle Raucourt, qui pleurait d'émotion, ne pouvait répondre qu'en mots entrecoupés où le plaisir et la douleur se reproduisaient alternativement à intervalles presque égaux.

— Pauvre chéri ! je te revois donc !... Ah ! j'étais bien sûre que je le retrouverais ! Quand on est si malheureuse... J'en pleure de joie,.. Ah ! le bon Dieu m'a toujours protégée... J'ai cru que je deviendrais folle de chagrin.

Et elle se remit à embrasser Gontran, que ces épan. chements inintelligibles inquiétaient et irritaient à la fois. Enfin, à force de demandes, il sut que sa tante avait appris sa ruine, et que sa première pensée, à cette nouvelle, avait été de partir pour Paris, et d'apporter à son neveu la somme qu'elle tenait de sa générosité ; mais le notaire auquel on l'avait confiée lui avait épargné ce sacrifice en disparaissant lui-même avec l'argent dont il se trouvait dépositaire.

Raucourt ne put retenir une exclamation.

— Ainsi vous êtes aussi ruinée ! s'écria-t-il.

— Complètement, mon chéri ! Il ne me restait plus là-bas que la besace et le bâton blanc , comme on dit au pays.

— Et vous êtes partie pour Paris dans la pensée que je pourrais vous secourir ?

— Du tout; je te savais sans ressources comme moi.

— Qu'êtes-vous alors venue chercher? reprit Gon-

tran avec une sorte d'impatience douloureuse; qu'es pérez-vous ici ?

— Ce que j'espère, reprit la vieille fille, eh bien ! mettre en commun notre courage , puisqu'il ne nous reste pas d'autre capital; te donner des consolations et m recevoir de toi ! Est-ce qu'on ne se rapproche pas quand on a froid? la misère à deux n'est déjà plus tant la misère.., N'es-tu pas jeune, d'ailleurs? tu travailleras.

Gontran fit un geste de dédain sardonique.

— Pardon, ma tante, dit-il d'un ton amer; mais vous avez oublié de me faire apprendre un métier; je ne sais point me servir de mes mains...

— Eh bien! tu te serviras de ton esprit, interrompit Catherine. Est-ce qu'on se désole comme ça quand on a encore un demi-siècle à vivre!... tu trouveras une place.

— Je n'en veux pas! s'écria le jeune homme exaspéré; non, je ne deviendrai jamais le valet d'une au-

tre volonté. Je ne veux pas être une de ces bêtes de somme chargées de tourner l'humble meule qui broie le pain de chaque jour !

Catherine regarda son neveu avec étonnement. C'était la première fois qu'elle entendait ainsi flétrir le travail; mais avec ce merveilleux instinct de femme qui pénètre d'un trait les domaines inconnus, elle comprit qu'elle ne devait ni se faire expliquer les idées de Gontran, ni les combattre.

— Eh bien ! ce sera moi qui la tournerai alors, ditelle en continuant l'image employée par le jeune homme; et n'aie pas peur que les forces me manquent ! Je t'ai bien veillé deux mois entiers quand tu étais petit. Tous croyaient que tu allais mourir; mais moi, j'avais foi en Dieu et dans ma bonne volonté; l'espérance m'empêchait de me lasser. 11 en sera de même aujourd'hui.

L'orgueil de Raucourt se révolta à cette pensée qu'une femme vieille et faible lui servirait d'appui. Il

répondit avec aigreur; Catherine parut prendre le change et regarder le mécontentement de son neveu comme une protestation de courage. Elle le serra dans ses bras en lui demandant pardon de son outrecuidance, et reconnaissant que c'était à elle d'accepter sa protection :

— C'est entendu, s'écria-t-elle, tu seras le chef de famille, et je compterai sur ton appui comme tu comptais autrefois sur le mien. Il est juste que chacun ait son tour; les femmes soignent les enfants, et les enfants devenus hommes soignent les vieilles femmes ; c'est du dévouement placé à intérêt.

Gontran ne répondit rien, car il se trouvait dans une de ces impasses d'où l'on ne peut sortir que par un éclat honteux. Comment dire à la pauvre Catherine qu'elle avait tort de supposer à son neveu de la reconnaissance et du courage; que, trop vain pour être protégé, il était trop lâche pour la protéger ellemême, et qu'il se sentait incapable de faire vivre une

vieille femme qui venait lui demander aide et secours? Devant ses amis, peut-être Gontran eût trouvé cette audace : accoutumés à railler tous les devoirs, ils lui eussent inspiré quelques-uns de ces sarcasmes qui percent comme un glaive; mais il était seul, et, malgré lui, une sorte de pudeur instinctive le retenait; son égoïsme n'osait se- faire jour, faute d'encouragement; il se contenta d'un haussement d'épaules, et se mit à parcourir la mansarde, les bras croisés, avec tous les signes de la colère. Catherine ne parut point s'en apercevoir : prenant possession sans retard du logement de son neveu, qui se trouva composé de deux petites pièces contiguës, elle se mit à y ranger ses bagages en silence.

Cependant, Raucourt réfléchissait au dérangement occasionné par cette subite arrivée ; son projet n'en était, après tout, que retardé. Dès le lendemain, il pouvait quitter la tante Catherine sous le moindre prétexte, gagner un des coins les plus solitaires du bois

de Boulogne, et en finir avec tous ses ennuis ! Cette perspective calma un peu sa mauvaise humeur. Il parut se prêter, avec une certaine complaisance, aux plans que la vieille fille commençait à former, et lorsque tous deux se couchèrent, la paix était faite entre la tante et le neveu.

Mais la première était moins tranquille qu'elle ne voulait le paraître; la vue des armes de Gontran lui avait inspiré une vague épouvante. On ne passe point d'ailleurs impunément d'une vie aisée et paisible aux douloureuses incertitudes de l'indigence. Pour accepter sans trop d'effort la condition nouvelle qui lui était faite, il eût fallu plus de jeunesse, d'insouciance et de gaieté. Le courage ne pouvait tenir lieu à Catherine de tout ce qui lui manquait. Son sang échauffé s'alluma; son esprit, qu'excitait la fièvre, se mit à chercher des expédients, à inventer des ressources, et, s'exaltant de plus en plus, finit par arriver à une sorte de délire. Le jeune homme, qui s'était endormi,

fut réveillé par la voix de sa tante, et trouva la vieille fille sur son séant, le visage enflammé, les yeux hagards, la respiration haletante; elle le reconnut à peine et ne répondit à ses questions que par des phrases entrecoupées. Elle répétait qu'elle voulait travailler... qu'elle était forte et qu'elle ne serait point malade !

Malgré son endurcissement, Raucourt fut troublé; la corruption de l'esprit peut nous rendre insensible h la douleur morale; nous réussissons à ne pas y croire : mais la douleur physique affecte nos sens malgré nous; les paradoxes ne peuvent cuirasser les nerfs comme ils cuirassent l'âme; on souffre en voyant souffrir, et on sent le besoin de soulager celui qui se plaint, ne fût-ce que pour se soulager soimême.

Gontran s'efforça donc de calmer la tante Catherine, et il attendit le jour avec impatience pour faire appeler un médecin. Lorsque celui-ci arriva, il examina la

malade avec attention, et déclara au jeune homme que tout annonçait le début d'une maladie longue et sérieuse.

— Je crains que vous ne puissiez donner ici les soins nécessaires, ajouta-t-il en jetant un regard rapide sur le misérable ameublement de la mansarde; et le plus prudent serait de faire porter la malade à l'hôpital voisin.

Raucourt tressaillit à ce mot, et Catherine, qui l'avait entendu, poussa un cri d'horreur. Élevée dans les préjugés bourgeois de la province, elle s'était accoutumée à regarder l'hôpital comme le dernier degré de malheur et de honte; elle s'écria qu'elle préférait mourir, qu'elle n'avait d'ailleurs besoin ni de soins ni de médecin, qu'elle se sentait guérie.

Et, pour appuyer cette assurance, elle essaya de se lever; mais, au premier effort, elle retomba anéantie.

Gontran s'efforça de la calmer en lui promettant de ne point la livrer à des soins étrangers.

Cette promesse n'était point seulement un moyen de calmer l'exaltation delà malade ; lui-même éprouvait une invincible répugnance pour cette espèce d'abandon de la parente qui lui avait tenu lieu de mère. L'orgueil se joignait à un reste de sensibilité pour lui rendre l'idée de l'hôpital odieuse; il se dit que ne point secourir la tante Catherine en cette occasion ce serait plus que de la dureté, plus que de l'ingratitude, ce serait une lâcheté ! Ce mot prononcé intérieurement le décida. Il résolut d'ajourner son suicide en subissant la nouvelle épreuve qui lui était envoyée.

Ainsi que le médecin l'avait annoncé, la maladie de la vieille fille ne tarda pas à se caractériser : elle suivit toutes les phases ordinaires avec des alternatives qui ramenaient tour à tour la crainte ou l'espoir. Gontran avait d'abord rempli ses fonctions d'infirmier avec un peu de dépit ; mais insensiblement il s'intéressa à cette lutte contre le mal; il y prit part, il mit une sorte d'orgueil à triompher. La reconnaissance de Cathe-

h EN FAMILLE.

rine resserrait d'ailleurs ses liens ; il se sentait amené à plus d'efforts et de patience, afin de ne point se trouver trop au-dessous des remerciements qui lui étaient adressés.

Un secours inespéré vint encore alléger ses fatigues.

Les mansardes voisines de la sienne se trouvaient occupées par un ouvrier imprimeur nommé Gervais, et par sa fille Henriette qui peignait des éventails. En apprenant la maladie de la vieille tante, tous deux étaient venus offrir leurs services; et, bien que Raucourt les eût d'abord remerciés avec assez de hauteur, ils avaient saisi toutes les occasions de lui être agréables ou utiles. Henriette surtout se montrait chaque jour plus prévenante. Lorsque Gontran était forcé de sortir, elle venait se placer près du lit de la malade, qui ne s'apercevait pas de l'absence de son neveu; elle avait plusieurs fois forcé le jeune homme à aller prendre du repos, tandis qu'elle veillait chez la tante Catherine en continuant à peindre ses éventails. Rau-

court avait même cru s'apercevoir qu'il lui arrivait de renouveler, à ses frais, les potions de la malade, et d'apporter le bois ou la lumière dont elle avait besoin ; mais quelque pénibles que lui fussent ces dons, il avait dû les subir. Ses ressources et celles de Catherine étaient en effet épuisées depuis longtemps, et la vente de quelques bijoux avait à peine suffi aux frais les plus indispensables.

Un soir que Gontran rentrait triste et fatigué, après des courses inutiles pour recouvrer une faible créance que sa détresse lui avait rappelée, il trouva Henriette établie près de la malade. Celle-ci, qui commençait à reprendre connaissance de ce qui l'entourait, suivait des yeux le travail de la jeune fille avec un intérêt attendri. Raucourt s'excusa d'avoir tant tardé.

— Oh ! il n'y a point de mal, répliqua Henriette ; M. Gontran peut me laisser près de sa tante, car j'ai là une commande pressée qui m'obligera, dans tous les cas, à passer la nuit.

— Encore ! murmura la malade ; cette enfant se fatigue trop.

— Il le faut bien ! reprit Henriette, qui ne levait point les yeux de dessus sa peinture, dans la crainte de perdre un instant ; si je ne rendais pas le travail au jour indiqué, on s'adresserait à quelque autre, et que deviendrais-je ?

— Mais ne pouvez-vous être aidée? demanda Raucourt.

— Je ne connais personne qui peigne la gouache, objecta la jeune fille.

Les regards de la tante Catherine rencontrèrent ceux de Gontran ; celui-ci les comprit.

— Si mademoiselle Henriette voulait me confier un de ses parchemins? dit-il avec un peu de contrainte.

— A vous ? répéta la jeune fille surprise.

— Donnez, donnez, interrompit vivement la malade ; vous verrez ce qu'il sait faire.

Henriette, médiocrement rassurée, mais n'osant refuser, confia un écran au jeune homme, qui s'établit de l'autre côté de la table et se mit sur-le-champ à l'ouvrage.

Le goût naturel de Gontran, cultivé par les leçons d'excellents maîtres et par la vue de ces chefs-d'œuvre de grâces mignardes appartenant au xvme siècle^ était particulièrement approprié au genre de travail qu*on lui confiait ; aussi Henriette demeura-t-elle émerveillée du résultat. Ce n'était point seulement une besogne faite à son profit, mais une leçon qui devait lui profiter pour l'avenir. Gontran, que sa réussite avait encouragé, lui proposa d'exécuter, sous ses yeux, un second écran, afin qu'elle pût suivre sa méthode et comprendre ses procédés. La jeune fille accepta avec reconnaissance ; mais après avoir tout vu, elle déclara qu'il lui faudrait bien des leçons avant d'acquérir cette facilité de pinceau, si même elle y parvenait jamais. Raucourt proposa de recom-

mencer autant de fois qu'elle le désirerait, et il tint sa parole en se remettant à l'ouvrage dès le lendemain. Cette espèce de cours pratique fait et suivi près du lit de la tante Catherine, qui entrait en convalescence, eut pour résultat de l'égayer en même temps que ses deux gardes-malades. Ramené au goût de la vie par le travail, Gontran n'avait plus le temps de penser à sa première résolution. Associé malgré lui à l'activité de la fille de Gervais, il se laissait aller à écouter ses projets, à y prendre part. Il entrait chaque jour plus avant dans les confidences de cette âme ingénue et sereine, et il sentait, à mesure, la sienne s'apaiser. C'était comme un air pur qui lui rafraîchissait le sang, une sorte de contagion bienfaisante, grâce à laquelle l'orgueil aigre et l'égoïsme aveugle faisaient place à de plus douces émotions. Alors aussi il commença à remarquer la beauté modeste de la jeune Me; de vagues images de bonheur traversèrent sa peiïsée, mais sans s'y arrêter ; ses yeux ve-

liaient à peine de s'entr'ouvrir, et l'heure de la lumière n'était point encore venue pour lui.

Cependant la guérisôn de la tante Catherine était complète ; elle se levait depuis quelques jours ; enfin le médecin déclara qu'elle pouvait sortir.

Gontran l'aida k descendre les quatre-vingt-trois marches qui la séparaient de la rue, et la conduisit, à petits pas, jusqu'à la grande allée du Jardin des Plantes:

La convalescente y demeura longtemps assise, respirant avec ivresse l'air parfumé, chauffant au soleil ses membres alanguis, et reprenant, pour ainsi dire, possession de la vie. Enfin, elle se décida à regagner sa mansarde avec un soupir de regret.

Mais, en y rentrant, elle s'arrêta stupéfaite. Henriette avait profité de son absence pour garnir de fleurs la commode de noyer; un feu étincelant pétillait dans le foyer, et, devant, se dressait une table à quatre couverts abondamment servie.

La jeune fille courut à Catherine, qui était restée immobile à rentrée, et lui prenant le bras :

— Venez, dit-elle, votre convalescence est un jour de fête ; mon père et moi nous avons voulu le célébrer.

La vieille fille ne put répondre qu'en pleurant; quant à Raucourt, pour la première fois depuis longtemps il sentit son cœur s'ouvrir, et une larme monter sous sa paupière.

Le repas fut gai et se prolongea aussi tard que le permettait la prudence ; mais lorsque la tante'Catherine regagna sa chambre pour se mettre au lit, elle trouva sur sa table de travail une petite bourse renfermant six pièces d'or, et un billet sur lequel Henriette avait écrit : Prix des écrans peints par M. Gontran.

Le jeune homme et la vieille tante se Regardèrent.

— Nous ne pouvons accepter cette somme ! dit Raucourt en rougissant.

— N'avons-nous point accepté son temps et ses veilles ? répliqua doucement Catherine.

— Ah ! vous avez raison ! s'écria Gontran avec une émotion dans laquelle la reconnaissance le disputait à l'orgueil, et nous n'avons maintenant nul moyen de reconnaître tant de générosité !

— Pourquoi cela? reprit la vieille femme.

— Avez-vous donc oublié notre pauvreté ? Catherine lui prit les deux mains :

— Celui qui a pu gagner ces six pièces d'or en quelques heures n'est point pauvre, dit-elle.

Gontran tressaillit, et garda le silence ; mais, le lendemain, il était au travail dès la pointe du jour, et il continua pendant plusieurs semaines avec une persévérance que rien ne put lasser.

Ce travail assidu lui permit de payer ce qui restait dû pour la maladie de la tante Catherine, et d'amasser, de plus, la somme nécessaire à son projet. Un soir, en rentrant dans la petite mansarde qu'elle ha-

bitait, Henriette aperçut sur sa cheminée une élégante pendule dans le style Louis XV, et, tout auprès, un billet sur lequel Raucourt avait écrit : Une convalescente à sa garde-malade.

La jeune fille voulut en vain se plaindre de la richesse du présent, Catherine lui répondit qu'elle en avait fait un bien autrement précieux h Gontran en lui donnant le goût et la possibilité du travail.

Les habitudes du jeune homme avaient, en effet, complètement changé. Son ardeur, jusqu'alors dissipée en plaisirs factices et en folles passions, s'était reportée dans la route du devoir ; il avait goûté cette joie du premier gain légitime, il se sentait capable de tenir sa place dans le monde, de nourri quelqu'un de son travail, d'être enfin un homme vraiment digne de ce nom. Appliqué tout le jour à sa peinture, il entendait Henriette chanter dans la chambre voisine, et la pendule qu'il lui avait donnée sonner les heures. C'était comme deux voix amies

it

qui égayaient et mesuraient son travail. Elles lui devenaient de plus en plus nécessaires ; il n'était fort et content qu'à cette condition. La jeune fille qui lui avait ouvert cette vie sans remords était son étoile polaire ; il avait besoin de la Voir pour se diriger, pour persister dans sa route : réunis tous les soirs chez la tante Catherine ou chez le père Gervais, ils s'oubliaient dans de longues lectures qui tenaient leur imagination éveillée; c'était comme l'assaisonnement du travail, le rayon de soleil qui dorait cette vie monotone. Raucourt ne s'était jamais trouvé si heureux. Sa boîte de pistolets, reléguée sur la planche la plus élevée d'une petite bibliothèque, était couverte de poussière et complètement oubliée. Tous les souvenirs qui lui rappelaient son existence d'autrefois s'étaient tour à tour effacés ; de nouveaux goûts avaient fait de lui un homme nouveau.

Un jour qu'il était occupé à achever un éventail de grand prix sur lequel il avait épuisé toutes les fî-

nesses de son art, Gervais entra chez lui et referma la porte avec soin. Le brave imprimeur paraissait soucieux et d'assez mauvaise humeur.

— Je vieus vous demander un service, voisin, ditil à Raucourt qui avait été frappé de son air. .

— A moi? répondit le jeune homme ; si la chose est possible, voisin Gervais, vous devez la regarder comme faite.

— Oui, reprit l'imprimeur, je sais que vous êtes porté d'amitié pour nous, et c'est ce qui m'a décidé à venir... Il s'agit de Perrot, le relieur que vous avez vu à la maison.

— En effet, je me souviens...

— C'est un brave garçon et un bon travailleur qui ne peut faire honte à aucune famille.

— Eh bien !

— Eh bien, il me demande à épouser Henriette.

— Et vous avez consenti ! s'écria Raucourt en pâlissant.

— Comme vous pensez ! Un bon mari n'est pas chose si commune pour qu'on le refuse quand il vient s'offrir.

— Mais votre fille? reprit le jeune homme dont la voix tremblait.

— Ah! voilà l'enclouure, répondit Gervais; croiriez-vous qu'au premier mot elle s'est mise à pleurer?

— Mademoiselle Henriette ?

— Et impossible de lui faire entendre raison. J'ai eu beau lui dire que Perrot était un joli garçon, pas bête et laborieux ; à tout elle répond : — C'est vrai ! et elle continue à pleurer. N'y a-t-il pas de quoi vous faire tourner le sang !

— Et en quoi puis-je vous servir?

— Voilà, voisin : ma fille vous estime beaucoup, et, si vous lui disiez que ce mariage est pour son bien, j'ai idée qu'elle consentirait.

— Ainsi vous voulez que je lui parle?

— Si ça ne vous coûte pas trop. Vous comprenez

que la garde d'une fille, c'est une rude charge, et que je tiens h voir mon enfant sous la protection d'un brave homme, pour qu'elle n'ait rien à craindre après moi.

Gontran tendit la main à l'ouvrier imprimeur

— Allez attendre chez la tante Catherine, dit-il ; dans un instant je reviens, et tout sera décidé.

L'instant dura bien près d'une heure ; enfin le jeune homme reparut en tenant le bras d'Henriette sous le sien. Elle avait les -yeux rouges et la tête baissée; mais un sourire de bonheur entr'ouvrait ses lèvres.

— Vous aviez choisi pour votre fille quelqu'un qui la méritait sans doute, dit Gontran, mais votre fille avait aussi choisi de son côté.

— Qui donc? demanda Gervais.

— Un malheureux désespéré qu'elle a ramené à la joie, un oisif corrompu à qui elle a révélé le devoir.

— Comment! toi, s'écria la tante Catherine.

— Moi-même, qui l'aime depuis longtemps, et qui

promets au père Gervais d'être aussi un bon mari et un bon travailleur.

Le jeune homme et la jeune fille s'étaient avancés vers l'imprimeur, qui leur ouvrit ses bras.

— Allons, s'écria-t-il, après ce premier attendrissement, je préfère encore ça à mon projet; décidément, Dieu arrange les choses mieux que nous.

— Oui, reprit Gontran, car ce que nous regardons comme un malheur, il en fait souvent un moyen de salut. Quand je croyais le naufrage certain, la Providence m'a subitement envoyé deux ancres de miséricorde : la tante Catherine et Henriette !

Il ne faut jamais désespérer, ni de la destinée, ni de l'âme humaine ; les plus tristes positions peuvent se relever avec du courage, et les cœurs les plus vicieux se purifier par le travail.

LA PIERRE BORNALE

(Avant que l'organisation de la justice ne fût aussi complète que nous la voyons aujourd'hui, les moyens de constater la propriété étaient moins certains, et les usurpations par conséquent plus faciles. On n'avait point toujours des titres qui prouvassent la légitimité d'une possession, et lors même que ces titres existaient, ils étaient le plus souvent rédigés de manière à laisser beaucoup de doutes. Aussi a-t-on eu recours de toute antiquité à des signes extérieurs et apparents

qui pussent constater perpétuellement les droits de chacun. La pierre bornale est un de ces signes; elle servait à indiquer les limites respectives des héritages qui se touchaient. Malheureusement sa destruction ou son déplacement était facile; aussi comprit-on vite que ce moyen de démarcation deviendrait illusoire si les mœurs ne venaient pas au secours du droit en rendant les pierres bornales sacrées, et notant d'infamie quiconque oserait y toucher. La superstition populaire, qui se compose non-seulement de croyances, mais aussi d'intérêts, se chargea en outre d'inventer des punitions divines toutes spéciales pour ceux qui se rendraient coupables de ce crime. Nous croyons curieux de citer ici une tradition bretonne relative à ce sujet, et qui fera comprendre ce que nous venons, de dire mieux que tous les développements.)

Il y a de cela plusieurs siècles ; on voyait encore souvent des miracles, et l'on ne parlait point ici la

LA PIERRE BORNALE. 321

. langue du haut pays. Cette pierre n'était point au bord de la îande, comme vous la voyez maintenant, mais plus bas, dans la terre labourable qu'elle séparait en deux parts inégales ; la plus petite appartenait à un homme appelé Ivon, la cabane se trouvait ici près sur la bruyère; l'autre, comprenant presque tout le coteau, était cultivée par Claude Perrin de la paroisse de Trégénest.

Si te pauvre eût envié le riche, les chrétiens auraient soupiré en disant : C'est la misère qui le fait pécher. Toutefois ils l'eussent compris; mais ce fut le riche qui envia le pauvre. Voyez la folie humaine !

Claude récoltait une gerbe quand son voisin cueillait un épi; ses greniers étaient combles, lorsque la femme d'Ivon remplissait son tablier ; et cependant il jeia un regard de jalousie sur ce coin de terre où Dieu avait mis le pain du pauvre. Il le haïssait d'être son voisin, comme s'il ne fallait pas toujours en avoir un, puisqu'il n'y a que Dieu qui ait tout !

Perrin chercha longtemps les moyens de prendre pour lui seul le coteau entier. Il eût bien voulu trouver un tort à Ivon ; malheureusement celui-ci était un homme de paix, priant soir et matin, travaillant sans se plaindre, et soignant sa femme qui avait été belle et qui maintenant se mourait. Ce courage lui tenait lieu de richesse, la patience de bonheur ! Claude l'entendait chaque jour conduire son maigre attelage dans les sillons en chantant des noëls, tandis que lui, qui était riche et sans malades au foyer,, il ne pouvait chanter; tant il est vrai que la joie ne vient qu'aux bons cœurs !

L'envie du fermier de Trégénest s'en augmentait de plus en plus ; son avarice d'ailleurs allait croissant avec l'âge. Il ne pensait qu'au champ du voisin, il y rêvait; toute son» âme était attachée à ce morceau de terre qui ne pouvait être à lui. Il avait bien consulté des avocats et leur avait fait lire ses titres pour savoir si la loi ne lui donnerait pas les moyens de voler Ivon ;

LA PIERRE BORNALE. 123

mais les avocats lui avaient dit : Il faut y renoncer, bonhomme. Alors la rage le prit.

— Puisque les gens de robe n'y peuvent rien, ditil, il n'y a plus que le démon pour m'aider.

II y avait alors à Landehen un carrefour hanté. Claude Perrin se décida à y aller au coup de minuit.

En arrivant, il trouva sous le vieux chêne un homme vêtu d'un manteau rouge, et qui avait une plume noire ; cet homme lui dit :

— Claude, je sais ce qui t'amène.

— Qu'est-ce donc? demanda l'avare.

— Tu viens demander les moyens de prendre le champ d'Ivon pour l'ajouter au tien.

Claude commença à trembler, car il comprit qu'il était devant le roi du mal.

— Je ferai selon tes désirs, continua l'homme rouge, mais à une condition.

— Laquelle?

— C'est que tu ne pourras défaire ce que tu auras fait.

Claude accepta.

— Eh bien, reprit le démon, va demain pendant la nuit arracher la pierre bornale qui sépare tes sillons de ceux de ton voisin, et plante-la sur la lisière de la lande : les bruyères sont longues et les épis 'mûrs, on ne s'apercevra de rien; seulement, quand le jour de la moisson sera venu, et qu'Ivon arrivera avec sa faucille, renvoie-le en disant que tout le blé t'appartient. Les gens de justice chercheront la pierre bornale pour savoir la vérité, et comme on la trouvera en dehors des terres labourables, ils décideront que celles-ci sont à toi et les bruyères à ton voisin.

A ces mots, le démon disparut. Claude Perrin retourna chez lui, et dès la nuit suivante, comme il lui avait été recommandé, il déplaça la pierre bornale sans être vu de personne. Quelques jours après, lorsque Ivon voulut moissonner, il s'y opposa en prétendant que la moisson lui appartenait. Les gens du roi furent appelés pour décider : ils trouvèrent la pierre

LA PIERRE BORNALE. 125

bornale sur la limite des terres labourables, et décla- , rèrent en conséquence que celles-ci appartenaient tout entières à Claude Perrin. ,

ïvon, dépouillé de ce que son père lui avait laissé, ne montra ni colère ni désespoir. Il enterra sa femme que l'arrêt des juges avait fait mourir ; remercia Dieu de ne lui avoir point donné d'enfants pour partager sa misère; coupa dans les landes un bâton de genêt, et disparut sur la route déserte.

Cependant les remords ne tardèrent pas à saisir le richard de Trégénest. Depuis qu'il était maître de tout le coteau, il ne pouvait goûter une heure de repos. Ce champ d'Ivon, qui l'avait tant tourmenté lorsqu'il ne lai appartenait pas, le tourmentait encore davantage depuis qu'il le possédait. Il trouvait un goût de *

mort au pain récolté dans ces sillons volés; il lui semblait, quand il passait contre, que la pierre bornale allait parler pour l'accuser.

Il vécut ainsi sous le poids de son repentir et dans

la terreur du jugement de Dieu, jusqu'à ce qu'il mourut un jour subitement et sans confession.

Or, Claude avait un fils aussi généreux et aussi charitable de cœur qu'il était, lui, avare et dur. Olivier passait sa vie à assister les mourants, à soulager les pauvres et à parler de Dieu aux petits enfants. Soupçonnant son père d'avoir fait le mal, il tâchait de racheter son âme par le bien qu'il accomplissait en son intention.

Un jour qu'il revenait de quelque bonne œuvre, la nuit le prit dans les chemins abandonnés. Aucune étoile ne brillait au firmament ; le vent soufflait à travers les vieux chênes, et les ruisseaux débordés jetaient des murmures tristes dans la vallée. Le cheval d'Olivier suivait un chemin creux où l'eau coulait comme dans le lit d'une rivière. Ils arrivèrent ainsi jusqu'à la croix de saint Gien.

Là Olivier aperçut un homme étendu sur les marches du Calvaire; il était immobile et faisait entendre

LA PIERRE BORNALE. . 127

un râle d'agonisant. Le fils de Claude descendit de cheval et s'approcha.

—Que faites-vous là, pauvre homme? demanda-t-il.

Le mendiant ne répondit rien, Olivier prit ses mains; elles étaient froides. Il toucha son front et le trouva brûlant. Tirant aussitôt une gourde de pèlerin qu'il portait toujours, il l'approcha des lèvres de l'inconnu, et lui fit boire un peu de vin de feu qui le ranima. Il ouvrit alors les yeux, aperçut Olivier et voulut parler ; mais deux mots seulement purent sortir de sa bouche :

— J'ai froid ! j'ai faim I

Le jeune homme se sentit remué jusqu'au fond des entrailles.

— Est-ce vrai, dit-il, que dans un pays de chrétiens une créature de Dieu puisse mourir faute d'un toit et d'un morceau de pain!

Et en parlant ainsi, il sentait les larmes qui lui montaient du cœur souS les paupières.

— Pauvre homme, reprit-il; un peu de courage, et bientôt vous n'aurez plus ni faim ni froid !

En même temps il le souleva dans ses bras, le posa sur le cou de son cheval, puis il monta derrière lui, et continua sa route.

Il y avait déjà longtemps qu'ils marchaient; ils venaient de dépasser les bruyères du coteau; ils allaient atteindre la terre labourable, lorsque le cheval s'arrêta tout à coup avec un hennissement d'effroi. Olivier leva les yeux!.. Un fantôme, velu seulement de son linceul, était debout près de la pierre bornale qu'il cherchait à arracher avec des gémissements; mais à ces gémissements répondait un rire terrible venant on ne savait d'où, car on ne voyait personne !

— Laisse-moi la remettre à sa place, disait le spectre en pleurant.

— Non, répondait l'invisible; tu as promis de ne point défaire ce que tu as fait.

LA PIERRE RORNALE. » 129

— Mais je brûlerai tant que la terre psurpée n'aura point été rendue au pauvre.

— Et tu ne peux plus la lui rendre, observait la voix ironique, car tu es mort !

— Quand donc alors serai-je sauvé?

— Jamais !

Le fantôme se tordit les mains.

— Ivon ! Ivon ! s'écria-t-il, viens reprendre ton bien. A cet appel le mendiant se dressa sur le cheval.

— Me voici, Claude Perrin, dit-il; restitue-moi ce que tu m'as dérobé, et je prie Dieu qu'il te fasse miséricorde !

A ces mots, deux grands cris retentirent dans la nuit ; le spectre se retourna, et Olivier reconnut sob père!

Le lendemain, le notaire de Trégénest rédigeait un acte par lequel le mendiant Ivon était déclaré légataire de tous les biens d'Olivier Perrin, qui entrait en religion.

Il existe, près de la Guadeloupe, une petite île nommée Saint-Martin, où les Hollandais et les Français s'établirent, en même temps, vers 4 648. Les premiers occupaient la partie méridionale, moins montueuse, mais plus stérile; les seconds la partie septentrionale, pleine d'étroites vallées et de plateaux étages, où réussissent toutes les plantations.

Par suite de ce partage, nos colons s'occupèrent de

la culture des terres, tandis que leurs voisins se livrèrent exclusivement à la fabrication des chaussures. Hommes, femmes, enfants, blancs, nègres et quarterons, tous, dans le quartier hollandais, coupaient le cuir, ou le battaient, ou le cousaient. Aussi parlait-on des souliers de Saint-Martin, comme du lard de La Rochelle, de la poudre de Cherbourg, du bœuf salé d'Irlande, des eaux-de-vie de Nantes et de Cognac. Saint-Martin chaussait tous les pieds susceptibles de chaussures, depuis le dixième degré de latitude jusqu'au trentième.

Quant au quartier français, il cultivait le manioc, le tabac, le coton, le café, qu'il échangeait contre les produits d'Europe.

Des deux côtés, du reste, on vivait en bons voisins. On se visitait dans la joie, on se secourait dans la nécessité. L'un partageait son tabac et sa gaieté, l'autre sa bière et ses bons conseils. On n'avait rien à s'envier, partant rien à se reprocher. Les guerres qui

avaient bouleversé l'Europe et désolé nos colonies n'avaient elles-mêmes rien changé à cet état de choses. Sûrs que le mal qu'ils se feraient les uns aux autres ne pourrait devenir un bien pour leurs mèrespatries, les Hollandais et les Français avaient continué à vivre fraternellement sous leurs pavillons respectifs. Les deux races restaient distinctes, mais amies.

Grâce à ce bon accord, la population ne tarda pas à s'accroître, l'abondance à s'étendre. Les cordonniers eurent des barques pour aller vendre leurs chaussures dans les îles voisines, les planteurs achetèrent des mulets pour transporter leur tabac et leur café à la baie d'embarquement. On substitua la vaisselle aux calebasses, le vin de Bordeaux à Youïcou. Des Hollandaises étaient allées au prêche en robes de Florence, les Françaises voulurent aller à la messe en robes de gros de Tours! Ce fut la fin du bo» voisinage. Tant qu'on avait été faible et pauvre, on s'était prêté se-

cours; fort et riche, on commença à se jalouser. Chaque petite vanité se grossit comme la Grenouille de la fable, pour devenir orgueil national. Jusqu'alors on n'avait été que planteurs et cordonniers, on devint Français et Hollandais !

Tout marchait encore pourtant. Les limites des quartiers étaient bien établies, les industries différentes ; les deux peuplicules pouvaient se bouder sans danger pour la paix. Mais l'arrivée d'un officier envoyé par le gouvernement de la Guadeloupe changea tout à coup cette situation.

Il venait annoncer la déclaration de guerre entre les deux couronnes !

A cette nouvelle, Hollandais et Français s'assemblent : les plus notables habitants forment un conseil. Le premier cri de tous, est un cri d'affliction. La guerre ! Pourquoi la guerre?

— C'est l'ambition de la France qui en est cause, observe un colon méridional.

— C'est la mauvaise foi de la Hollande, répond un colon du nord.

— La France voudrait dominer l'Europe.

— La Hollande voudrait dominer les mers.

— Mais on la murera derrière ses frontières.

— On la noyera dans ses marais.

— A bas la France !

— A bas la Hollande !

Les plus sages voulurent en vain s'entremettre ; l'élan était donné, toutes les petites animosités contenues, tous les intérêts froissés s'insurgèrent. On avait commencé à demander pourquoi la guerre; on finit par demander pourquoi la paix. N'était-il pas honteux, en effet, pour les colons de Saint-Martin, de demeurer en repos alors qu'on se battait partout! N'avaient-ils pas les mêmes droits que ceux de la Martinique, de la Guadeloupe et de Cayenne, à leur part de gloire militaire? Après tout, Saint-Martin valait bien la peine d'être disputé! Saint-Martin ne

manquait ni de gens de cœur, ni de bons fusils ; on pouvait s'entre-tuer à Saint-Martin aussi convenablement qu'en aucun lieu du monde!

Et pendant que l'orgueil national disait ces choses tout haut, l'intérêt personnel ajoutai! tout bas, que le peuple victorieux posséderait l'île entière et s'enrichirait des dépouilles de l'autre : c'était une succession en perspective; il s'agissait seulement de l'ouvrir, comme disent les gens de loi, c'est-à-dire de se débarrasser des copropriétaires.

Cette réflexion enflamma tellement le courage des deux peuples, qu'il fut résolu, presque d'une voix, que le Nord et le Midi combattraient chacun pour sa patrie. Les hostilités devaient commencer dans trois jours.

Provisoirement, comme la réunion avait eu lieu sur le territoire de nos colons, ceux-ci voulurent remplir leurs devoirs d'hospitalité. La politesse française exigeait que l'on régalât ses voisins avant de les ex-

terminer. Il y eut donc grand galas et réjouissances publiques. Jamais on n'avait été si aimable des deux côtés. On se témoignait les égards de voisins qui vont enfin se débarrasser l'un de l'autre. Chaque Hollandais inventoriait de l'œil la plantation de son amphitryon, chaque Français demandait à son hôte le chemin de sa demeure. On eût dit des créanciers qui préparaient une saisie pour le lendemain.

Cependant, avant de se quitter, il y eut réunion sur la place du village. Hollandais et Français voulaient frayer ensemble une dernière fois.

Or, parmi ces derniers, se touvait un colon nommé Ferrot, homme d'esprit et d'industrie, qui, après avoir été garçon herboriste, infirmier d'hospice, préparateur de squelettes, s'était engagé pour les colonies comme chirurgien et avait fini par s'établir à Saint-Martin, où il avait joint à sa profession celle de fabricant de chaussures et de planteur. Tout le monde aimait Ferrot, parce qu'il ne froissait jamais

personne; gai, serviable, actif, il faisait son chemin dans la foule en rentrant ses coudes; c'était une de ces natures, pour ainsi dire fluides, qui profitent, comme Feau, des plus petites fentes, et qui passent partout sans rien déranger.

Vpyant les esprits s'enflammer pour la guerre, il s'était abstenu de toute contradiction et avait suivi le courant général. Mais lorsque les Hollandais et les Français se trouvèrent réunis, il commença à aller de l'un à l'autre, engageant ceux-ci à lui acheter ses terres ; proposant à ceux-là. son fonds de cordonnier. Il y eut quelque surprise des deux côtés, car on savait Perrot incapable de rien faire sans une bonne raison. Il offrait d'ailleurs le tout à si bon marché que les acheteurs s'effrayaient, et, plus ils s'effrayaient, plus le chirurgien baissait son prix. On se mit en conséquence à s'interroger réciproquement, et, comme il avait fait des confidences dans les deux camps, il y eut, des deux côtés, des indiscrétions.

— Vous ne savez point pourquoi Perrot veut vous vendre son commerce de souliers? dirent les Français aux Hollandais; c'est à cause de la guerre. Il a fait, voyez-vous, ses réflexions. Si vous nous chassez de Saint-Martin, il ne peut manquer de perdre sa boutique; si vous êtes chassés, au contraire, nous trouverons chez vous plus de souliers que nous n'en

i pourrons user de longtemps ; enfin, si les chances se balancent, il restera d'autant moins de personnes à chausser qu'il y aura plus de morts. De toute manière, les cordonniers doivent donc s'attendre à être ruinés; et voilà pourquoi Perrot, en homme prudent, préfère se livrer à la chirurgie, qui doit devenir pour lui une mine d'or.

— Alors vous devez également comprendre pourquoi il veut vous vendre sa plantation, répliquèrent les Hollandais; c'est à cause de la guerre. Il sait, en effet, que si nous vous chassons de Saint-Martin, il la perdra, et que si vous nous chassez au contraire,

votre territoire se trouvera augmenté de moitié et le prix des étages (1) diminué à proportion. Enfin, si les hostilités continuent sans résultat décisif, vos récoltes seront ravagées et les terres remises en friche. De toute manière, les planteurs doivent donc s'attendre à être ruinés, et les chirurgiens feront seuls leurs affaires.

La double raison qu'avait Perrot pour tout vendre fut dite de proche en proche, examinée, commentée, et chacun y trouva un sujet de méditation.

Ce qui était vrai pour sa boutique de cordonnier et pour son étage de planteur, était vrai pour tous les cordonniers et pour tous les planteurs, c'est-à-dire pour tout le monde! Si la guerre devait ruiner ces deux industriels, qu'allaient devenir ceux qui en vivaient?

(1) On donnait ce nom à la portion de terre primitivement accordée à chaque colon.

Les Hollandais furent les premiers à être frappés de cette réflexion ; car on sait que ce peuple a reçu â& la nature, comme le Caboche des Contes de Fées, sa part d'imagination en sens commun. Ils commencèrent à observer, à demi-voix, que si la résolution de Perrot était sage, il était à craindre que la leur ne fût folle. Les Français ne dirent point lp contraire Ils ajoutèrent que Saint-Martin n'avait point lêté colonisé pour faire la fortune d'un chirurgien ; et nos compatriotes en tombèrent d'accord; enfin, ils reprirent, en regardant malignement ceux-ci, que l'on ne vendait de coton, de café et de tabac qu'aux vivants, ce à quoi les planteurs répondirent, non moins malicieusement, qu'on ne fournissait guère de chaussures aux morts !

Arrivés là, les esprits ne pouvaient tarder à se rapprocher. L'exaltation humaine ressemble toujours aux chariots des montagnes russes : quand elle a remonté au sommet par une des pentes, il faut

qu'elle descende par la pente contraire. La progression croissante d'enthousiasme guerrier avait atteint son dernier terme, la progression décroissante devait commencer. Après avoir porté son encouragement, chacun apporta son objection. Pourquoi sacrifier les avantages éprouvés de la paix aux avantages incertains d'une guerre? Quelle influence pouvaient avoir les combats livrés à Saint-Martin sur le sort de la Hollande ou de la France? Quand les grands et les forts décidaient seuls la querelle, à quoi bon se déchirer entre faibles et petits ?

Puis, comme on voulait trouver un emploi à ce qui restait de mauvaise humeur,, on la tourna contre Perrot. Il avait tout à gagner à la guerre, lui ; il la désirait sans doute ; il ne songeait qu'à son intérêt privé ! Mais Français et Hollandais tromperaient son égoïsme; ils continueraient à vivre en aussi bonne intelligence que jamais, et, pour se le prouver, on rédigea, séance tenante, un traité de neutralité !

Pèrrot laissa tout faire, sans dire un mot, jusqu'à ce que l'acte eût été signé par les principaux habitants des deux nations. Se découvrant alors :

— Dieu soit béni ! dit-il, avec une expression de joie sincère; mon espoir s'est réaljsé. Ce que vous venez de faire, je vous y eusse vainement engagés, car la plupart des hommes n'ont foi qu'en euxmêmes. Aussi ne faut-il pas conseiller les bonnes résolutions, il faut les faire naître. Puissiez-vous seulement vous souvenir de ce qui s'est passé aujourd'hui et en profiter pour l'avenir. »

Le vœu de Perrot a été accompli. La neutralité jurée entre les deux populations de Saint-Martin s'est continuée, et aujourd'hui encore, tous deux vivent l'une près de l'autre sans haine et sans jalousie (1).

(1) Les Français occupent les deux tiers environ de l'île de Saint-Martin.

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