‹ En familleChapitre 2 sur 15 · VIE DES HIGHLANDERS. — LES MOUTONS A FACE NOIRE. LES CHIENS DE BERGER · texte numérisé non relu

VIE DES HIGHLANDERS. — LES MOUTONS A FACE NOIRE. LES CHIENS DE BERGER

On a dit que Walter Scott avait peint l'Ecosse en pied; si cet éloge est mérité, on doit, au moins, le restreindre à l'Ecosse historique, car c'est la seule que le grand inconnu ait sérieusement étudiée ; ne cherchant autour de lui que ce qui pouvait lui rappeler le

passé , il a traité le présent comme ces belles touffes de lierre que les antiquaires arrachent, afin de mieux voir les monuments qu'elles recouvrent.

Aussi demanderait-on en vain à ses livres une peinture de l'Ecosse moderne : sauf le paysage, éternellement immuable, Fauteur de Waverley n'a rien pris à l'actualité: mœurs, images, caractères, tout a été puisé par lui dans la tradition ; il a pétri l'histoire et les légendes comme Prométhée ses hommes d'argile, puis son souffle leur a donné la vie. Le cœur n'a eu aucune part à cette espèce de magie littéraire; l'inspiration, moins qu'on ne le croit ; le génie en a fait tous les frais.

Il est des œuvres qui semblent nées comme les fleurs sur les orangers, sans travail, sans volonté; telles ne sont point celles de Walter Scott. Elles relèvent directement de l'art, elles ont visiblement exigé l'étude et la patience. On peut admirer la grandeur de l'édifice, mais on devine l'ouvrier, nul ne le croira bât] par la baguette des fées.

Et comment en serait-il autrement? Cette Ecosse que le romancier nous montre, il n'a pu la reconstruire qu'à force de recherches ou de devination. Tout lui manquait pour ce prodige : son œuvre est une ville bâtie dans l'air, comme celle d'Ésope ; la science et Timagination ont remplacé les aigles.

De là, sans doute, ce fond de langueur que ne peuvent voiler les plus merveilleux efforts : l'élan ne se fait point sentir dans les compositions de l'écrivain anglais, parce qu'elles ne procèdent point de l'impression, mais de la volonté ; on ne les désirerait point plus belles, on les aimerait seulement plus vivantes.

Or, cette vie qui manque, selon nous, à Walter Scott, c'est elle surtout que l'on trouve dans les poètes écossais de moindre gloire, dans John Clare, dans Hogg, dans Burns surtout. C'est à eux qu'il faut demander les traits de l'Ecosse réelle, le récit de ses préoccupations ; ils vous diront ce qu'ils ont vu, ce qui existe au moment même où vous les lisez. Leur

poésie n'est pas comme celle du maître, l'épitaphe d'une génération passée, mais la confession d'une génération contemporaine.

Car, qui révèle mieux une nation que ses poètes? ne sont-ils point le plus limpide miroir de ses émotions ? C'est en eux que se formulent les aspirations confuses de la foule; ils sentent, ils voient comme tous, et c'est là même la condition de leur popularité; mais ils voient plus clairement, ils sentent mieux et sous plus de formes.

Cela est vrai, principalement pour les écrivains cités plus haut, dont la prose et les vers sont consacrés, le plus souvent, à la peinture des scènes familières. Qui étudierait leurs livres avec attention, y trouverait, sans aucun doute, l'expression la plus complète de la vie écossaise.

Or, si nous ne nous trompons , ce serait une manière neuve et curieuse de faire connaître una nation que de décrire ainsi ses sentiments et ses habitudes,

d'après ses poètes populaires. Chacun de ceux-ci fournirait un trait, une couleur: il resterait des vides, sans doute, mais qu'importe? On aurait la physionomie, on respirerait le parfum. Le reste vaut rarement la peine qu'on y prend.

En attendant que quelqu' autre plus habile entreprenne un pareil travail , nous nous sommes hasardé à en essayer un chapitre: ce qui va suivre n'est qu'une des faces de ce tableau, un des moindres chants de la grande épopée calédonienne, le chant pastoral ! c'est la peinture naïve de la vie du berger, près des lochs brumeux et au fond des glens écartés.

Nous avons emprunté tous les traits de notre esquisse à ceux qui ont peint sur les lieux , et surtout à Hogg, qui fut longtemps berger dans les vertes solitudes d'Ettrick.

Parsemées de bruyères, de forêts ou de rocs dépouillés, la plupart des hautes terres d'Ecosse se refusent à la culture, et c'est seulement, de loin en loin,

dans les plis de la montagne, là où les eaux ont entraîné de fertiles débris, que Ton peut obtenir des moissons.

Au fond de chacune de ces petites vallées, ou glens, s'élève une ferme qui, outre l'oasis dont elle est entourée, comprend, d'habitude, les penchants de la montagne qui encadre le glen, et souvent toute une chaîne de collines. C'est le long de ces pentes et sur ces hauteurs que sont dispersés les innombrables troupeaux de moutons qui composent la richesse des Highlanders. C'est là aussi qu'ils passent leurs journées, et parfois une partie des nuits, occupés des soins du troupeau et chantant les vieilles ballades, ou lisant la Bible.

On a déjà observé bien des fois que la vie pastorale était plus favorable qu'aucune autre à la rêverie. EU s'écoule dans une sorte de loisir isolé, sans trop d fatigue ni de soucis, uniforme comme les grands horizons de la montagne , mais tranquille comme eux.

Tout, en effet, respire la poésie dans la vie du Highlander: toujours sous le ciel, la ferme n'est plus pour lui qu'un lieu de repos ; il n'y vient qu'aux heures des repas ou du sommeil : sa véritable habitation est au penchant des collines, à la lisière des bois ou sur la friche parfumée. C'est là qu'il tresse des joncs en sifflant, là qu'il voit se lever les étoiles, là qu'il rêve !

Aussi ne croyez pas que le culte des muses calédoniennes soit abandonné sur cette vieille terre des bardes; les jeunes bergers entendent toujours la voix des fées! A des jours convenus, on les voit encore accourir des glens les plus éloignés pour se disputer la royauté de la harpe. Quelque grange solitaire reçoit, au déclin du jour, la rustique assemblée, et la nuit se passe en causeries, en chants, en lectures : la poésie y coule à flots plus dorés que le whisky.

Un des caractères les plus remarquables de ces compositions populaires de l'Ecosse, est une mélan-

colie sententieuse. On y sent toujours la double influence de la vie champêtre et de la Bible ; il y a à la fois, dans l'inspiration, une grâce impressive et je ne sais quoi de pédant. La muse d'Ecosse ressemble toujours un peu à cette présidente que Boileau trouva habillée d'une thèse sur taffetas ; son plaid est taillé dans l'Écriture sainte, et l'on entrevoit un verset au fond de chaque pli.

Cette affectation biblique n'est pourtant qu'extérieure. Le protestantisme a beau s'efforcer de donner à ce peuple l'attitude de momies égyptiennes, il le garrotte en vain de textes sacrés : son imagination romanesque déchire à chaque instant l'enveloppe. Malgré les sermons puritains, la tendresse déborde de ces coeurs mobiles, et si l'on chante tout haut les cantiques sacrés, tout bas jeunes gens et jeunes filles murmurent les doux vers de Burns :

« Comme elle était belle la verdure du bouleau, comme elle brillait la fleur de l'aubépine, quand, sous

leur ombre parfumée, je te tenais sur mon cœur! Les heures dorées passaient si vite sur nous avec leurs ailes d'ange ! — Ah ! elle était pour moi aussi douce que la

lumière et la vie, ma douce Marie des montagnes ! » Le sentiment religieux est cependant profond chez les Highlanders; il ne tient pas seulement à leur caractère et à leur éducation, mais aussi à l'isolement ! Dispersés dans les glens, pauvres et soumis à toutes les dominations de la nature, ils sentent, pour ainsi dire, de plus près l'action de Dieu. Leur foi dans la Providence est sans bornes, et ils lui doivent la meilleure part de leur facile bonheur.

Ce mot de bonheur peut étonner. Avec nos habitudes de turbulence, la monotone existence du berger d'Ecosse ne peut guère nous paraître qu'un paisible ennui; mais nous ne soupçonnons point tout ce que cette monotonie apparente voile d'émotions 1 L'importance des choses est bien moins en elles qu'en nousmêmes! Qu'importe la petitesse ou la grandeur d'un

fait, si son impression nous remplit le cœur ! N'est-ce point là, après tout, la mesure? Pour être renfermées dans un cercle étroit, les sensations de l'habitant des hautes terres ne sont ni moins vives, ni moins variées. Outre ce roman de jeunesse que le cœur compose au fond du glen comme au milieu des capitales; outre tous les drames de la famille, tissus par l'amour ou la haine et déliés par la mort, le berger a mille douleurs, mille joies qui nous sont inconnues. Le troupeau seul est pour lui une intarissable source d'émotions. Ce n'est point comme un champ que l'on cultive, sans amour, pour ce qu'il rapporte; c'est quelque chose qui vit comme lui , qui tient à lui : les coups qui s'adressent là retentissent bien plus profondément que s'ils frappaient une moisson. Aussi doit-il veiller sans cesse contre les voleurs, les précipices, la tempête! Car son troupeau est toujours dans la montagne, exposé à toutes les fureurs des hommes ou du ciel.

Et ne croyez pas qu'une pareille surveillance soit peu de chose ! La science du berger demande de longues expériences, une application soutenue, une profonde prévoyance. Il faut qu'il lise dans le ciel comme en un livre ouvert, qu'il étudie la plante de la montagne, qu'il devine les besoins de son troupeau.

Celui-ci, de son côté, le reconnaît, lui obéit et l'aime : car l'intelligence des moutons écossais est singulière. La vieille race appelée blach faced (face noire), ou for est breed (race forêt), se distingue surtout par la finesse de ses instincts : c'est la race du pays, et son attachement pour le sol natal est invincible. Aussi est-il fort difficile de l'en arracher. On a vu des moutons de cette espèce, vendu par les Highlanders à des fermiers étrangers , revenir du Yorkshire à la montagne.

Hogg raconte à ce sujet l'histoire d'une brebis qui retourna, avec son agneau, du Glen-Lyon à la ferme

de Harchope en Weddale. Elle mit neuf jours à faire cette immense route. On s'était vite aperçu de son départ au Glen-Lyon, et un garçon fut envoyé à sa poursuite; plusieurs bergers qu'il interrogea lui répondirent qu'ils avaient Vu, en effet, passer la fugitive ; qu'elle marchait avec ardeur et persévérance, ne s'inquiétant ni des troupeaux ni des chiens qu'elle rencontrait, et ne s'arrêtant que pour bêler son agneau lorsqu'il restait derrière à brouter les haies vives» Guidé par ces renseignements, il la suivit jusqu'à Grieff, où il perdit sa trace.

Cependant la brebis avait continué sa route. Elle arriva le matin à Stirling; c'était jour de fête; les rues étaient pleines de promeneurs et de curieux. Pensant sans doute qu'il serait imprudent de s'aventurer au milieu de cette foule, elle fit halte, et demeura couchée, avec son agneau, sous une touffe de cytises. Ce fut seulement quand tout devint tranquille, aux premières lueurs du jour, qu'on la vit traverser la

ville, précipitant sa course au moindre grondement des chiens qui rôdaient encore dans les carrefours.

Elle gagna ainsi la barrière de péage qui se trouve près de Saint-Ninian, et essaya de passer furtivement : le gardien, qui la crut égarée, voulut la saisir, mais elle lui échappa, et profita du premier passage de troupeau pour franchir, avec son agneau , la barrière que Ton avait fermée devant elle. Enfin, le samedi matin, \ 4 juin, neuf jours après son départ, elle arriva à la ferme de Harchope et se présenta à son ancien maître.

Celui-ci, aussi surpris que touché, ne voulut point la renvoyer au Glen-Lyon ; il remboursa, à l'acheteur, le prix de la brebis et la garda jusqu'à sa mort.

Une autre singularité des moutons face-noire est la sollicitude qu'ils montrent l'un pour l'autre. Si une brebis perd de vue le troupeau pendant la nuit, il est rare que ses compagnes l'abandonnent. Elles cherchent l'égarée, l'appellent et se placent aux bords des

étangs, des lacs ou des précipices, pour l'avertir du danger par leurs bêlements .

Par un instinct non moins admirable, et qui chez les hommes serait regardé comme une sublime abnégation, les moutons qu'atteint la terrible maladie appelée Breakshugh se retirent du troupeau dès qu'ils se sentent frappés , évitent soigneusement tout contact, et se cachent même de manière à ne pouvoir être trouvés.

On a également remarqué que les soins des brebis pour leurs agneaux redoublaient en raison de la rigueur du climat et de la. stérilité du sol ; comme si, dans son admirable prévoyance pour tout ce qui naît, la nature avait voulu rétablir l'équilibre des conditions d'existence, et remplacer, par une plus grande tendresse des mères, ce qui manquait de verdure ou de soleil aux nouveau-nés.

Du reste, on peut dire, en général, que les brebis ont un attachement plus vif qu'aucun autre animal

pour leurs petits. Lorsque ceux-ci meurent, elles restent près du cadavre jusqu'à ce qu'on les en sépare de force. Les bergers d'Ecosse ont alors l'habitude de les ramener à la ferme, de les placer dans un endroit obscur et de leur présenter un nouvel agneau, revêtu de la peau de celui qu'elles ont perdu. La brebis reconnaît immédiatement la toison à l'odeur, et accepte une substitution qu'elle ne soupçonne pas. Hogg observe môme que pendant quelques jours elles témoignent au nouveau venu plus de tendresse qu'elles n'en montraient à leur petit : « Soit, dit-il, que la joie causée par cette apparente résurrection en soit cause, soit qu'il leur reste un vague doute qu'elles essaient de dissiper par des caresses. >

Le même Hogg raconte d'une façon fort simple et fort touchante la douleur d'une brebis appartenant au troupeau qu'il gardait à Willenslée et dont l'agneau avait péri par suite d'une tempête de neige.

« Elle était, dit-il, couchée sur le mort, à environ

quatre milles de la maison, cherchant à le réchauffer et faisant entendre, par instants, un murmure plaintif . Lorsque les chiens approchaient, elle se redressait en grattant la terre du pied et sifflant pour les effrayer. Vers le neuvième jour, le soleil devint plus chaud et r agneau commença à se dessécher. Cependant la pauvre et désolée créature resta à la même place, avec une tendresse que semblait accroître la perte de toute espérance. Je sentais souvent mes yeux se mouiller à la voir ainsi penchée sur ces débris déjà sans forme et qui s'amoindrissaient chaque jour. Pendant les deux premières semaines elle ne s'écarta pas un seul instant de ce lieu, et plus tard elle y revint chaque soir et chaque matin... Elle ne cessa de le visiter que lorsque les derniers restes de l'agneau eurent disparu, mêlés à la terre ou emportés par le vent. >

Mais si l'instinct intelligent et tendre des moutons d'Ecosse nous étonne, que penser de celui des chiens qui les gardent ? Ceux-ci ne sont pas seulement les

amis du berger, mais ses plus utiles serviteurs ; ils lui gagnent le pain qui le nourrit, lui et sa famille, se contentant d'en prendre le plus petit morceau. Leur attachement est immuable ; ni la mauvaise humeur ni les coups ne peuvent les éloigner. Toujours attentifs, sans caprices, sans paresse, ils suivent leurs maîtres au milieu de tous les dangers, et ne s'arrêtent que pour mourir à leurs pieds. De l'aveu des Highlanders, un seul chien fait plus de besogne que vingt bergers, et, sans eux, toutes les montagnes de l'Ecosse ne vaudraient pas un demi-shilling. C'est un pâtre des Hautes-Terres qui parle ainsi, aprèsavoir passé douze années de sa vie à garder les troupeaux.

Les chiens de berger se subdivisent en plusieurs espèces douées d'instincts différents. Les uns ne savent conduire les moutons que près du maître et som la main, comme on dit en Ecosse ; d'autres les ramènent des collines les plus éloignées à l'endroit indi-

que ; il leur suffit, pour cela, d'entendre l'écho de la voix du maître ou de son sifflet. Quelques bergers se contentent môme de donner tout bas un ordre à leurs chiens qui courent seuls l'exécuter sur la montagne. Hogg rapporte à ce sujet un grand nombre d'anecdotes, mais rien ne nous a paru aussi curieux que ce qu'il raconte de Sirrah.

C'était un jeune chien qu'un bouvier avait eu pour trois shillings (environ 4 francs) sur les frontières ; Hogg crut démêler dans sa face amaigrie et dans ses yeux inquiets une intelligence particulière ; il l'acheta une guinée au bouvier.

Sirrah n'avait jamais conduit de troupeau, mais à peine eut-il compris à quoi il était destiné, qu'il s'appliqua à connaître les moindres détails de son nouveau métier. Il essayait successivement tous les moyens de bien faire, dit Hogg, jusqu'à ce qu'il eût réussi, et, une fois la chose apprise, il ne l'oubliait jamais. Dans les cas difficiles, il avait recours à des

expédients qui me causaient toujours une profonde surprise. Il était, du reste, plus sombre et plus insociable qu'un puritain. Bien que je partageasse avec lui mon pain et mon plaid sur les bruyères, il refusait mes caresses et ne m'en faisait jamais, se contentant de me prouver son affection par sa fidélité au devoir.

La musique seule avait le pouvoir de l'arracher à sa flegmatique austérité. Au moindre chant il dressait les oreilles, ouvrait les narines comme s'il eût voulu aspirer la mélodie, et finissait toujours par joindre sa voix à celle des exécutants. Cette dernière habitude m'obligeait à le chasser, chaque soir, avant le chant des psaumes qui, dans toutes les fermes, termine les prières.

Il n'est point de berger qui ne sache combien il est difficile de séparer les agneaux de leurs mères à l'époque du sevrage, surtout lorsqu'ils appartiennent à la race des faces-noires (black-face). On a beau les

réunir en troupeau, à la première occasion tous se dispersent pour aller rejoindre leurs mères, et dans ce cas, plusieurs se perdent dans la montagne. Ce malheur m'arriva un soir malgré toutes mes précautions : saisis de je ne sais quel vertige subit, mes agneaux se divisèrent en trois bandes et disparurent dans trois directions différentes, je n'avais avec mai que mon chien qui dormait à mes pieds,

— Sirrah, mon homme, m'écriai-je, ils sont partis!

C'était, de tous mes appels, celui qui le mettait le plus sur le qui vive. Il se dressa d'un bond, flaira autour de lui et s'élança dans la direction suivie par la plus forte bande; je courus du côté opposé, espérant rejoindre l'une des deux autres : mais ce fut en vain !

Un second berger qui arriva de la ferme ne fut pas plus heureux. Après avoir passé une partie de la nuit en recherches inutiles, nous retournâmes au troupeau des mères, espérant que les agneaux l'auraient

rejoint; mais, à notre grand désappointement, nous n'en trouvâmes aucun !

Nous convînmes alors d'une nouvelle battue dans la montagne. Mon compagnon prit sa course vers le nord, tandis que je me dirigeais vers l'ouest, parcourant les routes sauvages où les brebis avaient coutume de paître avec leurs agneaux ; mais nous nous rencontrâmes au point du jour, sur les hauteurs du Black-Cleuh, à demi-morts de fatigue et n'ayant pu découvrir un seul des fugitifs ! Pour comble de malheur, Sirrah ne reparaissait point! Il s'était sans doute égaré dans la montagne ou précipité dans quelque marais ! Il ne nous restait plus qu'à regagner le glen et à avertir le maître que tous ses agneaux étaient perdus !

Nous reprîmes tristement le chemin de la ferme, ne sachant comment annoncer cette mauvaise nouvelle, lorsque, en tournant une colline, mon compagnon jeta un cri!... Il venait d'apercevoir, au fond

d'un ravin, le troupeau d'agneaux tout entier, sous la garde de Sirrah qui regardait autour de lui, en remuant la queue, comme s'il eût attendu avec inquiétude du secours ! Je demeurai immobile de joie, et en môme temps de surprise. Comment avait-il pu, seul, rassembler les trois divisions et les amener dans cette espèce de fort dont il gardait rentrée? C'est ce que ni moi ni personne ne pûmes deviner. La seule chose certaine, c'est que tous les bergers de la montagne réunis n'eussent pu en faire autant.

La plus triste partie de l'histoire de Sirrah reste à raconter. Il devint vieux et incapable de faire seul toute la besogne ; ne pouvant imposer à mon maître une double charge, je pris un jeune chien et vendis l'ancien serviteur. Il suivit d'abord son nouveau maître sans répugnance ; j'avais l'habitude de le prêter parfois à des bergers voisins pour peu de temps, et il crut sans doute qu'il en était de même cette fois. Il se laissa donc emmener, et travailla le lendemain et

le jour suivant avec son intelligence ordinaire ; mais voyant que je ne revenais point, il comprit enfin que je l'avais abandonné. Il renonça aussitôt à toute surveillance, courant au milieu des moutons comme un jeune chien et témoignant clairement l'intention de faire tout le mal qu'il pouvait. Son nouveau maître fut obligé de le donner à son père, qui le garda et le nourrit à ne rien faire.

Mais Sirrah refusa de s'attacher au vieux berger et de le servir en quoi que ce fût. Après mon ingratitude, il ne voulut être utile h personne de ma race. Humilié d'avoir été chassé, il ne reparut pas non plus à la ferme. Seulement il n'oublia point la route que je prenais sur la colline, et chaque matin je le trouvais couché dans la bruyère, à quelque distance du sentier. Il levait la tête au bruit de mes pas, me suivait longtemps d'un regard triste, puis retournait à son nouveau logis.

Cela dura quatre mois ; un matin je ne le trouvai

point à la place accoutumée : j'interrogeai les autres pâtres, on ne l'avait point vu ! Le lendemain était dimanche, en sortant de l'église je trouvai le vieux berger et je lui demandai en riant ce qu'il faisait de Sirrah ; il m'apprit que l' avant-veille il était mort ! Depuis ce temps, quelle qu'ait été ma pauvreté, et quelques offres que l'on m'ait faites, je n'ai jamais vendu mon chien !

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