‹ En familleChapitre 7 sur 15 · LES BERNOUILLI. — LA BATAILLE DE SAINT- JACQUES · texte numérisé non relu

LES BERNOUILLI. — LA BATAILLE DE SAINT- JACQUES

En sortant de la bibliothèque, nous passâmes devant l'hôtel de ville, peint à fresque comme tous ceux de la Suisse, et dont les décorations, sans être d'un goût fort pur, ne manquent pas de caractère. Je remarquai, au haut du grand escalier, un tableau représentant une scène du jugement dernier. Les

damnés sont presque tous des moines, des nonnes ou des chevaliers. Sur le devant, on aperçoit le démon de la luxure, reconnaissable à sa tête de coq, à son corps de femme et à ses pieds de crapaud, qui entraîne un prêtre dans la géhenne.

On nous montra dans la cour la statue en bronze de Munatius-Plancus, que Baie honore comme son fondateur. Ce Romain, dont on voit encore le tombeau entre Rome et Tivoli, n'établit point pourtant de colonie au lieu où se trouve la ville actuelle; mais il bâtit, à peu de distance, la ville (VAugusta-Rauracorum (aujourd'hui Basel-Augst), et cette fondation devint plus tard l'origine de Baie.

Nous retournions à l'auberge lorsquç le nom de Bernouilli, inscrit sur une boutique d'apothicaire, arrêta nos regards. Nous nous rappelâmes alors que nous étions, en effet, dans la patrie de ces hommes fameux qui, pendant plus d'un siècle, se transmirent la gloire par droit d'héritage, et qui partagèrent Thon-

neur de toutes les découvertes qu'ils ne firent pas euxmêmes.

On ne compte pas moins de sept Bernouilli illustres par leurs travaux scientifiques ; mais trois surtout, Jacques Bernouilli, Jean Bernouilli, son frère, et Daniel Bernouilli, fils de Jean, ont laissé des monuments impérissables. Il faut dire aussi que rien ne leur manqua de ce qui ouvre la carrière aux grands génies. Jacques et Jean eurent à souffrir les persécutions de leurs parents, qui espéraient avoir pour fils des ministres ou des négociants, et qui s'indignèrent de n'avoir que deux grands hommes. Ce fut même en souvenir de ces premiers obstacles que Jacques Bernouilli prit pour devise le magnifique emblème de Phaéton conduisant le char du soleil avec ces mots : Invito pâtre sidéra verso. Quant à Daniel, ses commencements furent encore plus pénibles. Son père ayant consenti à lui donner quelques leçons, il pénétra dans les études mathématiques avec

une intelligence qui semblait lui venir du cœur. Le désir de satisfaire son maître lui rendait tout facile ; mais, loin que celui-ci lui tînt compte de ses efforts, il se montrait plus sombre, plus brusque, plus mécontent, à mesure que l'élève approchait du but. Désespéré, et voulant à tout prix reconquérir une affection dont il avait besoin, Daniel s'empara secrètement d'un problème que son père avait essayé vainement, et sa volonté vertueuse faisant un miracle, il le résolut. Tout tremblant d'émotion et de joie, il vint porter son travail à son père ; mais à peine celui-ci y eut-il jeté les yeux qu'il pâlit ; il regarda longtemps les calculs de son fils et sortit sans rien dire. Depuis ce jour, il n'adressa à Daniel ni un rîiot tendre, ni un regard affectueux ; la science avait vaincu la nature, et Jean Bernouilli n'avait plus de fils, il n'avait qu'un rival. La chose n'apparut que trop clairement peu après. En 1734, l'Académie des sciences ayant proposé pour prix la théorie des inclinaisons des pla-

nètes, deux mémoires se trouvèrent d'un mérite égal : on décacheta les lettres closes qui contenaient les noms des auteurs, c'étaient Jean et Daniel Bernouilli. On déclara donc que le prix serait partagé entre le père et le fils. A cette nouvelle, Jean, furieux, fait venir Daniel, et lui montrant la lettre du secrétaire de l'Académie : — Monsieur, lui dit-il, vous m'avez manqué de respect en osant concourir avec moi; vous êtes un ingrat, et tout est fini entre nous. Le jeune homme voulut en vain se défendre, il eut en vain recours aux supplications les plus tendres, la jalousie avait soudé les portes de ce cœur orgueilleux, et les prières n'y entraient plus.

Baie est aussi la patrie d'Euler, ce Voltaire mathématicien qui toucha à tout, essaya tout, réussit en tout, et dont les travaux suffirent pour entretenir seuls, pendant quinze ans, le Journal de l'Académie, dont il était président. L'Université de Baie, sur laquelle les découvertes d'Euler et celles des Ber-

nouilli jetèrent, pendant longtemps, un si grand éclat, n'a point su conserver le glorieux héritage qui lui avait été laissé, et sa réputation semble décroître chaque jour. Le seul de ses professeurs dont le nom ait, jusqu'à présent, pénétré en France, est le pasteur Vinet, qui, à son corps défendant et malgré les réserves d'une modestie poussée à l'excès, s'est fait un nom dans l'Église protestante et occupe, sans contredit, le premier rang parmi les écrivains de la Suisse française. On doit à M. Vinet une Chrestomathie en trois volumes pleine de critiques ingénieuses ou profondes, un ouvrage sur la liberté des cultes, couronné à Paris, et un volume de sermons dans lesquels l'élégance onctueuse de Fénelon se mêle heureusement à l'analyse tendre, fine et précise de Massillon. Le caractère du talent de M. Vinet est la pureté, non pas cette pureté fade et pâle qui ne paraît sans tache que parce qu'elle manque de couleur, mais la pureté de Racine, vive, colorée, transparente

comme le ciel; cette pureté qui, dégageant la pensée . de toute son écume, la pose devant l'esprit, vivante, délicate et achevée.

Les campagnes qui environnent Baie sont belles, mais n'ont point de caractère particulier. Ce sont des paysages agrestes qui rappellent les vertes vallées de l'autre côté du Rhin, au pied de la Forêt-Noire. Cependant il est une plaine que l'étranger ne peut s'abstenir de visiter, non pour le site, mais pour les souvenirs historiques ; c'est la plaine de Saint- Jacques, où quinze cents Suisses attaquèrent, le 26 août 1144, les trente mille Armagnacs commandés par le dauphin, depuis Louis XI. Ils rencontrèrent d'abord, près du village de Pratlelen, quatre mille ennemis qu'ils repoussèrent de la plaine dans les fortifications de Moutteng, des fortifications dans la vallée, et de la vallée dans la Birs où ils les noyèrent. Les Bâlois, qui avaient vu le combat du haut de leurs tours, sortirent de la ville au nombre de trois mille, et vinrent

au devant des confédérés, les conjurant d'entrer dans leurs murs pour prendre du repos. — Nous nous reposerons de l'autre côté, dirent-ils ; à la mort les ' braves ! — Et encore tout couverts de la sueur du premier combat, ils se jettent dans la Birs, la traversent à la nage sous le feu de l'ennemi, et abordent au milieu des vingt-six mille hommes qui les attendent. « Ils pénétrèrent, dit Zschokke, dans ces hordes innombrables semblables à des anges exterminateurs. » Séparés bientôt, ils continuèrent à lutter avec le même courage. Cinq cents étaient dans la plaine, les autres derrière un mur du jardin de l'hôpital Saint- Jacques. Ceux de la plaine se battirent jusqu'à ce qu'ils fussent tous tombés ; ceux qui étaient derrière le mur repoussèrent trois assauts et firent deux sorties. On mit le feu à la chapelle, puis à l'hôpital : resserrés entre une mer d'ennemis et une mer de feu, ils continuèrent à se battre sans vouloir recevoir merci. Enfin le mur croula, et quand la poussière et

la fumée se furent dissipées, on put voir tous les Suisses morts à leur poste, et aussi serrés sur la terre qu'ils Tavaient été pendant le combat.

Celui-ci avait duré dix heures ! Lorsqu'il eut cessé, et que les chefs purent relever leurs visières, ils parcoururent, au petit pas de leurs coursiers haletants, le champ de bataille si longtemps disputé. Tous étaient silencieux et mornes, car tous voyaient ce que la victoire avait coûté. Un seul ne semblait point partager la consternation 'générale : c'était le chevalier Bqurkard Munch, seigneur d'Auenstein et de Landskron. Ivre d'une joie haineuse, il lançait son cheval sur les cadavres suisses étendus ça et là, et le faisant piétiner dans leur sang, il s'écriait avec délire : « Je me baigne dans les roses ! je me baigne dans les roses ! » Alors le capitaine Arnold Schilk d'Uri, se relevant du milieu des morts : — Sens encore cette rose, lui cria-t-il, et il lui lança au front une pierre sanglante dont il l'abattit.

Cependant le dauphin faisait le tour de la plaine, épouvanté du spectacle qu'il avait sous les yeux. En voyant la terre couverte de cadavres aussi loin qu'il pouvait regarder, et quatre Armagnacs sans vie près de chaque Suisse mort, il joignit involontairement les mains et s'écria : — Vierge Marie ! si quelques centaines nous ont fait ainsi nager dans notre sang, que ne feraient pas des milliers ?

Peu de jours après, il signa la paix avec les confédérés et ramena ses troupes en France.

Un monument gothique élevé à la mémoire de ceux qui sont morts en défendant le sol de la patrie s'élève, de nos jours, sur la butte Saint- Jacques, et le vin qui se récolte aux environs s'appelle encore sangsuisse. Ah! je l'avouerai, en passant devant ce clocheton funèbre, je me suis senti saisi d'un respect muet. J'avais, en effet, sous les yeux les Thermopyles d'une autre Grèce. Ceux qui dormaient sous mes pieds n'avaient pas seulement sauvé par leur mort

l'indépendance de leur patrie, ils avaient donné au monde un exemple qui devait être imité. Si les ennemis qu'ils combattirent étaient nos aïeux par le safig, ils furent, eux, nos frères par la pensée, car ils moururent pour la cause que nous défendons depuis un demi-siècle. Pâtres glorieux ! votre sacrifice ne profita pas seulement à la Suisse, mais à nous tous ! Le sang qui coule pour une grande idée, en quelque lieu que ce soit, est comme celui du Christ ; il arrose et féconde toute la terre. Ce fut le principe populaire, le droit de se faire libre et d'être chez soi que les Suisses défendirent à Saint- Jacques : les Suisses moururent, mais le principe vainquit. Les peuples apprirent ainsi que la volonté pouvait tenir lieu de tout le reste ; que l'important n'était ni de vivre ni même de vaincre, mais de combattre tandis qu'on était debout, de combattre blessé, de combattre encore à terre, afin de conquérir son droit, même en succombant. Ils apprirent surtout quelle était la force de la concorde et

du dévouement, ces deux bases de toute liberté. De telles leçons ne sauraient être trop souvent rappelées à ceux qui les reçurent et à ceux qui les donnèrent. « Les liens de la servitude des Suisses, dit Henri » Zschokke, ne furent rompus ni par la flèche de » Guillaume Tell, ni par l'épée d'Adam de Camo- » gask; ni la bataille de Saint-Jacques, ni le combat » de la Malserhaide ne conquirent l'indépendance des » confédérés. Les hommes assemblés dans la prairie » du Grutli et sous l'érable de Trouns donnèrent seu- » lement le mot d'ordre pour le combat sacré ; mais » nous le continuons encore, mais vous, nos neveux, » vous le continuerez sur nos tombeaux. Veillez donc, » de peur que vous ne tombiez dans la tentation ; » confiez-vous en Dieu ! et n'oubliez jamais la devise » sacrée : Tous pour chacun, chacun pour tous.»

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